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jeudi 31 décembre 2015

Le Mans: Rue Saint-Pavin-la cité.

Le Mans:
rue Saint-Pavin-la Cité.



Voilà une pauvre petite rue, où certes bien des gens ont dû passer sans lui faire la faveur d'un regard bienveillant. Les uns l'auront trouvé trop étroite, les autres trop sombre, les autres trop tortueuse, les autres trop mal pavée, dans les endroits où il y a encore quelques pavés. Les personnes correctes auront été choquées par les plantes et les fleurs sauvages qui poussent çà et là entre les pierres des murs et font des taches de verdure sans symétrie et sans utilité. J'en connais même qui feraient un détour plutôt que de s'exposer à être blessées par la vue de ce chemin sans trottoirs, sans ruisseaux bien alignés, sans élégantes lanternes, qui semble appartenir à quelque village abandonné, et non à une grande et riche ville.
Mais vienne un artiste, un ami de la ligne indépendante et de la couleur, il s'arrêtera, il regardera, il cherchera, il trouvera. Dans ce petit coin si dédaigné par les autres, il verra un tableau, il en verra dix, selon l'heure de la journée, selon les teintes du ciel, selon les nuances des nuages, selon les jeux de la lumière et de l'ombre.
Le matin, toute la rue est dans l'ombre bleuâtre; l'extrémité se perd dans des brumes violettes; l'humble réverbère lutte avec les lueurs naissantes du jour, et sa petite lumière pâlissante ne paraît plus qu'à peine sur le ciel qui commence à s'éclaircir. Une porte s'ouvre, puis une autre; il en sort quelque ouvrier, qui descend vers les champs ou monte vers la ville, et son pas lourd résonne nettement dans la rue encore silencieuse et déserte. Peu à peu le jour grandit; les toits s'éclairent de la belle lumière que répand le soleil à son lever. Les tuiles fendues, les cheminées aux briques fumeuses, les ardoises couvertes de mousse, tout cela brille, se colore, se dore, s'empourpre. cette misère devient richesse et splendeur. Les ravenelles, les feuilles transparentes de la vigne, les brins d'herbe flexibles, se mettent à se balancer doucement au premier souffle de la brise du matin, se baignent dans la lumière, la renvoient, la multiplient et se transforment en pierreries étincelantes. Pauvre petite rue! que de belles choses tu montreras à ceux qui sauront les voir!




Mais le jour s'avance; les volets s'ouvrent; les femmes sortent des maisons; les unes vont à l'ouvrage, les autres aux provisions; les petits enfants jouent dans la rue. Ils sont en guenilles, ils sont nu-pieds; que leur importe? La rue est pauvre comme eux; elle leur est familière, ils n'y sont pas gênés; ils s'amusent naïvement, librement. Ils ne le pourraient pas dans une large rue, aux belles maisons, aux riches boutiques. Heureuse petite rue! comment te trouver triste, toi qui retentis des frais éclats de rire et des cris joyeux des petits enfants!
Quand à ceux qui disent que tu es noire et froide, qui se demande comment on n'a pas encore démoli cette masure qui te recouvre comme un pont, qu'ils viennent donc à l'heure de midi , quand quelque malheureux, fatigué de la route poudreuse et du soleil brûlant, gagne cette rue qu'il connait bien, cette rue d'où personne ne le chassera. Pauvre petite rue hospitalière! comment te trouver sombre, toi, où le pauvre peut venir s'asseoir à l'ombre et sécher sa sueur?
Et quand le jour diminuera, quand le soleil s'abaissera  vers l'horizon les splendeurs du matin reparaîtront, mais pour s'affaiblir peu à peu avec un charme pénétrant. Ce ne sera plus la lumière, la vie qui montera ce ne sera plus l'appel au travail, à l'activité: ce sera le repos, l'apaisement, qui descendra comme une consolation céleste. Et l'ouvrier qui rentrera dans son humble demeure ne trouvera pas sa pauvre petite rue trop étroite et trop sombre; car les ténèbres de la pauvre petite rue ne feront que mieux ressortir là-haut la beauté du ciel et le doux scintillement des étoiles de Dieu!

Le Magasin pittoresque, mai 1875.

mercredi 30 décembre 2015

Le vieil orme de Salernes.

Le vieil orme de Salernes.
                       (Var)


Cet orme a été planté en 1683, en face d'une église construite du temps de la reine Jeanne. En notre siècle, un savetier y avait établi sa demeure. Un jour en 1868, une étincelle échappée du poêle de ce pauvre homme mit le feu aux parties mortes du bois. L'orme brûla pendant vingt-quatre heures; on le tenait pour mort. Or, il arriva au contraire que, débarrassé de ses rugosités et rajeuni en quelque sorte, il ne s'en porta que mieux. Son feuillage d'un vert sévère est un sujet d'admiration pour les étrangers et d'orgueil pour les habitants.



On ne croit pas, du reste, qu'il se rattache à sa plantation et à sa vie aucune légende ou anecdote digne d'intérêt. On suppose qu'un bon échevin l'aura fait planter simplement pour donner de l'ombre à la place. Aucun poëte ne l'a chanté, et il n'est guère cité que dans ces lignes d'un guide moderne:
"De la place du Pré, dit M. Bunel (1), on entre dans une autre plus petite, le Marché. Un orme deux fois séculaire élève, au milieu de la place, sa tête vénérable; il montrait naguère à la génération présente son front chauve, ses flancs creux et desséchés, comme pour lui reprocher de ne pas protéger la vieillesse de celui qui, jadis, avait protégé les danses et les jeux de ses ancêtres. Ce langage muet a été compris. Un toit en zinc est venu couvrir les plaies du vieillard, et pour lui éviter les affronts d'une jeunesse mal élevée, un savetier, en plaçant sa boutique dans le creux de l'arbre rustique, s'en est constitué le gardien. Le soir, en même temps qu'il préserve de toute profanation cet étroit réduit, il y enferme son baquet, son tabouret et sa manique."

(1) Promenades pittoresques, descriptives et historiques du département du Var (année 1853).

Le Magasin pittoresque, mai 1875.

Faut-il épouser des hommes célèbres?

Faut-il épouser des hommes célèbres?


Les hommes célèbres sont-ils aptes à faire le bonheur de leurs femmes? Cette question, soulevée bien des fois, a été traitée à nouveau par un Anglais, M. J. Hardy, qui penche pour le contraire, naturellement. D'après lui, il est préférable de vivre heureuse et ignorée que d'unir sa destinée à celle d'un homme de génie!
Il paraît qu'en général, les hommes de génie sont de forts mauvais maris, dont le caractère égoïste et tyrannique met à une rude épreuve leur compagne douce et dévouée. Il faut qu'elle s'efface entièrement devant son mari et qu'elle cherche son bonheur dans l'accomplissement silencieux et passif des devoirs domestiques.
Telle Mme Carlisle, la femme du grand historien anglais qui ne pouvait se passer de sa femme, la voulait toujours près de lui, et qui, cependant lui reprochait jusqu'au bruit qu'elle faisait en tirant son aiguille.
- Jane, je vous entends respirer, lui cria-t-il un jour, exaspéré, lorsqu'elle eut déposé son ouvrage pour ne plus gêner cet époux difficile!
Milton, l'auteur du Paradis perdu, était si fort absorbé dans ses rêveries poétiques, qu'il ne songea jamais à offrir à sa femme, pendant toute sa vie, d'autres distractions que la lecture d'un chapitre de l'Ancien testament et une promenade solitaire à travers la campagne.
Le célèbre naturaliste Agassiz, continua ses études scientifiques jusque dans la chambre commune, et logea, un soir, les petits serpents qui l'intéressaient dans la pantoufle de sa femme. Le lendemain, celle-ci poussa un cri terrible et lui dit qu'elle venait d'apercevoir un de ces reptiles dans sa chaussure.
- Un seul, ma chère femme, dit le savant, c'est extraordinaire! J'en avais cependant mis trois, afin de les préserver du froid!

La revanche des femmes.

