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samedi 29 septembre 2018

Celles de qui on parle.

La Patti.


On ne sait comment appeler la célèbre cantatrice, tant elle a de fois changé de nom. Ses prénoms: Adèle-Jeanne-Marie ont été remplacé par celui d'Adelina. Née en Espagne de parents italiens, elle se rendit illustre sous le nom de Patti, qui était le leur. A vingt-cinq ans, elle épousa un Français, le marquis de Caux, écuyer de l'Empereur, c'était en 1868. Elle divorça pour épouser le ténor italien Nicolini, avec lequel elle s'installa en Angleterre. Mais le nom de Nicolini ne lui plaisait apparemment pas, car elle le troqua plus tard pour celui d'un baron suédois, M. Rudolph Cederstrom, dont elle devint la femme.
Mme Patti est, on le voit, d'un tempérament assez cosmopolite: elle a voulu faire des politesses à toute l'Europe. Encore n'ai-je rien dit de ses tournées qui l'ont conduite dans les pays les plus divers.



Il serait difficile de ne pas citer quelques chiffres quand on parle de cette artiste. Elle paraît s'entendre assez bien à soigner ses intérêts si l'on en juge par le prix courant de ses engagements qui, assure-t-on, se font sur le pied de 25.000 francs par soirée. C'est du moins le prix qui lui aurait été payé par un imprésario américain qui l'avait engagé pour soixante concerts à ce tarif. A cette occasion, une compagnie d'assurances du même continent assura sa voix pour 250.000 francs. C'était le moins qu'on pût faire pour une personne qui voyageait dans un train spécial dont la locomotive portait en lettres d'or le nom d'Adelina Patti. Pour compléter l'étiquette, on aurait pu ajouter: Vocalises de premier choix. Importation directe, mais on n'y pensa point. La tournée réussit tout de même et permit à Mme Patti d'ajouter quelques bijoux à sa collection qui, dit-on, ne vaut pas moins d'un million et demi de francs; Le chiffre est enviable et prouve que la diva s'est souvenue du conseil que lui donnait son illustre camarade l'Alboni: "Chante, c'est ton lot; tu es un rossignol; mais fais-toi payer, tu es femme."
Il y a presque un demi-siècle que la Patti a débuté, et ce fut pour elle un demi-siècle de triomphe. Elle avait seize ans quand elle se fit entendre la première fois en public, à New-York (1859); ses parents, qui étaient chanteurs et couraient le cachet, avaient hâte de la voir gagner sa vie. C'est son beau-frère Maurice Strakosch, qui fit son éducation musicale. Les leçons portèrent si bien leurs fruits que la jeune artiste devait plus tard étonner Rossini par sa science musicale autant que par le charme de sa voix.
Dès qu'elle parut au théâtre italien, en 1862, la Patti fut l'idole de Paris. Sa beauté égalait son talent et ce sont là deux choses qui ne laissent jamais indifférent le public parisien. Elle ne quitta la France qu'en 1870, sauf quelques absences momentanées, notamment en 1869, pour une tournée à Saint-Pétersbourg, où son succès fut aussi très vif: les journaux russes disaient qu'on l'avait rappelée trente-huit fois dans une même soirée.
Quand ces hommes du Nord se mettent à avoir de l'enthousiasme, ils n'y vont pas de main-morte; après tout, cette nouvelle était peut-être un canard, car ils en ont, même en Russie.
Depuis de longues années, la Patti est fixée en Angleterre. Elle possède à Craig-y-Nos (pays de Galles) un magnifique château qui renferme un théâtre où la prima-donna veut bien encore se faire applaudir de temps en temps. Elle a même consenti, voici quelques semaines, à chanter devant un phonographe, ce qu'elle a toujours refuser de faire, dans la crainte que la reproduction ne fut trop imparfaite. Quelle raison a pu vaincre sa répugnance? Un pressant besoin d'argent? Les perfectionnements des phonographes? Ou n'est-ce pas plutôt que la Patti a compris tous les services que ces appareils pouvaient rendre aux voix qui sont près du déclin, en endossant au besoin les défaillances de l'artiste? Je croirais volontiers la diva capable d'avoir fait ce calcul innocent, plus facile que celui de sa fortune; pour celui-ci, elle a auprès d'elle un jeune homme qui s'y entend assez bien: M. Cederstrom, son mari.

                                                                                                                                  Jean-Louis.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 28 mai 1906.


Nota de Célestin Mira:




L'urine bienfaisante.

L'urine bienfaisante.

Il y a bien des années, alors que nous étions jeune praticien, causant avec un vieillard atteint de démangeaisons aux mains, le soir en se couchant, affection qui semblait être le prurit sénile, nous avions la surprise de l'entendre dire:
"Voyez-vous, Docteur, ce qui me soulage le mieux, c'est de me tremper les mains dans mon urine, récemment émise et encore chaude."
En y réfléchissant, nous attribuions cette action bienfaisante momentanée à l'acidité marquée de l'urine, les acides ayant une action antiprurigineuse reconnue. Depuis cette époque, nous avions entendu dire souvent que l'urine avait des propriétés cicatrisantes sur certaines plaies de mauvaise nature, mais comme les personnes qui faisaient usage de cette pratique dégoûtante recevaient en même temps des soins d'autre nature, nous pensions qu'en cela, comme en bien des choses, l'idée avait un effet prédominant.
Ah bien! nous nous trompions et voici l'urine réhabilitée comme médicament de premier ordre.
Nous trouvons, en effet, dans le n° 2.028 de cette publication si intéressante "La Nature", un article de son distingué collaborateur; le Dr A. Cartay, intitulé: "Les vertus de la grande Consoude" auquel nous empruntons ce qui suit:
Analysant les recherches d'un confrère Anglais, le Dr Macalister, publiées dans le British Journal, le Dr A. Cartay raconte que ce praticien, étudiant les substances propres à faciliter et à stimuler l'activité cellulaire, pour la formation des cicatrices, eut l'idée d'essayer la grande consoude, vieux remède et bien lui en a prit. Un ulcère de jambe, tenace, rebelle à tout traitement, fut pansé avec l'infusion de racines et l'ulcère subit en peu de temps, des changements si complets, qu'on ne put douter de l'efficacité de la racine.
Des analyses, faites à l'instigation du Dr Macalister, montrèrent que la grande consoude contenait une assez forte proportion d'allantoïne, et, en remplaçant l'infusion de grande consoude par une solution d'allantoïne, on obtint la cicatrisation rapide d'ulcères invétérés.
Mais quel rapport tout ceci a-t-il avec l'action bienfaisante de l'urine?
Un peu de patience, nous y arrivons. L'allantoïne est un dérivé de l'acide urique, et il est éliminé, comme ce dernier par l'urine. Comprenez-vous maintenant?
Je ne vous engage pourtant pas à vous servir de l'urine comme pansement cicatrisant: cette excrétion ne contient pas que l'allantoïne; elle charrie des purines et elle renferme des sécrétions microbiennes en quantité variable suivant l'état de santé de l'individu qui l'a émise.
Les belles recherches du professeur Bouchard sur l'intoxication du lapin, en injectant dans une veine de l'oreille de cet animal de l'urine, soit de la nuit, soit du jour, soit d'un malade au moment où, l'affection étant sur le point d'entrer dans une période favorable, il se fait une décharge de toxines, soit d'une personne nourrie de viandes, soit d'un végétarien, ont montré par la mort plus ou moins rapide de l'animal, à quel point ce déchet animal était dangereux. Et, dans les opérations qui se pratiquent sur la région qui avoisine les organes génito-urinaires, on a bien soin de préserver les plaies du contact de l'urine. Supposez que celles-ci viennent souiller le pansement d'un opéré de hernie et vous verrez le beau résultat. Allons, utilisez la grande consoude, mais jetez l'urine.

