Translate

samedi 31 décembre 2016

La Compagnie coloniale.

La Compagnie coloniale.


La fabrique de la Compagnie coloniale, située sur les hauteurs de Passy, entre les Champs-Elysées et le bois de Boulogne, répond, par sa position et ses constructions spéciales, à toutes les conditions d'hygiène et de salubrité indispensables à un établissement de cette nature.
En visitant cette importante usine, dont la production s'élève chaque jour à 4.000 kilogrammes de chocolats (48.000 déjeuners), on est tout d'abord frappé par l'extrême propreté qui règne dans toutes ses parties et par les heureuses dispositions prises pour que les ateliers et les laboratoires soient largement aérés.




La Compagnie coloniale, mettant à profit les conseils de la science et les progrès de la mécanique industrielle, a adopté les procédés de fabrication les plus rationnels et les plus perfectionnés; elle s'est attachée, en outre, et c'était là le point essentiel pour la supériorité de ses produits, à n'employer que des matières premières dont la qualité fût irréprochable.
Par ses relations spéciales, la Compagnie se trouve en effet en position de ne jamais se servir que de cacaos qu'elle reçoit dans un parfait état de conservation, et qui, récoltés dans les meilleurs conditions par des colons établis sous les latitudes les plus renommées pour la culture du cacaotier, emmagasinés avec toutes les précautions désirables à bord des navires, lui parviennent sans subir les avaries causées soit par des mauvais emménagements, soit par des séjours prolongés dans des entrepôts.
Après le cacao, l'attention et les soins de la Compagnie coloniale se porte tout particulièrement sur le choix des sucres; elle rejette de sa fabrication les sucres bruts ou cassonades et les sucres tachés, qui doivent toujours leur coloration à la présence de matières impures, pour les remplacer par les sucres purifiés et le sucre candi. 
Mais, si l'emploi de matières premières a été considéré par la Compagnie coloniale comme la clef de voûte de sa production, il devenait indispensable qu'elle s'appliquât encore à traiter ces matières de telle sorte que les principes nutritifs du cacao ne subissent aucune altération.
C'est sous ce rapport que les fondateurs de la Compagnie coloniale se sont écartés, pour entrer dans les voies nouvelles, des sentiers trop longtemps battus; aussi, les procédés qu'ils mettent en oeuvre pour la torréfaction des cacaos et le broyage de la pâte des chocolats méritent surtout une attention particulière.
Si l'on veut bien ne pas perdre de vue que les substances végétales oléagineuses s'altèrent rapidement sous l'action prolongée d'une forte chaleur, et que l'amande de cacao, en raison de la matière grasse (le beurre de cacao) qu'elle contient en abondance, est au plus haut degré susceptible de subir cette altération, on comprendra que la torréfaction des cacaos est une opération très-délicate, qui doit se tenir en effet dans un juste équilibre, puisque les propriétés du chocolat ne seront parfaites que si le cacao est assez torréfié pour que son arôme se développe sans qu'une trop grande torréfaction détruise ses principes nutritifs.
Cette opération importante s'est longtemps faite à vue d’œil; c'est dire assez qu'elle ne présentait souvent que des résultats imparfaits; les appareils de la Compagnie lui permettent de régler la torréfaction des cacaos avec une précision presque mathématique.
La préférence à donner à certains procédés de broyage et de pulvérisation devait être aussi soigneusement étudiée, puisqu'il s'agissait, par l'extrême division des éléments constitutifs du chocolat, de livrer à l'estomac un aliment d'autant plus facile à digérer qu'il aurait été soumis à un broyage plus parfait. les indications des médecins chargés de suivre eux-mêmes la fabrication dans tous ses détails, ont déterminé le mode de broyage mis en pratique par la Compagnie.
L'expérience avait également démontré que lorsque le chocolat se trouvait en contact avec des instruments en fer, mortiers, cylindres, mélangeurs, rouleaux, etc..., il contractait une saveur métallique qui, tout en offensant le goût n'était pas toujours supporté sans fatigue par l'estomac; le marbre, le granit, la porcelaine ont remplacé partout, dans cette usine modèle, l'emploi du cuivre et du fer.
C'est donc avec raison qu'une commission médicale de la Faculté de Paris, chargée d'apprécier, au point de vue hygiénique, l'ensemble des dispositions prises par la Compagnie coloniale pour sa fabrication, termine ainsi son rapport:
"Il nous a été facile de constater que les méthodes défectueuses, trop souvent employées dans cette industrie, ont été remplacées par un ensemble de procédés nouveaux, sanctionnés par les progrès de la science; que les soins les plus éclairés sont apportés dans les opérations délicates de cette fabrication; que tout concourt enfin à la supériorité des produits que cet établissement offre aux consommateurs, soit au point de vue de leur goût à satisfaire, soit au point de vue plus sérieux de leur santé."
Ce qui contribue surtout à rendre parfaits les chocolats de la Compagnie coloniale, c'est qu'elle ne livre à la consommation que des produits exempts de toute matière étrangère, et présentant ainsi une nourriture aussi agréable que salutaire. Or les ouvrages de MM. Payen et Chevalier nous révèlent, dans la fabrication dont cette substance est l'objet, des falsifications si nombreuses qu'elles sembleraient défier l'imagination si elles n'étaient pas attestées par ces honorables chimistes, juges si compétents en semblables questions.
L'inspecteur des fabriques du département de la Seine, qui connait par expérience les plaintes qui s'élèvent justement, au nom de la morale blessée et de la santé publique souvent compromise, contre un grand nombre de fabricants dont l'industrie s'applique à des substances alimentaires, résume en ces termes son opinion sur les travaux de la Compagnie coloniale:
"Je n'ai que trop souvent l'occasion de constater, dans mes inspections, jusqu'à quel point sont fondées les plaintes et les accusations qui s'élèvent contre les falsifications que subissent certaines denrées, au détriment de la bonne foi sur laquelle le commerce doit reposer, et au détriment non moins grave de la santé publique; on comprendra dès lors que je suis heureux de signaler les établissements qui, comme la Compagnie coloniale, se placent, par tous les soins constamment apportés à une fabrication loyale, à l'abri de semblables accusations."
La fabrique de la Compagnie coloniale est ainsi, sous tous les rapports, un établissement qui honore l'industrie et qui doit parvenir au but que sa fondation s'est proposé d'atteindre, celui de restituer au chocolat la place importante que ses vertus toutes spéciales lui assignent dans l'alimentation.