Il faut convenir que toutes les femmes ne sont pas d'humeur aussi douce et que, parfois, elles prennent leur revanche sur le sexe fort. A l'honneur de la femme, les cas sont rares.
Le plus célèbre exemple que l'antiquité nous ait conservé est celui de la fameuse Xantippe, toujours acharnée contre Socrate, son mari.
On cite, de nos jours, la femme du président Lincoln, qui inspirait à son époux une sorte de crainte. Il ne pouvait prendre sur lui de la contrarier. Il devint absolument l'esclave de sa femme, tellement irascible, et n'osa rien dire, ne sachant comment la démentir, lorsque le jardinier lui demanda s'il devait abattre le plus bel arbre de son domaine pour lequel Lincoln avait une admiration particulière, bien connue du jardinier.
- Si Madame vous a dit de le faire, répondit-il, résigné, n'hésitez pas à le détruire jusqu'à la racine.
A citer aussi, Lady Marlborough, la femme du célèbre général vainqueur à Malplaquet, à laquelle le vaillant soldat confessa humblement dans une lettre restée célèbre:
- Je crains moins les soixante mille armes de mon ennemi que toi, ma mie, quand tu te mets en colère.
Dans un autre ordre d'idée, le poète Byron eut non moins à souffrir de sa femme, turbulente et frivole, qui venait à tout moment le déranger, pour lui faire les communications les plus insipides, et qui lui reprochait amèrement de consacrer ses nuits au travail, la nuit étant faite pour dormir, disait-elle. En somme, elle avait peut-être raison.
L'opinion qu'un homme de génie ne peut épouser qu'une femme insignifiante, aux idées incolores ou absentes, se trouve souvent contredite, quoi qu'on puisse dire, par de nombreuses exceptions. A notre époque, les natures supérieures forment de remarquables alliances  et, bien souvent, l'intelligence de la femme devient le soutien du génie de l'homme quand elle ne le complète pas, ce qui arrive plus fréquemment qu'on ne le pense.
Par exemple, le grand compositeur Schumann trouva dans Clara Wiek, la célèbre pianiste, la femme la plus intelligente, la plus aimante, la plus dévouée. Quand le maître succomba à la folie qui le guettait depuis longtemps et qu'on dût l'enfermer dans une maison de santé, près de Bonn, sur le Rhin, sa femme s'y enferma avec lui et consola le pauvre malade par son dévouement inaltérable, lui faisant de la musique ou des lectures, toutes les fois que son état le permettait. Elle ne quitta cette retraite qu'après la mort de son mari pour se consacrer à sa carrière de professeur, à sa nombreuse famille et surtout au culte et à l'édition des œuvres de celui dont elle avait été la collaboratrice.
Dans un autre ordre d'idées, Anita, la première femme de Garibaldi, partagea tous ses dangers, l'accompagnant à cheval dans toutes ses expéditions militaires. La tendresse du général pour sa compagne était universellement connue.
Mme Alphonse Daudet, malgré son talent personnel d'écrivain, a été pour son mari une compagne modèle, corrigeant toutes ses épreuves et l'inspirant de ses conseils chaque fois que le grand romancier y avait recours.
Mme Jane Dieulafoy accompagna son mari dans ses expéditions lointaines, en Asie-Mineure, où elle s'identifia tellement avec son oeuvre qu'on se demande parfois quelle est la part qui revient exactement au mari et quelle est la part qui revient à sa femme, dans la découverte des monuments anciens qui ornent l'une des plus belles salles du Louvre.
Néanmoins, le bilan des unions malheureuses paraît dépasser celui des unions bien assorties pour celles ayant pensé trouver le bonheur dans la compagnie d'un homme célèbre. Si le public n'en sait rien, c'est que l'amour et le dévouement féminin viennent à bout de toutes les difficultés, la gloire qui rayonne autour du grand homme les dédommage des petites misères de la vie domestique qu'elles ont le tact de cacher au monde.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 15 mars 1908.

Ceux dont on parle.

Haakon VII, roi de Norvège.

Les gens du Nord sont de braves gens. La Norvège ayant décidé en 1905 de se séparer de la Suède et d'avoir une existence absolument indépendante, le divorce se fit un beau matin dans le plus grand calme, sans la moindre apparence de révolution. Le bon sens des Suédois et de leur roi Oscar fut pour beaucoup dans l'heureuse issue de ces graves événements.
Au nouvel Etat il fallait un souverain: tous pouvoirs furent donnés pour le choisir, au ministère qui fit passer dans les milieux diplomatiques une note à peu près conçue ainsi:
"On demande un bon roi pour un pays du Nord. Beaux appointements fixes et profits divers. Logement. Une heure de travail par jour. Climat sain. Pêche. Banquets. L'emploi peut devenir héréditaire. Sérieuses références exigées."
Toutes les nations alignèrent leurs candidats: Don Carlos, le duc d'Orléans, le prince Victor, tous les prétendants blackboulés étaient sur les rangs. Dans ce corps de métier, les vacances sont si rares!
Le gouvernement norvégien appela au trône le prince Charles de Danemark, petit-fils du roi de Danemark, Christian IX, qui vivait encore.
Le prince Charles-Christian-Frédéric est le second fils du roi actuel du Danemark et de la princesse Louise de Suède, nièce d'Oscar II, qui est mort récemment. Il est né le 3 août 1872.
Sa femme est la princesse Maud-Charlotte-Mary, troisième fille d'Edouard VII. Elle est née le 26 novembre 1869 et a épousé le prince Charles le 22 juillet 1896, à Londres, au palais de Buckingham.



Le roi de Norvège, comme on voit, ne manque pas de répondants. Fils du roi de Danemark, gendre du roi d'Angleterre et cousin du roi de Suède, il a des liens de parenté ou d'alliance avec presque toutes les autres familles royales d'Europe.
Il avait manifesté l'intention de régner sous le nom de Charles V, mais on lui fit observer que le nom d'Haakon VII flatterait mieux les sentiments patriotiques de son peuple: le premier acte du nouveau roi fut de se soumettre. La reine Maud ne l'a pas imité: elle trouve que le nom d'Haakon n'est pas harmonieux et pour elle son Charles s'appellera toujours Charles.
Le Parlement de Norvège a voté pour le roi des appointements de sept cent mille couronnes par an, plus cinquante mille couronnes pour l'entretien des châteaux mis à disposition du roi. C'est un peu plus d'un million qu'il en coûte chaque année à la Norvège. Mais en retour, elle entend être bien servie. La petite anecdote que nous allons raconter montre quels rapports tout particuliers unissent le roi Haakon à la nation norvégienne.
Pour les fêtes du couronnement, on donna au Théâtre National une soirée de gala où l'on représenta une pièce de  Bjornstjerne Bjornson. L'illustre écrivain appartient à l'une des familles les plus influentes de la haute aristocratie de Christiana.
Au deuxième entr'acte, le roi fit appeler l'auteur, le reçut avec beaucoup d'égards, et lui dit en norvégien:
- C'est une très belle pièce (magel cmukt stakke), mon cher Bjornson.
Le vieillard sourit et tapant familièrement sur l'épaule du souverain:
- Ce sont les Danois qui disent magel, Majesté. Ici, nous disons megel. Dans votre situation, on doit prendre garde à ces détails.
Le roi, un instant interloqué, rougit mais aussitôt, en homme avisé, il remercia le poète et l'assura qu'il tiendrait compte de cet avis.
- C'est parfait, répliqua Bjornson. Souvenez-vous de mon conseil et vous verrez que tout ira bien!

                                                                                                                         Jean-Louis.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 8 mars 1908.

mardi 29 décembre 2015

La tour de Maurifolet.