                                                                                                                       Dr M. Mercier.

Les Annales de la santé, 15 avril 1912.

jeudi 27 septembre 2018

Propos d'un profane.

Propos d'un profane.

           Carnaval.



Combien la plus insignifiante rue de Paris est féconde en souvenirs, en évocations les plus diverses pour les amoureux de leur ville! Combien ces amoureux-là sont malgré eux ramenés vers le regret des spectacles d'autrefois! et combien un chroniqueur est souvent peu maître de son sujet!
Ce mois de février m'incitait à écrire sur le Carnaval. Je m'étais donc allé noyer à "La Nationale" parmi les vieux bouquins et les vieilles estampes, tout un jour, et avais continué chez moi toute la nuit, avec ravissement. Le lendemain matin, je suivais une maussade et banale rue faubourienne, digne d'un de ces noms d'illustres inconnus que prodiguent nos édiles: Dupont-Durand, Martin-Bernard..., je guignai une plaque, et lus ce nom galamment rustique: rue de la Grange aux Belles!* 
On est dispensé de posséder une histoire quand on porte un nom si heureux. Et pourtant, je me souviens: ce fut voici des siècles, ce sentier mal famé grimpant vers le gibet de Montfaucon*; que de sinistres cortèges montèrent par là! Me voici loin de Carnaval!... Allons, suivons ce triste mur gris à ma droite, que dominent des pavillons de briques. Une porte, massive et digne, de sous Louis XIV; devant un corbillard "des pauvres"*: Zut! La porte s'ouvre, quatre chapeaux cirés s'avancent, portant une bière de voliges. C'est tout le cortège; et en route pour Pantin.
En quelques secondes, passe devant mes yeux la procession du Saint-Sacrement d'il y a presque jour pour jour, et heure pour heure, 378 ans, le 26 janvier 1534 au matin.
En tête, partant de Saint-germain l'Auxerrois, paroisse royale, toutes les croix et les bannières de toutes les paroisses; puis les syndic des métiers et notables bourgeois, torche au poing; puis les quatre ordres mendiants: Franciscains en bure brune, Augustins en noir, Carmes en blanc, Dominicains en noir et blanc, portant des reliques de leurs églises, suivis des clergés paroissiaux avec aussi leurs reliques, tout environnées de cierges; puis encore les autres ordres religieux (et ils étaient nombreux!). Ensuite le cierge de Notre-Dame et celui de Sainte-Geneviève. S'avancent alors, précédés des archers de la ville avec cierges écussonnés à la nef d'argent sur champ de gueules, seize bourgeois accompagnant les châsses de Saint-Philippe, Saint-Marceau et Sainte-Geneviève, nu-pieds, et des religieux de Saint-Victor; le chapitre de Notre-Dame, l'Université, toujours avec cierges. C'en est fini pour la ville. A présent, voici les Suisses, et la garde du roi, musique en tête, qui joue (fifres, tambourins, trompettes, hautbois, ...); Les chantres de la chapelle privée de Sa Majesté, et ceux de la Sainte-Chapelle; des hérauts d'armes; dix évêques, portant des reliques; les ambassadeurs étrangers et les cardinaux. Sous un dais de velours violet fleurdelysé, tenu par le Dauphin; les ducs d'Orléans, d'Angoulême et de Vendôme, l'évêque de Paris élève le Saint sacrement. Le Roi, tête nue, cierge en main. Les 200 gentils-hommes de sa maison suivent François 1er, et le cardinal de Lorraine ferme la marche, entouré de deux archers de la garde du Roi. Est-ce tout? Que non: et les Princes? et les chevaliers de l'ordre? et le Parlement? et la Cour des Comptes? et les prévôt de paris et prévôt des marchands? et les échevins? et les officiers de la Ville? et les quatre "bandes" de ses archers? et qui encore? Tout cela processionna entre les maisons tendues, fleuries, illuminées de cierges et de torches, et sur le pont Notre-Dame fut lâché un peuple d'oiseaux qui portaient au cou un papier avec cette devise: Ipsi peribunt, tu autem permanes (1);
... Cependant la porte demeurée un instant ouverte décache une vaste chapelle du temps de Henri IV, toute grise, au pignon aigu que troue un œil-de-bœuf, au campanile d'ardoises octogone; derrière des massifs de marronniers, d'acacias, et des pavillons roses. Pénétrons, je sais où je suis, et j'y ai un ami point vu depuis longtemps. Je suis dans une enceinte vaste comme un village, enclosant un véritable jeu de dominos de pavillons de briques armaturés de pierres blanches et coiffés de hauts toits d'ardoises en quinconces: tout y chante la gaillarde romance du roi vert-galant. Silence et pépiements d'oiseaux. Soudains, frais rires de jeunes filles; elles apparaissent: horreur! elles sont trois, l'une n'a plus de nez; à l'autre un bandeau cache qu'elle n'a plus d'oreilles, et à la troisième une dartre vineuse achève de dévorer les lèvres. Elles s'arrêtent: un monsieur à rosette rouge, barbiche grise, passe, hâtif et pensif, laissant tomber sur elles un regard aigu et bon; et l'une dit "c'est le docteur Hallopeau"*;
- Oui, et ce bâtiment dont les vieilles estampes disent: fondé "par Henry le quatriesme pour la commodité et le soulagement de ceux qui sont attaquez de la maladie.", c'est l'hôpital Saint-Louis. Ma foi, j'irai voir mon ami un autre jour.
Je monte encore, mais sur l'autre trottoir. Entre des maisons neuves, déjà noircies de la fumée des usines, une brève impasse s'ouvre. Au fond un mur hémicycle, une porte basse, une maisonnette bourgeoise aux airs presque de villa à deux étages, quiète, isolée, bénigne: cent mètres au delà, un énorme édifice de briques percé de démesurées vitres, et surmonté de neuf colossales cheminées de tôle, toutes fumantes: ce château fort industriel dispense la lumière et la force électrique à toute une partie de Paris. Une vingtaine d'ouvriers sortent de la maisonnette; ils parlent bas, mais violemment; l'un a-t-il (ou est-ce une illusion?), jeté un regard ironique vers l'usine citadelle? Le petit mur est tapissé d'affiches rouges dont chacune est un cri d'insurrection; la porte est surmontée d'une pancarte noire avec cette inscription rouge d'apparence indifférente: Maisons des Fédérations. La maisonnette bénigne renferme en effet ce quelque chose de pareillement formidable: la Confédération Générale du Travail. Tout au fond, très loin, se découpe dans l'azur un énorme polygone de coupoles blanches, tel une citadelle aussi, celle du Dieu d'amour, le Sacré-Cœur.
Montons toujours quelques maisons plus haut: de la cour d'un atelier, se penche sur la rue, dont l'isole une grille, un vieux marronnier, l'air tout dépaysé. Il est portant un habitant peut-être aussi ancien que l'hôpital: tout ce qui reste, au-dessus de terre, d'un très vieux cimetière. A son pied, voilà peu d'ans, on viola longuement cette terre, pour y rechercher le cercueil de métal où flotta dans l'eau-de-vie, un des héros de la Guerre de l'Indépendance, l'amiral William Jones*. On sortit un cercueil, en effet, et un corps sans trace d'alcool bien entendu, et dont avait disparu tout signe d'identité. Les Américains ne l'emportèrent pas moins triomphalement, tout heureux de ce prétexte à cérémonies enthousiastes...
Ce coin de terre fut jadis le cimetière des Protestants: et ceci me remémore aussitôt la grande procession contre l'hérésie que mena Charles IX, le 29 septembre 1568, jour de Saint-Michel, lequel terrassa le démon; elle fut aussi somptueuse que l'autre, mais je craindrais d'humilier et peiner mes contemporains en leur retraçant toutes ces splendeurs révolues!
Et nous voici à la barrière du Combat*. Encore un nom évocateur. Là , sous Louis-Philippe, des équarrisseurs engraissaient avec des chevaux morts (ou moribonds) des bandes de rats qu'ils faisaient combattre contre des chiens soigneusement ensauvagés: les dandies anglomanes assistaient volontiers à ces boucheries horribles, décrites par Léon Gozlan, dans Balzac en pantoufles, et qu'il vint voir avec son illustre ami. On se rendait là après quelque "Descente de Courtille"*; la Courtille n'était-elle pas toute proche? La Courtille! Je savais bien que je finirais par parler du carnaval! Ainsi, tous les chemins mènent à Rome (ou autre part), même la rue de la Grange-aux-Belles!

