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mercredi 3 juin 2026

 Malade.


Ma tante de Lesdiguière avait fait la partie d'aller visiter Mme du Deffand avec Mme  de Bourbon-Busset, et ces dames s'attendaient à la trouver plus ou moins soucieuse, attendu que M. de Pont-de-vesle se mourrait, et qu'il avait été, pendant douze ou quinze ans, dans ses bonnes grâces les plus favorables. Après les premiers compliments, Mme de Bourbon-Busset, qui faisait toujours la bouche en cœur et la sensible, lui demanda des nouvelles du cher malade.
-"Eh! mon Dieu, j'y pensais, dit aussitôt la marquise; mais je n'ai qu'un laquais ici en ce moment, et j'allais envoyer une de mes femmes pour demander de ses nouvelles.
-Madame, il pleut des torrents, répondit l'autre, et je vous supplie de la faire aller dans mon carrosse.
-Ah! vous êtes infiniment bonne, et je vous rends mille grâces, reprit la marquise avec une satisfaction charmante.
-Mam'selle, dit-elle à une femme de chambre qui vint à la sonnette, vous allez savoir des nouvelles de notre petit malade. Madame la comtesse de Bourbon-Busset permet que vous alliez dans son équipage, à cause de la pluie. 
Je suis bien reconnaissante et bien touchée de votre intérêt pour mon favori, poursuivit-elle: il est très aimable, il est spirituel, il est vif, et est tendre et caressant. Vous savez certainement que c'est Mme du Châtelet qui me l'a fait avoir?"
Les deux amies se regardèrent et n'osèrent pas répondre à des confidences et des paroles aussi hors de mesure. On parle d'autre chose, et la voiture arrive enfin!
-Eh bien! Comment l'avez-vous trouvé?
-Madame, aussi bien que possible.
-Est-ce qu'il a bien voulu manger, aujourd'hui?
-Il aurait voulu s'amuser à mordre dans un vieux soulier, mais M. Lyonnois (1) n'a jamais voulu.
-Voilà, s'écria ma tante une singulière fantaisie de malade!
-Enfin, marche-t-il à présent? reprit la marquise.
-Ah! pour ceci, je ne saurai dire, madame, parce qu'il était couché en rond, mais j'ai vu pour aujourd'hui qu'il me reconnaissait, car il a remué la queue.
-M. de Pont-de-Vesle!, s'écrièrent les visiteuses...
-Allons donc! c'est mon petit chien dont il s'agit. Mais, à propos, ajouta-t-elle en parlant à ses gens avec un ton de sécheresse et d'âpreté, vous n'oublierez pas d'envoyer demander des nouvelles du chevalier de Pont-de-Vesle!

                                                                       Souvenirs de la marquise de Créqui.

(1) Lyonnois était un médecin de chien à la mode au dix-huitième siècle.


Dictionnaire encyclopédique d'anecdotes, Edmond Guérard, 1876, Firmin-Didot.



















































































































































mardi 2 juin 2026

 Frasques.


De tous les amants de Ninon, le marquis de Villarceaux* fut le plus aimé. Mme de Villarceaux, épouse du marquis, en était furieuse. Elle avait un jour beaucoup de monde chez elle. On désira de voir son fils; il parut accompagné de son précepteur: on le fit parler, et on ne manqua pas de louer son esprit. La mère, pour mieux justifier les éloges, pria le précepteur d'interroger son élève sur les dernières choses qu'il avait apprises.
"Allons, monsieur le marquis, dit le grave pédagogue, quem habuit successorem Bellus, rex Assyrium? -NINUM*, répondit le jeune élève. Mme de Villarceaux, frappée de la ressemblance de ce nom avec celui de Ninon, ne put se contenir: "Voilà, dit-elle, de belles instructions à donner à mon fils, que de l'entretenir des folies de son père!"
Le précepteur eut beau s'excuser, et donner les explications, rien ne put faire entendre raison à cette femme jalouse. Le ridicule de cette scène se répandit dans toute la ville, et Molière en tira un parti fort ingénieux dans sa petite comédie de la Comtesse d'Escarbagnas.

