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dimanche 29 septembre 2019

Comment travaille M. Clemenceau.

Comment travaille M. Clemenceau.

On sait le scandale qu'a provoqué M. Clemenceau lorsqu'il a prétendu forcer les employés du ministère à venir travailler dans leurs bureaux. Cet homme impitoyable vient de commettre un nouveau crime de lèse-majesté: il a obligé un haut fonctionnaire à résider effectivement... dans sa résidence et non sur les boulevards de Paris. Abomination de la désolation! Nous nous sommes demandé à notre tour comment travaille cet homme qui prétend astreindre autrui à la besogne et voici les curieuses révélations que nous a rapportées un familier du ministre.


M. Clemenceau professe des idées qui, chez un ministre ne sont pas banales: il pense que les fonctionnaires doivent "fonctionner" et il prétend les obliger, sinon au travail, tout au moins à la présence réelle voire même à l'assiduité. Ça s'était dit autrefois dans de très anciennes circulaires; mais dans la pratique, ça ne s'était jamais fait. Aussi les bureaux n'en reviennent pas; car enfin, il faut n'avoir pas la moindre notion ni le moindre respect des saines traditions pour trouver mauvais qu'un commis de bureau soit en même temps fonctionnaire bien payé au pari mutuel et ne paraisse au ministère que douze fois par an, les jours de "sainte touche"*. Mais personne n'ignore que M. Clemenceau fut toujours un subversif sur l'arche sainte des institutions administratives.
Et, en effet, le voilà qui applique aux préfets, comme à de simples repris de justice, l'interdiction de séjour à Paris! Pas plus tard que cette semaine, le préfet de Bordeaux, M. Lutaud, qui est de ses amis pourtant, ayant fait une escapade jusqu'au boulevard, a dû reprendre dare dare le chemin de sa préfecture, sous peine d'être mis en pénitence.

Le ministre travaille.

Quand on se montre si exigeant envers ses subordonnés, et faut l'être pour soi-même et prêcher l'exemple. C'est ce que fait M. Clemenceau. Sous le rapport de l'exactitude et du travail, c'est un employé modèle. Il arrive à l'heure et ne s'en va qu'après l'heure de la fermeture. Bien que ce ne soit pas un "couche-tôt" tant s'en faut, ancien habitué des coulisses de l'Opéra, c'est tout au plus s'il n'était pas noctambule, il n'en est pas moins sur pied de très bonne heure.
Il le faut bien s'il veut arriver au Ministère à l'heure réglementaire, car il ne loge pas au Ministère, ce qui contriste beaucoup les huissiers. "Ça nuit à notre prestige" disait autrefois l'huissier Moulin qui fut le parfait modèle du diplomate d'antichambre. C'est lui qui disait, après le Seize-Mai: "Ça ne tiendra pas, ça manque de solliciteurs". Profonde psychologie, très fine observation!
Donc, M. Clemenceau préfère à l'hôtel Beauvau son rez-de-chaussée de la rue Franklin, son petit jardin orienté au midi, plein d'ombres et de fleurs, où se promènent en liberté ses oiseaux favoris, une cigogne familière, un paon magnifique. Quand il n'était pas encore ministre, on le trouvait dès la première heure, dans son cabinet de travail, une vaste pièce, prenant jour sur le jardin, encombrée de livres, de brochures, de dossiers. Au saut du lit, comme tout journaliste qui se respecte, il parcourait ses journaux d'un coup d’œil rapide, marquant au crayon bleu ce qui lui paraissait mériter d'être lu. Puis, la correspondance expédiée, et ce n'était point petite besogne car peu d'hommes d'Etat ont une correspondance plus importante, sinon par le nombre des lettres, du moins par leur valeur d'origine et d'importance, il recevait ou lisait. Rien de sérieux ne paraît sans qu'il s'en rende compte. C'est un liseur formidable; "Je suis toujours à l'école", a-t-il dit. Et de fait il veut tout apprendre.
Maintenant, il ne peut plus s'attarder dans son cabinet; il faut aller à son bureau. Et il y arrive à neuf heures, l'heure qu'il impose à ses employés. Sitôt arrivé, le travail commence. Les secrétaires du cabinet lui rendent compte de la correspondance courante. il parcourt lui-même la "correspondance réservée". Aux jours d'audience, trois fois par semaine, il reçoit les sénateurs, les députés, les personnes munies de lettres d'audience. Ça, c'est la plaie des ministres. Temps perdus, mendicités écœurantes, sollicitation effrontées... Rien de plus fatigant et de plus ennuyeux. M. Clemenceau, du reste, est expéditif. Le plus souvent, d'un mot vif, il devance le boniment du solliciteur, le déconcerte et l'oblige à conclure tout de suite. Au dire des huissiers il "fait l'audience deux fois et demi plus vite que ses prédécesseurs. Cinq minutes par tête, c'est sa moyenne. Bien rares sont les privilégiés qu'il garde dix minutes. Passé ce temps-là, c'est que le cas est grave". Trente à quarante personnes dans la matinée, défilent dans son cabinet.

La douche ministérielle.