                                                                                                                                  Fagus.

Les Annales de la santé, 15 février 1912.

(1) On lira une description plus détaillée dans les livres spéciaux, tels que Les rue du vieux Paris, de Victor Fournel, de cette procession qui tira une solennité particulière de l'extension que prenait le Protestantisme.

Nota de Célestin Mira:

* rue de la Grange aux Belles, vers 1900.





* Le gibet de Montfaucon, situé de nos jours aux 55-57 rue de la Grange aux Belles.



* Le corbillard des pauvres.



* Le docteur Hallopeau est un dermatologue français. C'est lui qui inventa le terme "antibiotique" en 1871, comme une substance s'opposant à la vie.



Ulcération due à la syphilis.
Hôpital Saint-Louis.
Service du docteur Hallopeau.

* William Jones: Il s'agit, en fait, de John Paul Jones, écossais d'origine et qui participa entre autres, à la guerre d'indépendance des Etats-Unis.



Amiral John Paul Jones.
John Paul Jones est mort à Paris en 1792. Il fut enterré au cimetière Saint-Louis, propriété de la famille royale que les révolutionnaire transformèrent en dépôt de carcasses d'animaux morts, puis ce cimetière fut oublié. Une mission américaine, chargée de récupérer les restes de Jones est envoyé à Paris en 1899. Il fallut six ans de recherche pour retrouver le cimetière qui fut localisé rue de la Grange aux Belles.

* La Barrière du Combat, autrefois appelée Barrière de Saint-Louis, puis Barrière du Combat du Taureau ou Barrière du Taureau, tirant son nom du spectacle de combat d'animaux qui y étaient organisés, était matérialisée par un bâtiment surmonté d'un dôme. Elle fut détruite après la reddition de la Commune.



Barrière du Combat, Paris.

* le Descente de la Courtille, le défilé de la Reine des Blanchisseuses et la Promenade du Bœuf gras constituaient les principaux cortèges du carnaval à Paris.




lundi 24 septembre 2018

Le tabac contre les épidémies.

Le tabac contre les épidémies.

On a constaté que la fumée du cigare tue au bout de 30 à 35 minutes le microbe du choléra asiatique et de la fièvre typhoïde. La fumée de cigarette est moins active; il faut au moins le double de temps pour qu'elle produise le même résultat. On a remarqué aussi, en Amérique,  que les personnes qui fumaient étaient presque toutes préservées de la fièvre jaune.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 19 mai 1906.

Le bon beurre.

Le bon beurre.

Le curé de Saint-Pétasson, en Sologne, s'assit dans sa cuisine, en face d'une tasse de chocolat fumant et parfumé.
Sa cuisinière venait de prendre livraison d'une belle motte de beurre bien frais, fleurant bon la noisette, et l'avait placé avec une feuille de vigne dans un beurrier bien blanc, tout près de la tasse de chocolat, et tandis qu'elle déposait sur le coin de la table le prix de la motte de beurre, d'une douzaine d’œufs et d'un poulet bien gras, le curé beurrait silencieusement une large tranche de pain et félicitait la petite Mélie, la fille du fermier de l'Ormerond, de la bonne qualité des produits qu'elle lui apportait toutes les semaines.
Tout en mordant à belles dents dans sa tartine beurrée, bien imbibée de chocolat, le curé disait:
- Ma fille, ton beurre est tout simplement exquis! mais ce qui est vraiment admirable, ce sont les jolis dessins qu'on y voit dessus. C'est ratissé de main de maître. On dirait les allées du château de la Morinière.
Et comme la petite Mélie, toute fière, se rengorgeait, le curé reprit:
- Est-ce toi, par hasard, qui fais ces jolis dessins-là?
- Ben, m'sieu l'curé, d'aucunes foés c'est moé, d'aucunes foés c'est maman.
- Ah! Eh bien, dis-moi, ce n'est certainement pas avec un couteau, mais avec quoi donc faites-vous ce joli travail?
- Ah! c'est pas ben malaisé, allez, m'sieu l'curé, j'faisions ça avec nout'peigne...