La tour de Maurifolet.
          (Puy-de-Dôme)


Presque au sortir d'Issoire (Puy-de-Dôme), la route qui mène aux célèbres bains du Mont-Dore longe, pendant environ quatre kilomètres, un plateau volcanique bien connu des géologues par les formes et les accidents singuliers que le temps a produits sur la pente de ce plateau. Ce sont des cônes, des cylindres, des pyramides, des masses informes creusées de grottes qui ont été et qui sont même encore en partie habitées par quelques pauvres gens.
Ces masses, avec leurs trous de portes ou de fenêtres, avec ces traces de la main de l'homme accusés par des plaques de chaux ou de plâtre sur le fond noir de la roche volcanique, concourent à produire l'effet effrayant de gigantesques têtes de mort. Il y aurait beaucoup de dessins à faire de ces curiosités bizarres de la nature; nous offrons ici seulement l'image d'une seule de ces curiosités, celle appelée Tour de Maurifolet.




C'est une masse restée isolée, comme plusieurs autres, par suite du délitement du terrains qui l'entourait; vers le sommet d'une espèce de piédestal conique on voit une bande noire, trace d'une première déjection volcanique. Sur cette couche de roche noire s'est répétée la roche inférieure, qui paraît être une marne gris-jaunâtre; et finalement une couche volcanique plus épaisse a laissé pour témoignage de son arrivée une forme qui rappelle celle d'un chapeau, de manière que l'ensemble a l'aspect d'un champignon.
Ainsi que notre dessin le montre, cette masse en roche friable a eu des habitants; il y a porte, fenêtre, terrasse, et à l'intérieur un escalier qui mène à la tour qu'on voit au sommet du monument.
On ne sait guère l'époque de la construction de cette tour, et l'on sait encore moins l'époque où toutes ces grottes de cette singularité locale ont été habitées. On y a trouvé, dit-on, des fossiles. On n'a de souvenirs et de documents précis que sur un éboulement qui, en 1733 *, détruisit le village de Pardines, dont on trouve quelques pans de murailles au milieu d'un chaos de terrains volcaniques.

*noté 1737 dans le texte

Le Magasin pittoresque, mai 1875.

Le carnet de Madame Elise.

Je ne joue plus.


Une vieille dame à cheveux blancs, à coiffure de dentelles répondait, l'autre jour, dans un salon, au maître de la maison qui lui proposait une parte de cartes:
-Non merci, je ne joue pas.
-Je croyais, Madame, que vous étiez une fervente du jeu de cartes.
-Oui... autrefois... mais j'y ai renoncé.
Pourtant, c'est une distraction agréable.
-Oh! j'en conviens; je n'y ai pas renoncé par caprice ou par lassitude: c'est pour une raison de pure sentimentalité que je m'en abstiens.
Une confidence!... Une histoire!...
Les sièges se rapprochèrent; les invités, tous familiers de la maison, étaient heureux d'entendre ce récit intime.
"Quand j'étais jeune, je ne jouais jamais aux cartes et je me plaisais fort à taquiner mon mari sur sa passion au jeu de piquet, ses calculs, ses combinaisons, la ténacité avec laquelle il demeurait des heures entières devant un tapis vert.
"Quand mon mari, fatigué, impotent, presqu'infirme, dut abandonner tous ses travaux, ses journées lui parurent terriblement vides.
"Je cherchai tous les moyens pour le distraire et, tout naturellement, je songeai à ses cartes qui étaient pour lui un suprême amusement.
"J'appris le piquet! grâce à ses soins, à sa patience, je fis même de rapides progrès. La première fois que je gagnai une partie, ce fut une fête mémorable! il m'offrit de jolies marques en ébène et nacre, tandis que je lui donnai, moi, une table à jeu nouveau modèle, sur le coin de laquelle une plaque de cuivre portait ces mots:
"Au plus patient des professeurs, la plus docile des élèves."
"Il s'amusait de ces riens qu'il aurait qualifié d'enfantillages aux jours de sa maturité.
"Je m'étais appliquée avec tant de soins à cette étude, que je devins bientôt de première force; mes victoires se renouvelèrent si fréquemment que je constatai bientôt chez mon pauvre mari une certaine tristesse: la "mélancolie du vaincu" disais-je en plaisantant.
"Mais comme son entrain et sa gaieté diminuaient, je dus m'aviser d'un autre stratagème: je m'ingéniai à perdre avec intelligence, à commettre des fautes savantes, c'est à dire qui témoignaient non d'étourderie, mais de combinaisons sans trop travaillées; je n'y parvins qu'avec beaucoup d'efforts, mais j'y parvins si parfaitement que mon mari ne soupçonna jamais la vérité.
"Et pendant cinq ans, j'ai poursuivi ma tactique: perdant et gagnant tour à tour suivant les circonstances, lui donnant le triomphe quand le temps était triste, quand il devait prendre un mauvais remède. Il est mort sans se douter de mon affectueuse duplicité."
Quand elle eut fini, chacun la regardait avec une admiration affectueuse. Comme c'est beau! quel pieux et louable mensonge!
Charmer ce vieillard, lui donner jusqu'au bout l'illusion d'être fort en son jeu favori, lui assurer la gaieté, la joyeuse confiance du succès!
Que cet exemple vous serve à tous; disons-nous bien que ce n'est point assez de donner à ceux qui nous sont chers les soins matériels, les remèdes, la complaisance dans les actes de la vie ordinaire; nous devons les entourer de toutes les gâteries délicates, de tous les dévouements gracieux, qui se déguisent pour ne point affliger ceux qui en profitent.

                                                                                                                         Mme Elise.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 1er mars 1908.

Ceux dont on parle.

M. Dujardin-Beaumetz.
                Le Peintre.


Il y a vingt-cinq ans environ, on pouvait voir aux Salons des tableaux signés Etienne Beaumetz remarquables par l'ardeur patriotique que manifestaient les sujets et les légendes de ces ouvrages: Les voilà!, La brigade Lapasset brûlant ses drapeaux!, Les libérateurs!, La dernière faction!, Salut à la victoire!, A la baïonnette!, Ils ne l'auront pas! tels étaient les titres sensationnels de quelques-unes des œuvres du plus chauvin des artistes peintres, qui obtint en 1880 une médaille de troisième classe et en 1889 une mention honorable.




Les maîtres de M. Beaumetz avaient été Cabanel et Louis Roux. Il compléta ses études par la fréquentation assidue du Musée du Louvre et l'on dit que de vieux gardiens du Musée se rappellent l'avoir vu copier avec un soin touchant des tableaux de David. Les personnes qui auraient de ces copies pourraient en trouver actuellement un très bon prix, mais il n'y a pas de temps à perdre: les toiles de M. Beaumetz perdraient la plus grande partie de leur valeur s'il venait à refaire de la peinture.

Le député.

M. Dujardin-Beaumetz, député, est né à Paris, mais il s'est marié dans le département de l'Aude, qui est devenu sa seconde patrie. Conseiller général depuis 1877, il se présenta à la députation à Limoux en 1889. Il a toujours été réélu.
La peinture était pour M. Beaumetz un moyen d'affirmer son attachement à la France et aux petits soldats. Quand il fut député, il s'occupa des questions financières et industrielles, il présida la commission d'agriculture et prit en main les intérêts des vignerons, ses électeurs, mais il négligea presque complètement la peinture et les militaires.

Le Sous-Secrétaire d'Etat.

Aujourd'hui, M. Dujardin-Beaumetz ne fait plus de tableaux: il en achète. Il ne fait plus de politique si ce n'est dans son département, puisque l'administration des Beaux-Arts dont il a la direction, l'occupe tout entier. Inaugurer, avec des discours appropriés, les statues des hommes les plus divers, chirurgiens ou poètes, couvrir de toiles achetées aux Salons les murs des musées de province et de décorations leurs auteurs, assurer la discipline dans les troupes, tout au moins dans celles des théâtres subventionnés, voilà quelque-unes des multiples fonctions du Sous-Secrétaire d'Etat des Beaux-Arts.
Il s'en acquitte avec une indulgente bonhomie, et répartit ses faveurs sans parti-pris. Les médiocres surtout attirent sa sollicitude; aux artistes dont les œuvres n'ont pas été jugées dignes d'être acquises, il donne trente mille francs par an pour les encourager à continuer. Cette initiative charitable émane, assure-t-on, de M. Beaumetz peintre.
Parmi les principales réformes accomplies par M. Dujardin-Beaumetz dans le domaine des arts, on doit citer la suppression de la censure et la création de l'école du nu en plein air: ces deux tentatives hardies dénoncent-elles en notre Sous-Secrétaire d'Etat un goût prononcé pour le décolleté? Non, elles prouvent qu'il ne se fait pas d'illusions sur la portée des mesures que peut prendre un ministre.
Ajoutons que le peintre, le député et le Sous-Secrétaire d'Etat ne forment qu'une seule personne, qui est un riche propriétaire de la rue Drouot, affable, ennemi de tout apparat, amateur de bonne chère et de vins généreux.

