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jeudi 5 décembre 2019

Mes mémoires.

Mes mémoires.

Chapitre premier. Ma naissance.

En 1765, le 12 mars, je sortis des ténèbres pour être au grand jour. On me mesura, on me pesa, on me baptisa. Je naquis sans savoir pourquoi, et mes parents remercièrent le Ciel sans savoir de quoi.

Chapitre II. Mon éducation.

On m'apprit toutes sortes de choses et toute espèce de langues. A force d'être impudent et charlatan, je passai quelquefois pour un savant. Ma tête est devenue une bibliothèque dépareillée dont j'ai gardé la clef.

Chapitre III. Mes souffrances.

Je fus tourmenté par les maîtres, par les tailleurs qui me faisaient les habits trop étroits, par les femmes, par l'ambition, par l'amour-propre, par les regrets inutiles, par les souverains et les souvenirs.

Chapitre IV. Privations.

J'ai été privé de trois grandes jouissances de l'espèce humaine: du vol, de la gourmandise et de l'orgueil.

Chapitre V. Époques mémorables.

A trente ans, j'ai renoncé à la danse; à quarante ans, à plaire au beau sexe; à cinquante ans, à l'opinion publique; à soixante ans, à penser, et je suis devenu un vrai sage, ou égoïste, ce qui est synonyme.

Chapitre VI. Portrait au moral.

Je fus entêté comme une mule, capricieux comme une coquette, gai comme un enfant, paresseux comme une marmotte, actif comme Bonaparte, et le tout à volonté.

Chapitre VII. Résolution importante.

N'ayant jamais pu me rendre maître de ma physionomie, je lâchai la bride à ma langue, et je contractai la mauvaise habitude de penser tout haut. Cela me procura quelques jouissances et beaucoup d'ennemis.

Chapitre VIII. Ce que je fus et ce que j'aurais pu être.

J'ai été très sensible à l'amitié, à la confiance, et si je fusse né pendant l'âge d'or, j'aurais été peut-être un bon homme tout à fait.

Chapitre IX. Principes respectables.

Je n'ai jamais été impliqué dans aucun mariage, ni aucun commérage. Je n'ai jamais recommandé ni cuisinier, ni médecin, par conséquent je n'ai attenté à la vie de personne.

Chapitre X. Mes goûts.

J'aimais les petites sociétés, une promenade dans les bois. J'avais une vénération involontaire pour le soleil, et son coucher m'attristait souvent. En  couleurs, c'était le bleu; en manger, le bœuf au raifort; en boisson, l'eau fraîche; en spectacle, la comédie et la farce; en hommes et en femmes, les physionomies ouvertes et expressives. Les bossus des deux sexes avaient pour moi un charme que je n'ai jamais pu définir.

Chapitre XI. Mes aversions.

J'avais de l'éloignement pour les sots et pour les faquins, pour les femmes intrigantes "qui jouent la vertu"; un dégoût pour l'affectation; de la pitié pour les hommes teints et les femmes fardées; de l'aversion pour les rats, les liqueurs, la métaphysique et la rhubarbe; de l'effroi pour la justice et les bêtes enragées.

Chapitre XII. Analyse de ma vie.

J'attends la mort sans crainte, comme sans impatience. Ma vie a été un mauvais mélodrame à grand spectacle, où j'ai joué les héros, les tyrans, les amoureux, les pères nobles, mais jamais les valets.

Chapitre XIII. Récompense du Ciel.

Mon grand bonheur est d'être indépendant des trois individus qui régissent l'Europe. Comme je suis assez riche, le dos tourné aux affaires, et assez indifférent à la musique, je n'ai par conséquent rien à démêler avec Rothschild, Metternich et Rossini.

Chapitre XIV. Mon épitaphe.

Ici on a posé, pour se reposer, avec une âme blasée, un cœur épuisé et un corps usé, un vieux diable trépassé. Mesdames et messieurs, passez!

                                                                                                                     Rostopchine.

La Vie populaire, dimanche 12 avril 1885.

                              

mercredi 4 décembre 2019

Ceux de qui on parle.

Edison, inventeur.


Comme presque tous les millionnaires américains, Edison est fils de ses œuvres. Son père, d'origine hollandaise, avait fait plusieurs métiers, depuis celui de tailleur jusqu'à celui de marchand de grains. Edison vécut quinze ans avec lui. Après avoir fait des études sommaires, il se mit à vendre des allumettes et des journaux sur une grande ligne de chemin de fer allant des Etats-Unis au Canada.
Au bout de quelque temps, il eût l'idée de fabriquer lui-même sa marchandise; à l'aide des nouvelles qu'il recueillait à chaque station, il rédigea un journal qu'il imprima et vendit sur le train même.
Quand il lui restait du temps, il l'employait à faire de la chimie, non sans danger; un jour, ses expériences causèrent un incendie sur le train où il avait installé son laboratoire et son imprimerie. La compagnie signifia son congé à ce commerçant trop entreprenant; il trouva un emploi au service du télégraphe de l'Etat du Michigan.
Dès lors, l'électricité occupa tous ses instants et son génie inventif commençant à s'exercer, il proposa à son chef un système permettant d'envoyer sur un même fil, deux dépêches dans les deux sens opposés. On le crût fou, mais un industriel, à qui l'on avait rapporté cette idée, soi-disant dangereuse, réalisa l'invention d'Edison qui réclama vainement contre cette usurpation.
C'est de cette époque que datent la véritable carrière et la fortune d'Edison. Il avait prix confiance en lui-même et établi un atelier de réparation puis de construction d'appareils télégraphiques qu'il transporta dans différents pays et finalement à Cincinnati. Il ne tarda pas à être connu et bientôt une Compagnie de mines d'or le prenait pour inspecteur.
Il devint ensuite ingénieur-électricien de la Cie de l'Union télégraphique de l'Ouest à laquelle il céda le droit d'explorer toutes les inventions qu'il avait faites: il possédait alors 60 brevets. Celui du téléphone à pile de charbon, qui fut l'origine des téléphones longue distance, inventé en 1877, fut vendu à lui seul par Edison à cette société pour cent mille dollars. C'était pour rien: son phonographe lui en rapporta sept cent cinquante mille.
Depuis 1876, Edison est complètement indépendant. il a sous ses ordres de nombreuses usines, où travaillent plus de trois mille ouvriers. Il assure l'éclairage des principales villes d'Amérique. On dit que cet infatigable inventeur a gagné dans sa carrière plus de vingt millions. Il n'a pas pourtant perdu ses bonnes habitudes et même aujourd'hui qu'il a plus de soixante ans il est au travail chaque jour de cinq heures du matin à minuit, consacrant environ cinq minutes à chacun de ses repas.
Edison a inventé un téléphone, un porte-voix, une lampe à incandescence et toutes sortes de machines remarquables, mais il n'a pu, malgré ses efforts, réussir à construire une femme automatique, joignant aux charmes physiques des êtres humains la docilité, la discrétion, la fidélité d'un moteur bien réglé. Il s'est donc résigné à épouser la fille d'un riche manufacturier de l'Ohio.
Devenu veuf, il se remaria vers 1886 avec une très jeune femme qu'il remplit d'une admiration profonde et qui n'est pas encore bien convaincue que son mari n'est pas sorcier. Dans la maison qu'ils habitent à quinze milles de New-York les portes s'ouvrent et se ferment d'elles-mêmes; les plats arrivent tout seuls sur la table. L'électricité pourvoit à tout.



