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mardi 18 août 2026

Colonies agricoles de l'Algérie.







L'opinion publique a suivi avec trop d'intérêt le compte rendu publié à plusieurs reprises par la presse des tentatives de colonisations agricoles en Algérie, pour que l'Illustration ne s'empresse pas d'accueillir les notes et dessins qui viennent de lui être communiqués par M. Edouard Lullin, de Genève, sur le développement des colonies suisses qu'une grande compagnie genevoise a entrepris d'établir dans le Sétif; à ces documents nous avons cru pouvoir joindre, comme complément indispensable, quelques croquis sur la colonie fondée, en 1848, à Montenotte, dans le Chelif, croquis recueilli par M. Job, jeune artiste qui a exploré le sol algérien, et qui a surtout étudié avec soin le côté pittoresque des demeures, des physionomies et des habitudes de nos nouveaux colons sur la terre d'Afrique.


Colonie de Montenotte (Job).



Maison de colon à Montenotte (Job).





L'entreprise genevoise, qui est pour la France un pas important fait dans la grande œuvre de la colonisation algérienne à laquelle le gouvernement français a donné un élan particulier, est pour la Suisse un asile ouvert à ceux de ses enfants qui ne trouvent plus dans leur patrie les ressources dont ils ont besoin. Les regards se sont donc bien vite dirigés vers ce plateau de Sétif, fort peu connu auparavant, et fréquenté seulement par ceux qu'y appelait quelque intérêt particulier; bientôt la petite ville qui en forme le centre a vu se presser dans ses murs, avec les colons qu'y envoyait la compagnie d'émigration, un certain nombre de voyageurs qui venaient visiter le pays dans le but de rapporter des notions exactes sur ce nouveau noyau de colonisation, ou bien d'en apprécier les ressources pour y fonder eux-mêmes plus tard des établissements.
A côté des richesses agricole qui ne demandent qu'un travail intelligent pour se produire en abondance, ce pays offre au touriste plus d'un attrait, et une excursion au plateau de Sétif réserve, soit pas des beautés que présente sa nature dans plusieurs parties de la route à parcourir, soit par l'originalité des mœurs au milieu desquelles on est appelé à vivre, de nombreuses jouissances à celui que ne rebutent pas les voyages lointains.
Si l'Afrique française ne présente pas les aspects grandioses que l'on admire dans les Alpes ou dans les Pyrénées, elle peut cependant, dans plusieurs contrées, et principalement aux environs de Philippeville, de Constantine et de Bougie, montrer telles montagnes, telles rives de fleuve, telles profondeurs de forêts ou tel entassement de rochers de nature à forcer l'admiration. Il n'est pas jusqu'à la campagne de Sétif même qui, bien que complètement privée d'arbres, d'arbustes et d'autres éléments de végétation qu'on pourrait croire indispensables à la beauté du paysage, n'offre cependant au simple voyageur un attrait particulier qui l'attache à cette contrée et qui lui fait parcourir, avec un plaisir dont il ne se rend pas bien compte, un pays d'une apparence si monotone. Quant à l'artiste, il peut y étudier les formes belles et gracieuses, tout à la fois des ondulations de terrain, les teintes chaudes et harmonieuses qui les colorent, et jouir enfin de cette indispensable poésie que présente une vaste contrée où l'œil et l'esprit se promènent librement jusqu'aux horizons les plus lointains, arrêtés tout au plus, soit par quelques ruines romaines assises sur les collines pour attester qu'une nation puissante a su jadis exploiter cette riche nature, soit par une tente arabe qui ramène l'imagination des fastes du peuple géant aux mœurs pastorales des enfant d'Ismaël.
Nous n'avons pas l'intention de parler ici de la fertilité reconnue du plateau de Sétif, ni des excellentes conditions climatiques qui résultent de son élévation considérable au-dessus de la mer; notre rôle plus modeste se bornera à donner quelques vues de Sétif et de ses environs; Quoique bien insuffisantes à rendre des paysages dont la couleur est l'élément dominant, nos gravures feront du moins connaître la position et l'aspect de Sétif, en montrant:
La principale place de la ville; 
La vue de Sétif, prise de la ferme d'El-Bèz, appartenant à la compagnie genevoise;
La chaine des montagnes de Bou-Thaleb, situées à 50 km de Sétif, et dont les forêts de cèdres séparent le plateau sétifien du désert de Bouçada;
Et une fontaine d'origine romaine, restaurée, qui, grâce à sa position ombragée, à sa proximité de Sétif et à l'établissement culinaire qui y a été construit, est devenue le but de la promenade des citadins.



Mosquée et bureau arabe à Sétif (Dullin).




Sétif, vue du village d'Aïd-Arnat (Dullin).





Aïn-Sfia et chaîne du Bou-Thaleb (Dullin)





Hôtellerie et télégraphe de la fontaine romaine (Dullin).