                                                                                                                       Santillane.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 1er mars 1908.

Les apprenties gazouillent.

Les apprenties gazouillent.











Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 1er mars 1908.

lundi 28 décembre 2015

L'art dans l'annonce.

L'art dans l'annonce.

Les commerçants sont des gens pressés. Ils négligent trop souvent une adroite réclame et oublient, les trois quarts du temps, qu'une enseigne savamment rédigée, propre à forcer l'attention du public, est déjà la moitié du succès.
Quelques enseignes, cependant, se distinguent, par leur originalité.
Ainsi dans un faubourg du nord de Londres on peut lire avec quelque surprise:
"Poisson frit, saucisse, haricot. - Leçons de musique, piano et violon."
A la porte d'un restaurant de Whitechapel, toujours à Londres:
"Maison renommée pour sa cuisine mangeable."
Nous découpons encore, dans un journal suisse, cette annonce parue en quatrième page:
"Hôtel dans un site des plus pittoresques, à cent mètres du commissariat de police. Un médecin est attaché à l'établissement, dont le bar anglais, extrêmement fourni, offre des attractions telles que bien peu de consommateurs le quittent de leur plein gré."
A Paris, on pouvait voir, il y a quelques années, aux alentours de la place Saint-Michel, se détacher sur une enseigne, ces mots alléchants:
"Restaurant du Pied de mouton".
Et un peu plus bas, on lisait: "Pédicure."
Nous connaissons encore, dans un quartier que nous ne désignerons pas, un "Hôtel-Restaurant, à cinq minutes du cimetière."
Voila qui rappelle le fameux restaurant de "l'Instar", et ce café des Deux-Magots où Mürger, facétieux, entrait un jour et demandait au patron d'appeler son associé auquel il avait à dire deux mots.
- Mais, monsieur, je suis seul, je n'ai pas d'associé!
- Cependant, répliquait Mürger, j'ai bien lu sur votre enseigne: "Aux deux Magots!"
Mais cela, c'est de l'histoire...

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 1er mars 1908.

Les ennemis des livres.

Les ennemis des livres.


S'il y eut un habile lexicographe au seizième siècle, ce fut certainement Jean Nicot, sieur de Villemain, l'auteur du fameux Dictionnaire de la langue française que l'on cite encore de bon droit; ce fin diplomate fut également un bibliophile zélé, et, voyez quelles sont parfois les voies détournées qui conduisent au déshonneur des plus belles éditions: Nicot, sieur de Villemain, fut aussi, en 1560 (1), l'introducteur en France de la médicée, de l'herbe à la royne, de l'herbe au prieur, de la nicotiane, et, pour tout dire enfin, du tabac, l'implacable maculateur des beaux livres!
Amateurs passionnés des elzéviers, des aldes, des étiennes, des cramoisys, des plantins et des baskervilles, vous frémissez d'indignation, n'est-il pas vrai? quand, en ouvrant un ouvrage respecté, vous apercevez, au passage enchanteur dont votre esprit veut savourer à loisir les pures délices, une large maculature d'un ton jaune foncé qui, sans voiler d'une façon absolue les caractères élégants que vous préférez, forme une tache indélébile dont vous ne pourrez peut-être jamais effacer l'empreinte, et dont vous devinez aisément l'origine très-peu poétique?
Qu'un priseur, aussi passionné dans ses lectures qu'il est parfois peu soigneux, s'arrête, en effet, par pure contention de l'intellect, sur un passage dont son esprit ne s'est jamais lassé, une gouttelette presque limpide, fruit peut-être de l'émotion, se montre d'abord d'une façon discrète à l'extrémité de son respectable aquilin; elle se colore peu à peu, elle grandit, hélas! L'enthousiasme la détache, et voilà un admirable volume à tout jamais déshonoré!
Les successeurs immédiats des Gutemberg et des Ulrich Gering ne connaissaient point ce fléau des éditions rarissimes sorties de leurs presses, et que l'on couvre d'or aujourd'hui, quand il s'en rencontre dans les ventes! Il ne fallut pas moins que la découverte d'un nouvel hémisphère pour en multiplier les ravages... Et encore, si l'historien compatissant pour les faiblesses humaines pouvait borner à ce délit solitaire de bibliophilie les torts de la nicotiane! mais qu'un éternuement malencontreux fasse tout à coup explosion chez ce priseur, qui se croit, par ses précautions infinies, à l'abri de tout reproche, et voila qu'une page admirable, jusqu'à ce moment d'une blancheur immaculée, se trouve jaspée d'innombrables petites taches jaunes qui défieront par leur nombre le plus habile des laveurs de livres.
Je ne vous dirai rien ici des amas de tabac laissés par un priseur inattentif entre les pages d'un précieux volume, c'est le péché véniel du dix-huitième siècle; mais comment caractériser ici les méfaits des fumeurs? Sous le prétexte que leur passion est une des sources principales des richesses de l'Etat, les fumeurs, on le sait, ne respectent plus rien aujourd'hui; comment respecteraient-ils les livres, eux qui ne respectent pas toujours les personnes? Avec de la patience et parfois un art infini, on fait disparaître une maculature de tabac; on ne saurait restaurer ce que le feu a consommé.
Voyez cet Homère, publié par Démétrius Chalcondyle à Florence, en l'année 1488, me disait un vieux successeur des Debure. C'est la première édition du poëte immortel qui ne peut plus compter les générations de ses enfants; ce n'est pas précisément un livre rarissime en librairie, mais son prix est coté parfois de 600 à 1.000 francs. Eh bien!, voyez ces brûlures arrondies qui ont dévoré le début du septième chant, dans lequel Hector se montre si rempli de majesté!... Poursuivez votre examen, et vous trouverez, hélas! bien d'autres méfaits du même genre, attribués à un professeur émérite qui passait sa vie à glorifier Homère, mais aussi à fumer sans relâche. Ce beau livre lui avait été prêté, voyez ce qu'il en a fait. Le possesseur de ce précieux volume en est presque tombé malade!... Quel est l'helléniste passionné, en effet, qui a pu voir sans douleur son Iliade traîtreusement noircie, parfois brûlée, précisément à l'endroit sublime où Troie vient d'être réduit en cendres? Vous le voyez, le génie d'Homère est précisément la cause de cette nouvelle catastrophe; paralysé par son admiration, le studieux érudit auquel cette édition précieuse avait été confiée n'a pu retenir l'étincelle d'un cigare qui s'est échappée de son souffle embrasé!... le texte en a été compromis. Toutes les larmes d'un amateur ne répareront point ce funeste incendie; il faut fermer ce livre avec désespoir, jamais il ne recouvrera sa gloire primitive: c'est le tabac à fumer qui l'a perdu.
Au moyen âge, où l'Amérique ne nous avait pas encore imposé un impérieux besoin, auquel il paraît difficile de se soustraire, le livre en lui-même était toujours l'objet du plus sain respect; presque toujours il demeurait isolé sur un pupitre; on le regardait avec vénération, on le touchait à peine. C'est ainsi que des livres respectés, portant la date du temps de Charlemagne, nous sont parvenus pour ainsi dire immaculés. La multiplicité des volumes sur la terre a non-seulement amené leur dépréciation, mais elle a fait tomber le respect qu'on avait pour eux, et il y a là un mal dont on apprécie pas suffisamment les conséquences. Le volume qu'on lisait, par exemple, au réfectoire, dans les grandes salles de l'abbaye, était religieusement posé sur un large pupitre à pivot, devant le moine attentif qui en faisait solennellement lecture, loin de ce qui pouvait amener un fâcheux accident pour le précieux ouvrage, serré d'ailleurs avec soin dès que le repas monastique était achevé. Aujourd'hui, il n'y a point d'homme condamné à un déjeuner solitaire qui n'ait un livre dans sa poche, et qui ne l'ouvre sans précaution aucune dès que son appétit a parlé Que ce soit un alde qu'il consulte sur un auteur de l'antiquité, que ce soit tout simplement un charmant cazin lui débitant quelque chronique frivole du siècle dernier, le précieux volume qui a coûté tant de soucis à son éditeur n'en est pas moins en péril. Il ne s'aperçoit pas, le profane,  qu'en brisant la croûte d'une flûte artistement rôtie, il fait jaillir parfois sur les feuillets du volume, tout grand ouvert, une multitude de mies de pain acérées, dont le moindre inconvénient est de percer les feuillets de son volume favori, s'il l'a fermé sans précaution. Que de beaux livres déshonorés par ce manque de réflexion! Que de marges irréprochables présentent ainsi l'aspect d'une sorte de râpe où s'encastrent de petits croûtons! Heureux quand une beurrée perfide n'est pas tombée sur le volume! plus heureux encore si un onctueux chocolat ne l'a point bruni de ses teintes tropicales, ou bien si une large tache de moka n'a point figuré un lac où le lecteur devait rencontrer la description d'une vallée. Nous évitons de multiplier ici les petites catastrophes qu'amènent nécessairement le contact d'un livre avec les mets ou les fruits, effroi des bibliophiles. L'auteur d'un dommage irréparable lui-même ne s'aperçoit pas toujours du funeste accident dont il est la cause; il ferme le livre, s'il est distrait, et ne constate bien souvent le dommage dont il est l'auteur unique qu'au moment où il vante à un amateur l'exemplaire splendide dont il est si fier, et que lui seul a déshonoré.
Écartons ces détails vulgaires; entrons dans un lieu où tout convie à l'étude; plaçons-nous, si vous le voulez, dans la bibliothèque d'un archéologue ou d'un savant de profession. Vous avez peut-être, en entrant, admiré ces beaux livres alignés de façon irréprochable sur les rayons d'une bibliothèque modèle? La poussière en a été écartée, et la reliure de ces volumes est parfois splendide. Tout vous fait supposer que vous êtes au milieu de trésors intellectuels dont un esprit vénal n'ose lui-même évaluer le prix. A la première vue, votre esprit est fondé; mais sachez le bien, l'ennemi le plus cruel de cette riche collection est enfermé au milieu de ces trésors que nous venons de vous signaler, et chaque jour il la déprécie sans avoir le sentiment intérieur du crime qu'il accomplit. Ce savant, cet écrivain si vanté, est atteint de la monomanie la plus funeste: il corne et recorne ses livres, et, non content de cette énormité, il ploie parfois les marges, le malheureux! et, ne se doutant pas du rôle funeste qu'il joue, il se vante effrontément de la mémoire qu'il a conservée, et qui lui fait retrouver un passage curieux entre des centaines de volumes que l'on ose à peine feuilleter. Mais l'esprit de l'homme est ainsi fait, qu'au bout de quelques mois toutes ces cornes s'accentuent dans le vide, qu'on me pardonne l'expression, et que bien souvent l'esprit le plus subtil ne peut se rappeler le fait qu'il prétendait constater. Est-ce un papier vélin, tant soit peu épais, à pâte sans liaison et sans consistance, la corne se détache de la marge, et le livre est à peu près perdu.
Les distraits, les impatients, les enthousiastes, sont des fléaux également redoutables pour les livres, lorsqu'il s'agit de fixer dans leur mémoire rebelle un fait, une date, parfois un passage entier, qui ont illuminé rapidement leur esprit. Pour avoir acquis la réputation de savant en renom, ou, si l'on aime mieux, d'écrivain distingué, on n'est pas toujours un bibliophile, un véritable ami des livres. Par cela même que l'attraction vers une pensée a été plus vive, ou qu'un fait consigné quelque part s'est présenté d'une façon plus inattendue, le délit devient plus rapide et le lecteur se montre plus inconscient du mal irréparable qu'il commet sans réflexion. Fût-ce un alde ou un elzévier, le livre est corné spontanément, et, ce qu'il y a de plus déplorable à dire, sans profit, nous l'avons prouvé, pour le délinquant. Heureux encore lorsqu'une main sacrilège ne trace pas à l'encre, tout le long du passage admiré, une ligne du plus beau noir avec une encre indélébile que rien ne peut effacer! Nombre d'érudits, nous le savons, se contentent d'employer pour cette triste opération le crayon de plombagine, que la gomme élastique peut effacer: il y a ici circonstance atténuante si ce moyen est discrètement employé; mais malheur à l'insouciant lecteur qui fait usage du crayon rouge! presque toujours la gomme étale sur le papier ce grossier vermillon, et donne une teinte rosée à la page qu'on a prétendu glorifier ainsi.
Il faut aussi parler des faiseurs de notes, traitant au hasard de toutes les questions et salissant toutes les marges. Sous prétexte d'un travail intelligent, ceux qui multiplient ces commentaires ou ces remarques sont les pires ennemis des livres.

