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mardi 31 janvier 2017

Déshabillé 1888.

Déshabillé 1888.




1 Déshabillé élégant (dos)            2 Toilette de maison style directoire        3 Déshabillé élégant (devant)



Gravures extraites de la Revue de la mode.



1 et 3 Déshabillé élégant.

Corsage et dos en pékin pompadour à revers soie bleue unie; tout le devant est en dentelle blanche, avec grand col rabattu, avec deux traverses bleues sur la taille. Derrière, la robe princesse est froncée à la taille; haute ceinture de soie bleue qui va nouer court devant à gauche.

2 Élégante toilette de maison.

style Directoire. Redingote en drap hussard encadrée de broderie d'or, ainsi que les demi-manches et poignets; le devant du corsage brodé de même; cette redingote s'ouvre sur un devant tablier en velours loutre avec bande bleue brodée en bas. Le haut du corsage, les revers, le milieu de la manche et la ceinture sont en velours loutre.

Le petit Moniteur illustré, 23 décembre 1888.

Le monde des prisons.

Le monde des prisons.


Un des hommes les plus marquants du parti socialiste, M. Emile Gautier, a été condamné, en 1882, à cinq ans d'emprisonnement pour délit politique. Grâcié en 1885, il a vécu trente-cinq mois en prison, ce qui lui a permis de connaître de visu et par une expérience personnelle ce qui se passe dans ce monde des prisons, si inconnu, malgré les innombrables écrits dont il a été l'objet.
Comme le fait très justement remarquer M. Emile Gautier, dans les notes très curieuses qu'il vient de publier dans les Archives de l'anthropologie criminelle et des sciences pénales, sous ce titre: le Monde des prisons, notes d'un témoin, pour connaître à fond le monde des prisons, ce monde à part qui a son histoire, ses traditions, ses mœurs, ses coutumes, ses conceptions, ses besoins, sa morale, sa vanité, ses héros, ses gloires, son langage, sa littérature, même son art et sa poésie, il faut y avoir vécu, non pas comme spectateur ou metteur en oeuvre, mais comme patient; il faut avoir été prisonnier. Ce n'est qu'à cette condition qu'on peut avoir pénétré ce qu'on pourrait appeler l'âme de ce monde spécial.
Un des caractères les plus distinctifs de ce monde, c'est le sentiment profond où sont ceux qui le constituent de l'abîme infranchissable qui les sépare de la société. Ils se considèrent comme d'une autre race que le commun des mortels, d'une race vouée à l'ostracisme et à la déconsidération, et il en résulte ceci, que presque tous se drapent orgueilleusement dans leur dégradation. Il n'est pas rare de voir des détenus qui, pour se faire valoir auprès des camarades, pour augmenter leur prestige, imaginent de véritables romans à la manière noire, dans lesquels ils s'attribuent le rôle principal, c'est à dire le plus odieux, et se vantent, devant un cercle pétrifié d'admiration, de forfaits qu'ils n'ont jamais songé à commettre.
A ce sujet, M. Emile Gautier rapporte que,  pendant les quatre-vingt trois semaines qu'il a passé dans les prisons de Paris, tant à Sainte-Pélagie qu'à la Santé, il était frappé du respect que lui témoignait le troupeau du "droit commun"; il s'imaginait que ces misérables, conservant encore dans leur déchéance un certain sens moral, savaient distinguer entre un condamné politique et un condamné pour vol, faux, attentat à la pudeur, etc. C'était une erreur. Le respect témoigné à M. Gautier provenait de ce qu'il était celui  qui "jouissait" de la plus forte condamnation.
En effet, dans toutes les prisons de la Seine, il ne se subit pas, en dehors des condamnés politiques, de peine d'une durée supérieure à un an, une condamnation de plus d'un an mène directement son homme à "la centrale". Or, l'écrivain socialiste avait cinq ans. Il était le doyen, le "meg"; il portait une auréole, d'autant plus importante qu'aux cinq années de prison s'ajoutaient dix années de "trique" (surveillance de la haute police). Les détenus, quand ils sont entre eux, apportent une coquetterie cynique à se vanter de leurs exploits réels ou imaginaires; mais, au contraire, avec les autorités, avec les gens dont ils ont peur ou besoin, ils se donnent pour des petits saints et ne cessent de protester de leur innocence. Tous, à les en croire, même ceux qui posent, au dortoir, à l'atelier ou "sur la cour", pour des malfaiteurs endurcis et relaps, auraient été victime d'erreurs judiciaires. L'hypocrisie, d'une part, et la vanité professionnelle, de l'autre, se disputent ces âmes troubles.
Une des curiosités du monde des prisons, ce sont les inscriptions dont sont recouvertes les murailles et les boiseries, inscriptions patiemment gravées à la pointe d'une aiguille ou d'un éclat de vitre. Il faut avoir lu, dit M. Gautier, ces devises panachées de sentimentalisme et d'obscénité, ces chansons bizarres en argot, parfois d'une inspiration douce, mélancolique et tendre, ces expansions, candides à force de cynisme, de la fierté professionnelle, ces déclarations d'amour inavouables et ces hymnes dithyrambiques à l'adresse des "illustration" de l'endroit, pour se faire une idée de ce qu'il fermente d'amour-propre malsain et de passions anormales au fond de ces géhennes: il y aurait dans cette épigraphie pénitentiaire un trésor de documents psychologiques à recueillir.
En effet, les murs des postes de police, des préaux, des cellules, des chauffoirs, des corridors, sans parler des parois des "paniers à salade" jouent, pour les détenus le rôle protéiforme de théâtre, de tribune, de journal, de bureau de poste et d'agences de renseignements. C'est par leur intermédiaire que ceux-ci échangent les nouvelles du dehors, qu'ils s'encouragent mutuellement au crime, qu'ils réchauffent leur haines collectives contre la société et qu'ils lèguent aux "amis" le soin de les venger de leur dénonciations. "Mort aux révélateurs" est une des inscriptions les plus fréquentes.
Les murailles ne sont point, d'ailleurs, le seul moyen qu'aient les détenus de correspondre entre eux. Outre la complicité assez ordinaire des prévôts, des contremaîtres libres, des gardiens, les détenus un peu "débrouillards" n'ont que l'embarras du choix entre une douzaine de procédés classiques: il y a , d'abord, la ficelle, tendue par le poids d'une boule de mie de pain et qu'on parvient, après quelques tâtonnements, à lancer, en dehors, d'une fenêtre à l'autre, en se tenant suspendu aux grilles à la force du poignet et qui sert à établir un système de va-et-vient très commode. Il y a les livres de la bibliothèque, qui circulent de mains en mains, chargés de cryptogrammes, il y a les tuyaux d'eau et les conduits d'air chaud qui constituent d'excellents porte-voix. Il y a surtout les water closets qui, lorsqu'on ne craint pas de se fourrer la tête dans la lunette, peuvent parfaitement jouer le rôle d'un téléphone. Dans les prisons de Paris, c'est un usage courant.
Un autre mode de communication entre détenus est celui qui a lieu en tambourinant sur la muraille, soit avec le poing, soit avec le dos d'une cuiller, ou avec un talon de sabot, etc... Un coup veut dire a, deux b, et ainsi de suite. Ce procédé est lent, mais en prison le temps ne compte pas. D'ailleurs, avec un peu d'exercice, on arrive à une précision et une rapidité incroyables, sans parler des perfectionnements que l'on peut apporter à cette méthode. Ainsi on arrive à traduire des phrases entières par des signaux auditifs conventionnels qui dispensent de décomposer les mots lettre à lettre: "j'ai pu de la sorte, rapporte M. Gautier, à la prison de Saint-Paul à Lyon, tailler avec mes voisins d'interminables bavettes sur les sujets les plus compliqués et les plus abstrus." Il n'est même pas besoin que les cellules soient contiguës pour que les prisonniers puissent user de ce mode de communication. Au moyen des murs des corridors, ils causent à quarante et cinquante mètres de distance.
On ne saurait imaginer à quel point la claustration développe l'esprit de ruse et d'ingéniosité. Ainsi il est interdit aux détenus de garder en poche la moindre somme d'argent. A leur entrée dans la prison ils sont soigneusement fouillés et toutes les valeurs dont on les trouve nantis sont déposées au greffe. Il en est de même pour les gratifications et salaires provenant de leur travail. Eh bien, on ne se doute pas des sommes considérables qui circulent à l'intérieur des prisons. Certains détenus arrivent, pour se procurer de l'argent "liquide" à réaliser de véritables miracles. M. Gautier a connu des prisonniers qui étaient détenteurs de 100 à 200 francs en or. Quelques possèdent des billets de banque, jusqu'à concurrence de 1.000 à 2.000 francs. Le plus difficile n'est pas tant d'entrer de l'argent que de le sortir quand on quitte la prison, car on ne lève pas un écrou sans procéder à la plus minutieuse perquisition. 
Quant au tabac, sous toutes ses formes, dont l'usage est interdit, sous les peines les plus sévères, dans toutes les prisons autre que les prisons de la Seine, il n'y a que les imbéciles et les décavés qui s'en passent. Le marché du "perlot" est toujours abondamment fourni, en dépit du prix exorbitant (2,50 fr. à 3 fr. le paquet de cinquante centimes) que nécessitent les difficultés et les périls de la contrebande. Quant aux journaux, même les détenus tenus au secret le plus rigoureux peuvent souvent s'en procurer.
Et dire que tant d'intelligence, de patience, de force, de volonté sont uniquement mises au service du mal et perdues pour la société! Quel dommage qu'on ne puisse les utiliser pour le bien public!

