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samedi 30 septembre 2023

A travers l'Egypte.


Les marchés ou bazars égyptiens. 


La rue du Caire continue d'être une des grandes attractions du Champ de Mars. Peut-être ses boutiques en forme de caves contiennent-elles un certain nombre des mercanti des bords de Seine et de marchandises de parfumeries qui ont vu le jour sur le territoire français, mais la couleur locale est toujours là et le visiteur ne chicane guère sur l'authenticité des Syriennes, des Levantines, des Juives et des Marocaines qui lui offrent des bracelets, des éventails, des flacons d'eau de rose ou des tranches d'olivier du Liban, incrustés de caractères hébraïques. Ici, ce sont les Egyptiens, revêtus de la stambouline* officielle et coiffés du tarbouch*; des Hindous à turban blanc à franges d'or, en tunique blanche serrée par une ceinture tricolore.
La plupart des marchands, accroupis gravement sous les arcades sont somptueusement vêtus  de robes de soie jaune, rouge ou bleu, rayé d'un vif éclat, et la tête couverte de fez ou de turbans artistement édifiés; nombre d'entre eux cependant portent le costume européen. Le teint œuf d'autruche, le plus beau de tous aux yeux des arabes, indique que quelques-uns appartiennent à cette race; d'autres ont la couleur bronze doré qui distingue les Egyptiens; en voici un coiffé d'un bonnet grec à bandes dorées transversales; un autre en tunique d'un violet pâle aux boutons rapprochés comme ceux d'une soutane et ceint d'une écharpe multicolore. Au milieu des boutiquières, en toilette éclatante, en corsage de velours surchargée de broderies d'or, la tête enguirlandée de sequins*, les bras enveloppés de nuages de tulle ou de mousseline, voilà des fellahs en chemise bleue, aux jambes nues, le turban enroulé autour du petit serre-tête qui couvre leur crâne rasé. L'un d'eux, modeste potier modèle de grossiers alkarazas*, qu'il couvre ensuite de peinturlures bleues ou rouges, pendant que son voisin suit tout ses mouvements d'un œil calme et impassible.
Un peu plus loin, un marchand de bottes, de bottines et de pantoufles vous offre bravement du "nougat d'Afrique*" égaré au milieu de ses mules brodées. Voilà un bédouin en vêtement de poil de chameau blanchâtre aux raies brunes. Tout auprès, un cordonnier en manche de chemise de couleur, la poitrine couverte d'un immense tablier de maroquin rouge, tire vaillamment l'alène dans la semelle d'une pantoufle ravissante, digne de chausser Cendrillon. A quelques pas, une brodeuse avec sa petite fille: toutes deux ont, plantées sur le milieu de la tête, une rose et une branche de buis formant calotte. Puis c'est un Juif de Damas, aussi reconnaissable à son type qu'à son costume: un cordon de soie multicolore et or serre l'étoffe presque transparente qui lui sert de coiffure et retombe sur son élégante tunique. Un de ses compatriotes, de Beyrouth porte une ample robe blanche, et de son front descend un foulard qui rappelle la coiffure des anciens Egyptiens. Qu'on le veuille ou non, on se croirait transporté au Caire, dans le quartier antique, qui a conservé depuis sept siècles sa citadelle, ses tours et ses vieilles murailles, son fouillis de ruelles et de passages sombres.
Au Caire, les négociants qui exercent le même genre de commerce forment une corporation spéciale, à la tête de laquelle est un cheikh, sorte de prévôt des marchands. Les commerçants, vivant pour ainsi dire en communauté d'action, bien que chacun agisse pour son compte particulier, se rassemblent en une même place où ils se livrent librement au trafic des affaires. C'est à ces réunions de boutiques que l'on a donné le nom arabe de Souk (marché) qu'on remplace assez habituellement par "bazar", son équivalent en persan.
La première impression que causent les bazars du Caire reste ineffaçable. Chaque coin de rue est un tableau. Les maisons sont hautes et souvent les étages supérieurs, projetés en avant, se touchent presque pour former une voûte au-dessus de la tête du passant. Ce grand quartier marchand, fourmillant d'allées étroites, de couloirs obscurs, est traversé par le Mousky*, dont nous avons déjà parlé, puis transversalement, par une large rue tortueuse qui serpente d'une porte de la ville à l'autre, et où se succèdent des boutiques, d'admirables mosquées, de vieux palais en ruines, des fontaines, des échoppes, puis un minaret et de longs murs qui tombent.
Les bazars du Caire ont été décrits mille fois, mais ils défient toute description. Ce sont de longs corridors ou couloirs plafonnés où circule sans cesse une foule considérable. "Les voitures ne peuvent y passer, dit M. G. Charmes, mais on s'y aventure à dos d'âne, quoique bien souvent, en étendant les bras, on puisse toucher les murs des deux côtés. Une série de petites boutiques basses et étroites, espèces de carrés tout au plus aussi élevés que la taille humaine et aussi peu larges qu'élevés, sont remplis des plus grandes richesses". Chaque bazar comprend une industrie particulière, et un genre de commerce spécial.
Il y a le bazar des changeurs, où ceux-ci sont accroupis devant de gros coffres forts qui contiennent toutes les monnaies imaginables; les bazars des orfèvres, des marchands de babouches, de tapis. Le bazar principal, le Khan-Khalil, du nom de son fondateur, comprend les principales industries et l'on y trouve d'admirables coffres incrustés d'ivoire et de nacre, des escabeaux en bois rare, de merveilleux tapis, de magnifiques bijoux arabes, des faïences persanes incomparables, etc. Ici, ce sont des étalages de cuivres, casseroles, cafetières, reluisant au soleil, rouges, jaunes, étincelantes, constamment fourbis par un majestueux vieillard.
Dans le bazar des pantoufles, les maroquins éclatent plus jaunes et plus rouges encore, et piquent de taches ardentes le sombre couloir. Plus loin, des brodeurs, courbés sur des pièces de drap ou de cuir, tirent rapidement l'aiguille à travers la soutache d'or. "Aucun pinceau peut-il rendre, dit Mme Lee Childe, cette cour à demi couverte de nattes, d'étoffes accrochées sur des poutres démantelées, laissant filtrer un rayon poudreux, mais qui darde juste sur les tapis que montre le vieux patron? Tout autour des piles, des montagnes de ces tapis de tous les pays: fins veloutés de Perse, rayés de Tunis ou du Kourdistan, petits carrés de prière de Smyrne ou de Bokhara. Puis des ballots de bissacs de chameaux, se déroulant en taches d'un rouge sombre, d'un bleu amorti et cette lumière chaude, riche, frappant d'en haut, ici tamisée par un treillage, plus loin ardente, vive, va éclairer violemment une longue bande bigarrée, déployée par un nègre au turban blanc et un Arabe en robe vert pistache".
Ailleurs, des gilets de velours brodés alternent avec les coussins et les brimborions de clinquant d'un goût douteux, lorsqu'on s'arrête devant un de ces nombreux magasins groupés comme les alvéoles d'abeilles, on remarque des objets très curieux, des tapisseries brodées dans les harems par des doigts de fées, de petits châles nommés coufies, dont le tissu soie et or est éclatant, des chaussures brodées en or fin, des éventails garnis de paillettes d'or et de plume d'autruche, "des armes du moyen âge, casques et boucliers en acier avec incrustations d'or, merveilleuses arabesques dont les précieux méandres ne lassent jamais l'admiration", des lames de Damas artistement ciselées. On y trouve aussi, une grande quantité d'objets chinois et de cloisonnés japonais, avec des filons d'or incrustés serpentant au milieu de l'émail. 
Le commerce se fait au bazar Khan Khalil d'une façon charmante. La plupart du temps, il est impossible de trouver la moindre petite place dans la boutique. Le marchand vous fait asseoir près de lui sur le banc de pierre, garni d'un lambeau de tapis et de coussins, qui lui sert de sofa, où il fume son chibouk de l'air le plus insouciant du monde. Il vous offre un narguilé ou du café et devise avec vous des heures entières, en étalant les trésors entassés sur ses modestes établis (mastaba): vases de cuivre paraphés de versets du Coran, incrustés d'or et d'argent; bracelets massifs; bagues de turquoises; collier d'agate; chapelets d'ambre; vielles médailles; narghilés; poignards et armures sarrazines; étoffes brochées d'or; ceintures de soie; foulards chatoyants; châles des Indes entassés sous les galeries, près des ballots de coton, de gomme, de café et d'ivoire. Toujours poli et empressé, mais jamais importun, il vous met en main l'objet que vous désirez, sans vanter sa marchandise, c'est au client de la juger. Doutez-vous de l'authenticité d'un objet ou de la qualité d'une étoffe, il vous retire doucement l'article des mains et le remet en place, sans mot dire. Tous ne sont malheureusement pas aussi scrupuleux et aussi sobres en paroles, mais ils ne témoignent aucune jalousie en voyant leur voisin, leur concurrent, plus favorisé qu'eux par une vente sur laquelle il a réalisé un gros bénéfice: "Une autre fois, pense-t-il, in'ch'Allah (s'il plait à Dieu), ce sera mon tour".
Près du Khan-Khalil est le quartier des ouvriers en cuivre (El-Nahasin) et des orfèvres, véritable labyrinthe de ruelles boueuses et couvertes en planches: de tous côtés, les ateliers d'orfèvrerie, d'une simplicité primitive. Dans le bazar Hamzaouy se trouve la parfumerie, les épices, la papèterie, les cristaux, la mercerie et les étoffes pour la plupart de fabrication européenne. Plus loin les bazars El-Aqqadin', où sont les marchands de passementerie en soir et en fil d'or er d'argent; El-Ghourieh, drap, toile, mousseline; El-Soukkharieh, sucre, fruits secs, confitures de dattes. 