(1) Cinq ans, toutefois, après le cordelier voyageur André Thevet, qui l'introduisit à Paris dès l'année 1555 ou 1556, et le préconisa grandement comme une sorte de panacée universelle.

Le Magasin pittoresque, mars 1875.

La pauvreté en France.

La pauvreté en France.


D'après une statistique de 1865, on comptait à cette époque, en France, 1.500.000 individus en état d'indigence, et 1.700.000 autres individus exempts de contribution personnelle et mobilière à cause de leur état de gêne. 
Ce seraient donc trois millions de Français réduits à la pauvreté, c'est à dire près du tiers de la population au-dessus de vingt ans. Mais ce chiffre même doit être de beaucoup augmenté, si l'on suppose, selon la vraisemblance, qu'un nombre notable de ces Français sont chefs de famille. 
Assurément, il y a loin de là à la pauvreté qui couvrait une partie si considérable de la France aux siècles précédents, d'après les témoignages incontestables de Vauban, de Bois-Guilbert, d'Arthur Young, et de tous les historiens et économistes qui se sont occupés de cette douloureuse question. Il n'en est pas moins évident qu'il reste à faire de grands efforts pour forcer ce chiffre de plusieurs millions à décroître insensiblement.
Le perfectionnement de certaines législations y peut beaucoup; l'extension de l'esprit d'association et de secours mutuels également, mais, dût-on nous considérer comme étant sous l'empire d'une idée fixe, nous répéterons que l'un des moyens les plus efficaces de diminuer la misère est de répandre et de fortifier l'instruction afin de rendre les hommes plus capables de travaux intelligents et productifs, de les mettre à même de tirer un meilleur parti de leurs forces afin se stimuler leur initiative privée et de les détourner, en leur donnant des goûts plus élevés, des habitudes grossières et des vices ruineux où les entraîne trop souvent l'ignorance. Plus des deux tiers des trois millions que la statistique signale à notre pitié sont complètement illettrés.

Le Magasin pittoresque, mars 1875.

Préjugés populaires: la famine.

Préjugés populaires: 
        la famine.