                                                                                              Mémoires anecdotiques.

Dictionnaire encyclopédique d'anecdotes, Edmond Guérard, 1876, Filmin-Didot.


* Nota de Célestin Mira:

* Marquis de Villarceaux: Louis de Mornay, marquis de Villarceaux, capitaine de la meute royale des 70 chiens courants pour la chasse au renard et au lièvre, avait la réputation d'un séducteur. Tallement des Réaux dit de lui qu'il chasse "un gibier qui n'est ni de poil ni de plume"! Marié avec Denise de la Fontaine d'Esches, fille d'honneur de la reine Anne d'Autriche, il eut une liaison avec Ninon de Lenclos, qu'il installa au domaine de Villarceaux. De cette liaison naquit un bâtard, qu'il reconnut, le Chevalier de la Boissière.


Louis de Mornay, marquis de Villarceaux.


* Ninum: Ninum, ou Ninus ou Ninos, fils de Belus et arrière petit-fils d'Héraclès, fut le premier roi légendaire d'Assyrie et le fondateur de la ville de Ninive.

 Féminisme.


Comme on mariait une femme, elle voulut, avant de signer son contrat de mariage, en entendre la lecture. Le notaire le lut, et entendant les mots qu'on a coutume de mettre en pareils contrats;
"Et en cas que la future épouse survécût ledit futur époux, ladite future épouse remportera ses bagues, joyaux, lit fourni*, etc, " elle crut que cet et cœtera voulait dire qu'elle se tairait (et se taira).
"Je n'en ferai rien, dit-elle; merci de ma vie! Je ne me tairai point, je veux que soit inséré dans le contrat qu'il me soit permis de parler tant qu'il me plaira."
Et peu s'en fallu que pour ce sujet le mariage ne fût rompu.

                                                                                      D'ouville, Contes.

Dictionnaire encyclopédique d'anecdotes, Edmont Guérard, 1876, Firmin-Didot.


* Nota de célestin Mira:

* Lit fourni: le lit fourni désignait, dans un contrat de mariage l'ensemble de la literie (cadre du lit, matelas, paillasse) et du linge de maison (draps, taies d'oreillers, couvertures, édredons, couettes, traversins). Cette mention est liée aux clauses de préciput qui permet, avant tout partage, au conjoint survivant de reprendre ses affaires personnelles et le mobilier de chambre, sans frais.  Le terme " lit fourni " est tombé en désuétude et remplacé par "chambre garnie".

 Quiproquo.