Le Sourougich, dont nous donnons une vue prise d'après nature par notre ami Montbard, un des dessinateurs qui ont le plus fidèlement reproduit les costumes et les mœurs des habitants du Caire, est la réunion des selliers et des cordonniers, tandis que le souk El-Silah est celui des armuriers. On y fabrique une quantité prodigieuse de selles, de bâts, de harnais et autres objets de maroquinerie.
Toutes ces boutiques ressemblent à de misérables échoppes, comme nous l'avons dit. Elle s'élèvent à environ un mètre au-dessus du sol, elles restent toujours ouvertes pendant le jour. Ce sont, comme dans la rue du Caire, au Champ de Mars, des espèces de grands coffres que l'on ferme au moyen d'un large volet, dont les gonds sont placé au sommet de la devanture à l'instar des baraques de nos boulevards; le jour, il est soulevé et maintenu horizontalement, la nuit, il se rabat de haut en bas et est assujetti au moyen d'un énorme cadenas.
Des gardiens couchent devant chaque boutique, sur de méchants cafas en branches de palmier qui ressemblent à des cages à poulet. Les marchands cairotes habitent des maisons construites à la manière arabe, avec des cours intérieures, mais dans des quartiers distincts de ceux consacrés au commerce. Au lieu des agglomérations bruyantes et incohérentes, ils ont établi une harmonie extraordinaire dans leur cité; chaque quartier a sa destination, pour ainsi dire sa fonction. Sous certains rapports, la civilisation orientale a été ainsi infiniment plus ingénieuse, comme conception sociale, que l'industrialisme européen.


Notre seconde gravure représente le débarcadère de Boulaq, principal centre industriel du Caire. un peu à l'ouest de la Capitale, dont il fait aujourd'hui presque partie intégrante; la petite ville de Boulaq communique directement avec la Méditerranée par le Nil et avec le canal maritime de Suez par le canal Ismaïlia. C'est le port du Caire qui s'occupe de toute la navigation commerciale du Delta, de même que le port du vieux Caire, situé à 5 kilomètres et demi en amont, traite les affaires de la Haute-Egypte. Ajoutons que, outre les nombreuses usines particulières, telles que l'usine à gaz, les moulins français Darblay, etc., plusieurs industries appartenant au gouvernement sont réunies à Boulaq: l'Ecole des Arts-et métiers, dirigée par Guignon-bey, l'imprimerie nationale et surtout un monument unique au monde, fondé par Mariette-bey et continué si heureusement par M. Maspéro: le Musée d'antiquités égyptiennes.

                                                                                                   V. F. Demays.

Journal des Voyages et des Aventures de terre et de mer, dimanche 7 juillet 1889.

Nota de Célestin Mira:

* Stambouline: redingote portée par les fonctionnaires turcs.

* Tarbouch: le tarbouch est un bonnet cylindrique, de couleur rouge, muni d'un gland de soie

* Sequin: le sequin est une ancienne monnaie d'or de Venise. Par extension, le sequin est aussi un élément décoratif formé par un disque doré ou argenté, percé d'un trou en son centre, cousu sur des vêtements.

* Alkarazas: L'alkaraza est une poterie au long col.


Exemple d'alkarazas.


* Nougat d'Afrique: le nougat est fabriqué, sous des appellations diverses sur tout le pourtour méditerranéen.



* Le Mousky: vieux quartier commerçant du Caire.




vendredi 29 septembre 2023

Les petits états de l'Allemagne.


Les villes libres.

Hambourg.


 En 1810, Hambourg était le chef lieu des Bouches-de-l'Elbe, un des cent trente six départements que l'Empire français comptait à cette époque!
Je me rappelle avoir vu, à Utrecht, au musée installé dans la salle de l'hôtel de ville, toute une vitrine remplie de composteurs, de cachets administratifs, parmi lesquels se trouvaient quelque feuilles de papier grand aigle avec cette mention: Utrecht, gendarmerie française.
De toutes les curiosités du musée c'est certainement celle que j'ai regardé avec le plus de plaisir. Ces deux mots français à côté du nom de la ville hollandaise étonnent presque maintenant.
Il fut une époque, cependant, où Rome et Hambourg, Amsterdam et Genève étaient des préfectures françaises, et en cherchant bien, l'on trouverait probablement dans le Johanneum de Hambourg des feuillets portant cet en tête:

EMPIRE FRANCAIS

Préfecture des Bouches-de-l'Elbe.