L'ignorance a la courte vue et le jugement prompt: aussi lui arrive-t-il souvent de déraisonner. Une de ses erreurs ordinaires, par exemple, est, lorsque deux faits se suivent et se touchent pour ainsi dire, de conclure que le second est la conséquence du premier (1) . Ainsi une comète paraît, presque aussitôt après une guerre survient: donc la comète a annoncé la guerre. Combien de gens croient encore que c'est l'étoile canicule (Syrius) qui est la cause des grandes chaleurs, bien que son lever ne coïncide même plus avec elles! Une année la terre s'est couverte de riches moissons: Vive le gouvernement! L'année suivante la récolte a manqué: A bas le gouvernement! On a vu un étranger se pencher sur une citerne; le soir ou le lendemain une épidémie se déclare: nul doute, l'étranger a empoisonné l'eau; si l'on peut se saisir de lui, on l'assomme.
Il en est de même du boulanger.
Le pain est cher; c'est le boulanger qui le vend; donc le boulanger est un coquin qui veut s'enrichir en affamant le peuple: pendons le boulanger!
Au moment où on lui met la corde au cou, le boulanger s'écrie: "Mais, bonnes gens, si je vend le pain cher, c'est que le meunier m'a fait payer cher la farine."
"Au fait, c'est possible; nous n'y avions pas songé. Allons pendre le meunier."
Le meunier! Mais, si c'est lui qui est en effet le marchand, il ne vend cher la farine que parce qu'on lui a vendu cher le blé.
"Alors, mort au marchand de grains!"
"Mais moi-même, dit le marchand au désespoir, j'ai acheté cher au fermier le froment, l'orge et le seigle. Voici les quittances."
"Sus! sus au fermier!"
Le fermier se récrie à son tour:
"La terre a été stérile, ou l'intempérie a détruit les récoltes. Il a fallu payer le loyer de la ferme, les impôts, les engrais, les serviteurs, nourrir les bestiaux, pouvoir au déficit de l'année dernière. On a vendu jusqu'au grain nécessaire pour l'ensemencement prochain. Il en faudra  racheter d'autre à prix d'or (2). Devions-nous refuser d'accepter le juste prix qui nous était offert? Le laboureur sera-t-il condamné à labourer par charité. Et s'il n'y a pas de blé, sera-t-il responsable?"
Mais voila des raisonnements trop compliqués pour la foule ameutée: la passion ne les comprendra pas (3) Eh quoi! boulangers, meuniers, marchands de grains, fermiers, seraient tous innocents si on voulait les croire! A qui donc pourrait-on s'en prendre? Il faut cependant que quelqu'un soit coupable!
Les causes réelles échappent à tous ces malheureux qui souffrent et n'ont aucune notion claire de la vérité des faits.
On peut bien supposer que pendant les disettes de 1684, 1693-1694, et surtout pendant l'horrible famine de 1709, où tant de milliers de Français expirèrent au milieu des souffrances les plus affreuses, en ces temps sinistres, plus d'une mère, pressant sur son sein amaigri son enfant près d'expirer, murmurait tout bas: le roi ne sait donc pas que nous mourons de faim!
En 1709, le roi le savait. Son Conseil, le Parlement, le lieutenant de police (d'Argenson), toutes les juridictions mettaient la main à l'oeuvre, pour modérer le fléau. Une chambre de justice avait été instituée pour juger les contraventions aux lois et aux règlements sur les subsistances; on punissait ceux qui achetaient le blé pour le revendre, c'est à dire qu'on croyait bien faire en empêchant le commerce des grains.
"Les magistrats, écrivait d'Argenson à Desmarets veulent tout mettre en règle, et les marchands veulent tout laisser en liberté." (4)
On avait établi dans les provinces une taxe extraordinaire pour la subsistance des pauvres. On avait ouvert des ateliers publics, ce qu'on a appelé de notre temps des ateliers nationaux, et, afin de faire travailler les ouvriers moyennant un peu de pain médiocre pour salaire, on leur donna à abattre une butte assez élevée qui séparait les portes Saint-Denis et Saint-Martin. Cela n'empêcha pas des émeutes fréquentes: celle du 20 août s'étendit du faubourg Saint-Martin au faubourg Saint-Antoine.
"Il ne nous reste qu'une ressource, dit d'Argenson, c'est d'obliger tous les boulangers à mettre au moins une moitié d'orge dans tout le pain. J'ai fait arrêter huit ou dix paysans qui avaient acheté de l'orge dans les fermes, et le Parlement en murmure déjà." (5)
"Partout des mesures les mesures les plus arbitraires accrurent, suivant l'usage, la violence du mal, et les distributions de blé, de pains et d'argent n'y remédièrent que faiblement." (6)
Les estampes du temps nous apprennent que l'on avait distribué à Paris, non-seulement du pain, mais des soupes. Celle que nous reproduisons aujourd'hui est l'une des plus intéressantes.




 On lit au-dessous ce mauvais quatrain, dont nous respectons l'orthographe:

LE SECOURS DU POTAGE

L'indigent secouru d'un zele charitable
D'une soupe apprestée on luy remply son pot.
En arrivant chez luy il peû se metre à table,
Toute chauche (sic) quelle est la manger sans dire mot.

(A Paris, chez Leroux, à la place aux Veaux, au bout du pont Marie,
a ljmage Ste Geneuieue, avec Pril. du Roy.)

Quand enfin les misères vinrent à être plus supportables, quand le prix du pain commença à baisser, on vit paraître d'autres estampes, où le peuple en allégresse affirmait encore ses préjugés, sa haine surtout contre les boulangers, mais en même temps chantait les louanges du grand roi, qui, par un acte de sa volonté (quoique un peu tardif), avait fait renaître l'espérance et la joie. Nous avons sous les yeux une de ces estampes, assez rares: elle représente des gens du peuple mangeant, buvant, chantant et dansant au son du violon; au-dessous on lit une Chanson nouvelle sur le rabais du pain, sur l'air: Je n'iray plus, etc. Les couplets n'ont pas grand mérite, mais ils nous semblent avoir une valeur historique: ils témoignent bien de l'état des esprits.

Dans tous les endroits de France,
L'on va voir à cette fois
Chacun sortir de souffrance
Par les soins de nostre grand roi,
Nous mangerons du pain blan, 
Grâce à Dieu et Mr du Pille (7).
Nous mangerons du pain blan
A six liards, deux sols, six blans.

Hommes, femmes, garçons, filles,
Réjouissons-nous maintenant
Chacun dedans sa famille
Aura du soulagement
Nous mangerons du pain blan, etc.

Malgré vos ruses et malices,
Tous vsuriers boulangers,
Que faisiez par artifice
Toujours renchérir le bleds.
Nous mangerons du pain blan,etc.

Vous couriez de ville en ville
Et de marché en marché,
Chez Guillaume, Iaques, Gille,
Leur faire cacher les bleds.
Nous mangerons du pain blan, etc.

Vous vouliez faire une somme,
Et boursoyant tout à tour
Tous boulangers, méchants hommes, 
Croyant empêcher les fours
Nous mangerons du pain blan, etc.

Quel désespoir! quelle misère!
Se disent les boulangers:
Les fours du Louvre, faut croire, 
Vont fournir tous les quaré.
Il nous faudra à présent
Ensemble serrer la botte, 
Il nous faudra à présent
Demeurer les bras balans.

S'il y alloit dans vos boutiques
Des pauvres acheter du pain,
Vous les chassiez au plus viste,
Comme de vrais inhumains;
Mais nous mangerons du pain blan, etc.

Faut prier Dieu qu'il préserve
Le Roy et nostre Dauphin,
Et en tous lieux il conserve
Le grand duc d'Orléans.
Nous mangerons du pain blan, 
Grâce à Dieu et à Mr du Pille.
Nous mangerons du pain blan
A six liards, deux sols, six blans.

