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mercredi 23 septembre 2026

La femme patiente.









 
Estampe française du XVIIIe siècle d'après une composition de François Boucher intitulée "La femme patiente".

François Boucher réinvente le genre pastoral en transformant des scènes campagnardes en scènes érotiques. Dans un décor de pauvreté, il peint ou dessine des paysannes en robe de soie immaculée qui adoptent des poses lascives. Ces scènes obtenaient un grand succès parmi la noblesse et la bourgeoisie, mais suscitaient la fureur des "philosophes des lumières".
L'estampe nous présente trois femmes, près d'une cheminée, dont l'une tient un enfant et une autre ce qui semble être une louche servant à faire sauter les crêpes. On est en droit de faire cette supposition car la même image, réalisée par un autre graveur, existe sous le nom "Les Crêpes".

Le titre "La femme patiente" est un titre ironique au double sens. Le premier marque la patience des femmes qui élèvent des enfants tout en s'acquittant des tâches ménagères. Mais il y a sous l'image les vers libertins de Monsieur Moraine qui nous fournissent l'explication de l'autre sens:

« Que de tracas cause le mariage !
Ne regrettes tu point, Jeanne, ton pucelage ?
 Cet Enfant te doit bien lasser. »

« Mais, non, non, tu pris, ma Commere,
 Un si grand plaisir à le faire, 
 Que tu voudrois recommencer. »

On apprend donc que la patience sera récompensée par le "grand plaisir de le faire".


Le Sermon.





 


Caricature de Thomas Rowlandson publiée de 12 février 1811 par Thomas Tegg et intitulée "A Sleepy Congregation" ("Une Congrégation endormie").

Au premier plan, un couple et leur fille endormis profondément tandis que le sacristain, derrière eux, ronfle la bouche ouverte. A gauche, à l'arrière plan, se trouve un groupe de jeunes garçons encore conscients.

Le rôle du sacristain pendant la messe était de scander les "Amen" à la fin des prières pour entraîner la foule. Seuls les trois jeunes sont éveillés. Pour la jeunesse géorgienne, la messe dominicale est l'occasion de se montrer, voire de participer à un rendez-vous galant platonique. Pour d'autres, c'était une sorte de foire aux célibataires.

A cette époque, le sermon pouvait durer plusieurs heures et était le plus souvent particulièrement ennuyeux. Ici, l'auditoire est plongé dans un sommeil profond alors que le prédicateur s'égosille dans sa chaire. Pour plus de confort, le dessus de la chaire est muni d'un épais coussin rose orné de pompons sur lequel il s'appuie.
Face à l'endormissement quasi systématique d'une partie de l'assistance durant les sermons, outre les sacristains, les églises employaient des personnes appelées "sluggard-wakers" (les réveilleurs de fainéants) qui passaient à travers les allées pour sortir les fidèles assoupis de leur torpeur. Dans ce but, ils utilisaient une grande perche en bois terminée par une extrémité à double face. Pour les hommes un côté disposait d'un pommeau de laiton ou d'une fourche. L'homme était réveillé soit par un coup de pommeau sur la tête soit par un coup de fourche entre les épaules. Pour les femmes, on utilisait l'autre côté de la perche qui possédait une queue de renard ou une plume. La femme était réveillée par une méthode plus douce en lui chatouillant les narines avec la queue de renard ou la plume.
La paroisse de Castleton, dans ses archives, a dépensé 10 shillings, en 1722 pour payer son réveilleur. A Trysull,  un habitant a léguer 20 shillings à vie à la paroisse pour payer un réveilleur.

Dans le cas présent nul crainte de recevoir un coup de pommeau de laiton sur la tête et se sentir sous son nez les chatouillements d'une queue de renard sous son nez, le sacristain est lui-même plongé dans un sommeil de plomb.

mardi 22 septembre 2026

Le triomphe de Vénus.








 

Il s'agit du registre supérieur de l'Allégorie du mois d'avril, réalisé entre 1467 et 1470 par Francesco del Cossa, décorant les murs du Palazzo Schifanoïa à Ferrare en Italie.

Vénus trône sur son char, au centre, tiré sur l'eau par deux cygnes blancs. Devant elle, se trouve un chevalier en armure, agenouillé et enchainé. Il s'agit de Mars. On assiste ici au triomphe absolu de l'amour sur la guerre.
Tout autour se trouve la jeunesse élégante de la cour d'Este. On y voit des joueurs de flûtes et des joueurs de luth, ainsi que de nombreux lapins blancs batifolant dans les herbes. Le lapin est le symbole de la fertilité. A droite, tout en haut, se trouvent les trois Grâces de la Charité grecque: le Charme, la Beauté et la Créativité. Les Grâces étaient les filles de Bacchus et de Vénus.

Parmi tout ce monde, un couple mérite un intérêt particulier, en bas à droite.





En effet, Vénus ou le mois d'avril ou les deux ont donné des idées au jeune homme, sa main s'égare. L'arrivée du printemps ne réveille pas que la nature. Mais, ce geste n'est pas agressif, la jeune fille ne montre aucun signe de recul, elle se contente de retenir mollement le bras du jeune homme.
Le Palazzo Schifanoia était un lieu dédié à la fête et aux plaisirs, ce geste était audacieux certes, mais conforme à l'ambiance du lieu.

Une fois les travaux terminés, le duc Borso d'Este, a décidé de payer tous les artistes au même tarif: 10 bolognini par pied carré. Vexé d'être traité comme un peintre en bâtiment, Francesco del Cossa quitte Ferrare pour s'installer à Bologne où il réalise ses plus grands chefs-d'œuvre. 
Le fruit défendu.









 
Peinture à l'huile d'Auguste Toulmouche de 1865, intitulée "Le Fruit défendu".