Maintenant, l'ancienne capitale de la Hanse a repris son rang de ville libre, bien diminué au point de vue politique. Elle a sa part de cette servitude fédérale qui pèse si lourdement sur les petits Etats de l'Allemagne. mais à ce point de vue toutefois, l'Etat hambourgeois est peut être encore privilégié. Alors que tant de petites principautés allemandes n'ont plus qu'une indépendance nominale et qu'une autonomie incomplète, Hambourg a résisté de son mieux à la prussification.
Sa constitution protège encore suffisamment ses libertés. Les Hambourgeois peuvent même prétendre qu'ils se gouvernent eux-mêmes. Les dispositions de la Constitution remaniée le 15 octobre 1879 doivent contribuer assurément à entretenir ce sentiment.
Elle est assez curieuse pour que nous lui consacrions quelques lignes.
L'Etat hambourgeois, le freiestadt Hambourg, forme une République, mais la république hambourgeoise ne ressemble ni à la nôtre, ni à la république suisse, ni aux républiques sud-américaines. C'est, sans jeu de mots, une république bourgeoise, parlementaire, ou le pouvoir exécutif se confond parfois avec le pouvoir législatif.
L'Etat hambourgeois est gouverné par deux chambres:
1° Le Bürgeschaft ou assemblée de la bourgeoisie dont les 160 membres, élus pour six ans, renouvelés par moitié tous les trois ans, sont nommés au scrutin secret par trois catégories d'électeurs: les bourgeois, les propriétaires fonciers, ceux qui ont exercé des fonctions publiques.
2° Le Sénat dont les membres sont élus à vie par le Sénat lui-même et le Bürgeschaft.
Le pouvoir exécutif est exercé par le Sénat.
A Hambourg, les attributions municipales et législatives se confondent. Toutefois, les affaires communales du faubourg Saint-Paul et des autres communes du territoire sont administrés par chaque commune sous la surveillance du Sénat.
Ce sénat se compose de 18 membres. Neuf doivent avoir fait leurs études de droit, neuf autres doivent appartenir au commerce. Les sénateurs sont nommés à vie et touchent un traitement. Après dix ans d'exercice, et s'ils ont soixante ans d'âge, ils peuvent donner leur démission et ils ont droit à une pension égale à la moitié de leur traitement.
Comment fonctionne ce pouvoir législatif qui réside sur l'accord des deux Chambres? C'est ce qui ne nous apparaît pas clairement, étant donné surtout que l'une et l'autre Chambre ont l'initiative des lois. Les deux Chambres s'adressent réciproquement des communications écrites, et le Sénat délègue des commissaires qui assistent aux séances du Bürgeschaft. De son côté le Bürgeschaft  nomme des commissaires qui, pour la préparation des affaires, peuvent s'adresser au Sénat! Il peut même demander au Sénat de lui envoyer des délégués chargés de soutenir les projets de loi dus à son initiative.
Quel est le sort des projets de lois soumis à cette assemblée? Il ne se décide pas plus rapidement que ne se celui des propositions soumises chez nous à la Chambre ou au Sénat.
Toute proposition, pour être adoptée, doit subir deux délibérations et deux votes à moins que, lors du premier, elle n'ait réuni plus des deux tiers des voix. Comme le Bürgeschaft a le droit d'amender les propositions du Sénat, on voit jusques à quels cartons éloignés cette procédure parlementaire peut conduire des projets de loi. Ajoutons que lorsqu'il s'élève un conflit d'opinions entre les Chambres au cours d'un projet sur lequel on délibère pour la seconde fois, chacune d'elles peut requérir la nomination d'une commission de conciliation, que cette commission peut elle-même ne rien concilier; qu'alors le conflit est porté devant la Cour suprême de l'Empire, ou reste sans solution; et nous aurons donné une idée suffisante du parlementarisme qui anime la Constitution hambourgeoise.

***

Le voyageur qui arrive à Hambourg et qui, de son hôtel se dirige sur le port, éprouve l'impression que donne une ville énorme. Il se trouve dans un entrepôt colossal, plein de mouvement et de bruit, il a devant lui, dans ce port,  dont les bassins s'étendent sur la rive droite de la Norder-Elbe sur une longueur de plus de 5 kilomètres, des centaines de bateaux venus de tous les pays du monde, derrière lui une ville qui n'en finit pas et où tout est en mouvement, les rues, les canaux, les voies ferrées qui coupent la ville du côté de la grande allée et de la Bankstrasse. Et ce mouvement ne ressemble ni au mouvement de Londres, ni au mouvement d'Amsterdam, ni au mouvement de Paris. Il a son caractère spécial, particulier, bien à lui, mais qui vous frappe par ses proportions et ses surprises.
La population de Hambourg ne dépasse pas 305 690 habitants, encore faut-il comprendre dans ce nombre la population des faubourgs, laquelle est assez considérable (15 communes limitrophes ont 165 737 habitants); mais à côté de Hambourg sédentaire, il y a la population flottante, et celle-là vient notablement augmenter le chiffre de la première.
Que voir dans cette ville quand on a vu le port? Quand on s'est promené sur les quais de Broktorhafen, quand on a visité les paquebots du bassin de Grasbrosth, quand on a erré dans le faubourg Saint-Paul, au Sprielbudenplatz, au milieu de cette foire perpétuelle où campent les ménageries, les cirques, les saltimbanques et les marchands de bananes? Hambourg a peu de monuments véritablement curieux: l'incendie de 1842 a détruit quelques édifices remarquables et à part l'église Saint-Nicolas, l'église Saint-Pierre et la Bourse, il n'y a rien qui puisse solliciter l'attention de l'artiste.
Flâner, se promener sur le vieux Jungfernstieg, dans les allées du Jardin zoologique, au faubourg Saint-Paul ou le long des quais est la meilleure façon de passer son temps. Hambourg est peut-être, après Paris, la ville où la flânerie est le plus agréable.
Le touriste inoccupé à Hambourg, celui qui est venu pour voir, pour regarder, est en droit de compter sur des distractions continuelles. Tout appelle sa curiosité: l'aspect des rues où les maisons neuves s'élèvent à côté de maisons gothiques, les enseignes qui s'étalent sur les boutiques, enseignes qui parlent chacune dans une langue différente, comme les gens qui passent: Anglais, Hollandais, Espagnols, Yankee, Portugais, Chinois qui ont gardé la robe et la tunique nationale, Néerlandais qui reviennent du marché, regagnent Bergedorf, portant leur costume traditionnel: la jaquette noire à deux rangs de boutons d'argent, la culotte noire et les souliers à boucle.
Comment s'ennuyer dans une ville aussi remplie de mouvement et de vie?
On a calculé que le port de Hambourg, qui est le plus important de l'Europe après ceux de Londres et de Liverpool, pouvait contenir plus de cinq cents navires.
En 1884, les vaisseaux qui en sont partis étaient au nombre de 6 300: du 1er janvier au 30 novembre 1887, 4 439 vapeurs et 2 481 voiliers en sont partis.
L'importation hambourgeoise se chiffre en 1886 par 123 000 000 de francs et l'exportation, au sujet de laquelle il n'existe pas de données positives, n'est guère inférieure à l'importation.
Les armateurs de Hambourg sont à juste titre fiers de leur flotte; le nombre des navires à voile qu'ils possédaient en 1886 étaient de 370, et celui des vapeurs s'élevait à 111. Avec les denrées coloniales, les bestiaux et les laines, les émigrants comptent parmi les "articles" qui contribuent le plus à alimenter la navigation hambourgeoise.
En 1884, le nombre de ces émigrants était de 49 985. En 1881, il s'était élevé à 84 425. En 1886, il se réduisait à 25 714.
Hambourg est aussi la ville des banques: elle compte 15 grandes banques. Quant aux changeurs et aux petits banquiers, ils sont innombrables.
Ils font faillite et ils se relèvent avec une facilité toute américaine.
Outre ses faubourgs qui sont d'importants centres manufacturiers, Hambourg possède les cinq enclaves de Hansderf, Oblstedt, Volksdorf et Morburg, le territoire de Ritzebuttel et l'île de Neuwetk: c'est dans le territoire de Ritzebuttel que se trouve la petite ville de Cuxhafen, la station balnéaire hambourgeoise.