Au physique, Edison est un homme grand, à la démarche posée. Il a la figure ouverte et l'accueil cordial. Il est affecté d'une légère surdité, qui ne l'empêche pas d'être gai. C'est un modeste: il dit avec une pointe d'ironie qu'il suffit pour faire fortune de s'asseoir et de regarder le premier objet sur lequel l’œil tombe. "Celui qui ne sait pas en tirer profit n'a pas un atome d'intelligence."
Ces choses-là sont peut-être vraies en Amérique, mais en France, il n'y a pas, hélas, que les imbéciles qui meurent de faim.

                                                                                                                        Jean-Louis.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 5 août 1906.

La véritable origine du cake-walk.

La véritable origine du cake-walk.




Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 5 août 1906.


Nota de Célestin Mira:


mardi 3 décembre 2019

La sœur du trompette.

La sœur du trompette.

Lançon est un gros village de deux mille âmes, bâti au sommet d'une colline, sur la route d'Arles à Marseille, à quelques kilomètres de la Méditerranée.
C'était autrefois un fameux château fort; sa position stratégique lui permit de soutenir au XVIe siècle de rudes sièges contre les farouches calvinistes du Midi, qui, passant le Rhône à Tarascon, venaient désoler cette riche contrée par de sanglantes rapines.
La Révolution vit encore debout cet important domaine féodal; mais à cette époque déjà, bon nombre de maisonnettes blanches débordaient l'enceinte fortifiée en s'échelonnant sur la pente douce qui regarde le sud.
Les derniers seigneurs de Lançon suivirent le mouvement général de la noblesse; ils émigrèrent. Le château et ses dépendances furent vendus à bas prix comme biens nationaux, et un vieux maçon s'en rendit acquéreur.
Malgré son état, n'ayant pas les moyens d'entretenir et de réparer ce vaste manoir, le maçon s'y contenta d'y aménager quelques appartements confortables pour lui et sa famille, et laissa tomber en ruines les remparts et les tourelles du redoutable castel.
Depuis cette époque, le temps, ce terrible ouvrier destructeur, et le mistral, ce fléau de la Provence, disputent chaque année quelques pouces de pierre à ces ruines, qui, perchées sur un roc escarpé, sont encore imposantes et superbes.

****

Nous traversâmes ce village historique dans le mois de juillet 187*, et nous y fîmes étape avec notre escadron, le 5e et le 13e de hussards.
Indépendamment de la célébrité de ces ruines, Lançon a d'autres mérites: il est connu dans toute la Provence par la réputation de son vignoble (que le phylloxera détruit actuellement), l'affabilité de ses habitants et les charmes de ses jeunes filles. Aussi fûmes-nous enchantés lorsque nous apprîmes que nous allions passer la nuit dans cette excellente petite ville.
J'étais alors jeune conscrit, et j'avais pour compagnon de route un gaillard qui, suivant une expression toute militaire, "buvait sec et longtemps."
"Si ton cheval ne veut plus boire, fais le passer trompette", dit un vieux proverbe du régiment; il signifie que les trompettes ne se lassent jamais de lever le coude. Or, mon camarade, qui avait nom Bissac, était justement trompette à l'escadron.
On nous logea chez le meilleur boucher du pays; c'était un brave et charmant homme, qui s'appelait Raton, je crois. J'en garderai longtemps le souvenir, car il nous fit manger du boudin fameux et des andouillettes délicieuses.
Après avoir terminé notre pansage, nous allâmes visiter les curiosités du village. En explorant le château, nous attrapâmes une soif inextinguible, à ce que disait mon camarade; mais hélas! il ne pleut guère à Lançon, et l'eau doit y être plus rare que le vin, puisque nous ne pûmes trouver une seule fontaine pour nous désaltérer. 
Bissac surtout tirait une langue d'un pied, et, par une cruelle fatalité, assez commune, du reste, au régiment, nous n'avions pas le moindre liard dans notre bourse. Comment faire? Tout à coup le trompette se frappa le front en s'écriant, non pas Eurêka! comme Archimède, mais simplement: "Je tiens une ficelle!"
Bissac, Gascon d'origine, avait habité longtemps Marseille, et, par suite, parlait assez bien le provençal. Sans autres préambule que son exclamation, il m'entraîna dans un café voisin.
- Comment payeront-nous? lui demandai-je
- Ne t'inquiète pas de finance, conscrit, me répondit-il; tu n'as qu'à boire et faire le mort!
Bissac frappa sur une table, et la cabaretière en personne, jolie brunette, ma foi, accourut à son appel.
- Qué désias méssiez, nous dit-elle (Que désirez-vous, messieurs?)
- Une bouteille de bon vin et de quoi casser la croûte, répondit le trompette. La bouteille fut apportée et bue dans les dix minutes qui suivirent. Une deuxième, puis une troisième succédèrent à la première, tant et si bien qu'à huit heures du soir nous avions à payer quatre bouteilles de vin, six sous de pain, dix sous de saucisson, autant de fromage et deux cafés cognac. Ce qui faisait une somme de deux francs, quatre-vingt centimes que nous devions à la cabaretière.
- Maintenant, il s'agit de payer! dis-je à mon camarade.
- De payer! me répondit-il; ah! mon pauvre conscrit, que tu es jeune; ta naïveté dépasse les bornes de l'imagination!
Comprenant tout ce qu'il y avait d'équivoque dans une semblable réponse, je me levai en lui disant:
- Tu as raison, mon cher ami: je suis trop simple pour me tirer d'affaire, et, d'ailleurs, comme c'est toi qui m'as entraîné dans ce café, tu auras l'obligeance de te débrouiller tout seul.
- Va-t'en: me cria-t-il, va-t'en, je n'ai pas besoin de ton aide.
Je profitai de l'invitation pour gagner la porte, et je retournai à notre logement  me coucher. Bissac revint un quart d'heure près moi. Je ne compris point l'explication qu'il me donna, parce que je dormais déjà comme un bienheureux, grâce au bon vin de Lançon.

