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mardi 18 août 2026

Colonies agricoles de l'Algérie.







L'opinion publique a suivi avec trop d'intérêt le compte rendu publié à plusieurs reprises par la presse des tentatives de colonisations agricoles en Algérie, pour que l'Illustration ne s'empresse pas d'accueillir les notes et dessins qui viennent de lui être communiqués par M. Edouard Lullin, de Genève, sur le développement des colonies suisses qu'une grande compagnie genevoise a entrepris d'établir dans le Sétif; à ces documents nous avons cru pouvoir joindre, comme complément indispensable, quelques croquis sur la colonie fondée, en 1848, à Montenotte, dans le Chelif, croquis recueilli par M. Job, jeune artiste qui a exploré le sol algérien, et qui a surtout étudié avec soin le côté pittoresque des demeures, des physionomies et des habitudes de nos nouveaux colons sur la terre d'Afrique.


Colonie de Montenotte (Job).



Maison de colon à Montenotte (Job).





L'entreprise genevoise, qui est pour la France un pas important fait dans la grande œuvre de la colonisation algérienne à laquelle le gouvernement français a donné un élan particulier, est pour la Suisse un asile ouvert à ceux de ses enfants qui ne trouvent plus dans leur patrie les ressources dont ils ont besoin. Les regards se sont donc bien vite dirigés vers ce plateau de Sétif, fort peu connu auparavant, et fréquenté seulement par ceux qu'y appelait quelque intérêt particulier; bientôt la petite ville qui en forme le centre a vu se presser dans ses murs, avec les colons qu'y envoyait la compagnie d'émigration, un certain nombre de voyageurs qui venaient visiter le pays dans le but de rapporter des notions exactes sur ce nouveau noyau de colonisation, ou bien d'en apprécier les ressources pour y fonder eux-mêmes plus tard des établissements.
A côté des richesses agricole qui ne demandent qu'un travail intelligent pour se produire en abondance, ce pays offre au touriste plus d'un attrait, et une excursion au plateau de Sétif réserve, soit pas des beautés que présente sa nature dans plusieurs parties de la route à parcourir, soit par l'originalité des mœurs au milieu desquelles on est appelé à vivre, de nombreuses jouissances à celui que ne rebutent pas les voyages lointains.
Si l'Afrique française ne présente pas les aspects grandioses que l'on admire dans les Alpes ou dans les Pyrénées, elle peut cependant, dans plusieurs contrées, et principalement aux environs de Philippeville, de Constantine et de Bougie, montrer telles montagnes, telles rives de fleuve, telles profondeurs de forêts ou tel entassement de rochers de nature à forcer l'admiration. Il n'est pas jusqu'à la campagne de Sétif même qui, bien que complètement privée d'arbres, d'arbustes et d'autres éléments de végétation qu'on pourrait croire indispensables à la beauté du paysage, n'offre cependant au simple voyageur un attrait particulier qui l'attache à cette contrée et qui lui fait parcourir, avec un plaisir dont il ne se rend pas bien compte, un pays d'une apparence si monotone. Quant à l'artiste, il peut y étudier les formes belles et gracieuses, tout à la fois des ondulations de terrain, les teintes chaudes et harmonieuses qui les colorent, et jouir enfin de cette indispensable poésie que présente une vaste contrée où l'œil et l'esprit se promènent librement jusqu'aux horizons les plus lointains, arrêtés tout au plus, soit par quelques ruines romaines assises sur les collines pour attester qu'une nation puissante a su jadis exploiter cette riche nature, soit par une tente arabe qui ramène l'imagination des fastes du peuple géant aux mœurs pastorales des enfant d'Ismaël.
Nous n'avons pas l'intention de parler ici de la fertilité reconnue du plateau de Sétif, ni des excellentes conditions climatiques qui résultent de son élévation considérable au-dessus de la mer; notre rôle plus modeste se bornera à donner quelques vues de Sétif et de ses environs; Quoique bien insuffisantes à rendre des paysages dont la couleur est l'élément dominant, nos gravures feront du moins connaître la position et l'aspect de Sétif, en montrant:
La principale place de la ville; 
La vue de Sétif, prise de la ferme d'El-Bèz, appartenant à la compagnie genevoise;
La chaine des montagnes de Bou-Thaleb, situées à 50 km de Sétif, et dont les forêts de cèdres séparent le plateau sétifien du désert de Bouçada;
Et une fontaine d'origine romaine, restaurée, qui, grâce à sa position ombragée, à sa proximité de Sétif et à l'établissement culinaire qui y a été construit, est devenue le but de la promenade des citadins.



Mosquée et bureau arabe à Sétif (Dullin).




Sétif, vue du village d'Aïd-Arnat (Dullin).





Aïn-Sfia et chaîne du Bou-Thaleb (Dullin)





Hôtellerie et télégraphe de la fontaine romaine (Dullin).




La compagnie genevoise qui s'était engagée envers le gouvernement français à construire et à peupler dix villages dans un délai de dix années, à partir du 26 avril 1853, a si bien rempli jusqu'à présent ses obligations qu'elle aura complété au printemps de 1855 le peuplement de 5 centres de population. Le premier, Aïn-Arnat, a été établi l'année dernière; il est en pleine voie de prospérité: les travaux de maçonnerie ont dû être achevés dans les quatre autres à la fin de septembre dernier. La compagnie aura donc accompli en moins de deux ans la moitié de son œuvre.


Plan, coupe et élévation d'une maison de colon à Aït-Arnat.