***

Outre son importance commerciale, et à côté de son titre de premier port d'Allemagne, Hambourg a, aux yeux des Allemands, un autre mérite et un second titre. Hambourg est par excellence, la ville où l'on mange, c'est la capitale gastronomique d'Allemagne.
Henri Heine a gardé un joyeux souvenir des aptitudes culinaires des Hambourgeois et cette appréciation de ces Allemands par un Allemand nous paraît trop vraie dans son originalité pour que nous essayions d'une autre.
Les habitants de Hambourg, dit Heine, sont de bonnes gens et ils mangent bien. Au sujet de la religion, de la politique et de la science, on y trouve une grande diversité d'opinion, mais quant à la table, il règne parmi les Hambourgeois la plus cordiale entente. Des sentiments tout spartiates animent le cœur des braves soldats de Hambourg, mais ne leur parlez pas du brouet noir, par rapport au traitement des affections morbides, les médecins hambourgeois sont dans un complet désaccord; pour combattre la maladie nationale, la perturbation des facultés digestives, les sectateurs de Brown augmentent la dose journalière de bœuf fumé; les homéopathes ordonnent 1/10 000 grain d'absinthe dans une vaste coupe pleine de soupe à la tortue.
Les hommes présentent la plupart du temps des tailles trapues, des yeux intelligents et froids, des fronts déprimés, des joues rouges, négligemment pendantes, le chapeau comme cloué sur la tête et les mains dans les goussets comme quelqu'un qui est sur le point de demander: "combien ai-je à payer?".
J'imagine que cette ville mangeante n'est pas faite pour déplaire à M. de Bismarck, lui dont on a pu dire qu'il mourrait d'une indigestion gigantesque.
Comme le cœur, l'estomac a ses affinités et ce chancelier , qui disait un jour à table: "Nous avons toujours été de grands mangeurs dans la famille; s'il y en avait beaucoup comme nous, l'Etat n'y suffirait pas: il nous faudrait émigrer" ; ce chancelier doit certainement regretter que ces hambourgeois copieux ne soient pas de bons Prussiens.
Malheureusement pour le "royaume des bonnes mœurs", Hambourg n'a aucune envie de se donner au roi de Prusse. C'est déjà beaucoup trop pour sa liberté que d'avoir un pied dans le traquenard de la confédération et de donner deux régiments à l'Empire. Car les trois villes hanséatiques, Hambourg, Brème et Lubeck forment les deux régiments d'infanterie n° 75 et 76.

***

Il y a cependant des Hambourgeois auxquels le chancelier est persona grata et même gratissima. Ceux-ci lui ont fait déférer en 1871 le diplôme de la bourgeoisie d'honneur, attention à laquelle il s'est montré fort sensible.
Quand il vient visiter sa propriété de Friedrischruhe ses admirateurs lui prodiguent les sérénades et les compliments.
Cet enthousiasme n'est pas partagé par le Sénat. Les vieux sénateurs hambourgeois se rappellent probablement l'odieux massacre de 1866. On se souvient qu'à cette époque l'armée prussienne fit son entrée à Hambourg en tirant sur les curieux et les passants. Les exactions qui furent commises alors sont inimaginables. Le Sénat a nettement refusé de voter un pfennig pour fêter l'anniversaire de Sedan.
Ce jour-là, Hambourg a pu se croire indépendant, et avoir l'illusion de la liberté. N'est-ce pas déjà une satisfaction?

                                                                                                                         X.

Journal des voyages et des aventures de terre et de mer, Dimanche 21 juillet 1889.

jeudi 28 septembre 2023

Les Chinois. 


Le nihilisme, engendré par l'absence de la foi, menace l'Europe, mais cette menace n'est pas la seule suspendue sur nos têtes.
L'Europe pourrait, dans un avenir peu éloigné, avoir d'autres ennemis que les religieux.
Un missionnaire qui connait la Chine nous disait que le mépris qu'on fait des peuples de l'extrême Orient est une marque d'ignorance, et que les Chinois peuvent peser tout à coup sur l'Europe civilisée comme autrefois les barbares méprisés par l'empire romain.
La Chine a près de 406 millions d'habitants; le Japon sur ses petites îles a un territoire presque semblable à la France et 33 millions d'habitants.
Ces peuples ont des qualités intellectuelles qui peuvent être développées très-vite, ils sont vigoureux de corps et employés facilement à de rudes travaux, capable d'ailleurs de beaucoup de discipline. L'Empire chinois a une certaine cohésion au milieu de ses difficultés intérieures, et si l'élément militaire, qui est peu considéré, venait a être mis en honneur, des vice-rois ou gouverneurs chefs de province immenses et ayant de 60 et 70 millions de sujets, pourraient bientôt fournir de redoutables armées. Qui sait si la Russie ne disciplinera pas un jour ces nouveaux soldats de l'extrême Orient, après avoir conquis leur sol! nous pourrions donc voir un jour, au lieu des corps d'armée prussiens qui se substituaient les uns aux autres après leurs défaites, des armées d'un million d'hommes chacune se succéder pour nous écraser.
Si le Chinois sortait de son pays où le sol refuse à nourrir une population déjà bien plus compacte que la nôtre dans le même nombre d'hectares, le Chinois se multiplierait rapidement et envahirait de cette façon surtout les pays appauvris par le vice et par les crimes contre Dieu et contre la société, qui sont le propre des races décrépites. On voit cette multiplication du Chinois à l'étranger là où l'on permet aux coolies de s'établir et de fonder des familles.
Deux officiers inconnus l'un à l'autre qui ont voyagé en extrême Orient, lors de nos expéditions militaires, nous avaient signalé des choses analogues. Le soldat chinois, nous disaient-ils dans des conversations séparées, est excellent soldat, et depuis notre expédition de Chine et les leçons prises de nous, une nouvelle expédition là-bas, ne saurait plus du tout se faire comme s'est faite la première.
On avait fourni alors des infrastructures aux impériaux qui combattaient les rebelles avec nous, et l'on avait vite formé parmi eux des officiers et des sous-officiers. Ces corps d'armée sans armes, avec de seules échelles, ont accompli le plus rude de notre campagne, ils ont pris les forts et montré les qualités de vrais soldats.
Faisons une réflexion.
Si jamais le vieil empire des fils du soleil païen et barbare dans sa civilisation s'ébranlait pour tomber sur l'Europe, on ouvrirait sans doute les yeux et l'on reconnaîtrait alors, mais trop tard, quel crime d'indifférence commet l'Europe chrétienne depuis plusieurs siècles en ne portant point, comme elle le devrait, les lumières de l'Evangile à ces malheureux qui pourrissent dans les ténèbres de l'idolâtrie.
Il y a des missionnaires, c'est vrai; parfois les navires de France les ont portés gratuitement et même, çà et là, les ont protégés, comme on protège aussi les marchands, ou un peu moins. Il y a loin de là à une action sociale, où le pays se serait saigné pour envoyer des armées d'apôtres, de moines, de prêtres séculiers, comme le voulait Colomb pour l'Amérique. Sous Louis XIV, cet effort n'eût pas demandé autant d'astuce que les affaires de la régale et des commandes qui ont commencé la destruction des ordres religieux que la Révolution a consommée. M. Ferry achève heureusement de les ressusciter en voulant les sceller au tombeau.
Cela n'eût certes pas coûté autant de millions et de sang que les diverses expéditions ruineuses, où l'on a entassé l'argent par 50, 60, 100 millions, tandis qu'un impôt volontaire d'environ sept millions doit suffire en ce moment à l'entretien des missionnaires de tout l'univers entier.
A l'intérieur, la France, sur un budget de quatre milliards, a refusé aux prêtres 100 fr., aux évêques 5 000 fr.; la vraie politique de la France catholique eût été de jeter dans l'extrême Orient au moins cent millions par an et mille missionnaires. Notre budget alors n'eût pas pris les accroissements qu'on sait; car l'argent donné à Dieu rapporte dès ce monde, et aujourd'hui, nous aurions un immense commerce, d'immenses revenus donnés par surcroit et des bénédictions qu'on n'estime pas au poids de l'or.
Que l'on dise bien son Credo, et ce que nous affirmons ici ne semblerait pas extraordinaire, et l'on comprendrait que l'Europe, pour n'avoir pas voulu envahir par la croix, pourrait être un jour envahie de la façon la plus inattendue par le fer et le feu.

