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vendredi 31 octobre 2014

De quelques dépenses de la maison du roi en 1780.

De quelques dépenses de la maison du roi en 1780.


Charges de cour.

Les détails suivants sont extraits de rapports faits au bureau général des dépenses du roi, en mars 1780, par M. Mesnard de Chousy (1), et de divers autres documents (2).
Il y avait 295 officiers de bouche, sans compter les garçons pour la table du roi et de ses gens.
Le premier maître d'hôtel recevait 84.000 livres par an (3) en billets et en nourriture, outre ses appointements et les "grandes livrées" qu'il recevait en argent.
Les premières femmes de chambre de la reine, inscrites sur l'almanach pour 150 livres et payées 12.000 francs, se faisaient en réalité 50.000 francs par la revente des bougies allumées dans la journée.
La place du secrétaire des commandements, marquée 900 livres, lui en rapportait, d'après ses propres déclarations, 200.000.
Le capitaine des chasse à Fontainebleau vendait, à son profit, chaque année, pour 20.000 francs de lapins.
Dans chaque voyage aux maisons de campagne du roi, les dames d'atours, sur leurs frais de déplacement, gagnaient 80 pour 100.
Une gouvernante des enfants de France (4) s'était fait 115.000 livres de rente dans sa place, parce que, à chaque enfant, ses appointements augmentaient de 35.000 livres.
La surintendante, inscrite pour 6.000, en touchait 150.000.
Sur un seul feu d'artifice, le duc de Gèvres gagna 50.000 écus par les débris et les charpentes qui lui appartenait en vertu de sa charge.
Une dame (5), qui avait le titre de garde du lit de la reine, touchait 12.000 francs sur la cassette du roi.
Le fils aîné de M. de Machault, nommé intendant des classes, recevait 18.000 livres par an: il n'avait d'autre travail que de signer son nom deux fois par an.
La place de secrétaire général des dragons, qui fut donné successivement à deux poëtes assez médiocres, Gentil Bernard et Laujon, valait 20.000 livres par an.
Il y aurait une longue liste à faire de tous les appointements donnés à un grand nombre de personnes dont les fonctions n'étaient guère que des sinécures: grandsofficiers du palais, chambellans, écuyers, pages, dames d'honneur, dames d'atours, dames pour accompagner la reine chez les princes et les princesses, etc.
Quant aux sommes données gracieusement, par pure libéralité, aux princes, nobles, etc., elles s'élevaient à un chiffre extraordinaire. Quelques uns de ces dons sont motivés de la manière la plus étrange: 6.000 livres et 10.000 livres de pension à la nièce et à la fille de M. de Rouillé, en compensation de ce qu'il n'a pas participé au traité de Vienne; une pension de 10.000 livres à la marquise de Sade, parce qu'elle a déplu à Madame Infante, et qu'elle se retire.
Ces abus étaient de tradition: ils n'étaient guère plus imputables à un règne qu'à un autre; par malheur, le trésor de l'état étaient épuisé, les impôts étaient écrasants, les famines fréquentes; la misère publique soulevait un mécontentement universel. Les ministres, qui se succédaient sans pouvoir faire les réformes nécessaires, demandaient en vain des économies, qui, d'ailleurs, au degré de désordre et de pénurie où étaient arrivées les finances, n'auraient apporté que peu de remède au mal. De là, comme on sait, la nécessité de convoquer une assemblée des notables qui fut impuissante, et ensuite les Etats généraux, dont Louis XVI avait voulu se passer, afin de ne rencontrer aucun obstacle à son pouvoir, quoique de sages avertissements des trois ordres réunis eussent peut être prévenu la triste fin de son règne et la suite des événements qui ont amené la chute de l'ancienne dynastie.


(1) Archives nationales, 01 738.
(2) Mémoires d'Augeard, de d'Argenson, de Mme Campan, etc. Consultez aussi Warroquier, Etat de la France en 1789, l'essai sur les capitaineries royales et autres, etc; Taine.
(3) Cette somme et toutes celles qui suivent doivent être doublées si l'on veut avoir l'équivalent en valeur de l'argent d'aujourd'hui.
(4) Mme de Tallard.
(5) Mme de Laborde.

Le magasin pittoresque, mai 1876.

Un duel entre deux princes au siècle dernier.

Un duel entre deux princes au siècle dernier.

Le duc de Bourbon avait à se plaindre de quelque offense de la part du comte d'Artois.
D'après les usages, le comte d'Artois, étant le supérieur, était tenu d'offrir au duc l'occasion d'obtenir une réparation publique.
Les équipages des deux princes se rencontrent à un jour convenu.
Le comte d'Artois saute à terre, et, allant droit au duc, lui dit d'un ton souriant:
- Monsieur, le public prétend que nous nous cherchons.
Le duc de Bourbon ôte son chapeau et répond:
- Monsieur, je suis ici pour recevoir vos ordres.
- J'y suis pour exécuter les vôtres, répond le comte d'Artois; mais il faut que vous me permettiez d'aller jusqu'à ma voiture.
Il revient avec une épée.
Le combat commence, pour la forme. On sépare les deux combattants avant qu'ils se soient touchés. Les témoins déclarent l'honneur satisfait.
- Ce n'est pas à moi d'avoir un avis, dit le comte d'Artois; c'est à M. le duc de Bourbon de dire ce qu'il veut, je suis ici pour recevoir ses ordres.
- Monsieur, a répliqué le duc de Bourbon, en baissant la pointe de son épée, je suis pénétré de reconnaissance de vos bontés, et je n'oublierai jamais l'honneur que vous m'avez fait. 
Et les deux princes, se saluant, remontèrent dans leurs carrosses. 
C'est un des témoins du duel, M. de Bezenval, qui a fait ce récit.

Le magasin pittoresque, avril 1876.

La chambre de la sonnerie.

La chambre de la sonnerie.

Le réduit qui, pour l'ordinaire, communique de plain-pied avec le sol de l'église, et qu'on nomme la chambre de la sonnerie, pourrait à bon droit être nommé aussi la chambre de la buverie, eu égard au nombre de bouteilles nécessaires pour exciter le zèle des robustes gars qui appellent à tour de bras les fidèles à la prière.
L'expression proverbiale: "Boire comme un sonneur", doit remonter au temps où les chrétiens du culte catholique romain imaginèrent de loger les cloches dans des cages de pierre dominant les combles de leurs temples, et de les mettre en branle, de bas en haut, au moyen de câbles descendant à hauteur d'homme. Ceci nous reporterait pour la France vers la fin du sixième siècle.



Cependant, malgré l'opinion partout admise qu'on ne peut sonner gaillardement sans boire, il serait irrévérencieux de laisser supposer que le moine irlandais saint Colomban, qui, le premier, dit-on, introduisit l'usage des cloches dans les couvents qu'il avait fondés, et qu'on peut par conséquent considéré comme le patron des sonneurs, ait, malgré le vœu d'abstinence, offert l'appât d'un réconfortant quelconque aux religieux chargés d'annoncer à son de cloche les heures des offices.
Donc, faisons par respect exception des frères sonneurs attachés aux maison conventuelles, et admettons que le vieux proverbe ne fut et n'est applicable qu'aux serviteurs laïques, volontaires ou gagés, des églises paroissiales.
Même quant à ceux-ci, pas n'était besoin d'autre excitant que la foi pour leur faire manœuvrer à outrance les cordes de la sonnerie du clocher, à l'époque, non lointaine encore, où le préjugé populaire attribuait au son des cloches le pouvoir d'écarter la foudre. Il avait aussi, suivant la même croyance, puissance sur les démons, et suffisait à les contraindre à lâcher leur proie; témoin l'histoire que raconte sérieusement l'Espagnol Torquemada, dit le Savant, dans son livre des Six Journées.
"Une femme, en Italie, vint à estre portée par le diable à l'assemblée des sorcières, et comme elle retournoit en sa maison, estant le matin proche, la cloche sonna, que l'on a coustume de sonner à ceste heure-là en Italie pour admonester le peuple de prier Dieu, et oyant le son, le diable qui la portoit la laissa choir et s'enfuit." (1)
Le tableau satirique de Decamps, que reproduit notre gravure, semble démontrer que, dans la chambre de la sonnerie, ceux qui fatiguent le plus ne sont pas ceux qui boivent le mieux. Mais peut être l'artiste n'a-t-il rien voulu prouver dans cette page, sinon la puissante originalité de son merveilleux talent.


(1) Traduction de Gabriel Chappuys, Tourangeau, 1625.

Le magasin pittoresque, avril 1876.

Les confréries de charité en Normandie.

Les confréries de charité en Normandie.


Les confréries de charité, ainsi que le disent la plupart de leurs statuts, ont pour but principal "de rendre les derniers devoirs à tous les chrétiens qui passe de vie à trépas", c'est à dire de déposer les morts dans le cercueil, de porter le cercueil de la maison mortuaire à l'église, puis de l'église au cimetière, et de le déposer ensuite dans la fosse; mais ce n'est pas là le seul but; le clergé, qui a présidé à cette institution, ou plutôt qui l'a prise sous son patronage, a voulu aussi la faire servir à la pompe du culte, soit dans les processions, soit pendant l'office divin, et l'esprit de fraternité en a fait, du moins à l'origine, un moyen d'assistance mutuelle.
C'est ainsi qu'on lit dans un bon nombre d'anciens statuts des clauses de ce genre: "En cas qu'un frère tombe en pauvreté ou deschié de son état sans qu'il provigne de sa faulte, chascun des aultres luy aumosnera chacune sepmaine.... ou luy prestera chascune année (tant de) livres ou sols parisis que il rendra se peult revenir sus en ses affaires."
Il est vrai que quelques confrérie, comme celle de Notre-Dame de Louviers, par exemple, comprenant qu'une pareille obligation pouvait en certain cas devenir très-lourde, avaient la précaution de stipuler "qu'aucune personne n'y sera reçue qui ne puisse gaigner sa vie sans mandier, ni qui ne pusse payer ses chevaiges (1) deument comme il appartient."
Toutefois, si l'obligation se s'assister mutuellement en argent est tombée bien vite en désuétude, il est resté l'obligation pour les frères de faire leur service gratuitement, en ce sens qu'ils ne peuvent rien recevoir pour leur compte personnel, et que tout ce qui est perçu des familles ou donné par elles ne peut profiter qu'à le confrérie. Il est vrai qu'en récompense du service dont ils s'acquittent ainsi gratuitement pendant un temps déterminé, les frères obtiennent pour eux, ou pour les membres de leur famille qu'ils veulent en faire profiter à leur place, l'avantage d'être inhumé gratuitement avec les plus grands honneurs et les plus beaux ornements. 
Tout frère qui a accompli ses fonctions et a été frère servant, suivant l'expression consacrée, pendant le temps voulu, a droit à un enterrement de première classe, "avec messe à diacre et à sous-diacre", disent certains statuts, "saultiez et services anniversaires sonnés à toute volée." Celui qui a acquis pour lui-même ces honneurs funèbres peut en faire jouir aussi les membres les plus chers de sa famille, sa mère, sa femme ou sa sœur, et leur passer son service, sauf à recommencer pour lui-même et à acheter par de nouvelles corvées le droit de participer à ces prières et à ces honneurs.
Ces avantages, avec les banquets périodiques que les membres de la confrérie se donnent plusieurs fois chaque année; ces plantureux repas de frairies et les copieuses libations dont leurs fonctions sont trop souvent l'occasion forment le principal attrait de ces confréries et contribuent le plus à leur recrutement.
Tout, en effet, est prétexte à festin et à libation pour les frères de charité. l'élection des dignitaires de la confrérie, la reddition des comptes, la fête du saint patron de la compagnie, jusqu'aux services funèbres eux-mêmes et aux inhumations, donnent lieu à des banquets où les règles de la sobriété et de la décence sont rarement respectées.
Les repas qui suivent ordinairement les inhumations dans les campagnes, et qui portent le nom de "records", sont fournis généralement par la famille du défunt; les autres repas de corps sont faits tantôt aux frais de la communauté, tantôt aux frais particuliers des convives qui payent leur écot. Les femmes des frères sont quelquefois admises à ces repas.
"Item, lesdits chapellains, eschevyn, prevost et frères serviteurs, disent les statuts de la charité de Surville près de Lisieux, seront subgects: assembler une fois l'an en l'ostel du dit eschevyn ou ailleurs où il lui plaira, le jour et feste  de Saint-Martin d'estey, et dîner ensemble avecque leurs femmes se faire le veullent, pour par lesdits eschevins, prevost et frères veoir le payement faict par le receveur audit chapellain, distribution de deniers, estat, gouvernement, valleur et entremise de ladite charité, etc... et sera subgect ledit eschevin faire et abiller le disner aux despens desdits chapellains et frères serviteurs et payeront chacun leur escot."
Seront subgect à dîner est une agréable expression, et les frères de charité devaient trouver l'assujettissement très-doux.
A l'origine, les frères faisaient eux-mêmes tous distinctement leur service; avec le temps, l'usage s'est introduit pour les gens aisés de se faire remplacer (sauf pour le cas d'inhumation d'un frère) par un suppléant salarié qui porte le nom de commis.
Cet usage a beaucoup contribué à jeter du discrédit sur les confréries de charité, qui ont alors, par condescendance ou par intérêt, admis dans leur sein, en qualité de commis, des gens malfamés et plus ou moins tarés.
Le personnel de chaque confrérie se compose le plus ordinairement de quinze membres, savoir:
D'un maître, chef ou échevin;
D'un prevost (2) ou lieutenant chargé plus spécialement des deniers;
De douze frères servants;
Puis, d'un sonneur, tintenellier, cliqueteux ou cloqueteux;
Et d'un jeune clerc.
Il faut ajouter le curé, qui en fait toujours partie sous le titre de chapelain de la charité, et qui en est le président de droit.
Quelquefois le nombre des frères servants est porté à quinze, jamais au delà de dix-huit.
Le temps du service de l'échevin et du prévôt est d'un an; celui des frères de deux ans.
Après l'expiration de ses fonctions, l'échevin prend le nom d'antique.
Les antiques sont appelés, en certaines circonstances importantes, à prendre part aux délibérations de la confrérie. Les dignitaires, l'échevin et le prévôt sont choisis à l'élection, suivant le principe général qui dominait au moyen âge dans les institutions communales et les corporations, et qui a passé dans notre société démocratique.

(1) Redevances.
(2) Le nom de prevost est emprunté à la hierarchie monacale. C'était le nom qu'on donnait, au moyen âge, au lieutenant ou second de l'abbé dans les couvents soumis à la règle de Saint-Benoit. On fait venir ce mot de prœpositus, prœpost, prœvost.


Le magasin pittoresque, mars 1876.

Ressources de l'instruction primaire en France.

Ressources de l'instruction primaire 
                                        en France.



En 1837, le total des ressources de l'instruction primaire en France était seulement de 21.700.000 francs, dont 8.600.000 payés par les familles, 7.200.000 par les communes, 3.800.000 par les départements.
En 1850, le total des ressources montait à 29.500.000 francs; il ne s'était guère élevé en 1855; il n'atteignait que 31.300.000 francs, dont 8.900.000 francs pour la part des familles, 11.500.000 francs pour celle des communes, 4.500.000 francs pour celle des départements, et enfin 6.400.000 francs pour la part de l'Etat.
En 1868, les ressources de l'enseignement primaire montaient à 54 millions, dont 18.500.000 francs payés par les familles, 10.500.000 par l'Etat, et le reste par les départements et les communes. En 1872, on évaluait le total des mêmes ressources à 70.000.000.
Dans le budget de 1876, les dépenses de l'instruction primaire imputables sur les fonds généraux de l'Etat montent à 16.710.000 francs, sans compter un crédit de 1.531.000 francs pour l'inspection des écoles primaires; cette somme devrait être doublée dans un délai de cinq ou six années; les dépenses des départements et des communes pour le même objet devraient suivre une progression équivalente. 
En supposant que la part des familles restât stationnaire, on aurait en 1880 un budget de l'instruction primaire qui s'élèverait à environ 110.000.000 de francs.

Le magasin pittoresque, mars 1876.

Colonies actuelles de la France;

Colonies actuelles de la France.

En Afrique, au nord, l'Algérie.
A l'ouest, sur le fleuve Sénégal, l'île Saint-louis et les îles voisines; les postes militaires de Lampsar, Richard-Tol, Merinaghem, Dragana, Podor, Bakel, Makana; l'île de Gorée.
Dans la Gambie, le comptoir de Sedhion.
Sur la côte de Guinée, les comptoirs d'Assinie, de Dahou, du Grand-Bassan; les escales des Darmankours, du désert du coq.
A l'est de l'Afrique, les îles de la réunion, de Sainte-marie de Madagascar (une petite partie), de Mayotte, Nossi-Bé, Nossi-Cumba, Nossi-Tassi et Nossi-Mitsiou.
En Asie, dans l'Hindoustan, les territoires de Pondichéry, de Karikal, d'Yanaon, de Chandernagor, de Mahé.
Dans l'Indo-Chine, les six provinces de la basse Cochinchine.
Dans l'Amérique septentrionale, les îles de Saint-Pierre et de Miquelon.
Aux Antilles, la Martinique, la Guadeloupe et ses dépendances: Marie-Galante, les Saintes, la Désirade, la moitié de l'île de Saint-Martin, dont l'autre moitié appartient aux Hollandais; cette île est située entre les îles Anguille et Saint-Barthélémy, elle a 60 kilomètres de circonférence environ et est hérissée de montagnes. La partie française a 54 kilomètres de superficie, non compris un îlot appelé l'îlot Tintamarre, probablement parce que le bruit des flots y est très fort.
Dans l'Amérique méridionale, la Guyane.
En Océanie, les îles Marquises ou archipel  de Mendana, la Nouvelle-Calédonie, l'île de Cliperton, et deux archipels placés seulement sous le protectorat de la France: les îles Taïti ou archipel de la Société, et les îles Gambier, dans l'archipel Dangereux.
L'ensemble de toutes ces possessions coloniales, l'Algérie non comprise, donne un chiffre de trois millions d'habitants, dont plus de 625.000 européens.

Le magasin pittoresque, mars 1876.

jeudi 30 octobre 2014

Le lour, trompette scandinave.

Le lour,
Trompette scandinave.


Cette trompette de forme si élégante a figuré à l'Exposition universelle de 1867, au milieu de la section danoise. Les archéologues danois lui ont donné le nom de Lour ( Lur ou Luer) ; les antiques sagas désignaient ainsi le cor dont faisaient usage les héros dont les noms, grâce à la poésie, sont venus jusqu'à nous.
Un savant spécial, l'habile éditeur de la Bibliographie musicale, a soumis ce bel instrument à une étude attentive, et il en a donné une description que nous sommes heureux de reproduire ici (1) : 
"Il se compose de deux pièces d'inégale longueur. L'une a la forme d'un fer à cheval, se termine par une embouchure qui fait corps avec elle, et s'emboîte dans la seconde. Celle-ci, largement recourbée, aboutit au pavillon. Elles ont à elles deux un développement de 2,06 m. Le tube croit progressivement. De 0,008 m; à l'embouchure, son diamètre est de 0, 09 M; tout autour, percé de huit trous. A ces huit trous s'adaptent autant de demi-sphères creuses, ayant, du côté qui regarde l'instrument et où elles sont maintenues par de petites fiches, 0,03 m. de diamètre, décrivant de l'autre une saillie de 0,02 m. environ. Était-ce un ornement? Étaient-elles destinées à modifier la qualité du son? Le champ est ouvert aux hypothèses.



"La portion droite du tube comprenant l'embouchure a subi une réparation assez forte. Mais le travail primitif, les filets en spirale, les anneaux gravés régulièrement qui cerclent le tube, les orbes perlés qui décorent le pavillon, dénotent une main habile et attestent un art avancé."
Disons tout de suite que de ce noble instrument, dont l'antiquité ne peut pas remonter à moins de deux cents ans avant l'ère chrétienne, on a pu tirer encore un son d'une certaine beauté; laissons parler de nouveau notre savant musicologue: "Plusieurs personnes ont essayé de souffler dans la trompette, contemporaine, sinon mieux, d'Odin et de Marius. Elles n'avaient guère réussi qu'à lui faire pousser une clameur rauque, tels qu'en rendent, le jour du mardi-gras, les cornets à bouquin. Fort heureusement, un carabinier de la garde, portant au côté la trompette moderne, est passé par là. Invité à manier ce tube gigantesque, il s'est reculé d'abord, croyant à une mystification. L'assistance toute entière a pris soin de le rassurer. Bref, il s'est appliqué l'embouchure aux lèvres, puis il a tiré de l'airain sinueux des sons pleins, d'un éclat relativement assez doux. Le Lour, joint aux divers membres de la même famille, leur apporterait le concours d'une basse puissance, etc."
Dans l'histoire de cet instrument si curieux, il y a un fait capital que nous ne saurions dissimuler; il ne pouvait être établi que par un critique éclairé, familiarisé surtout par de nombreuses études avec les moindres détails de l'instrumentation chez les peuples anciens. selon l'écrivain qui nous sert ici de guide, l'embouchure de la trompette scandinave a été déplacée. "les deux pièces de l'instrument affectent, dit-il, à peu près la forme d'un S retournée. Mais il me semble évident que, pour lui rendre sa situation naturelle, il faut ramener l'embouchure vers le pavillon en manière de G. Si alors on le renverse, c'est à dire si on met le pavillon en dessus et qu'on dirige l'embouchure de bas en haut, l'on est immédiatement frappé de l'analogie que le lour présente avec la trompette courbe des Romains, sculptée sur la colonne Trajane, sur divers marbres antiques, et dont chacun peut voir dans Laborde la représentation."
En même temps qu'il tente de prouver l'étroite parenté du lour avec la tuba curva des Romains, le savant critique dont nous avons reproduit l'opinion tient à faire remarquer la pureté du bronze employé pour la confection de l'instrument: l'analyse chimique du métal a produit dix parties d'étain contre quatre vingt dix de cuivre.
En l'année 1867, le Musée de Copenhague possédait une dizaine d'exemplaires complets de ce curieux instrument, et l'on comptait un pareil nombre de fragments semblables dont on pouvait faire usage, nous le supposons du moins, pour compléter certains spécimens obtenus par des fouilles nouvelles. Les tourbières nombreuses du Danemark, et entre autres celles de Maltbek, en avaient fourni plusieurs. On en avait rencontré également, en 1866, un certain nombre à l'ouest de Horsens, diocèse d'Aarhuus.


(1) Voy. le journal de l'Union de l'Ouest, 24 octobre 1867. Sous le pseudonyme de E. Heffner s'est caché cette fois notre musicologue M. Pottier de Lallaine, dont on connait les nombreux travaux.

Le magasin pittoresque, février 1876.

Prix récents de quelques animaux rares.

Prix récents de quelques animaux rares.(1)



Mammifères.

Girafe femelle jeune, née au Jardin d'Anvers, 8.900 fr. Se nourrit d'herbe et de feuilles d'arbres. Celle-ci est toute petite, puisqu'elle peut voyager en chemin de fer. Il y en avait une plus grande à la vente, mais elle ne pouvait voyager qu'à pied et à petites journées; or un pareil transport a coûté au Muséum, il y a quelques années, de Marseille à Paris, 9.000 fr.
Dromadaire blanc, 450 fr.
Chameaux nés à Anvers, 2.860 fr. le couple.
Lionceaux nés à Anvers, 1.500 fr. le couple. Ils sont tout petits, et il faut beaucoup craindre l'évolution des dents, qui donne la maladie, tout à fait comme cela arrive aux jeunes chiens.
Panthère de l'Inde, 616 fr.
Hyène tachetée, 440 fr.
Ces trois dernières espèces se nourrissent de viande fraîche.
Ours aux grandes lèvres, 715 fr. Vient de Java; nourri de pain et de riz.
Ours brun, jeune, 267 fr.
Antilopes canna nées à Anvers, 1.980 fr. le couple. Il n'est ni plus difficile ni plus coûteux d'élever ces animaux que des vaches, ils ne mangent que du foin et des graines.
Antilope blesbock femelle, 880 fr. Même nourriture, même observation.
Antilope dama mâle, 770 fr. Même nourriture, même observation.
Lamas nés à Anvers, 1.430 fr. le couple. Même nourriture, même observation.
Bisons d'Amérique, 3.190 fr. le couple. Ils deviennent rares et coûtent beaucoup à transporter; leur nourriture est celle de nos bœufs.
Bison d'Amérique jeune, 605 fr.
Daims nés à Anvers, 275 fr. le couple. On peut en obtenir de jeunes partout en les laissant libres, pourvu que ce soit dans un espace fermé; mais leur valeur n'est pas assez élevée pour que leur élevage soit bien avantageux. On élèvera tout aussi facilement et au même endroit un couple de lamas de 1.500 fr. ou d'antilopes de 2.000.
Mouflons à manchettes. Trois, nés à Anvers, ont coûté ensemble 580 fr. L'acclimatation de cette espèce est si bien obtenue que la reproduction se fait aussi régulièrement que celle de la brebis. En peu d'années, si l'on pouvait en tirer un profit immédiat, ces moutons sauvages vaudraient de 50 à 60 fr. pièce.
Kanguroo rouge, femelle, née à Anvers, 1.045 fr.
Kanguroo mélanops, femelle née au même jardin, 715 fr. Ces animaux ne demandent pas plus de soins, une fois leur parc construit, que des lapins ou des chèvres. Le parc, en treillis de fil de fer, où ils doivent être enfermés, revient, tout posé, à 160 fr. par hectare pour un espace de 15 hectares ou plus; pour 25 hectares, le pris descendrait à 50 fr.

Oiseaux.

Casoar émeu mâle, 220 fr. C'est un oiseau de boucherie dont on songe à tirer parti pour la table; il a beaucoup baissé de prix depuis qu'il se multiplie en Europe avec une régularité parfaite. Au jardin des Plantes de Paris, on obtient une couvée tous les ans.
Faisan d'Amherst, le couple, 3.850 fr.
Faisan d'Amherst métis, mâle, 1.210 fr.
Euplocame prélat, 2.365 fr. le couple.
Tragopans satyres nés à Anvers, 1.320 fr. le couple.
Eperonnier de Germann, 1.122 fr. le couple.
Eperonnier chinquis, deux mâles, 265 fr. Le prix diminue chaque année.
Gallophase de Vieillot, 1.832 fr. le couple.
Acome à queue rouge, 660 fr. le couple.
Faisan vénéré, 495 fr. le couple. Le prix de cet oiseau a beaucoup diminué. Il sert à repeupler les chasses, où sa splendide parure le fait admirer, et où sa rusticité et sa défense naturelle le rendent facile à conserver.
Crossoptilon oreillard, 357 fr. le couple.
Houppifère de Swinhoé, 275 fr. le couple.
Faisan doré, 60 fr. le couple.
Euplocame argenté, 55 fr. le couple.
Faisan blanc de Bohème, 99 fr. le couple.
Faisan versicolore, 132 fr.
Tous les faisans se nourrissent de la même manière. Pendant la première semaine, ils exigent des distributions répétées, mais peu abondantes, d’œufs de fourmis très-propres; mais il ne faut pas leur donner à boire. Pendant les quinze jours suivants, on fait alterner avec les œufs de fourmis des œufs durs émiettés et saupoudrés de sel. On donne à manger toutes les trois heures. Dans la seconde quinzaine, on peut déjà donner une pâtée ainsi faite: mie de pain et œufs durs écrasés, salade, cœur de bœuf haché très-fin, le tout mélangé de farine de maïs. Peu à peu on y ajoute du millet, du chènevis et du sarrasin écrasés, et toujours de temps en temps, une poignée d’œufs de fourmis. Donner du tourteau de noix si l'on peut en avoir. Vers deux mois, répandre les œufs de fourmis dans l'herbe et dans le sable, de manière que les jeunes passent beaucoup de temps à les chercher et ne pensent pas à se quereller. Au delà de ce temps, le faisan s'agrène comme une poule, mais il a toujours besoin d'un peu de nourriture animale.
Talégalle de Lathan, 176 fr. le couple. Le talégalle s'acclimate bien et se reproduit partout.
Hocco à pierre, 880 fr. le couple.
Hocco crax, 440 fr. le couple. Cet oiseau, s'il arrivait à se vendre à bas prix, pourrait prendre place dans nos basse-cours à côté du dindon.
Paon spicifère, 660 fr. le couple. L'élevage est facile à faire et peut rapporter beaucoup.
Colin de Sonnini, 66 fr. le couple. Même remarque.
Dindon noir pur sang, 65 fr. le couple.
Agami trompette, 632 fr. le couple. Cet oiseau se nourrit d'une pâtée de cœur de bœuf et de vers de terre.
Pigeon de Nicobar, 275 fr. le couple.
Cacatois de Banks, 957 fr. le couple.
Grue caronculée, 891 fr. l'une. Se nourrit de blé et de pain sec.
Flammant rose, 330 fr. le couple. Se nourrit avec du riz cuit, des insectes, des crevettes et de petits poissons.
Cariama à crête, 330 fr. le couple.
Ibis rose, 364 fr. le couple. Régime très-animalisé.
Poule sultane, talève, 99 fr. le couple. Se nourrit de blé de maïs, de cœur de bœuf haché.
Pélican, 242 fr. l'un.
Cygnes blancs à cou noir nés à Anvers, 264 fr. le couple. Acclimatation facile aux endroits où l'on a de l'eau en quantité suffisante.
Cygne trompette, 577 fr. le couple. Même remarque.
Cygne noir, 286 fr. le couple. Le prix a beaucoup descendu; malgré cela, la vente est toujours facile: on ne peut suffire aux demandes.
Oie caronculée du Japon, 220 fr. le couple.
Le succès des éducations particulières pour l'introduction des espèces nouvelles d'oiseaux d'agrément dans les basses-cours est toujours croissant; les prix se maintiennent très-hauts; l'élevage de toutes les espèces qui suivent est une spéculation très-profitable.
Oie d'Egypte, 25 fr. le couple.
Oie du Danube, 32 fr. le couple.
Canard mandarin, 95 à 110 fr. le couple. On en vend beaucoup pour les parcs; les prix ne diminuent plus; de même pour les espèces suivantes.
Canard de la Caroline, 37 à 40 fr. le couple.
Canard d'Australie, 38 à 44 fr. le couple.
Canard casarka, 49 à 66 fr. le couple.
Sarcelle de Formose, 300 à 352 fr. le couple.
Sarcelle du Brésil, 100 fr. deux mâles.
Canard à bec jaune, 120 fr. le couple.
Canard du Chili, 82 fr. le couple.
Canard tadorne, 368 fr. le couple. Tous ces canards sont faciles à élever.
Galao caronculé, 440 l'un.
Touracou, 110 fr.
Toucan à gorge jaune, 135 fr.
Merle bronzé à longue queue, 137 fr. l'exemplaire.


(1) Jardin d'Acclimatation d'Anvers, 1873.

Le magasin pittoresque, février 1876.

mercredi 29 octobre 2014

Cadran lumineux.

Cadran lumineux.

C'est un simple jouet, mais intéressant par ses proportions et curieux aussi par les circonstances où on l'a réalisé.
Il y a quelques années, Philadelphie a été le théâtre de fêtes splendides, données en l'honneur de la Elks Organisation of America, qui célébrait solennellement, dans la ville des Quakers, l'anniversaire de sa fondation.
Cette association compte aux Etats-Unis et au Canada plusieurs millions de membres. Son nom (elgr en islandais, elg en suédois) est le terme employé par les Américains pour désigner le wapiti, que leurs ancêtres, les premiers colons de la Nouvelle Angleterre, confondirent d'abord avec l'élan de Scandinavie.
Notons en passant que la prospérité de l'association a entraîné une conséquence que déplorerons tous les naturalistes; en empruntant son nom au plus majestueux de nos cervidés actuels, elle le vouait à une extermination que les lois sont impuissantes à arrêter.
En effet, les membres de l'Association croient devoir porter en breloque une dent de wapiti qui leur sert au besoin de signe de reconnaissance quand ils voyagent. Il y a vingt ou trente ans, quand d'innombrables bandes de ces grands cerfs erraient encore dans le bassin du Missouri l'usage n'avait en soi rien de blâmable. Et la breloque réglementaire ne coûtait alors que quelques cents.
Maintenant, elle vaut plus que son poids d'or; et les derniers wapiti, réfugiés dans les montagnes rocheuses, sont poursuivis implacablement par les "chasseurs de dent".
Ceux-ci forment de véritables associations qui mettent en coupe réglée les réserves où les pauvres bêtes sont insuffisamment protégées par les garde-forestiers.
Quand les lois locales leur interdirent d'abattre les elks à coup de fusil, ils tournèrent la difficulté en recourant à un procédé qui, par sa férocité même, devrait provoquer un châtiment implacable. Ils rabattent une bande de wapitis dans une vallée déserte, capturent les animaux au lasso, et, les réduisant à l'impuissance, leur arrachent les dents...
La fête dont il est ici question se déroula dans Broad-Street, la rue centrale de Philadelphie. Des statues de wapitis s'échelonnaient sur les trottoirs, jusqu'au City-Hall. Le soir après la parade (cavalcade) à laquelle participèrent 4.000 personnes, revêtues de costume historiques, ce fut, dans Broad-Street, une véritable orgie de lumière électrique. Douze mille lampes incandescentes avaient été accumulées dans un espace restreint.


L'horloge lumineuse fut l'un des clous de la nuit. Aussi haute qu'une maison de dix étages, elle était constituée par des lampes électriques disposées sur des fils invisibles. Les aiguilles du cadran, deux lignes de feu, étaient, comme on l'aura deviné, reliées électriquement à un régulateur installé non loin de là.

                                                                                                                       V. Forbin.

La Nature, premier semestre 1908.

Les orchestrophones.

Les orchestrophones.


Vers la fin du XVIIIe siècle, Barberi, de Modène, imagina les orgues automatiques que le peuple appela, par corruption ou par jeu de mots, des orgues de Barbarie. Un peu plus tard, ces instruments et leurs diminutifs, connus sous le nom de serinettes ou merlines parce qu'ils servaient à apprendre des airs aux oiseaux, acquirent une grande vogue dans toute l'Europe et aujourd'hui même, bien que leur succès ait beaucoup baissé, on construit encore dans le département des Vosges, à Mirecourt ainsi qu'aux environs de Neufchâteau et d'Epinal, ces machines hurlantes que de pauvres diables traînent dans les campagnes ou les petites villes. En tournant une manivelle, ils mettent en mouvement un cylindre munis de pointes en cuivre, plus ou moins allongées qui lèvent les touches d'un clavier. A ces dernières, correspond un mécanisme de soupape actionnant une série de jeux dont les tuyaux résonnent sous l'action d'une soufflerie et peuvent reproduire par conséquent n'importe quel air. Un déplacement longitudinal de l'axe du cylindre à pointes commandant les touches métalliques inaugure une nouvelle série de notes et constitue le passage d'une mélodie à l'autre. Malheureusement, la musique qu'elles jouent chatouille plus ou moins... désagréablement les oreilles des auditeurs. En outre, une dizaine de morceaux composent le répertoire des orgues de Barbarie les plus perfectionnées.
Aussi, pour remédier aux défauts de ces instruments forains, MM. Limonaire ont imaginé les orchestrophones qui imitent dans la perfection le jeu d'un orchestre complet et dont le programme varie à l'infini, puisque chaque morceau est transcrit sur des cartons perforés se pliant en forme de livres peu embarrassants et que l'on change à volonté. 
Les perforations plus ou moins longues des cartons présentent un temps d'arrêt plus ou moins important sur une note et ont la valeur d'une ronde, d'une blanche, d'une noire, d'une croche, etc. Un moteur ou un volant imprime un mouvement régulier au carton perforé; des touches placées comme des espèces de peignes pénètrent dans les trous de la bande et, grâce à une ingénieuse combinaison, elles ouvrent un petit clapet qui introduit de l'air dans un soufflet pneumatique. Celui-ci commande une soupape du grand sommier et laisse passer le vent dans les conduits qu'actionne chaque note des divers jeux de l'orchestrophone. Il suffit donc qu'une ou plusieurs touches pénètrent à propos dans les perforations du carton pour produire un effet musical d'autant plus agréable qu'il aura été combiné avec plus de goût par l'artiste compositeur, chargé d'interpréter l'oeuvre à reproduire. En définitive, les orchestrophones constituent de véritables orchestres aptes à jouer automatiquement aussi bien de la musique classique que celle de chant, d'opéra et de danse.
Mais avant de sortir des ateliers Limonaire, un modèle quelconque d'orchestrophone, destiné soit aux établissements forains, soit à des salles de concert ou de chorégraphie, soit à des appartements d'amateurs, exige la collaboration de plus de cent spécialistes habiles. Il faut des musiciens expérimentés, puis des menuisiers, des ébénistes, des peaussiers, des ajusteurs, des tourneurs sur bois et sur métaux, des sculpteurs, sans compter des doreurs, des décorateurs et des accordeurs. En outre, les bois employés à la confection des tuyaux d'orgue doivent être très secs et d'une essence choisie. On recherche surtout le sapin d'Autriche à cause de sa sonorité. Pour les construire, on coupe deux petits blocs de bois dur exactement, d'après les mesures établies sur un plan rigoureux indiquant les différentes grosseurs mathématiques des tuyaux par rapport à la longueur de la note à donner. On prend ensuite deux planches de sapin à la largeur de ces deux petits blocs et à la longueur demandée; on en enduit une de colle forte et l'on pose un morceau de bois à chaque extrémité. On étend également de la colle sur l'autre planchette et on la juxtapose sur les deux petits blocs déjà soudés entre eux, ce qui les maintient bien parallèlement; on colle, de plus, une latte de chaque côté. On a réalisé de la sorte un tuyau carré qu'on fend en biais pour former une ouverture par laquelle le vent viendra se couper sur le biseau. Enfin, on perce le bloc d'un trou pour y adapter un conduit dit "pied".
Des mains des menuisiers, les tuyaux passe dans celles d'un véritable artiste qui, à la partie inférieure taillée en sifflet, exécute le minutieux travail de l'embouchage, devant donner à chaque tuyau une tonalité (fig. 2). 


On comprend combien une telle opération exige de soins, d'oreille et d'habitude.
Entrons maintenant dans la salle des soufflets où d'adroits ouvriers collent les garnitures de peau souple sur les carcasses en bois que d'autres de leurs collègues viennent de terminer. La soufflerie ne forme certes pas la partie la moins délicate de la fabrication, puisqu'elle est pour l'orchestrophone ce que les poumons sont pour le chanteur. Plus loin des hommes confectionnent des sommiers qui supporteront les tuyaux de l'orgue et leur distribueront le vent. Ces espèces de persiennes par où s'engouffre l'haleine puissante des soufflets se divisent en grands et petits sommiers, ces derniers reliés au mécanisme propulseur (fig 1). 


Dans des pièces voisines, on construit les accessoires d'orchestre: tambours, xylophones, triangles, etc., qui tous donnent leu à un dispositif spécial d'un automatisme rigoureux réglé sur la marche de l'orgue. Puis à côté, on sculpte des statuettes en plein bois.
Grâce à des mécanismes appropriés, ces minuscules personnages peints, dorés et charmants, vont figurer dans des niches adroitement ménagées sur la façade des orgues. Tantôt ce sont des bergères Louis XV qui dansent; tantôt de pimpants toréadors qui saluent; d'autres fois des chefs d'orchestre qui battent la mesure de façon impeccable ou des musiciens qui jouent des cymbales et autres instruments avec une incomparable maestria.
Quant à la devanture des orchestrophones, elle atteint souvent des dimensions imposantes (fig 4). 


De hardis motifs où la fantaisie des sculpteurs se donne libre carrière, encadrent de délicieux panneaux dans lesquels méditent de graves violonistes ou rient à  belles dents des muses échevelées au minois lutin.
Mais la plus grande originalité des orchestrophones réside dans ce fait qu'ils peuvent exécuter automatiquement des morceaux spécialement écrits pour eux par des compositeurs de talent. L'orchestration une fois terminée, la musique passe aux mains d'artistes qui en note graphiquement la transposition mécanique sur de très fortes feuilles de papier. Des machines ajourent ensuite celles-ci afin qu'elle servent de poncifs pour dessiner, au moyen d'une couleur quelconque, toutes les perforations à effectuer sur des cartons pliants et résistants, connus aujourd'hui de tout le monde. Ces cartons ainsi marqués parviennent à l'atelier de perforation où des ouvrières découpent tous les endroits indiqués en couleur au moyen de machines spéciales à pédales (fig 3).


Voilà enfin les cartons perforés prêts à servir. Il n'y aura plus qu'à les placer sur une tablette en regard des touches du clavier pour que la boîte mécanique lers entraîne quand on actionnera le volant ou qu'on mettra en route le moteur. L'instrument commencera alors l'exécution de son morceau.
On fabrique actuellement de nombreux modèles d'orchestrophones qui, par la composition et la variété de leurs jeux, se rapprochent de tous les timbres de l'orchestre, et imitent de façon parfaite les parties de clarinette, barytons, flûtes, pistons, saxophones, violoncelles, violons et trombones.

                                                                                                                      Jacques Boyer.

La Nature, premier semestre 1908.

L'art capillaire chez les Chinois.

L'art capillaire chez les Chinois.


L'information qui prête à l'Impératrice Douairière Tzu-Hsi l'intention d'interdire à ses sujets le port de la natte, rencontre maints incrédules parmi les Européens initiés aux mœurs des Célestes. En supposant qu'elle ait réellement ce projet, il est peu probable qu'elle en poursuive avec succès la réalisation. Pierre le Grand commença son oeuvre de civilisation en contraignant les Moscovites à raser leurs barbes de patriarches. Mais un chinois préfère la mort à la perte de sa natte, même si l'on fait miroiter à ses yeux cette flatteuse perspective... que l'ablation de sa chevelure lui vaudra une plus grande ressemblance avec les sujets du Mikado!
Nous ne pouvons pas imaginer un Chinois sans sa natte, et nous oublions volontiers que cet usage ne fut introduit en Chine qu'il y a cinq ou six siècles. Son origine est expliquée de diverses façons. La théorie la plus généralement admise est que cette mode fut introduite en Chine par les conquérants mandchous. Ils eurent même recours à un curieux stratagème pour la faire adopter: un édit fit défense aux criminels de porter leurs cheveux tressés. Ainsi la natte devint, si j'ose dire, comme un "casier judiciaire blanc".
C'est la partie de son individu que le Chinois soigne avec le plus grand soin. 



Si pauvre qu'il soit, il saura économiser sur son maigre salaire pour rémunérer le perruquier au moins une fois par quinzaine. Dans les faubourgs des grandes villes comme Shanghaï, Amoy, Pékin, vous verrez à chaque carrefour la boutique, ou plutôt l'étal, de l'artiste capillaire, qui exerce en plein vent son métier compliqué.



L'opération est longue, parce que multiple. Il commence par raser le front, les tempes et la nuque du client, en se servant d'un outil primitif qui a tout l'air d'un vieux morceau de ferraille. L'usage du savon lui est inconnu: il le remplace par de l'eau tiède. Le même outil lui sert à faire tomber les rares poils du menton et des lèvres. Il consacre alors son attention aux cils, qu'il racle ou épile, stupide procédé qui explique pourquoi les cas d'ophtalmie sont si fréquents en Chine.
Une trousse spéciale lui permet maintenant d'aborder les oreilles, qu'il nettoie dans les moindres replis. Et ce n'est qu'après ces longs préliminaires qu'il entame le gros de la besogne, peignant les cheveux avec un peigne de bois, les enduisant d'une huile qui n'est odoriférante que pour les narines chinoises, s'attardant à l'élaboration de la natte, qu'il tresse avec un ruban dont la couleur fut indiquée par le client.

Le tressage de la natte.

C'est que cet usage national comporte toute une étiquette, réglée minutieusement. Par exemple, la mort d'un proche parent oblige le Chinois à se passer des services d'un perruquier pendant trois lunes. 



Durant cette période, il ne devra ni peigner sa natte, ni raser son front et sa nuque. Plus tard, il tressera ses cheveux avec une tresse de cordelette blanche qui ne descendra pas plus bas que la moitié de la natte. A la longue, la tresse blanche sera remplacée par une bleue. Mais qu'il se marie, ou qu'il marie un de ses fils, et il demandera au perruquier   de tresser sa natte avec une cordelette rouge, la couleur qui marque la joie.

En sortant de chez le coiffeur, les élégants vont exhiber
leur natte sur les promenades.

Je n'ai parlé que des coiffeurs achalandés par le bas peuple.. Mais les villes chinoises comptent d'innombrables boutiques meublées parfois avec un grand luxe, où les Célestes des classes aisées fréquentent. Les gens riches ont à leur solde des valets qui n'ont d'autre mission que de soigner la natte du maître. Cette même étiquette interdit à un vulgaire coolie de porter enroulée sur le sommet du crâne, ou nouée sous le chapeau. Ce simple détail montre un abîme social. On a vu des chinois tombés dans la misère qui se suicidaient parce que le patron qui les employait voulait les obliger à nouer leur natte! Ils étaient prêts à supporter philosophiquement toutes les humiliations, sauf celle-là!
Aussi, comme des domestiques ont le droit de porter la natte allongée, voit-on de nombreux ouvriers abandonner un métier lucratif pour se mettre en service, afin d'acquérir un privilège qui est le summum de leur ambition. Voici l'occasion de raconter un trait de mœurs qui m'a paru typique.
Le Consul des Etats-Unis à Amoy avait à son service un jeune Chinois d'humeur turbulente. Quand il servait à table, il avait de ces mouvements brusques qui faisaient tournoyer sa longue natte dans le cou des convives, voire dans leur assiette. Le Consul finit par se fâcher, et le boy eut à choisir entre deux alternatives: nouer sa natte, ou reprendre son ancien poste de marmiton. Il choisit une troisième issue: la pendaison.
Un Chinois commettrait une faute impardonnable s'il rendait ou recevait une visite sans laisser sa queue pendre de toute sa longueur sur le dos. Un jeune fonctionnaire, ancien attaché à une ambassade d'Europe, avait pris l'habitude de se rendre à bicyclette à son bureau. Par mesure de précaution, il logeait le bout de sa natte dans une poche. Or, il commit l'oubli de se présenter en cette tenue devant son chef, un mandarin entiché des vieilles coutumes. Et ce fut la cause de sa disgrâce: il avait gravement offensé son supérieur en ne laissant pas flotter librement sa natte en son auguste présence!
Couper la natte d'un Chinois est un crime abominable que la loi punit de mort. Souvenez-vous qu'un Chinois privé de cet ornement est considéré comme un criminel, et que personne n'acceptera de le fréquenter ou de l'employer. Aussi, le premier soin d'un prisonnier libéré est-il de se procurer une fausse natte: elle vaudra à ses yeux toutes les amnisties du monde. Et les quelques Chinois qui, de retour d'Europe ou d'Amérique, sacrifient leur natte à leur amour du progrès, sont de véritables héros: pour la grande majorité de leurs compatriotes, ils ne sont plus que des évadés du bagne.

                                                                                                                         V. Forbin.

La Nature, premier semestre 1908.

mardi 28 octobre 2014

Les nouveaux autobus Parisiens.

Les nouveaux autobus Parisiens.

Les transports en commun, à Paris, sont aujourd'hui en voie d'évolution rapide. Le mot révolution serait même plus juste. On sait, en effet, qu'en 1910 expire la concession actuelle de la Compagnie générale des omnibus; et qu'à cette époque prendra naissance un régime tout nouveau. Les tarifs seront abaissés, et la traction animale, la seule connue à Paris voici seulement trois ans, aujourd'hui encore dominante, sera rigoureusement proscrite.
Quel sera le concessionnaire de ce nouveau mode de transports? Il est impossible de le prévoir. Les futurs concurrents se livrent à de nombreux essais, ils perfectionnent et expérimentent différents modèles qui seront soumis d'ici peu à l'épreuve d'un concours. La Compagnie générale des omnibus est évidemment fort bien placée pour préparer dès maintenant un matériel d'omnibus automobiles.
Depuis trois ans déjà, elle exploite un nombre chaque jour croissant d'autobus; d'un modèle il est vrai, lourd, disgracieux, coûteux et déjà condamné. Mais la Compagnie, à leur maniement, a acquis du matériel automobile une expérience précieuse qui doit lui permettre d'élaborer des types donnant au public toute garantie de sécurité, de rapidité et de confort.
Nous voyons, en effet, depuis quelques jours en circulation des voitures toutes nouvelles: c'est d'abord la voiture à caisse anglaise; d'une carrosserie plus élégante que les anciens autobus, elle est caractérisée par son impériale où les bancs sont placés dans le sens de la largeur de la voiture, et non plus dans la longueur. Pour les voyageurs curieux des paysages parisiens, cette disposition est à coup sûr plus agréable. 


L'impériale est découverte; la voiture y gagne un peu de légèreté et de stabilité par l'abaissement de son centre de gravité; mais, les jours de pluie, les voyageurs de ressources modestes maudiront la Compagnie.
Quant au châssis, c'est le châssis des autobus actuels, avec son moteur à alcool carburé.
La Compagnie des omnibus expérimente également une voiture d'un type tout différent, établie sur les plans de la voiture pétroléo-électrique G. E. M. si remarquée au dernier Salon de l'automobile....



La voiture G. E. M. comporte un moteur à explosion, actionnant une dynamo productrice de courant électrique, le courant est envoyé à une batterie d'accumulateurs qui sert en quelque sorte de réservoir régularisateur, où l'on puise à volonté l'énergie électrique pour la distribuer aux moteurs actionnant les essieux. Ce dispositif offre de précieux avantages: pendant les arrêts, les contrôles, les ralentissements si fréquents dans un service de transports automobiles urbains, l'énergie superflue du moteur n'est pas perdue: elle est employée  à charger les accumulateurs, qui la restitue en pleine marche, lorsque se présente une résistance supplémentaire. Il y a là une source d'économies importantes. D'autre part, la douceur du changement de vitesse électrique sera appréciée des voyageurs secoués sans ménagement dans les autobus actuels.
Il est encore d'autres types à l'étude à la Compagnie des omnibus; notamment, nous-a-t-on dit, un type de voiture légère. Mais la question est trop peu avancée pour qu'il y ait lieu d'en parler aujourd'hui. Constatons seulement que l'on travaille activement, et que, grâce à ces efforts, nous pouvons espérer pour 1910 un matériel de transport en commun enfin digne de Paris et de notre époque.

                                                                                                               A. Troller.

La Nature, premier semestre 1908.

Le tailleur Schoen.

Le tailleur Schoen.

M. de Humboldt cite un exemple très-remarquable du degré de pénétration que la vue peut atteindre chez certains individus.
A Breslaw, on s'est assuré, par des épreuves sérieuses, qu'un nommé Schoen, maître tailleur, distinguait à l’œil nu les satellites de Jupiter, lorsque la nuit était sereine et sans lune. Il en indiquait exactement les positions; il pouvait même le faire pour plusieurs satellites à la fois.
Quand on lui expliqua comment les faux rayons des astres empêchaient les autres personnes de voir aussi bien que lui, il exprima son étonnement sur ces faux rayons qui n'étaient nullement pour lui un obstacle. D'après les vifs débats qui s'élevèrent, entre lui et les personnes présentes à ces expériences, sur la difficulté de voir les satellites à l’œil nu, il fallut bien conclure que, pour Schoen, les étoiles et les planètes étaient dépourvues de rayons parasites, et paraissaient comme de simples points brillants.
C'était le troisième satellite que Schoen distinguait le mieux; il voyait aussi très-bien le premier vers ses plus grandes digressions; mais il ne vit jamais le second ni le quatrième isolément.
Lorsque l'état du ciel n'était pas tout à fait favorable, les satellites lui apparaissaient comme de faibles lignes lumineuses. Jamais, dans ses expériences, il ne lui arriva de confondre les satellites avec de petites étoiles, sans doute à cause de la scintillation de celles-ci et de leur lumière moins calme.
Schoen mourut en 1837. Quelques années avant sa mort, il se plaignait à M. de Boguslawski, directeur de l'observatoire de Breslaw, de l'affaiblissement de sa vue: ses yeux ne pouvaient plus distinguer les lunes de Jupiter; même, quand l'air était pur, elles ne lui apparaissaient plus que comme de faibles traits de lumière.
Les résultats des expériences faites sur la vue de Schoen s'accordent très-bien avec ce que l'on sait depuis longtemps sur l'éclat relatif des satellites de Jupiter. Le deuxième satellite est le plus petit de tous, et le quatrième s'assombrit périodiquement: ce sont eux qui échappaient au regard de Schoen. Le troisième est le plus grand, et sa lumière, de même que celle du quatrième, est d'un jaune très vif.
Cet exemple rend croyable l'assertion des voyageurs qui assurent avoir rencontré des nègres doués d'une pénétration de vue égale, et s'étonnant que l'on aperçut point comme eux les satellites de Jupiter.
On peut citer comme autre exemple remarquable, le maître de Kepler, Moestlin, qui voyait à l’œil nu quatorze étoiles dans les Pléiades; quelques anciens en avaient vu neuf.

Le magasin pittoresque, janvier 1853.

Conjectures sur la reine Pédauque.


Conjectures sur la reine Pédauque.

On voyait encore en France, au milieu du dernier siècle, sur les portails du prieuré de Saint-Pourçain en Auvergne, de l'abbaye de Sainte-Bénigne  de Dijon, de Sainte-Marie de Nesle, diocèse de Troyes, et de Saint-Pierre de Nevers, la statue d'une reine avec un pied d'oie. C'était la reine Pédauque, dont il est question dans plusieurs dictons populaires. Ce mot Pédauque est formé des deux mots latins pas, aucæ, qui signifient pied d'oie. Mais quelle était la reine à laquelle s'appliquait cet étrange surnom? Voici les conjectures principales des antiquaires.



Mabillon et Montfaucon, qui les premiers parlèrent de cette singularité, crurent qu'on avait voulu représenter la femme de Clovis, sainte Clothilde, et que c'était pour marque de sa prudence qu'on l'avait ainsi gratifiée d'un pied d'oie. Mais comment admettre, d'après cette hypothèse, que dans des provinces, comme l'Auvergne et la Bourgogne, où la domination étrangère fut si longtemps vue avec haine, la mémoire de Clothilde eût été dans une telle vénération que son image eût trouvé place sur des portails d'églises construites cinq siècles plus tard.
D'autres érudits prétendirent qu'il s'agissait, les uns de Berthe au grand pied, femme de Pépin-le-Bref, les autres d'une reine de Toulouse, femme d'Euric, roi des Wisigoths, qui aurait été surnommé ainsi à cause de son grand amour pour les bains.
Rejetant et avec raison ces diverses opinions, l'abbé Lebeuf en émet une autre tout aussi invraisemblable, malgré l'érudition qu'il emploie pour la soutenir. Selon lui, la reine Pédauque ne serait autre chose que la reine de Saba, et pour arriver à cette conclusion il a recours à une tradition judaïque rapportée dans le paraphraste chaldéen. Voici cette tradition que nous croyons assez curieuse pour être citée ici. Lorsque la reine de Saba fit le voyage de Jérusalem pour voir Salomon, ce prince attendit sa visite dans un appartement de cristal qu'il avait fait construire dans son palais. Etant entrée dans la salle où était le monarque, la reine crut le voir dans l'eau, et leva sa robe pour s'approcher de lui. Alors Salomon voyant ses pieds qui étaient hideux, lui dit: "Votre visage a la beauté des plus belles femmes, mais vos pieds n'y répondent guère". Cette tradition, jointe à l'habitude que la reine de Saba avait de se baigner tous les jours, aurait suffi, dit l'abbé Lebeuf, pour lui faire donner par les Chrétiens le nom de Pédauque. Une fois cette donnée admise, s'appuyant sur l'opinion de quelques saints pères qui, dans Salomon et la reine de Saba, ont voulu voir une figure de Jésus-Christ et de son église, il motive assez bien la présence de cette princesse sur les portails de nos cathédrales.
Bullet, le dernier auteur qui ait écrit sur cette matière, réfute complètement toutes ces conjectures, et donne à son tour une explication qui nous paraît la plus vraisemblable et la plus satisfaisante. Robert 1er, roi de France, avait épousé en 995 Berthe de Bourgogne, dont il était le cousin au quatrième degré. Excommunié par le pape Grégoire V pour cette union contraire aux canons de l'Eglise, il ne fallut rien moins que l'interdit jeté sur son royaume, et l'abandon où le laissèrent tous ses serviteurs, pour qu'il pût se résoudre à répudier Berthe qu'il chérissait tendrement. Le cardinal Pierre Damien, qui écrivait soixante ans après cet événement et fut vraisemblablement l'écho de traditions populaires, raconte que Berthe accoucha pendant l'interdit, et par l'effet de la colère divine, mit au monde un fils dont la tête et le cou étaient d'une oie et non d'un homme. Il est donc probable que l'on voulut éterniser le souvenir de cette vengeance céleste pour épouvanter par la vue perpétuelle de ce châtiment ceux qui oseraient braver les censures ecclésiastiques. Et Berthe, portant avec elle le signe de réprobation dont Dieu l'avait frappé dans son fils, devint un symbole menaçant pour les adversaires du pouvoir temporel de l'Eglise, et dut être alors mise en évidence sur nos monuments religieux.
Observons ici en passant que Robert fut le bienfaiteur de l'abbaye de Sainte-Bénigne, à Dijon, et que sa statue et celle de la reine Pédauque s'y trouvent placés l'une en regard de l'autre, de manière à confirmer pleinement ce que nous venons de dire. Si l'on adopte cette opinion sur la reine Pédauque, on s'expliquera alors peut-être aussi pourquoi on obligeait autrefois les hérétiques à porter une patte d'oie sur leurs habits, coutume qui donne lieu à Rabelais d'appeler canards ou caignards de Savoie, les Vaudois, sujets de ce pays.

Le magasin pittoresque, décembre 1838.