****

Cependant, l'idée de mon camarade ne devait pas être excellente, ou du moins elle n'avait réussi qu'à moitié, car le lendemain matin, au moment où notre escadron, rassemblé pour le départ, allait se mettre en route, je vis la jolie cabaretière de la veille s'approcher de mon camarade Bissac et l'apostropher en ces termes:
- E bén, voulés pas mé paga vouastrei dépénsos? (Eh bien, vous ne voulez pas me payer vos dépenses?)
- Que voulez-vous, bonne femme? demanda l'autre, feignant de ne point la comprendre.
La cabaretière ne parlait pas le français; mais elle le comprenait à merveille.



- Qué vouali, qué vouali, couquin, va sabés bén, répondit-elle en se mettant en colère (Ce que je veux, coquin, tu le sais bien.)
La dispute durait depuis cinq minutes lorsque le capitaine commandant l'escadron survint. Il entendit la discussion.
- Que veut cette dame? demanda-t-il?
La cabaretière s'avança pour lui conter l'histoire; mais elle lui parla en provençal et avec une si grande volubilité que l'officier, qui ne comprenait pas cette langue, ne put distinguer le sens de ses paroles.
- Enfin, reprit-il en se tournant vers le trompette, c'est à vous, Bissac, qu'elle s'adressait? Que vous veut-elle?
Le trompette, sans se troubler un seul instant, répondit avec un aplomb imperturbable:
- Mon capitaine, elle veut à toute force que je sois son frère: je ne la connais pas, moi, cette femme!
- Alors envoyez-la promener! acheva l'officier.
La cabaretière se retirait, ébahie du dénouement; l'escadron allait partir, et Bissac riait déjà dans sa barbe quand, malheureusement pour lui, le maréchal des logis chef, qui connaissait l'antique langue de nos premiers troubadours, traduisit au capitaine la juste réclamation de la Provençale. De moi, il ne fut pas question.
Le capitaine sortit de sa poche les deux francs quatre-vingt centimes et paya sans mot dire notre dépense au café. Seulement... il infligea trente jours de salle de police à mon camarade Bissac, qui jura, mais un peu tard, de ne plus recommencer.
Les mauvaises langues de l'escadron assurent qu'il n'a pas tenu sa parole.

                                                                                                           Edmond Théry.

La Vie populaire, jeudi 26 mars 1885.

lundi 2 décembre 2019

Au jardin des plantes.

Au jardin des plantes.


Je ne savais pas lire, je portais des culottes fendues, je pleurais quand ma bonne me mouchait et j'étais dévoré par l'amour de la gloire. Telle est la vérité: dans l'âge le plus tendre, je nourrissais le désir de m'illustrer sans retard et de durer dans la mémoires des hommes.
J'en cherchais les moyens, tout en déployant mes soldats de plomb sur la table de la salle à manger. Si j'avais pu, je serais allé conquérir l'immortalité sur les champs de bataille et je serais devenu semblable à quelqu'un de ces généraux que j'agitais dans mes petites mains et à qui je dispensais la fortune des armes sur une toile cirée.
Mais il n'était pas en moi d'avoir un cheval, un uniforme, un régiment et des ennemis, toutes choses essentielles à la gloire militaire. Je pensai alors à un saint. Cela exige moins d'appareil et rapporte beaucoup de louanges. Ma mère était pieuse. Sa piété, comme elle aimable et sérieuse, me touchait beaucoup. ma mère me lisait souvent la Vie des Saints, que j'écoutais avec délices et qui remplissait mon âme de surprise et d'amour. Je savais donc comment les hommes du Seigneur s'y prenaient pour rendre leur vie précieuse et pleine de mérites. Je savais quelle céleste odeur répandent les roses du martyre. Mais le martyre est une extrémité à laquelle je ne m'arrêtai pas. Je ne songeait pas non plus à l'apostolat et à la prédication, qui n'étaient guère dans mes moyens. Je m'en tins aux austérités, comme étant d'un usage facile et sûr.
Pour m'y livrer sans perdre de temps, je refusai de déjeuner. Ma mère, qui n'entendait rien à ma nouvelle vocation, me crut souffrant et me regarda avec une inquiétude qui me fit de la peine. Je n'en jeûnai pas moins. Puis, me rappelant saint Siméon Stylite*, qui vécut sur une colonne, je montai sur la fontaine de la cuisine; mais je ne pus y vivre, car Julie, notre bonne, m'en délogea promptement. Descendu de ma fontaine, je m'élançai avec ardeur dans le chemin de la perfection et résolu d'imiter saint Nicolas de Patras*, qui distribua ses richesses aux pauvres. La fenêtre du cabinet du docteur Nozière, mon père, donnait sur le quai. Je jetai par cette fenêtre une douzaine de sous qu'on m'avait donnés parce qu'ils étaient neufs et qu'ils reluisaient; je jetai ensuite des billes et des toupies, et mon sabot avec son fouet en peau d'anguille.
- Cet enfant est stupide! s'écria mon père en fermant la fenêtre.
J'éprouvai de la colère et de la honte à m'entendre juger ainsi. Mais je considérai que mon père, n'était pas saint comme moi, ne partageait pas avec moi la gloire des bienheureux, et cette pensée me fut d'une grande consolation.
Quand vint l'heure de me promener, on me mit mon chapeau; j'en arrachai la plume, à l'exemple du bienheureux Labre* qui, lorsqu'on lui donnait un vieux bonnet tout crasseux, avait soin de le traîner dans la fange avant de le mettre sur sa tête. Ma mère, en apprenant l'aventure des richesses et celle du chapeau, haussa les épaules et poussa un gros soupir. Je l'affligeais vraiment.
Pendant la promenade, je tins les yeux baissés pour ne pas me laisser distraire par les objets extérieurs, me conformant ainsi à un précepte souvent donné dans la Vie des Saints.
C'est au retour de cette promenade salutaire que, pour achever ma sainteté, je me fis un cilice, en me fourrant dans le dos le crin d'un vieux fauteuil. J'en éprouvais de nouvelles tribulations, car Julie me surprit au moment où j'imitais ainsi les fils de saint François.. S'arrêtant à l'apparence sans pénétrer l'esprit, elle vit que j'avais crevé un fauteuil et me fessa par simplicité.
En réfléchissant aux pénibles incidents de cette journée, je reconnus qu'il était bien difficile de pratiquer la sainteté dans la famille. Je compris pourquoi les saints Antoine et Jérôme s'en étaient allés au désert parmi les lions et les œgipans; et je résolus de me retirer dès le lendemain dans un ermitage. Je choisis, pour m'y cacher, le labyrinthe du Jardin des Plantes*. c'est là que je voulais vivre dans la contemplation, vêtu, comme saint Paul l'ermite*, d'une robe de feuilles de palmier: il y aura dans ce jardin des racines pour ma nourriture
On y découvre une cabane au sommet d'une montagne. Là, je serai au milieu de toutes les bêtes de la création; le lion qui creusa de ses ongles la tombe de sainte Marie l’Égyptienne * viendra sans doute me chercher pour remplir les devoirs de la sépulture à quelque solitaire des environs. Je verrai, comme saint Antoine, l'homme au pieds de bouc et le cheval au buste d'homme. Et peut-être que les anges me soulèveront de terre en chantant des cantiques.
Ma résolution paraîtra moins étrange quand on saura que, depuis longtemps, le Jardin des Plantes était pour moi un lieu saint; assez semblable au paradis terrestre que je voyais figurer sur ma vieille Bible à estampes.
Ma bonne m'y menait souvent et j'y éprouvais un sentiment de sainte allégresse. Le ciel même m'y semblait plus spirituel et plus pur qu'ailleurs, et dans les nuages qui passaient sur la volière des aras, sur la cage du tigre, sur la fosse de l'ours et sur la maison de l'éléphant, je voyais confusément Dieu le père avec sa barbe blanche et dans sa robe bleue, le bras étendu, pour me bénir avec l'antilope et la gazelle, le lapin et la colombe; et quand j'étais assis sous le cèdre du Liban, je voyais descendre sur ma tête, à travers les branches, les rayons que le Père éternel laissait échapper de ses doigts. Les animaux qui mangeaient dans ma main en me regardant avec douceur, me rappelant ce que ma mère m'enseignait d'Adam et des jours de l'innocence première.
La création réunie-là, comme jadis dans la maison flottante du patriarche, se reflétait dans mes yeux toute parée des grâces enfantines. Et rien ne me gâtait mon Paradis. Je n'étais pas choqué d'y voir des bonnes, des militaires et des marchands de coco. Au contraire, je me sentais heureux près de ces humbles et de ces petits, moi le plus petit de tous. Tout me semblait clair, aimable et bon, parce qu'avec une candeur souveraine, je ramenais tout à mon idéal d'enfant.
Je m'endormis dans la résolution d'aller vivre au milieu de ce jardin pour acquérir des mérites et devenir l'égal des grands saints, dont je me rappelais l'histoire fleurie.
Le lendemain matin, ma résolution était ferme encore. J'en instruisais ma mère. Elle se mit à rire.
- Qui t'a donné l'idée de te faire ermite sur le labyrinthe du Jardin des Plantes? me dit-elle, en me peignant les cheveux et en continuant de rire.
- Je veux être célèbre, répondis-je, et mettre sur mes cartes de visite: "Ermite et saint du calendrier" comme papa  met sur les siennes:" Membre de l'Académie de médecine et de la Société d'Anthropologie."
A ce coup ma mère laissa tomber le peigne qu'elle passait dans mes cheveux.
- Pierre, s'écria-t-elle, Pierre! quelle folie et quel péché! Je suis bien malheureuse! Mon petit garçon a perdu la raison à l'âge où on n'en n'a pas encore.
Puis, se tournant vers mon père:
- Vous l'avez entendu, mon ami, à six ans, il veut être célèbre!
- Chère amie, répondit mon père, vous verrez qu'à vingt ans, il sera dégoûté de la gloire.
- Dieu le veuille! dit ma mère; je n'aime point les vaniteux.
Dieu l'a voulu et mon père ne se trompait pas. Comme le roi d'Yvetot, je vis fort bien sans gloire et n'ai plus la moindre envie de graver mon nom dans la mémoire des hommes.