Le Pèlerin, 3 avril 1880.

En France sur 10 millions de femmes, la moitié travaille. 


Le christianisme a relevé la femme de son ancien abaissement et lui a donné la royauté domestique. Il lui a appris la bonté, la douceur, le dévouement, la résignation et le travail. En condamnant la polygamie, il l'a arrachée à la réclusion et à la servitude.
Placée sur le même rang que l'homme, par l'Evangile, la femme a pu développer librement et progressivement toutes ses facultés. Et, à mesure que l'humanité marchait, s'ouvrait plus large la porte par laquelle la femme sort du gynécée pour lutter sur le même terrain que l'homme. Elle en est arrivée aujourd'hui à revendiquer son émancipation complète, à réclamer l'égalité des droits civils et civiques entre les deux sexes et son admission à toutes les professions, écoles, fonctions et emplois.
D'après les plus récentes statistiques, on compte déjà en France 5 381 069 femmes vivant d'un profession (non compris les 500 000 femmes rentières ou propriétaires) ce qui représente à peu près la moitié de la population féminine âgée de vingt ans et au-dessus (12 907 012 femmes). Ce qui revient à dire que la moitié des femmes françaises gagnent leur vie en travaillant.




Dans notre statistique illustrée, nos Lecteurs verront quelle est l'importance de la population ouvrière féminine pour chacune des principales professions. Chose curieuse à constater, la femme agricole tient encore la tête dans cette proportion. Le nombre des ouvrières agricoles est encore supérieur au chiffre total des ouvrières de fabrique, des domestiques et des employés de commerce.


Almanach Hachette, petite encyclopédie populaire de la Vie pratique, 1901

mercredi 27 septembre 2023

 Le divorce à travers le monde.





Rien de plus varié et de plus curieux, quelques fois, que les coutumes des différents peuples en fait de divorce. Le divorce est très rare dans la Grèce moderne, tandis que dans l'Inde, par exemple, les époux peuvent se quitter, avec permission de contracter un autre mariage, pour de très légers motifs. Au Thibet, tout au contraire, le divorce est rare, et il est interdit de se remarier. En Circassie, il n'existe que deux motifs valables de divorce et, selon le cas, les époux peuvent se remarier immédiatement, ou bien doivent attendre un an. Dans plusieurs parties de l'Asie et de l'Amérique, c'est la rupture solennelle des deux baguettes, par devant témoins, qui consacre la séparation. Les Turcomans sont encore plus expéditifs: une femme, demande-t-elle, à son seigneur et maître la permission de sortir, s'il lui dit: "Va!" sans ajouter "et reviens", ils sont considérés comme divorcés.
En Sibérie, le mari qui déchire le voile que sa femme porte sur la tête, la répudie; dans ces mêmes régions arctiques, l'homme qui veut divorcer quitte le domicile conjugal après une scène de mauvaise humeur et n'y revient pas de quelques jours. La femme se considère alors comme libre et s'en va de son côté (sur quoi le mari se hâte promptement de revenir, dès qu'elle a tourné les talons!). Ces gens du Nord sont éminemment simplistes et pratiques, et trouve le moyen meilleur d'éviter les frais de procédures.

Mon dimanche, revue populaire illustrée, 29 octobre 1905.

Chez les vieux de Bicêtre.


Quand on part de Paris par la porte d'Italie, à mi-côte de la route de Fontainebleau se dresse un long bâtiment, qui barre l'horizon de sa silhouette massive: c'est Bicêtre.
Bicêtre! un nom qui jadis fut synonyme de geôle et d'enfer. Il renfermait à la fois des pauvres, des infirmes et des prisonniers, et il n'y avait guère de différence dans la façon dont les uns et les autres étaient traités.
Tout imbu de ces horrifiants souvenirs, nous avons voulu voir quelle était actuellement la vie des hospitalisés, et nous nous sommes rendus à l'hospice pour nous renseigner sur la situation de ces vieux.
Le dimanche, tout le long de l'avenue de Bicêtre et chez les nombreux marchands de vin des alentours, ce ne sont que vieillards propets, estropiés ou malades, décemment vêtus de l'uniforme de drap bleu. Les uns se réchauffent au soleil, assis sur des bancs ou installés dans leurs petites voitures, en fumant et en causant. Ce sont des philosophes qui se contente de leur sort, heureux de se sentir à l'abri de la misère.



De fait, on comprend le bonheur relatif de ces braves gens, qui ont un gîte, des habits propres, une nourriture convenable. Ce sont presque de petits rentiers, qui ont l'assurance de finir paisiblement leur vie de labeur en cet asile, où règnent une hygiène et une propreté méticuleuse;
D'après le règlement actuellement en vigueur, l'hospice reçoit des indigents âgés de soixante-dix ans au moins, et des individus atteints d'infirmités incurables et privés de tous moyens d'existence, sans condition d'âge.
Les repas se prennent dans les réfectoires: le matin, à sept heures, la soupe; à onze heures, le déjeuner qui se compose  de soupe et de viande; à quatre heures le dîner (légumes et dessert). On leur accorde trente-deux centilitres de vin par jour. De l'aveu même des intéressés, la nourriture est convenable et suffisante, pour midi; ils souhaitent seulement que le repas du soir soit un peu moins frugal. En dehors des heures de repas, les vieillards peuvent, suivant leurs moyens, s'offrir quelques douceurs, car Bicêtre est entouré d'une quantité de marchand de vin; mais les gens rangés préfèrent la cantine de l'établissement ou fréquentent un petit débit ouvert dans l'hospice qui vend de tout, à l'exception les liqueurs alcoolisées; on y trouve de l'épicerie et du tabac. C'est à la fois Duval et le bazar de l'Hôtel de Ville. Là, de bons vieux viennent lire un journal, fumer une pipe en prenant un petit noir. Les habitués sont des gens tranquilles, font peu de bruit, et ils discutent entre eux, c'est pour causer politique et pour raconter leurs campagnes. En effet, ils sont électeurs, inscrits à la commune du Kremlin-Bicêtre.


Le banc à la porte de l'hospice: le temps passe
en causeries paisibles, la vie a fini de frapper ces vieux-là!


Le soir, quelques-uns font un écarté ou un piquet. L'enjeu, c'est la tasse qu'ils boivent en quatorze ou quinze parties. Puis, quand huit heures sonnent, ils regagnent leur dortoir, contents de leur journée, sans souci des évènements du dehors, bornant modestement leur horizon à celui des murs de Bicêtre.
Cependant, pour la majorité des hospitalisés, la vie n'est pas seulement un béat et inintelligent repos. Beaucoup travaillent; en effet, la plupart des indigents sortent de la classe ouvrière, le désœuvrement ne pourrait que leur être nuisible. L'administration occupe à son compte les hommes valides comme tapissiers, menuisiers, charrons, fumistes, serruriers, peintres, jardiniers, balayeurs, homme de peine. Plus de quatre cents hospitalisés sont ainsi occupés aujourd'hui; et leur salaire varie de 0,40 à 1 franc par jour. Seule la corvée de l'épluchement des légumes est obligatoire pour tous, et gratuite.