Aujourd'hui, sur plus d'un point de notre pays, l'ignorance pourrait encore tenir à peu près le même langage; heureusement les progrès qui se sont accomplis depuis le dernier siècle dans la législation, l'administration, la science économique, et surtout dans l'agriculture, ne lui en donneront plus guère l'occasion. L'instruction, en se répandant de plus en plus, dissipera en même temps les préjugés et les brutalités qui sont la honte d'un peuple.
Nous ne voulons toutefois parler que des progrès qui se rapportent au sujet de cet article, c'est à dire à la production du blé et à la vente du pain. C'est une satisfaction de pouvoir démontrer ces progrès plutôt par les faits eux-mêmes que par des raisonnements.
Remarquons d'abord que la production de blé en France est, d'une manière absolue, très-supérieure en quantité à ce qu'elle était avant ce siècle. Les agriculteurs, mieux éclairés, ne laissent plus de repos inutiles à la terre et lui font rendre davantage dans les années de culture. Avant 1789, il y avait plus de 11 millions d'hectares en jachères; aujourd'hui il y en a à peine 6 millions, et l'alternance des cultures tend de plus en plus à ne laisser aucune terre en non-valeur.
L'agriculture a aussi perfectionné ses procédés et acquis plus de ressources. On s'entend mieux aux engrais, au drainage; les instruments de travail, la charrue, la herse, se sont améliorés. On épargne sur la semence qu'on prodiguait sans profit.
En moyenne, le même hectare qui rendait 7 hectolitres sous Louis XIV, et 8 en 1789, en rend aujourd'hui 16.
Mais la production ne s'est pas seulement accrue en quantité, elle s'est améliorée dans sa nature et, de plus, partagée en un plus grand nombre de produits. Le froment a pris la plus grande partie de la place qu'occupait le sarrasin et les céréales inférieures: il a gagné 49 pour cent.
L'introduction de nouvelles cultures conjure aussi les dangers de disette, les intempéries ne frappant pas toutes les natures de récoltes à la fois: si le froment et le seigle viennent à manquer, les populations peuvent trouver des ressources dans 86 millions d'hectolitres de pommes de terre, produit que nos pères ignoraient, et aussi dans 6 millions de légumes secs et dans l'horticulture.
Il faut signaler encore les progrès de la meunerie, mieux outillée, plus active, plus intelligente. Avec la quantité de grains qui ne rendait, il y a cent ans, que 100 en farine blanche, la meunerie obtient aujourd'hui 150 au moins, et jusqu'à 180 et même 190.
Est-ce tout? La rareté des disettes dans notre siècle n'a-t-elle point d'autres causes? Non, sans doute.
Autrefois, dès qu'une famine sévissait dans une ville, dans une province, l'administration songeait naturellement comme aujourd'hui, à faire venir à tout prix des grains des pays où les récoltes avaient été bonnes ou qui avaient des réserves considérables. Mais, pour acheter, il faut avoir de l'argent ou du crédit; or le gouvernement était le plus souvent très-pauvre: qui sait un peu l'histoire ne saurait songer un moment à le nier. Il y avait apparence de grande richesse à la cour, mais pénurie dans la caisse de l'état et misère dans le reste de la nation (8). D'autre part, en admettant même la possibilité de se procurer de l'argent ou du crédit en payant d'énormes intérêts, restait la nécessité de venir à bout de mille obstacles matériels. Quelles difficultés dans les communications, dans les transports! Nos fleuves et nos rivières ne permettaient qu'une circulation lente, interrompue, souvent périlleuse. Les chemins de vicinalité n'existaient point; on n'avait, dans les campagnes, que les chemin de culture, dont on ne pouvait se servir que si la saison et le temps étaient favorables. L'état même des routes royales et départementales était le plus généralement mauvais. Le matériel roulant était d'une imperfection que l'on comprend à peine aujourd'hui, et l'on ne comptait pas plus de 2 millions de bêtes de somme pour une surface de 27.000 lieues carrées.
On a calculé que pour qu'une commande de grains fût faite par écrit et répondue de Strasbourg à Nantes ou de Lyon à Marseille, il fallait à la poste quinze ou dix-huit jours; mais des mois entiers étaient nécessaires pour transporter d'un de ces points à l'autre un  million d'hectolitres de blé.
Aujourd'hui, grâce aux chemins de fer qui sillonnent la France et toute l'Europe, on peut amener, de quelque points que ce soit de l'Allemagne, de la Belgique ou de l'Italie, la même quantité de blé et plus, en trois fois seulement le temps que met un voyageur sans bagages.
Les pays les plus riches en grains sont aujourd'hui l'Egypte, le territoire de l'ancienne Pologne, la Russie méridionale et les Etats-Unis d'Amérique. La vapeur, la perfection du matériel maritime, la destruction de la piraterie, rendent les rapports avec ces diverses contrées infiniment plus faciles et plus rapides qu'autrefois. La lenteur de la navigation à voile était souvent cause que le blé germait en route, et qu'à l'arrivée des navires il n'y avait plus que les couches inférieures du grain que l'on pût livrer au commerce.
Est-il besoin de rappeler que les marchandises, surchargées de droits, étaient arrêtées, non-seulement aux frontières du pays, mais à celles des provinces? Et, comme on l'a vu plus haut, on n'était pas libre d'acheter. L'idée de la liberté du commerce ne faisait encore que poindre. Aujourd'hui, dès qu'on prévoit une disette, il y a émulation de toutes parts pour faire arriver les provisions de blé nécessaires. Sans doute, on est et l'on sera peut-être toujours exposé à payer le pain plus cher à certaines époques qu'à d'autres; mais on peut dire, sans témérité, que désormais, en temps de paix, les famines sont impossibles.

(1) C'est le sophisme appelé en philosophie Post hoc, ego propter hoc: après cela, donc à cause de cela; cela est arrivé à la suite de telle chose, donc cette chose en est la cause.
(2) Voy., sur la situation du fermier aux temps de disette, le chapitre VI de M. Victor Modeste intitulé: De la cherté des grains et des préjugés populaires, etc. Chez Guillaumin.
(3) "Les blés ont manqué dans toute la France, excepté en Normandie, au Perche et sur les côtes de Bretagne, où l'on espère avoir de quoi faire la semence, encore ne sera-ce que par endroit. En sorte que le blé de 1709, il n'en sera point du tout mangé." (Journal de Jean Bouvart): La misère de 1709.
(4) "Nous savons aujourd'hui, mais après combien d'épreuves! qui, des magistrats ou des marchands avaient raison" a dit M. Pierre Clément, de l'Institut, dans son bel ouvrage de la Police sous Louis XIV.
(5) "Convenons que le Parlement n'avait pas tort d'en murmurer." (Pierre Clément)
(6) Idem.
(7) Nous n'avons pas encore découvert ce qu'était ce M. du Pille. Quelqu'un de nos lecteurs nous l'apprendra peut-être, et alors nous le ferons savoir à tous les autres.
(8) Voy. les Tables, et notamment  les articles sur Vauban.

Le Magasin pittoresque, avril 1875.

mercredi 23 décembre 2015

Les femmes marocaines ont bien de la chance.

Les femmes marocaines ont bien de la chance.

La plupart des habitants du Maroc ne sont pas de race arabe, mais appartiennent à la tribu des Berbères, d'origine indo-germanique. Quoiqu'ayant adopté la religion musulmane, les Berbères ne traitent pas leurs femmes à la manière turque. En voyant une femme berbère on est loin de penser à une pauvre fleur étiolée derrière les grillages et les moucharabis des harems cherchant vainement à obtenir un peu d'air et de lumière.
Au Maroc, on ne voit pas de ces tristes créatures: on voit, au contraire, de belles femmes le visage non voilé, bien développées et pleine de confiance en elles-mêmes. Ces femmes sont la majorité au Maroc. On en évalue le nombre à deux millions.
Dans les tribus berbères, c'est la mère qui donne le rang du fils. L'enfant d'une esclave sera toujours un esclave et le fils d'une femme noble sera un gentilhomme quel que puisse être son père. Le fils aîné n'est pas l'héritier de la famille, c'est la fille aînée, et même dans plusieurs tribus, c'est la femme qui gouverne sans contestation.
Les Berbères consultent leurs femmes pour toutes les affaires importantes et même chez les Touaregs dans le sud du Maroc, elles ont une telle prépondérance qu'il n'y a pas dans le monde entier de femmes plus privilégiées. La femme est sous tous les rapports l'égale de l'homme et, même c'est la femme et non l'homme, qui s'occupe des affaires de la famille, l'homme ne s'inquiète que de celles de l'Etat.
Ces femmes-là sont de vraies amazones, accompagnant leurs maris à la chasse, montant chevaux et chameaux et prenant part à toutes les périlleuses expéditions. Fait extraordinaire à noter: c'est que tous les Touaregs, hommes et femmes, savent lire et écrire.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 1er mars 1908.

Chronique: Alfred de Vigny

Chronique.