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 13 mai 1906.

Présages et porte-bonheur.

Présages et porte-bonheur.

Que de superstitions encore dans notre beau pays de France! les unes sont ridicules, les autres tout simplement niaises. Et cependant que de jeunes filles y ajoutent foi! Nous parlerons ici des présages les plus connus dans le peuple.

Présages de mariage et de bonheur en ménage.

- La jeune fille qui place une fleur d'oranger sur la toilette d'une mariée, doit, elle aussi se marier dans l'année; de même si elle a dans son assiette la feuille de laurier qui a servie à assaisonner les mets, elle est certaine de se marier avant la fin de l'année. 
- Si elle perd une épingle à cheveux, son fiancé pense à elle; au contraire, si sa jarretière se détache, son fiancé l'oublie.
- La dix-septième année de la jeune fille commence-t-elle par un jour de pluie, il faut la marier le plus tard possible et éviter toujours que la cérémonie ait lieu la veille d'une grande fête. Le merle qui vient chanter sous vos fenêtres, vous prédit un mariage prochain et si le septième jour de votre mariage, il vous arrive un événement agréable, jusqu'à la fin de votre vie vous serez heureuse.

L'anneau de mariage.

- N'oubliez pas de replier légèrement l'annulaire gauche au moment où votre fiancé vous passera l'alliance au doigt; s'il l'enfonçait jusqu'au fond, il serait le maître et vous... l'esclave!
- La jeune mariée fera bien également de monter du pied droit les degrés de l'église et de porter les bas de noces d'une personne ayant été heureuse en ménage.
- Et s'il pleut ce jour-là, réjouissez-vous, cette pluie est signe d'argent, de prospérité pour vous. Si pendant le repas de noces, un épervier vient se percher sur votre toit, le présage est bon et votre mari aura du succès dans ses entreprises.

Le bonheur pour nos enfants.

- Une légende alsacienne très répandue veut qu'une cigogne se posant sur une maison annonce la venue d'un enfant. Voulons-nous porter bonheur au nouveau né, n'oublions pas de mettre sur sa tête pendant son baptême une couronne de fleurs.
- Ne nous réjouissons pas trop si ses cheveux sont abondants car cela présage un caractère mélancolique; au contraire, s'ils sont fins et rares, l'enfant sera gai et joyeux.
- S'il aime le chocolat ne le grondons pas. Cette gourmandise lui assure une longue vie.
- Les mains et les bras poilus annoncent chez les enfants, une très grande fortune; de même, une légère moustache ombrageant la bouche mignonne d'une femme lui promet la richesse.

Ce que nous dit la ménagère.

- Très souvent la ménagère croit à la bonne chance et à la mauvaise chance. Suivant jour après jour, tous les petits événements de l'année, elle attache une croyance surnaturelle à une foule de menus incidents, qui se succèdent dans son ménage.
- Pour elle, le vin répandu veut dire abondance et richesse; le sel renversé sur la nappe est un mauvais présage, cependant ce mauvais présage est immédiatement conjuré si nous avons soin de jeter une pincée au-dessus de notre épaule gauche.
- Un verre réduit en miettes, porte bonheur; une sonnette se faisant entendre sans que personne ne l'ait agitée est d'un terrible augure, de même que deux couteaux, deux épingles trouvées en croix.
- Au contraire, deux brins de paille en croix, portent bonheur. Si, prenant ces deux brins de paille, vous les fixez à l'aide d'une épingle au centre et les jetez à l'eau, et si la croix suit le courant sans être entraînée par le remous, c'est un signe excellent, un signe de réussite.
Les Russes, eux, croient aux présages. S'ils peuvent jeter à l'eau, sans être vus de personne, une épingle courbée, ils sont très contents, d'après eux, c'est un excellent présage.
Si vous éprouvez une démangeaison dans la paume de la main droite, ce sera un gain d'argent, si vous cassez une aiguille en faisant de la couture, c'est signe que votre robe ira bien.
Levez-vous du pied droit et entrez au bain dans le même pied si vous voulez le bonheur.
Craignez de renverser un seau d'eau, de taper la porte et de laisser glisser à terre votre savon en vous lavant les mains, autrement, vous pourriez avoir de terribles ennuis. Oubliez un drap ou une couverture en faisant le lit, présage une maladie; laisser brûler une bougie accidentellement, vous prédit que vous serez bientôt la victime d'un voleur.
Un éternuement le matin, avant le déjeuner, annonce un cadeau, éternuer le samedi soir, une fois la lumière éteinte, prédit l'arrivée d'un visiteur pour le lendemain.
Et si par mégarde, vous mettez un bas de soie à l'envers, réjouissez-vous, c'est bon signe.
En vous promenant, si vous trouvez sur la route un fer à cheval, c'est un présage de bonheur; ramassez-le une seconde fois et vous êtes assurés du bonheur. N'accepter le cadeau d'une épingle ou d'un couteau qu'en échange d'un sou, afin de ne pas couper l'amitié.
Ne négligez pas de ramasser l'épingle que vous rencontrez hors de chez vous; c'est un présage excellent, si vous négligez cet avis, la journée sera triste et orageuse; une éruption soudaine de flammes, provenant de tisons, précède l'arrivée d'un bonheur désespéré. Il faut avoir au 1er janvier, un habillement ou une partie de l'habillement neuf et l'on sera bien vêtu toute l'année. En Ecosse c'est à la Pentecôte qu'il faut être habillé de neuf.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 6 mai 1906.

Superstitions matrimoniales.

Superstitions matrimoniales.

Dans les pays orientaux, on jette du riz aux nouveaux mariés comme symbole de bénédictions abondantes.
- En Ecosse, le dernier jour de l'année passe pour porter bonheur. Par contre, un oiseau mourant dans sa cage ou criant sur la fenêtre le jour du mariage, un plat cassé par l'épousée, sont signes de malheur.
- En Grèce, ni le nouveau marié, ni sa femme ne doivent mettre le pied dans la maison avant que le père du marié leur ait fait un cadeau. Le fiancé, en quittant sa demeure pour se rendre à l'église, est légèrement aspergé d'eau. Le fiancé qui fait sa toilette de noce doit être rasé par un jeune homme ayant encore son père et sa mère, pendant qu'un groupe de jeunes gens et de jeunes filles chantent une chanson de circonstance. Celui qui se lève le premier après la bénédiction nuptiale sera le maître au logis.
- En Bretagne, si le femme veut commander dans son ménage, elle doit faire en sorte que l'anneau nuptial descende d'un seul coup le long de son doigt, sans s'arrêter à l'articulation.
- Le même effet est obtenu par la fiancée suédoise, si elle réussit à voir son promis le matin du mariage, avant qu'il ne l'ait vu; si elle tient son pied en avant de lui pendant la cérémonie; si elle s'assied la première après.
- Au moyen âge, un chat miaulant sur le passage du cortège était de bon augure, le hurlement d'un chien, tout le contraire. Un anneau tressé avec de la paille ou fait d'un clou de fer à cheval était passé au doigt de la fiancée comme porte-bonheur.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 6 mai 1906.

dimanche 23 septembre 2018

Aventures de ventriloques.

