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vendredi 21 août 2026

Le ballet du balai.






Le balai, cet instrument familier, indispensable, qui d'autre qu'une femme sait aussi bien le manœuvrer, le diriger, l'obliger à aller dans les endroits les plus improbables. Dans les coins et les recoins, sous les meubles, entre les pieds d'une chaise, il glisse, il virevolte, L'homme n'a pas ces talents, il appuie exagérément dessus, il le dirige, sans grâce, machinalement, pressé d'en finir. 

D'abord, il faut savoir le choisir, car il en existe de toute forme, de tout poils, de tout usage. 







Cette estampe, gavée par Jean-Baptiste Bonnart est issue d'une série du "Recueil des modes de la cour de France" vers 1674. Chargée d'une collection de balai sur le dos, la brave femme nous dit que:

" Quiconque veut se garantir
De l'amende du commissaire
De mes balets doit se garnir
On ne sçauroit jamais mieux faire."

Elle nous rappelle, qu'à cette époque, il était obligatoire de balayer devant sa porte, sous peine d'amende.

Une fois muni du balai indispensable, il fallait pouvoir s'en servir efficacement.




Edmé Bouchardon nous montre comment sa balayeuse assure sa prise vers 1740. La main gauche saisit fermement le manche dudit balai, tandis que la droite, prend son extrémité par en dessous, pour pouvoir assurer les changements de direction voulus.







Comme pour les coiffures, le balai peut adopter une coupe en brosse, lui donnant ainsi un air viril et guerrier, et c'est avec une ardeur non feinte que la "Jeune femme nettoyant le sol" du hollandais Willem Joseph, en 1778, nettoie son plancher en bois.







ou encore "la servante de La Haye" (Haags Dienstmeisje) de Paulus Constantijn la Fargue; en 1775, avec son balai de genêt qui nous regarde d'un air amusé et interrogateur, tout en balayant et lavant les pavés.






Jean-Baptiste Antoine Emile Béranger en 1872, lui,  nous rappelle que c'est grâce au balai, même un simple balai de sorgho, que l'on fait parfois des découvertes, que l'on apprend les nouvelles même si elles sont anciennes. "An interest in Old News" (Intérêt pour de vielles nouvelles). Ici, le ballet du balai est interrompu, la servante prend le temps de déchiffrer un morceau de journal ou de papier que le balai a déniché.






Rien n'est plus difficile que de balayer des plumes! Un simple mouvement un peu brusque du balai génère un petit courant d'air suffisant pour les faire s'envoler, certaines repartent là où on avait balayé, d'autre plus perverses s'installent directement sur le balai.  Victor Gabriel Gilbert nous montre dans son tableau "Balayage de plumes" (Sweeping the Feathers) réalisé vers la fin du XIXe siècle, la dextérité d'une femme qui se bat pour faire un petit tas de plumes et le comportement inqualifiable de certaines d'entre elles. Que cette dame se console de son infortune, Johan Wolfgang Goethe a dit: "La main qui samedi tient un balai, est celle qui dimanche vous caresse le mieux".





Pehr Hilleström dans son tableau de 1774 intitulé "En piga som sopar och en flicka som ostädar" (Une servante qui balaie et une petite fille qui désordonne) nous montre une servante qui "passe" le balai, comme on dit. On ne voit pas la petite fille désordonnée, mais personne ne parle du balai! Il a une existence pénible, alors qu'on s'est emparé de son manche, il a toujours la tête dans la poussière, on le force à aller des coins, même si l'on sait que "seul le vieux balai peut aller dans les coins" comme le dit un proverbe irlandais. Et puis, lorsqu'il s'est acquitté honorablement de sa tâche, que fait-on de lui? on le cache, comme si on en avait honte, dans un vieux placard près d'une serpillère qui sent le croupi.






Joseph Caraud, en 1897, lui, nous rappelle aussi dans son tableau "Les Tourtereaux" 'The love birds), malgré son intérêt pour les deux volatiles qui roucoulent sur la rampe, que balayer des feuilles sur une terrasse, n'est pas non plus de tout repos, on est à la merci du moindre coup de vent qui nous oblige à tout recommencer, et chacun sait qu'Eole est d'un naturel plutôt farceur.







Mais il est temps de prendre un instant de repos. En 1860, Joseph Caraud a surpris "La Jolie Servante" (The Pretty Maid) en train de s'admirer dans une glace de château. Obéissant, le balai attend la fin de l'inspection. Il reprendra ses explorations une fois celle-ci terminée.

Cependant, malgré ce petit tour d'horizon chez des artistes talentueux, aucun n'aborde le problème crucial, que personnellement je n'ai pas réussi à résoudre, qui est le maniement simultané de la pelle et du balai. J'en ai pourtant compris le principe, on pose la pelle à terre, on l'incline et à l'aide du balais on pousse les découvertes dans la pelle. Jusqu'ici, tout va bien. Mais il reste toujours une petite ligne de poussière qui vous nargue, qui refuse obstinément d'aller dans la pelle. On recommence en se déplaçant peu, rien y fait, elle persiste; on tourne de 90°,  elle tourne aussi. On approche le balai doucement de la pelle, on y va plus fort, elle est toujours là. Pas de doute, la pelle, le balai et la poussière se sont ligués. Mais ne manquant jamais d'idée, comme j'ai la chance de posséder de nombreux tapis, je soulève un coin du tapis délicatement, et d'un coup vif, j'expédie la poussière dessous. C'est ce qu'on appelle 'mettre la poussière sous le tapis". Il ne me reste plus qu'a recevoir les compliments pour le travail effectué et à relire ce poème de Rimbaud qui s'intitule "Le balai"!

C’est un humble balai de chiendent, trop dur
Pour une chambre ou pour la peinture d’un mur.
L’usage en est navrant et ne vaut pas qu’on rie.
Racine prise à quelque ancienne prairie
Son crin inerte sèche : et son manche a blanchi.
Tel un bois d’île à la canicule rougi.
La cordelette semble une tresse gelée.
J’aime de cet objet la saveur désolée
Et j’en voudrais laver tes larges bords de lait,
Ô Lune où l’esprit de nos Sœurs mortes se plaît.


Pour conclure, on peut se demander si Michel Heyns, dans son livre "Le Passager récalcitrant", n'a pas raison de dire que "La civilisation occidentale doit sa survie au balai et au plumeau"?.

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