Un étranger très-riche, nommé Suderland, était banquier à la cour et naturalisé en Russie; il jouissait auprès de l'impératrice (Catherine II) d'une assez grande faveur. Un matin on lui annonce que sa maison est entourée de gardes et que le maître de police demande à lui parler. Cet officier, nommé Reliew, entra d'un aire consterné:
"Monsieur Suderland, dit-il, je me vois, avec un vrai chagrin, chargé, par ma gracieuse souveraine, d'exécuter un ordre dont la sévérité m'effraye, m'afflige, et j'ignore par quelle faute ou par quel délit vous avez excité à ce point le ressentiment de Sa Majesté.
- Moi! monsieur, répondit le banquier, je l'ignore autant et plus que vous; ma surprise surpasse la vôtre.
- Monsieur, reprend l'officier, en vérité le courage me manque pour vous le faire connaître.
- Eh quoi! aurai-je perdu la confiance de l'impératrice?
- Si ce n'était que cela, vous ne me verriez pas si désolé. La confiance peut revenir; une place peut être rendue;
- Eh bien! s'agit-il de me renvoyer dans mon pays?
- Ce serait une contrariété; mais avec vos richesses, on est bien partout.
- Ah! mon Dieu! s'écrie Suderland tremblant, est-il question de m'exiler en Sibérie?
- Hélas, on en revient.
- De me jeter en prison?
- Si ce n'était que cela, on en sort.
- Bonté divine! voulez-vous me knouter*?
- Ce supplice est affreux, mais il ne tue pas.
- Eh quoi! dit le banquier en sanglotant, ma vie est-elle en péril. L'impératrice, si bonne, si clémente, qui me parlait si doucement encore il y a deux jours, elle voudrait...!  Mais je ne puis le croire. Ah! de grâce, achevez! La mort serait moins cruelle que cette attente insupportable.
- Eh bien! mon cher, dit enfin l'officier de police avec une voix lamentable, ma gracieuse souveraine m'a donné l'ordre de vous faire empailler.
- Empailler! s'écrie Suderland en regardant fixement son interlocuteur; mais vous avez perdu la raison, ou l'impératrice n'aurait pas conservé la sienne; enfin, vous n'auriez pas reçu un pareil ordre sans en faire sentir la barbarie  et l'extravagance.
- Hélas! mon pauvre ami, j'ai fait ce qu'ordinairement nous n'osons jamais tenter: j'ai marqué ma surprise, ma douleur; j'allais hasarder d'humbles remontrances; mais mon auguste souveraine, d'un ton irrité, en me reprochant mon hésitation, m'a commandé de sortir et d'exécuter sur-le-champ l'ordre qu'elle m'avait donné, en ajoutant ces paroles qui retentissent encore à mon oreille: "Allez!  et n'oubliez pas que votre devoir est de vous acquitter sans murmure des commissions dont je daigne vous charger."
Il serait impossible de peindre l'étonnement, la colère, le tremblement, le désespoir du pauvre banquier. Après avoir laissé quelque temps un libre cours à l'explosion de sa douleur, le maître de police lui dit qu'il lui donne un quart d'heure pour mettre ordre à ses affaires.
Alors, Suderland le prie, le conjure, le presse, longtemps en vain, de lui laisser écrire un billet à l'impératrice pour implorer sa pitié. Le magistrat, vaincu par ses explications, cède en tremblant à ses prières, se charge de son billet, sort, et, n'osant aller au palais, se rend précipitamment chez le comte de Bruce.
Celui-ci croit que le maître de police est devenu fou; il lui dit de le suivre, de l'attendre dans le palais, et court sans tarder chez l'impératrice. Introduit chez cette princesse, il lui expose les faits.
Catherine, en entendant cet étrange récit, s'écrie: "Juste ciel! quel horreur! En vérité, Reliew a perdu la tête. Comte, partez, courez et ordonnez à cet insensé d'aller tout de suite délivrer mon pauvre banquier de ses folles terreurs et de le mettre en liberté.
Le comte sort, exécute l'ordre, revient et trouve avec surprise Catherine riant aux éclats.
"Je vois à présent, dit-elle, la cause d'une scène aussi burlesque qu'inconcevable. J'avais depuis quelques années un joli chien que j'aimais beaucoup, et je lui avais donné le nom de Suderland, parce que c'était celui d'un anglais qui m'en avait fait présent. Ce chien vient de mourir; j'ai ordonné à Reliew de le faire empailler, et, comme il hésitait, je me suis mise en colère contre lui, pensant que, par une vanité sotte, il croyait une telle commission au-dessous de sa dignité. Voilà le mot de cette ridicule énigme."
Ce fait ou ce conte paraîtra sans doute plaisant; mais ce qui ne l'est pas, c'est le sort des hommes qui peuvent se croire obligés d'obéir à une volonté absolue, quelque absurde que puisse être son objet.

                                                                                              Ségur, Mémoires.

Dictionnaire encyclopédique d'anecdotes, Edmond Guérard, 1876, Firmin-Didot.


* Nota de Célestin Mira:

*Knouter: fouetter avec un knout. Le knout, fouet d'une ou plusieurs lanières de cuir garnies de crochets ou de boules de métal, était utilisé autrefois en Russie pour punir les criminels ou les opposants politiques.