L'impotent chauffe ses rhumatismes au soleil,
en remuant ses souvenirs.


Mais il n'y a pas que des travailleurs, payés par l'administration, il y a aussi un grand nombre d'hospitalisés qui travaillent à leur compte. A ceux-là, l'hospice loue de petits ateliers pour une somme qui varie de 0 fr. 50 à 5 francs par mois.
A gauche de la porte d'entrée, on a construit un hall immense, divisé en une multitude de petites loges: ce sont de petits ateliers. Là, en un espace de un à deux mètres carrés, réservé à chaque travailleur, s'occupent, aux métiers les plus divers, plus de cent vieillard valides. La création de ces ateliers est une excellente mesure à tous les égards: elle éloigne les administrés de leurs salles, en permet plus aisément l'aération et le nettoyage, et procure à tous ces vieillards un exercice salutaire, les arrachant à l'engourdissement et à l'ennui; elle leur fournit quelques ressources pécuniaires. Rien de pittoresque comme cette petite ruche qui rappelle quelque peu le marché du Temple. Les allées et les loges sont tapissés d'images, de gravures de journaux, de mille riens qui en égayent l'aspect. Les métiers les plus divers se trouvent réunis: on y fabrique des billes en terre glaise, des enveloppes de pétards, des brosses, des chevilles pour les menuisiers, des faussets pour l'octroi, des filets, etc. Il y a aussi des relieurs, des ciseleurs, des bijoutiers, deux coiffeurs, des marchands d'habits. Les hospitalisés sont rasés gratuitement, mais c'est un luxe, pour les richards (?), de se faire accommoder par leur barbier dans une petite échoppe, propre et coquettement aménagée. Il y a aussi un artiste peintre, qui brosse des peintures à la douzaine; un écrivain public qui écrit des lettres pour 0 fr. 10, papier et enveloppe fournis; quant au timbre, l'administration en accorde deux gratuitement par semaine.


Un certain nombre d'hospitalisés augmentent leurs
ressources en vendant de petits objets de leur fabrication ou des fleurs.
 

Parmi ces industriels,  le type le plus remarquable est un être aux jambes torses, aux pieds bots, au cou cicatrisé d'humeurs froides, l'incarnation de la laideur. Il s'intitule "chef pétardier de Bicêtre", gagne vingt sous par jour, les boit aussitôt, se grise abominablement, est consigné chaque lendemain de paye et ne sort que pour encourir une nouvelle consigne.
Un fabricant de filet a quitté l'hospice, après fortune faite. Il a acheté une petite maison et possède une trentaine de mille francs.
Un mécanicien, qui loue un grand atelier cinq francs par mois, gagne dix francs par jour. Il faut avouer que ce sont là des abus; il est de toute justice que des misérables adoucissent leur sort, par quelque argent bien gagné, mais il ne devrait pas être permis que des gens capables de gagner aussi bien leur vie tiennent la place d'indigents réellement nécessiteux, et fassent une concurrence déloyale aux ouvriers, en travaillant à vil prix.
D'autres sont d'honorables commerçants, qui, pour 0 fr.10 louent une place au marché de l'avenue de Bicêtre, et y vendent de vieilles chaussures, de la ferraille, des lacets, etc.
Avant de quitter l'hospice, je voulus connaître l'opinion d'un de ses habitants.
- Voulez-vous, monsieur, me répondit un vieux, à tout bien considérer, nous ne devons pas nous plaindre. Pour beaucoup d'entre nous, la vie que l'on nous fait est certainement beaucoup plus douce que celle que nous n'avons jamais menée, même quand nous travaillions. Pas de soucis, la vie matérielle assurée, et même quelques petites fêtes que nous offre l'administration, par exemple au mardi gras, à la mi-carême, au 14 juillet.


Echanger des souvenirs en vidant un verre de vin,
voilà l'ambition des vieux de Bicêtre.


Les distractions ne nous manquent pas.
Les amateurs de jeux de cartes et de dominos ont à leur disposition deux salles de réunions, où ils peuvent se livrer à leur plaisir favori. Ceux qui préfèrent les exercices en plein air jouent aux boules, et c'est devant une galerie aussi compétente que passionnée que se livrent d'interminables parties.
Enfin, chaque soir, de six heures à sept heures, à la bibliothèque, un instituteur de la maison fait une lecture. La bibliothèque, ouverte de huit heures à quatre heures, renferme plus de trois mille volumes et cinquante spéciaux pour les aveugles.
De cette visite, je gardai une impression réconfortante, les mauvais souvenirs qui hantaient ma mémoire, au nom de Bicêtre, s'étaient évanouis.

                                                                                                    F. Cardet.

Mon dimanche, revue populaire illustrée, 29 octobre 1905.

mardi 26 septembre 2023

 Le nourrisson.


C'est un gros saucisson de linge, car il n'a pas encore de jambes.
Son corps a l'odeur du pain chaud, sa tête est toute rouge et de sa bouche, qui gargouille, s'échappe des bulles de salive.
Il est plus chauve que s'il avait cent ans; ses yeux sont d'un bleu de faïence et il se plait à mordre, avec ses gencives, quelque hochet d'ivoire ou bien un chien en caoutchouc. Il se promène dans les bras de sa mère; il dort le jour et pleure la nuit; il veut attraper les lumières et, quand il grimace, on dit qu'il fait la risette.
Ses petites mains, les cinq doigts écartés, s'agitent sur sa face comme deux crabes roses, et si tu le regardes, il t'empoigne par le nez et t'appelle papa.

                                                                                                             Paul Leclercq.

Mon dimanche, revue populaire illustrée, 27 août 1905.

Ceux dont on parle.


Ferdinand de Bulgarie. 


A l'heure où paraîtrons ces lignes, le prince Ferdinand de Bulgarie, sera sans doute proclamé roi. Dix-huit ans de service lui auront valu cet avancement. L'Europe est en voie d'augmenter le nombre de ses rois: la Norvège veut posséder le sien. Pour peu que cette fièvre des grandeurs se propage, nous aurons bientôt un roi de Monaco et un empereur du Portugal.
Si quelqu'un est digne du titre de roi, c'est bien Ferdinand de Bulgarie, qui a eu des débuts fort difficiles et s'est élevé à la force du poignet. En 1887, la haute assemblée bulgare, le Sobransé, le désigna pour diriger ce pays. Fils de la princesse Clémentine, le seul enfant survivant de Louis-Philippe, Ferdinand avait alors vingt-six ans; il était lieutenant de hussards autrichiens. Il ne put entrer en place immédiatement, les puissances signataires du traité de Berlin, qui se sont réservées un droit de contrôle sur les affaires de Bulgarie n'ayant pas voulu, je ne sais trop pourquoi, reconnaître le prince Ferdinand. Celui-ci, qui tenait à sa nouvelle situation, fit de nombreuses démarches, intéressa la Russie à sa cause et finit par triompher.
Mais le succès l'enhardit et Ferdinand recommença ses démarches pour obtenir la permission de troquer son titre de prince contre celui de roi. Les différentes cours d'Europe le virent promener sa candidature inquiète; on dit même qu'il se fit présenter par un peintre de Munich un projet de couronne. Le projet lui plaisait beaucoup, mais jusqu'à ce jour, il n'avait pas pu le faire exécuter.
Cette couronne qu'il ambitionne si fort apportera-t-elle à Ferdinand autant d'avantages qu'il le croit? Ce n'est pas elle, en tout cas, qui écartera de lui les conspirations qui se forment journellement et dont il a, paraît-il, grande frayeur, à tel point qu'il se cachait tout dernièrement à Munich pour échapper aux poursuites de deux révolutionnaires macédoniens très mal disposés à son égard. Il s'est même procuré un sosie par qui il se fait remplacer dans la plupart des cérémonies. S'il est obligé de paraître en personne, il envoie son sosie par devant, de manière à attraper les mauvais coups qui pouvaient être destinés au souverain. Il paraît qu'un jour le résultat fut tout autre qu'on l'attendait et que c'est Ferdinand qui reçut une sévère correction destinée à son suppléant.
Cette peur des bombes n'empêche pas le prince de se livrer à de fréquents déplacements. En neuf ans n'a pas reçu pas moins de cinq fois sa visite, et la manière dont il a fait son entrée cette année dénote un caractère plus audacieux que timide. Un matin, l'Hôtel Continental vit entrer dans ses salons un mécanicien vêtu d'un bourgeron, coiffé d'une casquette, et le visage couvert de suie: c'était le prince Ferdinand et il ne descendait pas, comme on pourrait le croire d'une automobile, mais bien du train de Calais seulement; à partir d'Abbeville, il s'était tenu sur la locomotive, aux côtés du mécanicien, qui aurait peut être bien voulu lui rendre la politesse, particulièrement à l'heure du déjeuner.



