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lundi 31 décembre 2018

Ceux dont on parle.

Le Bargy.


M. Le Bargy souffre de sa célébrité. C'est qu'elle ne lui vient pas seulement du théâtre, mais aussi de ses cravates. Qu'y a-t-il de plus pénible pour un homme intelligent comme lui que de recevoir des compliments sur sa cravate? Torturez-vous donc l'esprit afin d'ajouter un trait noir à la cynique figure du duc de Septmonts pour qu'un niais vienne vous dire: "D'où sortait la cravate que vous portiez hier?" Si M. Le Bargy se fait quelquefois remarquer par sa mise, c'est qu'il est doué d'un cou allongé qui l'oblige à l'entourer de cols et de cravates à sa taille.
Cette publicité le chagrine, car son esprit est supérieur à ces vétilles.
M. Le Bargy a fait son droit. Il avait le goût des lettres et reçut un prix de l'Académie de Picardie pour un éloge de Gresset écrit par lui en vers classiques, et qu'il récita au milieu de l'enthousiasme général. Encouragé par ce succès, le jeune poète fonda un journal: Le Vert-Vert*. On voit que M. Le Bargy n'était pas ingrat envers Gresset. Mais le goût de la littérature commençait à céder la place à celui du théâtre, et voilà M. Le Bargy dans la classe de Got.
Il débute à la Comédie-Française en 1880, à vingt-deux ans. On lui donne de préférence des rôles de comédie grave où il représente souvent un "monsieur antipathique".
Après avoir, pendant nombre d'années, provoqué des applaudissements unanimes par son jeu sobre et adroit, M. Le Bargy sentit que la tête lui tournait de nouveau. Il était las d'exprimer des sentiments mesquins et voulait des rôles tragiques. Déjà il avait joué, non sans succès, le rôle de Don Carlos d'Hernani. On lui confia alors, dans Struensée*, le personnage du roi Christian, dont il rendit à merveille le caractère infirme et rageur. Les compliments ne lui furent pas ménagés. Cependant, M. Le Bargy restait soucieux.
Il se maria. Sa femme, artiste de talent, remporta un grand succès dans le Détour*. Tout Paris se réjouissait, croyant au bonheur de M. Le Bargy. Mais M. Le Bargy n'était pas heureux. Son état devenait alarmant. Mme Simone Le Bargy, pour mieux guetter ses moindres désirs, quitta le théâtre. Le ministre donna la croix au comédien*. Peine perdue: M. Le Bargy continuait à promener dans Paris anxieux son humeur inquiète; il la promena jusque dans le Gaulois et traita ironiquement M. Claretie qui répondit par une mesure sévère: l'exclusion du Comité. 



M. Le Bargy soulagea sa colère en envoyant sa démission; mais le calme ne revenait toujours pas dans son âme, et bientôt après il disait à M. Claretie qu'il regrettait d'avoir écrit sa lettre au Gaulois et sa lettre de démission. M. Claretie est désormais averti: il sait qu'il faut user de ménagements avec ce comédien impressionnable.
On dit que M. Le Bargy ne regretterait pas de quitter la Comédie-Française, que le projet de diriger un théâtre voltige dans sa tête. M. Le Bargy n'est pas le seul au Théâtre-Français à avoir cette ambition, et je sais tel tragédien connu qui aspire au fauteuil directorial; Pourquoi ne s'associeraient-ils pas pour exploiter un théâtre où M. Paul Mounet jouerait le Gendre de M. Poirier et M. Le Bargy don Diègue?

                                                                                                                                 Jean-Louis.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 8 novembre 1903.

Nota de Célestin Mira:

Le Bargy:




* Le Vert-Vert:


Le ver-vert ou les voyages  du perroquet
de la Visitation de Nevers.
Poème de Jean-Baptiste Gresset écrit en 1734.





* Struensée:


* Le Détour:


* Décoration:

Mme Simone Le Bargy décorant M. Charles Le Bargy.

dimanche 30 décembre 2018

Un nègre qui devient blanc, une blanche qui devient nègre.

Un nègre qui devient blanc, une blanche qui devient nègre.


Judson Rouse, ou "Jud" Rouse par abréviation familière, est, ou plutôt était, un nègre du plus beau noir. Lorsqu'il se convertit, pour des motifs purement temporel, à la "Koreshenity", une extraordinaire religion nouvelle-américaine, bien entendu, que je présenterai bientôt à mes lecteur, il habitait avec ses enfants, depuis une trentaine d'années, une petite ferme à lui appartenant près du village de Carrier-Mills, à peu de distance d'Harrisburg, dans l'Illinois.
Il y a quinze ans Jud aperçut un beau matin sur sa main gauche, une petite tache blanche de la grandeur d'une pièce de sous. Il n'y prêta d'abord qu'une attention distraite, mais peu à peu la tache s'élargit. Alarmé par ce phénomène et bien que ne souffrant pas, il consulta des médecins qui conclurent à une maladie particulière de la race noire, dont les annales médicales citent deux cas.
Peu à peu, par degrés lents, s'étendant autour des premiers points et surgissant en de nouveaux centres, le "blanchiment" s'étendit. Après avoir duré six mois sur la main gauche, il s'était attaqué à la droite, puis aux extrémités des jambes, montant graduellement sur le tronc, qu'il envahit à son tour. 

Le bon docteur découvre avec stupéfaction
que le nègre continue... à blanchir.

Aujourd'hui, quelques plaques seulement sont encore noires; deux sur le dos, une petite au bout du nez, et une assez grande qui occupe le front et l'intervalle des yeux. Les cheveux sont gris et le cuir chevelu est blanc. Partout où la peau a subi cette singulière transformation, elle est tendue et transparente comme celle d'un enfant.
"Jud" est âgé de quarante-sept ans, il n'a jamais été malade, et il semble suivre les traces de son grand'père, un vétéran de la guerre de l'Indépendance, qui mourut à cent huit ans, en territoire indien, d'un accident de chasse, avec tous ses cheveux noirs et après avoir vu toutes ses dents se renouveler à l'âge de cent cinq ans.
Le nègre blanchi était devenu dans la contrée l'objet d'une superstition considérable de la part des gens de couleur et de bon nombre de paysans. Les uns, en minorité, pensaient qu'à une époque éloignée de sa vie, Judson avait fait un acte méritoire, dont le Seigneur le récompensait en le transformant en homme blanc. La plupart croyait au contraire qu'il était possédé d'un esprit mauvais, lequel lui conférait des influences maléfiques. Ceux-ci se seraient bien gardés de traiter une affaire avec lui ou de passer près de sa maison pendant la nuit.
C'est pour échapper aux craintes, superstitions et curiosités dont il était devenu l'objet que Jud Rouse se convertit à la religion koreshane et se joignit à l'exode conduit par le docteur Teed. Quinze jours avant son départ, il recevait la visite d'une jeune roumaine, Marga Cerbu, venue il y a quelques années de Bucarest à Chalestown dans la Caroline du Sud, en qualité d'institutrice dans une famille d'émigrants, et qui avait voulu voir son voisin afin de vérifier sur lui un cas opposé au sien.
Marga Cerbu présente en effet la particularité étrange, dont elle est le premier exemple connu, d'avoir passé du blanc au noir dans le cours des deux dernières années. Au point de vue de la peau, cette jeune fille avait toujours offert à son entourage des motifs d'étonnement. Sa couleur naturelle étant d'un ton doré et transparent, il arrivait soudain que la face devenait blanche tandis que le reste du corps passait au brun foncé, présentant le phénomène contraire à celui qu'on a observé chez certaines tribus indiennes Ticas. D'autres fois, sous l'influence d'émotions ou de malaises, c'était une main, un bras, le cou, une jambe, ou telle autre partie du corps qui se mettait pendant une durée plus ou moins longue, à se singulariser du reste de la peau par un changement de nuances.
Depuis deux ans cette "kaléidoscopie" variable et momentanée fit place à un brunissement progressif, lent et universel de toute la surface du corps. Aujourd'hui, Marga Cerbu est d'un noir d'ébène, tandis que ses dents, ses yeux et ses ongles sont devenus de la couleur safranée du vieil ivoire. Or, en même temps que Judson Rouse, pour les motifs que j'ai dits, se disposait à fuir le monde, Marga, très désolée d'être transformée en négresse, méditait de se faire ermite loin des regards civilisés. La proposition de Jud de se joindre à l'exode trouva donc une oreille toute prête chez Marga; et, dans les jours qui suivirent, le nègre blanchi n'eut pas, dit-on, à se mettre en frais de grande éloquence pour faire accepter à la pauvre fille son nom, son petit avoir et sa main blanche.


La charmante roumaine va noircissant, hélas!

Mme Rouse tient maintenant une maison d'école dans la communauté koreshane, tandis que Jud cultive le terrain d'alentour.
Les koreshans sont de mœurs très austères; ils ne dansent pas, ne boivent aucune boisson fermentée et ne prisent ni ne fument. C'est cette dernière renonciation qui donne tout son prix à la présence, dans la communauté, d'un certain Ricardo Herran, qui exerçait la profession d'armurier à Chuquisaca en Bolivie, quand il fut touché de la grâce. Ricardo Herran, en effet, culottait une pipe par mois depuis l'âge de trente-deux ans, et comme il avait soixante-sept ans quand il renonça au tabac pour embrasser le "Koreshanisme", cela fait qu'il avait culotté 420 pipes, dont il avait conservé 396.
Et c'est la vente de cette singulière collection à un riche amateur cubain, lequel la paya à raison de 5 dollars la pipe, soit 1980 dollars, qui permit à Ricardo Herran de faire les frais du voyage et de son installation en Floride dans d'excellentes conditions.

                                                                                                                            Cousin Sam.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 1er novembre 1903.

mercredi 19 décembre 2018

Le roi des boudins.

Le roi des boudins.


A Kœnigsberg en Prusse, les bouchers ont coutume d'offrir aux boulangers un énorme boudin qui est promené à travers la ville comme notre traditionnel "Bœuf-Gras". Cette cérémonie a lieu le premier jour de l'an.
Bien que les boudins actuels soient de taille fort respectable, ils se laissent considérablement dépasser par leurs ancêtres. En effet, le boudin de l'année 1557 avait près de 200 aunes de long; il fut porté par 50 personnes. Celui de 1583 était long de 597 aunes, pesait 217 kilogrammes et fut posé sur les épaules de 93 personnes.
Le plus grand des bouchers marchait, pareil à un tambour-major, en tête du cortège; le boudin venait d'abord s'enrouler plusieurs fois autour de son cou, le reste serpentait sur les épaules des autres bouchers qui marchaient trois par trois.
On lit dans une ancienne chronique d'Henneberg (Explication des mœurs de Prusse, publiée à Kœnigsberg, 1659): "L'année 1601, le premier jour de l'an, les bouchers promenèrent un boudin de 1005 aunes de long; ils le portèrent ensuite au palais et en offrirent quelques aunes au prince. Cette fête avait été oubliée depuis dix-huit ans. On accompagnait le boudin au bruit des tambours et au son du fifre. Un maître-boucher, paré de plumes et de rubans, armé d'un drapeau vert et blanc, marchait en tête du cortège. Les bouchers qui suivaient, au nombre de 103, ployaient sous le poids du boudin. On laissa au prince 130 aunes."
Jamais pareille magnificence n'a été surpassée!

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 1er novembre 1903.

mardi 18 décembre 2018

Gai! gai! Mariez-vous!

Gai! gai! Mariez-vous!

Au mois d'octobre 1773, à l'occasion du mariage du duc d'Artois (depuis Charles X), la ville de Paris, sur la demande du prince, consacra la somme qui devait être dépensée en réjouissances, à doter les jeunes filles de la cité. Plusieurs grands seigneurs se piquèrent d'émulation et près de douze mille mariages eurent lieu ce mois-là, grâce aux dots municipales. A ce sujet, les mémoires du temps racontent l'anecdote suivante: une jeune fille, nommée Louise Noirin, s'étant présentée pour se faire inscrire et participer à la distribution, on lui demanda où était son amoureux.
- Je n'en ai pas, répondit-elle, je croyais que la ville fournissait tout.


Comme Louise était fort jolie, tant d'innocence surprit (sous le règne de louis XV, il y avait de quoi), et la fillette fit fureur. Le célèbre sculpteur Houdon modela même son buste, chef-d'oeuvre de la grâce naïve.
Il va sans dire que Louise Noirin fut mariée et bien mariée.
Les encouragements au mariage donnés depuis dans une forme plus modeste n'en obtinrent pas moins de succès.

Le cadeau de noces de M. le Maire.

Il y a quelques années, le maire d'une ville du midi de la France offrait un cadeau de 100 francs à chacun des couples qui se marieraient pendant son administration. Ce stimulant décida nombre d'indécis, et l'excellent magistrat municipal dépensa près de 24.000 francs de ce chef. Pour une petite ville, cela suppose un assez joli nombre de noces et festins.
A Alton, petite ville de l'Illinois, dans les Etats-Unis de l'Amérique du Nord, l'invitation au mariage se manifesta sous une forme plus singulière encore. Les habitants du pays furent très surpris de lire un jour sur les murs de l'église une pancarte rédigée comme suit:
"Quiconque se mariera sous mes yeux, du 18 novembre 1901 au 18 novembre 1902, recevra de ma main une batterie de cuisine.
                                                                                        Signé X..., révérend"
L'espoir de  ce "début d'ameublement" fit affluer les couples. De vingt lieues à la ronde, on venait réclamer les bons offices du pasteur. Mais il y trouvait son compte car chaque cérémonie lui était payée.
Un pasteur établi à Saint-Louis n'hésita pas à suivre l'exemple de son collègue d'Alton; mais lui, au lieu d'offrir des casseroles à ceux qui viendraient lui demander la bénédiction nuptiale, promit le fricot qu'on y pourrait accommoder: un magnifique dindon, cadeau "non symbolique", était le présent des noces.



Il n'eut pas un moindre succès.
En Alsace, dans un certain village, les autorités font publier que les mariages célébrés pendant cinq ans de telle date à telle autre donneront lieu à une exemption d'impôts locaux. A la fin de la période, généralement, on ne compte plus de célibataires.
Un seigneur autrichien, pour stimuler ses vassaux à convoler en légitime noces, promit à l'époux de l'entretenir de tabac sa vie durant et de donner à l'épouse quatre paires de gants par an. Ce modeste encouragement suffit pour que, dans le pays, on ne puisse plus trouver une seule femme ayant coiffé Sainte Catherine.
Ces exemples prouvent qu'il faut bien peu de chose pour décider hommes et femmes, jeunes et vieux, à franchir le pas au sujet duquel un aimable sceptique a dit:
"Mariez-vous, vous ferez bien; ne vous mariez pas, vous ferez encore mieux!"

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 1er novembre 1903.

Épitaphes pas banales.

Épitaphes pas banales.

Nous voilà dans le mois des morts! Les tombes, jusque-là peut-être délaissées dans le tourbillon du monde et des affaires, disparaissent sous les fleurs et parmi la foule émue qui apporte un soutien à leurs chers défunts.
Je m'en voudrais certes de troubler cette heure solennelle et pleine de charme à la fois par de gais propos, mais un de nos auteurs ayant dit avec beaucoup de raison qu'on devait toujours allier le plaisant au sévère, je ne puis résister à l'envie de faire passer sous vos yeux quelques épitaphes vraiment curieuses glanées de-ci de-là dans les cimetières de Paris et d'ailleurs.
C'est assurément l'orgueil d'une épouse qui a dicté ces lignes:

Joseph Henry
Premier tambour de basque de France
et artiste d'agilité.
Décédé le 11 décembre 1847
à l'âge de cinquante-trois ans.

Certaines personnes, dans l'égarement de leur douleur, ne craignent pas de traduire leurs regrets en une langue vibrante et passionnée.
Lisez les deux épitaphes suivantes et vous jugerez par vous-mêmes:

Rose-Adeline Roussin
En cercle de la vie aimante, douce et pure,
En esprit lumineux elle nous apparut!
Le ton du beau savoir à sa faible nature
ne pouvant s'accorder, le tout à disparu!

Et plus loin:

Femme Tuclos
A vingt-sept ans
1837
Les restes précieux d'une épouse chérie. Ô toi dont je reçus le premier baiser, toi qui par ta tendresse me fis chérir les charmes de l'hyménée, trop tôt tu finis ta carrière et le sort injuste te ravit à la terre... Dors en paix dans la nuit des temps.

N'est-ce pas tout à fait suggestif?
Enfin je donne en pâture à votre hilarité les deux épitaphes suivantes:

C.-L.-M. Navier
Inspecteur divisionnaire
Attends-moi longtemps.

et cette autre:

Ernest Mouillefarine
Treize jours
Les douleurs de sa famille sont aussi grandes que ses vertus promettaient de l'être!

Et maintenant, si on compare les épitaphes pourtant bien curieuses que je viens de citer avec celles qu'on peut voir dans les petits cimetières de campagnes qui environnent les églises, on les trouvera d'une bizarrerie bien modérée. Ces épitaphes, si on peut s'exprimer ainsi, sont de vrais bijoux dans le genre humoristique, et en les lisant on ne peut s'empêcher d'étouffer un rire discret.
Oyez plutôt.
Voici ce que j'ai pu relever tout dernièrement sur une tombe, dans un petit cimetière du midi de la France:

Mathieu Telvoir
Décédé à l'âge de 60 ans.
A laissé une veuve éplorée de cinquante-cinq ans, une truie et ses trois nourrissons, six oies et douze moutons. Il n'a pas eu le temps de rentrer la récolte et il est mort la veille du jour du marché à X... où il avait plusieurs rendez-vous. Si encore il laissait des fils, mais non, il n'a jamais eu qu'une fille qui n'est pas encore mariée.

Enfin, pour terminer, faisons savourer à nos lecteurs, cette curieuse épitaphe, la perle de notre bouquet funéraire.
Dans un cimetière d'une petite ville anglaise, on peut lire sur la tombe d'un horloger:

Ci-gît
Dans une position horizontale
La carcasse de l'horloger G. Routhledge.
L'intégrité fut le ressort
Et la prudence le régulateur
De toutes ses actions.
Il n'avança ni ne retarda jamais.
Et quand il s'arrêta,
C'est que le grand horloger du monde
Avait oublié
De le remonter.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 1er novembre 1903.

vendredi 14 décembre 2018

Nos étoiles voyagent.

Nos étoiles voyagent.


Nos grands artistes ont émigré vers la province et vers l'étranger.
Il en est ainsi tous les ans durant la période estivale. La saison théâtrale ne dure que jusqu'au Grand Prix.
Le comédien est nomade et changeant de sa nature. Comme elle est loin l'époque où nos comédiens parcouraient la France en roulotte, s'arrêtaient aujourd'hui dans une ville, demain dans une autre, pour y donner des représentations en plein vent. Il est passé le temps où Wilhelm Meister* discutait avec ses compagnons, sur la façon de jouer Shakespeare.
Aujourd'hui, nos comédiens voyagent en rapide et n'ont d'autres préoccupations, pendant tout le trajet, que de savoir si la nourriture sera bonne à l'hôtel où ils descendent et s'ils seront confortablement logés. Tout est organisé par l’imprésario qui a signé les traités avec le directeur, c'est lui qui prend toutes les responsabilités à ses risques et périls.

Ce que gagnent les artistes.

En 1840, les appointements annuels des artistes, à Paris, étaient les suivants: Mlle Rachel*, 66.000 francs; Mlle Mars*, 40.000 francs; le ténor Naudin*, 110.000 francs; Fanny Essler*, 46.000 francs; Taglioni*, 36.000 francs.
Il y a dix ans les appointements augmentèrent singulièrement.
On donnait par mois à l'Opéra: 11.000 francs à M. Lassalle*; 6.000 à M. Jean de Rezké*; 5.000 francs à son frère Edouard* et 5.000 francs également à Mmes Richard* et Adiny*.
A la même époque, M. Melchissédec* gagnait 48.000 francs par an à l'Opéra; M. Escalaïs* 45.000 francs; Mlle Mauri* la célèbre danseuse, 40.000 francs, et Mme Tufrane, 36.000.
L'Opéra-Comique payait 8.000 francs par mois M. Maurel*.
Il y a cinq ans, Mme Sarah Bernhardt* touchait 1.500 francs par soirée; Mme Réjane*, 800; Jeanne Granier*, 600; Jane Hading*, 500. Enfin au café-concert, Yvette Guilbert* recevait tous les soirs 700 francs pour chanter cinq chansons.



A l'heure actuelle, ces appointements ont augmenté du double. Et nos artistes-étoiles ne jouent pas à moins de 1.000 à 2.000 francs le cachet. Je ne parle pas de Sarah Bernhardt, d'Yvette Guilbert et de Coquelin qui touchent des cachets supérieurs à 3.000 francs. Tout récemment, on a vu une artiste des plus distinguées de la Comédie-Française, Mlle Brandès*, émigrer à la Renaissance-Guitry, où on lui offrait des appointements annuels de 200.000 francs.
Comment voulez-vous qu'avec de pareils appointements nos artistes ne fassent pas fortune et ne possèdent pas hôtels avec pignon sur rue!

Adieu Paris!

Si vous joignez à ces magnifiques appointements, les revenus des tournées et les représentations de retraite, vous verrez quels capitaux considérables peut amasser un grand artiste durant sa vie.
On peut affirmer sans crainte de se tromper que ce sont les tournées en province et à l'étranger qui enrichissent les comédiens. La tournée! Mais c'est la fortune  de l'artiste assurée à bref délai! Nos comédiens le savent bien, et c'est pourquoi, si joyeusement, ils abandonnent les Parisiens en proie à la canicule.
Les premières tournées de Sarah Bernhardt dans l'Amérique du Nord lui ont rapporté chacune, 100.000 francs. Coquelin a obtenu également à peu près le même chiffre avec ses tournées d'Europe. Réjane recevait tous les soirs, au cours de sa dernière tournée dans l'Amérique du Sud, un cachet de 6.000 francs par représentation. Jane Hading n'entreprend pas une tournée à moins de 50.000 francs.
Comme les artistes, les impresarii tirent aussi un grand intérêt des tournées. Un de nos impresarii les plus connus, mort récemment, a laissé à ses héritiers la jolie somme de 800.000 francs gagnée en 8 ans.
Parmi les artiste français qui ont le plus voyagé, il convient de citer: Sarah Bernhardt, Coquelin, Réjane et Hading.

La bonne petite réclame.

Au cours de leurs premières tournées à l'étranger, nos comédiens, dans le but de se faire de la réclame et pour amorcer le public, se livrèrent à toutes sortes d'excentricités. Tantôt c'est Sarah Bernhardt qui ne voyageait jamais sans se faire accompagner de son cercueil dans lequel elle couchait tous les soirs, tantôt c'étaient les Coquelin qui annonçaient à grands coups de tam-tam que le revenu de leurs tournées était destiné au rachat de l'Alsace et de la Lorraine; enfin c'était Réjane qui couchait tous les soirs sous une tente construite exactement comme celle que Mon Dimanche dresse les plans en ce numéro, et qu'elle plantait dans les villes où elle passait.
Mais le succès ayant couronné leurs entreprises, nos artistes jugèrent inutile de se livrer plus longtemps à ce déploiement de publicité.
Sarah Bernhardt a continué à voyager avec tout le confortable qu'une femme puisse souhaiter. Voulez-vous savoir par le menu, comment elle se met en route? Ecoutez. Notre grande tragédienne ne part jamais sans se faire escorter de soixante-treize malles.
Ces malles contiennent les robes du matin, robes d'après-midi et costumes de bal; Sarah Bernhardt, avec sa parfaite connaissance du public, sachant qu'une exhibition de toilettes est un gros élément de succès, emporte cinq à six robes pour paraître dans une seule pièce. Ces robes sont classées dans plusieurs malles qui portent l'étiquette de la pièce. Tout l'attirail des dessous, chemises, bas, pantalons, chaussures, est placé dans des malles spéciales. Les objets nécessaires au métier, les pots de blanc et de rouge, les blaireaux et toute la parfumerie. Les soixante-treize malles de Sarah Bernhardt sont de vrais chefs-d'oeuvre d'ingéniosité. Quand il faut passer les mers, ce ne sont plus des malles en osier qui contiennent les robes que l'air salin pourrait abîmer, mais des boîtes de fer-blanc, qui sont elles-mêmes placées dans d'autres caisses en bois.

Vive Sarah!

Et que dire de l'accueil enthousiaste que reçoit à son arrivée dans toutes les villes du monde, notre grande tragédienne française! Au Brésil, des étudiants criaient "Vive la France!" en traînant sa voiture. Au Canada, des députés et des sénateurs poussaient son traîneau en chantant à pleine gorge la Marseillaise. On tire le canon lorsqu'elle quitte le nouveau monde, et cinq mille personnes, sur le quai, agitent leurs mouchoirs pour saluer, à son départ, l'illustre passagère.



Dans un de nos récents numéros, nous avons conté l'ovation et le singulier souvenir que les gauchos sud-américains, enthousiasmés, offrirent à l'illustre tragédienne: ce troupeau de bœufs, hommage de la reconnaissance des cavaliers argentins, qui vint mugir sous ses fenêtres et que Sarah convertit en belles et bonnes pièces d'or!
Sarah Bernhardt n'est pas seule à avoir excité l'admiration des étrangers, Réjane et Coquelin ont fait également de triomphales tournées. Un roi, admirateur enthousiaste du jeu si original et si personnel de la plus parisienne de nos comédiennes, n'offrait-il pas à Réjane, il y a quelque temps, une paire de ravissantes mules, et l'empereur d'Allemagne ne donnait-il pas audience à Coquelin, l'an dernier?



On peut dire que les comédiens vivent en tournée dans une véritable apothéose! On comprend leur goût pour les voyages. Ils y trouvent toutes les satisfactions d'amour-propre et des appointements splendides.

                                                                                                                 Robert Eude.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 23 août 1903.


* Nota de Célestin Mira:



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* Mlle Rachel.






Mlle Rachel.

* Mlle Mars.


* Le ténor Naudin.

Emile Naudin.

* Fanny Essler.

Franziska Essler dite Fanny Essler.

* Taglioni.


Marie Taglioni. 
* M. Lassalle.

Jean Lassalle, bariton.
* Jean de Rezké.

Jean de Rezké, dans le rôle de Siegfreid.
Photographie de Nadar.
* Edouard de Rezké.

Edouard de Rezké dans le rôle de
Méphistophélès de Faust de Gounod.
* Mme Richard.


* Me Adiny

Ada Adiny.
* M. Melchissédec.




M. Escalaïs.




Mlle Mauri.

Mlle Rosita Mauri.

M. Maurel.

* Mme Sarah Bernhardt.



* Mme Réjane:

Gabrielle Réjane.

* Jeanne Granier.

Jeanne Granier.
* Jane Hading.

Jane Hading.

* Yvette Guilbert.



* Mlle Brandès.


lundi 10 décembre 2018

Le squelette d'un assassin.

Le squelette d'un assassin.


Au premier étage de la galerie d'Anthropologie, dans le Muséum du Jardin des Plantes, l'un des plus beaux, si ce n'est le plus beau de l'Europe, dans une vitrine qui contient des crânes et des ossements de la race arabe, se dresse un squelette au bras à demi calciné, horriblement déformé, convulsivement tordu dans la douleur, mais fort bien conservé. Ce squelette est une pièce historique et peu de visiteurs du Muséum connaissent sa tragique histoire.
Le socle sur lequel il est placé porte une petite étiquette avec cette inscription:

Soleyman el Kaleby, assassin du général Kléber.

Comment fut assassiné Kléber.

Le 11 juin 1800, Kléber, ce fils de maçon né à Starsbourg en 1753 et qui, de simple engagé volontaire en 1792, devint général, ayant pris au départ de Bonaparte le commandement en chef de l'armée d'Egypte, passa la revue de la légion grecque et vint au Caire pour examiner avec son architecte Potain les réparations effectuées dans son palais. Kléber déjeuna avec le chef d'état-major, et heureux de ses récentes victoires, content de voir l'Egypte pacifiée, il fut très gai. Le repas terminé, il se mit en route pour retourner au palais, en compagnie de Potain. Il discutait amicalement avec ce dernier, en suivant la petite terrasse enguirlandée de vigne vierge qui conduisait du palais à l'habitation du chef d'état-major. Une citerne vide se trouvait à moitié chemin. Tout à coup, au moment où le général et l'architecte passaient devant ce puits, un homme, un Arabe, vêtu de la longue robe blanche et droite, surgit tout à coup, se précipite au devant de Kléber, le salue humblement en croisant ses bras sur la poitrine, lui prend la main pour la baiser et au même instant lui enfonce dans la région du cœur un long poignard. Puis il demeure immobile, tandis que le général poussait un long cri de douleur, s'appuyant à la balustrade et appelait un soldat qui passait: "A moi, guide, je suis assassiné."
En même temps Potain se lançait sur l'assassin, le frappant avec sa canne. 


Un arabe, brusquement sorti d'une citerne,
enfonça un poignard dans la poitrine de Kléber.

Alors le meurtrier, se retournant contre l'architecte, le poignarda par six fois et, revenant sur sa première victime, il lui porta trois nouveaux coups. Puis, semblable à un démon, il disparut dans la citerne d'où il était sorti.
Kléber, toujours appuyé à la balustrade, était pâle et sanglant. Potain, revenu à lui, lui dit:
- Quelle imprudence aussi de sortir sans escorte!
- Mon ami, fit Kléber, je me sens bien mal, ce n'est pas le moment de me donner des conseils.
En disant ces mots, il s'affaissa: il était mort.

Un jugement militaire.

L'Arabe, ayant quitté la citerne, était resté dans le jardin, caché entre deux murs en ruine. C'est là que les maréchaux des logis Renni et Robert l'arrêtèrent vers le soir.
Il était couvert de sang. Son poignard était enterré dans le sable. Il déclara à la commission militaire qui le jugea séance tenante, qu'il se nommait Soleyman el Kaleby, natif de Syrie, âgé de vingt-quatre ans, écrivain résidant à Alep. Il refusa de répondre aux autres questions et on dut lui infliger la bastonnade pour le décider à parler. Il déclara alors nettement qu'il était venu au Caire pour assassiner le général, envoyé par l'agha des janissaires. Il déclara qu'il avait des complices. On parvint à les arrêter.
Soleyman fut condamné à avoir la main droite brûlée, à être empalé et à rester sur le pal jusqu'à ce que son cadavre fut dévoré par les oiseaux de proie.
Cette exécution eut lieu au retour du convoi funèbre du général, sur la butte de l'institut, en présence de l'armée en deuil.

Le supplice de Soleyman.

Soleyman mourut en héros. On fit périr devant lui ses trois complices. Ceux-ci se mirent à pleurer lâchement devant la mort. Soleyman les railla et leur manifesta son mépris. Enfin son tour vint.
Écoutons le récit d'un témoin oculaire, le capitaine François:
"Le tour de Soleyman est arrivé. Un brasier est allumé devant lui. On lui ordonne d'y placer la main: il obéit et on la tient dans le feu. 


Il supporte la douleur sans proférer une seule plainte, les yeux levés vers le ciel et sans laisser apercevoir sur son visage la moindre altération. Cependant, un accident imprévu lui arrache un cri. Un charbon s'était détaché du brasier et avait roulé jusqu'à son coude. Le Syrien demanda qu'on lui ôte ce surcroît de douleur. Auprès de lui est Batholomo Serra, chef des  mameluks, qui, suivant les mœurs barbares de l'Orient, a obtenu de présider au supplice:
- Quoi! dit-il à Soleyman avec ironie, un homme tel que toi, aussi courageux, craint une légère douleur? Qu'est-elle donc auprès de celle que tu ressens depuis plusieurs minutes?
- Chien d'infidèle, répond Soleyman en regardant son bourreau avec fierté et mépris, sache donc que tu n'es pas digne de m'adresser la parole! fais ton devoir en silence. La douleur dont je me plains n'était pas ordonnée par mes juges!"
On retire ce charbon de son coude, et, lorsque la chair du poignet droit de l'assassin est entièrement consumée, Bartholomo Serra fait les apprêts pour l'empalement.

Quatre heures empalé.

"Le pal, étendu à terre, est d'une hauteur de 8 à 9 pieds; le haut en forme de pain de sucre, de longueur de 12 à 15 pouces, doit être enfoncé profondément jusqu'au cou. Pendant ces apprêts, Soleyman conserve le plus grand sang-froid, et cependant, son bras est, pour ainsi dire, calciné jusqu'au milieu.
L'exécuteur le couche à terre sur le ventre; et avec un couteau, lui fait une large incision dans le fondement; approchant ensuite le pal de cette ouverture, il l'enfonce dans le corps à grands coups de maillet. Lorsqu'il sent le bois arriver au sternum, il lui lie les bras, l'élève en l'air et fixe le pied du pal dans un trou pratiqué à cet effet.
Pendant cet affreux supplice, le malheureux Syrien ne profère aucune plainte. on devine seulement sur sa figure les efforts qu'il fait pour dissimuler la douleur qu'il endure. lorsqu'il est élevé, il promène ses regards sur les spectateurs et prononce à haute voix, en arabe, la profession de foi des musulmans: Il n'y a point d'autre Dieu que Dieu et Mahomet est son prophète. Il récite quelques versets du Coran et demande à boire. Un soldat, qui est en faction auprès du pal, va le satisfaire, quand Bartholomo Serra l'arrête en lui disant: Gardez-vous-en bien, vous le feriez mourir à l'instant.
Soleyman reste vivant sur le pal pendant quatre heures. Peut-être serait-il resté plus longtemps si, après notre départ et celui de Bartholomo Serra, un autre fonctionnaire n'eût pris sur lui, après les demandes réitérées du patient, de lui présenter un vase au bout de son fusil.
Soleyman expira aussitôt après avoir bu.
A sa mort, quinze plaies se forment sur son corps. Sa tête est un peu penchée sur son épaule gauche. On le laisse sur le pal, à côté duquel reste jour et nuit une sentinelle.
Le squelette de Soleyman était destiné, par le chirurgien en chef Larrey, à être envoyé en France."

                                                                                                                     Marcel Rouff.

Mon dimanche, revue populaire illustrée, 5 juillet 1903.


mercredi 5 décembre 2018

Cambrioleurs parisiens.

Cambrioleurs parisiens.


Le pickpocket en retraite qui, dans un dernier numéro de Mon Dimanche, affirma la supériorité des cambrioleurs anglais sur leurs confrères de France a calomnié nos briseurs de serrures parisiens. Les cambrioleurs français ont la canaillerie aussi ingénieuse que celle des voleurs d'outre-Manche et nos lecteurs en seront convaincus quand les hauts faits de nos escarpes nationaux les auront révélés.

La corporation des cambrioleurs compte à Paris un nombre d'adhérents plus considérable que celui de n'importe quel syndicat: en 1894, la police de Sûreté estimait à 10.000 environ les professionnels du cambriolage. On peut affirmer que, depuis dix ans, loin d'avoir diminué, ce chiffre s'est plutôt accru!

Comment on cambriole par effraction.

Ne croyez pas que seul les riches appartements servent de champs d'opération aux cambrioleurs. Les modestes logis d'ouvriers et surtout les chambres de bonnes sont très souvent honorés de la visite de "ces messieurs". Les chambres de bonnes et les logements d'ouvriers sont vides tout le jour. Dans l'après-midi, un individu vêtu en ouvrier, une boîte d'outils sur l'épaule, monte tranquillement l'escalier, arrive devant le logis qu'il s'agit de dévaliser. Il écoute un instant si personne ne monte puis, d'une simple pesée de pied de biche, fait sauter la serrure légère. Il entre dans le logis, bouleverse tout, fouille les malles, ouvre et saccage les tiroirs, puis sort en tirant la porte, et descend tranquillement sans se hâter. Le soir, quand la pauvre bonne rentre chez elle, elle trouve sa malle éventrée, ses économies envolées: M. le concierge n'a vu personne. 



Une des conditions absolues de la sécurité d'une maison
est la présence du concierge dans sa loge
et non chez le "troquet" voisin.

Quelquefois, le cambrioleur ne prend même pas la peine de faire sauter la serrure, il possède tout un trousseau de fausses clefs dont l'une fait jouer le pêne: il entre comme chez lui, s'y enferme et "opère" tout à son aise.

Le grand jeu.

Mais ce genre de distraction n'est que fadaise pour de sérieux cambrioleurs. Ce qu'il leur faut, c'est le cambriolage des maisons riches où le butin est rémunérateur. Pour dévaliser une maison de bonne apparence, la bande de cambrioleurs, car le "grand jeu" nécessite toute une association de malfaiteurs, prépare à l'avance une expédition: des complices s'abouchent avec les domestiques, ils arrivent assez facilement à les faire causer des habitudes et de la fortune de leurs maîtres. Puis, ils s'efforcent de visiter quelque peu l'appartement qui sera l'objet de leurs "soins". Pour cela, des compères se présentent par l'escalier de service, sous les traits de marchand d'habits, de commissionnaires, etc., etc. Un truc fréquemment employé est celui de l'employé du gaz. Un individu à casquette galonnée, tout pareil à l'un quelconque des honorables contrôleurs de la Compagnie, se présente pour "vérifier" le compteur, il examine l'antichambre, la cuisine, prétend sentir une vague odeur de gaz, et pour s'assurer qu'il n'y a pas de fuite, examine les robinets et lampes de l'appartement et, en même temps, l'appartement lui-même.
En possession de tous les renseignements désirables, les cambrioleurs n'attendent plus que l'occasion: les maîtres au théâtre, en soirée. La pince-monseigneur fait son office.


L'outil "professionnel".

La pince-monseigneur! Elle est au cambrioleur ce que la voile est au marin, ce que le guidon de bicyclette est au cycliste! C'est une barre de fer d'environ trente centimètres, coudée et aplatie à l'une de ses extrémités. La pince-monseigneur prend aussi le nom de pied de biche. C'est un simple levier. Prenant un point d'appui sur une surface bien résistante, aucune gâche de serrure ne lui résiste. Les cambrioleurs l'introduisent entre la porte et son vantail et exercent une pesée: le pêne saute, la porte s'ouvre: MM les cambrioleurs sont dans l'appartement. 
Pour ouvrir une porte à deux battants, le procédé est moins fatigant encore. On écarte avec la pince les deux vantaux; on soulève les targettes inférieure et supérieure; sur une simple pesée, les vantaux s'ouvrent, le tour est joué.
En plus de sa pince-monseigneur, un bon cambrioleur doit posséder encore: une lampe de sûreté, une vrille, une scie flexible, des forets, et le couteau et le revolver dont, s'il est surpris, il n'hésitera pas une minute à se servir.



Quand le cambrioleur est surpris dans son "travail"
il n'hésite pas à devenir assassin, mais il ne tue jamais
que si sa propre sûreté l'exige.

Tous ces outils sont de fabrication anglaise et d'une finesse, d'une solidité à toute épreuve.

Comment on force les coffres-forts.

Piller un coffre-fort! Quel est le cambrioleur qui, au moins une fois dans sa vie, n'a pas fait ce beau rêve? Mais les habiles seuls y parviennent. Il faut, pour triompher des plaques d'acier et des serrures à secret, un appareil spécial que construisent les Américains et que, paraît-il, ils vendent un bon prix. Le joujou se compose d'un châssis de bois qui entoure le coffre et qui sert d'établi. Un vilebrequin, terminé par une mèche très aiguë, y est fixé. Le vilebrequin pénètre dans l'acier de la paroi, y pratique une incision ronde. Puis au moyen d'une scie passe-partout complètement enduite de graisse pour éviter les grincements, le malfaiteur rejoint tous les trous en lignes verticales  et horizontales, ce qui lui permet de découper une plaque de l'acier et met le contenu du coffre à sa merci. L'opération est minutieuse, difficile: elle demande au moins deux heures de travail continu au plus habile. Certains, découragés abandonnent la partie à mi-chemin.



L'effraction d'un coffre-fort est une opération difficile
pour laquelle presque toujours le cambrioleur s'adjoint un aide.

Mais en ces dernières années, la science des cambrioleurs des coffres-forts a fait de sérieux progrès; ces messieurs se servent à présent du thermite et du chalumeau à gaz oxydrique. Le thermite est un composé chimique où domine le magnésium et qui, appliqué sur un coffre-fort, dégage une telle chaleur que l'acier le mieux trempé devient malléable et se laisse facilement pénétrer. Le chalumeau à gaz oxydrique renferme un composé d'oxygène apporté dans un ballon de caoutchouc et de gaz d'éclairage pris à un robinet de la pièce. Sous l'action du chalumeau, l'acier n'est plus que "plomb vil" et livre ses trésors.

Coffres-forts qui asphyxient.

Mais si les cambrioleurs modern-style ont plus d'un tour dans leur sac, les chimistes américains ne sont pas moins ingénieux. Ils viennent d'inventer le coffre-fort au gaz asphyxiant. La précieuse caisse est entièrement garnie de petits tubes de verre dont la couleur se confond avec celle de l'acier. Les tubes sont pleins de gaz stupéfiants et soporifiques (protoxyde d'azote et autres); à la moindre tentative d'effraction, les tubes se brisent, les gaz se répandent, le voleur tombe endormi au pied du coffre-fort: il ronfle, il ronfle, et le lendemain matin on n'a plus qu'à aller chercher les sergents de ville qui le mènent achever son somme ... au poste!

Les trucs des déménageurs.

Les riches villas disséminées dans la jolie campagne des environs de Paris, habitées l'été, fermées l'hiver et confiées à la vigilance d'un gardien qui a souvent deux ou trois maisons à surveiller, quelquefois même abandonnées sans garde, constituent une proie tentante pour les cambrioleurs. Aussi, tous les ans, sur tous les points de la banlieue parisienne, des villas sont mises à sac, pillées littéralement. Le procédé est simple. Après s'être assurés, par de menues observations, que la villa est inhabitée, les cambrioleurs opèrent. Un jour de novembre ou de début de décembre, c'est l'époque préférée pour ce genre d'exploits, vers la fin de l'après-midi, une voiture de déménagement s'arrête devant la villa. Capitonnée, recouverte d'une bâche, conduite par des hommes en vêtements d'ouvriers, elle a l'air le plus honnête du monde et les passants n'y prêtent pas la moindre attention. 


Les cambrioleurs parisiens dévalisent fréquemment les villas,
en plein jour, sous les vêtements et avec des voitures de déménageurs.

Les pseudo-déménageurs, en une minute, forcent les portes et se mettent en devoir de charger tous les objets de valeur qui garnissent la maison: meubles de luxe, tableaux, objets d'art, vaisselle, linge, argenterie. puis, la voiture pleine jusqu'au toit, ils ferment les portes et s'en vont tranquillement en faisant claquer leur fouet et en poussant de sonores: Hue dia! hue!.
Un gardien habite-t-il la villa? il n'est pas difficile de l'éloigner, sous quelque prétexte, durant 2 ou 3 heures; MM. les cambrioleurs n'en demandent pas plus pour déménager une maison montée!

L'amoureux de la bobonne.

L'imagination féconde des cambrioleurs a trouvé, pour le vol sans effraction, des procédés admirables. Le vol sans effraction consiste à s'introduire par ruse, et sans forcer portes et fenêtres, dans les locaux à dévaliser.
Il y a quelques semaines, Mme L..., veuve et rentière, habitant boulevard Saint-Germain, prenait à son service une jeune bonne normande, nouvellement venue de sa province. En faisant ses courses dans le quartier, la petite bonne fit la connaissance d'un "beau jeune homme blond" à qui elle conta ses peines. Un jour que Mme L... était allée passer l'après-midi chez des amis, la petite bonne alla retrouver son ami et l'invita à venir goûter avec elle dans sa cuisine, comme il le lui avait souvent demandé. L'ami vint avec empressement. On fit la dînette, puis le beau jeune homme blond voulut visiter l'appartement. Quand on fut dans la chambre à coucher de "Madame", l'amoureux s'arrêta devant le secrétaire, sortit "un pied de biche" de la poche de son veston, tira un couteau et, se tournant vers la pauvre bobonne stupéfaite:
- Si tu pousses un cri, je te tue!
Puis tranquillement, il se mit à fracturer le secrétaire, tandis que, plus morte que vive, la malheureuse, hébétée, le regardait. Il s'empara de tout ce que renfermait le meuble: de l'or et des valeurs, et s'en fut après un adieu ironique à la pauvre fille. Persuadée qu'elle allait être traitée en complice, la petite bonne s'enfuit éperdue. On la retrouva dans la nuit, sur un banc, à la Villette.

Le coup du concierge.

Le mois dernier, le concierge d'un superbe immeuble du boulevard Malesherbes recevait un très élégant jeune homme qui demandait à visiter un appartement du quatrième étage, au loyer annuel de 15.000 francs. Le concierge saisit son trousseau de clefs et précède le jeune homme. Celui-ci visite tout en détail, posant une foule de questions. Soudain:
- Mais où sont les écuries et les remises?
- Dans la cour, monsieur.
- Comment, dans la cour, tout en bas?
- Mais oui, monsieur, fait le concierge, surpris.
- Mais je les veux sur le palier, s'écrie le visiteur, sur le palier, à ma porte, et non dans la cour! Je ne puis prendre cet appartement!
Et furieux, il descend l'escalier suivi du concierge ahuri, persuadé qu'on vient de se payer sa tête.
Seulement, quand le pauvre homme pénétra dans sa loge, somptueuse comme un salon, son ahurissement se changea en désespoir: la loge avait été pillée de fond en comble, tandis qu'il faisait visiter l'appartement. Et l'élégant jeune homme qui voulait une écurie sur le palier du quatrième étage était déjà loin, - avec ses complices.

Au nom de la loi.

Mais où l'habilité des cambrioleurs parisiens touche au génie, c'est quand ils opèrent Au nom de la loi!
En janvier 1893, vers 6 heures du soir, une compagnie d'importants personnages franchissait la porte du magnifique hôtel Panisse-Passis, situé avenue Marceau, près de l'Etoile, dont les propriétaires étaient absents.
Un commissaire de police, ceint de l'écharpe tricolore, suivi de son secrétaire, d'une demi-douzaine d'agents et de quatre ouvriers, se présente devant le concierge, et, au nom de la loi, le somme de lui livrer les clefs de l'hôtel pour y opérer une perquisition. Le concierge, tout effaré, donne son trousseau de clefs; on laisse pour le surveiller deux agents dans la loge, et M. le commissaire et ses hommes montent aux appartements. Ils ouvrent tous les meubles, fouillent tous les tiroirs, descendent par brassées des objets de valeur dont s'emplit une voiture qui stationne le long du trottoir, puis, enfin, après deux heures de "recherches", descendent gravement, relèvent les deux agents de leur faction et s'éloignent avec la solennité que la justice exige de ses mandataires. Or, commissaire, secrétaire, agents, ouvriers étaient tous de hardis cambrioleurs qui firent, ce jour-là, un butin de quelques cent mille francs! Après ce tour magistral, peut-on encore prétendre que les escarpes anglais sont supérieurs à nos voleurs nationaux?


Comment on se garde des cambrioleurs?

La première et peut-être la plus efficace des précautions à prendre contre les cambrioleurs est d'exiger du concierge une très grande attention à l'égard des visiteurs de la maison, de ne jamais laisser sa loge inoccupée. La prudence la plus élémentaire recommande l'emploi des serrures de sûreté pour lesquelles il est impossible de fabriquer des fausses clefs, à moins que le cambrioleur n'ait pu se procurer l'empreinte de la clef véritable, ce qui n'est pas facile. Les bazars parisiens vendent  des serrures de sûreté au prix de 6 francs. On a essayé de bien des appareils dits avertisseurs pour déjouer les tentatives des cambrioleurs. C'est ainsi qu'on a fixé aux serrures des portes une sonnerie qui, à toute tentative d'effraction, tintait vivement. Les cambrioleurs ont tout bonnement laissé de côté la serrure et ont percé une ouverture dans le panneau même de la porte. Par l'ouverture, une tenaille introduite coupait le fil électrique de la sonnerie, et la porte, désormais muette, était fracturée commodément. Pour parer à cet inconvénient, les ingénieurs ont inventés le treillage protecteur, que M. de Parville décrit ainsi:
"On le compose de deux armatures métalliques entre lesquelles on a intercalé une substance isolante quelconque: étoffe de soie, caoutchouc, etc. Une des armatures (en cuivre de préférence) est en relation avec l'un des pôles d'une pile; l'autre armature, avec l'autre côté de la pile. Si l'on vient à percer le tissu pour perforer la porte, en un point quelconque, l'outil, qui est en métal, établit forcément un contact entre les deux armatures métalliques; le circuit est fermé et la sonnerie retentit."
Mais si la maison est inhabitée? Les sonneries électriques n'avertiront personne et ne gêneront pas les cambrioleurs. M. Louis Puybaraud, directeur de la Sûreté au ministère de l'intérieur, préconise un moyen original d'éloigner les cambrioleurs. S'écrire souvent à soi-même à l'adresse de la villa! le passage biquotidien même du facteur, tiendra en haleine les escarpes: il leur donnera à penser que la maison de campagne va être habitée d'un jour à l'autre puisque le courrier y est adressé; il les empêchera d'exécuter un plan d'effraction qu'interromprait la visite du facteur: le coup de sonnette du brave petit fonctionnaire gardera la maison.



Le passage fréquent du facteur empêche les opérations
de longue durée contre les villas, en effrayant les cambrioleurs.

Un moyen de défense également excellent consiste à placer sur le toit de la maison un carillon électrique en communication avec les portes d'entrée. A la moindre pesée sur les serrures, le carillon se met en branle et fait accourir tous les voisins. Si même personne ne venait, le seul vacarme de la sonnerie mettrait en fuite les cambrioleurs. Le fil électrique peut également communiquer à un carillon placé chez les plus proches voisins.
Enfin quand les maisons sont habitées, le plus attentif des gardiens est encore un bon chien de garde qui ne dort jamais que d'un œil et qui, au plus petit bruit, aboie comme dix! Mais il faut le tenir enfermé la nuit dans le corridor de la maison car, laissé dans le jardin, il serait infailliblement empoisonné par son mortel ennemi: le cambrioleur!

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 31 mai 1903.