Les maisons du village d'Aït-Arnat, comme celles des quatre autres villages en construction, se composent chacune, comme on peut le voir sur le plan, de trois pièces; elles sont habitées par une population de 400 personnes. chaque colon, en outre de son lot urbain, a reçu quatre pièces de terre, c'est à dire un jardin de 20 ares, une prairie de 1 hectare 80 ares, , un champ de première qualité de 6 hectares, et un champ de deuxième qualité de 12 hectares. Une milice de 80 hommes, instituée par le gouverneur général, et dont les chefs ont été nommés par l'administration, s'exerce régulièrement au tir à la carabine et au fusil.
Un magasin de comestibles et d'épiceries, une boucherie, quelques métiers de tisserands, une fabrication de cigare et de beurre, ont été établis dans le village, dont les colons se sont en outre réunis pour former une bergerie commune; les femmes filent, tricotent, et s'occupent, en général, des ouvrages de leur sexe. 



Transport des grains en Algérie (Job).



Plusieurs bœufs à l'engrais, vaches, chevaux, mulets, ânes, moutons et chèvres sont déjà en la possession des colons, bien que ceux-ci n'aient eu à présent pour les nourrir que la provision de foin que la compagnie avait faite dans cette prévision; ce bétail s'accroîtra dès le moment où la récolte des foins permettra de le nourrir.
Sur les 1000 hectares qui ont été affectés au territoire du village, les colons ont mis en culture:
450 hectares en blé et orge,
100 hectares en blé à la méthode européenne; 
3 hectares en plantes potagères,
Et ils ont plantés 200 quintaux de pommes de terre.
Quant aux arbres, les colons ont déjà plantés 30 000 boutures de peupliers et de saules, environ 26 000 pourettes de mûriers et 500 arbres fruitiers; enfin, ils ont entouré leurs maisons de quelques ceps de vigne, qu'ils espèrent devoir être la source de beaux et bons vignobles.
De son côté, la compagnie a élevé la ferme d'El Bèz sur la concession de 800 hectares qui lui est faite pour chaque village construit et peuplé, concession qui est le seul bénéfice qu'elle en retire, puisqu'elle doit vendre au prix de revient les maisons destinées aux colons. Cette ferme, composée seulement, quant à présent, d'une grande cuisine, de quatre chambres à coucher, d'une écurie fermée pour quinze têtes de bétail, d'une remise à claire voie et d'un magasin, et dont la construction devra être prochainement accrue d'autres bâtiments, est desservie, en dehors du personnel administratif, par un personnel agricole composé d'un maître valet, de deux femmes chargées du ménage, d'un domestique pour le bétail, de trois chefs ouvriers, de quatre domestiques de campagne et d'un certain nombre de journaliers, dont l'alimentation consiste en trois repas en viande chaque jour; chacun des ouvriers reçoit en outre, pour sa boisson, un litre de bière  par jour cinq fois par semaine, et un litre de vin le jeudi et le dimanche; cette nourriture, saine et abondante, ne donne lieu qu'à une dépense de 1 fr. 20 c. par jour et par tête; dépense compensée par la bonne santé du personnel et son vigoureux travail, qui est, en moyenne, de 10h par chaque journée.


Repas de colons (Job).




Le temps qui a manqué à la Compagnie, ne lui a permis de mettre en valeur qu'une faible partie des 800 hectares qu'elle a consacré à la culture de la pomme de terre, du coton de Malte, des betteraves, carottes, colzas, maïs, des plantes potagères, du millet, du chanvre, des foins artificiels, comme aussi à faire des essais de garance, tabac et cotons de différentes qualités; elle a aussi fait des plantation de mûriers, cèdres, ormeaux, frênes, peupliers, saules, noyers et arbres fruitiers, enfin des travaux exécutés avec intelligence amènent à la fontaine de la ferme une quantité d'eau suffisante.
Ce court résumé des travaux des colons suisses et de l'administration genevoise est de nature à rassurer sur l'avenir de cette entreprise et de toutes les tentatives analogues; il fera disparaître ainsi toutes les préventions qui ont trop longtemps existé contre l'Algérie.

L'Illustration, Journal universel, 21 octobre 1854.

lundi 22 février 2021

 Notre seconde France, l'Algérie.


L'attention ne cesse de se porter sur l'Algérie, mais combien de nos lecteurs possèdent des notions exactes et claires de cette France africaine, sur cette nouvelle France dont le port le plus important, Alger, est plus rapproché de la France que Toulon ne l'est de Brest? Qui sait les ressources, les richesses de cette colonie, reine de la Méditerranée? Comment y devient-on colon? Et comment peut-on voyager dans ce pays de rêve, qui a toute la magie de l'Orient?
La grande Exposition coloniale qui s'ouvrira à une date prochaine à Alger et qui resserrera encore plus les liens entre l'Algérie et la métropole donne à toutes ces questions une actualité pratique que ne devait pas négliger notre Almanach, source de renseignements universels.


Situation.

Plus grande que la France, d'une superficie de 66 millions d'hectares, avec un littoral de 1000 kilomètres, l'Algérie a pour limites au nord la Méditerranée, à l'ouest le Maroc, à l'est la Tunisie, et au sud le désert. On peut la diviser en trois régions bien distinctes:
- 1° Le Tell, la partie la plus verte, la plus cultivable, la plus fertile, qui s'étend de la mer dans l'intérieur des terres sur une profondeur de 150 kilomètres.
- 2° Les Hauts-Plateaux, faisant suite au Tell, contrées de pâturages immenses et de vastes plaines couvertes d'alfa. C'est le pays du mouton.
- 3° Le Sahara ou désert, parsemé d'oasis nombreuses d'une extraordinaire et merveilleuse végétation, où domine le palmier-dattier.
L'Algérie est arrosée par de nombreux cours d'eau; mais aucune de ses rivières n'est navigable.
Une chaîne de montagne, l'Atlas, la traverse dans toute sa largeur.

