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mercredi 30 septembre 2026

Les fruits de la philosophie.









Caricature réalisée sous le pseudonyme "Drat" intitulée "When Bradlaugh Triomphs" de 1877.

Cette illustration fait suite au procès intenté à Annie Besant et Charles Bradlaugh qui avaient publié The fruits of Philosophy (Les fruits de la philosophie) écrit par le médecin américain Charles Knowlton qui décrivait différentes méthodes de contraception.
Au centre, Annie Besant et Charles Bradlaugh dansent en pleine rue, célébrant le verdict du procès. A droite, on voit un cabinet fermé du médecin local surmonté d'un panneau "A Sawbones Surgeon and Accoucheur" et une pancarte "This Shop To Let" (Boutique à Louer).  Sawbones est un terme argotique signifiant "scieur d'os" assimilant le médecin au boucher. A gauche, deux femmes portant des pancartes, l'une "Wet Nurse" (nourrice allaitante) et l'autre "Monthly Nurse" (garde-malade) qui semblent désœuvrées. Devant la porte de l'église, un panneau informe que la "révérente" Annie Besant fera un sermon le dimanche, se moquant ainsi du statut de libre penseuse athée et de militante féministe de celle-ci.

Resituons le contexte de l'affaire.
En 1876, un libraire de Bristol est arrêté pour avoir vendu The fruits of Philosophy, un livre américain vieux de quarante ans. Pour stopper les poursuites, le libraire plaide coupable et s'engage à détruire tous ses stocks.
Charles Bradlaugh et Annie Besant s'insurgent contre cette censure et décident de créer leur propre maison d'édition (Freethought Publishing Company). Ils réimpriment le livre et informent la police de la date de sa mise en vente pour se faire arrêter. Ce qui ne manque pas. Ils sont arrêtés en avril 1877 et tombent sous le coup de l'Obscene Publications Act de 1857 (Loi sur les publications obscènes).
Le procès débute en juin 1877 devant la haute cour du Queen's Bench en suscitant un grand intérêt parmi le public. Ils assument eux-mêmes leur propre défense. Le jury, entièrement masculin, est fasciné par les talents oratoires d'Annie Besant. Elle défend avec vigueur, pendant plusieurs jours, l'intérêt d'un contrôle des naissances pour sortir les femmes de la classe ouvrière de la pauvreté.
Le procureur, quant à lui, affirme que le livre est "sale et immonde" et susceptible de "dépraver les mœurs publiques".
Le jury conclut les débats en déclarant qu'effectivement le livre est de nature à corrompre les mœurs mais que ce n'était pas l'intention des deux accusés. La sentence tombe: Six mois d'emprisonnement pour les deux, amende de 200 livres et interdiction de continuer à diffuser le livre.
Appel est interjeté et en février 1878, devant la cour d'appel Charles Bradlaugh parvient à faire casser le jugement de première instance pour un vice de procédure: l'accusation n'avait pas indiqué les passages du livre considérés comme obscènes. Les condamnations sont annulées.
Pendant ce temps, profitant de la publicité fournie par le procès, le livre s'est vendu à plus de 125 000 exemplaires.

Le livre en question, "The Fruits of philosophie" est considéré comme le premier livre traitant de la contraception en Angleterre. Il préconisait trois méthodes:
- la douche vaginale: Knowlton proposait d'utiliser l'eau froide mélangée à des solutions d'alun, de vinaigre, de sulfate de zinc ou de bicarbonate de soude. L'auteur insistait sur le fait que cette méthode était "sûre, bon marché, pratique et inoffensive".
- la barrière mécanique: elle était assurée par une petite éponge naturelle, humidifiée par du vinaigre qui bloquait l'accès à l'utérus.
- Les méthodes comportementales: le coitus interruptus, mais il n'était pas fiable et surtout dépendait du partenaire et la continence périodique en identifiant les périodes fertiles, même si les connaissances scientifiques étaient, dans ce domaine, rudimentaires.

Il fallut attendre les premiers préservatifs en caoutchouc pour une protection efficace. Avant l'arrivée du caoutchouc, les préservatifs existaient déjà, mais ils étaient réalisés à partir d'intestin de mouton ou de vessie de porc. Ces préservatifs étaient cousus à la main et les coutures étaient épaisses. Ils coûtaient très chers mais ils étaient réutilisables. Il fallait les laver, les faire sécher et les huiler avant tout nouvel usage. Mais surtout, ils n'étaient pas extensibles, ce qui posait certains problèmes notamment aux coutures.
En 1839, l'américain Charles Goodyear met au point la vulcanisation consistant à faire chauffer le caoutchouc avec du souffre. Le matériau obtenu était élastique, imperméable et résistant aux déchirures. Dès 1855, les premiers préservatifs apparurent, mais ils étaient confectionné à partir de bande de caoutchouc vulcanisé que l'on enroulait sur des moules en forme de pénis. Les bords étaient ensuite soudés à chaud pour former une couture. Cette couture était rigide, épaisse et fragile et nuisait aux sensations. A la fin du XIXe siècle, on pensa à l'immersion du moule en verre ou en porcelaine dans une solution de caoutchouc liquide mélangé à du benzène; en séchant une fine pellicule entourait le moule supprimant la couture.

Au moment où Anne Besant et Charles Bradlaugh gagnaient leur procès, les préservatifs étaient produits industriellement en Angleterre mais ils étaient vendus de façon confidentielle, sous le manteau, par des pharmaciens ou des herboristes comme article d'hygiène afin de lutter contre la syphilis, la loi interdisant la promotion des contraceptifs.

mardi 29 septembre 2026

Fin'amor.








 
Cette miniature est issue du codex Manesse (Manessische Liederhandschrift), un recueil de poèmes et de chansons d'amour courtois réalisé entre 1300 et 1340.

L'amour courtois ou fin'amor en occitan, est un manuel de bonne conduite qui décrit à un chevalier la façon de se conduire avec une dame de la noblesse.

Ce code de conduite, établi au XIe siècle, repose tout d'abord sur l'idéalisation de la Dame. La femme occupe une position sociale supérieure à celle de son amant. Le chevalier lui est entièrement soumis sur le modèle vassalique. La dame est perçue comme un être inaccessible, d'une beauté et d'une vertu sans égales. Cette relation doit être menée dans le secret le plus absolu. L'amour courtois est presque toujours adultère, la dame étant en général mariée à un seigneur de la région. Le secret sert à préserver l'honneur de la dame. Dans ses poèmes, l'amant utilise un pseudonyme que seule la dame connait. 
Mais cette relation est longue à établir. La dame ne donne pas ses faveurs immédiatement. Le chevalier doit prouver sa valeur par sa patience et sa loyauté. Le temps et la distance font partis de l'épreuve. La souffrance amoureuse purifie le cœur de l'amant.
Au XIIIe siècle un clerc nomme Andreas Capellanus (André le Chapelain) rédige le traité De Amore. Parmi toutes ces règles, on trouve:

"Le mariage n'est pas une excuse légitime contre l'amour" qui veut dire que l'amour véritable ne peut exister que hors du mariage arrangé.
"Qui ne jalouse pas ne peut aimer". La jalousie est la preuve de l'attachement.
"L' Amour diminue et augmente constamment". L'amour n'est jamais figé.
"Un nouvel amour chasse l'ancien".