L'Illustration, journal universel, 13 janvier 1855.

vendredi 30 décembre 2016

La maison de Christophe Colomb à Calvi.

La maison de Christophe Colomb à Calvi.


Colomb est né à Calvi, en Corse; cela n'est pas douteux et le fait a été démontré depuis 1880 par M. l'abbé Martin Casanova dans le livre qu'il a consacré au grand navigateur. On peut donc être surpris de voir ces jours-ci quelques Français retardataires s'émerveiller, comme d'une nouveauté, d'entendre parler d'une chose connue de tous. 



Si le document décisif, si l'acte de baptême de Christophe Colomb manque aux archives de Calvi, cela ne signifie pas qu'il ne s'y soit pas trouvé à une époque ancienne. Mais les Génois si longtemps dominateurs de l'île, n'avaient-ils pas intérêt à brûler ou même simplement à enlever cette pièce, eux qui faisaient de l'amiral des mers leur concitoyen? En outre, pendant l'occupation de la Corse par les Anglais, ceux-ci n'ont-ils pas également détruit ce qui restait de ces malheureux registres?
L'objection tirée de la non-existence actuelle de cette pièce n'a donc pas grande signification par elle-même. Elle a encore moins d'importance, si l'on tient compte des déclarations sous serment, faites par plusieurs habitants de Calvi; il en résulte que des papiers, attestant la naissance de Christophe Colomb dans cette ville, se trouvaient encore en 1841 entre les mains d'un Calvais, M. Giubega. Qu'en a-t-il fait? Les a-t-il perdus? C'est probable, car il ne les a pas publiés, comme il en avait le projet. Il en résulte de même que ces papiers ou d'autres, analogues,  ont été vus et lus par plusieurs personnes dans la première moitié du XIXe siècle, notamment MM. Flach, Octave Colonna Ceccaldi, Rocca Castellani, Pierre Capifali, Jean Sanguinetti, descendants de vieilles familles calvaises et dépositaires fidèles des traditions locales.




Parmi ces déclarations, deux, que l'on retrouvera plus loin, sont curieuses aussi à un point de vue un peu différent, c'est à dire en ce qui concerne la maison natale de l'illustre marin. Cette maison subsiste, ou du moins ses ruines, dans la rue Colombo, autrefois le caruggio del Filo, ou rue des Tisserands. On sait que le père de Christophe Colomb était tisserand. L'abbé Martin Casanova donne, au sujet de cet édifice, des renseignements très complets... 
"Sur le haut de la citadelle de Calvi, dans la rue Colombo, maintenant occupée par le génie militaire, il y a plusieurs maisons qui ne sont plus qu'un monceau de ruines. Vers le milieu de cette rue, au-dessus de la maison du génie militaire, on voit le premier étage d'une belle maison qui devait en avoir eu quatre comme les autres qui la serraient du nord au sud et qui sont encore debout. Elle avait deux entrées. La première, élégante et large, s'ouvre sur un escalier travaillé avec soin; mais la pierre qui la surmontait n'y est plus; nous la trouvons sur une autre porte, qui est à l'autre extrémité de la maison. On constate qu'elle n'est pas à sa place, car cette porte n'a qu'une largeur d'un mètre tandis que le linteau en question, a une longueur de près de deux mètres et une hauteur de près de trente centimètres... Cette pierre était recouverte de chaux et la porte murée.