Population.

Elle est aujourd'hui de 4 394 019 individus se répartissant ainsi par nationalités:

Français d'origine ou naturalisés... 346 870
Israélites indigènes... 53 103
Sujets français musulmans (Arabe, Kabyles et M'zabites)... 3 736 908
Espagnols... 157 560
Italiens... 35 539
Maltais... 12 815
Autres nationalités... 31 224

Climat.

Très sain, il varie suivant la configuration et l'altitude du sol. Sur le littoral, la température dépasse rarement 32° en été, et ne descend jamais en dessous de zéro en hiver. Les chaleurs d'été sont plus fortes dans les plaines mais moins humides. A Miliana, Médéa, Sétif, fort-National, etc. la température se rapproche de celle du centre de la France. Dans le Sud, les écarts du thermomètre sont plus sensibles: les jours y sont chauds; les nuits fraîches, même froides

Production du sol.

Les principales productions de l'Algérie sont les céréales, la vigne, le tabac, l'alfa, les huiles, l'olivier, les dattes, les oranges, les mandarines, les bananes, et autres fruits savoureux des pays chauds, les plantes légumineuses etc.
La culture de céréales s'étend sur près de 3 000 000 d'hectares produisant plus de 22 000 000 de quintaux de blé, orge et avoine.
La superficie des plantations de vigne est de 155 000 hectares donnant plus de 5 000 000 d'hectolitres de vin.
De nombreux moulins produisent 150 000 hectolitres d'huile d'olive.
Les forêts de l'Algérie occupent plus de 3 000 000 d'hectares, dont 455 000 de chênes-liège donnant annuellement 160 000 quintaux de liège.
Près de 100 000 000  de quintaux d'alfa sont récoltés chaque année. La plus grande partie est emportée en Angleterre pour servir à la fabrication du papier.
La colonie possède plus de 13 000 000 de têtes de bétail. Dans ce nombre figurent les chevaux et mulets pour 350 000, les bœufs pour plus de 1 000 000 et les moutons pour près de 8 000 000 sur lesquels 1 000 000 sont importés chaque année en France, représentant 20 000 000 de francs.

Mines.

L'Algérie possède de nombreuses mines de fer, de cuivre, de zinc, de plomb, d'antimoine, etc. dont plusieurs sont en exploitation; des carrières de marbres et d'onyx et 173 sources thermales ou minérales dont quelques-unes ont donné lieu à la création d'importants établissements.
Ajoutons à ces richesses la récente découverte de grands gisements de phosphates de chaux exploités par quatre Sociétés qui extraient annuellement près de 300 000 tonnes du précieux engrais.

Industrie.

Faute de houille qu'on ne désespère cependant pas de découvrir un jour, l'industrie ne peut encore prendre dans la colonie le développement que comporterait le traitement sur place des matières premières, telles que les minerais, les phosphates et l'alfa.
Parmi les industries qui ont pris un grand essor, il faut citer la minoterie, la distillerie des essences, la tannerie, la poterie, la fabrication des tabacs, des allumettes, des tapis, des chaux hydrauliques, du ciment et du plâtre.

Commerce.

Le commerce entre l'Algérie, la France et l'Etranger (entrées et sorties), qui ne s'élevait au début de la conquête qu'à 5 000 000 de francs, atteint aujourd'hui la somme de 666 263 000 fr.

Importations de France: .......  260 422 fr.
            _            de l'Etranger:....  59 426 fr.
                                                       ________
                                                       319 848 fr.

Exportations de France: ....... 279675 fr.
             _            de l'Etranger:... 66 740 fr.
                                                     ________
                                                    346 415 fr.

La part de la France dans cet important mouvement est de 81 p. 100 à l'exportation et autant à l'importation, dont 70 p. 100 est effectué sous pavillon français.


Comment on devient colon.

Pour faire un bon colon, il faut tout d'abord avoir de la santé, du courage, l'amour du travail et des aptitudes agricoles; un petit capital est également nécessaire pour l'installation de la famille et la mise en valeur du sol.
Une somme de 6 000 francs au minimum est jugée nécessaire pour la location et l'exploitation d'une ferme. Voici le détail des dépenses que nécessite cette installation:

Location annuelle..................................   800 fr.
4 bœufs de labour..................................   600 fr.
4 vaches et 15 taurillons de 40 francs...   900 fr.
1 cheval..................................................   150 fr.
Basse-cour.............................................     50 fr.
Instruments agricoles: charrette, 250 fr.
harnais, 80 fr.; herse, 40 fr.; charrue,
40 fr.; divers, 40 fr.: ensemble.............    500 fr.
Semences..............................................     250 fr.
Paille.....................................................     150 fr.
Dépenses pour la nourriture et l'entre-
tien de la famille pendant un an............1 200 fr.
Imprévu et réserve.................................1 400 fr.
                                                                      _______
                                           Total                   6 000 fr.

Les concessions.

Le calcul n'est plus le même s'il s'agit d'une concession gratuite obtenue de l'Etat.
Dans ce cas les dépenses doivent être établies de la façon suivante:

Construction d'une maison
(2 pièces de 3m sur 3 m)..................... 1 000 fr.
Hangar-étable en bois et tuile 
au début..............................................     600 fr.
2 vaches et 8 taurillons de 40 francs...   900 fr.
Un attelage de boeufs en état de faire
un bon travail.......................................   300 fr.
Basse-cour.............................................     50 fr.
Instruments agricoles: charrette, 250 fr.
harnais, 80 fr.; herse, 40 fr.; charrue,
40 fr.; divers, 40 fr.: ensemble.............   500 fr.
Semences..............................................    250 fr.
Paille.....................................................    100 fr.
Dépenses pour la nourriture et l'entre-
tien de la famille pendant un an............1 200 fr.
Imprévu et réserve.................................1 540 fr.
                                                                     ________
                    Total                                         6 000 fr.