                                                                                                             Anatole France.

La Vie populaire, dimanche 5 avril 1885.

* Nota se Célestin Mira:

* Saint Simon Stylite:

Saint Siméon le Stylite aurait passé trente-neuf ans
au sommet d'un pilier, reste de ruines situées au nord de la Syrie,
où il ne pouvait que s'asseoir ou se tenir debout.


* Saint Nicolas de Patras:

Saint Nicolas, évêque de Myre, est né à Patras. Il distribua sa fortune,
accomplit de nombreux miracles et vint en aide à de nombreuses personnes,
notamment les trois filles vierges de son voisin
condamnées à la prostitution faute de dot.


* Labre:


Saint Benoit, Joseph, Labre,
surnommé "le vagabond de Dieu" ou "Le pèlerin itinérant".


* Le labyrinthe du Jardin des Plantes:



* Saint Paul l'ermite:

Paul de Thèbes, premier ermite selon saint Jérôme.


* Sainte Marie l'Egyptienne:


dimanche 1 décembre 2019

A la mer.

A la mer.


- Comme on se sent petite devant l'immensité!
-...............................................................!!!!!!!!!

Dessin d'Abel Faivre dans le Figaro.

Le Mois littéraire et pittoresque, juillet-décembre 1911.

Le pavage des villes modernes.

Le pavage des villes modernes.


Voûte en ciment armé au-dessus de la chaussée.
Passage souterrain d'égouts, de canalisations électriques.


Rouleau compresseur à vapeur pour écraser
les cailloux des chausses empierrées.


Épandage du goudron dans les rues d'une ville.

Pavage en grès.

Compression de l'asphalte à l'aide de pilons en fonte chauffés.

Roulage du cylindre sur l'asphalte refroidi.


Étalage de la couche bitumeuse
qui fait corps avec la fondation de béton
(procédé de l'asphalte armé). 

Mise des lattes entre les lignes de pavés en bois.

Nettoyage et triage des pavés en bois usagés.

Les photographies sont extraites de l'article"Le pavage des villes modernes".

Le Mois littéraire et pittoresque, juillet-décembre 1911.

Le bruit.

Le bruit.


