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mercredi 22 octobre 2025

 Les incendies de forêts en Algérie.



La fréquence des incendies de forêts est une des plus fortes pertes sèches, qui porte préjudice à notre colonie. Les chiffres ci-dessous, donnant par année l'étendue brûlée et l'estimation des dégâts, montrent les heureux résultats que l'application de mesures énergiques a déjà obtenus et font bien augurer de l'avenir.


1902................140 000 hectares            3 660 000  francs
1903................ 94 000     _                      5 300 000     _
1905................   7 600      _                         399 000      _
1906................   9 100      _                         247 000      _
1907................   4 100      _                           60 000      _



La Nature, Masson et Cie, Paris 1908.

vendredi 22 septembre 2023

Un décoré du 15 août.


Tout change, tout passe... Jadis, il y a quarante ans, le 14 juillet s'appelait chez nous le 15 août. A l'occasion de la fête de l'empereur, on décorait beaucoup, et il y eut une fois, en Algérie, une méprise légendaire, qu'Alphonse Daudet nous conte comme il sait conter. C'est toute l'Algérie pittoresque, avec ses costumes d'autrefois, ses cavaliers, ses burnous flottants et ses tribus arabes aux mœurs si intéressantes qui apparaît devant nous en ce récit, petit chef-d'œuvre de notre littérature.


Perdu dans la plaine algérienne.

Un soir, en Algérie, à la fin d'une journée de chasse, un violent orage me surprit dans la plaine du Chélif*, à quelques kilomètres d'Orléansville*. Pas l'ombre d'un village ni d'un caravansérail en vue. Rien que des palmiers nains, des fourrés de lentisques et de grandes terres labourées jusqu'au bout de l'horizon. En Outre, le Chélif*, grossi par l'averse, commençait à ronfler d'une façon alarmante, et je courais le risque de passer une nuit en plein marécage. Heureusement l'interprète civil du bureau de Milianah*, qui m'accompagnait, se souvint qu'il y avait tout près de nous, cachée dans un pli de terrain, une tribu dont il connaissait l'aga, et nous nous décidâmes à aller lui demander l'hospitalité pour une nuit.
Ces villages arabes de la plaine sont tellement enfouis dans les cactus et les figuiers de Barbarie, leurs gourbis de terre sont bâtis si ras du sol, que nous étions au milieu du douar avant de l'avoir aperçu. Etait-ce l'heure, la pluie, ce grand silence?... Mais le pays me parut bien triste et comme sous le poids d'une angoisse qui y avait suspendu la vie. dans les champs, tout autour, la récolte s'en allait à l'abandon. Les blés, les orges, rentrés partout ailleurs, étaient là couchés, en train de pourrir sur place. Des herses, des charrues rouillées traînaient oubliées sous la pluie. Toute la tribu avait ce même air de tristesse délabrée et d'indifférence. C'est à peine si les chiens aboyaient à notre approche. De temps en temps, au fond d'un gourbi, on entendait des cris d'enfant, et l'on voyait passer dans le fourré la tête rase d'un gamin ou le haïck troué de quelques vieux. Ca et là, de petits ânes, grelottant sous les buissons. Mais pas un cheval, pas un homme... comme si on était encore au temps des grandes guerres, et tous les cavaliers partis depuis des mois.
La maison de l'aga, espèce de longue fermé aux murs blancs, sans fenêtres, ne paraissait pas plus vivante que les autres. Nous trouvâmes les écuries ouvertes, les box et les mangeoires vides, sans un palefrenier pour recevoir nos chevaux.

Au café maure.

- Allons voir au café maure*, me dit mon compagnon.
Ce qu'on appelle le café maure est comme le salon de réception des châtelains arabes; une maison dans la maison, réservée aux hôtes de passage, et où ces bons musulmans si polis, si affables, trouvent moyen d'exercer leurs vertus hospitalières tout en gardant l'intimité familiale que commande la loi. Le café maure de l'aga Si-Sliman était ouvert et silencieux comme ses écuries. les hautes murailles peintes à la chaux, les trophées d'armes, les plumes d'autruche, le large divan bas courant autour de la salle, tout cela ruisselait sous les paquets de la pluie que la rafale chassait par la porte... Pourtant, il y avait du monde dans le café. D'abord le cafetier, vieux kabyle en guenilles, accroupi là tête entre les genoux, près d'un brasero renversé. Puis le fils de l'aga, un bel enfant fiévreux et pâle, qui reposait sur le divan, roulé dans un burnous noir, avec deux grands lévriers à ses pieds.
Quand nous entrâmes, rien ne bougea; tout au plus un des lévriers remua la tête, et  l'enfant daigna tourner vers nous son bel œil noir, enfiévré et languissant.

L'aga Si-Sliman.

- Et Si-Sliman?, demanda l'interprète.
Le cafetier fit par dessus sa tête un geste vague qui montrait l'horizon, loin, bien loin... Nous comprimes que Si-Sliman était parti pour quelque grand voyage; mais comme la pluie ne nous permettait pas de nous remettre en route, l'interprète, s'adressant au fils de l'aga, lui dit en arabe que nous étions des amis de son père, et que nous lui demandions un asile jusqu'au lendemain. Aussitôt l'enfant se leva, malgré le mal qui le brûlait, donna des ordres au cafetier, puis, nous montrant les divans d'un air courtois, comme pour nous dire: "Vous êtes mes hôtes," il salua à la manière arabe, la tête inclinée, un baiser au bout des doigts, et, se drapant fièrement dans ses burnous, sorti avec la gravité d'un aga.
Derrière lui, le cafetier ralluma son brasero, posa dessus deux bouillotes microscopiques, et, tandis qu'il nous préparait le café, nous pûmes lui arracher quelques détails sur le voyage de son maître et l'abandon où se trouvait la tribu.

Joie d'un décoré.