Prince ou roi, Ferdinand n'aura jamais que trois millions et demi de sujets: c'est pourtant le second potentat d'Europe, par le poids, le premier étant le Portugal, qui accuse 175 livres. Qui souhaitera sérieusement que ces deux souverains ne pèsent pas sur les destinées du vieux monde?

                                                                                                        Jean-Louis.

Mon dimanche, revue populaire illustrée, 27 août 1905.


Midinettes de Paris.

Le déjeuner. 



Aux Tuileries.
Entre les thyrses* et les feuilles des marronniers, le ciel semble un dais de vieille soie, s'élargit profond, limpide, strié comme des floches de duvet. Des gouttes d'or fluides parsèment les allées.
Dans l'air léger, des pépiements aigus, des roucoulis, des rires puérils, des voix fraîches se mêlent à la sourde et grave rumeur de la Ville, aux hoquets stridents des sirènes, aux vibrations des cloches qui annoncent le passage des remorqueurs et des bateaux-mouches.
Les midinettes*, éparpillées sur chaque banc, achevèrent de déjeuner, les cheveux au vent, le regard en éveil, tout heureuse de ne plus être en cage, de paresser un instant, d'avoir pour salle à manger, au lieu de l'arrière-boutique étroite, mal éclairée, empuantie de quelque crémerie, ce vaste et beau jardin en fleurs.
Devant le parterre à la française que domine la statue d'Atalante*, trois d'entre elles, des apprenties de quinze ans, de ces gosselines que l'on surnomme, à l'atelier, des lapins de couloir, mettent les bouchées doubles, en une hâte d'aller courir et jouer.
Elles se ressemblent. Elles ont l'air de poupées qui seraient sorties de la même fabrique. Elles sont coiffées de la même manière avec une frange sur le front et une natte nouée d'un ruban dans le dos. Leurs joues et leurs lèvres sont d'une roseur de fruit. Chacune a entre les pieds une bouteille et un corbillon d'osier verni.
La plus petite, une châtaine déjà presque jolie, amusée, s'oubliant soi-même, de la main gauche tend un morceau de sucre à un de ces pauvres chiens crottés, faméliques, qui n'ont ni race, ni gite, ni maître, qui rodent à l'aventure par les rues et les quais, et de l'autre émiette les restes de son pain à d'effrontés moineaux. Et les prunelles tendres, humides, veloutées du chien, les mirettes bougeuses, brillantes, telles que des têtes d'épingle noire des friquets, les yeux clairs, lumineux, hardis de cette gamine de faubourg ont quelque chose de fraternel...

                                                                                                   René de Maizeroy.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 27 août 1905.

Nota de célestin Mira:

* Thyrse:

Dans la mythologie gréco-romaine, le thyrse est un bâton recouvert de lierre et de vigne accompagnant Dionysos ou Bacchus.


En botanique, le thyrse est une inflorescence pyramidale en grappe, comme le raisin de la vigne, la fleur du lilas ou celle du marronnier.


Thyrse du marronnier.

* Midinette: le mot est la contraction de midi et de dinette. Les employées de la mode faisait dinette à midi, pendant leur pose déjeuner.



* Statue d'Atalante aux Tuileries:





lundi 25 septembre 2023

Le redresseur de nez et

le raccommodeur d'oreilles. 


Que les gens dont l'âge a fatigué le visage ou dont les traits sont plus ou moins imparfaits se consolent. On a trouvé les moyens de dissimuler ou du moins d'atténuer les traces de la vieillesse comme de remédier aux imperfections de la physionomie. Bientôt, même, avec les progrès apporté chaque jour dans cette thérapeutique, il n'y aura plus ni vieillard, ni gens laids. Tous beaux, ou presque, tous jeunes, ou avec l'apparence de la jeunesse. Nos lecteurs vont pouvoir en juger. Mais en ont-ils besoin?

Les oreilles d'un caissier.

L'histoire qui suit se passa il y a quelques années dans une des grandes usines des environs de New-York. Un nouveau directeur y faisait sa visite officielle et passait la revue du personnel, quand son attention fut attirée par l'un des employés présents, attaché à la comptabilité. La tenue de cet employé était parfaite; il avait seulement le désavantage, important comme on va le voir, de posséder des oreilles décollées et grandes à l'excès, ce qui lui donnait un aspect un peu particulier. Or, le nouveau directeur avait en matière d'oreilles des idées très arrêtées. Il n'eût pas plus tôt vu cet employé, que s'adressant au chef du personnel:
- Quel est cet homme, lui demanda-t-il?
- C'est notre caissier, un homme de confiance.
- Eh bien, continua-t-il avec autorité, vous lui donnerez son congé. Regardez ses oreilles. Tout homme qui en possède de semblables à une tendance à la malhonnêteté. Cet employé peut avoir été honnête jusqu'ici, mais sûr qu'un jour il changera. Avec le poste qu'il occupe chez nous, nous devons éviter cela. Ainsi donc, je vous le répète, vous le congédierez.
Heureusement pour l'employé, il avait entendu cette conversation. C'était bien le moins, du reste, qu'avec de si grandes oreilles il entendit facilement. Il s'empressa de demander un congé d'un mois, sous prétexte d'affaires de famille, et il se rendit à la clinique de l'Institut dermato-facial, à New-York, réputé pour la correction de la physionomie, par le moyen de légères opérations de chirurgie plastique. Une heure après, il en sortait, la tête entourée de bandages, et, au bout de trois semaines il était rétabli et transfiguré. Ses oreilles étaient devenues si régulières et d'un écart si juste, qu'une jolie femme eût pu les envier. Il retourna à l'usine, où, pendant son absence, on avait vérifié ses livres, sans y trouver, comme on le devine, la moindre irrégularité. Il se retrouva devant le directeur qui avait ordonné son renvoi.
- Mais on ne vous a donc pas dit que vous étiez remercié, lui dit le directeur, sans lever la tête de dessus ses papiers.
- Mais pas du tout, monsieur, du reste je ne vois pas pour quelle raison...
- La raison, c'est que nous ne pouvons garder un employé qui a des oreilles comme les vôtres.
- Comment? Mais il me semble que mes oreilles sont comme celles de tout le monde. Monsieur le directeur peut en juger lui-même.
Le directeur leva la tête, et l'on juge de sa surprise.
- Ah! par exemple, par exemple, répéta-t-il, j'aurais juré que vous aviez les oreilles très grandes et très décollées. C'est à n'y rien comprendre.
L'employé restait sans rien dire, amusé en lui-même.
- Enfin, reprit le directeur, j'aurai mal vu. Je vous demande pardon. Vous garderez votre place.
Et le lendemain, l'employé était appelé devant le conseil des directeurs, félicité pour ses bons services, et il lui était accordé, une assez forte augmentation.
Cette petite histoire peut sembler imaginaire. Elle est cependant réelle, et montre quels préjugés on a en Amérique contre certaines oreilles. En fait, il est difficile à quiconque en possède de très grandes et très décollées, de trouver un emploi dans une maison de commerce.