La scène représentent quatre jeunes filles dans une bibliothèque: une est grimpée sur un escabeau afin de pourvoir atteindre les rayonnages les plus élevés, deux sont en train de lire un livre et la quatrième fait le guet. Sous le troisième Empire l'accès des femmes à certaines lectures était fortement limité voire interdit. "Le fruit défendu", c'est à dire les livres interdits généralement rangés tout en haut des bibliothèques, est une allusion à la pomme du paradis terrestre, fruit de la connaissance.

Lors de sa présentation au Salon de 1865, certains critiques se sont agacés de la scène. L'un d'entre eux, Paul Mantz, à ce propos, s'est fendu d'un commentaire particulièrement misogyne:

« Je n'approuve pas ces sottes petites filles; au lieu de chercher dans des pages interdites une science qui leur manque, elles feraient mieux de laisser à l'amoureux de demain le plaisir de les instruire des choses qu'elles ignorent ».

Il est vrai qu'il est fort probable que les jeunes filles en question n'étaient pas à la recherche d'un quelconque traité de philosophie ou de géographie comparée. Il est raisonnable de penser que la poésie romantique ou mieux, la littérature libertine constituait le but principal de leurs recherches clandestines.
Au XIXe siècle, l'accès des femmes à la lecture était très surveillé et limité. L'Eglise, les médecins, les moralisateurs s'accordaient sur le fait que la lecture altérait la moralité des femmes, échauffait leur imagination et nuisait grandement à leur équilibre psychologique et utérin.
Plusieurs catégories de livres étaient interdits pour les femmes. 
D'abord, les romans d'amour car on considérait que la fiction romanesque agissait sur les femmes comme une drogue, un "opium". On craignait que ces lectures induisent chez elles des attentes irréalistes sur le mariage, l'amour ou le plaisir. Ainsi George Sand qui prônait l'indépendance féminine et la passion hors mariage, mais aussi Honoré de Balzac et Stendhal jugés trop immoraux et trop crus étaient à exclure.
Le réalisme et le naturalisme étaient de leur côté jugés obscènes. On accusait ces romans de détruire l'innocence et la pureté des jeunes filles. Gustave Flaubert et Emile Zola étaient proscrits des bibliothèques familiales accessibles aux femmes.
Mêmes les ouvrages philosophiques et scientifiques étaient fortement déconseillés. La science de l'époque prétendait que le cerveau féminin n'était pas fait pour les efforts intellectuels. Ce genre de lecture les masculinisait et les détournait de leur devoir de mère et d'épouse. Voltaire et Jean-Jacques Rousseau, ainsi que les traités de médecine et surtout ceux relatifs à l'anatomie étaient strictement interdits. Il faut dire que pour Rousseau, ce n'était qu'un juste retour des choses, lui qui avait écrit qu'une femme ne devait lire que ce qui était strictement nécessaire à la tenue de sa maison.
Et bien entendu, la littérature libertine et érotique qui faisait l'objet d'une exclusion absolue. N'évoquons même pas le divin marquis!
Alors que restait-il à lire pour les dames d'antan? Elles avait le choix entre les livres de dévotion religieuse et les manuels d'économie domestique et si malgré tout elles restaient attirées par le roman, ceux réservés à la jeunesse leur étaient accessibles, comme les romans de la Comtesse de Ségur.

Outre le contrôle exercé par le maître de maison, l'Etat exerçait aussi une censure tatillonne. Le procureur Ernest Pinard, mais il ne fut pas le seul, est resté célèbre pour ses procès intentés contre des chefs-d'œuvre de littérature mondialement reconnus. 
Ne citons que quelques exemples:

- Madame Bovary de Flaubert en 1857. Flaubert est accusé d'outrage à la morale publique et religieuse. La Justice l'accuse de peindre l'adultère de façon poétique. Les étreintes dans un fiacre ou à l'hôtel sont jugées d'une "sensualité lascive". Flaubert est finalement relaxé mais le tribunal l'exhorte à respecter la décence publique. Comme toujours, cette tentative de censure fit une publicité extraordinaire au livre.

- Les Fleurs du Mal de Baudelaire en 1857. Baudelaire est accusé d'atteinte aux bonnes mœurs. Lui est condamné à une lourde amende et six de ses poèmes sont censurés. Ces poèmes resteront interdits de publication en France pendant plus d'un siècle. Ce n'est qu'en 1949 que la Cour de cassation décrète leur réhabilitation.

- Le Rouge et le Noir de Stendhal en 1864. Pour Stendhal, la censure fut religieuse et son roman fut mis à l'index, c'est à dire à l'Index Librorum Prohibitorum, liste officielle des livres interdits pas l'Eglise sous peine d'excommunication. Stendhal y dénonçait la corruption et le cynisme des prêtres ainsi que l'hypocrisie de la hiérarchie.

- Nana d'Emile Zola en 1880. Nana raconte l'ascension d'une prostituée qui ruine la haute bourgeoisie avide de plaisirs sexuels. En Angleterre, les traductions de Nana sont saisies et l'éditeur jeté en prison.

Voila bien de quoi exciter l'appétit de nos jeunes filles en fleur, car quoi de mieux que la censure pour obtenir la liste des livres à lire?

Le tableau du "Fruit défendu" est célèbre mais il n'est pas possible de le voir dans un quelconque musée. Après son succès au Salon de 1865, il a été acheté par un riche collectionneur anonyme et n'est jamais réapparu: il repose toujours dans une collection privée.

lundi 21 septembre 2026

Le cauchemar.







Tableau de Johan Heinrich Füssli, réalisé en 1781 et intitulé "Le Cauchemar".