L'amour courtois est tout sauf platonique, la sexualité y joue un rôle primordial, mais elle est codifiée. L'amour courtois n'est pas pressé, il retarde l'échéance pour augmenter le prix car l'attente participe au plaisir. L'amant gravit petit à petit les "degrés de l'amour" accordés par la dame.
D'abord, la naissance du désir, avec le regard et le soupir; puis la prière, l'amant ose déclarer sa flamme; vient ensuite le baiser et l'attouchement, première concrétisation physique et enfin le don du corps (appelé le surplus) qui dépend de la dame.
Pour bien prouver que les amants aiment languir, la dame, très souvent, imposait à son chevalier l'épreuve suivante: ils se mettaient tous deux entièrement nus, et s'adonnaient uniquement aux caresses et aux préliminaires qui pouvaient durer longtemps avec l'engagement formel de ne pas pratiquer d'acte de pénétration. C'était le moyen aussi de tester la mezura, c'est à dire la maîtrise de soi pour profiter de la source d'extase de cette pratique (le joy).

On voit que l'amour courtois n'a rien à voir avec le devoir conjugal. Le devoir conjugal sert à procréer, il est souvent dénué de plaisir pour la femme. Le fin'amor se vit en dehors du mariage. C'est un espace où le plaisir sexuel fondé sur la réciprocité est célébré pour lui-même.

Pour revenir sur la miniature, on constate que le chevalier est couronné. L'enlumineur a utilisé cette ruse pour pouvoir représenter un couple adultérin nu dans un lit sans s'attirer les foudres des autorités morales. Il pouvait prétendre avoir représenté une allégorie du Royaume de l'Amour. La couronne symbolise de triomphe de l'Amour courtois en élevant les amants au dessus du commun des mortels. Pour rappeler que la scène se déroule la nuit, on voit une énorme bougie blanche qui éclaire la chambre satisfaisant ainsi à l'obligation du secret, mais au moyen âge, la bougie est aussi un symbole phallique pour bien faire comprendre la nature de la scène à ceux qui n'auraient pas compris.


L'Odalisque brune.









 

Huile sur toile, de style rococo, de François Boucher réalisée en 1745 et intitulée "L'Odalisque brune".

Le tableau montre un grand désordre dans les tissus et les coussins. Mais le désordre n'est qu'apparent, l'organisation du tableau est au contraire d'une grande rigueur géométrique. Si l'on trace les deux diagonales du tableau, mais aussi les lignes médianes qui coupent le tableau en deux parties égales, leurs intersections se situent en un point unique juste sur la raie des fesses de la jeune dame. C'est le centre du tableau. Dans les compositions académiques, le centre d'un tableau est réservé à l'élément le plus noble ou le plus sacré. 
C'est un piège pour l'œil, on peut regarder un élément du décor, quel que soit l'endroit, on est vite ramené au centre. L'érotisme n'est pas suggéré il est contenu dans une construction mathématique. Le centre du tableau devient le centre du monde (pas bien loin de l'origine du monde de Gustave Courbet). On peut imaginer que Boucher a commencé son travail à partir de ce centre pour organiser son tableau.

L'odalisque brune a beaucoup choqué la société de l'époque. On admettait alors de peindre une femme nue à la seule condition qu'elle soit liée à un alibi historique ou mythologique comme par exemple une nymphe, ou Vénus ou encore Diane. Mais là, il s'agit d'un nu profane, d'une simple mortelle. Elle est allongée sur le ventre, la chemise relevée, le fessier à l'air sans aucune gêne. Elle montre même sur son visage une certaine complicité, un accord tacite qui enferme le spectateur dans le rôle du voyeur. Le scandale a été d'autant plus grand que des contemporains de Boucher ont cru reconnaître les traits du visage (évidemment!) comme ceux de Marie-Jeanne Buzeau, la propre femme de Boucher. Quand Diderot à découvert une estampe réalisée à partir de ce tableau, il est entré dans une fureur inouïe. Il a accusé publiquement Boucher de "prostituer sa propre femme" en vendant son intimité.

A l'époque, le tableau n'était pas visible. Il s'agissait d'une commande privée qui n'était pas censé être montrée au public. Pourtant, en 1765, une gravure représentant fidèlement le tableau est produite, celle que a provoqué la colère de Diderot. C'était une attaque directe contre Boucher, d'autant que la gravure était accompagnée d'un texte: "Gravé d'après le tableau de Monsieur Boucher, Premier peintre du Roi".
Pourtant, Boucher s'était montré très discret. En regardant de très près la petite table en bois sur laquelle repose un brûle-parfum, on voit, gravé dans le bois de la table la signature de Boucher suivie de la date 1745 (non visible sur cette image).

Le tableau est resté longtemps caché au public. Il n'a quitté les boudoirs isolés ou les cabinets de curiosité privés qu'en 1914 par un leg au Louvre du collectionneur Basile de Schlichting. Ce n'est qu'après la première guerre mondiale que le public pu le découvrir.
Le Baiser.









Huile sur toile du peintre Auguste Toulmouche réalisée vers 1870 et intitulée "Le Baiser". La tableau était de dimension modeste, 64 x 43 cm, de style très académique et montre l'intérieur typique d'une demeure bourgeoise du XIXe siècle.

La scène se passe probablement lors d'un bal masqué, très en vogue à cette époque, puisque l'homme est déguisé en "pierrot" , une des figures de la Commedia dell"arte. Les deux protagonistes se penchent au dessus d'une petite table de desserte, supportant une coupe de fruits, pour s'embrasser. Un seau à champagne est posé au sol, symbolisant la fête. La jeune femme est vêtue de rose. Au XIXe siècle, la couleur blanche, symbolisant l'innocence et la pureté, était réservée aux jeunes filles à marier, le rouge, symbolisant la passion et la maturité,  aux femmes mûres et déjà mariée et le rose se situait entre les deux symbolisant la jeunesse, la séduction autorisée et la liberté de flirter.

Auguste Toulmouche était marié à une cousine par alliance de Claude Monet. En 1862, Monet arrive à Paris avec la volonté de devenir peintre. Sa famille le place sous la tutelle de Toulmouche, peintre très connu à cette époque. 
Mais Toulmouche se rend vite compte que son style académique ne correspond pas au goût du jeune Monet. Il l'envoie donc dans l'atelier de Charles Gleyre et c'est là que Monet fit la connaissance de Renoir, Sisley et Bazille. De cette rencontre allait naître le mouvement impressionniste.







 

lundi 28 septembre 2026

 Le ramoneur.