Le Gouvernement général de l'Algérie met gratuitement à la dispositions des agriculteurs français des lots de terrains de 30 à 40 hectares situés dans des villages créés et munis par ses soins des services publiques indispensables (mairie, école, église, bureau de poste, lavoir, abreuvoir, etc.)
Condition pour obtenir une concession gratuite: être Français, de bonne vie et mœurs, marié, cultivateur de profession et posséder une somme liquide de  5 à 6 000 francs. Ce petit capital est reconnu nécessaire comme on vient de le voir pour mettre la concession en valeur et permettre d'attendre les premières récoltes.
Les concessionnaires sont transportés en Algérie à demi-tarif par les chemins de fer, et gratuitement pour la traversée.
Des concessions plus étendues, dites lot de ferme, sont également données à titre gratuit par le gouvernement général à ceux qui possèdent un capital proportionné à l'importance du lot.
La demande de concession (sur papier timbré) doit être adressée au Gouverneur général, à Alger, et être accompagné d'un extrait de casier judiciaire, d'un extrait du rôle des contributions et d'un certificat du conservateur des hypothèques dans le cas où le demandeur posséderait des propriétés.
Les jeunes gens établis en Algérie ne sont astreints qu'à une année de service militaire, qu'ils effectuent dans la colonie.
Le Gouvernement général de l'Algérie a institué à Paris un Service de renseignements généraux et de la colonisation, actuellement installé au Palais-Royal, 34, galerie d'Orléans, chargé de fournir aux intéressés, sur simple demande verbale ou écrite, tous les renseignements relatifs à la colonisation libre ou officielle, au commerce et à l'industrie. Ce service publie un Bulletin hebdomadaire.
Si le colon se montre réservé au début dans le choix des cultures, afin de ne pas sacrifier son petit capital en pure perte, s'il s'adonne d'abord à la culture des céréales et des fourrages, à l'élevage du bétail et ne se hasarde qu'avec beaucoup de circonspection dans la culture de la vigne et dans l'acquisition de coûteux instruments aratoires; s'il est travailleur, économe, il a de grandes chances de réussite, surtout s'il est à proximité d'un centre.
Il n'est pas une ville, pas un centre de colonisation qui ne soit relié aujourd'hui aux ports d'embarquement par des routes ou des chemins de fer.
Les principaux ports sont Alger, Oran, Bône, Philippeville, Mostaganem et Bougie desservis par de nombreux paquebots faisant des services réguliers entre la France et l'Etranger.


Le réseau ferré est exploité par 6 compagnies et son étendue est de 2 905 kilomètres qui va prochainement être complétée. La colonie est, en outre, sillonnée par 10 routes nationales formant une longueur de 2 917 kilomètres et par des routes et chemins carrossables comprenant un développement de 27 000 kilomètres.
Les principaux débouchés de l'Algérie sont, indépendamment de la France, qui reçoit de sa colonie des céréales, du vin, du bétail, des fruits et des légumes, des acides, du crin végétal, de l'alfa, des peaux des phosphates, des lièges, etc., 
-l'Angleterre, qui exporte une grande quantité de minerai de fer, de l'alfa, des phosphates et des écorces à tan;
-l'Espagne qui reçoit de l'alfa, des phosphates, des meubles et ouvrages en bois; 
-l'Italie, qui est tributaire de la colonie pour le phosphate, le crin végétal.

Almanach Hachette, petite encyclopédie populaire de la vie pratique, 1902.

mercredi 13 janvier 2016

Colonies pénales.

Colonies pénales.