Le petit Moniteur illustré, 23 décembre 1888.

samedi 28 janvier 2017

Le tirage au sort.

Le tirage au sort.

On ne s'occupe que du soldat... nous avons voulu montrer aujourd'hui comment on le devient; car excepté les intéressés, bien peu de gens se rendent compte de la manière dont s'opère le tirage au sort dans la grande salle de l'Hôtel de Ville, la célèbre salle Saint-Jean, qui, de tout temps, même avant l'incendie du vieux monument, a eu cette destination.
Qu'on regarde plutôt le dessin de M. Chelmonski et l'on verra comment se fait le tirage au sort, car il est d'une exactitude scrupuleuse.



Cela dure près de trois semaines, car les arrondissements de Paris sont appelés les uns après les autres et il y en a de fort populeux. Au jour fixé pour chacun d'eux, les jeunes gens endimanchés, le sourire sur les lèvres, accompagnés la plupart du temps d'un membre de leur famille, viennent se ranger sur des banquettes devant l'estrade solennelle que nous représentons; on appelle chaque série, qui doit procéder au tirage, puis, nominativement, chaque conscrit. Celui-ci monte sur l'estrade, passe sous la jauge, enfin va puiser dans le sac à malice... qui est remué à chaque fois par un fonctionnaire ah hoc.
Le gendarme, debout, veille à la correction de l'opération. On dirait, par son attitude, qu'il préside. Cependant, il y a là le bureau dont le Président représente l'autorité préfectorale. Le maire de l'arrondissement ou son adjoint, en écharpe, se tient dans un fauteuil près de l'urne pour tirer le nom des absents.
Et les petits français défilent, défilent, pendant qu'on dit à haute voix les numéros tirés; les plus bas comme les plus hauts sont soulignés dans la foule par des exclamations contenues, et voilà le premier enrôlement officiel des jeunes recrues prononcé. On se précipite sur les marchands de numéros illustrés. Les grands triangles de couleur ornent casquettes et chapeaux, les cocardes ornent les boutonnières, les rubans tricolores flottent autour des vêtements; on rit, on boit, un peu trop quelquefois, et l'on parcourt la ville en chantant joyeusement.
Ce n'est pas triste, le tirage au sort, et pourtant... qui sait ce qu'il cache.
Nous n'insisterons pas, laissons-les se divertir, ces braves enfants, laissons-les rêver de gloire... rien ne dit qu'ils ne s'en couvriront pas un jour.

Le petit Moniteur illustré, 3 février 1889.

Aimez-vous les grosses farces?

Aimez-vous les grosses farces?


I

J'ai beaucoup connu Vivier, le roi des farceurs. J'avoue que je causais sans déplaisir avec lui, car il était un homme d'esprit. Mais qu'a-t-il fait toute sa vie, sinon ressasser de vieilles plaisanteries?
A-t-il eu seulement une idée comparable à celle du médecin anglais Hill, qui, pour se venger de la Société royale de Londres, annonça à grand fracas, le 31 mars, qu'il avait pu, avec du goudron et une forte ligature, réduire une fracture à la jambe d'un matelot, son client?
La noble compagnie pressa Hill de lui adresser un rapport sur cette cure merveilleuse, et qui survenait juste au moment où venait de paraître un livre vantant les propriétés thérapeutiques du goudron.
Hill prépara une note scientifique fort documentée, et conclut en ces termes:
"... J'ai revu mon malade hier, et me suis aperçu que la jambe guérie se comporte à merveille, il est vrai de dire qu'elle est en bois!"
Et ce journal anglais, l'Evening Star, qui le 31 mars 1846 annonçait pour le lendemain une grande exposition d'ânes au Jardin d'agriculture d'Islington? Les abonnés s'y portèrent en masse, et en fait d'ânes... il n'y avait qu'eux!...
Vous l'avez dit. Voulez-vous un poisson d'avril français, maintenant?
"Au XVIIIe siècle vivait un érudit, nommé Poinsinet, qui était singulièrement crédule. On le persuade, le premier avril, qu'il était nommé précepteur des fils du tzar!
"- Diable! dit Poinsinet, je n'entends pas le russe.
"- Qu'importe! Vous allez l'apprendre.
"- Sans doute, mais encore faut-il un bon professeur.
"- Soyez sans crainte. J'ai votre affaire."
Poinsinet se mit à l'étude avec le linguiste qu'on lui avait présenté. Au bout de six mois d'efforts continus, il parlait couramment... le bas-breton.
- On n'est pas naïf à ce point-là!
- Que si. Et que diriez-vous de ce savant, l'honneur de l'archéologie, à qui un étudiant envoya une inscription trouvée sur la margelle d'un puits quelque part en Champagne?
"L'inscription contenait neuf lettres, répartie sur quatre lignes, et écrites en majuscules:

RES
ER
VO
IR

"Le savant se creusa la tête, et crut avoir trouvé la solution.
"- Votre trouvaille remonte aux Romains, répondit-il. Il est clair que ces caractères ne sont que des abréviations de la phrase latine: RESpublica, ERigere, VOluit ad, IR rigandum, c'est à dire en français: la République a voulu construire ceci en vue de l'arrosage."
Courrier par courrier, l'étudiant répondit au savant ahuri:
"J'ai montré votre explication au garde-champêtre, ce dernier m'a dit que vous faisiez erreur. L'inscription a été gravée par son père, qui était tailleur de pierres, et signifie simplement: Réservoir!"

II

C'est surtout avant la Révolution que le poisson d'avril fut en honneur. Il s'était fondé, au Palais-Royal, un club spécial, le Club des Mystificateurs, dont faisait partie, entre autres, le marquis de Sade et Grimod de Regnière, un goinfre célèbre. Le 1er avril, ce club ne manquait jamais d'organiser un dîner extraordinaire auquel était convié quelque naïf. Au dessert, les mystificateurs lui avouaient, par exemple,  qu'il venait de manger de la chair humaine et lui demandaient sérieusement son opinion au point de vue gastronomique sur le mets servi. L'impression de terreur et de dégoût qui se peignait aussitôt sur les traits du bonhomme les amusait beaucoup.
Parmi les farces les plus célèbres du premier avril, on cite celle que fit Henri Monnier à son notaire, qui était bossu et dont il prétendait avoir à se plaindre. Il convoqua pour ce jour-là, chez ledit tabellion, sous le prétexte d'une succession à recueillir, trente-deux bossus dont il avait pu se procurer les adresses. Ils furent tous exacts au rendez-vous. Le notaire, ahuri, faillit en faire une maladie.
Toutes les mystifications qui se perpètrent le 1er avril ne sont pas aussi inoffensives. Ainsi, il nous souvient qu'il y a quelques années une jeune fille reçut le matin une bourriche par courrier postal. Fort intriguée, elle l'ouvrit, poussa un cri d'horreur et tomba à la renverse. Dans la bourriche, elle venait d'apercevoir une main et un cœur humains. Au viscère sanglant était épinglé un petit papier sur lequel on lisait ces mots:

                  Mademoiselle,

Permettez-moi de vous offrir mon cœur et ma main.

Cette sinistre plaisanterie de quelque carabin de voisinage eut presque des conséquences tragiques: la malheureuse enfant s'alita et, longtemps, on craignit pour sa vie.
On connaît les différentes facéties mises en circulation chaque année à l'occasion du 1er avril. Le magasin, le bureau, l'atelier, ont leurs mystificateur, plus ou moins spirituels.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 31 mai 1908.


Celles dont on parle.

Marcelle Tinayre.
(ou le calvaire d'une femme)



Toute enfant, la petite Marcelle se sentit des dispositions pour les lettres. Elle avait de l'imagination et des sentiments tendres qu'elle épanchait de préférence en vers. Cette précocité séduisit un artiste graveur, M. Julien Tinayre, qui épousa la poétesse alors qu'elle n'avait que dix-sept ans.
Le graveur n'avait pas vu plus loin que le bout de son burin, et son réveil fut pénible quand il s'aperçut qu'il avait épousé un de ces êtres étranges qui croissent dans les civilisations avancées, moins qu'une femme et plus qu'un homme: une femme de lettres. On juge quelle devait être l'économie domestique d'un ménage composé d'un artiste et d'un bas-bleu. On devine à quels assauts étaient exposés tout à la fois, dans cette maison, l'estomac des maîtres et l'anse du panier.
Les deux époux connurent à ce moment une telle gène que, sans rien perdre de sa bonne humeur et de sa confiance en soi, Mme Marcelle Tinayre essaya de travailler: elle chercha à donner des leçons, mais ne trouva point d'élève. Elle porta des nouvelles à des journaux. Elle se fit confier, pour les lire et les annoter, des manuscrits de romans envoyés à des concours d'indigestes élucubrations de trente ou de quarante mille lignes.





L'indigence de ces romans lui donna l'idée de relire ceux qu'elle avait autrefois écrits et, flattée de la comparaison, elle en choisit un: Avant l'Amour, le porta à un éditeur qui dédaigna de le lire, puis à Mme Adam qui le publia dans la Nouvelle Revue: c'est en 1897 que se place ce début de la célèbre romancière.
Son deuxième roman: la Rançon fut publié par le Temps, et le suivant, Hellé, par la Revue de Paris. Ils furent ensuite édités en librairie, mais seul, Hellé sut plaire au public, à telle enseigne que le produit de cet ouvrage permit à Mme Marcelle Tinayre d'acheter une maison de campagne près de Montfort-l'Amaury. Il faut dire aussi que Hellé avait été couronné par l'Académie.
Ces succès étaient honnêtes, mais c'est seulement en 1902 que Mme Marcelle Tinayre connut la gloire grâce à la publication de la Maison du Péché, où elle expose avec un rare bonheur d'expression, le duel qui se livre dans une âme croyante entre l'amour et la foi. Ce roman est resté son chef-d'oeuvre: on trouve qu'elle n'a rien écrit de mieux depuis, pas même sa lettre à M. Hébrard.
Ah! cette lettre! faut-il en parler encore? La Presse n'a-t-elle pas été suffisamment écrasante pour l'infortunée bavarde?
Certes, les privations, la misère dorée, les querelles ménagères, les échecs et les rebuffades, tout cela n'est rien auprès du calvaire que ses peu galants confrères ont fait gravir à l'imprudente, en la privant même de la suprême consolation de pouvoir baiser, en haut du calvaire, la croix!
On connait l'incident: des journaux ayant annoncé que Mme Tinayre allait être décorée de la Légion d'honneur pour le 1er janvier 1908, la spirituelle romancière écrivit au directeur du Temps, qui la publia, une lettre où elle déclarait tout net que sa croix, passez-moi l'expression, elle s'asseyait dessus, et qu'elle ne la porterait pas, parce que son petit garçon ne trouvait pas ça convenable pour une femme et qu'elle ne voulait pas être prise pour une cantinière.
Le mot fut sévèrement commenté, et sentant qu'elle perdait pied, Mme Tinayre se raccrocha au ruban rouge, et promit de le mettre les dimanches et fêtes, quand elle serait débarbouillée et qu'elle irait dans le monde. Mais le Conseil de l'Ordre trouva sans doute ces concessions insuffisantes, et Perrette Tinayre perdit son pot au lait, c'est à dire sa croix.
Le travail la consolera: elle écrira d'autres romans, de compagnie avec sa maman qui, piquée de voir sa fille écrire, s'est faite auteur sur le tard. Il n'est pas jusqu'à la grand'mère de Mme Tinayre qui n'ait composé jadis, nous dit-on, des vers "à la façon de Lamartine" (bigre!) Chez l'auteur de la Maison du péché, c'est le péché de la maison!