C'est au mois d'octobre 1882, grâce à l'initiative de MM. le docteur Bartoli, Gaëtan Flach, Octave Franceschini et l'abbé Peretti, curé de Sainte-Marie de Calvi, que l'on a eu l'heureuse inspiration de polir le linteau et que l'on y a trouvé les sculptures suivantes. Au milieu, il y a un beau cadre dans lequel est sculptée la boussole de Flavio Gioia... A droite, une tour, une sphère et l'étoile polaire; à gauche, une autre tour, surmontée d'une colombe, une croix ornementée et une seconde sphère..."
Cette décoration, insolite en cet endroit, si elle ne se rapporte pas à Christophe Colomb, était une preuve de plus. Aussi qu'arriva-t-il? Ecoutez bien.
"Dès que l'on eut appris que la pierre avait parlé et que son témoignage était irrécusable, les ennemis de nos gloires nationales voulurent détruire ce grand témoin. Dans la nuit du 13 au 14 juillet 1884, des mains criminelles ont brisé avec le marteau, les reliefs des armoiries de Christophe Colomb."
Quels furent les auteurs de cet attentat? Vers le 12 juillet, on avait vu arriver trois Italiens dont les allures intriguèrent beaucoup les Calvais. Mais les honnêtes insulaires ne pouvant soupçonner le forfait qui se préparait, négligèrent de surveiller ces individus qui, profitant de cet oubli et de l'obscurité, essayèrent de supprimer un document gênant. dérangés au milieu de leur scélérate entreprise, ils durent s'enfuir et s'embarquèrent, en un point désert de la côte, sur un petit bateau que l'on avait remarqué louvoyant depuis trois ou quatre jours à quelque distance de Calvi.
Les restes de ces armoiries ont été déposés dans une des salles de la mairie.
En 1746, cette maison était encore habitée par la famille Colomb. Sa ruine doit dater du siège de Calvi par les Anglais, époque à laquelle l'explosion d'un magasin de poudre situé à côté la jeta par terre. Deux Calvais, MM. Jean Sanguinetti, mort à 96 ans, et Joseph Mastagli, mort plus qu'octogénaire, qui avaient assisté au siège, se rappelaient fort bien cet accident. Ils ajoutaient ce détail d'une très grande valeur.
Les Corses d'autrefois, qui savaient d'un manière indiscutable l'origine exacte de l'amiral, avaient élevé à sa mémoire, en face de sa maison natale, un monument significatif. Il se composait d'une architrave soutenue par deux piliers, et portant, en son milieu, une ancre sculptée. A droite, sur un pilier, un animal exotique; à gauche, sur l'autre, un cocotier. ce monument tomba en même temps que la maison, mais heureusement, son souvenir n'a pas été perdu, et il aide à relier à travers les siècles, les phases d'une merveilleuse épopée.
Au mois de juin 1886, c'est-à-dire stimulés par la publication de M. l'abbé Martin Casanova, les concitoyens de Christophe Colomb, organisèrent de très belles fêtes en son honneur. En particulier, une cérémonie touchante fut celle de l'apposition, sur la maison natale, d'une plaque commémorative, avec cette inscription:

ICI EST NE EN 1441

CHRISTOPHE COLOMB

IMMORTALISE PAR LA DÉCOUVERTE DU NOUVEAU MONDE
ALORS QUE CALVI
ÉTAIT SOUS LA DOMINATION GÉNOISE
MORT A VALLADOLID, LE 20 MAI 1506.

Inclinons nos fronts devant ces vestiges augustes et répétons en les contemplant, ce que disait M. Casanova:"C'est donc dans cette maison ruinée, ouverte au soleil et à la brise des golfes, qu'a vu le jour le Héros des mers; c'est de là que son regard planait sur les flots et qu'il demandait, encore enfant, aux ondes et aux vents impétueux de l'emporter vers ces plages éloignées d'où ils venaient jusqu'à lui (1)...

                                                                                                   Maurice Letellier.