Parmi un grand nombre de faits curieux dont abonde l'histoire des colonies pénales de l'Angleterre, et qu'a recueillis M. Michaux dans sa remarquable étude sur la question des peines, on en distingue deux qui éclairent d'un jour assez vif les causes du succès de la colonisation australienne.
Le première population, débarquée en 1788, ne se composaient que de criminels entièrement à la charge de l'Etat; les éléments les plus impurs y dominaient sans autre frein qu'une petite force armée. Bientôt, sous l'influence moralisante du travail agricole, en présence d'une nature féconde qui promettait de beaux fruits, avec l'espoir d'une libération plus prompte ou de la possession d'un coin de terre, il se fit naturellement un partage entre les incorrigibles gangrenés jusqu'à la moelle, et les repentants jaloux de racheter leur passé. Une multitude de nuances s'interposait entre ces extrêmes; mais, dans la balance, le plateau des bons finit par l'emporter de beaucoup.
Cela n'eût point suffit, cependant, si le gouverneur Phillip ne se fût attaché, dès les premiers temps, à former un noyau de colons libres, d'abord en s'adressant au personnel des navires de transport, puis en attirant d'Angleterre des recrues, qu'il favorisa par des concessions de terrain et par la location de la main-d'oeuvre des déportés. Ce fut là le nœud de la colonisation et la maîtresse clef du succès.
L'état moral s'améliora singulièrement. Le noyau honnête déborda sur la population criminelle d'origine, et celle-ci s'épura par l'exemple. Moins de quinze ans après l'arrivée du premier convoi, le quart du revenu de la colonie était consacré à l'instruction publique, et une maison de refuge était créée pour soixante orphelines!  C'était des signes frappants d'une régénération générale.
En 1806, arriva un nouveau gouverneur, précédé par la réputation d'une sévérité inflexible. Ce fut une erreur du ministère anglais. Des conflits s'élevèrent; les résistances et les répressions s'accentuèrent; une issue fatale semblait inévitable, lorsqu'un matin, sans bruit, sans lutte, le gouverneur se trouva prisonnier dans son hôtel, où il fut tenu enfermé jusqu'à ce qu'une occasion s'offrit de s'embarquer pour l'Angleterre!
Cette révolte mesurée, quoique très-décisive, n'est-elle pas surprenante de la part de tels hommes, dont on aurait plutôt attendu des excès de vengeance? Bannis de leur patrie pour avoir méconnu les lois d'une société normale, ils se bornent à y renvoyer le chef qui se montre inhabile à gouverner une société exceptionnelle engagée dans les épreuves de l'expiation. C'est en quelque sorte de la déportation renversée, et comme une réponse, non sans malice, aux partisans d'une répression à outrance.
Ce premier fait appartient à la colonie australienne; le second est de l'autorité métropolitaine, et mit en relief la sagacité du colonel Macquerie, le nouveau gouverneur dont le nom vivra longtemps dans la mémoire des Australiens.
"Son début fut hardi. Un libéré, signalé pour sa bonne conduite, fut pourvu d'un office de magistrature. Cette audace était profondément habile, dit M. Michaux; on y reconnait à la fois un grand sentiment de philosophie et un grand sens pratique. La rédemption du péché originel était toute entière dans cette sorte d'antithèse: l'homme jugé devenant juge."
On peut tirer, rien que dans ces deux faits, un enseignement sérieux: c'est, en premier lieu, que le ministère anglais, après avoir fait son choix avec maturité, laisse une grande latitude au gouverneur; que ce chef laisse à son tour une grande latitude à l'initiative et à l'activité personnelle des colons; qu'enfin les colons, étant déjà, par la nature de leur race, disposés à agir de leur propre mouvement, ils puisent dans la conduite du gouverneur à leur égard de nouveaux motifs pour se gouverner eux-mêmes en hommes sensés.

Le Magasin pittoresque, février 1875.

dimanche 13 septembre 2015

Guyane Française.

Colonisation des bords de la Mana.