Une femme endormie est allongée dans une position curieuse et inconfortable. Un démon simiesque et grotesque est installé sur sa poitrine. C'est ce gnome qui est tenu pour responsable de son cauchemar. A gauche, une tête de cheval  apparait entre deux rideaux avec des yeux révulsés.
Réglons tout de suite le sort de  l'Equus caballus. Il s'agit en fait d'une jument. Pourquoi une jument? Pour une raison très simple: parce qu'en Anglais "cauchemar" se dit "nightmare" et que "mare" veut dire "jument". Oui! on fait mieux en matière de plaisanterie, mais Füssli a dû trouver la blague amusante.
Donc la dame cauchemarde, et on la comprend. La créature juchée sur son abdomen est un incube. Dans les traditions occidentales, l'incube est un démon qui harcèle les femmes endormies. Il s'assied lourdement sur leur poitrine, les oppresse et les empêche de bouger et de crier. Bien entendu, il en profite pour les abuser sexuellement afin de capter leur énergie vitale. Certains prétendent que c'est la raison pour laquelle, parfois, le matin, des femmes se réveillent épuisées avec un visage ravagé.
Les premières traces de ces démons se retrouvent en Mésopotamie et en Grèce. En Mésopotamie c'étaient les esprits Lilû. En Grèce antique, le visiteur indécent s'appelait Ephialtès qui veut dire "le sauteur". Les médecins grecs de l'époque, tout en conservant le concept du démon oppresseur, pensaient que les patientes objets des visites nocturnes subissaient des fièvres ou souffraient d'une mauvaise digestion.
Au moyen âge, l'Eglise s'empare du mythe et l'incube est très vite assimilé au diable et à ses serviteurs. Le manuel des chasseurs de sorcières, le Malleus Maleficarum de 1486 fournit tous les détails relatifs aux incubes. C'est là qu'on apprend que le démon pouvait changer de forme, passer de succube, le démon femelle, à l'incube, le démon mâle. Sous sa forme succube il récoltait la semence des hommes endormis et, reprenant la forme incube, il fécondait les femmes endormies. Une épouse pouvait donc facilement se retrouver enceinte du voisin en évoquant un incube malicieux, ce qui lui permettait de conserver intacte sa vertu.
L'incube était dépeint comme une créature velue, hirsute, souvent dotée de cornes et de pieds de bouc, comme les satyres grecs. A partir de l'époque romantique, l'incube devient un homme au charme irrésistible qui transforme le cauchemar en rêve.
Curieusement, on trouve des incubes un peu partout dans le monde. Au japon, l'emprise s'appelle Kanashibari, chez les scandinaves, c'est Mara et aux Antilles le Soucougnan, le principe reste le même.
La version féminine de l'incube, c'est à dire le succube, s'attaque aux hommes. Mais les succubes sont étroitement liées à Lilith dont le début de l'histoire remonte à plusieurs millénaires. Elle apparaît sous le nom de Lilitu en Mésopotamie, s'attaquant aux femmes enceintes, aux nouveau-nés et aux homme endormis. Mais c'est dans la tradition juive qu'on apprend qu'elle fut la première femme d'Adam, fabriquée dans le même argile que lui, contrairement à Eve qui dû se contenter d'une des côtes d'Adam. Mais alors que s'est-il passé? C'est que la fameuse Lilith était une féministe avant l'heure et revendiquait une égalité totale avec Adam. On apprend notamment qu'elle refusait, lors de leurs relations sexuelles de s'allonger sous lui. Adam ne voulant rien entendre, elle quitte le domicile conjugal, c'est à dire le Jardin d'Eden pour rejoindre la mer Rouge. Dieu, qui pourtant n'avait créé que deux humains, voyant que le ménage battait de l'aile, envoya trois négociateurs conjugaux, les trois anges Senoy, Sansenoy et Semangelof  pour la convaincre de revenir. Ce fut en vain; Lilith était volontaire et têtue. Dieu se fâcha et la condamna à voir mourir cent de ses enfants par jour. Il faut préciser que la nuit, Lilith récupérait la semence des hommes célibataires en provoquant chez eux des rêves érotiques avec laquelle elle donnait naissance à toute une horde de démons mineurs, les Lilims.
Lilith fut redécouverte au XIXe siècle pour devenir la "femme fatale" et de nos jours, pour ceux qui connaissent son existence passée, on la considère comme la première rebelle de l'Histoire, celle qui a préféré la liberté à la soumission.

Le tableau de Füssli nous a entraîné un peu loin, d'autant que l'histoire n'est pas terminée. Quelques années avant de peindre ce tableau, il était tombé follement amoureux d'une jeune femme habitant Zurich nommée Anna Landolt. Mais le père d'Anna lui refusa sa main préférant donner à sa fille un mari riche plutôt qu'un artiste. Il fut dévasté par cette décision et les historiens pensent qu'il a mis toute sa frustration dans ce tableau. La femme endormie serait Anna Landolt et lui se voyait en incube pour pouvoir la posséder. Ils n'ont probablement pas tort, car en retournant la toile apparaît le portrait inachevé d'Anna Landolt.



Portrait inachevé d'Anna Landolt par Johan Füssli
 au dos du "Cauchemar"
.


L'exposition du tableau à Londres, en 1782 provoqua un choc immense. La sexualité, le désir féminin, et l'épouvante que suscita la vue de l'incube sidéra le public. Mais la curiosité fut la plus forte et malgré quelques critiques, la foule se pressa pour venir le voir. Fort de ce succès, Füssli réalisa au moins trois autres versions de cette scène, exploitant au maximum le filon qu'il avait découvert grâce à Anna Landolt et surtout grâce à son père.

Tentation.







 
Enluminure issue des "Belles Heures de Jean de France, duc de Berry", réalisée par les frères Limbourg vers 1405.