Il s'est fondé en Autriche, et déjà elle rayonne dans toute la vieille Allemagne, une ligue contre le bruit. Cette ligue, comme toutes les ligues, part d'un principe, et son principe c'est celui que le citoyen, chez lui, soupant avec sa femme et son petit chien ou lisant Hermann et Dorothée au coin de son feu, a droit au silence, a droit à ne rien entendre des bruits de la rue ni des bruits de l'appartement d'à côté, d'au-dessus ou d'au-dessous. Voilà le principe.
En conséquence, la ligue demande que la police interdise, particulièrement à partir de 7 heures du soir, tous chants, tous cris, toutes exclamations violentes, tout retentissement de trompe de chasse, toute explosion de revolver, même chargé à balles, ce qui est pourtant une excuse, etc.
Elle demande encore que des règles sévères soient imposées aux architectes et généralement tous constructeurs d'immeubles, de telle manière que le phonographe, le piano et même la grosse caisse du locataire A... ne puissent être entendu par le locataire B..., et réciproquement; de telle manière encore que le locataire B... ne puisse jamais savoir si la femme du locataire A... possède une voix de soprano aigu ou jouit d'une voix de contralto.
Inutile d'ajouter que la ligue contre le bruit demande des lois rigoureuses pour qu'il n'y ait plus dans les villes que pavés de bois, pour que les roues des voitures, y compris des camions, soient caoutchoutées, etc.
A la vérité (et la ligue, si elle est composée de réfléchis, comme il est évident qu'elle l'est, ne peut pas ne point s'en être avisé), on ne pourra jamais arriver à un silence absolu, puisque le silence nécessite le bruit.
Evidemment! Quand on a inventé le pavé de bois* et la roue caoutchoutée, il a fallu immédiatement mettre une cochette au cou des chevaux pour que le piéton qui traverse la chaussée fût averti de l'arrivée de la voiture sur lui et ne fût pas coupé en deux silencieusement; car il faudrait être de l'extrême gauche de la ligue pour être consolé d'être coupé en deux par la considération qu'on l'est dans le plus profond silence. De même, quand les divines automobiles, les plus silencieux moyens de transport, comme les plus rapides, ont été inventées, on les a munies de beugleuses, et de beugleuses d'autant plus sonores que le véhicule était plus rapide et plus muet. Le silence nécessite le bruit.
De même encore (mais ici je crois que l'on a agi au delà des nécessités), quand on a inventé les tramways électriques, on les a armé d'un timbre d'avertissement dont le bruit crépitant avertit le promeneur d'avoir à songer à l'économie de son ossature. Je dis ici que l'on a peut-être été au-delà des nécessités, car le tramway électrique fait assez de bruit de lui-même pour n'avoir pas besoin d'un bruit particulier à l'effet d'avertir le pédestre. Enfin, c'est une règle générale: le silence nécessite le bruit, et plus vous ferez de silence dans la rue, plus vous serez forcé d'inventer des bruits pour combattre et annihiler les inconvénients du silence.
Et voilà pourquoi jamais nous n'avons entendu plus de bruit de la rue que depuis qu'on a inventé le pavé sourd et les tractions silencieuses. C'est un cercle vicieux.
Je pense que les gens de la ligue me répondront en termes judicieux: nous ne sommes pas "la ligue du silence"; nous sommes "la ligue contre le bruit", et cela veut dire que nous sommes, non pas pour que tout soit muet, ce qui est impossible, mais pour que le grand bruit soit remplacé par un moindre bruit. Ce monde est, ou peut-être s'il s'y applique, le meilleur des mondes possible pour le moindre bruit possible, pour un minimum de bruit. Pour un murmure?
A la bonne heure; mais je préviens la ligue murmurante et partisan du murmure qu'il y aura des mécontents. Evidemment, le bruit est un supplice pour les neurasthéniques, et la fameuse cure d'altitude pour les névropathes est surtout, c'est mon opinion, une cure de silence. C'est pour cela que j'ai ri de tout mon cœur et que j'ai demandé ma note avec douceur, mais précipitation, dans un certain hôtel altitudinaire de Suisse. Il était altitudinaire et en air très pur, mais figurez-vous qu'à son altitude et à sa pureté atmosphérique, il avait ajouté un orchestre de tziganes! Il me parut que c'était la gaffe, la forte gaffe, la gaffe concertante et déconcertante.
Donc il est certain qu'aux neurasthéniques et aussi aux penseurs, aux méditatifs, aux philosophes, aux écrivains, aux peintres, aux sculpteurs, etc., le bruit est un poison. Aux musiciens aussi, malgré les premières apparences; car les musiciens sont comme ces fumeurs qui vont fumer dans le wagon des dames seules parce que la fumée des autres les incommode; les musiciens aiment leur bruit, mais ils n'aiment pas le bruit des autres. Oui, il est certain que, pour toute une catégorie importante des sociétés modernes, le bruit n'est pas autre chose qu'un poison.
Mais, faites attention, il y a beaucoup de gens pour qui le bruit est un besoin, pour qui le bruit fait partie de l'hygiène. "Fen de bruit, disent les Provençaux; faisons du bruit, nous avons besoin de bruit. Vive le bruit." Je comprends ce sentiment; je ne le partage pas du tout, mais je le comprends très bien. Le bruit, té, c'est de la couleur, comme le silence, c'est du noir, tout au moins du gris. On connait le mot classique de l'aveugle-né à qui l'on demandait quelle idée il se faisait de la couleur rouge: "Le rouge, répondit-il, c'est le bruit de la trompette." Parfaitement, et la fanfare, c'est la couleur éclatante que les oreilles peuvent percevoir. Le bruit excite, le bruit ranime, le bruit est tonique. Quelqu'un disait: "Le bruit, je ne déteste pas un peu de bruit; un peu plus de bruit qu'à l'ordinaire, il me semble que je prends du café." Très juste analogie de sensations.
Savez-vous une chose? C'est que le rural qui vient à Paris ne peut pas dormir de la nuit, sans doute; mais que le Parisien, le Lyonnais, le Marseillais, le Bordelais, transporté à la campagne, ne peut pas non plus dormir de la nuit. Il a quelque chose sur la poitrine, le poids du silence. Bien des gens ne verront pas sans une certaine inquiétude les efforts de la ligue contre le bruit.
Tenez! Les amoureux de la gloire! La gloire est un retentissement; la Renommée a aux lèvres deux trompettes, ce qui doit la gêner pour un jour; mais une déesse! Un auteur dramatique un peu "persécuté" me disait hier: "La ligue du silence! Encore des ennemis à moi. Ils sont jaloux du bruit que je fais.
- La conspiration du silence?
- Comme vous dites."
Il plaisantait peut-être, je n'en suis pas sûr.
Ah! la question est difficile!  Quand Sganarelle a rendu la voix à Lucinde et que Lucinde écrase Géronte d'un flot de paroles: 
"- Ah! docteur, s'écrie Géronte, rendez-la muette de nouveau.
- Cela m'est impossible, Monsieur; tout ce que je peux faire à présent, c'est de vous rendre sourd, si vous voulez."
Ce serait peut-être la solution. on ne peut pas tuer le bruit. Bien des gens ne voudraient pas qu'on le tuât. La ligue contre le bruit n'aura peut-être pour dernière ressource, en faveur des amis du silence, que de les rendre sourds. Je demande seulement une surdité intermittente.

                                                                                                                       Emile Faguet.

Le Mois littéraire et populaire, juillet-décembre 1911.

* Nota de Célestin Mira:

* Pavés en bois:

Fabrication des pavés en bois.





samedi 30 novembre 2019

Comtesse et baronne.

Comtesse et baronne.