Gravure à l'eau forte et au burin du graveur français Nicolas Joseph Voyez vers 1770 d'après un tableau de Jean-Baptiste Greuze, intitulée "Le Ramoneur".

La scène représente une femme et un ramoneur, à genoux, dans un intérieur d'une maison du XVIIIe siècle. Dans l'esprit libertin de l'Ancien Régime, le ramoneur est associé à des actes grivois caractérisés. Dans les chansons populaires, les pièces de théâtre "ramoner la cheminée" était une métaphore sexuelle classique. Face à la maîtresse de maison, au décolleté généreux, tenant son balai, le ramoneur, à genoux, lève vers elle des yeux implorant. Officiellement, il quémande un travail ou lui demande de le payer pour le travail accompli. C'est le "drame bourgeois" cher à Greuze. Mais Greuze pratiquait le double sens et pour les spectateurs avertis, il s'agissait d'une parodie de l'amour courtois, issu du moyen âge.
Seul le petit garçon assis sur sa chaise avec son chien empêche le dénouement de la confrontation. On sent que la jeune femme hésite, qu'elle détaille le petit ramoneur. Le chien, qui incarne la fidélité, lui sent le danger moral et observe le ramoneur libertin, prêt à bondir.
Ce genre de situation était très prisé des amateurs car ils pouvaient jouer eux aussi sur le double sens. 

On peut lire:

A gauche: "Ce Dessein est au Cabinet de l'Ordre Royal"
A droite: "de M.r Damery Chevalier Militaire de S.t. Louis"
Au XVIIIe siècle dessin s'écrivait dessein rappelant que la gravure a été réalisée à partir d'une œuvre originale.
Il est amusant de constater que le graveur  Nicolas Joseph Voyez s'est un peu empêtré dans le texte. Il faut lire: "Ce Dessein est au Cabinet de M.r Damary, Chevalier de l'Ordre royal et Militaire de S.t Louis". Le chevalier de Damary, en réalité Pierre-Marie-Louis de Boisgelin de Kerdu, a joué un rôle important en tant que collectionneur. Les peintres et les acheteurs autorisaient souvent des graveurs à reproduire une œuvre originale. Ces estampes étaient tirées à de nombreux exemplaires diffusés dans toute l'Europe, ce qui était source de revenus pour les uns et de notoriété pour les autres. Le fait que l'estampe mentionne le nom de Damery était un gage de qualité.
"Voyez Sculp." veut dire en latin Voyez sculpsit qui signifie "Voyez l'a gravé. De même "Greuze delin." est l'abréviation de Greuze delineavit "Greuze l'a dessiné"
Enfin, on termine par une mention commerciale: "Se vend A Paris chez Beauvarlet, rue St. Jacques vis à vis celle des Mathurins." Jacques-Firmin Beauvarlet était un des plus importants marchands d'estampe de Paris.

dimanche 27 septembre 2026

Le pédicure.









 
Peinture à l'huile de l'allemand Hermann Clementz datant de 1903 et intitulée "Der Pedikör" ("Le Pédicure").

Au delà de l'art de la pédicurie, le peintre inverse les relations de pouvoir et de genre très codifiées au début du XXe siècle. Ici, l'homme, plus âgé, se trouve à genoux, courbé, absorbé par sa tache, devant une jeune femme noyée dans des coussins et des riches étoffes. C'est la raison pour laquelle ce tableau a été qualifié "d'art féministe amusant". Hermann Clementz profite aussi du fait que les soins du corps, autrefois cachés, étaient devenus, à cette époque, des signes de richesse et de distinction. La jeune femme a donc ajouté à la panoplie indispensable des preuves de sa réussite, outre la coupe de fruits frais, le vase de fleurs coupées et son chien blanc blotti contre elle, le pédicure à genoux, à ses pieds, ce qui d'ailleurs pour un pédicure n'a rien de surprenant.

En Egypte ancienne, le soin des pieds était un marqueur social. Les esclaves frottaient les pieds des nobles avec des huiles parfumées et du lait. Le flacon de vernis servait à afficher son rang, seules les familles royales et la haute noblesse avaient le droit de se peindre les ongles de pied en rouge. Les classes inférieures devaient se contenter de teintes plus claires.
Chez les romains, la santé des pieds était essentielle. Et on peut le comprendre. Pratiquement tout le monde marchait en sandales sur des chemins boueux ou des rues pavées plus ou moins régulièrement. Les pieds ne devaient comporter aucun poil et c'est pourquoi dans les thermes des esclaves exerçaient le métier d'alipilus. Les alipilis épilaient les aisselles, les jambes, le dessus des orteils et des pieds. On dispose de ces détails car Sénèque s'était étendu sur le sujet dans ses écrits. Il habitait au dessus de thermes à Rome et il se plaignait fort des hurlements des clients à qui on arrachait les poils à l'aide d'une pâte de poix brûlante.
Pour nettoyer la peau, les Romains n'avaient pas de savon. Ils s'enduisaient d'huile d'olive. Ensuite, un esclave raclait l'huile mélangée à la sueur et à la saleté avec un instrument de métal incurvé appelé strigile. Pour les pieds, ils utilisaient la pierre ponce volcanique pour supprimer la corne et les cals nombreux à cause de la marche.
Au moyen âge, on ne s'occupait pas des pieds que l'on jugeait impurs. Les ongles incarnés et les cors étaient confiés aux barbiers-chirurgiens qui utilisaient les mêmes outils pour couper la barbe, arracher les dents, faire des saignées ou raboter les callosités des pieds sans la moindre aseptie.
Cependant, Louis XV avait à son service un certain Rousselot, médecin-pédicure de son état en 1762. Les pieds du roi ont dû l'inspirer car il a publié un des premiers traités sur les maux de pieds. Napoléon 1er, quant à lui, était obsédé par ses pieds. Son pédicure attitré Tobias Koen le suivait partout et accessoirement s'occupait aussi des pieds de Joséphine et de Talleyrand.

Nous n'aborderons pas ici la podophilie car au vu de la trousse à outils du vieux monsieur, visiblement, il ne s'intéresse qu'aux cors de la jeune fille.
La bière.





Gravure sur bois du français Gustave Doré de 1872, intitulée "Brewers at Rest" ("Brasseurs au repos") pour l'ouvrage collectif "London: A Pilgrimage" dirigé par le journaliste britannique William Blanchard Jerrold.

Cet ouvrage montre le contraste saisissant qui existait entre les quartiers aisés et la misère noire des quartiers populaires à l'époque victorienne.
Cette image est extraite du chapitre relatif à l'industrie de la bière à Londres. Elle montre des ouvriers d'une brasserie pendant une pause sur leur lieu de travail.