Pour lui faire renier sa foi, les Romains ou leurs affidés, attachent un jeune chrétien avec des rubans dans un jardin fleuri, puis lui envoient une courtisane pour le séduire et le pervertir. Le personnage auréolé au fond à droite n'est autre que Saint Paul l'Ermite. 
La jeune femme n'y va pas par quatre chemins. La scène se passe sous l'antiquité romaine, mais elle est vêtue à la dernière mode de 1405. Décolleté plongeant et coiffe blanche gothique. Elle appuie son genou sur le torse de l'homme pour l'immobiliser et plonge sa main sous sa tunique. Il nous faut admettre que la composition est audacieuse pour figurer dans un livre pieux.
Le jeune chrétien est ligoté, immobilisé par la diablesse, il ne peut résister. Alors pour ne pas succomber, il se tranche la langue avec ses dents et la crache au visage de la tentatrice. On voit le jet de sang sur l'image. La douleur est telle qu'elle lui coupe toute envie de batifoler. Et c'est ainsi qu'il triomphe du péché! 
La cruauté  des persécutions romaines et le dilemme moral imposé au jeune homme effraient Saint Paul qui quitte l'Empire Romain et s'enfuit en Egypte, dans le désert, pour y vivre en ermite.

Un proverbe turc prétend que "qui garde sa langue garde sa tête", mais un proverbe français lui répond:" Un coup de langue est pis qu'un coup de lance".

dimanche 20 septembre 2026

Rendez-vous au mur.









Huile sur panneau du peintre belge Louis Coulon réalisé en 1852 et intitulé "Rendez-vous au mur". 

Ce tableau représente une scène galante typique du XIXe siècle. Une femme, en robe verte, est grimpée sur une échelle pour rejoindre son amant, tandis qu'une complice en robe jaune fait le guet en contrebas. On peut remarquer que les personnages sont habillés à la mode Louis XV, très en vogue chez les peintres au milieu du XIXe siècle. 
Normalement, à cette époque, les jeunes filles ne sortent qu'accompagnée d'une chaperonne, qui veille à la conservation de la vertu de la jeune fille et contient ses éventuels débordements. Nous assistons ici à une inversion des genres, la complicité de celle qui l'accompagne ne fait aucun doute. Le livre abandonné, l'éventail jeté à terre, prétextes à la sortie, prouvent la précipitation, la hâte de se jeter dans les bras de l'heureux élu.
La grimpeuse n'a qu'un pied posé sur l'échelle nous montrant qu'elle n'est plus tout à fait sur la terre ferme de la vertu mais n'a pas encore rejoint son amant vers des terres plus exotiques: c'est l'instant du vertige amoureux, le moment où tout peut basculer. Comble de l'érotisme, on aperçoit un bout de pied alors qu'à cette époque les membres inférieurs des femmes se devaient d'être intégralement cachés. C'est le début, enfin le tout début, de la mise à nue. Les fruits à l'arrière plan symbolisent le plaisir charnel et la jeunesse éphémère qu'il faut cueillir avant qu'ils ne deviennent blets et on ne doute pas que la jeune équilibriste va vite s'adonner à la cueillette. 

Malheureusement, alors qu'il commençait à acquérir une réputation méritée chez les marchands d'art, Coulon meurt subitement en 1855 à l'âge de 35 ans.
L'endormie.








Tableau de Pietro Antonio Rotari , réalisé vers 1750 et s'intitulant "Schlafendes Mädchen" ou "Jeune fille endormie avec son prétendant".

Une jeune fille s'est endormie sur sa chaise en tenant un livre ouvert à la main. Le prétendant s'apprête à lui chatouiller la joue avec un fétu de paille pour la réveiller. Le fait que la jeune fille se soit endormie en lisant un livre indique qu'il s'agissait probablement d'un roman d'amour et que la lecture l'a plongée dans une rêverie amoureuse. Ce genre de scène était souvent utilisée dans la période Rococo.

Pietro Antonio Rotari a peint un nombre considérable de jeunes filles endormies. Contrairement à ce tableau, il a réalisé beaucoup de portraits, de petits tableaux appelées "testines" qui veut dire "petites têtes". Rotari était le peintre officiel de la cour de Russie, d'abord d'Elisabeth 1ère puis de Catherine II, la Grande Catherine de Russie. A la mort du peintre, en 1762, Catherine II a acheté l'intégralité des portraits de son atelier, soit plus de 360 portraits de jeunes filles endormies ou non. Elle a tapissé une pièce entière du Grand Palais de Peterhof qui fut appelée le "Cabinet des Modes et des Grâces". Compte tenu du nombre important de ces portraits, les tableaux y sont accrochées cadre contre cadre et tapissent toute la pièce.

On sait, de nos jours, que certaines femmes sont assez sujettes à des endormissements diurnes. En effet, 49% des femmes contre 37% des hommes souffrent de somnolence excessive durant la journée et de difficultés de concentration. Des études ont été menées pour comprendre l'endormissement spontané en position assise qui se produit soit en lisant, soit en regardant la télévision soit encore devant un écran d'ordinateur. Au moment où les yeux se ferment, le cerveau passe des ondes béta aux ondes alpha correspondant à une relaxation profonde, puis aux ondes thêta propres au sommeil lent. Le tout s'accompagne d'une baisse de la température interne et d'un relâchement musculaire, ce qui explique le glissement du livre sur les genoux de la jeune fille.

Dans le cas présent, la lecture a plongé la jeune fille dans une rêverie conduisant au sommeil. Une voix monocorde, douce peut produire le même effet. Alors que le prétendant s'efforce de divertir l'être aimé, il voit soudainement ses yeux se fermer et sa tête s'alourdir. Comme on ne se promène pas communément avec une paille dans sa poche, le jeune homme a fait preuve de prévoyance, ce qui prouve que la jeune fille est coutumière de se réfugier dans les bras de Morphée au mauvais moment. 


 

samedi 19 septembre 2026

La marchande d'huîtres.






Estampe de Robert Dighton, éditée par Carington Bowles, datée du 3 janvier 1788 et intitulée "Molly Milton, the Pretty Oyster Woman" (Molly Milton, la jolie marchande d'huîtres).