En 1819, la Restauration, qui n'avait pas encore fait la conquête d'Alger, cherchait, dans certaines parties du continent américain, des lieux où elle pût opérer l'écoulement de la population surabondante du royaume; de celle qui se trouvait privée de travail par l'emploi des machines, et de celle, plus nombreuse et plus remuante, qui se multiplie au sein des vices et de l'oisiveté des grandes villes.
Les rives de la Mana parurent propres à offrir à des familles pauvres une existence qui leur était refusé en France. Des explorateurs furent chargés de reconnaître le pays, à la distance de 5 à 6 lieues des abords de cette rivière, et de tâcher de découvrir, sur les terres hautes, , entre Maroni et le Sinamary, un site que son étendue, sa fertilité et ses moyens de communications avec la mer rendaient susceptible de devenir une colonie fondée et cultivée par des Européens.
Construire quelques logements, entreprendre quelques cultures, et choisir dans l'escorte un nombre d'hommes suffisant pour le premier essai, telles furent les instructions données aux explorateurs. Leur rapport fut favorable au projet d'établissement. La Mana, navigable pour de grands bâtiments jusqu'à 4 lieues de son embouchure, peut être remontée par des caboteurs jusqu'à 7 ou 8 lieues, et jusqu'à 30 par des barques plates et des pirogues. Les rivières qui débouchent dans la Mana sont, jusqu'à une assez grande distance de leur confluent, presque toutes navigables ou susceptibles de le devenir, sans exiger de grands travaux. Terme moyen, la température était alors de 22 degrés de Réaumur dans les parties basses, et seulement de 20 degrés dans les parties supérieures du pays. Les arbres de différentes espèces dont se composent les immenses forêts de ces contrées sont pour la plupart propres aux constructions navales. On ne rencontre sans ces lieux ni animaux ni reptiles dangereux. Les tribus d'Indiens, éparses sur le terrain exploré, sont fort peu nombreuses et d'un caractère inoffensif; et les nègres, échappés de Surinam pour s'établir sur le Maroni ne sont pas beaucoup plus redoutables que les indiens. Les terres parurent propres à la production de toutes les plantes tropicales; et, quant au climat, les explorateurs n'en éprouvèrent aucune influence fâcheuse, malgré l'abondance des pluies, les privations de toute espèce et les fatigues qu'ils avaient éprouvées pendant les cinquante jours que leur exploration avait duré.
Cependant les résultats n'ont point justifié les espérances que le rapport avait fait concevoir. En 1820 et 1821, des agriculteurs chinois, tirés de Manille, et quelques familles de Settlers des Etats-Unis furent transportés à la Guyane; mais, quoique leur subsistance ait été assurée  pour une année, que l'on eût mis à leur disposition des maisons, des bœufs de labourage, des instruments aratoires, des terres excellentes, et que toute les précautions nécessaires à la conservation de leur santé eussent été prises, au bout d'un an, il ne restait plus, des vingt individus composant les sept familles américaines, qu'une femme et quatre enfants: on les fit partir pour Boston. Quant aux vingt-sept Chinois et aux cinq Malais sur lesquels on avait compté pour jeter les fondements d'une colonie, après avoir inutilement tout tenté pendant quatorze mois pour vaincre leur paresse, il fallut les faire venir à Cayenne où on les attacha au jardin du roi.
Une nouvelle expédition composée d'ouvriers militaires, de sapeurs, d'orphelins et d'orphelines, au nombre de cent soixante quatre, fut envoyé à la Mana et installée au mois de juillet 1823. La caserne assez grande pour contenir deux à trois cent personnes, avait été préparé pour les recevoir. Mais les orphelines s'abandonnèrent à la paresse et au libertinage, les ouvriers s'adonnèrent à l'ivrognerie. Pour réprimer le désordre, la présence d'un détachement de gendarmerie devint nécessaire, et il fallut tirer des habitations domaniales des esclaves pour remplacer les ouvriers.
Vers la fin de 1823, trois agriculteurs alsaciens, et au mois de décembre 1824, trois familles du Jura, composées de vingt-sept personnes, arrivèrent à la Mana, sous la conduite d'agents du gouvernement. Chaque famille reçu en partage une maison pourvue des meubles nécessaires et des principaux ustensiles de ménage, des outils, des instruments aratoires. une cinquantaine de têtes de gros et de menu bétail, des jardins, des terres défrichées et plantées en riz, en maïs, en manioc, et deux mille bananiers prêts à donner leurs fruits, leur furent en outre concédés, et de vastes savanes furent mises en commun. Les premiers travaux eurent une pleine réussite; mais ce succès ne se soutint pas: dès la seconde année, des chaleurs excessives détruisirent la moitié de la récolte. Le découragement gagna les cultivateurs; des trois familles une seule continua à s'adonner au travail des champs, les deux autres, pour ne pas mourir de faim, se livrèrent à la chasse et à la pêche. Dans les premiers mois de 1828, les trois familles, presque également réduites à l'état le plus misérable, demandèrent à revenir en France, et il fallut en ramener les restes.
La dernière expédition pour la Mana a été conçue et exécutée par une femme. Madame Javouhey, supérieure générale de la Congrégation  des sœurs de Saint-Joseph-de-Cluny, qui, depuis quelques années, fournissent aux Colonies des sœurs hospitalières et institutrices, soumit, en 1827, au ministère de la marine, un plan de colonisation dans cette partie de la Guyane française. Le but était de fonder des établissements où un grand nombre d'orphelins des deux sexes devaient être élevés dans le goût du travail, et se créer, par l'exploitation du sol, un avenir qui affranchit la métropole du fardeau qu'ils lui imposaient. Tout devait être en commun, l'esprit d'association étant la base de l'établissement. Des cultivateurs s'engageaient, moyennant un salaire convenu, outre la nourriture, l'entretien et le logement, à travailler pendant trois ans; et si, au bout de ce temps, ils voulaient se fixer dans la colonie, la communauté s'obligeait a les doter d'une étendue de terre suffisante pour assurer leur avenir et celui de leur famille. Quinze hectares de terres défrichées, des constructions en bois au port de la Nouvelle-Angoulème et au bourg de Cormoran, les frais de trousseau, de déplacement, de voyage et d'installation des émigrants, les dépenses de leur entretien, de leur nourriture et de leurs traitements en cas de maladie pendant les deux premières années de leur séjour, tels furent les avantages assurés aux quatre-vingt six personnes qui s'embarquèrent à Brest et arrivèrent à la Mana vers la fin août 1828, sous la conduite de madame Javouhey. Tout dans le régime intérieur de cette association fut placé sous l'entière dépendance de la supérieure; il fut interdit par le gouvernement à l'administration locale de s'immiscer dans les affaires et la police de la colonie naissante.
La culture des vivres et l'éducation des bestiaux devinrent l'objet des premiers soins de madame Javouhey. Ces cultures furent productives, et les bestiaux se multiplièrent assez promptement pour engager cette dame à demander l'envoi de cinquante-deux nouvelles sœurs et de deux cents orphelins de l'un et l'autre sexe, de l'âge de trente à quarante ans. D'années en années, les envois devaient continuer d'avoir lieu jusqu'à ce qui y eût assez d'orphelins pour peupler quatre villages de mille habitants chacun.
Mais le gouvernement jugea prudent d'attendre que le temps eût justifié et réalisé les espérances que les premiers succès avaient fait naître. Dès le principe de l'établissement, madame Javouhey fut obligée de renvoyer neuf colons cultivateurs qui lui avaient donné des sujets de mécontentement. Lorsque le terme des engagements des autres fut arrivé, tous, à l'exception de trois, se détachèrent de la communauté; le plus grand nombre est revenu en France. Cinq ou six, au plus, se sont établis à leur compte au port de la Nouvelle-Angoulème ou dans d'autres parties de la Guyane.
Madame Javouhey ne recevait plus, depuis la fin d'août 1830, aucune subvention du gouvernement français, et il ne lui restait plus que trente-deux personnes de couleur blanche. Elle leur adjoignit trente-noirs esclaves qu'elle acheta. A la fin de 1832, le nombre des carrés défrichés et réservés à la culture des plantes alimentaires était de quarante-deux, et la nourriture de la petite colonie se trouvait assurée pour une année. Mais si les revenus de l'établissement étaient suffisants pour subvenir à tous les besoins des colons, déjà la colonie fondait ses ressources sur une industrie étrangère à l'agriculture. Les laboureurs du jura avaient été obligés pour vivre de se faire chasseurs et pêcheurs; les esclaves de madame Javouhey ont été en partie occupés à l'exploitation des bois de charpente et de menuiserie: cette dame vendait aux commerçants de Cayenne et de la Martinique des madriers et des planches d'acajou. Déjà elle préférait cette branche d'industrie, même à l'éducation des bestiaux; et son établissement, d'agricole qu'il devait être, devenait commercial et industriel.
Ce n'est plus aujourd'hui qu'une entreprise particulière, et le gouvernement renonce aux essais de la colonisation dans la Guyane par des travailleurs européens; car il est démontré que deux cents noirs peuvent, dans le même espace de temps, faire autant de travail que six cents blancs; où ceux-ci perdent quinze individus sur six cents, les nègres n'en perdent que deux. Les terres hautes, qui sont les plus saines, ne sont pas longtemps fertiles, et les terres d'alluvions, qui seules sont fécondes, produisent des myriades d'insectes dont la piqûre est insupportable aux Européens.