La comtesse Sabine de Porte-Neuve est une maîtresse de maison accomplie, une femme parfaite, une mère adorable. Son salon, ouvert chaque soir à ses amis, depuis les premiers jours de janvier jusqu'aux dernières heures d'avril, est un des plus agréables de Paris. On y cause. Ce mot dit tout et fait voir combien ce coin privilégié ressemble peu à ces halls modernes où le temps s'écoule à manger des sandwichs au jambon, des bouchées de foie gras, des tranches minces de pain bis recouvertes de beurre et de caviar, de boire du thé très fort, des vins exotiques, à croquer des fruits glacés et à flirter éperdument; tandis que, heurtée, brisée par ces occupations différentes, la conversation n'existe que par tronçon, si bien qu'un homme d'esprit voulant conter l'anecdote de la veille, le scandale du jour, l'événement probable du lendemain, serait déclaré un gêneur premier numéro, un empêcheur de danser en rond, et que son histoire se perdrait dans le brouhaha général.
Quiconque va chez la comtesse Sabine, vers cinq heures, la trouve toujours enfouie dans son grand fauteuil, au coin de son feu, entourée d'un paravent où, sur une étoffe de couleur tendre, les mains patientes des Indiens ont brodé des chimères à visage de femmes. Toujours vêtue de blanc, les cheveux tordus sur le sommet de la tête et ramenés en bandeaux lisses jusqu'aux sourcils, le teint pâle éclairé par la lueur merveilleuse de ses grands yeux couleur d'aigue marine, d'allure recueillie, la comtesse a un charme particulier fait de sa réserve un peu froide, de sa beauté mélancolique et de l'extrême candeur de sa bouche rosée.
Elle a deux fils déjà grands, Sabine s'est mariée très jeune, deux fils admirablement élevés l'un et l'autre, sévèrement tenus, soigneusement surveillés. Ils adorent leur mère, ont pour elle le plus profond respect et n'osent poser leurs lèvres sur sa joue qu'après avoir préalablement baisé la main qu'elle leur tend; ses paroles avec eux sont rares; elle n'a aucun de ces mouvements de tendresse passionnée si familières aux mères de race latine. La comtesse tient ses fils à distance; mais sa justice, la droiture de son esprit éclairé, la pondération de ses jugements, l'observation rigoureuse de ses devoirs envers eux, l'admiration de leur père pour elle, la cordiale et sérieuse affection qui les lie les pénètrent d'un amour qui va jusqu'au fanatisme, et la placent très au-dessus du comte dans leurs cœurs, quoique celui-ci soit d'une bonté qui se changerait aisément en faiblesse, si la comtesse n'y veillait sérieusement pendant la durée de son séjour à Paris.
Car, hélas! de mystérieux devoirs de famille ne permettaient pas à Mme de Porte-Neuve de rester plus de quatre ou cinq mois de l'année avec son mari et ses enfants. Elle vit, dit-on, en province, près d'une parente immensément riche, particulièrement bizarre, qui de toute la famille ne veut recevoir que Sabine. A la condition de ce séjour fastidieux au fond d'un vieux château, la comtesse héritera. C'est donc pour ses enfants que cette belle et délicate personne renonce à Paris, s'enferme huit mois sur douze, quitte son mari et se rend esclave au point de ne pouvoir recevoir ses lettres chez elle. On les adresse dans une ville voisine et à la poste restante, sa parente, par un caprice autoritaire d'une cruelle exagération, ne lui permettant pas, quand elle est sous son toit, d'avoir d'autres soucis que les siens propres.
Cependant, quoique absente et avec des communications rendues difficiles, la comtesse gouverne encore sa maison de Paris. Elle a établi des règles tellement précises que tout marche comme si elle était présente. Son mari lui-même ne se permettrait pas de fumer ailleurs que dans le coin qui lui est réservé, et ce n'est qu'en tremblant de rencontrer le sévère regard de sa femme qu'il accorde à ses fils les gâteries paternelles. Dans leur monde, chacun admire et plaint la courageuse femme se sacrifiant ainsi à la fortune de la maison.
Quand arrive le jour du départ et de la séparation, que toutes les factures étiquetées avec ordre sont réunies en liasse dans le secrétaire de son mari, que les vêtements sont examinés et rangés, les nouvelles commandes exécutées, les domestiques soigneusement remontés, la comtesse accompagnée de son mari, suivie de ses fils, quitte la maison, où doit en son absence régner un ordre parfait. Arrivés à la gare, installée dans son coupé réservé, Sabine pose ses lèvres sur le front de ses fils, serre cordialement la main du comte, échange avec lui quelques mots à voix basse. Il y a sur son visage une émotion étrange; elle est pâle, nerveuse, semblant attendre un mot la priant de rester.
Ses yeux, ses beaux yeux le disent clairement; mais son mari ne veut pas lire dans ces miroirs profonds; il garde son sourire tranquillement ironique, son attitude de camarade bienveillant; c'est avec soin qu'il s'occupe de sa femme, qu'il range autour de ses genoux les plis de son plaid, qu'il pose sur la tablette relevée le bouquet qu'il lui destine. C'est encore gaiement qu'il lui souhaite un heureux voyage... La vapeur siffle. Adieu! La portière est refermée. Debout sur le quai, le comte ôte son chapeau pour saluer une dernière fois; ses enfants l'imitent... Le train part. Sabine se penche pour les revoir, et dans l'attitude de son mari serrant contre lui ses fils, dans l'expression de son visage, elle comprend de quel amour puissant il les aime et quel sacrifice il sait faire pour eux.
Vingt minutes avant d'arriver à la station où elle était attendue, Sabine, depuis longtemps remise de son émotion, ouvre son sac de cuir de Russie et procède à sa toilette. Son lourd manteau de voyage est plié avec les couvertures; elle est très élégante et toute jeune dans sa correcte veste anglaise dont elle fleurit la boutonnière d'une rose et d'un brin de réséda. Elle donne à sa coiffure un tour plus abandonné et devant sa glace à main, avec tout le sérieux d'une femme légère, la sévère comtesse couvre ses joues d'une odorante poudre de riz, avive au bâton à la fraise ses lèvres délicates, d'un coup de crayon tenu d'une main sûre allonge ses yeux, accentue ses sourcils, donne du relief au grain de beauté placé au coin de sa bouche. Des idées nouvelles ont changé son visage... Ce n'est plus la mère de famille charmante en son austérité; c'est simplement une jolie et coquette femme, d'allure rieuse, qui d'un pied leste divinement chaussé descend à la gare de B... et avec un entrain plein de fougue juvénile tombe dans les bras d'un superbe garçon qui l'attend sur le quai...
Après les premières accolades, le chef de gare s'avance avec empressement. On lui tend la main avec un sans-façon charmant...
- Un bon voyage, Madame la baronne?
- Oh! excellent! Et si heureuse d'être de retour! ... De revoir mon mari... (Ici, un coup d’œil au mari, qui tressaille d'aise) et mes bébés!... Quelle joie!... pauvres petits!... Nini a trois dents... déjà... et Pierre connaît ses lettres!!
Le chef de gare sourit de ces tendres exubérances de jeune mère heureuse et gâtée.
- M. le baron me le disait tout à l'heure, madame, il faut que vous ayez un fier courage pour quitter ainsi tous les ans et pendant quatre mois, vos enfants et votre mari... Décidément, vous ne pouvez donc pas réconcilier votre père et M. le baron?
- Je ne crois pas, dit Sabine, en souriant malgré elle... quoique enfin...
- Les vieux sont si entêtés, reprend très irrespectueusement le chef de gare... Quand ils ont une idée...
- Ils y tiennent, c'est vrai, répond la comtesse.
.......................................................................................................................................................Ils montent en voiture. Le baron, du haut de son phaéton, conduit allègrement ses magnifiques bai-bruns... Sabine, épanouie, les yeux brillants, le visage rose, les lèvres entr'ouvertes, se serre contre lui. Au pas cadencé des chevaux battant la route sèche, des enfants, des femmes, des vieillards s'avancent sur le seuil de leurs portes et crient joyeusement...
- Bon retour, madame la baronne!
Ils vont vers le château, où les attendent leur bonheur jeune et souriant. Avant d'arriver, le baron se tourne vers Sabine et à voix basse, comme s'il craignait d'être entendu des oiseaux traversant l'espace:
- Et lui? dit-il.
- Lui, répond Sabine. Jamais un reproche! Jamais une allusion. Il me tue avec son respect exagéré et sa tranquillité terrible. Il ne veut pas que la mère de ses fils soit soupçonnée. Tant que nous garderons notre secret, il gardera le sien. Je t'en réponds... La comtesse de Porte-Neuve, un amant! Un faux ménage en province!... Un procès, un scandale, des révélations... Les journaux racontent ma double existence... Allons donc! Le comte accepterait pire encore pour sauver son honneur.
- C'est un homme d'esprit, dit le baron.
- C'est un sage, reprit Sabine. Ah! voici les enfants, cria-t-elle tout à coup, et, sautant à terre, elle courut serrer ses bébés dans ses bras.