La chirurgie de la beauté.

L'Institut dermato-facial de New-York possède des succursales dans plusieurs villes américaines, ainsi qu'un siège général à Londres.
L'amélioration des oreilles défectueuses est l'opération le plus fréquente. Pour les enfants, on se contente d'un bandage qui maintient les oreilles collées contre la tête et qu'on laisse un certain temps. Mais ce procédé est insuffisant le plus souvent, et l'on a recours à la chirurgie plastique.
L'opération consiste dans l'enlèvement d'une étroite bande de peau dans les replis derrière l'oreille. On obtient ainsi un petit sillon dont on rapproche les deux bords que l'on coud ensemble. L'épiderme se trouvant tendu oblige les oreilles à rester appliquer contre la tête.
L'opération est exécutée avec les derniers progrès de l'antisepsie et sans la moindre douleur, grâce à une anesthésie locale complète.
Au bout de huit jours, la blessure est guérie, on enlève les bandages et les oreilles du patient se trouvent transformées du tout au tout.
Après les oreilles, c'est le nez qui fournit le plus d'opérations. On sait qu'il y a cinq genres de nez: le nez romain ou aquilin, qui a quelquefois des tendances à être un peu rugueux et épais; le nez large et épais qui va en s'accusant davantage jusqu'aux narines, et qui, chez les gens âgés, est souvent bulbeux et coloré à son extrémité; puis le nez légèrement relevé du bout, qu'on appelle vulgairement "nez en trompette" ou en "pied de marmite"; et enfin, le type parfait, le nez grec, qui est absolument droit et finement modelé.
Les savants docteurs de l'Institut dermato-facial peuvent établir sur mesure le nez que l'on désire.
Il y a en ce moment sur une grande scène de Londres une actrice aussi célèbre pas sa beauté que par son talent et qui le doit pour beaucoup à l'un de ces habiles docteurs. Elle avait un nez retroussé qu'elle corrigeait chaque soir avant d'entrer en scène, à l'aide d'une sorte de mastic, ce qui lui demandait beaucoup de temps et de soins. On lui indiqua l'institut de beauté, où on lui injecta à la place défectueuse de son nez un sérum qui s'incorpora rapidement aux tissus. La dépression se combla peu à peu, et cette actrice put bientôt s'enorgueillir d'un nez parfait.
Tel encore un chanteur d'opéra, également très renommé à Londres. Il avait un nez d'une grandeur démesurée. Une admiratrice inconnue lui donna par lettre le conseil de se rendre à l'Institut. Après quelques semaines de traitement, son nez se trouva ramené" aux proportions normales.
On a beaucoup fait de réclame en ce qui concerne l'amélioration des nez, pour certaines machines à nez*. En réalité, on obtient un résultat satisfaisant que par le chirurgie plastique. Désire-t-on corriger un bout de nez trop proéminent? il suffit d'enlever une petite portion de cartilage entre les narines et de recoudre les deux bords de la section. A-t-on affaire à un nez trop charnu? On fait de petites incisions dans les tissus dont on enlève ainsi le superflu.
Dans le cas d'un nez en bec d'aigle, il faut inciser l'os et le cartilage qui forme la courbe. Cette incision s'obtient avec l'écraseur électrique. Après quoi, il est facile, au moyen d'une pression prolongée, d'obtenir un nez parfaitement droit. Toutes ces opérations sont très simples, et faites sans douleur, à l'aide d'une anesthésie locale.
Les lèvres, la bouche et les yeux sont aussi traités par les médecins de beauté. On amincit les lèvres trop épaisses, on agrandit les yeux, on rétrécit les bouches. On fait même disparaître les cicatrices des blessures, en pratiquant l'ablation de la partie défectueuse et en rapprochant ensemble les lèvres de la plaie. Il ne reste plus qu'une ligne très faible, qui disparaît vite.



Aux docteurs de beauté, la foule des laiderons reconnaissante.



Les rides, le massage de beauté.

On ne s'étonnera pas que le traitement des rides entre pour une grande part dans cette curieuse thérapeutique de la beauté. Il n'est pas une dame, en effet, qui ne s'attriste certains jours, à voir apparaître sur son joli visage ces petites lignes fâcheuses qu'on appelle les rides et qui viennent déranger la blancheur d'un cou charmant, de joues roses et d'un front très uni.
Aujourd'hui, les deux meilleurs moyens pour l'effacement des rides sont ceux-ci: avec une seringue hypodermique, on injecte dans les rides ce même sérum dont nous avons parlé à propos du nez. Les rides se trouvent ainsi comblées et disparaissent peu à peu. Le second moyen s'emploie surtout dans le cas de rides très profondes. On incise celles-ci avec soin, et l'on rapproche et coud ensemble les deux bords des coupures.
On n'ignore pas non plus qu'on émaille le visage. Cela consiste en un léger vernis que l'on étale sur la figure en laissant juste ce qu'il faut de solutions de continuité pour permettre les jeux de la physionomie. L'émaillage coûte fort cher, environ 800 à 1000 francs, et il demande en plus une vie oisive et très fortunée.
Enfin, il n'est pas jusqu'aux moindres accidents du visage, tels que taches, verrues, loupes et même le tatouage, qui sont traités avec succès par les docteurs de la beauté.

Art capillaire.

C'est la dernière partie des soins donnés à l'Institut dermato-facial. L'enlèvement de productions pileuses intempestives sur le visage est souvent demandé aux docteurs de beauté. Par exemple, des messieurs qui veulent se débarrasser pour jamais de leur barbe, ou rectifier leurs sourcils qui se rejoignent au dessus du nez. On a recours alors à la méthode électrique, la seule qui ait un résultat définitif. Une aiguille très fine est attachée à un fil qui la relie à une pile électrique. On enfonce cette aiguille à la racine des poils pendant une ou deux secondes, et le courant décompose et détruit aussitôt le bulbe capillaire.
Cette opération est seulement un peu ennuyeuse, à cause du temps qu'elle demande, mais aucunement douloureuse. Quant aux cheveux, c'est moins souvent leur surabondance, on le devine, que leur rareté qui fournit les clients à l'Institut.
Naturellement, il ne s'agit pas de faire pousser des cheveux dont le bulbe est mort; dans ce cas rien ne pourrait les faire naître. Mais si le bulbe existe encore, on peut stimuler son activité au moyen de l'électricité statique. Le client prend place sur une machine électrique qui est mise en relation avec une autre machine plus puissante, établie sur le principe de Wimshurst.
Au dessus de sa tête est suspendue une couronne de laiton reliée à l'un des pôles de la machine. Celle-ci est mise en mouvement, et, c'est à la lettre, les cheveux du client se dressent alors sur sa tête. On renouvelle l'opération à des intervalles assez rapprochés, on arrive à stimuler ainsi la croissance des cheveux.

Mon dimanche, revue populaire illustrée, 20 août 1905.

Nota de Célestin Mira:

* Réclame pour machine à nez: