Leis armetos.
Il serait difficile de retrouver au juste l'origine de ce qu'on appelle en Provence leis armetos. Suivant toutes les probabilités, c'est là un des usages remontant à l'antiquité païenne, que, dans l'ancienne province romaine, les premiers chrétiens qui conservèrent, en les transformant, tant de ces usages du culte antique, transportèrent dans leurs nouvelles cérémonies. On sait en effet que les Romains célébraient dans le mois de mai les lémuries* ou larvæ, images effrayantes sorties des tombeaux, terreurs des esprits faibles, comme il n'y a pas longtemps encore, les revenants. L'apparition de ces larves avait lieu pendant la nuit, et c'est contre ces mêmes images terrifiantes que l'Eglise, dès ses premiers temps, invoque les secours divins:
Procul recedante somnia
Et noctium phantasmata.
(Hymne des Complies)
La cérémonies des lémuries fut transportée au jour de la commémoration des morts, parce que, tous les fidèles priant ce jour-là pour les trépassés, les croyances superstitieuses du moyen âge supposaient que les âmes des décédés revenaient dans les corps qu'elles avaient abandonné, et que, dans leurs vagations nocturnes, elles passaient et repassaient devant les vivants pendant leur sommeil et les épouvantaient. De là l'usage de sonner toute la nuit les cloches des églises afin d'éloigner ce qu'en provençal on nommait leis armeros (les petites âmes).
Un ancien écrivain dit que les larves des méchants portaient, chez les anciens, le nom de démons: Larvas ex hominibus facias dœmones aiunt, que meriti mali tuerint*. C'est principalement contre ces larves sataniques que les cloches étaient employées, et qu'on invoque le secours des anges gardiens, de peur que, profitant de ces courses nocturnes des âmes, les agents du malin esprit ne pussent en saisir quelqu'une. Dans son singulier mythe de la procession de la Fête-Dieu d'Aix, le roi René fit allusion à cette circonstance en introduisant l'armeto, jeune enfant, expression de l'âme pure, dont cherche à s'emparer un esprit malin, et que protège un ange qui roue de coups le démon quand il s'en approche.
Dans la cérémonie des lemuries, les Romains, pendant le sacrifice qui s'accomplissait au foyer des larves, jetaient des fèves hors de la maison par la porte d'entrée, croyant par là en chasser les larves. Dans la cérémonie des armetos, nos chrétiens méridionaux, donnaient aux sonneurs des cloches, pour les empêcher de s'endormir et de pas laisser ainsi en péril les âmes voletantes, des châtaignes et du vin cuit; à ce frugal somnifuge, on substitua ensuite des mets plus substantiels que les sonneurs allaient quêter de maison en maison.
L'Illustration, novembre 1854.
* Nota de célestin Mira:
* Les lémuries (lemuria chez les Romains) sont considérées comme l'origine d'Halloween et de la Toussaint.
Memento mori de Pompéi , céramique du 1er siècle avant JC.
* Larvas ex hominibus facias dœmones aiunt, que meriti mali tuerint:
"On dit que tu fais des démons à partir des hommes qui ont mérité un mauvais sort après leur mort"


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