Voici ce qui était arrivé au malheureux Si-Sliman. Quatre mois auparavant, le jour du 15 août, il avait reçu cette fameuse décoration de la Légion d'honneur qu'on lui faisait attendre depuis si longtemps. C'était le seul aga de la province qui le l'eût pas encore. Tous les autres étaient chevaliers, officiers; deux ou trois même portaient autour de leur haïck le grand cordon de commandeur et se mouchaient dedans en toute innocence, comme je l'ai vu faire bien des fois au Bach'Aga Boualem*. Ce qui jusqu'alors avait empêché Si-Sliman d'être décoré, c'est une querelle qu'il avait eue avec son chef du bureau arabe à la suite d'une partie de bouillotte*, et depuis dix ans, le nom de l'aga figurait sur des listes de proposition, sans jamais parvenir à passer. Ainsi, vous pouvez vous imaginer la joie du brave Si-Sliman, lorsqu'au matin du 15 août, un spahi d'Orléansville était venu lui apporter le petit écrin doré avec le brevet de légionnaire, et que Baïa, la plus aimée de ses quatre femmes, lui avait attaché la croix de France sur son burnous en poils de chameau. Ce fut pour la tribu l'occasion de diffas* et de fantasias interminables. Toute la nuit les tambourins, les flûtes de roseau retentirent. Il y eut des danses, des feux de joie, je ne sais combien de moutons tués: et pour que rien ne manquât à la fête, un fameux improvisateur du Djendel* composa, en l'honneur de Si-Sliman, une cantate magnifique qui commençait ainsi: Vent, attelle les coursiers pour porter la bonne nouvelle...
Le lendemain, au jour levant, Si-Sliman appela sous les armes le ban et l'arrière-ban de son goum, et s'en alla à Alger avec ses cavaliers pour remercier le gouverneur. Aux portes de la ville, le goum s'arrêta selon l'usage. L'aga se rendit seul au palais du gouvernement, vit le duc de Malakoff* et l'assura de son dévouement à la France, en quelques phrases pompeuses. Puis, ces devoirs rendus, il monta se faire voir dans la ville haute; fit en passant ses dévotions à la mosquée, distribua de l'argent aux pauvres; entra chez les barbiers, chez les brodeurs, acheta pour ses femmes des eaux de senteur, des soies à fleurs et à ramages, des corselets bleus tout passementés d'or, des bottes rouges de cavalier pour son petit aga, payant sans marchander et répandant sa joie en beaux douros.
Autour de lui la foule se pressait, curieuse. On disait :"Voilà Si-Sliman... l'emberour vient de lui envoyer la croix." Et les petites Mauresques qui reviennent du bain, en mangeant des pâtisseries coulaient sous leur masques blancs de longs regards d'admiration vers cette belle croix d'argent neuf et fièrement portée. Ah! l'on a parfois de beaux moments dans la vie.
Le soir venu, Si-Siman se préparait à rejoindre son goum, et déjà il avait le pied à l'étrier quand un gaouch* de la préfecture vint à lui tout essoufflé.
- Te voilà, Si-Sliman, je te cherche partout... Viens vite, le gouverneur veut te parler.

Il y a eu maldonne.

Si-Sliman le suivit sans inquiétude. Pourtant, en traversant la grande cour mauresque du palis, il rencontra son chef de bureau arabe qui lui fit un mauvais sourire. Ce sourire d'un ennemi l'effraya et c'est en tremblant qu'il entra dans le salon du gouverneur; Le maréchal le reçut à califourchon sur une chaise.
-Si-Sliman, lui dit-il avec sa brutalité ordinaire et cette fameuse voix de nez qui donnait le tremblement à tout son entourage, Si-Sliman, mon garçon, je suis désolé... Il y a eu erreur... Ce n'est pas toi qu'on voulait décorer: c'est le kaïd des Zoug-Zougs... il faut rendre la croix...
La belle tête bronzée de l'aga rougit comme si on l'avait approché d'un feu de forge, Un mouvement convulsif secoua son grand corps, ses yeux flambèrent... Mais ce ne fut qu'un éclair, il les baissa aussitôt;
- Tu es le maître, seigneur, en arrachant la croix de sa poitrine, il la posa sur une table. Sa main tremblait: il y avait des larmes au bout de ses cils. Le vieux Pélissier en fut touché:
- Allons, allons, mon brave, ce sera pour l'année prochaine. Et il lui tendit la main d'un air bon enfant.
L'aga feignit de ne pas la voir, s'inclina sans répondre et sortit. Il savait à quoi s'en tenir sur la promesse du maréchal et se voyait à tout jamais déshonoré par une intrigue de bureau.
Le bruit de sa disgrâce s'était déjà répandu dans la ville. Les juifs de la rue Bab-Azoum le regardèrent passer en ricanant. Les marchands maures, au contraire, se détournaient de lui d'un air de pitié; et cette pitié lui faisait encore plus de mal que ces rires. La place de la croix arrachée le brûlait comme une blessure ouverte. Et tout le temps, il pensait:
"Que diront mes cavaliers? que diront mes femmes?

Pour voir l'empereur.

Alors, il lui venait des bouffées de rage. Il se voyait prêchant la guerre sainte, là-bas, sur les frontières du Maroc toujours rouges d'incendies et de batailles; ou bien courant les rues d'Alger à la tête de son goum, pillant les juifs, massacrant les chrétiens, et tombant lui-même dans ce grand désordre où il aurait caché sa honte. Tour à coup, au milieu de ses projets de vengeance, la pensée de l'emberour jaillit en lui comme une lumière.
L'emberour!... Pour Si-Sliman, comme pour tous les arabes, l'idée de justice et de puissance se résumait dans ce seul mot. C'était le vrai chef des croyants de ces musulmans de la décadence; l'autre, celui de Stamboul, leur apparaissait de loin comme un être de raison, une sorte de juge invisible qui n'avait gardé pour lui que le pouvoir spirituel, et on sait ce que vaut ce pouvoir-là.
Mais l'emberour, avec ses gros canons, ses zouaves, sa flotte en fer!... Dès qu'il eut pensé à lui, Si-Sliman se crut sauvé. Pour sûr, l'empereur allait lui rendre sa croix. c'était l'affaire de huit jours de voyage, et il le croyait si bien qu'il voulut que son goum l'attendit aux portes d'Alger. La paquebot du lendemain l'emportait vers Paris.
Pauvre Si-Sliman! Il y avait quatre mois qu'il était parti, et les lettres qu'il envoyait à ses femmes ne parlaient pas de retour. Depuis quatre mois, le malheureux aga était perdu dans le brouillard parisien, passant sa vie à courir les ministères, berné partout, pris dans le formidable engrenage de l'administration française, renvoyé de bureau en bureau, salissant son burnous sur les coffres à bois des antichambres, à l'affût d'un audience qui n'arrivait jamais.
Pendant ce temps-là, ses cavaliers, accroupis à la porte Bab-Azoum, attendaient avec le fatalisme oriental; les chevaux, au piquet, hennissaient du côté de la mer. Dans la tribu tout était en suspens. Les moissons mourraient sur place, faute de bras, les femmes, les enfants comptaient les jours, la tête tournée vers Paris. Et c'était pitié de voir combien d'espoirs et de ruines traînaient déjà à ce bout de ruban rouge... Quand tout cela finirait-il?
- Dieu seul sait, disait le cafetier en soupirant, et, par la porte entr'ouverte sur la plaine violette et triste, son bras nu nous montrait un petit croissant de lune blanche qui montait dans le ciel mouillé.

                                                                                                     Alphonse Daudet;

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 16 juillet 1905.



Nota de célestin Mira:

* Chétif: La vallée du Chéliff, inculte et inhabitée, était chaque année le lieu de passage et de rencontre des tribus venant du Sud

* Orléansville:

Orléansville fut l'ancien nom de la ville de Chlef, sous préfecture du département d'Alger, pendant une centaine d'années. La ville a subi quatre tremblements de terre, dont celui du 9 septembre 1954 qui fit 1500 morts.


Blason d'Orléansville.

* Le Chélif:



* Milianah:


Vue générale de Milianah au milieu du XIXe siècle.


* Café maure:



* Bachaga Boualem:


Militaire et homme politique français, Bachaga signifie caïd des services civils. C'était le chef de la tribu des Béni-Boudouane. Capitaine dans l'armée française, commandeur de la Légion française à titre militaire, croix de guerre, député de la région d'Orléansville, il fut vice président de l'Assemblée nationale en 1958.


*Bouillotte: jeu de cartes populaire pendant la première moitié du XIXe siècle.


La bouillotte pas Jean-François Bosio.


* Diffa: la diffa est une réception suivie d'un repas offerte aux hôtes de marque.




* Djendel: Djendel, autrefois Lavigerie est située dans la commune d'Aïn Defla. 


* Duc de Malakoff:


Aimable, Jean-Jacques Pélissier, duc de Malakoff.

* Gaouch, en fait Chaouch qui signifie huissier.

lundi 22 février 2021

 Notre seconde France, l'Algérie.


L'attention ne cesse de se porter sur l'Algérie, mais combien de nos lecteurs possèdent des notions exactes et claires de cette France africaine, sur cette nouvelle France dont le port le plus important, Alger, est plus rapproché de la France que Toulon ne l'est de Brest? Qui sait les ressources, les richesses de cette colonie, reine de la Méditerranée? Comment y devient-on colon? Et comment peut-on voyager dans ce pays de rêve, qui a toute la magie de l'Orient?
La grande Exposition coloniale qui s'ouvrira à une date prochaine à Alger et qui resserrera encore plus les liens entre l'Algérie et la métropole donne à toutes ces questions une actualité pratique que ne devait pas négliger notre Almanach, source de renseignements universels.


Situation.

Plus grande que la France, d'une superficie de 66 millions d'hectares, avec un littoral de 1000 kilomètres, l'Algérie a pour limites au nord la Méditerranée, à l'ouest le Maroc, à l'est la Tunisie, et au sud le désert. On peut la diviser en trois régions bien distinctes:
- 1° Le Tell, la partie la plus verte, la plus cultivable, la plus fertile, qui s'étend de la mer dans l'intérieur des terres sur une profondeur de 150 kilomètres.
- 2° Les Hauts-Plateaux, faisant suite au Tell, contrées de pâturages immenses et de vastes plaines couvertes d'alfa. C'est le pays du mouton.
- 3° Le Sahara ou désert, parsemé d'oasis nombreuses d'une extraordinaire et merveilleuse végétation, où domine le palmier-dattier.
L'Algérie est arrosée par de nombreux cours d'eau; mais aucune de ses rivières n'est navigable.
Une chaîne de montagne, l'Atlas, la traverse dans toute sa largeur.

Population.

Elle est aujourd'hui de 4 394 019 individus se répartissant ainsi par nationalités:

Français d'origine ou naturalisés... 346 870
Israélites indigènes... 53 103
Sujets français musulmans (Arabe, Kabyles et M'zabites)... 3 736 908
Espagnols... 157 560
Italiens... 35 539
Maltais... 12 815
Autres nationalités... 31 224

Climat.

Très sain, il varie suivant la configuration et l'altitude du sol. Sur le littoral, la température dépasse rarement 32° en été, et ne descend jamais en dessous de zéro en hiver. Les chaleurs d'été sont plus fortes dans les plaines mais moins humides. A Miliana, Médéa, Sétif, fort-National, etc. la température se rapproche de celle du centre de la France. Dans le Sud, les écarts du thermomètre sont plus sensibles: les jours y sont chauds; les nuits fraîches, même froides

Production du sol.

Les principales productions de l'Algérie sont les céréales, la vigne, le tabac, l'alfa, les huiles, l'olivier, les dattes, les oranges, les mandarines, les bananes, et autres fruits savoureux des pays chauds, les plantes légumineuses etc.
La culture de céréales s'étend sur près de 3 000 000 d'hectares produisant plus de 22 000 000 de quintaux de blé, orge et avoine.
La superficie des plantations de vigne est de 155 000 hectares donnant plus de 5 000 000 d'hectolitres de vin.
De nombreux moulins produisent 150 000 hectolitres d'huile d'olive.
Les forêts de l'Algérie occupent plus de 3 000 000 d'hectares, dont 455 000 de chênes-liège donnant annuellement 160 000 quintaux de liège.
Près de 100 000 000  de quintaux d'alfa sont récoltés chaque année. La plus grande partie est emportée en Angleterre pour servir à la fabrication du papier.
La colonie possède plus de 13 000 000 de têtes de bétail. Dans ce nombre figurent les chevaux et mulets pour 350 000, les bœufs pour plus de 1 000 000 et les moutons pour près de 8 000 000 sur lesquels 1 000 000 sont importés chaque année en France, représentant 20 000 000 de francs.

Mines.

L'Algérie possède de nombreuses mines de fer, de cuivre, de zinc, de plomb, d'antimoine, etc. dont plusieurs sont en exploitation; des carrières de marbres et d'onyx et 173 sources thermales ou minérales dont quelques-unes ont donné lieu à la création d'importants établissements.
Ajoutons à ces richesses la récente découverte de grands gisements de phosphates de chaux exploités par quatre Sociétés qui extraient annuellement près de 300 000 tonnes du précieux engrais.

Industrie.

Faute de houille qu'on ne désespère cependant pas de découvrir un jour, l'industrie ne peut encore prendre dans la colonie le développement que comporterait le traitement sur place des matières premières, telles que les minerais, les phosphates et l'alfa.
Parmi les industries qui ont pris un grand essor, il faut citer la minoterie, la distillerie des essences, la tannerie, la poterie, la fabrication des tabacs, des allumettes, des tapis, des chaux hydrauliques, du ciment et du plâtre.

Commerce.

Le commerce entre l'Algérie, la France et l'Etranger (entrées et sorties), qui ne s'élevait au début de la conquête qu'à 5 000 000 de francs, atteint aujourd'hui la somme de 666 263 000 fr.

Importations de France: .......  260 422 fr.
            _            de l'Etranger:....  59 426 fr.
                                                       ________
                                                       319 848 fr.

Exportations de France: ....... 279675 fr.
             _            de l'Etranger:... 66 740 fr.
                                                     ________
                                                    346 415 fr.

La part de la France dans cet important mouvement est de 81 p. 100 à l'exportation et autant à l'importation, dont 70 p. 100 est effectué sous pavillon français.


Comment on devient colon.

Pour faire un bon colon, il faut tout d'abord avoir de la santé, du courage, l'amour du travail et des aptitudes agricoles; un petit capital est également nécessaire pour l'installation de la famille et la mise en valeur du sol.
Une somme de 6 000 francs au minimum est jugée nécessaire pour la location et l'exploitation d'une ferme. Voici le détail des dépenses que nécessite cette installation:

Location annuelle..................................   800 fr.
4 bœufs de labour..................................   600 fr.
4 vaches et 15 taurillons de 40 francs...   900 fr.
1 cheval..................................................   150 fr.
Basse-cour.............................................     50 fr.
Instruments agricoles: charrette, 250 fr.
harnais, 80 fr.; herse, 40 fr.; charrue,
40 fr.; divers, 40 fr.: ensemble.............    500 fr.
Semences..............................................     250 fr.
Paille.....................................................     150 fr.
Dépenses pour la nourriture et l'entre-
tien de la famille pendant un an............1 200 fr.
Imprévu et réserve.................................1 400 fr.
                                                                      _______
                                           Total                   6 000 fr.

Les concessions.

Le calcul n'est plus le même s'il s'agit d'une concession gratuite obtenue de l'Etat.
Dans ce cas les dépenses doivent être établies de la façon suivante:

Construction d'une maison
(2 pièces de 3m sur 3 m)..................... 1 000 fr.
Hangar-étable en bois et tuile 
au début..............................................     600 fr.
2 vaches et 8 taurillons de 40 francs...   900 fr.
Un attelage de boeufs en état de faire
un bon travail.......................................   300 fr.
Basse-cour.............................................     50 fr.
Instruments agricoles: charrette, 250 fr.
harnais, 80 fr.; herse, 40 fr.; charrue,
40 fr.; divers, 40 fr.: ensemble.............   500 fr.
Semences..............................................    250 fr.
Paille.....................................................    100 fr.
Dépenses pour la nourriture et l'entre-
tien de la famille pendant un an............1 200 fr.
Imprévu et réserve.................................1 540 fr.
                                                                     ________
                    Total                                         6 000 fr.

Le Gouvernement général de l'Algérie met gratuitement à la dispositions des agriculteurs français des lots de terrains de 30 à 40 hectares situés dans des villages créés et munis par ses soins des services publiques indispensables (mairie, école, église, bureau de poste, lavoir, abreuvoir, etc.)
Condition pour obtenir une concession gratuite: être Français, de bonne vie et mœurs, marié, cultivateur de profession et posséder une somme liquide de  5 à 6 000 francs. Ce petit capital est reconnu nécessaire comme on vient de le voir pour mettre la concession en valeur et permettre d'attendre les premières récoltes.
Les concessionnaires sont transportés en Algérie à demi-tarif par les chemins de fer, et gratuitement pour la traversée.
Des concessions plus étendues, dites lot de ferme, sont également données à titre gratuit par le gouvernement général à ceux qui possèdent un capital proportionné à l'importance du lot.
La demande de concession (sur papier timbré) doit être adressée au Gouverneur général, à Alger, et être accompagné d'un extrait de casier judiciaire, d'un extrait du rôle des contributions et d'un certificat du conservateur des hypothèques dans le cas où le demandeur posséderait des propriétés.
Les jeunes gens établis en Algérie ne sont astreints qu'à une année de service militaire, qu'ils effectuent dans la colonie.
Le Gouvernement général de l'Algérie a institué à Paris un Service de renseignements généraux et de la colonisation, actuellement installé au Palais-Royal, 34, galerie d'Orléans, chargé de fournir aux intéressés, sur simple demande verbale ou écrite, tous les renseignements relatifs à la colonisation libre ou officielle, au commerce et à l'industrie. Ce service publie un Bulletin hebdomadaire.
Si le colon se montre réservé au début dans le choix des cultures, afin de ne pas sacrifier son petit capital en pure perte, s'il s'adonne d'abord à la culture des céréales et des fourrages, à l'élevage du bétail et ne se hasarde qu'avec beaucoup de circonspection dans la culture de la vigne et dans l'acquisition de coûteux instruments aratoires; s'il est travailleur, économe, il a de grandes chances de réussite, surtout s'il est à proximité d'un centre.
Il n'est pas une ville, pas un centre de colonisation qui ne soit relié aujourd'hui aux ports d'embarquement par des routes ou des chemins de fer.
Les principaux ports sont Alger, Oran, Bône, Philippeville, Mostaganem et Bougie desservis par de nombreux paquebots faisant des services réguliers entre la France et l'Etranger.


Le réseau ferré est exploité par 6 compagnies et son étendue est de 2 905 kilomètres qui va prochainement être complétée. La colonie est, en outre, sillonnée par 10 routes nationales formant une longueur de 2 917 kilomètres et par des routes et chemins carrossables comprenant un développement de 27 000 kilomètres.
Les principaux débouchés de l'Algérie sont, indépendamment de la France, qui reçoit de sa colonie des céréales, du vin, du bétail, des fruits et des légumes, des acides, du crin végétal, de l'alfa, des peaux des phosphates, des lièges, etc., 
-l'Angleterre, qui exporte une grande quantité de minerai de fer, de l'alfa, des phosphates et des écorces à tan;
-l'Espagne qui reçoit de l'alfa, des phosphates, des meubles et ouvrages en bois; 
-l'Italie, qui est tributaire de la colonie pour le phosphate, le crin végétal.

Almanach Hachette, petite encyclopédie populaire de la vie pratique, 1902.

mercredi 17 février 2021

 L'Algérie à 9 heures du continent.


Les beautés naturelles de l'Algérie, le charme de son ciel toujours bleu et de ses deux printemps, celui "d'en-haut" qui commence en février-mars, et celui "d'en-bas" qui reverdit et fleurit en octobre; la douceur exceptionnelle des hivers à Oran, à Alger surtout et dans les villes du Sud, attirent chaque année un nombre de plus en plus grand de touristes et d'hiverneurs. Beaucoup, jusqu'ici, ont été retenus, effrayés d'une traversée de 30 à 40 heures. Mais aujourd'hui le problème de l'excursion en Algérie sans mal de mer vient d'être résolu par la Cie Transatlantique qui a organisé un service régulier de grands paquebots entre Carthagène et Oran, dont le trajet s'effectue en 9 heures.
Une fois à Oran, le voyageur peut se transporter à Alger, Constantine et Tunis, et de Tunis, en 10 heures de paquebot, il rejoindra Palerme, et de là continuera son voyage à travers l'Italie.
La Cie Transatlantique, la Cie des chemins de fer Paris-Lyon-Méditerranée, les agences de voyage délivrent des billets de voyages circulaires à prix réduits. Quant aux premiers hôtels, leurs prix sont modérés: 10 à 12 francs par jour, tout compris. Si, à Alger, on prend tout simplement une chambre à l'hôtel, le prix varie de 2 fr. 50 à 5 fr. par jour. On déjeune et l'on dîne copieusement dans les grandes brasseries au prix fixe de 2 fr., vin à discrétion.
Pour un séjour prolongé, on peut s'adresser à Oran, au Syndicat d'initiative de l'Oranie, à Alger au Comité d'hivernage algérien, qui tous deux se mettent gratuitement à la disposition des hiverneurs pour les renseigner sur les logements, les hôtels, les restaurants, le prix de la vie, les excursions, les curiosités du pays, etc.

Almanach Hachette, petite encyclopédie populaire de la vie pratique.

lundi 16 décembre 2019

Revue d'inspection.

Revue d'inspection.
       Souvenir d'Algérie.

... Les spahis en grande tenue*, autant du moins qu'ils ont pu réunir leurs effets réglementaires dispersés ou vendus, sont rangés à cheval devant le bureau arabe*. A côté d'eux, les khialas, cavaliers d'escorte, , essaient de les imiter en inclinant gauchement leurs fusils à deux coups, appuyés sur leur cuisse droite. Par devant, trois caïds*, dont le manteau écarlate contraste avec le burnous garance des spahis. Encore en avant d'eux, le vieil agha*, le caïd des caïds, impassible et fièrement campé sur sa selle d'apparat, en velours violet brodée d'or. A côté de lui, l'officier adjoint au bureau, le sabre nu, raide au poste, attend avec anxiété l'arrivée du général de division.
Quelles conséquences ne peut pas avoir pour l'avenir de l'humble lieutenant cette journée d'inspection générale!
Mais une heure d'attente s'est déjà déroulée, et rien n'apparaît sur la route d'El Biodh, indiquée par une légère échancrure des arbres à l'horizon. Et l'officier mordille sa moustache d'un air impatient et lance un regard furieux aux spahis et aux khialas, qui arrêtent brusquement leurs plaisanteries devant ce coup d’œil gros de menaces. Derrière eux, sur le seuil de la Maison des Hôtes, le caïd Dhiah, en grande tenue, cause avec Zitouni, le chaouch du bureau, dont la figure noire, fraîchement frottée d'huile, resplendit au soleil comme une botte soigneusement cirée.
Et le général qui n'arrive pas.
Les yeux se fatiguent à regarder devant eux, au travers du tremblement continuel de l'atmosphère échauffée, le sol rougeâtre et caillouteux où croissent de maigres graminées, les marabouts d'une blancheur crue se détachant sur l'azur clair du ciel ou du fond sombre de la forêt, et, de loin en loin, des tentes noirâtres de spahis ou de goumiers. A gauche se dessinent des gorges profondes, affreusement ravinées, tordues, tourmentées par l'action des eaux, tandis qu'à droite de vieux oliviers crispés, à l'ombre dense, des jujubiers épineux et d'un vert pré doux à l’œil, mêlés à des champs de figuiers de Barbarie, qui luisent au soleil, s'étendent vers la redoute.
De ce côté aussi une foule d'indigènes, venus du fond du cercle pour faire honneur ou présenter des réclamations au Djeuenar qui arrive d'Oran, et qui leur paraît le représentant de Dieu sur la terre.
Pas un cri dans l'air; seulement le grésillement continu que font entendre les criardes cigales qui sillonnent l'azur de temps en temps et viennent se heurter contre les chevaux, subitement effarouchés. Puis, de fois à autre, des bouffées d'une chanson très lointaine, dite dans la forêt par quelque alfatier espagnol.
Et sur toute cette scène, une chaleur lourde qui crevasse le sol et tord les brins d'herbe comme l'haleine d'un brasier. La sueur perle sur tous ces visages bronzés et immobiles sous un soleil de feu.
Enfin, deux spahis apparaissent dans l'échancrure de la forêt; c'est l'escorte du général. On voit apparaître, les uns après les autres, les cavaliers qui font partie du cortège; le général avec son immense couvre-nuque, les officiers en grande tenue qui l'accompagnent, les chasseurs d'Afrique, des caïds en manteau flamboyant, des indigènes aux burnous d'une éclatante blancheur.
Le lieutenant s'est redressé: "Immobiles, vous autres!" Et la recommandation est répétée en arabe par le brigadier de spahis. Tous retiennent leur respiration pendant que le général passe devant eux, sévère, les toisant de ses yeux clignotants. Il est passé, enfin!, faisant un signe de satisfaction à l'adjoint, dont la figure s'illumine, et qui oublie la longueur de la corvée, les impatiences de l'heure précédente, pour ne songer qu'à l'avancement entrevu. La petite troupe se joint au cortège du général et se dirige avec lui vers la redoute.
Le brigadier de spahis, placé auprès du commandant supérieur, lui a cauteleusement demandé quelque faveur, car celui-ci s'est approché à son tour du général, qui lui a répondu avec un sourire. Aussitôt, toute l'escorte indigène frémit et part avec des cris de joie: la fantasia* est permise, on peut faire parler la poudre. Et elle parle en effet. Les cavaliers vont par quatre, serrés les uns contre les autres, volant à fond de train et lâchant leurs coups de feu en arrivant auprès du général. On voit passer comme des tourbillons les chevaux affolés, les caftans de soie éclatante, les burnous empourprés. Les coups de fusil tirés en l'air, les armes brandies, l'odeur de la poudre, tout enfin est grand, sauvage, éperdu.
Le général s'est arrêté  un moment devant ce tableau familier, qu'il aime toujours cependant. Ses narines palpitent, il s'est redressé, un peu de sa jeunesse envolée lui est revenue. Mais cela ne dure qu'un instant. Il continue sa marche vers la redoute où la compagnie d'infanterie l'attend, rangée en bataille, où les officiers sont rassemblés, en grande tenue de service, pour la visite de corps. La revue passée, les officiers reçus et congédiés, le général reçoit les réclamations des indigènes, qui se pressent contre la petite porte de son appartement. Ils sont là bruyants, parlant avec volubilité, s'efforçant de passer tous à la fois, malgré les observations de Zitouni, malgré les coups de matrak des spahis préposés à la garde du lieu sacré.
Zitouni, grave et digne dans ses vêtements marrons destinés aux grandes cérémonies, ne se laisse attendrir par aucune considération, pécuniaire ou autre, de ses coreligionnaires. Debout auprès de la porte, il ne fait aucun mouvement en dehors de ses fonctions d'huissier, si ce n'est pourtant pour regarder ses pieds revêtus, par extraordinaire, de chaussettes de grosse laine, qui brillent de toute leur splendeur dans les larges sebatts arabes.
Est-ce orgueil, surprise de se voir mis si cossument? Non, car Zitouni réprime de temps à autre une contraction douloureuse, qui atteste, sur son noir visage, la gêne que lui cause le manque d'habitude. Il saisit avec empressement les occasions de sortir que lui offre le chef du bureau arabe en l'envoyant clopin-clopant, à la recherche de tel ou tel indigène. Et alors, ôtant précipitamment ses chaussures, il se sent avec béatitude débarrassé de ces instruments de torture. Hélas! ce plaisir est de courte durée. Il lui faut presque aussitôt les reprendre et retourner à son poste, esclave du devoir et d'une coquetterie mal placée.
Enfin, la séance s'achève. Le général expédie les derniers réclameurs, qui l'appellent Bouia (mon père) et parlent tous à la fois. Il a même un mot drôle: "Je suis votre père, il est vrai; mais il faut convenir d'une chose, c'est que j'ai des enfants bien tapageurs." La phrase, dite en arabe, égaie les indigènes, qui la répètent à l'envi, et finissent par se tenir plus cois.
Le général se lève, en regardant sa montre, et pousse un soupir d'allègement. On peut aller manger la dhiffa* des caïds, à l'ombre, derrière la redoute. Et les officiers, qui baillaient pendant la séance, emboîtent le pas avec satisfaction.
Mais plus satisfait encore est Zitouni, qui ôte triomphalement ses chaussettes et les met dans son capuchon, pour regagner sa tente, tout en pestant à part lui contre les exigences de notre civilisation.

                                                                                                                        Marcel Frescaly.

La Vie populaire, jeudi 22 avril 1885.

* Nota de Célestin Mira:

* Spahis:



* Bureau arabe:



* Caïd:


* Agha:

El Bach Agha ben Gana et caïds.

* Fantasia:

Fantasia algérienne.

* Dhiffa:


vendredi 13 septembre 2019

De l'Algérie et de sa colonisation.

De l'Algérie et de sa colonisation.


Les modifications apportées au gouvernement de l'Algérie appellent l'attention sur son état actuel et son avenir. La polémique s'est emparée de la question, et chaque journal s'est empressé d'indiquer les mesures souvent opposées, qui doivent relever notre colonie de l'état de langueur et de dépérissement qu'il est convenu de lui attribuer. C'est l'esquisse de cette situation, c'est l'exposé de ces systèmes, de ces projets si divers, que nous essayerons de mettre sous les yeux de nos lecteurs, afin de les aider à se reconnaître au milieu de ce conflit d'opinions plus ou moins désintéressées.
Dans ce travail nous nous appuierons sur les discussions qui ont eu lieu au sein de la société centrale de colonisation. Cette réunion d'hommes connaissant presque tous l'Afrique pour l'avoir habitée, quelques-uns pour y avoir dirigé des entreprises considérables, d'autres pour l'avoir administrée, a porté son examen sur toutes les questions à l'ordre du jour. Ce libre débat a, comme toute publicité, fait justice de bien des erreurs accréditées par des hommes n'ayant vu qu'en passant le pays qu'ils prétendent organiser, ou ce qui est encore plus grave, ne l'ayant visité qu'avec des yeux prévenus et des systèmes arrêtés d'avance.
Quelle est d'abord la situation réelle de l'Algérie? ainsi que l'affirment plus ou moins explicitement les détracteurs du passé, rien n'a-t-il été fait jusqu'à présent? Tout reste-t-il à créer? car à les en croire, parce que l'immigration européenne a été faible et incertaine, parce que l'Afrique en dix années, c'est à dire depuis la prise d'Abd-el-Kader et sous un pouvoir longtemps contesté, ne s'est pas peuplée, défrichée jusque dans ses parties les plus sauvages, parce que les Arabes n'ont pas adopté nos usages, endossé nos vêtements, l'Algérie serait encore ce qu'elle était il y a vingt-huit ans. La population indigène, toujours dominée par ses haines nationales et religieuses, serait restée étrangère à tout progrès, hostile aux Européens: elle n'attendrait qu'un nouveau prophète pour se soulever toute entière. Réduits à maintenir les Arabes par la force, nous devons donc les noyer en quelque sorte sous le flot toujours montant de l'émigration européenne, destinée à la fois à défricher le sol et à contenir ses anciens habitants incapables de le mettre eux-mêmes en valeur.
Nous n'inventons rien; nous n'exagérons rien; nous ne reproduisons pas une argumentation de quelques années, mais des jours derniers.
Personnellement étranger à l'Algérie, nous avons dû consulter, pour former notre opinion, les récits de ceux qui l'ont habitée et les documents publiés sur cette contrée. Or l'impression éprouvée, non par des touristes mécontents de ne pas trouver le Tell peuplé et cultivé comme la banlieue de Paris, mais par des hommes connaissant l'Afrique depuis de longues années, cette impression est unanime pour constater un changement, une amélioration qui les étonnent autant qu'ils les satisfont. Déjà, en 1852, un spirituel correspondant de ce journal, racontant un voyage militaire de Blidah à Dra-el-Mizan, sur un parcours d'une trentaine de lieues ne reconnaissait plus les localités traversées en 1847. Le climat s'est assaini par l'effet des dessèchements et des plantations; les moissons remplacent les broussailles; des constructions s'élevaient le long des routes, et là où se succédaient autrefois des coteaux arides, sur lesquels la troupe campait librement, on se demandait s'il serait possible de planter ses tentes sans fouler de riches cultures.
Que dirait aujourd'hui le même voyageur? car c'est depuis quatre ou cinq années que les progrès ont été les plus sensibles.
Si l'on consulte les document officiels ou privés publiés sur l'agriculture et le commerce d'exportation de l'Algérie, tous constatent ce progrès régulier, immense, soit que l'on envisage la quantité ou la qualité des produits, soit que l'on recherche les améliorations introduites dans la manière de les obtenir. Les indigènes entretiennent des routes, préparent des irrigations par des barrages opérés à frais communs. Leurs chefs construisent des bâtiments d'habitation et d'exploitation: les moins aisés abandonnent la tente pour les gourbis et les gourbis pour des constructions plus solides. De tous côtés l'on réclame l'intervention de nos architectes et de nos ingénieurs. La tendance à quitter la vie nomade est manifeste surtout dans l'est.
Quand les naturels ne cultivent pas pour leur compte, ils prennent à ferme à titre de métayers les propriétés des Européens. beaucoup se louent comme journaliers dans les exploitations agricoles, de mine ou de forêts: partout on se félicite de leur concours. Si les arabes ne sont pas d'aussi rudes travailleurs que les Maltais, les Mahonnais et les Kabyles, ils sont doux, dociles, intelligents et se contentent d'un faible salaire. On ne saurait sans injustice les déclarer plus insouciants, plus paresseux que les habitants de presque toutes les contrées méridionales de l'Europe; et ils sont certainement plus accessibles aux innovations, moins attachés à leur routine et à leurs préjugés que nos bas Bretons et que les montagnards du centre et du midi de la France.
Ainsi dans tous les concours des prix sont décernés aux indigènes, soit pour des cultures qui leur étaient inconnues il y a peu d'années, soit pour l'élève des animaux domestiques, dont la reproduction était naguère abandonnée à la nature. La grande exposition a présenté à l'Europe des échantillons variés de leur industrie qui leur ont mérité de nombreuses médailles.
Les enfants se mêlent avec les nôtres dans les écoles du pays. Douze ou treize mille Arabes ou Kabyles servent dans nos troupes régulières avec courage et fidélité; ils sont en partie commandés par des coreligionnaires et des compatriotes. Leurs goums, sous la direction d'officiers français, prennent part à nos expéditions et répriment, seuls le plus souvent, des insoumissions ou des désordres partiels. Quelques enfants du littoral apprennent la navigation sur les bâtiments de l'Etat.
Les routes sont devenues en Algérie aussi sûres que dans l'Europe; et le tableau par nationalité des condamnés pour crimes et délits est de beaucoup à l'avantage de ces barbares: il prouve chez eux plus de respect pour la vie et la propriété d'autrui que chez les colons européens. Enfin, tout, dans l'ensemble des rapports, indique à la fois, de la part des indigènes, une tendance marquée à s'éclairer de nos conseils, à s'approprier nos procédés et nos méthodes, mais surtout de se rallier sincèrement à notre drapeau; attirés comme ils le sont par la douceur de notre administration, le respect que nous professons pour leurs usages et leurs croyances religieuses; enfin par l'aisance et la sécurité dont ils jouissent.
Or ils apprécient d'autant plus ces derniers avantages qu'ils leur étaient inconnus sous la domination des deys, aussi bien que sous celle d'Abd-el-kader, alors qu'ils étaient à la fois victime des exactions des chefs et de l'anarchie qui régnait entre les tribus, se pillant et se massacrant mutuellement.
Certes quiconque affirmerait que tout souvenir de la victoire promise aux vrais croyants est entièrement effacé, se tromperait grossièrement. Dans les parties montagneuses de la Kabylie, sur la limite du Sahara, là où les indigènes sont moins en contact avec notre civilisation, les préjugés doivent être restés plus vivaces et plus irritables, et quelques esprit ardents rêvent sans doute encore l'expulsion des infidèles. Là, sous l'influence de mécontentements individuels, d'excitations étrangères, d'embarras dans lesquels la France se trouverait engagée, des insurrections locales sont à prévoir. Mais ce qui nous paraît incontestable, c'est que la fixation au sol d'une partie des tribus, l'aisance dont elles jouissent, les méfiances et les ressentiments qui les divisent, ne permettent pas la formation d'une coalition dangereuse et retirent la possibilité d'une action commune.
Toute insurrection sera désormais partielle et trouvera, parmi ses adversaires, des combattants appartenant à la même nationalité. Les faits qui se sont passés en Kabylie, lors de sa soumission, sont l'irréfutable preuve de cette assertion.
Il faut donc le répéter à satiété; notre domination en Algérie ne saurait plus être compromise que par nos propres fautes. Le zèle irréfléchi des convertisseurs, les exactions des agents subalternes, des changements trop brusques imposés aux mœurs et aux habitudes des indigènes, sont les véritables dangers contre lesquels nous avons à nous mettre en garde.
Nous avons insisté sur ce sujet, parce que, de l'opinion qu'on se forme des naturels, dépend le système à adopter pour développer les richesses que renferme l'Algérie.
Ceux qui regardent les Arabes comme incapables d'un travail suivi et de tout progrès, ceux qui les proclament les irréconciliables ennemis des chrétiens, sont conséquents avec eux-mêmes en demandant que l'on provoque par tous les moyens l'émigration européenne. Si la France ne peut conserver l'Algérie qu'en la couvrant d'une population étrangère, il faut avant tout rendre des terres disponibles en resserrant dans des espaces limités les anciens possesseurs du sol, sans se préoccuper de leur mécontentement.
Si l'appât des terres concédées à bas prix ou même gratuitement est insuffisant pour attirer les colons, il faut recommencer à payer leur passage, à leur offrir des maisons construites par l'Etat, des terres défrichées par nos soldats, des semences, des bestiaux, des secours de toute espèce. Il faut que la mère-patrie prenne à sa charge la création des communications vicinales et de tous les édifices locaux. Elle devra continuer à prodiguer ses millions, en oubliant qu'une partie des départements de la France, avec des dépenses bien inférieures, verraient leurs terres incultes mises en valeur, et les habitants appelés à une aisance inconnue, à laquelle ils ont certes plus de droits que les colons recrutés dans toute l'Europe.
Si, au contraire, l'on partage l'opinion que nous avons exposée, sur l'aptitude des indigènes à se transformer, sur leur résignation intéressée à notre domination, la tâche de l'administration devient incomparablement plus facile et plus économique. Il suffit, en effet, de persévérer dans le plan de conduite adopté à l'égard du peuple conquis, de faire comprendre chaque jour davantage à cette race intelligente et avide ses véritables intérêts, et de l'attirer à la civilisation par l'attrait de la sécurité et du bien-être.
Dans ce système, le cantonnement des Arabes ayant pour but de développer chez eux le sentiment de la propriété et non de rendre promptement disponibles des espaces étendus, s'effectuera avec plus de prudence et de ménagements. L'on procédera dès lors à cette opération, à la demande des intéressés, à mesure que les anciens possesseurs du sol auront reconnu qu'il y a pour eux avantage à changer leurs habitudes errantes contre une vie plus sédentaire, à substituer la propriété individuelle restreinte à la possession presque illimitée, mais collective de la tribu.
La tâche des Européens en Afrique devant dès lors consister à diriger et à solder les travailleurs indigènes, à les initier, par le contact et le précepte, à nos procédés; il y aura toujours assez de place pour les colons sérieux pourvus des capitaux nécessaires à la mise en valeur des terrains acquis ou obtenus par eux.
Nous sommes en effet convaincus que les partisans du système que nous combattons, éblouis par l'engouement avec lequel ont été enlevés les quelques hectares mis en adjudication, se font d'étranges illusions sur les résultats possibles d'un appel en grand aux défricheurs de terres offertes à bas prix ou concédées gratuitement.
Pour se former une opinion raisonnable à cet égard, il est nécessaire de se rendre compte des causes qui font quitter aux émigrants leur patrie, et de celles qui leur font préférer le nouveau monde.
L'émigration européenne se compose en majeure partie, les deux tiers à peu près, de sujet britanniques. La misère des classes inférieures, surtout en Irlande, est la cause déterminante de l'expatriation. Le choix du pays auquel on va demander une existence plus facile est indiqué par la force des choses. C'est l'Amérique du Nord, renfermant des espaces immenses, faciles à mettre en culture, où règne une température peu différente des îles Britanniques et où, par conséquent, le travailleur a moins à redouter les maladies qui accompagnent et le changement de température et les défrichements.
L'originaire de la Grande-Bretagne retrouve d'ailleurs aux Etats-Unis la même langue, des habitudes presque semblables, des lois encore plus libérales que celles sous lesquelles il a vécu. L'Irlandais, de l'un ou de l'autre sexe, qui se destine rarement à la culture, est certain d'être largement rétribué comme journalier. Les emplois de la domesticité lui sont dévolus, et il exécute les travaux de force si multipliés dans les grandes villes.
