La jolie serveuse.
Gravure selon un tableau de John Collet réputé pour ses représentations de scènes humoristiques et ses satires morales. Ces gravures étaient publiées et vendues par le marchand d'estampes Carington Bowles à Londres (St. Paul's Churchyard). Celle-ci date de 1778.
La scène se passe dans une taverne de l'époque géorgienne.
Dans un premier temps, on peut être surpris par l'éclatante rougeur des joues des protagonistes. Il existe plusieurs raisons qui expliquent ces bonnes mines et pas seulement la capacité des "roast beef", comme les surnommaient les français à l'époque, à rougir facilement une fois exposés au soleil. La principale est liée à la consommation excessive de punch, de porto, de vin ou de gin qui dilatait les vaisseaux sanguins de la peau de leur visage qu'on appelait "couperose". John Collet nous les montre pour le moins "éméchés". Mais l'afflux du sang dans les joues est aussi la conséquence d'une forte émotion. Tous les hommes présents sont en train de reluquer intensément la jolie serveuse et cette couleur vive traduit leur excitation sexuelle et leur manque de retenue. Il convient d'ajouter, puisqu'un militaire est présent parmi les admirateurs, que les hommes élégants et notamment les militaires utilisaient parfois du fard pour rehausser leur teint. Pour des raisons étranges, ils étaient surnommés "macaronis" à Londres. La virilité supposée du militaire est ici tournée en dérision, d'autant qu'il se trouve en train de manger une crème sucrée à la petite cuillère, sans doute un syllabub (Le syllabub est une crème fouettée ou du lait caillé avec du vin blanc, Xérès ou Porto, arrosée d'un jus de citron, puis sucré)
Le rouge fonctionne ici comme un masque de débauche en trahissant leurs vices, la gourmandise, l'ivrognerie et la débauche.
Mais revenons à notre estampe. Au bas de l'image on trouve écrit: "From the Original Picture by John Collet, in the possession of Carington Bowles". Le marchand avait acquis le tableau de John Collet et le tenait exposé dans la vitrine de sa boutique. Il s'agissait d'une invitation à venir voir l'original et peut-être à acquérir d'autres estampes.
On trouve aussi, dans cette estampes un message politique indirect induit par la présence de journaux.
Un homme tient un journal au bar, même si ses yeux sont occupés à autre chose. Ce journal, c'est le Morning Post, fondé en 1772, mais à ses débuts, il était alors très friand de rumeurs, de commérages concernant la haute société, les potins de la mode ou les scandales théâtraux avant de prendre plus tard une tournure plus politique. Sa présence montre que les clients sont plus intéressés par les petits potins et la présence de la jolie serveuse que par les grands débats de l'époque.
Un second journal se trouve par terre. Un chien urine délibérément dessus. Il s'agit de la Gazette extraordinary, supplément du London Gazette, le journal officiel du gouvernement britannique qui publie les décrets royaux, les nominations et les dépêches officielles. Or, c'était l'époque de la guerre d'indépendance des Etats-Unis, et la Gazette transmettait les rapports, souvent désastreux des opérations militaires menées outre-Atlantique. Le chien qui satisfait son besoin sur ce journal montre le désintérêt de la population londonienne pour ce conflit lointain.
Ce désintérêt est encore accentué par le militaire dégustant sa crème sucrée. On voit un pli dépasser de sa poche. Il est certainement en charge de faire parvenir ce document à un destinataire qui l'attend, mais le militaire préfère traîner dans les tavernes en admirant les jolies serveuses que de servir au front.
La serveuse, elle, pour ne pas être en reste, arbore un énorme "pouf" surmonté d'un ruban bleu. C'était la coiffure à la mode à Londres dans les années 1770, popularisée par Marie-Antoinette en France. Ces coiffures, toutes plus extravagantes les unes que les autres, étaient constituées de cheveux surélevées par des coussins en crin ou en laine, fixés avec de la graisse animale et de la farine. Elles étaient la cible des caricaturistes qui prétendaient que ces échafaudages capillaires, jamais lavées, devenaient l'habitat de familles de souris. Elle adopte l'attitude commerciale classique, le buste légèrement penché en attente des demandes des clients, le regard en biais pour feindre l'innocence et les mains occupées pour signifier qu'elle conserve ses distances. La différence d'attitude entre ses clients vautrés sur le bar et sa posture droite accentuée par la verticalité du pouf est frappante.
Un mot enfin, sur le matériel posé sur les étagères: l'immense récipient orné de motifs floraux rouges et bleus est un bol à punch (punch bowl), probablement en provenance de Chine ou en faïence anglaise. Le punch était cher par rapport au gin, le bol à punch est là pour rappeler que l'endroit était fréquenté par une clientèle aisée. Diverses bouteilles et carafes, destinées à contenir du vin ou du madère ornent aussi l'étagère. Ces bouteilles sont en verre transparent au lieu des modèle en terre ajoutant à la modernité de l'établissement.
Tout cela pour dire, que si la serveuse est indéniablement charmante, il y a beaucoup de chose à voir aussi que ne sont pas sans intérêt non plus.

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