Pour réaliser ces dessins, Gustave Doré a dû se déguiser en troquant ses vêtements pour des habits élimés d'ouvriers. Accompagné par Blanchard Jerrold, il a ainsi pu visiter les recoins les plus sombres de Londres. Les habitants de ces quartiers se méfiaient des bourgeois et des journalistes, et non seulement, il fut obligé de se déguiser mais il était hors de question de faire des croquis de ce qu'il voyait. Doré fut donc contraint d'observer attentivement les scènes qui lui étaient offertes et de les dessiner de mémoire une fois de retour à son hôtel. 
Les ouvriers, outre leur salaire, avaient droit à une ration de bière journalière, souvent plusieurs litres par jour, censée leur donner des forces pour porter les lourds tonneaux contenant la bière.
La publication du livre provoqua un véritable scandale à Londres. La presse britannique et la haute société de Londres accusa Gustave Doré d'être un "français ne sachant montrer que la laideur et la misère", de trop s'attarder que sur les conditions de travail très dures des ouvriers au lieu de vanter l'Empire britannique.

L'image nous montre possiblement l'intérieur de la brasserie Barclay Perkins & Co puisqu'on sait qu'il l'a visité.
En 1832, cette brasserie, qui était la plus grande du monde, fut victime d'un immense incendie qui la détruisit presque complètement. Les dommages furent énormes, estimées à plus de 40 000 livres de l'époque, ce qui représentait une fortune. La brasserie fut reconstruite mais sa destruction par l'incendie laissa un traumatisme durable dans l'entreprise.
En 1850, elle fut le théâtre d'un violent incident qui provoqua une crise diplomatique. Le général autrichien Julius Jacob von Haynau, qui s'était fait remarquer lors de la répression des révolutions de 1848 en Italie et en Hongrie par sa cruauté impitoyable, visita la brasserie.
Les ouvriers brasseurs, reconnaissant le général "hyène", c'était son surnom, entrèrent dans une grande colère et attaquèrent le général en lui jetant de la boue et du fumier. Il dut s'enfuir, poursuivi par les ouvriers aux cris de "A bas le bourreau!'. Cet incident provoqua une crise diplomatique majeure entre le Royaume-Uni et l'empire autrichien.

Au XXe siècle, la brasserie Barclay & Perkins, dont le produit phare était la bière Porter, une bière brune qui ne faisait plus recette, se mit à péricliter. En 1955, elle se voit contrainte de fusionner avec son principal concurrent, la brasserie Courage. Le site historique de Park Street, datant de 1616, cesse définitivement ses activités au début des années 1970. En 1981, l'immense site industriel est démoli pour laisser place à des quartiers résidentiels.

samedi 26 septembre 2026

Hystérie.







 
Huile sur toile de Hubert-Denis Etcheverry en 1900 intitulée " Une Consultation de Sigmund Freud".

Mettons tout de suite les choses au point: une consultation de Sigmund Freud est plus qu'improbable. Même si Freud a étudié à Paris dans le service de Charcot à la Salpêtrière en 1885-86, il vivait et exerçait à Vienne, en Autriche, et ce n'était pas du tout un médecin mondain qui se déplaçait dans les familles bourgeoises. C'est sans doute à cause de la renommée mondiale de Freud que le peintre ou des marchands d'art ont ajouté son nom au titre pour augmenter la valeur du tableau.
On voit donc un médecin prendre le pouls d'une jeune femme allongée qui semble épuisée ou victime d'une crise d'hystérie, fréquente à l'époque.
En arrière plan on voit deux hommes en train de discuter et qui ne semblent pas inquiet de l'état de la jeune femme. Seule la servante s'active sur ses oreillers sans doute par solidarité féminine.

Au XIXe siècle l'hystérie, ou réputée telle,  est une pathologie majeure des femmes. Jusqu'en 1860, la médecine reste influencée par la médecine de l'antiquité grecque. En grec hystera signifie utérus. En conséquence, les convulsions, les spasmes sont attribués à des "frustrations" de cet organe. L'idée la plus répandue dans le corps médical était que l'abstinence sexuelle, le célibat ou l'absence de maternité provoquaient des congestions de l'utérus. Celui-ci provoquaient alors des "vapeurs" qui remontaient au cerveau.
Face à une maladie aussi mystérieuse, les traitements délirants fleurirent. Il y eut d'abord le compresseur d'ovaire inventé par Charcot. L'idée était de comprimer fortement la zone ovarienne pour couper court à la crise. Il y eut aussi la douche glacée surprise qui créait un choc tel que la crise s'arrêtait. Enfin, on tenta les inhalations de substances toxiques, du nitrite d'amyle, de l'éther, du chloroforme qui plongeaient les patientes dans un calme artificiel.
D'autres rejetaient ces manières fortes et préconisaient l'isolement. On enfermait la patiente dans une chambre faiblement éclairée pendant plusieurs semaines ou plusieurs mois. Il lui était interdit de se lever, de lire, d'écrire et même de parler. Elle se devait de rester dans une immobilité totale, la nourriture, exclusivement à base de lait, lui étant administrée par des infirmières. Ce traitement était censé reposer le cerveau. En fait il s'est vite révélé qu'il créait des atteintes psychologiques très graves par privation sensorielle.
D'autres encore, restant convaincu que l'hystérie était liée à la sexualité pratiquaient des massages pelviens. Le but, d'après eux, était d'amener la patiente au "paroxysme hystérique" afin de relâcher les tensions nerveuses de l'utérus. Le "paroxysme hystérique" en question était en réalité un orgasme! Comme malgré tout ces manipulations étaient longues et pénibles les premiers vibrateurs électromécaniques firent leur apparition dans les cabinets médicaux et furent présentés comme des instrument novateurs pour soigner les nerfs féminins.
Dans les cas incurables, pour les femmes indomptables, on allait jusqu'à recourir à la chirurgie, l'ovariotomie ou la clitoridectomie, notamment aux USA où des milliers de femmes furent ainsi mutilées.
Au delà de la médecine, au XIXe siècle,  toute femme qui refuse son rôle de mère ou d'épouse, qui a des colères excessives, une sexualité trop libre ou même des velléités d'indépendance est qualifiée d'hystérique. C'est une façon de la discréditer et de la mettre sous tutelle familiale ou médicale.

A la fin du XIXe siècle, Freud quitte le domaine neurologique pour celui de la psychologie en affirmant que ce qu'on appelle hystérie est le résultat d'un conflit psychique inconscient soit du fait d'un traumatisme ou des désirs sexuels réprimés ne pouvant s'exprimer par la parole. 

Jean-Martin Charcot, quant à lui révolutionna la compréhension de la maladie dans les années 1870-1890. Charcot se détourne de l'utérus et affirme qu'il s'agit de lésions au cerveau. Il détaille la crise d'hystérie en trois phases: la léthargie, la catalepsie et le somnambulisme. 
On ne peut toutefois pas parler de Charcot sans évoquer Blanche Wittman.
Blanche Wittman est internée en 1877 à l'âge de 18 ans pour des crises de convulsions. Elle est prise en charge par Charcot. Elle devient rapidement le cobaye parfait, étant très réceptive à l'hypnose. Charcot donne des séances publiques devant le Tout-Paris où Blanche est la vedette.