Aventures de ventriloques.


Parmi les ventriloques qui se sont illustrés dans ces derniers siècles, nous citerons d'abord Brabant, valet de chambre de François 1er; Barbara Jacobi, de Harlem, vers 1650; puis Saint-Gilles, épicier à Saint-Germain-en-Laye, vers 1765, et enfin Charles Comte, démonstrateur de physique amusante, au commencement du XIXe siècle. Il y eut même le théâtre Comte qui était fort couru.
Charles Comte* s'amusait lui-même à mystifier les gens. Il visitait un jour une église de campagne avec le curé et quelques notables, quand une voix, qui semblait sortir de sous les dalles, appela au secours. Il y avait tout justement une pierre tombale.
Le curé épouvanté fit appeler le fossoyeur, auquel il ordonna de soulever immédiatement la pierre; mais au moment où le brave homme se mettait à l'oeuvre, la voix renouvela son appel d'angoisse qui, cette fois, venait de la sacristie. On y courut. Pas de doute, c'était là  qu'était le malheureux ressuscité. Le fossoyeur attaqua vigoureusement les dalles, et quand il les eut soulevées, les cris les plus effroyables recommencèrent du côté de l'église.
Retour effaré de tout le groupe au premier endroit. La terreur du curé était à son comble. un éclat de rire que Comte ne put réprimer le trahit et faillit lui attirer un mauvais parti.
Plus près de nous, à l'ancien restaurant Brébant, voici la scène dont quelques invités furent témoins.
Un monsieur suivi d'un chien entre, choisit une table et s'y installe après avoir assis le chien sur une chaise, à côté de lui.
- Vous me donnerez d'abord deux œufs brouillés, dit le monsieur.
- Et à moi aussi, dit le chien.



Le garçon, stupéfait, n'en croit pas ses oreilles, et il ouvre des yeux énormes.
- Après ça, reprend le monsieur, vous me servirez un bifteck aux pommes.
- Et à moi aussi, ordonne le chien; mais pour moi, pas trop cuit, pas trop cuit, n'est-ce pas?
Effarement croissant du garçon.
Un dîneur, assis à la table voisine, caresse le chien et dit au maître, avec une profonde admiration:
- Vous avez dû avoir bien de la peine, monsieur, à apprendre à parler à ce chien: c'est prodigieux! S'il était à vendre, l'achèterai volontiers. j'en donnerais bien, ma foi, mille francs!
- Il n'est pas à vendre, répond froidement l'interpellé.
- Voyons, si je vous en offrais deux mille?
- Je ne le donnerais pas.
- Eh bien! tenez, c'est une fantaisie folle que je voudrais me passer. je vous en offre cinq mille francs.
A ces mots, le chien, que son maître avait encore rapproché de lui, s'écria:
- Tu sais, ne me vends pas! Si tu me vends, je me vengerai!...
- Et qu'est-ce que tu feras?
- Ce que je ferai?... Eh bien! Je ne parlerai plus.
- Vous le voyez, monsieur, conclut le ventriloque, il n'y a rien à faire avec cet animal-là!
Une dernière anecdote.
Au moment de l'Exposition universelle de 1889, un artiste excentrique, bien connu du public lyonnais était venu chercher fortune à Paris et était descendu dans un hôtel voisin de la gare Saint-Lazare. Dès les premiers jours de son arrivée, il plongea les domestiques dans la stupeur. On le voyait entrer seul dans sa chambre qui ne communiquait avec aucune autre et, au bout d'un instant, on l'entendait causer et se chamailler avec plusieurs personnes; parfois même la discussion dégénérait en querelle violente.
Un soir, le bruit d'une poursuite, d'une galopade effrénée appela l'attention du personnel de l'hôtel. On renversait les meubles dans la chambre de l'étrange voyageur, et une voix d'enfant appelait au secours:
- Il me tue! Au secours! Il me tue!
Très ému, le propriétaire de l'hôtel frappa à la porte de la chambre.
- Au secours! crie encore la voix enfantine, mais plus étouffée, comme si la victime avait été enfermée dans une armoire.
- Ouvrez ou je vais avertir le commissaire de police.
- Assassin! Assassin! poursuivait la voix.
Dix minutes après, le commissaire arrivait et, après avoir parlementé à travers la porte, se la faisait ouvrir sous la menace de la faire enfoncer. Suivi de deux agents, le magistrat fit irruption dans la chambre où le voyageur, pâle, les vêtements en désordre, avait l'air accablé.
- Au secours, criait la voix faible qui semblait venir d'une armoire.
- La clef de cette armoire, monsieur? dit le commissaire d'un ton impérieux.
Le voyageur la lui tendit d'une main tremblante.
Le commissaire ouvrit vivement l'armoire, aperçut un petit enfant couché sur des serviettes, le prit dans ses bras avec sollicitude et l'enfant s'écria, très calme:
- Ah! merci bien, monsieur le commissaire, mais comme c'est embêtant que je sois en carton!...
La victime était en effet, une victime de carton, et le ventriloque obtint la forte réclame qu'il avait qu'il avait préméditée.
Mais le commissaire est mort avant d'être consolé de sa méprise!

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 6 mai 1906.

* Nota de Célestin Mira: Il s'agit en fait de Louis Comte.

vendredi 21 septembre 2018

Hommes ou femmes?

Hommes ou femmes?

Un grave problème passionne en ce moment les habitants de New-York. A quel sexe appartiennent les anges? Telle est la question qui se discute avec âpreté dans tous les salons, ainsi que dans les journaux dont plusieurs ont engagé sur ce sujet une controverse acharnée.
Il est assez curieux de connaître le point de départ de l'affaire. Les Américains sont en train de faire construire une cathédrale, dédiée à Saint-Jean, laquelle sera naturellement le plus colossale du monde. Car, si en Amérique, on ne fait pas toujours beau, on fait toujours grand, les Américains s'en vantent.
Le sculpteur chargé de décorer de statues d'anges la façade de l'église, attribua à ces célestes créatures des traits féminins. Émoi et protestations indignées du Comité, comité d'hommes, s'entend, qui intime à l'artiste l'ordre d'avoir à remplacer ces anges par des anges masculins. Résistance acharnée du statuaire. Puis, enfin, compromis: le sculpteur est autorisé à ne pas modifier les traits des anges secondaires qui sont et resteront femmes, à condition qu'il s'engage à transformer en figures d'hommes les visages des anges supérieurs, ou archanges. Ces messieurs, comme on le voit, n'étant par sûrs de leur supériorité sur cette terre, tiennent à la réserver dans le ciel.
Pour consoler le beau sexe, quelques journalistes galants, et, peut-être célibataires, se sont empressés de déclarer qui si les anges n'étaient pas des femmes, les femmes n'en restaient pas moins des anges. allons, tant mieux!

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 6 mai 1906.

jeudi 20 septembre 2018

Mission militaire française à Téhéran.

Mission militaire française à Téhéran.


La mission militaire dont, il y a cinq mois, nous avons annoncé le départ, a fait son entrée à Téhéran le 15 novembre 1858. Nous recevons de notre correspondant, le capitaine Emile Duhousset, un croquis et une lettre dont nous extrayons le passage suivant:
"Je ne suis pas fâché d'avoir fait le trajet en caravane, ne fût-ce que pour ne pas le recommencer ainsi, car rien n'est plus monotone qu'un pareil voyage. Parti depuis le 5 août, nous n'arrivâmes à notre destination que le 15 novembre... Le temps nous a été très-favorable, mais nous avons subi des variations de température extraordinaires. Pendant la nuit, l'eau gelait sous nos tentes, souvent de 6 degrés, et le thermomètre montait à 25 ou 30 degrés à midi. Grâce aux précautions que nous avons prises, notre santé n'a pas souffert. J'ai pu, quant à moi, autour de nos trop nombreux gîtes d'étapes, faire 500 croquis de paysages, 90 costumes types ou intérieurs et 35 sujets d'animaux... Mon crayon m'a été fort utile pour me consoler de la monotonie de la route...
Nous entrâmes en Perse le mercredi 29 septembre, par Avadjk, et le 15 novembre seulement nous arrivions à Téhéran, puis nous avons dû rester quinze jours à Tauris..."



Nous pouvons donc facilement, grâce aux descriptions de M. Emile Duhousset, suivre les progrès de la mission française en Perse, et nous pensons qu'il sera intéressant pour nos lecteurs d'être tenu au courant d'une influence qui doit être profitable à la France. La mission a été présentée par M. le baron Pichon à Nassred-din-Chah, qui lui a fait un accueil très brillant. Sa Majesté s'est plu à rappeler la bonne entente et les profondes sympathies qui unissent son gouvernement et celui de la France.

L'Illustration, journal universel, 1er janvier 1859.

lundi 17 septembre 2018

Ceux de qui on parle.

Bjœnstjerne- Bjœrnson.

M. Bjœnstjerne- Bjœrnson est moins connu du public français que son compatriote Ibsen, et cela tient peut-être tout simplement à ce que son nom est difficile à écrire et presque impossible à prononcer. 
Pourtant M. Bjœnstjerne- Bjœrnson est un grand homme et, si vous en doutez, sachez que le prix Nobel pour la littérature, qui a été attribué jadis à notre grand plaintif Sully-Prudhomme, et qui récompensa dernièrement le bouillant Mistral, le prix Nobel qu'Ibsen n'a pas encore obtenu de ses concitoyens, a été décerné en 1903 à M. Bjœnstjerne- Bjœrnson.



Cet auteur est à la fois poète, romancier, dramaturge, journaliste et politicien, ou du moins il a rempli tour à tour chacun de ces emplois. Il faut dire qu'il est âgé de plus de 72 ans, qu'il est encore très robuste et que cette longue carrière a été bien remplie.
L'idée dominante qui l'a dirigé depuis l'âge où il étudiait les grands auteurs scandinaves à Christiana et à Copenhague, c'était le désir de voir son pays, la Norvège, devenir une république libre. Il se lança d'abord dans le journalisme, rédigea pendant 5 ans le Nors Folkeblad et devint le chef du parti républicain séparatiste de Norvège. Un jour il apprit que le roi Oscar II avait parlé de lui d'un ton de mépris; Bjœrnson n'hésita pas: il envoya ses témoins au roi. Bien entendu le roi ne les reçut pas et cette bravade valut à son auteur une condamnation à une année de prison pour crime de lèse-majesté.
M. Bjœnstjerne-Bjœrnson ne tenait pas à goûter à 47 ans, du régime pénitentiaire; il quitta son pays et séjourna successivement en Amérique, en Allemagne, en Autriche, en Italie, en France. Précédemment, en 1870, il avait manifesté des sentiments de sympathie pour notre pays et avait fait ouvrir une souscription en Norvège pour nos blessés et nos prisonniers.
Rentré depuis lors chez ses concitoyens, il a écrit deux volumes de vers, des romans et des nombreux drames. Les choses de théâtre lui étaient depuis longtemps familières. il avait pris la direction du théâtre de Bergen en 1857 jusqu'en 1859 et, de 1865 à 1867 celle d'une scène de Christiana. Ses œuvres, pleines de pensées généreuses et profondes lui ont acquis une notoriété universelle. Lui-même n'a pas cessé de se tenir au courant du mouvement littéraire et social des nations d'Europe et particulièrement de la France, et il n'a pas craint à diverses reprises, d'exprimer sans ménagement son opinion sur certains événements politiques de ces dernières années.
Malgré son talent et sa renommée, M. Bjœnstjerne-Bjœrnson n'aime pas les honneurs; il a refusé, il y a un an, une décoration que lui avait offerte le gouvernement danois.
Après être resté longtemps brouillé avec Ibsen pour des raisons politiques, il s'est complètement réconcilié avec son célèbre confrère.
Pas de décoration. Point d'envie. C'est donc bien loin la Norvège?

                                                                                                                         Jean-Louis.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 6 mai 1906.

samedi 15 septembre 2018

La profession révélée par le jeu.

La profession révélée par le jeu.

Ordy avait imaginé une classification morale des jeux, d'après laquelle chaque individu pouvait choisir celui qui convenait le mieux à son caractère ou ses habitudes; il destinait par exemple;

La bataille aux journalistes.
La boule aux ahuris.
Les dominos aux coureurs de bals masqués.
L'écarté aux préfets destitués.
Les échecs aux chefs de parti.
Le jeu d'oie aux habitués de la Bourse.
La main chaude aux chevaliers du lustre.
Le mariage aux bonnes gens.
La mouche aux mécontents.
La bête aux gens d'esprit;
Le tonneau aux biberons.
Le lansquenet aux fils de famille.
Le baccara aux Grecs.
etc., etc.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 29 avril 1906.

lundi 10 septembre 2018

Regardez les oreilles.

Regardez les oreilles.