                                                                                                                      Manoel de Grandfort.

La Vie populaire, jeudi 14 mai 1885.



vendredi 29 novembre 2019

Le rêve de madame la douairière.

Le rêve de madame la douairière.


Il y avait jadis une petite ville de province; dans la ville, une petite rue; dans la rue, une petite maison; et dans la maison, une petite vieille. Quand on parlait d'elle, on l'appelait Mme la douairière. On savait pourtant qu'elle n'était ni femme ni veuve, mais demoiselle; mais on l'appelait Mme la douairière parce qu'elle avait cinquante ans, des robes violettes, des chapeaux lilas, des façons fort nobles et un prie-Dieu rembourré à la chapelle des Carmélites. Son véritable nom était Mlle des Rosettes. Ce nom allait le mieux du monde à une petite vieille que son sourire mélancolique, ses joues blanches, ses manières précieuses et sa grâce vieillotte faisaient ressembler à une petite rose-thé, morte dans la mousse d'un coffret, un peu décolorée, un peu sèche, un peu fanée, mais ayant conservé, tout au fond de ses pétales, le vague dessin de son dernier sourire de fleur, et la mémoire de son ancien parfum.
M. le chevalier de Mauléon est né le même jour et dans la même ville que Mlle des Rosettes; il s'était lié d'amitié avec elle, sans que le hasard ait eu besoin de s'en mêler beaucoup. Mademoiselle avait la première place dans le cœur du chevalier, qui ne pouvait prétendre qu'à la seconde dans le cœur d'une demoiselle ayant un prie-Dieu rembourré à la chapelle des Carmélites. Ils avaient tous les deux les même goûts, sinon que M. le chevalier avait le goût d'épouser Mme la douairière, et qu'icelle n'avait point le goût d'épouser le chevalier. Ils avaient aussi les mêmes opinions sur toutes choses, si ce n'est que l'une était fort dévote, tandis que l'autre se faisait passer pour esprit fort. Tous les jours M. le chevalier faisait pour sa tendre amie un madrigal, un quatrain, un sonnet acrostiche ou un bouquet à Chloris*; et tous les jours la tendre amie faisait une querelle à M. le chevalier au sujet de ces enfantillages.
La vérité m'oblige à dire que, n'ayant jamais été à Paris ni l'un ni l'autre, ils avaient conservé une bonne santé, un bon cœur et un grand bon sens; et, qu'ayant peu fréquenté le monde, ils avaient gardé le goût de la sincérité, le souci de la politesse et l'amour des belles manières.
Comme ils n'avaient jamais lu de journaux, ils parlaient purement la langue française, qu'ils écrivaient de même, bien qu'avec une grâce un peu prétentieuse; dans la conversation, M. le chevalier ressemblait à un habitué du café Procope*; il écrivait à mademoiselle des billets qu'eût signé M. de Balzac, pour la finesse; et il recevait d'elle des épîtres qui eussent fait honneur à Mme de Sévigné, pour l'enjouement et l'imprévu du tour.
Mme la douairière avait conservé les modes de 1815, et poudrait ses cheveux pour recevoir M. le chevalier; si M. le chevalier s'était présenté sans avoir coiffé son lampion, sans avoir endossé son ample habit gris de souris, sans avoir chaussé ses bas chinés et ses souliers bouclés d'argent, on lui eut fermé la porte au nez.
Au physique comme au moral, c'étaient deux antiquités précieuses, deux figurines pittoresques en vieil or ou vieil ivoire, deux vignettes ayant conservé dans leur langage, dans leurs mœurs et dans leur costume quelque chose de la mignardise adorablement surannée d'une vielle estampe.
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A midi, mademoiselle passa dans son salon jaune; elle s'assit dans son fauteuil à pieds de biche; la gouvernante s'assit en face d'elle. Mademoiselle lut à voix haute un sonnet que le chevalier avait apporté la veille; elle y était comparée à une fleur toujours jeune, "fleuronnant jusqu'en l'hyver", et attendant patiemment pour "laisser cheoir ses beautez", d'avoir été cueillie par la main d'un heureux chevalier: cela lui fit hausser les épaules; la gouvernante ne comprit goutte aux métaphores, admira le papier cuisse de nymphe, et trouva le tout excellent.
Tout à coup, une heure sonna: la pendule à musique se mit à jouer vingt mesures cristallines d'un menuet; un coup de sonnette argentin, dru et net, éclata dans l'antichambre: toute la maison frémit, et les deux fauteuils à pieds de biche sursautèrent.
M. le chevalier parut. Il mit son lampion sous son bras; il inclina son torse grêle; de la main droite, il offrit une prise à mademoiselle, et il lui présenta un rondeau de la main gauche.
- Bonjour ma petite Mélisette!
C'était le petit nom de mademoiselle, et M. le chevalier l'appelait ainsi dans l'intimité. Mélisette accepta la prise, refusa le rondeau, et on l'appela cruelle. C'était la même comédie tous les jours. Mais, ce jour-là, M. le chevalier fut particulièrement désespéré: son poème était une demande en mariage en bonnes formes; il avait mis tout son courage à l'oser faire, toute sa littérature à la tourner, tout son cœur à la rendre irrésistible, et son plus bel habit pour l'apporter. - Et que lui arrivait-il en récompense d'une flamme si belle? - Mélisette lui faisait une querelle, lui refusait sa main, et lui demandait son bras, pour aller jusqu'à la chapelle des Carmélites: ô Voltaire!
Bien qu'enragé esprit fort, M. le chevalier ne manquait jamais d'entrer dans la chapelle avec Mélisette, qu'il aimait beaucoup plus qu'il ne haïssait les canons. Mais cette fois, il refusa d'entrer par représailles, et il alla l'attendre, en face, chez le bouquiniste qui, par extraordinaire, n'était point un âne.
- Vous êtes libre de vous damner! dit mademoiselle, qui entra seule dans la chapelle.
M. le chevalier avait les nerfs dans un état!...