Ce tableau s'intitule "Une leçon clinique à la Salpêtrière". Il a été réalisé par André Brouillet en 1887. On y voit Charcot en train de présenter Blanche Wittmann, soutenue par Joseph Babinski, en état d'hystérie. Elle mime des hallucinations terrifiantes et adopte la posture célèbre de l'arc de cercle.
A la mort de Charcot en 1893, les séances d'hypnoses s'arrêtent et curieusement les crises d'hystérie aussi. Elle est déclarée guérie mais elle reste à l'hôpital en tant qu'employée. 
La découverte des rayons X révolutionne la médecine. Elle est affectée comme assistante au tout nouveau laboratoire de radiologie de la salpêtrière. Le problème est qu'à cette époque, on ignore complètement les dangers de la radioactivité. Blanche manipule et s'expose quotidiennement au radiations.
Elle développe de nombreux cancers de la peau qui nécessitent des amputations. On commence par les doigts, puis le bras gauche et enfin une partie du bras droit. Malgré ces mutilations, Blanche continue son travail dans une petite voiture à roulettes, avec un courage sans faille. Elle décède en 1912 à l'âge de 53 ans.

Alors, la jeune femme peinte par Etcheverry souffre-t-elle d'une crise d'hystérie comme le prétend le titre? Doit-on lui pratiquer des massages pelviens jusqu'au paroxysme hystérique? ou tout simplement d'une fatigue passagère? Chacun sera juge.
Judith.








 
Huile sur toile du peintre baroque hollandais Jan de Bray en 1659 intitulée "Judith et Holopherne".

La veuve juive Judith s'apprête à décapiter le général assyrien Holopherne avec sa propre épée tandis qu'un servante assiste à la scène.

Cette scène est tirée du "Livre de Judith". On estime qu'il a été écrit au IIe siècle avant J.-C. pendant la révolte des Maccabées. Envoyé par Nabuchodonosor, le général Holopherne assiège la ville juive de Béthulie. Judith, jeune veuve d'une grande beauté fait semblant de se rallier à lui. Une fois dans la camp militaire, elle s'infiltre dans la tente d'Holopherne, le séduit, le force à boire et profite de son ivresse pour le décapiter. Elle revient ensuite dans la ville de Béthulie et harangue son peuple qui, à la nouvelle de la mort d'Holopherne, met son armée en déroute et sauve la ville.
Ce texte est très controversé car il est truffé d'erreurs. Par exemple,  Nabuchodonosor est considéré comme le roi des Assyriens de Ninive alors qu'il était roi des Babyloniens à Babylone. Béthulie, la ville de Judith est présentée comme une ville stratégique qui bloque l'accès à Jérusalem. Or malgré des siècles de recherches archéologiques en Palestine, il semble que cette ville n'a jamais existé. Ninive a été complétement rasée en 612 avant J.-C. et le règne de Nabuchodonosor a commencé en 605 après J.-C. soit plusieurs années plus tard. Il est précisé dans le livre que le peuple juif vient tout juste de revenir de son exil à Babylone et qu'il a reconstruit le Temple de Jérusalem or c'est Nabuchodonosor qui a détruit le temple et déporté les Juifs à Babylone, etc.
Plutôt qu'une chronique historique, les historiens optent pour un texte religieux mettant en valeur la résistance face à un oppresseur. Ce texte est néanmoins inclus dans les bibles catholique et orthodoxe mais pas dans le canon hébraïque. De plus, il fut rejeté par les Protestants comme récit apocryphe.
En 1659, l'année où Jean de Bray peint ce tableau les catholiques utilisent Judith pour symboliser la victoire contre l'hérésie c'est à dire les protestants. Les protestants, bien qu'ayant banni ce texte, continuent d'admirer Judith qui incarne la résistance des Pays-Bas protestants contre l'Espagne catholique qui les occupe.

Jan de Bray, pour personnaliser Judith, a pris une de ses sœurs comme modèle et on pense qu'il s'est peint lui-même pour représenter Holopherne. 
Mais l'intérêt de ce tableau est autre. D'autres peintres avant lui comme Le Caravage, ont été inspiré par Judith et Holopherne. Mais en général le résultat était sanglant, la tête était exhibée. Là, Jean de Bray a figé le temps, juste avant que le sabre ne frappe. On ne peut s'empêcher de se sentir mal à l'aise quand on regarde la scène, on redoute la suite, l'atmosphère devient poisseuse, glauque. On s'attend à voir le sang gicler sur les draps blancs immaculés et on est satisfait de ne pas voir la suite, l'imagination nous suffit.
Faux Semblant.









 
Enluminure extraite du Roman de la Rose, vers 1525 offert à François 1er.

Le Roman de la Rose est un poème composé de figures allégoriques. L'enluminure ci-dessus représente deux personnages majeurs du roman: Faux Semblant (allégorie de l'hypocrisie) sous l'apparence d'un moine dominicain et Contrainte Abstinence sous l'apparence d'une dame en robe de cour. Faux Semblant remet son cœur à Contrainte Abstinence pour sceller leur alliance destinée à tromper les gardiens de la Rose.
Pour comprendre cette alliance, il est nécessaire de connaître le contexte. Pour faire simple, disons que l'armée du Dieu Amour assiège le château de Jalousie pour délivrer Bel Accueil qui permettra à l'Amant de cueillir la Rose.
Le château de Jalousie est une forteresse-prison où se trouve enfermé Bel Accueil qui a laissé l'Amant pénétrer dans l'enceinte et par ce fait qui lui a permis d'obtenir un baiser de la Rose. Bel Accueil représente l'accueil courtois et la bienveillance de la dame. L'Amant a fait un rêve à l'âge de vingt ans. Il s'est trouvé transporté dans un jardin clos (le jardin du Déduit) où se trouvait un rosier. En le regardant, il est tombé amoureux d'une Rose, symbole de la dame convoitée et de la virginité.

Faux Semblant rejoint les rangs de l'armée du Dieu Amour. Celui-ci s'étonne et le somme d'expliquer sa présence. Faux Semblant explique qu'il dispose de la faculté de se fondre n'importe où sans être inquiété. Il est l'espion par excellence, parlant plusieurs langues, aux multiples aspects physiques. Il explique à Amour que les barons de son armée (Franchise, Hardiesse et Courtoisie) ont échoué et que la force ne lui permettra pas de gagner, qu'il faut utiliser la ruse et disposer d'une stratégie. Faux-Semblant prétend qu'il peut abuser n'importe quel gardien du jardin clos et notamment le gardien le plus farouche Malebouche (la médisance). Pour Faux Semblant, le seul moyen de terrasser la calomnie c'est d'utiliser contre elle un mensonge encore plus grand. De plus, Faux Semblant ne vient pas seul, il est accompagné par Contrainte Abstinence qui contrôle l'esprit des gens. Devant ce déluge d'arguments, le Dieu Amour se laisse convaincre et nomme Faux Semblant à la tête de son armée.
Faux Semblant et Contrainte Abstinence se rendent donc devant Malebouche, celui qui dénoncent tous les amants. Contrainte Abstinence commence par l'envelopper de paroles rassurantes et hautement morales. Pendant ce temps, Faux Semblant s'approche et lui coupe la langue, puis lui tranche la gorge. Les portes du château s'ouvrent permettant à l'Amant de poursuivre sa quête de la Rose.