L'oreille plate et anguleuse dénote un mauvais caractère et une tendance à la cruauté; l'oreille petite et délicate, des goûts raffinés. Les personnes douées pour la musique ont souvent des oreilles larges et proéminentes, contrairement à l'opinion vulgaire qui assimile à cette forme d'oreille un tempérament brutal et sensuel. Presque tous les grands philosophes et les hommes d'Etat célèbres avaient de grandes oreilles, dirigées obliquement.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 22 avril 1906.

Concert

Concert.





- Qu'est-ce que vous pensez, Marquise, de ce concert?
- Je trouve, mon cher Baron, que la surdité n'est pas  
le plus grand des malheurs.


Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 22 avril 1906.

samedi 8 septembre 2018

Ceux de qui on parle.

Le ménage Curie.

Les ménages d'ouvriers sont fort nombreux; ceux d'artistes sont aussi très répandus, mais il n'y a peut être qu'un ménage de chimistes. Réjouissons-nous: il est français. Seul M. Piot* le voit peut-être d'un mauvais œil, parce qu'il est stérile: patience, c'est lorsqu'on s'y attendra le moins qu'on verra surgir un petit Curie, et ce ne sera pas la préparation dont les savants époux seront le moins fiers.
Pour l'instant, toute leur attention est absorbée par l'étude d'un corps qu'ils ont découvert et qui fit beaucoup de bruit, sans que personne, parmi le public, sût pourquoi: le radium. Cette découverte valut au ménage Curie le pris Nobel: 50.000 francs, la médaille Davy*, décernée par la Société Royale de Londres, et une autre somme de 60.000 francs provenant du prix Osiris*. 




Le bon sens populaire de bâtir tout de suite ce raisonnement: il faut que le radium rende beaucoup de services pour qu'on récompense si généreusement M. et Mme Curie. Ce bon sens se trompait, comme toujours. La radium ne rend aucun service, et c'est fort heureux, parce qu'il est à peu près impossible de s'en procurer et que la pauvre humanité a bien assez de tourments sans y ajouter celui de la recherche du radium. On a bien prétendu qu'il apporterait la guérison de la plupart des maladies, mais tout le monde a pu remarquer qu'à chaque découverte, il se trouve des médecins, probablement plus sincères que les autres, pour s'écrier: "Enfin! on va peut-être avoir un bon remède!"
Le radium est, paraît-il, très répandu dans le monde, mais à dose infime; on ne parvient à en cueillir une pincée qu'en traitant par des procédés très compliqués et très longs des tombereaux de résidus de pechblend, minerai d'uranium utilisé par les verreries d'Iéna. Une tonne de pechblend fournit un décigramme de sel de radium, qui revient à 3.000 francs. En réunissant tout le sel de radium qui se trouve dans les laboratoires français et étrangers, on n'en aurait pas cinq grammes. On juge avec quel soin, Mme Curie, à qui, je suppose, incombe cette tâche, doit ranger chaque jour le précieux produit dans son armoire à glace. Par bonheur, la nature, qui est parfois si étourdie, a eu l'à-propos de donner au radium le propriété d'être absolument inaltérable: il envoie des rayons capables d'impressionner des plaques photographiques même au travers d'objets opaques, et cela indéfiniment, sans perdre de poids ni changer d'aspect. C'est surtout cette propriété extraordinaire qui a ému les savants et qui provoque encore les recherches des époux Curie: on n'avait rien vu de pareil depuis le tonneau des Danaïdes et les cinq sous du Juif-Errant.
Mais pour être chimiste on n'en est pas moins homme. Comment se comportent M. et Mme Curie dans l'intimité? Arrivent-ils à oublier leurs travaux?. J'ai voulu satisfaire sur ce point la curiosité de nos lecteurs et suis allé frapper un soir à la porte des savants. Mme Curie achevait de confectionner une bobine d'induction en enroulant un fil couvert de gutta-percha. "Tu fais une drôle de bobine, ma femme, " dit M. Curie. Elle me prit le bras et, me montrant un vase de grès: "Voyez la jolie cornue que mon mari m'a rapportée!" Le potage étant servi, je me retirai, non sans avoir entendu M. Curie s'écrier: "Sapristi! On a oublié le chlorure de sodium dans la soupe!"

                                                                                                                                 Jean-Louis.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 22 avril 1906.

Nota de Célestin Mira:


* Edme Piot fut sénateur de la Côte d'Or de 1897 à 1909. D'une famille très pauvre, il ne put aller à l'école et devint casseur de cailloux sur les routes, puis terrassier itinérant.


Edme Piot.

Il devint par la suite entrepreneur de travaux publics et fut à la tête d'une des plus grosses entreprises de travaux spécialisée dans les chemins de fer de France. Devenu sénateur et préoccupé par la baisse de la natalité en France, il fit adopter une loi allégeant les charges des familles nombreuses.



* La médaille Davy est une récompense pour des travaux scientifiques exceptionnels dans le domaine de la chimie, décernée par la Royal Society.

Médaille Davy.


* Le pris Osiris est un prix triennal  décerné sur proposition des cinq académies et destiné à récompenser des découvertes remarquables dans les domaines des sciences, des arts, des lettres et de l'industrie.

vendredi 7 septembre 2018

La mort d'un brave.

La mort d'un brave.