A genoux sur son prie-Dieu rembourré, Mlle des Rosettes commença ses dévotions. Ses prières dites, elle s'assit et se mit à lire dans son gros livre couvert de drap noir.
Alors, une à une, silencieuses comme des ombres qui tiendraient chapitre, les carmélites apparurent tout au fond du chœur, derrière les grilles noires. Bientôt elles commencèrent à chanter l'office du soir. Leurs cantiques disaient la passion toujours égale, la journée toujours calme, la vie toujours unie.
Le bercement de ces chants lointains, le charme recueilli du lieu, le jour discret qui tombait des vitraux sombres, l'odeur suave de l'air, tout cela fit que mademoiselle oublia peu à peu le chevalier, son poème, sa déclaration, sa flamme, sa demande en mariage, ses bas chinés, ses souliers cirés à l’œuf, et même le sourire mignard de sa petite figure aimable de vieux.
Mais le diable n'est jamais loin: Mme la douairière sentit ses paupières s'alourdir; elle fut prise d'un sommeil invincible; et, quand elle fut endormie, le diable en profita pour lui envoyer un songe terriblement profane, surtout pour une fille qui était vieille, dévote et douairière...
La chapelle est tendue de draperies rouges. Au dehors les roulements de plus de vingt carrosses se font entendre, des chevaux piaffent, des portières s'ouvrent et se ferment avec fracas; des suisses s'empressent, la porte s'ouvre, une noce entre. Quelle jolie noce!
C'est la noce de Mélisette et de M. le chevalier. Mélisette n'a plus ses mitaines noires ni son bonnet violet; elle a dix-huit ans, une robe de satin blanc, et elle ressemble à un archange. Le chevalier n'a plus ses bas chinés, ni ses maigres jambes de coq: il a des mollets ronds, des bas de soie, un frac superbe, et il a l'air d'un petit marquis, d'un Léandre, d'un prince charmant. Une foule considérable de belles dames fièrement accoutrées de fanfioles aériennes, et de beaux seigneurs poudrés à frimas et armés de fluettes épées, forment un cortège imposant. Tout ce monde prend place dans le chœur, qui est splendidement éclairé par deux cents cierges haut de six pieds. Un gros prélat commence la cérémonie.
M. le chevalier, à genoux à côté de la mariée, lui fait tout bas des compliments derrière son livre de messe, et il n'écoute pas un mot de l'office. Mme la douairière qui rêve toujours, le reconnaît bien là: ô Voltaire! Tous les portraits accrochés dans le petit salon sont présents à la cérémonie, mais bien vivants: Mélisette est si radieuse, que les ancêtres en pleurent d'attendrissement.
La cérémonie est finie: tout le monde s'assied sur un nuage de poudre. M. le prélat prend la parole
- Quelle jolie main! disent les femmes avant qu'il ait parlé; et dès qu'il a parlé, les femmes disent:
- Dieu! Quelle belle âme!
Tout le monde est ému, des larmes coulent, on se mouche discrètement.
- ... Puissiez-vous être heureux, mes chers enfants, dans cette vallée de larmes, dit le prélat, et que Dieu vous bénisse!... 
Mais quelle singulière coïncidence: précisément dans le moment que le prélat prononce "que Dieu vous bénisse", voilà que toute la noce, qui est très attendrie, se met à éternuer avec fracas! L'incident est remarqué, quelques-uns ont des distractions, le prélat se pince les lèvres, des sceptiques font des bons mots.
M. le prélat continue: "... Sursum corda! Oui, haut les cœurs: c'est à dire songez à vous élever au-dessus de vous mêmes, et au-dessus de vos joies terrestres! Faites comme ces deux âmes séparées, qui, tous les soirs, à la même heure, fixaient la même étoile: ainsi leurs regards se rencontraient en haut des cieux... que votre étoile soit Dieu, et qu'en récompense, il vous bén..." Pan! voilà encore toute l'assistance qui éternue. Ça devenait un peu fort, personne n'y tint plus; ce fut un fou rire indescriptible.
Les enfants de chœur se tordaient sur les marches du maître-autel; le bedeau tenait sa bedaine à pleine mains; le rire éclatait sous les corsages, secouait les vertugadins et les jabots. Les images des vitraux avaient grand peine à tenir leur sérieux. Il n'y avait que sainte Catherine qui n'avait pas l'air content. Saint Joseph aussi riait jaune. Mme la douairière, endormie, riait son rêve, à ce mariage célébré sous de si heureux auspices, au chevalier si pimpant, et à elle-même, si adorablement jolie.
Cependant, M. le prélat abrégeait et l'homélie touchait à sa fin: " Benedictat vos omnipotens Deus!" dit-il... Pour le coup, un éternuement intense, si formidable, si sonore retentit que Mme la douairière se réveilla en sursaut.
En ouvrant les yeux, elle vit près d'elle M. le chevalier, qui se bourrait le nez de tabac d'Espagne. Ayant perdu patience chez le bouquiniste, il était entré dans la chapelle, avait trouvé Mélisette endormie, s'était assis près d'elle, avait prisé pour tuer le temps, et avait éternué en conséquence.
Ils sortirent de la chapelle. M. le chevalier demanda à mademoiselle pourquoi elle rêvait si fort en dormant; Mélisette lui conta son rêve; le chevalier lui confessa qu'il avait éternué trois fois: tous deux s'égayèrent doucement de l'aventure.
Mais le rêve de la chapelle, cette noce si radieuse et si heureuse, avait fait une grande impression sur l'esprit de Mélisette. En rentrant au logis, elle accepta le rondeau, après s'être fait prier, comme il convenait: ces deux vieillards s'embrassèrent.
Ils vécurent si longtemps qu'ils virent leur noce d'or. Et ils furent très heureux, car ils n'eurent point d'enfants.

                                                                                                                       Ch. Jacob.

La Vie populaire, jeudi 7 mai 1885.

* Nota de Célestin Mira:

* Bouquet à Chloris: poème galant, petite pièce de vers galante.

* Café Procope:

Le café Procope est le plus ancien café de France (1686) et peut-être du monde.
Il fut fermé en 1890.