La compagnie genevoise qui s'était engagée envers le gouvernement français à construire et à peupler dix villages dans un délai de dix années, à partir du 26 avril 1853, a si bien rempli jusqu'à présent ses obligations qu'elle aura complété au printemps de 1855 le peuplement de 5 centres de population. Le premier, Aïn-Arnat, a été établi l'année dernière; il est en pleine voie de prospérité: les travaux de maçonnerie ont dû être achevés dans les quatre autres à la fin de septembre dernier. La compagnie aura donc accompli en moins de deux ans la moitié de son œuvre.


Plan, coupe et élévation d'une maison de colon à Aït-Arnat.



Les maisons du village d'Aït-Arnat, comme celles des quatre autres villages en construction, se composent chacune, comme on peut le voir sur le plan, de trois pièces; elles sont habitées par une population de 400 personnes. chaque colon, en outre de son lot urbain, a reçu quatre pièces de terre, c'est à dire un jardin de 20 ares, une prairie de 1 hectare 80 ares, , un champ de première qualité de 6 hectares, et un champ de deuxième qualité de 12 hectares. Une milice de 80 hommes, instituée par le gouverneur général, et dont les chefs ont été nommés par l'administration, s'exerce régulièrement au tir à la carabine et au fusil.
Un magasin de comestibles et d'épiceries, une boucherie, quelques métiers de tisserands, une fabrication de cigare et de beurre, ont été établis dans le village, dont les colons se sont en outre réunis pour former une bergerie commune; les femmes filent, tricotent, et s'occupent, en général, des ouvrages de leur sexe. 



Transport des grains en Algérie (Job).



Plusieurs bœufs à l'engrais, vaches, chevaux, mulets, ânes, moutons et chèvres sont déjà en la possession des colons, bien que ceux-ci n'aient eu à présent pour les nourrir que la provision de foin que la compagnie avait faite dans cette prévision; ce bétail s'accroîtra dès le moment où la récolte des foins permettra de le nourrir.
Sur les 1000 hectares qui ont été affectés au territoire du village, les colons ont mis en culture:
450 hectares en blé et orge,
100 hectares en blé à la méthode européenne; 
3 hectares en plantes potagères,
Et ils ont plantés 200 quintaux de pommes de terre.
Quant aux arbres, les colons ont déjà plantés 30 000 boutures de peupliers et de saules, environ 26 000 pourettes de mûriers et 500 arbres fruitiers; enfin, ils ont entouré leurs maisons de quelques ceps de vigne, qu'ils espèrent devoir être la source de beaux et bons vignobles.
De son côté, la compagnie a élevé la ferme d'El Bèz sur la concession de 800 hectares qui lui est faite pour chaque village construit et peuplé, concession qui est le seul bénéfice qu'elle en retire, puisqu'elle doit vendre au prix de revient les maisons destinées aux colons. Cette ferme, composée seulement, quant à présent, d'une grande cuisine, de quatre chambres à coucher, d'une écurie fermée pour quinze têtes de bétail, d'une remise à claire voie et d'un magasin, et dont la construction devra être prochainement accrue d'autres bâtiments, est desservie, en dehors du personnel administratif, par un personnel agricole composé d'un maître valet, de deux femmes chargées du ménage, d'un domestique pour le bétail, de trois chefs ouvriers, de quatre domestiques de campagne et d'un certain nombre de journaliers, dont l'alimentation consiste en trois repas en viande chaque jour; chacun des ouvriers reçoit en outre, pour sa boisson, un litre de bière  par jour cinq fois par semaine, et un litre de vin le jeudi et le dimanche; cette nourriture, saine et abondante, ne donne lieu qu'à une dépense de 1 fr. 20 c. par jour et par tête; dépense compensée par la bonne santé du personnel et son vigoureux travail, qui est, en moyenne, de 10h par chaque journée.


Repas de colons (Job).




Le temps qui a manqué à la Compagnie, ne lui a permis de mettre en valeur qu'une faible partie des 800 hectares qu'elle a consacré à la culture de la pomme de terre, du coton de Malte, des betteraves, carottes, colzas, maïs, des plantes potagères, du millet, du chanvre, des foins artificiels, comme aussi à faire des essais de garance, tabac et cotons de différentes qualités; elle a aussi fait des plantation de mûriers, cèdres, ormeaux, frênes, peupliers, saules, noyers et arbres fruitiers, enfin des travaux exécutés avec intelligence amènent à la fontaine de la ferme une quantité d'eau suffisante.
Ce court résumé des travaux des colons suisses et de l'administration genevoise est de nature à rassurer sur l'avenir de cette entreprise et de toutes les tentatives analogues; il fera disparaître ainsi toutes les préventions qui ont trop longtemps existé contre l'Algérie.

L'Illustration, Journal universel, 21 octobre 1854.

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