                                                                                                                          Jean-Louis.




































































Pour Marcelle Tinayre.

Madame Marcelle Tinayre soigne-t-elle aussi bien son ménage que sa réputation littéraire? Nous le lui conseillons fort, si elle veut éviter l'amusante mésaventure qui advint jadis à l'une de ses consœurs.

Th. Barrière, l'auteur des Faux Bonshommes était harcelé par une dame auteur qui voulait, à toute force, lui soumettre un manuscrit.
L'auteur dramatique avait beau affirmer qu'il n'entendait rien à la littérature des dames, qu'il n'était qu'un piètre critique et que son influence dans la presse était nulle, rien n'y fit, la dame mit autant d'entêtement à se faire juger par Barrière que Barrière apportait de ténacité à ne pas se prononcer sur l'oeuvre.
Enfin, impatienté, un matin, Barrière se rendit chez elle et ne trouve que deux gamins affreusement sales et mal peignés.
- Maman n'y est pas, dit l'aîné, mais si vous voulez lire son roman en attendant, le voilà.
Barrière furieux prend le manuscrit maculé qu'on lui offre et écrit sur sa première page le quatrain suivant:

Mon avis ainsi se résume
Et je vous le dis en deux mots
Barbouillez moins avec la plume
Et débarbouillez vos marmots.


Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 31 mai 1908.

vendredi 27 janvier 2017

L'esprit de la semaine.

L'esprit de la semaine.

Des différentes locutions employées pour annoncer le décès d'un individu.

Vous pouvez dire: il a rendu l'âme; ce sont les académiciens qui parlent de la sorte. C'est la traduction d'un vers de Virgile, qui, peignant un héros dont la vie s'écoule avec le sang d'une blessure, dit qu'il a vomi son âme de pourpre.
"Il a passé le Styx ou l'onde noire", appartient aux chansonniers qui ont gardé le culte de la mythologie, et montent derrière Panard et Désaugiers dans la barque à Caron. Les shakespeariens diront plutôt: Il est dans le royaume des taupes, par allusion au sombre Hamlet, qui crie à son père: Vieille taupe!
Citons aussi les expressions du langage courant:
Il est nettoyé, il est fumé, il est cuit, il est frit, il est fricassé, il est rasibus, il est ratiboisé, il est claqué (d'autres disent: il a claqué), il est rincé, mots familiers à l'aide desquels on remplace galamment ce vilain mot qui sonne si mal aux oreilles, et qu'Hérold a accompagné d'une note si douloureuse et si sinistre dans le Pré aux Clercs: il est mort.

Le petit Moniteur illustré, 24 février 1889.

La mort par électricité.

La mort par électricité.

La première exécution par l'électricité vient d'avoir lieu à New-York.
Le condamné était un Allemand nommé Joseph Reitsch, accusé d'avoir assassiné sa femme.
On avait d'abord fait des essais sur un cheval que l'on tua au moyen d'un courant électrique de 1.200 volts.
On fit asseoir Reitsch sur une chaise en bois à dossier oblique et fixée à terre au moyen de forts crampons; une courroie attachait le prisonnier sur la chaise et un voile cachait son visage. On lui mit alors un anneau métallique autour du cou, et la tête fut appuyée contre une boule de métal. Puis on mit le courant en communication avec l'anneau. L'étincelle électrique pénétra dans le cerveau, et la mort fut instantanée, comme si le condamné eût été frappé par la foudre.
L'autopsie a démontré que le cerveau était rempli de sang; on n'apercevait pas d'autres changements sur le cadavre.
Il paraît que l'appareil demande encore certaines améliorations.
C'est à propos de ces améliorations que deux inventeurs, MM. Harold P. Brown et Westinghouse, se sont défiés en combat singulier.
Le premier tient pour les courants alternatifs; le second, pour les courants continus. C'est donc avec ces deux armes bizarres qu'ils ont résolu d'en venir aux mains. L'un recevra les alternatifs, l'autre les continus: chaque courant étant emprunté à une source dont la puissance augmentera successivement de cinq en cinq secondes.
C'est ce que ces rétrogrades d'Européens qui se servent encore du pistolet, appelleraient la faculté d'avancer de cinq pas. Barbares!...
M. Brown, qui se déclare sûr de son affaire, a charitablement prévenu son adversaire que ses courants tuaient leur homme en un dixième de minute.
On ne dit rien  de l'attitude de M. Westinghouse au choc de cette nouvelle. Peut-être ses courants à lui tuent-ils en une seconde?

Le petit Moniteur illustré, 24 février 1889.

La loi et les duellistes.

La loi et les duellistes.

Les législateurs n'ont pas toujours été aussi indulgents pour les duellistes. Veut-on savoir par exemple la peine à laquelle fut condamné, en 1789, messire du Chelas, conseiller au Parlement de Grenoble, pour avoir tué en duel un capitaine de la légion de Flandres?
"A être dégradé de noblesse, noté d'infamie, puis conduit en chemise, tête nue et la corde au col, ayant au poing une torche ardente de cire jaune, devant la porte de la principale église de Grenoble où, à genoux, il déclarera que méchamment et traîtreusement, il a assassiné son adversaire... qu'ensuite il sera appliqué au supplice de la roue, ses armes préalablement brisées au pied de l'échafaud."
Du Chelas échappa au supplice par la fuite.

Le petit Moniteur illustré, 24 février 1889.

jeudi 26 janvier 2017

L'hiver de 1889.

L'hiver de 1889.

L'hiver s'annonce comme devant être excessivement dur sans toutefois que la science ait pu constater encore aucun fait anormal.
Autre chose, et qui amusera peut-être ceux qui auraient envie de passer la Seine à pied sec, l'hiver actuel présente une grande analogie avec le fameux hiver 1879-1880. Ce sont les mêmes fortes pressions barométriques, ayant pour conséquence le même effet, c'est à dire un abaissement brusque de la température.
Rappelons que, depuis un siècle, les grands et rigoureux hivers ont été ceux de 1795, 1830, 1840, 1846,1853, 1870-1871 et 1879.
L'hiver de 1795 se traduisit à Paris par 23 degrés, le plus grand froid observé dans cette ville depuis l'invention du thermomètre.
On connait suffisamment les rigueurs de l'hiver 1871 (l'observatoire de Montsouris indiquait 23,5°) et celles du grand hiver, comme on dit sous la coupole Mazarine, l'hiver 1879-1880, celui-là même dont nous pourrions bien avoir le pendant cette année. Convenons tout de fois que ces hivers sont peu de chose en comparaison de celui de 1544; cette année-là, le vin gela à Paris. On dut le couper avec des haches et le vendre par morceaux.