Le dessinateur et peintre Robert Dighton, outre ses œuvres, est aussi connu pour un scandale qui a défrayé la chronique. Au début des années 1800, Robert Dighton était un caricaturiste très connu. Il se rendait très souvent au British Museum pour étudier les collections de gravures rares. On le laissait manipuler les portefeuilles d'estampes sans surveillance. En 1806, un marchand d'art londonien s'étonna de voir passer sur le marché des gravures très rares de Rembrandt et, en les examinant de près, découvrit qu'elles provenaient du British Museum. Une enquête fut diligentée qui mena rapidement à Dighton.
Pendant des mois, il s'était emparé de gravures aux prix inestimables. Il effaçait soigneusement les tampons du Musée et, même, parfois, il remplaçait les estampes dérobées par des copies confectionnées par lui-même.
Face au scandale, on licencia le sous-directeur responsable de la surveillance. Robert Dighton évita la prison en collaborant: il avoua ses vols, aida à récupérer une grande parties des œuvres mais fut banni à jamais de British Museum.
Mais, ironie de l'histoire, l'estampe  sur Molly Milton, la jolie marchande d'huîtres, est entrée dans les collections du British Museum, en 1935, après une période de purgatoire. 

Le nom de Molly Milton est issu des chansons de rue du XVIIIe siècle. Les textes de ces chansons étaient imprimées sur des grandes feuilles blanches bon marché appelés broadside ballads. L'histoire était souvent grivoise et se chantait sur des airs connus de tous. Sur la gravure, on voit derrière les personnages, des sortes d'affiches. Ce sont les feuilles des chansons en question. Il existait, à l'époque toute sorte de chansons sur les marchandes d'huîtres. L'huître est en effet un symbole de l'érotisme. Au XVIIIe siècle, l'huître est considéré comme un aphrodisiaque puissant. On prétend que Giacomo Casanova en consommait des dizaines chaque matin. Par ailleurs la forme de la coquille et le fait que la marchande d'huîtres l'ouvrait avec son couteau entretenaient un rapprochement hasardeux avec l'anatomie féminine. Dans l'argot de l'époque "ouvrir une huître" ou "offrir une huître" sous entendait que la marchande ne vendait pas que ses huîtres mais qu'elle faisait aussi commerce de ses charmes. Le couteau à huître, qui perçait la coquille et l'ouvrait symbolisait dans ces temps de censure, l'acte sexuel lui-même dans les caricatures. Mais au delà de ces turpitudes, il ne faut pas oublier que l'huître restait un produit très bon marché et que le peuple les consommait en masse. Le nombre de marchandes d'huîtres, dans les rues de Londres et dans les tavernes, étaient considérable. La scène représentée sur l'estampe était néanmoins pour le public de l'époque, avant tout, une scène de séduction, de prostitution et de plaisir charnel.

On voit donc, Molly Milton, couteau en main, au décolleté plongeant abordée par un dandy qui la regarde avec insistance sans trop s'intéresser aux huîtres, accompagné par un serviteur noir qui sourit de façon complice. Le désir sexuel brise les barrières de classe. Le dandy est plus attiré par la chair bon marché de la marchande que par les qualités gustatives d'un représentant de la famille des ostreidae.

Le serviteur noir est un marqueur social de la société britannique du XVIIIe siècle. Il indique un lien étroit avec le commerce international  et les plantations de cannes à sucre et de tabac des colonies anglaises. Les vêtements de ces serviteurs étaient assez folkloriques, mélangeant les éléments africains, indiens et ottomans. Ce costume d'apparat était un élément de luxe comme l'est un meuble ou une porcelaine de Chine. La population noire, à Londres au XVIIIe siècle, est estimée à plusieurs milliers de personnes, composée d'esclaves affranchis, de domestiques ou de marins.

Cette estampe nous apprend beaucoup de chose sur la société anglaise, la seule chose que nous ignorons, c'est si le dandy a dû se contenter de la dégustation d'huîtres.




vendredi 18 septembre 2026

La Maladie de la mousseline.








 
Caricature britannique intitulée "Parisian Ladies in their Winter Dress for 1800" (Les Dames parisiennes dans leur tenue d'hiver pour 1800"), publiée à Londres le 24 novembre 1799 et attribuée à Isaac Cruikshank.

Après la Révolution et surtout la période de la Terreur, la jeunesse rejette l'austérité révolutionnaire en France. Les femmes adoptent la "robe en chemise". Les robes sont transparentes, montrant les seins et les fesses. Les femmes sont coiffées à la Titus, cheveux courts avec des boucles retombantes devant les yeux. Les coiffes  sont surmontées de fleurs diverses et de plumes. A chaque poignet, un petit sac à main est attaché par une lanière. Il s'agit de l'ancêtre du réticule transformé ici par le mot "ridicule". Des rubans sont noués au-dessus de chaque cheville.
Cette mode scandalise l'Europe et les Anglais ne ménagent pas leurs attaques. Il faut dire qu'il s'agit ici de la mode hiver et les femmes sont présentées presque nues avec des vêtements très légers. Pour couronner le tout, afin d'accentuer la transparence des robes et de faire se coller à la peau la légère mousseline, on prétend que certaines femmes mouillaient délibérément leurs robes avant de sortir. Il y avait donc de quoi, pour les Anglais, dénoncer la folie et l'indécence française.

Toujours est-il que l'hiver 1802-1803 fut particulièrement meurtrier à Paris suite à des épidémies de grippe et de pneumonie. Les virus et les bactéries étaient inconnus à l'époque et les médecins expliquaient les épidémies par des causes comportementales. Ce fut donc la mousseline française qui fut déclarée coupable et on surnomma l'épidémie la "Maladie de la mousseline". Si, évidemment, la mode était particulièrement inadaptée aux rigueurs de l'hiver, elle n'était pas la seule responsable de cette mortalité. Les anglais, en guerre contre la France, se servir de l'argument pour expliquer la décadence de la France en prétendant que les femmes françaises préféraient mourir de froid pour rester à la mode .