Le Magasin universel, juillet 1837.

mardi 21 octobre 2014

Anecdote.

Anecdote.

C'était en 1848. La nouvelle de la révolution venait de frapper de stupeur tous les fonctionnaires de l'une de nos possessions d'Afrique. Les peureux au grand émoi des plus hardis, évoquaient en tressaillant les horreurs de 93.
Les conversations lugubres comme les romans d'Anne Radcliffe, allaient bon train lorsqu'on remit à un des plus trembleurs, pour en prendre copie, une dépêche du ministre de la marine, adressée au gouverneur. Elle commençait ainsi:
"Citoyen gouverneur, je vous envoie par le navire de commerce le Y... et pour en faire immédiatement usage, une machine  à étouffer les colons..."
"Horreur! je vous l'avez bien dit," murmura l'employé.
Et il se trouva mal. Les autres se contentèrent de pâlir.
Ce n'était pas si terrible pourtant. Une simple erreur de copiste avait causé cette émotion. Il s'agissait de vers à soie et le ministre envoyait une machine à étouffer les cocons.

Journal pour tous, 23 janvier 1865.

lundi 22 septembre 2014

De l'esclavage des nègres.

De l'esclavage des nègres.


La discussion soulevée récemment dans la chambre sur l'état de nos colonies et sur l'émancipation des noirs a confirmé les bruits répandus depuis long-temps sur les tourmens qu'endurent trop souvent les esclaves. En attendant que nous examinions avec nos lecteurs cette grande question, voici quelques-uns des faits qui ont été, à cette occasion, cités à la tribune.
"Un négociant de New-York en voyage à la Nouvelle-Orléans, fut rendre visite à la femme d'un de ses correspondans, propriétaire d'esclaves. Ils avaient un enfant qu'il trouva assis sur un tapis; pour amuser cet enfant, on fit venir un petit esclave du même âge. Ce dernier essaya de prendre à l'enfant blanc un morceau de gâteau. Pour le punir d'un acte aussi naturel, la mère blanche prit une corde de laiton, elle en frappa l'enfant noir dans la figure jusqu'à ce que le sang jaillit en abondance. Alors elle appela la mère esclave, lui disant d'emmener l'enfant, afin qu'elle ne fût pas fatiguée par ses cris. Le négociant, incapable de réprimer son indignation, lui fit des reproches auxquels on répondit en le priant de quitter la maison. Le lendemain, le mari, ayant rencontré le négociant, essaya d'excuser sa femme, en disant que telle était l'usage dans le pays."
"Des esclaves s'enfuyaient de l'une de nos colonies dans un canot qu'ils avaient enlevé, et emportaient avec eux une somme d'argent soustraite à leur maître. On les arrête en mer. L'un d'eux, Elysée, jeune noir, âgé de seize ans, s'était caché pendant quelque temps dans un asile où l'avaient reçu et nourri sa mère mulâtresse et une autre femme de la même couleur. Elysée et ses complices sont pendus et étranglés? Sa mère et l'autre mulâtresse sont forcées d'assister à ce supplice. La seconde est fouettée, marquée au fer rouge qui imprime sur son dos les trois lettres G, A, L, et envoyée aux galères pour y travailler à perpétuité avec les forçats; la première, par faveur insigne, est seulement jetée aux fers. On la trouva moins coupable que sa complice: le fugitif qu'elle avait osé cacher et nourrir était son fils."



"La veuve d'un colon est convaincue de s'être livrée habituellement aux plus atroces cruautés contre ses esclaves, et en dernier lieu d'avoir grièvement blessé une négresse d'un coup de couteau. Dans le premier moment on la condamne à vingt ans de bannissement; puis, quand la première impression est passée, on revient sur cette décision, et son exil est réduit à trois ans seulement."
"Un colon de Guadeloupe avait mis à mort son esclave, au moyen de la torture. On ne le punit que de dix ans de réclusion, tandis qu'en France, pour un pareil attentat, il eût été passible d'une peine bien plus grave."

Le Magasin Universel, 1834-1835.

lundi 25 novembre 2013

Maisons d'Haussonviller.

Maisons d'Haussonviller, village d'Alsaciens-Lorrains en Algérie.

La Société de protection des Alsaciens-Lorrains, présidée par le comte d'Haussonville, qui s'est consacré de tout cœur à cette oeuvre patriotique et sainte, avait fait établir dans le parc du Trocadéro, lors de l'exposition de 1878, trois types de maisons rurales. Ce sont les types adoptés dans les villages qu'elle a commencé à créer en Algérie pour les émigrants de nos anciennes provinces françaises de l'est.