Le petit Moniteur illustré, 15 décembre 1889.

Bruxelles.

Bruxelles.


Bruxelles, appelée dans les anciennes chroniques, Brosella ou Brussella, doit son origine à saint Geri, évêque de Cambrai et d'Arras, qui, au commencement du VIIe siècle, bâtit dans une petite île formée pas la Senne une chapelle autour de laquelle vinrent bientôt se grouper des habitations. En 1044, cette ville, déjà grande, fut entourée de murailles, par Lambert Balderic, et, en 1357, elle fut agrandie et munie d'un rempart fort élevé. Elle devint la résidence des ducs de Brabant, et par suite des gouverneurs autrichiens. Elle éprouva deux incendies considérables, l'un en 1326, qui consuma 2.400 maisons, l'autre, en 1405, qui en dévora plus de 1.400.
En 1695, les Français la bombardèrent et incendièrent en vingt-quatre heures plus de 4.000 maisons. Après la bataille de Ramillies, en 1706, Malborough s'en rendit maître. L'électeur de Bavières l'attaqua vainement en 1708. Les Français la prirent, en 1746, sous le maréchal de Saxe, et la rendirent à la paix d'Aix-la-Chapelle. Ils y entrèrent en 1792, après la bataille de Jemmapes. Forcés d'évacuer après le combat de Louvain, ils la reprirent le 10 juillet 1794. 
Bruxelles était la capitale des Pays-Bas autrichiens, et la résidence d'un gouverneur général. Les Français, qui en avaient fait le chef-lieu du département de la Dyle, la rendirent en 1814, et elle fit partie du royaume des Pays-Bas. Lorsque la dernière révolution sépara la Belgique de la Hollande, Bruxelles devint la capitale du nouveau royaume et la résidence du souverain.
Bruxelles est bâtie sur la Senne et sur un canal qui communique à l'Escaut par le Rupel. Elle est à neuf lieues et demie d'Anvers et à soixante lieues de Paris. Elle a deux lieues et demie de circonférence. Elle avait autrefois des fortifications que Joseph II fit raser, et sur l'emplacement desquelles, il fit planter des allées d'arbres qui forment une belle promenade. Elle n'a plus qu'un simple mur. Elle est bâtie sur un terrain inégal. Plusieurs rues sont très escarpées; dix portent le nom de montagne. Bruxelles forme deux villes en une seule. Par sa situation, elle se divise naturellement en ville haute et ville basse; et, par sa physionomie, on la partagerait volontiers encore en ville neuve et ville ancienne, en ville des nobles et ville du peuple.
La ville neuve est la plus belle partie de Bruxelles sans être pourtant celle qui séduit davantage. Les rues sont larges et bien alignées, les maisons élevées et élégamment bâties. Le Parc, charmante promenade, toute plantée d'arbres, toute peuplée de statues, en est le centre principal; au milieu de la grande allée, le coup d’œil est magnifique. 



