La cruche brisée.
En flânant dans le "Livres d'heure à proverbes", datant de 1450 environ, on trouve cette gravure qui, après examen attentif, finit par intriguer.
Elle est sous-titrée: "Tant va le pot à l'iaue quil brise". La cruche est cassée, certes, mais la jeune femme semble rejeter la responsabilité sur elle, elle l'a montre du doigt, comme si, elle n'était pour rien dans cet accident, comme si la cruche avait tout fait pour finir brisée.
Ce pourrait-il que ce brave M. de La Fontaine, le célèbre fabuliste, nous en apprenne un peu plus. Nous voyons, la jeune et svelte Jeanne, que Dame Germaine avait envoyé quérir de l'eau, chue à terre avec sa cruche cassée, les jupons en bataille. Et Jean qui l'assiste, qui range ou sort, un couteau de son pantalon. Etrange scène mais nous commençons à y voir plus clair.
Mais glissons d'abord dans une chambre en cette fin du XVIIIe siècle.
Nous sommes en 1791 et Philibert-Louis Debucourt crée cette gravure; "La Rose mal défendue". Une femme est en prise avec un homme qui veut s'emparer de sa rose qu'elle écarte de lui, tout en restant assise près de lui, ce qui révèle des failles dans la défense. Le désordre est total dans la pièce, le chapeau jeté au sol, une chaise renversée, divers objets les accompagnent, aucun doute que si la rose avait été dans un vase, celui-ci aurait été brisé.
D'ailleurs, deux ans plus tôt, en 1789, Michel Garnier ne s'y était pas trompé. L'homme s'est emparé de la rose et le vase est brisé!
En 1785, Jean-Frédéric Schall a peint "La Feinte Résistance", et là aussi un vase est cassé.
Pourtant, en 1771, Jean-Baptiste Greuze nous avait tout dit.
La jeune fille porte une cruche cassée à son bras. C'est le symbole de l'innocence envolée, de la virginité perdue. Son regard semble être figé par la stupeur. Sa robe est chiffonnée, de travers, laissant apparaître un sein et elle tente de retenir des roses coupées dans son tablier. Derrière elle, sur la fontaine, figure un lion, symbole de la force du mâle ainsi que du désir auquel elle n'a pas pu résister.
L'époque était dominé par les "philosophes des lumières", Jean-Jacques Rousseau, partisan du retour à la nature et des vertus familiales et Diderot, le moralisateur, qui militait pour un retour de la morale en peinture adoraient Greuze. Mais, certains esprits affutés ont commencé à comprendre le coup de la cruche brisée. Sous couvert de donner une leçon de moralité, Greuze flattait les instincts voyeurs des libertins de l'époque, et si le public était sensible à la tristesse de la jeune fille, il se délectait de la sensualité du sein découvert.
L'idée fut exploitée. En 1773, le graveur Jean Massard s'inspira du tableau de Greuze pour réaliser cette gravure.
La dédicace précise: "Dédiée à Mademoiselle Sophie Arnould, Pensionnaire du Roi et Première Actrice de l'Académie Royale de Musique".
Sophie Arnould était une des cantatrices et actrices les plus célèbres du XVIIIe siècle en France. Elle était aussi réputée pour sa vie sentimentale tumultueuse et publique. Elle menait une vie de libertine assumée. Dédier l'image d'une jeune fille qui vient de perdre sa virginité a une femme aussi libre était typique de l'ironie du XVIIIe siècle.
Pour terminer cette enquête palpitante, citons un conte poétique de Jean-Pierre Claris de Florian écrit en 1778 et publié dans l'Almanach des muses.
« ….Advint pourtant qu’à la fontaine
prochaine,
madame Alix l’envoye un beau matin
remplir sa cruche ; elle y court : mais advint
que par hasard se trouva là Colin ;
il a seize ans, il est beau, mais malin ;
il prend, avec douceur, la cruche à Colinette,
puise de l’eau, la rend à la fillette ;
pour son salaire, il a pris un baiser ;
le premier pris défend de refuser
celui qui fait que bientôt on trébuche ;
de baisers en baisers, Colin cassa la cruche.
Madame Alix, écoutez mes leçons :
il faut fuir, mais il faut connoître les garçons ;
si trop de liberté perdit sa soeur Colette,
trop d’ignorance a perdu Colinette. »
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