Offrir un livre qui vante les mérites du mensonge et du travestissement tout en pratiquant le meurtre à François 1er était conforme aux pratiques de l'époque. La politique royale, à cette époque,  utilisait, plutôt que la force brute, la diplomatie secrète, les alliances stratégiques et l'espionnage, en somme des faux-semblants. 
Mais il s'agissait aussi d'une violente critique religieuse, particulièrement contre les ordres mendiants, c'est à dire les Dominicains et les Franciscains. Faux Semblant est déguisé en moine dominicain. A l'époque, ces moines n'étaient pas cloîtrés mais vivaient au cœur des villes. Alors que ces moines faisaient vœu de pauvreté et vivaient de mendicité, en fait, ils s'enrichissaient. Faux Semblant  reconnait lui-même qu'il préfère confesser les riches plutôt que les pauvres car il n'y a "aucun profit" à confesser un indigent. En clair, les moines distribuaient des indulgences contre monnaie sonnante et trébuchante ou contre des influences. Faux Semblant porte l'habit de bure mais il ne s'agit que d'un déguisement. C'est de là que vient l'expression toujours d'actualité "L'habit ne fait pas le moine". L'auteur, Jean de Meun, nous montre que l'Eglise est devenue le temple de l'ambition politique et du mensonge pouvant conduire au meurtre.

Le manuscrit du Roman de la Rose est remis à François 1er mais peu après le roi subit une déroute à la bataille de Pavie contre Charles Quint. Il est fait prisonnier. Louise de Savoie, sa mère, doit rassembler l'argent de la rançon. Le livre est saisi comme butin de guerre. Inigo Fernandez de Velasco, chargé de la garde des enfants royaux laissés en otages à Madrid, s'en empare. Ce manuscrit reste caché en Espagne pendant quatre siècles par les descendants de Velasco. 
En 1911, le livre est acquis par le collectionneur américain J. Pierpont Morgan. Il est conservé de nos jours par "The Morgan Library & Museum".
Fort heureusement, beaucoup de copies du "Roman de la Rose" ont été réalisées au moyen âge, mais le personnage de Faux Semblant  n'y apparaît que très peu, sous la forme d'une ou deux enluminures, alors que dans l'original il apparaît dans douze miniatures. Cette minimisation du rôle de Faux semblant avait pour but d'atténuer la critique contre l'Eglise, critique jugée trop subversive.

jeudi 24 septembre 2026

Jeune fille à la fenêtre.








 
Peinture sur bois du hollandais Gerrit Dou vers 1655 intitulée "Jeune fille à la fenêtre". Cette œuvre appartient à l'époque du "Siècle d'or hollandais".

Le peintre Gerrit Dou fut l'élève de Rembrandt. Il fonda l'école des "fijnschilders" (peintres fins) à Leyde. Ce tableau utilise la technique du trompe-l'œil. L'encadrement sur lequel la jeune femme s'appuie semble la projeter à l'extérieur de la pièce. 
Nous voyons une jeune servante portant un corset rouge vif sur une chemise blanche. Elle tient dans sa main un pichet en étain muni d'un couvercle. Ce type de pichet est appelé un "Jan Steen kan" (une chope Jan Steen). Jan Steen était un peintre hollandais qui était versé dans les scènes de beuveries où ce type de pichet était omniprésent à tel point qu'il a fini par porter son nom.
Comme toujours en peinture, les récipients font référence à l'anatomie féminine. Ici, un pichet fermé symbolise la vertu préservée en opposition avec un récipient renversé ou brisé qui évoque la perte de la virginité. Le public de l'époque savait très bien décoder tous ces symboles et en était très friands.
La fenêtre est une frontière entre l'intérieur de la maison où règne la vertu, le travail domestique et la bonne moralité et l'extérieur plein de danger et de tentations pour la jeune fille. En se penchant par la fenêtre, la jeune fille se place dans une zone ambigüe qui semble lui plaire. Ce contraste est rappelé par sa tenue, le rouge de son corset symbole de passion sur sa chemise blanche symbole de pureté. 
Par ailleurs, elle cesse son travail ce qui dans la société calviniste de l'époque était assimilé à de l'oisiveté, mère de tous les vices. On comprend, que cette scène banale à notre époque était en fait provocatrice au XVIIe siècle en Hollande et nous n'aborderons pas son décollé plongeant qui complète le tableau pour ne pas en rajouter.

Gerrit Dou était obsédé par la poussière. Il était paniqué par l'idée que des grains de poussière puissent altérer le fini de ses couches de peinture. Quand il entrait dans son atelier, il ouvrait la porte le plus doucement possible, se déplaçait lentement sur la pointe des pieds et allait s'asseoir un bon moment pour attendre que la poussière soulevée malgré ses précautions, retombe au sol. Pour peindre ce tableau, il travaillait sous un grand parasol ouvert pour éviter tout contact de sa peinture avec un corps étranger aussi minuscule fut-il.
En plus, c'était un perfectionniste. Il a passé cinq jours entiers pour peindre la main de la servante qui tient le pichet en étain et cinq autres jours pour peindre le pichet. Ses clients s'exaspéraient souvent de sa lenteur et la livraison d'une simple commande d'un petit tableau pouvait prendre plusieurs années.

Mais tout cela ne nous dit pas ce que regarde la servante. Elle esquisse un sourire, ses yeux se font langoureux. Il s'agit probablement d'un homme, peut être un prétendant. Qui sait? Personne, et nous ne le saurons pas, nous sommes condamnés à imaginer.

Le sérail.







 
Caricature française, auteur anonyme vers 1800-1810 intitulée "Suite Effrayante des Fréquentations du Sérail". A Paris, chez Martinet, Librairie, rue du Coq Honoré.

Le "Sérail" désignait les maisons closes et autres lupanars. Un homme, au visage émacié, le corps décharné, repousse avec un geste de rejet deux courtisanes accompagnées d'un homme. L'homme alité est atteint, à un stade avancé, de la syphilis. Cette estampe était destinée à prévenir contre les dangers de la débauche et des relations sexuelles tarifées.

Au XIXe siècle, les maladies vénériennes étaient la preuve matérielle du péché. La souffrance physique était associée à la déchéance morale. La femme était considérée comme la principale coupable. Le vecteur principal du mal, c'était la "femme-poison". L'Etat exigeait des examens médicaux rapprochés pour toutes les prostituées et les incarcérait en cas d'infection. A l'inverse, l'homme bourgeois était vu comme la victime de ses pulsions incontrôlables. Mais la société réagissait bien au delà de la maladie. La seconde moitié du XIXe siècle a vu une baisse significative de la natalité par rapport à l'Allemagne,  dont le coupable fut rapidement identifié à la syphilis, alors qu'elle sévissait aussi en Allemagne. Elle était le symbole de la dégénérescence de la race. Elle menaçait l'équilibre de la famille du fait de sa transmission héréditaire. De fortes campagnes furent entreprises pour prôner la fidélité et l'interdiction des rapports sexuels hors mariage. En effet, la syphilis frappait toutes les couches de la société et des figures célèbres furent atteintes comme Guy de Maupassant, Charles Baudelaire, Jules de Goncourt ou Gustave Flaubert entre autres.

Les traitements médicaux étaient non seulement inefficaces mais souvent plus mortels que la maladie elle-même. La médecine officielle s'inspirait encore de la théorie des humeurs d'Hippocrate, les virus et les bactéries étaient inconnus. Trois principaux traitements étaient administrés:

- Le traitement au mercure. Ce traitement était pratiqué depuis de XVIe siècle. Il l'était encore au XIXe siècle et a donné naissance à un dicton populaire de l'époque, aujourd'hui disparu: "Une nuit avec Vénus, toute une vie avec Mercure". On l'appliquait en frictions sous forme de pommade, ou sous forme de pilules ou encore en inhalations dans des bains. Le médecin considérait que le traitement portait ses fruits lorsque le patient salivait abondamment (jusqu'à plusieurs litres de salive par jour) pensant que le "poison syphilitique" était ainsi évacué. Evidemment, ce remède provoquait de graves intoxications entraînant la perte de toutes les dents suite à l'ulcération des gencives, des tremblements, des nécroses osseuses et de nombreux morts par empoisonnement.

- Le iodure de potassium. Apparu dans les années 1830, il n'était pratiqué que dans la phase ultime de la maladie. Il ne guérissait pas de l'infection mais il réduisait les tumeurs cutanées et soulageait les douleurs des lésions.

- Les purges, les sudations, les saignées. Le but était de purifier le sang. Les patients passaient des heures dans des étuves pour transpirer abondamment. On utilisait aussi des décoctions diverses, comme celle à base de bois de gaïac, le bois-saint, originaire des Antilles pour provoquer des vomissements et des diarrhées. Enfin, la saignée restait une pratique courante au début du XIXe siècle pour réduire l'inflammation du patient.

Ce n'est qu'en 1909 avec la découverte par Paul Ehrlich du Salvarsan, un composé à base d'arsenic et surtout par l'usage de la pénicilline en 1943 que la syphilis fut vaincue rapidement et définitivement.

mercredi 23 septembre 2026

La femme patiente.









 
Estampe française du XVIIIe siècle d'après une composition de François Boucher intitulée "La femme patiente".

François Boucher réinvente le genre pastoral en transformant des scènes campagnardes en scènes érotiques. Dans un décor de pauvreté, il peint ou dessine des paysannes en robe de soie immaculée qui adoptent des poses lascives. Ces scènes obtenaient un grand succès parmi la noblesse et la bourgeoisie, mais suscitaient la fureur des "philosophes des lumières".
L'estampe nous présente trois femmes, près d'une cheminée, dont l'une tient un enfant et une autre ce qui semble être une louche servant à faire sauter les crêpes. On est en droit de faire cette supposition car la même image, réalisée par un autre graveur, existe sous le nom "Les Crêpes".

Le titre "La femme patiente" est un titre ironique au double sens. Le premier marque la patience des femmes qui élèvent des enfants tout en s'acquittant des tâches ménagères. Mais il y a sous l'image les vers libertins de Monsieur Moraine qui nous fournissent l'explication de l'autre sens:

« Que de tracas cause le mariage !
Ne regrettes tu point, Jeanne, ton pucelage ?
 Cet Enfant te doit bien lasser. »

« Mais, non, non, tu pris, ma Commere,
 Un si grand plaisir à le faire, 
 Que tu voudrois recommencer. »

On apprend donc que la patience sera récompensée par le "grand plaisir de le faire".


Le Sermon.





 


Caricature de Thomas Rowlandson publiée de 12 février 1811 par Thomas Tegg et intitulée "A Sleepy Congregation" ("Une Congrégation endormie").

Au premier plan, un couple et leur fille endormis profondément tandis que le sacristain, derrière eux, ronfle la bouche ouverte. A gauche, à l'arrière plan, se trouve un groupe de jeunes garçons encore conscients.

Le rôle du sacristain pendant la messe était de scander les "Amen" à la fin des prières pour entraîner la foule. Seuls les trois jeunes sont éveillés. Pour la jeunesse géorgienne, la messe dominicale est l'occasion de se montrer, voire de participer à un rendez-vous galant platonique. Pour d'autres, c'était une sorte de foire aux célibataires.

A cette époque, le sermon pouvait durer plusieurs heures et était le plus souvent particulièrement ennuyeux. Ici, l'auditoire est plongé dans un sommeil profond alors que le prédicateur s'égosille dans sa chaire. Pour plus de confort, le dessus de la chaire est muni d'un épais coussin rose orné de pompons sur lequel il s'appuie.
Face à l'endormissement quasi systématique d'une partie de l'assistance durant les sermons, outre les sacristains, les églises employaient des personnes appelées "sluggard-wakers" (les réveilleurs de fainéants) qui passaient à travers les allées pour sortir les fidèles assoupis de leur torpeur. Dans ce but, ils utilisaient une grande perche en bois terminée par une extrémité à double face. Pour les hommes un côté disposait d'un pommeau de laiton ou d'une fourche. L'homme était réveillé soit par un coup de pommeau sur la tête soit par un coup de fourche entre les épaules. Pour les femmes, on utilisait l'autre côté de la perche qui possédait une queue de renard ou une plume. La femme était réveillée par une méthode plus douce en lui chatouillant les narines avec la queue de renard ou la plume.
La paroisse de Castleton, dans ses archives, a dépensé 10 shillings, en 1722 pour payer son réveilleur. A Trysull,  un habitant a léguer 20 shillings à vie à la paroisse pour payer un réveilleur.

Dans le cas présent nulle crainte de recevoir un coup de pommeau de laiton sur la tête et se sentir sous son nez les chatouillements d'une queue de renard sous son nez, le sacristain est lui-même plongé dans un sommeil de plomb.

mardi 22 septembre 2026

Le triomphe de Vénus.








 

Il s'agit du registre supérieur de l'Allégorie du mois d'avril, réalisé entre 1467 et 1470 par Francesco del Cossa, décorant les murs du Palazzo Schifanoïa à Ferrare en Italie.