Il y a quelques semaines, quand je vous annonçait la mise à la retraite du sergent Hoff, je ne me doutais pas que le brave homme fut si près de sa dernière heure. On l'a conduit l'autre jour au Père-Lachaise, dans le caveau de la Ville où il restera jusqu'à ce que soit édifiée la sépulture monumentale qu'un vote du Conseil municipal de Paris vient de lui attribuer*.
Plâtrier de son état, Hoff était né en Alsace, dans le canton de Marmoutier, près de Saverne. Pris par la conscription en 1856, il réengagea et venait de passer sergent quand la guerre franco-allemande éclata. Il était en garnison à Belle-Isle. Vers le milieu du mois d'août, une lettre lui apprit que son père, vieillard de 75 ans, avait été fusillé par les Prussiens en essayant de défendre son foyer. Chose curieuse, Hoff, quoique soldat, n'avait jamais fait la guerre jusqu'alors. C'était un homme très doux, très pacifique, presque un sentimental. La mort de son père changea brusquement ses dispositions: la guerre devint pour lui une question personnelle, un moyen d'assouvir sa vengeance.
Incorporé au 7e de marche, il fut rejeté sur Paris avec les troupes de Vinoy. L'investissement n'était pas encore complet. Le 7e de marche était posté en avant de Vincennes, mais n'occupait pas Nogent. Pendant la nuit, raconte M. Louis Lande, les éclaireurs prussiens poussaient des reconnaissances jusque dans le village, et, quand ils passaient au galop, à la clarté de la lune, on voyait leurs ombres rapides se profiler sur les murs. 
Impatient d'en venir aux mains, Hoff s'adresse à ses chefs; à grand'peine il obtient l'autorisation, réunit une quinzaine d'hommes résolus, part à la tombée de la nuit et, tournant le village, va s'embusquer dans le fossé le long de la Marne, en face des premières maisons de Bry. L’œil aux aguets, le fusil armé, on attendit quatre grandes heures.
Tout à coup, de Petit-Bry, sur le chemin de halage, par la rue qui, de la mairie, descend vers la rivière, débouche un détachement de cavaliers; ils arrivaient en nombre, trois cents pour le moins, fumant sans défiance et causant entre eux; les cigares des officiers brillaient dans la nuit. C'était le moment. Au signal donné, les quinze fusils s'abaissent et font un feu de peloton. Surpris dans cet étroit espace entre le fleuve et les murs des enclos voisins, les Allemands ne peuvent ni avancer ni reculer; les chevaux éperdus se cabrent; les cavaliers tombent; l'escadron se débande. Mais un gros de fantassins ennemis, attirés par les coups de feu, essaie de tourner la position des Français: Hoff donne l'ordre de la retraite; lui-même quitte la partie le dernier. Le lendemain, comme d'habitude, quand le jour parut, les Prussiens avaient soigneusement enlevé leurs morts et leurs blessés; mais une cinquantaine de chevaux jonchaient encore le terrain.
Tel fut le début de Hoff dans la guerre d'embuscade et, dès lors, il ne se passa pas de nuit où tantôt seul, tantôt avec ses hommes, il n'exécutât quelque coup de main audacieux. Il était devenu la terreur des Prussiens qui avaient mis sa tête à prix. Mais Hoff n'avait garde de se laisser prendre. Il apportait le plus grand soin à combiner ses expéditions. Toujours le premier au feu d'ailleurs, il exposait mille fois sa vie avant d'exposer celle de ses camarades. M. Louis Lande nous le peint partant seul à la brune, le fusil sur le dos, un revolver au côté, la sabre nu placé dans sa ceinture. Le long des haies, par les sillons, au creux des fossés, il se glissait, rampait sur les mains, à plat ventre, fouillant des yeux les ténèbres, s'arrêtant au moindre bruit, puis reprenant sa marche. De temps en temps, il collait l'oreille contre terre et écoutait. Un arbre, une branche cassée, une pierre, des traces de pas sur l'herbe, tout lui était bon, tout lui servait d'indice ou de point de repère.
Il s'approchait ainsi des lignes ennemies et observait à loisir. Parfois il était entendu. - Werda? Qui vive? criait la sentinelle. Alors Hoff bondissait de sa cachette, tombait sabre en main sur l'Allemand surpris. Il risquait gros à ce jeu. La sentinelle pouvait donner l'alarme; Hoff, en ce cas,  n'avait que le temps de se rejeter dans la nuit. Les balles sifflaient à ses oreilles. Une d'elles lui enleva un morceau de mollet: Hoff ne se fit panser que deux jours après, tant il avait hâte, sa reconnaissance terminée, de rejoindre ses hommes, Klein, Lecoy, Huguet, Chanroy, Barbaix, etc., une quinzaine au total, et de repartir avec eux dans la direction du Four-à-Chaux, de Chennevières ou de tel autre point de la ligne d'investissement qu'il venait de reconnaître. 
Au nombre des compatriotes de Hoff se trouvait un volontaire de dix-huit ans, enfant par le visage et la stature, mais superbe de patriotisme et d'ardeur. Hoff l'avait baptisé familièrement le P'tit. On ne le connaissait pas dans la bande sous un autre nom. On savait seulement qu'il était Alsacien. Une nuit, dans une expédition près de Neuilly-sur-Marne, le P'tit disparut. Hoff, bouleversé, voulait déjà revenir sur ses pas pour chercher l'enfant quand celui-ci vint tomber à ses pieds: une balle lui avait ouvert le ventre, ses intestins coulaient. Il expliqua qu'il avait passé devant une compagnie de lignards français qui étaient de grand'garde sur la route. Il courait pour rejoindre Hoff. Le vent l'avait sans doute empêché d'entendre les sommations de l'homme du poste, et celui-ci avait tiré à bout portant. Hoff, d'ordinaire si calme fut pris d'une colère terrible. Tout à coup, raconte M. J. Salières, un des compagnons du sergent, aujourd'hui directeur du Populaire de Nantes, on le voit s'élancer vers le détachement français.
- Qu'on m'amène le misérable qui tire sur mes hommes! commande-t-il, et que à dix mètres, moi-même, je le fusille!
Un capitaine se détache du groupe, et, malgré la différence des grades, salue respectueusement Hoff, dont la bravoure était légendaire dans toute l'armée. Puis d'une voix attristée mais ferme:
- Sergent, déclare-t-il, la sentinelle a fait son devoir; je l'ai entendu pousser le halte-là et le qui vive! réglementaires. La peine de mort ne peut être prononcée. Mieux que cela: celui qui a fait feu n'aura pas de prison...
L'officier continua gravement:
- Les Prussiens sont à quelques pas. Faut-il se laisser surprendre? Notre devoir est de veiller, nous veillons.
- Vous avez raison, mon capitaine, dit Hoff, dont la colère tomba aussitôt.
Mais l'émotion avait été trop forte: une crise de sanglots le secoua convulsivement et, pour la première fois de sa vie peut-être, on le vit pleurer à chaudes larmes. Lorsqu'il fut redevenu maître de lui-même, il se tourna vers ses hommes et leur dit à voix basse:
- Pardonnez-moi, vous savez combien j'aimais le P'tit. Je ne vous demande qu'une chose, c'est de ne révéler à personne ce qui s'est passé, surtout aux journalistes. Je ferai moi-même mon rapport au général et le prierai de ne rien communiquer à la presse. J'ai mes raisons pour cela.
Ces raisons qu'il tenait cachées, M. Salières les a connues plus tard. Le P'tit était du même village que Hoff. Ses parents le lui avaient confié, et Hoff ne voulait pas qu'au chagrin de le perdre se joignit pour eux l'amertume d'apprendre qu'il avait été tué par une balle française. N'est-il pas vrai que ce sentiment, d'une exquise délicatesse, achève de peindre l'excellent cœur, le loyal soldat que fut Hoff?
La France, du moins, a fait à ce brave des funérailles dignes de lui.

Les Veillées des chaumières, journal illustré paraissant le mercredi et le samedi, 18 juin 1902.


Nota de Célestin Mira:

* Tombeau du sergent Ignace Hoff:


Tombeau du sergent Hoff ,
par Auguste Batholdi (1904) au Père-Lachaise.


Statue du sergent Hoff à Brie-sur-Marne.