Notre gravure donne le type moyen, la maison à trois pièces, ayant coûté 3.464 francs. En ôtant le demi-étage, on a le type le plus petit, celui de la maison basse à deux pièces, cuisine et chambre, du prix de 2.579 francs. En complétant ce demi-étage, on a la maison d'un étage revenant à 4.188 francs. On pourra transformer le type à deux pièces en type à trois ou quatre. Un appentis, le même pour les trois types, adossé au mur de derrière, abrite les bœufs et le fourrage; il a 3 mètres sur 4 m 20 dans oeuvre et coûte 255 francs. Un petit grenier est aménagé sous les toits; une cave, dont la trappe est dans la chambre à coucher, règne sur toute l'étendue de la maison. Le rez-de-chaussée est élevé de trois marches au dessus du sol naturel, ce qui rend l'habitation plus saine et a permis de donner plus d'élévation à la cave (1 m 90) sans occasionner trop de frais pour le creusement. La porte d'entrée ouvre dans la cuisine, où se trouve l'escalier de l'étage supérieur, et qui est percée d'une fenêtre donnant sur le jardin. La chambre du rez-de-chaussée a vue par un petit œil de bœuf sur les animaux logés dans l'appentis. Chaque maison présente une façade de 8 m, 80 sur une profondeur de 5 mètres pour le petit type et de 7 m, 50 pour le grand. Toutes sont bâties en pierre, carrelées et plafonnées; l'intérieur est blanchi à la chaux.
C'est bien conçu. Il y a commodités, convenances et surveillance facile. C'est bon marché, mais un peu exigu; suffisant toutefois pour une famille pendant les premières années d'exploitation.
La concession des terres attribuées à chaque famille a d'abord été  de 26 à 27 hectares dont un en vigne et 30 ares de jardin. Ces terres appartiennent en toute propriété aux colons sous certaines conditions de remboursement et de continuité de résidence. La Société s'était réservé à l'origine  de donner par la suite aux familles nombreuses et laborieuses un supplément de terrain; elle a été conduite à le faire plus tôt qu'elle ne le prévoyait, pour permettre de faire reposer les champs, moins fertiles qu'on ne les avait supposés; elle a donc porté à 30, 35 et même 50 hectares pour quelques familles.
Le village est à 82 kilomètres à l'est d'Alger, dans la province de ce nom, à l'embranchement de la route d'Alger à Dellys et de celle d'Alger à Tizi-Ouzou et Fort-National; les voitures publiques y circulent journellement. Le pays est salubre, les eaux sont abondantes et de bonne qualité.
Le gouvernement de l'Algérie a pris à sa charge: rues, conduites d'eau, fontaines, lavoirs, abreuvoirs; construction de mairie, d'église, d'écoles et du presbytère; délimitation du territoire, lotissement des terres selon les instructions de la Société de protection. A celle-ci restent les avances à faire pour les dépenses suivantes: construction de maisons, choix et transport des familles, achats des animaux et des instruments de culture, semences, mobilier, enfin entretien et nourriture des émigrants jusqu'à la première récolte. Elle compte que le remboursement pourra s'effectuer sur une période de six à huit ans à partir de la fondation. Le prix des maisons devait d'abord être compris dans ce remboursement; mais, depuis, elle s'est décidée à en faire don aux familles qu'elle juge définitivement fixées.
C'est du mois de juin 1873 au mois de novembre suivant  que le village a été créé, aménagé, peuplé, sur un emplacement où rien n'existait. Il a reçu dans cet intervalle de temps 40 familles composées de 170 personnes.
En avril 1878, la Société a fait connaître qu'un second village, celui de Boukhalfa, commencé par M. Dollfus, ancien maire de Mulhouse, non loin du premier, dans la province d'Alger et sur la même route de Dellys, avait été achevé et peuplé comme celui que nous venons de décrire et qui s'appelait d'abord Azib-Zamoun. Ce nom arabe a été remplacé depuis par celui d'Haussonviller. C'était justice, et l'hommage était dû bien légitimement. Ces deux créations récentes étaient composées au moment de l'Exposition universelle, de 90 maisons où la Société avait installé 90 familles, dont 66 étaient définitivement acclimatées et fixées sur le sol africain. Les dépenses de toutes natures, celles indiquées plus haut et celles qui en avaient été la suite obligée, s'élevaient à 750.000 francs.
Si l'on veut bien se figurer les difficultés de l'entreprise, les embarras de détail, les soucis, les oublis, les mécomptes, les exigences, les disparités de caractères, les réclamations, les prétentions, qui fourmillent dans toute colonisation et surtout dans une création si prompte faite en bloc, pour laquelle il a fallu transporter par terre, par mer, et encore par terre, d'une contrée septentrionale de la France sous le climat brûlant de l'Algérie, une population de vieillards, d'enfants, de femmes, d'adultes, dont un grand nombre étaient dénués d'habits, de vivres et d'argent, on reconnaîtra que le succès a demandé, chez les fondateurs, des miracles d'énergie et de prudence, de bienveillance et de fermeté, d'activité ardente et de labeur patient.
Le choix des emplacements de village a été fait par MM. d'Haussonville et Guynemer dans un voyage expressément accompli pour cet objet; les constructions sont dues à MM. Billiard et Dérotrie, des ponts et chaussées; les éléments d'installation ont été préparés à Alger par M. Pierre Lacroix, agent de la Société dans cette ville; les achats agricoles ont été opérés par M. Darru, professeur d'agriculture, et M. Delamotte, vétérinaire militaire; les gouverneurs Gueydon et Chanzy, le commandant Riff, les membres du comité d'Alger; tous, directeurs, administrateurs, ingénieurs, chefs et agents, ont rivalisé de zèle, de courage et d'entrain.
Un troisième village, le camp du Maréchal, placé à l'entrée de la Kabylie, sur la même route de Dellys, est en voie de formation. C'est une nouvelle dépense de trois cent mille francs, qui réclame une nouvelle intervention du public.
Si jamais contribution volontaire a dû soutenir une société méritante, c'est certes celle-ci. La colonisation algérienne par les émigrés de l'Alsace-Lorraine est une oeuvre à portée double. Philanthropique pour nos malheureux compatriotes, dont elle adoucit les pertes et calme les souffrances morales, elle est encore éminemment patriotique, et sert merveilleusement les intérêts de la patrie en activant la colonisation de l'Algérie.

Magasin pittoresque, 1879.