A mesure de leur installation, les derniers arrivés en appellent d'autres, leur donnent les indications nécessaires et leur envoie même l'argent sans lequel ils ne pourraient effectuer leur voyage. Dans une seule année (1854), plus de 43 millions ont été expédiés en Angleterre pour cet objet, par le seul intermédiaire des banquiers.
Depuis quelques années, une partie de courant s'est dirigé vers l'Australie, attirée par la fièvre de l'or et par les encouragements que prodiguaient et l'Angleterre et les gouvernements locaux, qui prenaient à leur charge les frais du passage. Mais ce que l'on peut affirmer, c'est qu'il n'existe aucun espoir de voir les natifs des îles Britanniques se diriger vers l'Algérie. Les seuls sujets anglais établis dans l'Afrique française sont des Maltais.
L'émigration allemande, formant le dernier tiers à peu près de l'émigration européenne se compose, en général, de famille pourvues d'un certain capital. Elle paraît déterminée par le désir d'une liberté civile, politique et religieuse plus complète que celle dont on jouit dans les pays d'outre-Rhin. D'après les documents officiels eux-mêmes, la question du bien-être matériel ne viendrait qu'en seconde ligne. Les Etats-Unis sont donc naturellement le but de ces émigrants: l'Algérie ne peut leur offrir ce qu'ils demandent.
Un état social où le principe d'autorité est fortement développé, où les droits politiques n'existent pas; où l'administration est éclairée, mais a l'habitude de tout réglementer; où la liberté religieuse n'est qu'une tolérance, n'admettant même pour les cultes reconnus par l'Etat, ni le droit de libre réunion ni celui de propagande, et qui repousse toute secte nouvelle; cet état est un progrès aux yeux des Africains, trop peu avancés en civilisation pour réclamer autre chose que la sécurité et le bien-être matériel; qui ne s'indignent pas d'avoir un maître, pourvu que ce maître les gouverne doucement; mais il n'est pas à la hauteur des  aspirations des penseurs allemands, tourmentés par l'idéal d'une liberté indéfinie, par des besoins plus relevés, plus dignes que ceux de la matière, et qui veulent devenir les membres d'une société se gouvernant elle-même.
L'Allemand, d'ailleurs, retrouve dans l'Amérique du nord une plus grande similitude de climat, de langage, d'habitudes. Il va s'y réunir à des compatriotes qui ont préparé son établissement; il va former des agglomérations de nationaux. Il change de lieux, mais reste entouré de toute la partie vivante de la patrie.
Pour lui demander de préférer l'Algérie, il faudrait pouvoir lui offrir ce qu'il va chercher au delà de l'océan.
Aussi les tentatives faites pour changer la direction de ce courant ont toutes été infructueuses: La Prusse, le Brésil, la France elle-même, ont offert des terres, des encouragements de toute espèce: l'on a pu recruter que des individus isolés.
Les autres nations de l'Europe ne fournissent qu'un insignifiant contingent à l'émigration. La France surtout n'envoie en Amérique que des aventuriers sans profession, ou exerçant des métiers dans lesquels nous excellons, enfin des professeurs ou soi-disant tels.
Sur la frontière d'Espagne, il existe des habitudes d'émigration. Chaque année, quelques centaines de Basques s'embarquent pour les rives de la Plata. La plupart reviennent en France, après quelques années d'absence, avec la petite fortune qu'ils ont amassée. Leur exemple entretient ce mouvement.
Le gouvernement français a fait ce qui était légalement possible pour engager des émigrants à se diriger vers l'Algérie: il n'a pas réussi. Les habitudes ont été plus fortes que les encouragements et la proximité.
Dans les autres parties de la France, sauf l'Alsace, le paysan ne se déplace que difficilement. Sa passion, son but, c'est de devenir propriétaire. Il y réussit, à force d'économie, dès que ses bras ne restent pas inoccupés. Or, en France, le travail est demandé, bien rétribué, les denrées alimentaires à bon marché, et la terre a baissé de prix par le double effet de l'abandon des campagnes pour les villes et de l'augmentations des valeurs mobilières. Le paysan n'ira pas chercher en Afrique du terrain à défricher, tant qu'il peut, sans se dépayser, acheter des terres en culture. Il comprend très bien que le sol couvert de broussailles, qu'il obtiendrait même gratuitement, lui reviendra, lorsqu'il l'aura mis en valeur, à un prix plus élevé que celui qu'il peut se procurer dans son canton.
L'Afrique d'ailleurs, il faut le reconnaître, est entachée d'un mauvais renom. L'on discutera longtemps sans pouvoir s'entendre sur le degré de salubrité de l'Algérie, parce que les uns ne voient qu'un présent très-amélioré, tandis que les autres rappellent un passé des plus déplorables. Les uns mettent en avant des coteaux aérés et sains, d'autres des bas-fonds humides et fiévreux. Nous admettons qu'il y a eu, et beaucoup d'imprudences dans les actes, et beaucoup d'exagération dans les récits; mais ce qui est incontestable, c'est que les défrichements, sous un soleil brûlant avec des nuits très-fraîches, par des hommes du nord ou du centre de l'Europe, entraînent de grandes probabilités de maladie. Il faut la réunion d'une grande raison avec le régime, de force chez l'individu, d'aisance dans la position, de salubrité dans la localité, pour échapper à ces fièvres lentes qui ont ruiné tant de santés et fait tant de victimes. Or ces maladies, cette mortalité, ont été exploitées par la peur, par la nécessité d'expliquer des retours trop nombreux. Le paysan français ne connait l'Algérie que par les noms des soldats ou des rares émigrés de son canton qui y ont trouvé la mort; que par les récits de ceux qui en sont revenus, après des souffrances et des misères trop réelles. Aussi le temps et une continuité de rapports plus favorables peuvent seuls effacer cette impression, et faire que l'Algérie ne soit pas un objet d'effroi pour nos cultivateurs, peu aventureux de leur nature.
Il n'y a donc, dans notre opinion, de chances d'émigration que chez les populations du littoral ou des îles de la Méditérannée, qui ont fourni jusqu'ici à la colonisation le contingent le plus nombreux et le plus efficace. En consultant le passé, en disant les efforts tentés pour les attirer, on pourra se faire une idée des difficultés du recrutement et du nombre bien restreint que l'on doit espérer.
C'est ce que nous ferons dans un prochain article.

                                                                                                                                        Joubert.

L'Illustration, journal universel, 8 janvier 1859.