Sans les fleurs et la verdure qui vous entourent, on se croirait à Paris sur la place de la Concorde, car le palais royal et celui des Etats, qu'on aperçoit, l'un à droite et l'autre à gauche, semblent, avec leurs façades, les miniatures de la Madeleine et de la Chambre des députés. 
Un petit bassin que renferme le parc a acquis une grand célébrité: une inscription latine en fait foi. On raconte que Pierre le Grand, en 1747, s'y laissa tomber dans un moment d'ivresse, libato vino. C'est là un singulier souvenir pour rappeler le grand homme. Une superbe rangée de palais et de belles maisons entourent le parc.
La place Royale, le beau boulevard, celui de Namur, où habitent presque tous les étrangers, complètent cette partie de la ville. La place Royale est la plus belle des places publiques; elle est entourée de huit magnifiques corps de bâtiments, au milieu desquels se trouve la belle église de Saint-Jacques de Kauden-berg. Son portique, surmonté d'un fronton, contenu par six colonnes corinthiennes, a été élevé sur les dessins de Guimard, architecte français. A chaque côté de la porte est une statue colossale, représentant Moïse et David.
L'intérieur de l'église correspond à la beauté de la façade; il est d'une noble simplicité et formé d'une seule nef bien éclairée. Une colonnade d'ordre corinthien, en demi-cercle, termine le chœur, dont le plafond est orné d'une riche sculpture. On admire la belle coupole de cette église. Saint-Jacques est peut-être la seule église catholique où l'on ne trouve aucun tableau, sa distribution intérieure ne comportant point de décoration qui nuirait à la simplicité de l'ordonnance.
On descend à la ville ancienne par une grande rue, parisienne de boutiques, d'étalage et d'irrégularité, appelée la rue Royale, et le coup d’œil, le style de l'architecture changent entièrement. On se trouve sur la grande place. D'un côté se présente la Maison du Roi, en flamand brood-huys (maison du pain). C'est un antique édifice dont l'origine remonte aux premiers agrandissements de la ville. Il servit de Maison de ville jusqu'à la construction de l'Hôtel-de-Ville qui lui fait face.
Cet Hôtel-de-Ville date de 1404, et les maisons qui l'entourent ne réclament pas une moindre antiquité; sa construction plait surtout par sa bizarrerie. Il a une galerie ouverte qui règne sur toute sa façade, flanquée de six tourelles, et percées de quarante fenêtres; puis une tour octogone entièrement à jour, qui, par je ne sais quel caprice, ne s'élève pas au milieu de l'édifice. Elle est haute de 364 pieds, et surmontée de la statue dorée de saint Michel terrassant le diable sous la forme d'un dragon. L'architecte se nomme Van Ruys Brock; il mit à son oeuvre quarante et une années de travail. On doit encore voir la place de Saint Michel, et celle du Grand-Sablon, la plus vaste de Bruxelles; elle est destinées aux exécutions judiciaires, à cause de son voisinage de la nouvelle prison.
Les fontaines sont presque toutes embellies de sculpture. Je ne citerai que les plus belles, ou les plus curieuses, et d'abord je parlerai du Menneken-pist (petit homme qui pisse). Cette fontaine, célèbre sous ce nom de temps immémorial, n'avait eu jusqu'en 1648 qu'une petite figure de pierre. Cette année, le magistrat ordonna de la remplacer par une statue en bronze, dont le fameux sculpteur Duquesnoy donna le modèle. Cette figure, qu'on qualifie de plus ancien bourgeois de Bruxelles, a attiré les regards de plus d'un souverain, qui l'ont fait parer d'habillements, de cordons, etc.
La fontaine de la rue Haute est un très-bel obélisque, dont l'architecte Guimard a donné le plan. Les fontaines de Steen-Poort et de la porte de Staal datent du temps de Charles-Quint. Celle du Regorgeur est du sculpteur Janssens. Un chef-d'oeuvre de cet artiste la décorait. C'était une statue de médiocre grandeur, représentant Neptune en courroux, qui y avait été placée en avril 1776; cette statue fut enlevée quelque temps après, sans qu'on ait jamais su ce qu'elle était devenue. Toutes ces fontaines sont alimentées par les eaux d'un lac, situé à environ un tiers de lieue à l'est de la ville. Je devrais encore mentionner le nouveau palais de justice, où sont réunis tous les tribunaux; le palais royal, résidence de Léopold; l'entrepôt, construit par Marie-Thérèse; les églises Notre-dame et du Sablon, le jardin botanique, le théâtre, l'allée verte, charmante promenade qui a près d'une demi-lieue, se prolongeant sur les bords du canal, jusqu'au pont de Laeken, et j'arrive à la belle cathédrale de  Sainte-Gudule. L'histoire de cette célèbre église contiendrait à elle seule un volume. Elle fut commencée sous Lambert, comte de Louvain et de Bruxelles; mais elle ne fut dédiée qu'en 1047, sous l'invocation de Saint-Michel. Le même jour, on déplaça avec beaucoup de solennité le corps de sainte Gudule de l'église sainte-Géri dans la nouvelle église, qui prit le nom de Saint-Michel et Gudule, et plus souvent de Sainte-Gudule seule. Elle fut rebâtie en 1226 et 1273, augmentée et restaurée en 1534; en 1543, on plaça un carillon, et l'horloge dans une des tours. Le 6 juin 1579, cette église fut saccagée par le peuple, et les reliques des saints dispersées, entre autre celles de la patronne, qu'on n'a plus retrouvées; les peintures furent détruites, les statues des apôtres renversées; la chaire, qui était de bronze, fut brisée. L'église fut réconciliée en 1585 par l'archevêque de Malines. En 1587, le conseil de Brabant fit restaurer la chapelle du saint Sacrement: chaque conseiller y fit poser un pilier de cuivre avec ses armes; cet exemple fut imité par le conseil des finances, la chambre des comptes et les magistrats. Ces piliers furent enlevés par les Français en l'année 1793.
C'est à l'occasion du jubilé de trois cent cinquante ans du Saint-Sacrement des miracles, célébré en juillet 1720, que les états de brabant et plusieurs évêques et abbés donnèrent une suite de vingt-huit tableaux représentant l'histoire des hosties poignardées.
Le maître-autel est de marbre blanc et d'architecture composite. Contre les deux colonnes du sanctuaire sont deux statues, dues au célèbre sculpteur Delvaux; elles proviennent de l'abbaye d'Afflighem et avaient été destinées au Musée national de France.
A la droite de l'autel,  du côté de l'évangile, on voit le tombeau des ducs de Brabant, sur lequel est couché un lion d'airain doré, appuyé sur l'écu de Brabant; ce lion pèse, dit-on, six mille livres. De l'autres côté du chœur, en face de ce mausolée, est celui de l'archiduc Ernest, gouverneur des Pays-Bas, mort en 1595. Au-dessus des stalles, on suspend, les jours de grandes fêtes, quatre magnifiques tapisseries, représentant des sujets tirés de l'histoire du Saint-Sacrement des miracles.
La nef de cette église est séparée des deux bas-côtés par des colonnes qui soutiennent une voûte très-élevée. A chaque colonne est adossée une statue de 10 pieds de proportion, représentant Jésus-christ, la Vierge et les apôtres.
Sainte-Gudule renferme de superbes vitraux, peints par les plus fameux maîtres flamands, tels que J. d'Ack, Roger, Jean de Labaer et Bois-le-Duc. On remarque aussi une Annonciation, bon tableau de B. Boullogne.
Nous avons fini de visiter les principaux monuments de Bruxelles. Si nous voulions connaître ses habitants, ce serait dans la population roturière et commerçante qu'il faudrait chercher du caractère et de la nationalité. Il y a en effet de l'originalité dans cette foule de vendeurs et d'acheteurs, qui vont, viennent, crient et se coudoient dans les rues et les places de la vieille ville; dans ces diligences qui partent, qui arrivent; ces voitures bourgeoises qui ne sont ni calèches, ni landaus, qui peuvent contenir neuf ou dix personnes; cette infinité de petites charrettes traînées chacune par trois chiens, et qui se rendent au marché, portant le lait renfermé dans de petites cruches de cuivre poli; enfin, c'est un bruit qui, tout fatigant qu'il est, au lieu d'animé qu'il est en France, est au moins particulier à Bruxelles. Ce n'e'st pas le bruit de l'Allemagne, de la France ou de l'Italie, c'est celui de la Belgique. Tous les banqueroutiers de France prétendent que c'est une des plus agréables capitales du monde.

                                                                                                                    Ernest Breton.

Le Magasin universel, août 1837.

mercredi 25 janvier 2017

La Sainte-Catherine.

La Sainte-Catherine.


A propos de la Sainte-Catherine qui est une actualité, relevons une navrante statistique.
Le chiffre des demoiselles qui ont coiffé saint Catherine à Paris est de cent quatre-vingt huit mille trois cent six.
Sur ce nombre, il reste 146 demoiselles de quatre-vingt dix à quatre-vingt quatorze ans; 36 de quatre vingt quinze à quatre-vingt dix neuf ans; enfin 2 de cent ans et même au-dessus.

Le petit Moniteur illustré, 8 décembre 1889.

Singulière maladie.

Singulière maladie.


Une curieuse épidémie règne en ce moment à Saint-Pétersbourg.
D'après certaines autorités médicales, on serait en présence de la fièvre dengue qui sévit aussi en Grèce et en Turquie. Les médecins russes lui ont donné le nom d'influenza.
Les symptômes en sont: la fièvre, les maux de tête et le frisson.
Le nombre des personnes atteintes est évalué par les uns à 50.000 et par d'autres à 150.000.
Dans certaines manufactures, le travail a dû être suspendu. une ligne de tramway a cessé le service. Des régiments sont décimés et l'on cite des familles dont tous les membres sont frappés.
Il paraît qu'une épidémie analogue s'est produite en 1882. Le mal, originaire de la Sibérie, se serait étendu en Angleterre.

Le petit moniteur illustré, 8 décembre 1889.

mardi 24 janvier 2017

Un incroyable fait divers.

Un incroyable fait divers.

La presse américaine abuse décidément de notre crédibilité.
Voici le dernier fait divers qu'elle nous envoie: 
Une jeune femme, voulant se suicider, adapta au bec de gaz de sa chambre à coucher un tuyau en caoutchouc dont elle plaça l'extrémité dans sa bouche. Elle s'étendit sur son lit, ouvrit le robinet et attendit la mort.
Lorsque les domestiques, alarmés par l'odeur du gaz, firent irruption dans sa chambre, ils remarquèrent avec stupeur que leur maîtresse avait quitté le sol et faisait la planche contre le plafond. Son corps, dilaté par le gaz, avait été enlevé comme un ballon et se balançait disgracieusement dans l'air, semblant chercher une issue par laquelle elle pourrait s'envoler dans le ciel bleu.
A grand'peine, ajoute l'histoire donnée gravement, selon leur habitude, par nos confrères d'outre-mer, on la ramena sur le sol, où l'on dut procéder à un dégonflement en règle!

Le petit Moniteur illustré, 8 décembre 1889.

Le noble jeu de billard.

Le noble jeu de billard.

On dira que le billard est un jeu trop peu suivi pour intéresser beaucoup de monde, et que la paume, le lawn-tennis, les échecs même ont autrement de partisans. Nous ne sommes pas de cet avis; le billard moderne, sans blouses, avec la partie de carambolage est tellement entré dans nos mœurs qu'il n'y a plus de cercles sans deux ou trois billards.
On trouve des billards partout au monde, sauf dans le centre de l'Afrique. On en trouve dans des petits villages des Balkans, où l'on ne peut arriver qu'à cheval, et l'on se demande comme ces lourdes machines ont pu être apportées. On en trouve au Tonkin, là où n'avons encore ni colonie agricole, ni industrie, sauf celle des cafés qui est la grande industrie des français à l'étranger.
Nous ne sommes pas si loin du temps où de Chamillard faisait sa fortune politique au billard avec Louis XIV et où Samuel Bernard faisait à son tour sa fortune en faisant la partie de M. de Chamillard. N'avons-nous pas vu un célèbre jouer de billard, devenir mieux que Chamillard, chef de l'Etat, président de la République française.
Nous avons nommé M. Grévy, que son gendre à fini par blouser.
On jouait du temps de Chamillard avec la masse, petite queue terminée en spatule. La queue dont on se sert aujourd'hui date précisément de 1789. On va pouvoir en célébrer le grand centenaire avec celui de la Révolution. Cependant le procédé en cuir qui termine cette queue et la rend apte à tous les effets imaginables, ne date que de la Restauration.
Avec cet instrument bien manié de la main, très peu de l'avant-bras, et jamais de l'épaule, on pratique ce qu'on appelle rétrograde, direct et angulaire, le coulé, le massé, le piqué, l'effet direct ou contraire, le coup dur, le saut et le coup fouetté. Tous les points de la bille deviennent attaquables, au-dessus, au-dessous, par côté ou perpendiculairement.
- C'est une science, disait un célèbre professeur gascon, pour laquelle ce n'était pas assez que la vie d'un homme.
La vérité est que le billard est avec les échecs et la paume, le jeu le plus difficile, et qu'il faut des années pour devenir un bon joueur.
Le plus célèbre joueur avant M. Vignaux fut le célèbre Berger, à Lyon. Il jouait avec une grande simplicité, sans pose et par les moyens les plus simples, si bien qu'un jour un joueur étranger voulant se faire valoir, à ses dépens, en lui montrant ses prouesses sur le massé. La galerie était stupéfaite. Berger restait sans mot dire, et paraissait ahuri. Quand le provincial eut fini:
- Pardon, lui dit Berger, vous ne connaissez pas le massé.
Et Berger, prenant les billes, exécuta séance tenante une série interminable de massés avec des billes rapprochées ou à distance. Le provincial s'était esquivé avant la fin.
Nos plus célèbres professeurs de billard sont: MM. Vignaux, Mangin, Piot, Bataille, Lheuller, Gay, etc. Bruxelles a le célèbre Garnier, qui a gagné une fois Vignaux.
Ce qui fait la supériorité de Vignaux sur tous les champions français et étrangers, c'est, après son savoir, son calme et sa force physique. Jamais Vignaux ne s'émeut, qu'il perde ou qu'il gagne, et son bras, ou plutôt son poignet, a une vigueur et une souplesse qu'il déploie tour à tour, avec une égale facilité selon qu'il veut ramener ou conserver les billes.
Les parties, les matchs de Vignaux avec les champions américains sont si connus, qu'on ne peut revenir sur ce sujet. Les séries de mille points finissaient par devenir un jeu, tellement ce qu'on appelle "la série américaine" était devenue pour ces joueurs un procédé mathématique.
Les billes se suivaient le long de la bande par petits carambolages, indéfiniment. C'est alors qu'on a inventé la "partie encadrée".
Pour cela, on trace à la craie sur le billard, quatre raies distantes de quinze à vingt centimètres des bandes, et il est interdit au joueur de faire plus d'un carambolage en conservant la même distance.

Le petit Moniteur illustré, 1er septembre 1889.

Ce que reçoit un refuge de nuit à Paris.

Ce que reçoit un refuge de nuit à Paris.

Le refuge de nuit du quai Valmy a reçut en juillet 2.164 individus. Le nombre des nuits passées a été de 6.790.
Au point de vue de la nationalité, les 2.164 individus se décomposent en: 2.031 français, 2 Algériens (indigènes), 10 Allemands, 1 Anglais, 5 Autrichiens, 49 Belges, 2 Espagnols, 1 Hollandais, 7 Hongrois, 6 Italiens, 1 Polonais, 34 Suisses, 15 Luxembourgeois.
Au point de vue des professions, il y a eu: 662 ouvriers du sol, 143 ouvriers du bâtiment, 169 ouvriers du bois, 320 ouvriers du fer, 83 ouvriers du cuir, 9 du mobilier, 146 de l'étoffe et du vêtement, 36 gens de service, 3 sculpteurs, 20 bijoutiers, 3 horlogers, 2 armuriers, 7 verriers, 3 photographes, 2 géomètres, 59 compositeurs typographes et lithographes, 4 graveurs, 15 relieurs, 2 artistes dramatiques, 5 artistes lyriques, 3 professeurs, 1 étudiant, 1 clerc de notaire ou d'avoué, 2 interprète, 15 marins, etc., etc.
Sur ce nombre de 2.164, 424 hommes ont été rapatriés par les soins de l'administration, et du travail a été procuré à 25 journaliers et à 1 menuisier.

Le petit moniteur illustré, 1er septembre 1889.

Dans le Soudan.

Dans le Soudan.

Les merveilles de la cour de Samory, les grandes réceptions de l'almany n'ont pas ébloui le capitaine Péroz, l'explorateur du Soudan, au centre de l'Afrique, au point de lui cacher sur quelles bases d'argile celui que l'on appelle quelquefois le faux prophète a bâti son édifice. C'est par la terreur que règne ce conquérant, c'est par la guerre qu'il a fondé et qu'il soutient son empire, et aujourd'hui le sort des armes lui est contraire.
Samory est un terrible justicier; chaque nuit, les abords de son palais retentissent des gémissements de ses victimes, et, pour donner une idée de sa cruauté, il faut reprendre une page des souvenirs du capitaine Péroz:
"Sur ces vingt femmes, trois des épouses de l'almany ont su captiver sa faveur au point d'habiter le palais même. Une d'elles, Mori-Niama, avait eu de l'émir deux mignonnes fillettes, l'une de treize ans, l'autre de quatorze, rouges de peau, de formes sculpturales, aux grands yeux voilés et au sourire un peu triste et résigné qu'ont dans ce pays toutes les femmes.
Ces deux charmantes créatures coquetaient ingénument avec deux pages de leur père; quelques paroles tendres, quelques serrements de mains furtifs, tel était leur crime. mais les pages n'étaient pas de la race des hommes libres.
On fait comparaître les quatre enfants devant l'almany:
La faute fut vite avouée, et, séance tenante, sur un geste de Samory, on apporte un billot. Devant les pauvres mignonnes, se tordant de frayeur, le bourreau désarticula les mains des pages qui avaient pressé celles des filles du souverain et les suspendit toutes sanglantes à la porte du palais. Puis Fatima et Aïssa, c'étaient les noms des pauvrettes, mises absolument nues, les mains attachées derrière le dos, furent exposées au pilori du marché.
Le lendemain matin, le sabre avait fait expier à jamais aux deux pages leur bien légère faute; leurs têtes étaient jetées devant le pilori où les deux filles de l'émir haletaient de honte et de soif.
Le soir à cinq heures, les brutes fanatiques qui gardaient Samory détachaient les deux malheureuses enfants et les jetaient encore vivantes dans un cloaque, puis ils les ensevelissaient sous un amoncellement de cailloux ferrugineux couleur de sang recueillis dans le terrain voisin.
Toute la nuit on entendit les plaintes étouffées des petites martyres.
Le lendemain, tout s'était su; ignorant ce drame horrible et passant auprès de cette ignoble sépulture, nous vîmes, pris entre deux pierres énormes, un petit poing crispé et sanglant cerclé d'un bracelet d'or."
Pauvres petites Fatima et Aïssa! votre terrible destinée fera couler bien des larmes. Le capitaine Péroz a bien fait de nous raconter cet horrible drame. Nous savons ce que vaut ce grand conquérant, votre père et votre bourreau, qui a nom Samory.

Le petit Moniteur illustré, 1er septembre 1889.

lundi 23 janvier 2017

La course aux canards.

La course aux canards.

La course aux canards est en général l'un des numéros indispensables de tout programme de fêtes nautiques, et tous ceux de nos lecteurs qui ont passé la saison au bord de la mer retrouveront avec plaisir dans nos colonnes la reproduction de cet épisode amusant qui chaque été divertit les baigneurs des stations de notre littoral.
Le dessinateur a choisi pour cadre Etretat, et c'est en vue des pittoresques falaises de cette plage joyeuse et mouvementée qu'il a disposé son sujet.




Voici comment l'on pratique d'ordinaire ce jeu aquatique:
Tous les garçons du pays sachant nager sont admis à prendre part à ce sport. Une ligne continue d'embarcations est échelonnée à quelque distance de la plage pour empêcher les canards de gagner la mer, et d'autre part les curieux postés en groupes serrés sur le rivage ne leur permettent pas de se sauver sur la terre ferme.
Tout est prêt; les autorités occupent les places qui leur sont réservées.
On retire de la barque qui les a amenés les canards qui ont les ailes liées et on les lâche dans l'eau.
Les concurrents, gamins de huit à quatorze ans, revêtus d'un minuscule caleçon de natation, s'élancent alors et, se jetant à la nage, poursuivent les palmipèdes, qui se dispersent dans toutes les directions et font de vains efforts pour échapper à leurs ennemis.
L'un après l'autre, ils sont happés par les garçons les plus alertes, qui au milieu des cris de joie des spectateurs regagnent le rivage, emportant chacun son canard, pauvre victime vouée à une mort immédiate.

Le petit Moniteur illustré, 1er septembre 1889.

Les hôtes de la France.

Les hôtes de la France.
        les princes tunisiens.



Les princes Taïeb et Mohammed, frère et fils du bey de Tunis, arrivés à Paris, ont été reçus par le président de la République.
Ils avaient pris place avec leur suite dans deux voitures de gala: dans la première, le prince Taïeb, le comte d'Ormesson, introducteur des ambassadeurs, le général Zaccharia, gendre du prince, le général Valensi, premier interprète.
Dans la seconde, le prince Mohammed, le commandant de Labonne, le petit-fils du prince Taïeb et un colonel de la garde tunisienne.
Un piquet du 14e dragons formait l'escorte; la compagnie de garde rendait les honneurs dans la cour de l'Elysée.
M. Carnot a reçu Leurs Altesses, ayant à ses côtés M. Spuller, ministre des affaires étrangères, et les officiers de sa maison militaire. M. Massicault, résident général à Tunis, s'était chargé des présentations.
Après un échange d'aimables et cordiales paroles, les princes se sont retirés.




Le lendemain ils se sont assis officiellement à la table présidentielle; nos illustres hôtes ont assisté à une représentation de l'Opéra, M. Carnot ayant mis gracieusement sa loge à leur disposition.
L'hôtel de la rue Copernic, où, comme on sait, logent les princes, a repris la physionomie qu'il avait pendant le séjour du schah de Perse. Si les couleurs beylicales n'avaient remplacé le lion et le soleil à l'extérieur et dans le vestibule, on ne se douterait pas tout d'abord du changement d'habitants.




Une fois le splendide escalier du premier étage franchi, par exemple, ce sont partout de nouvelles physionomies. Le fez rouge a détrôné le kholat d'astrakan!...
Le prince Taïeb a les anciens appartements du schah; Mohammed se réserve ceux qui étaient occupés par Emine-Sultan. Le général de division G.Valensi, première interprète de S. A. le bey, s'est vu attribuer ceux de Mohammed-Hassan-Khan-Elemades-Sultan, le ministre de la presse de Nasser-ed-Din, etc.
La physionomie des deux hauts personnages est trop connue pour qu'il soit nécessaire d'en faire ici un portrait détaillé: le prince Taïeb, l'héritier du trône, est un homme d'environ cinquante ans. La taille est moyenne et bien prise. Il porte la barbe courte, grisonnante ainsi que les cheveux.
La vivacité du regard contraste avec le calme du visage. Son affabilité est charmante; il n'a qu'un regret, celui de ne pas s'exprimer suffisamment en français, et de ne converser avec les visiteurs que par l'intermédiaire du général Valensi, ce dernier linguiste obligeant autant qu'émérite.
Plus heureux, le prince Mohammed, un jeune homme d'un trentaine d'années, très intelligent, très instruit, possède notre langue en perfection.
Les Parisiens peuvent se féliciter, cette fois encore, de la présence parmi eux de sincères amis de la France.

Le petit Moniteur illustré, 25 août 1889.