L'emploi de la mousseline française ne devait pas survivre à cet épisode et la mode redevint plus adaptée au climat. Les fesses et les seins disparurent du paysage ainsi que les excentricités vestimentaires.

jeudi 17 septembre 2026

La toilette II.






 

Peinture à l'huile sur tableau du peintre hollandais Jan Steen, datant de 1655-1660 intitulé "La Toilette" ou "la "Toilette du matin".

Une femme, assise sur le bord d'un lit à baldaquin, est aux prises avec ses bas. Elle est vêtue d'une veste bordée de fourrure et d'un bonnet de nuit. La question de savoir si elle enfilait ou retirait ses bas se pose. Le port du bonnet de nuit laisserait entendre qu'elle se lève, ce qui justifierait le titre du tableau. Seulement, un détail est troublant: sur la jambe portant encore le bas, en dessous du genou, on aperçoit la marque d'une jarretière. Cette marque est aussi présente, mais de façon plus ténue sur la jambe gauche. Cet indice indique qu'elle retire ses bas dont elle a conservé la marque, donc qu'elle se déshabille, ce qui entre en contradiction avec le titre. La seule hypothèse raisonnable est qu'elle a passé la nuit avec.
La vue des mules abandonnées sur le sol n'est pas neutre. C'est le symbole classique dans la peinture néerlandaise de montrer une perte de contrôle de la femme et qu'en conséquence elle s'est livrée à la luxure. En anglais, le mot "pantoufle" est utilisé pour indiquer qu'une femme a perdu sa vertu. Par ailleurs, un pot de chambre métallique est placé bien en évidence. Il est le symbole de la vulgarité et du plaisir éphémère. Pour être certain de bien se faire comprendre, Jan Steen a peint un petit chien, normalement symbole de fidélité, mais là, le chien dort sur un oreiller, ce qui veut dire que la fidélité s'est endormie pour laisser place au vice.
Tous ces éléments convergent pour nous indiquer que la jeune femme se lève après une nuit mouvementée où elle se serait livrée au plaisir charnel en conservant ses mi-bas.

Cette œuvre nous montre aujourd'hui une scène bien banale. Nous dirions qu'il n'y a pas de quoi fouetter un chat. Mais au XIXe siècle le tableau fut jugé obscène et particulièrement scandaleux. Montrer les chevilles d'une femme était déjà le comble de l'érotisme, alors des jambes et même des cuisses que l'on aperçoit sous les jambes croisées, c'était trop de peau d'un seul coup. On ne pouvait pas tout masquer à cause du bas, mais on s'employa à peindre un jupon par dessus ses cuisses afin de dérober à la vue l'impensable. Ce tableau est conservé au Rijksmuseum, et il y a un siècle environ, lors d'une restauration, on s'aperçut qu'on avait rhabillé l'héroïne. La couche de peinture pudique fut retirée minutieusement ce qui nous permet, à nouveau, d'admirer les cuisses de la jeune femme telles que Jan Steen les avait peintes. 

Amour charnel.









 
Miniature extraite du manuscrit "De proprietatibus rerum" (Livre des propriétés des choses) de Barthélemy l'Anglais, intitulée "L'Amour charnel" datant de 1410.

Un couple s'embrasse passionnément dans un lit tandis que deux personnes les observent en écartant le rideau du lit. Un petit chien blanc se tient au pied du lit. La présence des deux voyeurs, parfois des serviteurs ou des anges, ou des démons suivant l'inspiration, rappelle à tous que l'intimité reste relative. Tout se passe toujours sous le regard de Dieu et de la communauté. Au moyen âge, la chambre n'est pas privée. On y reçoit des visiteurs et des conseillers. Seuls les rideaux du lit à courtines délimite le seul espace de liberté et d'intimité tout relatif.
On distingue deux sortes d'amour. 
- L'amour conjugal qui se pratique dans le lit, le couple étant représenté côte à côte entièrement habillé. 
- L'amour charnel qui est représenté de façon plus explicite par des étreintes, des baisers sur la bouche.

Pour l'Eglise, l'acte sexuel doit être pratiqué uniquement dans le but de procréer au sein du cadre sacré du mariage. Tout le reste est péché. Pour aider les prêtres, les moines et les évêques rédigent des manuels  listant les péchés sexuels et leurs punitions respectives appelés pénitenciers. Ainsi équipés, lors de la confessions, les prêtres posent des questions plus qu'indiscrètes et prononcent les sanctions (jeûnes au pain et à l'eau, prières, aumônes).
Mais l'Eglise ne se contente pas de définir les bonnes pratiques, elle précise aussi quand faire l'amour. Il est strictement interdit de pratiquer des rapports sexuels le dimanche (jour du Seigneur) et le vendredi (jour de la Passion) et ni le mercredi pour une raison inconnue. Tout rapport est interdit durant le Carême (six semaines avant Pâques), durant l'Avent (quatre semaines avant Noël) et la Pentecôte. Par ailleurs, ils sont aussi prohibés durant les menstruations, la grossesse et l'allaitement pour préserver l'enfant. Au total, les historiens estiment que l'Eglise autorisait moins d'un tiers des jours de l'année pour le devoir conjugal.
La sodomie était fermement condamnée. Au moyen âge, le mot "sodomie" regroupait tous les "péchés contre nature", comme par exemple l'homosexualité, le sexe oral, le sexe anal, la masturbation et le coitus interruptus. La recherche du plaisir, même au sein du mariage, était suspecte et seule la position "naturelle" dite "du missionnaire" était acceptée. Toute variante entraînait des pénitences.
Sur le papier ces règles étaient draconiennes  mais en pratique la réalité était beaucoup plus souple. L'omniprésence des bordels au moyen âge montrait que la société pratiquait une sexualité joyeuse et libérée, ignorant les interdits de l'Eglise. D'autant que l'Eglise n'était pas la dernière a profité directement du commerce du sexe. A Londres, le quartier de Southwark concentrant un nombre considérable de lupanars, était sous la juridiction directe de l'évêque de Westminster. Ces établissements étaient légaux, le règlement intérieur était rédigé par le diocèse et évidemment une part importante des bénéfices était reversée à l'Eglise. Les prostituées de ce quartier était d'ailleurs surnommées " les oies de Westminster".
A Avignon, à l'époque de la papauté d'Avignon, des prostituées louaient des chambres au couvent Sainte-Catherine et payaient une taxe annuelle pour exercer légalement leur activité. Thomas d'Aquin a précisé que, si l'activité d'une prostituée était immorale, l'argent gagné lui appartenait légitimement. Fort de cet avis, l'Eglise imposait aux prostituées de payer la dîme et de faire pénitence de temps à autre pour continuer à exercer. Au même titre que les autres corporations de métiers, les prostituées ont même financé un des vitraux de Notre-Dame de Paris.
L'Eglise valorisait énormément les saintes pécheresses repenties comme Marie-Madeleine et dès le XIIIe siècle furent fondés le couvents des Filles-Dieu qui accueillaient les prostituées vieillissantes.

Ce que l'Eglise n'avait pas pu ou pas voulu faire, les ravages de la syphilis et la réforme protestante s'en chargèrent avec la fermeture définitive des lupanars suite à une répression féroce.

mercredi 16 septembre 2026

Le sortilège.







Estampe du XVIIIe siècle, colorée à la main, éditée par Carington Bowles vers 1783, intitulée "The Spell" ("Le Sortilège"). Elle est issue d'une illustration de la poésie pastorale "The Shepherd's Week" ("La Semaine du Berger") de l'écrivain britannique John Gay.

En 1714, John Gay publie un recueil de poèmes, the Shepherd's Week, conçu comme une satire. La noblesse et les intellectuels londoniens de l'époque adoraient la mise en scène de bergers et de bergères, bien éduqués, philosophes et s'exprimant comme des aristocrates. John Gay décida de tourner cette mode en ridicule. Il créa les personnages de Hobnelia et Lubberkin, deux paysans rustres, aux noms incertains, qui se roulent dans la boue, parlent avec un accent campagnard prononcé et pratiquent la sorcellerie farfelue de village.
Mais, en 1783, au moment de la publication de l'estampe, le public citadin, fatigué de l'urbanisation excessive de Londres, est devenu nostalgique de la vie à la campagne. Au lieu de rire du personnage Hobnelia, ils la trouvent très romantique, et charmante. L'estampe connu un énorme succès et la scène qui était une scène comique est devenue une scène d'amour pastoral.
On voit une jeune femme, Hobnelia, en train de préparer un sortilège sur un jeune homme, Lubberkin, endormi sous un arbre. Pour ce faire, elle utilise sa jarretière pour la nouer à celle du jeune homme ou pour la nouer à sa jambe.
Le texte comporte deux strophes:

As Lubberkin once slept beneath a tree,
I twitch'd his dangling Garter from his knee;
He wist not when the hempen string I drew,
Now mine I quickly doff of inkle blue; —

Alors que Lubberkin dormait une fois sous un arbre,
 J'ai détaché sa jarretière qui pendait de son genou ;
 Il n'a pas su quand j'ai retiré le cordon de chanvre, 
Maintenant, j'ôte rapidement la mienne d'un bleu d'encre ; — 



Together fast I tye the Garters twain,
And while I knit the knot repeat this strain; —
Three times a true love's knot I tye secure,
Firm be the knot, firm may his love endure
.

Ensemble, j'attache fermement les deux jarretières, 
Et pendant que je fais le nœud, je répète ce refrain ; 
—  Trois fois je noue solidement un nœud d'amoureux, 
Que le nœud soit ferme, que son amour dure fermement.


Au XVIIIe siècle, en Angleterre, les superstitions amoureuses et divinatoires allaient bon train dans le milieu rural et ouvrier. Les jeunes gens (surtout les jeunes femmes) disposaient d'un vaste rituel magique pour identifier et assurer la fidélité de leur futur époux ou épouse.

Ainsi, voler pendant son sommeil, la jarretière de l'être aimé, la nouer fortement à la sienne en faisant un nœud amoureux, était supposé attacher le porteur à sa personne.
Bien d'autres bizarreries rencontraient aussi du succès, comme la divination à l'aide d'un escargot. La jeune fille devait attraper un escargot un matin du mois de mai et le poser sur des cendres tièdes. La traînée de bave laissée par l'animal était censée tracer la première lettre du prénom du futur mari. Ou encore jeter deux noisettes dans les braises d'un feu, l'une portant son nom, l'autre celle du garçon: si la noisette du garçon sautait ou brulait en même temps que celle de la fille, c'était la garantie de sentiments partagés. On pouvait se risquer aussi dans le lancer de graines de chanvre par dessus son épaule, derrière son dos en récitant une incantation pour voir apparaître l'ombre de son futur époux.
Plus reposant, on pouvait aussi placer sous son oreiller un morceau de gâteau de mariage ou des herbes spécifiques cueillies à la Saint-Jean, pour rêver de l'identité de son futur conjoint. Bien entendu, on ne pratiquait pas ce genre de sport n'importe quand: le mercredi était le jour qui offrait le plus de chance pour se marier alors que le samedi portait malheur.

Ces rituels, finalement bien innocents, étaient un moyen, tout relatif, pour les jeunes paysannes ou servantes de retrouver un part de contrôle sur leur vie sentimentale.