Vénus trône sur son char, au centre, tiré sur l'eau par deux cygnes blancs. Devant elle, se trouve un chevalier en armure, agenouillé et enchainé. Il s'agit de Mars. On assiste ici au triomphe absolu de l'amour sur la guerre.
Tout autour se trouve la jeunesse élégante de la cour d'Este. On y voit des joueurs de flûtes et des joueurs de luth, ainsi que de nombreux lapins blancs batifolant dans les herbes. Le lapin est le symbole de la fertilité. A droite, tout en haut, se trouvent les trois Grâces de la Charité grecque: le Charme, la Beauté et la Créativité. Les Grâces étaient les filles de Bacchus et de Vénus.

Parmi tout ce monde, un couple mérite un intérêt particulier, en bas à droite.





En effet, Vénus ou le mois d'avril ou les deux ont donné des idées au jeune homme, sa main s'égare. L'arrivée du printemps ne réveille pas que la nature. Mais, ce geste n'est pas agressif, la jeune fille ne montre aucun signe de recul, elle se contente de retenir mollement le bras du jeune homme.
Le Palazzo Schifanoia était un lieu dédié à la fête et aux plaisirs, ce geste était audacieux certes, mais conforme à l'ambiance du lieu.

Une fois les travaux terminés, le duc Borso d'Este, a décidé de payer tous les artistes au même tarif: 10 bolognini par pied carré. Vexé d'être traité comme un peintre en bâtiment, Francesco del Cossa quitte Ferrare pour s'installer à Bologne où il réalise ses plus grands chefs-d'œuvre. 
Le fruit défendu.









 
Peinture à l'huile d'Auguste Toulmouche de 1865, intitulée "Le Fruit défendu".

La scène représentent quatre jeunes filles dans une bibliothèque: une est grimpée sur un escabeau afin de pourvoir atteindre les rayonnages les plus élevés, deux sont en train de lire un livre et la quatrième fait le guet. Sous le troisième Empire l'accès des femmes à certaines lectures était fortement limité voire interdit. "Le fruit défendu", c'est à dire les livres interdits généralement rangés tout en haut des bibliothèques, est une allusion à la pomme du paradis terrestre, fruit de la connaissance.

Lors de sa présentation au Salon de 1865, certains critiques se sont agacés de la scène. L'un d'entre eux, Paul Mantz, à ce propos, s'est fendu d'un commentaire particulièrement misogyne:

« Je n'approuve pas ces sottes petites filles; au lieu de chercher dans des pages interdites une science qui leur manque, elles feraient mieux de laisser à l'amoureux de demain le plaisir de les instruire des choses qu'elles ignorent ».

Il est vrai qu'il est fort probable que les jeunes filles en question n'étaient pas à la recherche d'un quelconque traité de philosophie ou de géographie comparée. Il est raisonnable de penser que la poésie romantique ou mieux, la littérature libertine constituait le but principal de leurs recherches clandestines.
Au XIXe siècle, l'accès des femmes à la lecture était très surveillé et limité. L'Eglise, les médecins, les moralisateurs s'accordaient sur le fait que la lecture altérait la moralité des femmes, échauffait leur imagination et nuisait grandement à leur équilibre psychologique et utérin.
Plusieurs catégories de livres étaient interdits pour les femmes. 
D'abord, les romans d'amour car on considérait que la fiction romanesque agissait sur les femmes comme une drogue, un "opium". On craignait que ces lectures induisent chez elles des attentes irréalistes sur le mariage, l'amour ou le plaisir. Ainsi George Sand qui prônait l'indépendance féminine et la passion hors mariage, mais aussi Honoré de Balzac et Stendhal jugés trop immoraux et trop crus étaient à exclure.
Le réalisme et le naturalisme étaient de leur côté jugés obscènes. On accusait ces romans de détruire l'innocence et la pureté des jeunes filles. Gustave Flaubert et Emile Zola étaient proscrits des bibliothèques familiales accessibles aux femmes.
Mêmes les ouvrages philosophiques et scientifiques étaient fortement déconseillés. La science de l'époque prétendait que le cerveau féminin n'était pas fait pour les efforts intellectuels. Ce genre de lecture les masculinisait et les détournait de leur devoir de mère et d'épouse. Voltaire et Jean-Jacques Rousseau, ainsi que les traités de médecine et surtout ceux relatifs à l'anatomie étaient strictement interdits. Il faut dire que pour Rousseau, ce n'était qu'un juste retour des choses, lui qui avait écrit qu'une femme ne devait lire que ce qui était strictement nécessaire à la tenue de sa maison.
Et bien entendu, la littérature libertine et érotique qui faisait l'objet d'une exclusion absolue. N'évoquons même pas le divin marquis!
Alors que restait-il à lire pour les dames d'antan? Elles avait le choix entre les livres de dévotion religieuse et les manuels d'économie domestique et si malgré tout elles restaient attirées par le roman, ceux réservés à la jeunesse leur étaient accessibles, comme les romans de la Comtesse de Ségur.

Outre le contrôle exercé par le maître de maison, l'Etat exerçait aussi une censure tatillonne. Le procureur Ernest Pinard, mais il ne fut pas le seul, est resté célèbre pour ses procès intentés contre des chefs-d'œuvre de littérature mondialement reconnus. 
Ne citons que quelques exemples:

- Madame Bovary de Flaubert en 1857. Flaubert est accusé d'outrage à la morale publique et religieuse. La Justice l'accuse de peindre l'adultère de façon poétique. Les étreintes dans un fiacre ou à l'hôtel sont jugées d'une "sensualité lascive". Flaubert est finalement relaxé mais le tribunal l'exhorte à respecter la décence publique. Comme toujours, cette tentative de censure fit une publicité extraordinaire au livre.

- Les Fleurs du Mal de Baudelaire en 1857. Baudelaire est accusé d'atteinte aux bonnes mœurs. Lui est condamné à une lourde amende et six de ses poèmes sont censurés. Ces poèmes resteront interdits de publication en France pendant plus d'un siècle. Ce n'est qu'en 1949 que la Cour de cassation décrète leur réhabilitation.

- Le Rouge et le Noir de Stendhal en 1864. Pour Stendhal, la censure fut religieuse et son roman fut mis à l'index, c'est à dire à l'Index Librorum Prohibitorum, liste officielle des livres interdits pas l'Eglise sous peine d'excommunication. Stendhal y dénonçait la corruption et le cynisme des prêtres ainsi que l'hypocrisie de la hiérarchie.

- Nana d'Emile Zola en 1880. Nana raconte l'ascension d'une prostituée qui ruine la haute bourgeoisie avide de plaisirs sexuels. En Angleterre, les traductions de Nana sont saisies et l'éditeur jeté en prison.

Voila bien de quoi exciter l'appétit de nos jeunes filles en fleur, car quoi de mieux que la censure pour obtenir la liste des livres à lire?

Le tableau du "Fruit défendu" est célèbre mais il n'est pas possible de le voir dans un quelconque musée. Après son succès au Salon de 1865, il a été acheté par un riche collectionneur anonyme et n'est jamais réapparu: il repose toujours dans une collection privée.