Les autres jours, on travaille. Les chefs de service viennent au rapport. Ils trouvent, paraît-il, eux aussi que le "patron est raide"; c'est à dire qu'il veut que la besogne ne traîne pas et qu'on active la lenteur administrative. Bien souvent l'heure du déjeuner est depuis longtemps passée, quand il s'en va. Et, qu'il arrive ou qu'il parte, M. Clémenceau, le plus souvent"ouvre sa porte lui-même", ce qui scandalise les huissiers.
Il revient généralement à 2 heures 1/2 et repart vers cinq heures, l'heure de sa douche. Ça, c'est sacramental, comme sa saison de Carlsbad du 25 juillet au 31 août. Mais M. Clemenceau ne va pas à Carlsbad pour ne rien faire. Il y travaille même beaucoup plus qu'à Paris, parce qu'il y est moins dérangé.
Après la douche, il se remet au travail et parfois jusqu'à des heures indues, négligeant le moment des repas. Les soirées dont les exigences officielles de la vie ministérielle lui laissent la libre disposition, il les consacre aux lectures. Quand il doit prendre part à une grande discussion, c'est dans ces moments de tranquillité qu'il s'y prépare, allant et venant, prenant parfois une note, mais n'écrivant jamais une seule phrase. Un mot, rien qu'un mot, pour rappeler une idée et c'est tout.
Avant son entrée au pouvoir, quand il dirigeait le journal l'Aurore, accomplissant le tour de force redoutable du grand article quotidien, on le voyait vers les cinq heures et demie, après la douche, grimper quatre à quatre avec une agilité d'écureuil, les marches de l'escalier quelque peu sombres où perchait son journal.
C'était pour ses collaborateurs l'instant le plus laborieux, mais aussi le plus intéressant et même le plus amusant, parfois, de leur journée. C'est que si M. Clemenceau n'est pas un directeur commode, s'il a une volonté rigide, souvent autoritaire, il est toujours bon compagnon, d'humeur railleuse et gaie, s'il a le ton du commandement, il a aussi le mot pour rire.

                                                                                                           Jean des Couloirs.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 7 octobre 1906.

* Nota de Célestin Mira:

* Sainte -Touche: jour de paye en argot.

Les repaires de Paris.

Les repaires de Paris.


C'est en général dans la population des quartiers excentriques, là où plus grande est la misère, que se recrutent les gens dangereux, cambrioleurs et assassins baptisés "apaches".
Cette genèse des malfaiteurs a des causes sociales profondes, à la fois économiques et morales. Les enfants de miséreux, d'illettrés, d'alcooliques et enfin de délinquants de toutes sortes sont appelés fatalement à fournir un contingent formidable à l'armée du crime.



Dans les quartiers luxueux, par exemple celui de la Bourse, si l'on égorge et dépouille son prochain, c'est avec d'autres armes que le surin ou la pince-monseigneur.

Les mendiants et les fausses mères.

Il faut discerner l'apache du "pilon" ou mendiant. Ce dernier peut bien employer des ruses variées pour soulager votre porte-monnaie mais ce soulagement s'opère dans des proportions infimes et n'est pas obtenu par la violence: le tempérament cauteleux, humble et souvent lâche du mendiant s'y oppose.
Faux aveugles, faux paralytiques, faux sourds-muets, il s'adressent de préférence à votre sensibilité. Les femmes adonnées à la mendicité exhibent le plus souvent des enfants en bas-âge, loués pour quelques sous par jour à des parents nécessiteux et dénués de scrupule mais qui ne pratiquent pas eux-mêmes la mendicité.
Le vrai miséreux, car à côté de l'armée peu sympathique des mendiants professionnels, il ne se trouve malheureusement que trop de véritables déshérités, sans pain ni asile, couchera volontiers sous l'arche des ponts ou sur le trottoir des Halles, s'il ne possède pas les quatre sous qui lui permettront d'aller demander abri à Fradin, rue Saint-Denis*, ou à tout autre marchand de sommeil. L'apache, lui, a un gite plus confortable. Quelquefois, cependant, durant les belles nuits d'été, il ne dédaigne pas d'aller dormir sur les talus des fortifs ou dans les fourrés des bois de Boulogne et de Vincennes, malgré les battues intermittentes de la police. Mais c'est seulement par fantaisie, sentiment de la nature, même les malfaiteurs ont leur coin de poésie, ou pour s'y rencontrer avec des confrères et combiner avec eux quelques bon coup à faire.


Les quartiers patibulaires.

S'ils habitent pour la plupart des quartiers excentriques, en dehors de leurs villégiatures à la Santé ou à Fresnes, on les rencontre cependant la nuit, sans les chercher, dans les quartiers du centre, notamment les Halles et le faubourg Montmartre. Ce sont là des quartiers où le "travail" est généralement plus rémunérateur qu'à Belleville ou Ménilmontant.
Deux régions surtout "jouissent" d'une réputation patibulaire méritée, ce sont: la Villette (19e arrondissement) sur la rive droite, et la Maison Blanche (13e arrondissement) sur la rive gauche.
Nombreux sont là les bouges et les repaires de bandits entre le boulevard extérieur et les abattoirs de la Villette.
Aussi cette région est-elle une de celles où, vers deux heures du matin, par l'obscurité ou la brume, le passant fera bien de ne pas trop s'attarder et d'avoir en poche un bon revolver*.
Plus d'un pante, suriné nuitamment par les apaches avant d'avoir eu le temps de se reconnaître, eut pour cimetière le canal de l'Ourcq, appelé canal Saint-Martin dans sa partie supérieure*.
La région accidentée comprise entre les quais de la Loire et de la Marne, le Marché aux Bestiaux et les Buttes-Chaumont, peut être considéré en quelque sorte comme un champ clos, tel que le fut jadis le Pré-aux-Clercs pour "les rendez-vous de noble compagnie", où les diverses bandes d'apaches vont vider leurs querelles à coups de revolver. Ces bandes se composent le plus souvent de jeunes gens de dix-huit à vingt ans, c'est à dire n'ayant pas encore fait leur service militaire. Mais souvent aussi, il s'y mêle des gamins de treize à quatorze ans, faisant un apprentissage précoce du vice.
Le treizième arrondissement a une renommée aussi sanglante et aussi méritée que le dix-neuvième. La grande masse de la population y est pauvre, et l'alcoolisme y est très développé. Ce qui frappe le promeneur se dirigeant en ligne droite de l'avenue des Gobelins à la porte d'Italie, c'est l'absence de crèmeries et le nombre de débits de vins, bars et estaminets*.
On boit plus de trois-six* et de tord-boyaux que de petit lait dans ce coin de Paris!
C'est dans un bar de l'avenue d'Italie que, il y a quelques années, un adolescent au milieu d'une bande de gamins de son âge, paria une verte* de suriner le premier qui passerait. Pari aussitôt accepté et tenu. 


La victime fut un nommé Rollin, chaudronnier établi dans l'avenue, qui passait sans défiance, il faisait plein jour, reçut entre les deux épaules un furieux coup de poignard dont il mourut.
Certain établissement situé dans l'avenue de Choisy* et qui est alternativement bal, guinguette et salle de réunions publiques, contribue à donner à ces parages de la vie... et quelquefois de la mort, surtout les samedis, dimanches et lundis soir. Bien des querelles y ont éclaté entre cavaliers jaloux pour les beaux yeux d'une danseuse et s'y sont terminées à coups de revolver.

L'apache parisien.

Il est cependant, dans le centre de Paris, un quartier qui possède une population comparable à celle des boulevards extérieurs avec une couleur locale beaucoup plus saisissante: le pittoresque dans la hideur pouilleuse.
C'est la Maube: l'ancienne place Maubert*, où s'élève aujourd'hui la statue d'Etienne Dolet*, avec son dédale de ruelles étroites et malpropres. Ces voies portent des noms typiques, évocateurs du vieux Paris: rue Saint-Julien-le-Pauvre, rue Maître-Albert, rue des Anglais, rue de la Huchette, rue Zacharie, rue du Chat-qui-Pêche*!
Dans la journée, une foule d'invraisemblables loqueteux des deux sexes encombrent les établissements où se débitent comme apéritifs et spiritueux de révoltantes mixtures à bas prix. D'anciennes beautés déchues, accoutrées de haillons, y flirtent entre une mominette à trois sous et un casse-gueule avec le ramasseur de mégots qui revend sa marchandise découpée et séchée, car c'est à la Maube que se tient la Bourses des tabacs purotins.
Cette population miséreuse compte peu d'apaches; ceux-ci vont travailler de préférence vers des quartiers plus riches. Dans la journée on rencontre de véritables loques humaines, accotées contre le mur de l'ancien Hôtel-Dieu ou dormant sur les berges des quais.


Le cabaret du père Lunette.


Quelques-uns, industriels qui exploitent leur misère, vont rue des Anglais, au célèbre cabaret du père Lunette*, toujours existant et dont les murs sont ornés de dessins et peintures étranges, attendent le visiteur des mystères de Paris, qui se laissera toucher ou intéresser par leurs histoires et leur donnera dix sous ou leur paiera une consommation. Parmi eux se trouve quelquefois des poètes non sans originalité! Généralement aussi on rencontre quelques vieilles femmes alcooliques et barbues, type de sorcières rappelant celles de Macbeth qui vous demandent avec des gestes familiers et suppliants, en pleurant le rhum et le mêlé-cass, la permission d'achever votre verre.
Le cabaret Lunette est une institution pacifique où provinciaux et étrangers, ignorant du chiqué, vont passer quelques instants émouvants avec la conviction d'avoir exploré un terrible repaire.

L'ancien Château-Rouge.

La rue Galande*, aujourd'hui assez transformée dans sa partie qui aboutit à la place Maubert, possédait jadis un établissement fréquenté à l'occasion par de vrais escarpes. C'était le Château-Rouge*, qui avait pour entrée un cabaret aux murs couleurs de sang, d'où le nom de l'immeuble. De gros barreaux de fer achevaient de lui donner un aspect sinistre. Dans une autre grande salle intérieure, appelée la salle des morts, on pouvait dormir jusqu'à deux heures du matin après avoir consommé. Inutile de dire que les bancs et les tables formaient les lits, des lits auxquels il ne fallait pas demander de draps.
Tel qu'il était, ce bouge exerçait une séduction, peut-être par le grouillement de sa foule, sur certains malfaiteurs de bas étage. Aussi, tandis que les curieux se hasardaient à le visiter, la nuit, escortés par des agents de la sûreté, la police le conservait-elle soigneusement, de son côté, comme souricière. Aujourd'hui, il n'existe plus.
Il nous faut mentionner, dans ce quartier de truanderie, deux curiosités: un bâtiment et un homme. Le bâtiment est l'église Saint-Séverin*, remarquable morceau d'architecture gothique qui date du XIe siècle.
L'homme est le père Lapurge*, célèbre cordonnier poète, établi dans une petite échoppe, au numéro 22 de la rue de la Parcheminerie. "Gueule d'empeigne sur chand de vins", a dit de lui un de ses confrères en Apollon. Ce n'est qu'une boutade: le père Lapurge jovial et vigoureux sexagénaire, est un sage qui use sans abuser et ses opinions seraient plutôt... avancées. Comme il le déclare sur ses cartes de visites, il "bat la semelle et la générale pour l'avènement des temps meilleurs".
Ce qui n'empêche pas de fraîches jeunesses, il en éclot dans ce quartier de misère,  de papillonner curieusement autour de l'échoppe du père Lapurge, ainsi surnommé d'une de ses chansons, martèle des talons en songeant à l'avenir de l'humanité.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 7 octobre 1906.

* Nota de célestin Mira:

* Fradin:



Asile Fradin: l'entrée et la grande salle.

Asile Fradin: la 1ère cave.


Asile Fradin: la 3ème cave.


Asile Fradin: le grenier.

* Les apaches:


1905.


1908.
* Canal de l'Ourcq:


Le canal de l'Ourcq, près de Pantin, en 1871,
 par Johan Barthold Jongkind.

Le canal de l'Ourcq servait d'égout à plus de 35 localités en amont de Paris, on y trouvait les ordures ménagères, les détritus de toute sorte, les déjections diverses et aussi des cadavres humains. L'eau du canal de l'Ourcq était encore distribuée comme eau "potable" à certains quartiers parisiens en 1887. Des épidémies de choléra et de fièvre typhoïde n'étaient pas rares. Le Préfet de Paris en 1887 était M. Poubelle.

*13ème arrondissement:






* Le trois-six:

Le trois-six était un alcool fabriqué en Normandie qui titrait 92 à 95°. Le nom vient qu'on le consommait en mélange suivant trois mesures d'alcool et trois mesures d'eau, ce qui ramenait son titre à 45°.

* Verte: absinthe.



* Avenue de Choisy:




* Clochards place Maubert, vers 1900.




* Statue d'Etienne Dolet, place Maubert, en 1900:




* Rue Saint-Julien-le-Pauvre:



rue Maître-Albert:




rue des Anglais:




rue de la Huchette:





rue Zacharie:




rue du Chat-qui-Pêche:




* Le cabaret du père Lunette:








* Rue Galande, en 1866:






* Cabaret du Château-Rouge:





Cabaret Château-Rouge,
la cour.


Cabaret Château-Rouge,
l'entrée.



Cabaret Château-Rouge,
la salle.

* Eglise Saint-Séverin, en 1903:




* Le père Lapurge:



Marie Constant, dit le père Lapurge,
cordonnier, aide maçon, camelot,
auteur de chansons et anarchiste.



jeudi 26 septembre 2019

V'la les flics.

V'la les flics.


Connaissez-vous l'origine du mot "flic"? Non, très-probablement. Moi non plus, jusqu'à hier, je ne la connaissais pas. On me l'a expliquée, je m'empresse de vous la faire savoir.
Depuis quelque temps déjà, je le rencontrais chaque matin, le vieux juif qui me raconta cette histoire. Tous les jours, il avait une chose nouvelle à me dire.
Comme, ce matin-là, nous regardions un agent de police qui faisait circuler des marchandes des quatre saisons, il murmura:
- Ce flic fait vraiment du zèle!
Il ne m'avait pas habitué à l'entendre parler argot, et je le regardai. Il comprit sans doute mon étonnement, car il me dit:
- Vous ne connaissez pas l'origine du mot flic?
Comme je lui répondais par un hochement de tête, il poursuivit, sans que j'eusse besoin de l'encourager.
- Jusqu'en 1857, à peu près, tous les boulevards dans la partie comprise entre l'Ambigu et le Cirque d'hiver, au delà de la Place de la République, toute cette partie des boulevards comportait un certain nombre de théâtres, placés non loin les uns des autres*. Ma vieille mémoire ne peut tous vous les énumérer, mais je me souviens de certains d'entr'eux: les Funambules, le Petit Lazari, l'Ambigu, le Gymnase, les Folies-Dramatiques, le Lyrique, les Délassements comiques, le Café du Géant, Déjazet... Vous voyez que quelque-uns ont survécu!
Tous les samedis soirs, les jeunes ouvriers, les apprentis, accouraient au sortir de l'atelier et, en attendant l'ouverture des portes, ils faisaient la queue. Ils achetaient leur place à l'avance à un crieur qui était dehors...
- Qu'est-ce que tu veux toi?...
- une volaille! (une place de poulailler).
Et le marchand délivrait "une volaille".


En attendant l'ouverture aussi, la plupart de ces jeunes ouvriers cassaient la croûte. Ils achetaient à des camelots qui allaient et venaient devant les théâtres, et dont la plupart étaient juifs alsaciens, des petits pains fourrés et des fruits. 
Inutile de vous dire que tous ces petits camelots étaient traqués par les agents, qui ne leur laissaient pas une minute de répit. 


Et, en bons camarades, dès que l'un d'eux apercevait au loin le bicorne d'un policier (en ce temps-là, le képi n'existait pas), il s'empressait d'avertir les autres, dans son langage mi-hébraïque, mi-allemand:
- Kommen die flie! (Voilà les mouches!)
Les autres camelots, gavroches parisiens, avaient adopté la formule, pour se faire comprendre de leurs collègues alsaciens, mais ne sachant pas l'allemand, ils l'interprétèrent un peu de travers, en disant:
- V'là les flics!



" Et c'est ainsi que ce nom leur est resté, termine mon interlocuteur".

                                                                                                                           ALY.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 7 octobre 1906.

* Nota de Célestin Mira:

* Le boulevard du Temple était surnommé le "boulevard du crime" en raison des nombreux théâtres jouant des mélodrames relatifs à des faits divers, assassinats, meurtres et vols.


Le boulevard du crime (boulevard du Temple) peint par Adolphe, Théodore, Jules Martial Potémont, en 1862. On distingue, de gauche à droite, le Théâtre historique, le Cirque olympique, les Folies dramatique, la Gaîté, les Funambules, les Délassements comiques.


La carte ci-dessus, publiée par l'Association de la Régie Théâtrale (regietheatrale.com) montre les emplacements des principaux théâtres situés sur le boulevard Bonne-Nouvelle, le boulevard Saint-Martin et le boulevard du Temple, en 1836. (Plan de Jacoubet)

mercredi 25 septembre 2019

Les fiancés de la renaissance.

Les fiancés de la renaissance.

Ne point médire du mariage eût été cruel aux Italiens de la renaissance; ne se point marier leur eût paru intolérable. M. E. Rodocanachi dans le dernier numéro de la Revue des questions historiques, nous l'explique avec beaucoup de précision, de pittoresque et de charme. 
Il arrivait qu'avant le jour des épousailles les conjoints eussent négligé de se voir; mais il leur arrivait aussi de se fier aux bonnes recettes pour deviner un caractère: à Pernate, on pinçait la jeune fille; se fâchait-elle, c'était signe qu'elle aurait, dans l'avenir, l'humeur méchante; à Pérouse, on lui présentait une boulette, l'avalait-elle sans peine, c'était l'annonce d'un bonheur parfait.
Il y avait un langage muet à l'usage des candidats: à Valle di Adorno, laisser tomber son fuseau c'était dire au prétendant: "Je crois que vous me plairez"; lui offrir des noisettes, c'était lui dire: "Je vous trouve charmant". A Arp no, le ruban jaune, arboré par le jeune homme, laissait entendre à la jeune fille: "Vous n'êtes qu'une folle!" Le ruban bleu insinuait: "Je commence à vous aimer"; et, si ce bleu était turquoise, il criait: "Je vous adore!"
Les fiançailles était un lien fort dangereux à rompre: on risquait d'être taxé d'infamie, d'être banni, voire chassé à coups de bâton. Un serrement de main, un baiser devant témoins, le don de l'anneau symbolisaient l'engagement mutuel. Le mariage contracté un mercredi semblait néfaste. A Venise, on pensait que les époux du lundi devenaient fous, que ceux du mardi tombaient mal, que ceux du mercredi et du jeudi étaient menacés du mauvais sort, que ceux du vendredi étaient voués à une mort prochaine; le samedi était réservé aux veufs. si le dimanche n'avait pas été épargné, c'eût été la faillite du mariage. La cérémonie, dans les diverses provinces, pouvait avoir lieu la nuit, aux flambeaux ou à l'aube. Pas de voitures; tous allaient à cheval. Il arrivait que le cortège fût accueilli par des lazzis. On vit des fêtes nuptiales durer huit jours, d'autres trois mois. Les banquets étaient interminables; les viandes étaient dorées; on poussa le luxe jusqu'à remplir de vin les puits. Dans certains cantons, les conjoints étaient séparés les deux ou trois premiers jours. On s'avisa même de prolonger cette épreuve pendant trois semaines!

                                                                                                                                         G.D.F.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 7 octobre 1906.

Celles de qui on parle.

Suzanne Després.


C'est un joli nom que celui de Suzanne Després. Celle qui le porte a aussi son charme, qu'elle ne doit pas à une beauté angélique mais à une physionomie expressive, un regard pénétrant, une taille souple et bien prise.*



Contrairement à l'usage, Mme Suzanne Després a été comédienne avant d'apprendre à l'être. Elle a fait ses débuts au théâtre de l'Oeuvre*, dans le Chariot de Terre-cuite*. C'était en 1895: elle avait vingt ans. Puis elle entra au Conservatoire dans la classe d'un magistral artiste: Worms*. Elle y remporta le second prix de tragédie avec une scène de Phèdre et le premier prix de comédie, dans Angelo. Ces triomphes ne la rendirent pas infidèle à l'Oeuvre. Pourquoi Mme Suzanne Després, que nos grandes scènes se seraient assurément fait un plaisir de posséder, s'attachait-elle obstinément au théâtre de ses débuts? L'année même de sa sortie du Conservatoire (1897), elle épousait M. Lugné-Poë*, fondateur et directeur de l'Oeuvre. "A chacun selon ses œuvres" dit l'Ecriture. M. Lugné-Poë n'a pas à se plaindre de la répartition.
Pourtant, la lune de miel passée, Mme Suzanne Després comprit qu'elle devait à son art de se montrer dans un répertoire un peu moins restreint, que celui de ce théâtre composé surtout de pièces étrangères, et elle alla au Gymnase créer l'Aînée de Jules Lemaître.
De là elle passe au théâtre Antoine où elle paraît dans plusieurs pièces et notamment  dans Poil de carotte*. Le sentiment avec lequel elle joue la délicieuse comédie de Jules Renard ajoute beaucoup à sa réputation. Aussi Antoine, qui n'a pas celle d'être prodigue, se résout-il à lui donner la jolie somme de quinze mille francs, frais de voyage payés, pour la tournée de six semaines qu'il l'emmène faire en Amérique, en 1903. Entre temps, Mme Suzanne Després, qui prend souvent la clef des champs, s'en va jouer l'Assommoir* à la Porte-Saint-Martin, Manonne au Gymnase, plusieurs pièces chez son mari et même à la Comédie-Française, Phèdre et Petite amie. Mais elle n'eût pas de chance au premier Théâtre français.
Des gens qui avant de l'y voir s'indignaient qu'on ne l'y appelât pas, s'aperçurent que ce cadre solennel ne convenait qu'à demi au talent moderne et spontané de Mme Suzanne Després. "Il vous faut des emplois sans empois, lui dit-on. retournez donc chez Antoine." De leurs côtés, ses fervents admirateurs la portèrent aux nues et la presse fut fort occupée de sa personne. Elle ne tarda pas d'ailleurs à quitter la Comédie-Française.
Mme Suzanne Després aime les auteurs violents, les aventures et les couleurs crues. La salle à manger de son appartement est en murs rouges imitant la brique; un poêle en faïence couleur sang de bœuf, des vitraux à la sanguine, des meubles en pitchpin ciré, des poteries étrusques, complète le décor dans lequel elle dîne avec ses auteurs favoris: à droite, Sophocle et Eschyle, à gauche Shakespeare et Gabriel d'Annunzio, en face M. Lugné-Poë, qui, pour ne pas voir ces dangereux rivaux, baisse le nez dans son assiette.

                                                                                                                                   Jean-Louis.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 29 juillet 1906.

* Nota de Célestin Mira:

*Suzanne Després:


* Théâtre de l'Oeuvre:



* Le Chariot de terre cuite:

Le Chariot de Terre cuite
affiche de Toulouse-Lautrec.

* Worms:

Gustave, Hippolyte Worms.

* M. Lugné-Poë:

Aurélien, Marie Lugné, dit Lugné-Poe, ou Lugné-Poë, ou Lugné-Poé
Fondateur du théâtre de l'Oeuvre.
Photo: Atelier Nadar.

* Poil de carotte:

Suzanne Després dans Poil de carotte,
estampe de Müller.

* L'Assommoir:


mardi 24 septembre 2019

Une croisade contre le corset.

Une croisade contre le corset.


C'est en Bulgarie qu'elle a lieu. De nombreuses ligues, par la brochure et la conférence avaient mené une campagne énergique contre le corset. 


Voilà maintenant que le gouvernement leur donne raison, car le ministre de l'instruction publique de Bulgarie vient d'adresser aux directeurs et directrices de tous les lycées et écoles supérieures de jeunes filles une circulaire pour les inviter à interdire sévèrement le port du corset aux élèves de ces établissements.



Les contrevenantes recevront la première fois un avertissement, la seconde une admonestation, la troisième fois une réprimande. Puis elles pourront être exclues temporairement ou définitivement de toutes les écoles de la principauté.
On n'est point tendre pour les caprices de la mode en Bulgarie.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 26 août 1906.

* Nota de Célestin Mira: Les images ont été ajoutées au texte d'origine.

Les bandits des voies ferrées.

Les bandits des voies ferrées.


La très dramatique aventure dont on va lire le récit, advint aux Etats-Unis, il y a juste sept mois, jour pour jour. Elle provoquera peut-être l'incrédulité de quelques-uns, mais tous ceux de nos lecteurs qui ont voyagé en Amérique n'en seront pas étonnés.

Une noce en train express.

L'express du Great Pacific railways avait quitté Omaha au milieu des acclamations d'une foule en fête. Il emportait une noce: l'ingénieur Lionel Bradlaugh, jeune, aimable et déjà riche, ce qui ne gâtait rien, venait d'épouser la charmante miss Ida Melrose, fille d'un gros banquier, et l'emmenait à San Fransisco, où le couple allait habiter.
Le train emmenait aussi une compagnie d'artistes italiens qui, après avoir initié les habitants d'Omaha aux beautés de Verdi et de Leoncavallo, poursuivaient leur tournée dans l'ouest.
Un marchand de bestiaux, très ferré sur les questions d'élevage, un avocat retors sur la chicane comme une demi-douzaine de Normands, un ex-commandant de la milice du Nébraska, à l'air bon enfant, telles étaient avec les époux Bradlaugh et leurs amis les principales individualités qui composaient le convoi.


Dining-room et sleeping.

Le train dépassait Colombus lorsque les voyageurs se réunirent dans le dining-room où tout était installé, avec ce confortable des wagons-restaurants américains. Aussi la journée s'acheva-t-elle très agréablement. Après quoi, la plupart des voyageurs se séparèrent, l'ingénieur et sa jeune femme se retirant discrètement dans leur sleeping particulier, les autres allant dormir, digérer ou rêvasser de leur côté, tandis que le marchand de bestiaux et l'avocat, allumant chacun un cigare, entamaient une interminable discussion.


En traversant l'ancien pays des Peaux-Rouges.

Pendant ce temps, le train filait à toute vapeur à travers un paysage déjà empli d'ombre. Parallèlement à la voie ferrée se déroulait la rivière. Plate, bordée de longs arbres à l'aspect étrange et sinistre sous la clarté indécise d'un mince croissant de lune. De l'autre côté, c'était le vaste plateau du Nébraska central, s'étendant au sud de la Niobrara et dont les contours paraissaient abrupts dans la nuit.
- Nous ne sommes pas loin de Kearnay, dit le marchand de bestiaux entre deux bouffées.
- Un fichu pays autrefois, répond l'avocat en étouffant un bâillement. Les Sioux, les Pawnies et toute la vermine indienne s'y étaient réfugiés, attaquant les voyageurs isolés et même, à l'occasion, les trains.
- Heureusement qu'on les a refoulés et parqués dans les territoires du Nord. Le pays est débarrassé de ces bandits à cuir rouge.
- Il ne reste plus que les bandits à cuir blanc!
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Pendant que cette conversation se poursuivait, l'express présentait l'aspect d'une ville endormie.
Assis à sa locomotive, le conducteur veillait comme le pilote à l'avant d'un navire.


L'attaque du train.

Tout à coup un bruit sourd, suivi d'une violente secousse, réveilla les voyageurs, en même temps que des coups de feu éclataient faisant voler les vitres des wagons
Que s'était-il passé?
Des bandits, à cuir blanc, ceux qui remplaçaient les Pawnies et les Sioux, attaquaient le train.
Depuis six mois, la bande de Jack Tilpy, un ancien fermier de l'Indiana, battait la région. Vols de chevaux, attaques à main armée, cambriolages, il n'était guère de méfaits que Jack et ses hommes n'eussent commis.


Les voyageurs en détresse.

Immédiatement, le marchand de bestiaux et l'avocat qui s'étaient assoupis furent sur pied, le revolver à la main. Le premier se pencha à la portière de droite, le second à celle de gauche.
D'autres têtes de voyageurs apparaissaient aux portières malgré le sifflement des balles. Mais du wagon des Italiens s'échappaient des cris épouvantables de terreur.

La locomotive dynamitée.

La bande de brigands de Jack Tilpy, car c'était elle, avait fait jouer la dynamite. Des cartouches, amorcées au fulminate de mercure avaient été déposées contre les rails, tout près des traverses de bois et avec tant d'habileté qu'il avait été impossible au conducteur de les apercevoir. Le broiement de ces cartouches par les roues de la locomotive avait déterminé l'explosion.
Par miracle tous les wagons étaient intacts à l'exception du fourgon suivant immédiatement la locomotive, lequel avait été à demi démoli par la violence de la secousse et gisait sur la voie.
Les bandits, au nombre d'une vingtaine, rangés des deux côtés du train, tenaient en respect les voyageurs de leurs revolvers, les déchargeant sur ceux qui leur paraissaient remuer ou tenter de se défendre.
Pendant ce temps, un individu d'assez forte taille, la figure couverte d'un masque noir, coiffé d'un feutre mou, les vêtements quelque peu débraillés, s'avançait sur le marchepied et, s'arrêtant à chaque portière, dirigeait le canon de son revolver sur les voyageurs, sans épargner même les blessés.
- Jetez à terre votre porte-monnaie, vos bijoux! commandait-il péremptoirement d'un ton qui ne permettait pas de réplique.

Défense désespérée.

Et les voyageurs, stupéfaits par l'explosion et l'arrêt du train au milieu de la nuit, par les coups de feu tirés sur eux, épouvantés par les armes des autres bandits qui les couchaient en joue, s'exécutaient. Les Italiens, avec des malédictions et des jérémiades, jetaient sur la voie, les hommes leur portefeuille ou leur bourse, les femmes leurs bracelets et leurs bagues, tous leurs bijoux.
Un autre brigand, pareillement masqué, exécutait semblable opération aux portières de l'autre côté.
Et, durant un temps assez long, personne ne songea à se rebeller contre les exactions que les bandits, avec un sang-froid admirable, imposaient à la ville errante!
Tout le train était à la merci d'une poignée de voleurs audacieux.
Mais lorsqu'un des deux percepteurs à main armée fut arrivé à la portière du sleeping occupé par les jeunes époux, un bras, celui de l'ingénieur Bradlaugh sortit de la portière. La lame d'un bowie-knife brilla un instant et s'enfonça dans le ventre du bandit qui tomba en poussant un cri affreux, se tordit un instant et ne remua plus.
Immédiatement, une décharge de revolver éclata et les dérailleurs se lancèrent à l'assaut du train.
Deux coups de revolver tirés sur eux des deux portières du sleeping des époux Bradlaugh montrèrent que ceux-ci étaient également résolus à se défendre, et ne se laisseraient ni tuer, ni voler avec la placidité dont leurs compagnons d'infortune avaient fait preuve.
Toute cette scène n'avait duré que quelques minutes. Déjà la bataille était engagée. Le marchand de bestiaux et l'avocat, l'un et l'autre le revolver à la main, faisaient merveille. Parmi les Italiens, quelques-uns, décidés finalement à se défendre, avaient abandonné leur compartiment pour se mêler aux gens de la noce. Les époux Bradlaugh après avoir jeté à bas deux agresseurs venaient d'évacuer leur sleeping pour se joindre aux autres.
La figure noire de poudre, les cheveux collés par le sang, les mains brûlantes, le jeune ménage américain se défendait avec une énergie, un calme, une intrépidité qu'eussent enviés des soldats aguerris.
Ils n'échangeaient pas une parole, parfois seulement par un regard, par un bref serrement de main ils stimulaient réciproquement leur courage et se faisaient savoir qu'ils n'étaient pas encore gravement atteints.
Quand une balle les frôlait, il ne tournait pas la tête, la jeune femme, elle-même, ne poussait pas de ces petits cris effrayés par lesquels les Européennes nerveuses témoignent de leur émoi.
Du côté des voyageurs, il y avait déjà quatre ou cinq blessés.
L'ex-commandant de milice était invisible.

Encore la dynamite.

Deux explosions coupèrent les crépitements des revolvers et des rifles, car les dérailleurs étaient armés de fusils. Les bandits se glissant sous les wagons de queue et du centre, venaient d'y faire exploser de nouvelles cartouches. Et maintenant ces wagons ne formaient plus qu'un amas informe de débris de bois et de verre sous lequel gisaient des morts et geignaient des blessés.

Un secours inespéré.

Tout d'un coup, un galop furieux retentit; une fusillade éclata et derrière les agresseurs, perpendiculairement à la voie ferrée déboucha une troupe de cavaliers.
Surpris à leur tour, les bandits tentèrent de fuir. L'obscurité devait leur être propice. Mais à ce moment une double colonne de flamme s'éleva, perçant d'épais tourbillons de fumée et illumina comme en plein jour toute la campagne.
Les deux wagons dynamités prenaient feu!
Les voyageurs sortirent précipitamment de leurs wagons et se joignirent à leurs sauveurs.
Ceux-ci étaient des cow-boys du village de Rockson. Un fermier voyageant la veille au soir avait aperçu une bande d'hommes armés aux allures mystérieuses. Justement des bestiaux avaient disparu l'avant-veille dans le voisinage, enlevés très probablement. L'idée lui vint aussitôt que ce pourrait la même bande du fameux Jack Tilpy, méditant quelque mauvais coup. Il courut donner l'éveil à Rockson; immédiatement une quinzaine d'habitants, fermiers et cowboys sautèrent à cheval, le revolver au côté, la carabine en bandoulière et organisèrent une battue.

Un épisode comique.

Néanmoins, ils eussent pu passer à côté des bandits sans les rencontrer, mais le bruit de la fusillade les guida.
Presque tous les bandits furent pris et fusillés séance tenante. Jack Tilpy fut reconnu parmi les morts, une balle lui ayant troué le cœur. La nouvelle de sa fin causa une allégresse générale dans la contrée.
Mais l'épisode comique de cette tragédie fut que l'ex-commandant de milice, fut retrouvé sous une banquette où il s'était blotti dès les premiers coups de feu et qu'on eut toutes les peines du monde à l'en faire sortir.



On découvrit le malheureux fier-à-bras caché,
tremblant, sous la banquette. 

Quelques heures plus tard, un cavalier ayant couru bride abattue à la prochaine station télégraphique, un train de secours arriva de Kearney et emmena les voyageurs.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 26 août 1906.