Et si malgré tout ces efforts, le succès n'était pas au rendez-vous, il restait la Saint-Valentin. Pas la saint-Valentin commerciale que nous connaissons, mais l'antique Saint-Valentin fêtée en Angleterre. Depuis des temps immémoriaux, dans les villages anglais, on organisait une loterie pour la Saint-Valentin. Les célibataires inscrivaient leurs noms sur un morceau de papier et le plaçant dans un vase.  Chaque participant tirait ensuite un nom et la personne désignée devenait son Valentin ou sa Valentine pour une année.
Ce jumelage forcé était pris très au sérieux. Afin que personne n'ignore le résultat du sort, le jeune homme devait porter sur sa manche de veste le nom de sa Valentine. L'expression anglaise "wearing your heart on your sleeve" ("arborer ses sentiments au grand jour") vient de cette tradition.
Un autre croyance voulait que le tout premier célibataire aperçut par une jeune femme non mariée le matin du 14 février devienne son mari. Pour forcer le destin, les jeunes filles, qui ont plus d'un tour dans leur sac, gardait les yeux fermés ce matin-là et ne les ouvrait que lorsque le garçon convoité passait devant sa porte grâce à quelque complicité.
Il n'existait pas de cartes postales spécifiques pour la Saint-Valentin qui n'apparurent que vers la deuxième moitié du XIXe siècle. Mais les amoureux les confectionnaient à la main. Ils passaient des heures à découper des cœurs, des colombes, des fleurs et à confectionner des rébus pour déclarer leur flamme. Ces cartes étaient glissées anonymement sous la porte, ce qui permettait de ne pas subir la honte d'un refus.
Mais pourquoi la Saint-Valentin? Parce qu'elle marque la fin de l'hiver et le début du printemps. Et comme l'a dit le poète médiéval Geoffroy Chaucer, la Saint-Valentin est le jour où "chaque oiseau vient choisir son partenaire".




Le coq du village.






 


Lithographie imprimée par l'imagerie Burckardt située à Wissembourg dans les années 1880-90, intitulée "Le Coq du village". L'imagerie Burckardt était  concurrente de l'imagerie d'Epinal. Ce titre est écrit en français, en anglais, en allemand et en espagnol.

Au XIXe siècle, être le "coq du village" signifiait être le jeune homme le plus en vue parmi la jeunesse locale, celui qui attirait tous les regards des filles. Le coq est toujours entouré de nombreuses poules et comme le coq, le jeune homme parade et redresse le torse. Pour se faire remarquer, il porte des vêtements voyants, une veste bleue, un gilet rouge, une fleur à la boutonnière et un chapeau haut de forme, pour faire comme à la ville, entouré d'un ruban. Porter une fleur du côté gauche signifiait que le jeune homme était libre et cherchait à séduire. En opposition à cet étalage, la jeune fille porte une coiffe blanche signifiant la pureté et la bonne éducation et un tablier symbolisant le travail domestique. Elle incarne la réalité et la stabilité contre les illusions de grandeur du coq du village. Elle lui pince le menton montrant ainsi qu'elle le domine et que c'est elle qui mène le jeu. Derrière la jeune fille, se trouve un rosier en pot qui symbolise l'amour civilisé, encadré par des règles précises, alors que derrière le jeune homme se trouve un lierre sauvage qui représente l'amour  incontrôlé.

A l'imprimerie Burckardt, le travail était divisé. Le dessin en noir et blanc était tout d'abord imprimé, puis distribué à des ateliers entiers de femmes et de très jeunes enfants qui les coloriaient. Chaque employé disposait d'un pochoir pour appliquer une couleur. Le pochoir étant posé sur l'image et, à l'aide d'un pinceau, un enfant appliquait le bleu de la veste, un deuxième le rouge du gilet, le troisième le jaune du tablier et ainsi de suite. Ce travail était extrêmement rapide et permettait une diffusion importante d'images à bas coût à travers toute l'Europe.

La diffusion était assurée par des colporteurs. Ils transportaient dans la "balle", une immense caisse en bois ou en osier entre 20 et 40 kg d'estampes, d'almanachs et de petits livrets. Ils parcouraient entre 20 et 30 kilomètres par jours à pied, par tous les temps, pour aller de village en village. La plupart n'exerçaient pas ce métier toute l'année mais seulement l'hiver lorsque les travaux des champs s'interrompaient. Certains allaient jusqu'en Europe de l'Est pour revenir à leurs fermes pour les moissons. Pour vendre ces images, il leur fallait animer la vente par des boniments ou en racontant les histoires relatives aux images. Il existait un véritable attrait pour les images. Beaucoup de villageois étaient analphabètes et l'image était  la seule source imprimée accessible pour eux.

Mais le pouvoir redoutait que ces estampes bon marché servent de propagande  auprès de la population. En 1852 est crée la Commission du Colportage dont le but était de contrôler tout ce qui circulait sur les routes. Avant d'imprimer une image, l'imprimeur devait envoyer un exemplaire à Paris pour recevoir, si elle était acceptée, le "visa de colportage". Sans ce cachet l'image était considérée comme illégale et le colporteur risquait la prison et la confiscation de sa marchandise. Le travail de la censure ne se limitait pas au texte, ils analysaient aussi les éventuels symboles cachés. La couleur rouge, symbole des républicains, était particulièrement surveillée. Il était strictement interdit de tourner en dérision l'armée, la police et l'administration. La coupe des vêtements des personnages ne devait en aucun cas rappeler un quelconque uniforme.
Pour les imprimeurs, cette censure était très dangereuse. Les imprimeurs devaient disposer, pour exercer leur métier, d'un Brevet d'imprimeur accordé par l'Etat, qui pouvait leur être retiré à tout moment en cas de manquement, entraînant la faillite de l'imprimerie et la mise au chômage de centaines d'employés.