Un des membres les plus distingués de la brillante pléiade littéraire qui éclaira notre ciel à l'époque où la Restauration, en ramenant la paix, ouvrit à la littérature, plus libre dans ses allures, de nouveaux horizons, M. Alfred de Vigny, a été récemment enlevé à sa famille et aux lettres. Depuis longtemps on savait que sa santé, profondément altérée, laissait peu d'espoir. Cependant cette perte, quoique prévue, sera vivement ressentie par tous ceux qui attachent du prix à un talent d'élite uni à un caractère élevé que le sentiment de l'honneur, devenu un culte chez Alfred de Vigny, a préservé des entraînements auxquels un grand nombre d'écrivains de nos jours ont succombé. Nous avons vu dans les derniers temps du gouvernement de Juillet une tribu étrange d'écrivains qui, fatiguant les échos de la renommée par le bruit de leurs folies plus encore que par le retentissement de leurs ouvrages, étaient désignés sous le nom de gentilshommes de lettres. M. Alfred de Vigny n'avait rien de commun avec eux. C'était un gentilhomme qui écrivait.
Il était né à Loches, le 27 mars 1799. Son père appartenait à une noble famille vouée au métier des armes; après avoir fait la guerre sous Louis XV, il s'était retiré sous Louis XVI dans le château du Tronchet, situé en Beauce. L'esprit du jeune enfant s'ouvrit à la pensée en écoutant  des récits héroïques, et il a lui-même raconté ainsi sa première éducation, celle dont les traces sont ineffaçables: "J'aimai toujours à écouter, dit-il, et, quand j'étais enfant, je pris de bonne heure ce goût, sur les genoux blessés de mon vieux père. Il me nourrit d'abord de l'histoires de ses campagnes, et sur ses genoux je trouvais la guerre assise à côté de moi; il me montra la guerre dans ses blessures, la guerre dans les parchemins et les blasons de ses pères, la guerre dans les grands portraits cuirassés suspendus en Beauce, dans un vieux château."
Il n'y a rien d'étonnant à ce qu'Alfred de Vigny, avec cette première éducation, se soit senti de bonne heure la vocation du noble métier des armes, d'autant plus que sa seconde éducation fit entrer encore plus profondément dans son âme ces premières impressions reçues au sortir du berceau. Élève d'un lycée impérial il y a trouvé tout organisé pour donner la fièvre de la gloire à ceux qui ne l'avaient pas, et pour l'augmenter chez les jeunes âmes qui en étaient déjà atteintes. "A la fin de l'Empire, dit-il lui même, je fus un lycéen distrait. La guerre était debout dans le lycée; le tambour étouffait à mes oreilles la voix des maîtres, et la voix mystérieuse des livres ne nous parlait qu'un langage froid et pédantesque. Les logarithmes et les tropes n'étaient à nos yeux que des degrés pour monter à l'étoile de la Légion d'honneur, la plus belle étoile des cieux pour des enfants."
La gloire, cette brillante mais sanglante idole à laquelle plusieurs générations avaient été sacrifiées depuis 1792, n'eut pas le temps de s'emparer de cette vie qui lui appartenait. Quand l'année 1814 arriva, Alfred de Vigny n'avait encore que quinze ans. Il se hâta de saisir au passage la dernière occasion de combattre qui se présentait; avec quelques écoliers intrépides, il concourut à défendre Paris contre les masses austro-russes qui avaient marché contre la capitale de la France, pendant que Napoléon croyait les entraîner sur ses pas vers la frontière. Après la chute de l'Empire et l'avènement de la restauration, Alfred de Vigny, que les traditions de sa famille rapprochaient de la maison des Bourbons, entra dans les mousquetaires rouges. Quand les Cent-Jours vinrent, Alfred de Vigny fit partie de cette troupe courageuse qui suivit jusqu'à la frontière les princes obligés de quitter encore une fois la France. Dans cette marche à la fois pénible et périlleuse, car non-seulement on était suivi par la cavalerie du général Excelmans, mais plusieurs fois, on fut au moment de croiser le sabre avec des régiments qui, ayant arboré la cocarde tricolore, se dirigeaient vers Paris, la fermeté d'âme de cet adolescent, d'une constitution frêle et délicate, mais chez qui la force morale suppléait à la force physique, ne se démentit pas un instant. Interné à Amiens pendant les Cent-Jours, Alfred de Vigny, à l'époque de la seconde restauration, entra dans la garde royale à pied.
Ceux qui ont lu le livre de Servitude et Grandeur militaires, et quel est l'homme de notre temps qui ne l'ait pas lu?, peuvent se faire une juste idée de l'effet que produisit sur le poëte le spectacle de la vie des armes. Sa nature délicate et choisie fut choquée de la rudesse et de la grossièreté des camps, et surtout de cette existence de garnison qui allait si peu aux mœurs élégantes et polies de l'homme du monde et la rêverie du poëte; mais il eut la perception morale de la grandeur de l'obéissance et de ce sentiment exalté du devoir, de ce culte de l'honneur qui élève si haut le soldat digne de ce nom.
Nous présenterons plus tard une appréciation des œuvres de M. de Vigny, en étudiant cette existence où il y eut peu d'événements. Nous ne voulons pas dans cette analyse rapide, déflorer notre sujet; nous nous bornerons donc à rappeler les principales œuvres d'Alfred de Vigny, en les plaçant à leur date.
De 1816 à 1825, il publia plusieurs poëmes: le Déluge, Moïse, Eloa et Dolorida.
Cinq-Mars, son roman historique, est de 1826.
En 1829, il fit jouer sous le titre d'Othello une imitation de la tragédie de Shakspeare.
Stello, le Docteur Noir, Servitude et Grandeur militaires, prirent date en 1830.
Ce fut également après 1830 que furent joués les deux drames du poëte, la Maréchale d'Ancre, tirée de Cinq-Mars, et Chatterton, tiré de Stello.
Il avait été élu membre de l'Académie française en 1845, et, M. le comte Molé, qui n'aimait point l'école romantique, lui ayant adressé, dans le discours qu'il prononça comme directeur de l'Académie, des paroles désobligeantes, M. Alfred de Vigny refusa d'être conduit par lui, selon l'usage, aux Tuileries. C'était la dignité de l'homme de noble race et de l'homme du monde qui protestait, et non la rancune du poëte. M. de Vigny était au dessus des petites faiblesses de l'amour-propre.
Depuis ce moment, sauf quelques articles insérés dans la Revue des Deux Mondes, Alfred de Vigny ne publia rien. On assure que dans cette tour d'ivoire, où personne n'entrait, c'est par cette métaphore que les critiques ont caractérisé la retraite où s'isolait le poëte, il était enfermé avec sa muse. Si ce renseignement est exact, et il est difficile d'admettre, en effet, qu'avec la passion qu'il avait pour les lettres, le goût de la solitude et du travail, Alfred de Vigny ait laissé s'écouler tant d'années sans écrire; les œuvres composées par lui dans la retraite et le silence, pendant ces années troublées que nous avons traversées, seront un objet intéressant d'étude pour les contemporains. Elles offriront en même temps un vif attrait moral et intellectuel à la postérité, qui y cherchera le secret du poëte et celui de son temps.
Les funérailles d'Alfred de Vigny ont réunis un concours peu nombreux d'amis. Son talent était trop fin et trop délicat pour la foule. Il s'éloignait d'elle, elle est restée éloignée de lui.
Il avait donné une dernière preuve de son horreur pour l'éclat et le bruit en demandant avec instance qu'on ne prononçât point de discours sur son cercueil. Nous lui savons gré de cette bonne pensée. Dans cet instant suprême où la vanité se brise contre la pierre du tombeau, le mot de gloire, venant à retentir en face de nos froides dépouilles, ressemble à une dérision. Si les morts recouvraient un instant la parole, ils diraient comme Bossuet à ses derniers moments: "Qui donc ose parler ici de gloire? Demandez avec moi pardon à Dieu de mes péchés." Le tact exquis, la délicatesse de sentiment d'Alfred de Vigny l'ont donc suivi jusqu'à sa dernière heure, et ses funérailles ont échappé au panégyrique banal dont toutes les funérailles académiques sont menacées.

La Semaine des Familles, samedi 3 octobre 1863.