(1) Il est assez surprenant de constater, sur deux rivages, éloignés l'un de l'autre, celui de la Corse et celui de la Charente-Inférieure, une certaine ressemblance entre les maisons natales de Christophe Colomb et de Samuel de Champlain. Toutes deux sont d'ailleurs, réduites au premier étage et ruinées. Malheur ici, incurie là, ont produit les mêmes effets.

Le Magasin pittoresque, 15 juillet 1913.


La plus grande gare du monde.

La plus grande gare du monde.


On vient de terminer, à New-York, la Nouvelle Gare Centrale, la plus vaste du monde entier.
Pendant dix ans, toute une armée d'ouvriers a travaillé sans relâche à l'édification de ce monument colossal et grandiose occupant une superficie de trente et un hectares et ayant coûté la somme fabuleuse de 900 millions.
Toutefois, le "Grand Central Terminal" ne s'élève pas en hauteur comme ces "sky-scrapers" (gratte-ciel) au nombre exorbitant d'étages qui, comme le dernier en date le "Woolworth-Building" avec 55 étages, peuvent donner asile à la population de toute une cité. D'ailleurs, on ne voit pas bien comment les trains auraient pu partir, par exemple, du quarantième au-dessus de l'entresol.
Le nouveau terminus n'a donc que deux étages. L'un de ces étages se trouve au niveau de la chaussée: c'est le second. L'autre est résolument souterrain.
Les deux étages sont sillonnés de soixante-huit voies, rigoureusement parallèles, comprenant cinquante-trois kilomètres de rails et desservant la circulation de plus de mille trains par jour. Ces voies sont réparties de la façon suivante: 42 au second étage réservé aux trains des grandes lignes, 26 au premier, réservées aux lignes de banlieue.
Cet immense entrelacs de voies, pour la création duquel il a fallu enlever 3.000.000 de mètres cubes de terre et 2.000.000 de mètres cubes de rochers, est sous la sauvegarde d'une cabine centrale de signaux et aiguilles à laquelle incombe la lourde responsabilité de diriger les mouvements affolants des convois qui, se succédant sans cesse, déversent sur les différents quais, plus de 100.000 voyageurs par jour.
Haute de quatre étages, cette cabine, véritable merveille d'ingéniosité mécanique, contient deux postes comprenant respectivement 420 et 362 leviers. Tous ces leviers sont actionnés électriquement et leur maniement est si aisé qu'un même aiguilleur peut facilement et sans peine en commander une quarantaine.
Malgré ses impressionnantes dimensions, le "Grand Central Terminal" ne manque pas d'un certain cachet de beauté, surtout dans sa façade principale dominant les imposantes constructions dont il est composé. La partie centrale de cette façade, affectant un arc de triomphe aux proportions monumentales, est d'un style mi-dorique, mi-Renaissance, dont la sévérité est adoucie par une ornementation à la fois sobre et élégante.




Si nous passons à l'intérieur, nous constatons que le génie pratique des Américains a su réunir dans la nouvelle station toutes les ressources du confort moderne. Ce prodigieux édifice participe du musée, du théâtre, du music-hall, de la banque, de l'hôpital et du magasin.
On y trouve des lavatories, des salons de conversation, des salles de bain, de douches, de repas, de lecture, de correspondance. Et lorsque le "Biltmore Hôtel", futur gratte-ciel de vingt-deux étages, actuellement en construction, sera achevé, le voyageur pourra, sans sortir de la gare se trouver, en quelques instants, dans sa chambre pour se mettre à l'aise et se reposer.
Mais le "clou" de la station, c'est le hall central, long de 90 mètres sur 36 de large et 36 de haut, au parquet et aux murs du plus beau marbre blanc. Grâce à son plafond, ce hall est devenu une des attractions de la ville de New-York, et il le mérite, certes.
En effet, sur un champ bleu turquoise, ce plafond, représente une zone de la sphère céleste, telle qu'on la voit d'Octobre à Mars. Il est traversé, de l'est à l'ouest, par deux larges bandes d'or figurant l'écliptique et l'équateur. Toutes les figures et signes s'étendent sur un segment de cercle allant d'un bout à l'autre du plafond. Ils occupent sur ce segment, les uns par rapport aux autres et par rapport à l'écliptique et à l'équateur, exactement les mêmes places que dans le ciel.
Les contours des constellations et des signes sont marqués en or et les 2.500 étoiles qui les composent sont éclairés, la nuit, par l'électricité, produisant ainsi un effet vraiment féerique.
Inutile de dire que les architectes ont pris toutes les dispositions possibles pour ménager le temps du public.
Dans cet ordre d'idées, nous devons signaler, principalement, une innovation des plus heureuses: la suppression des escaliers. Ils sont remplacés par des rampes tellement douces que l'on arrive au second étage, pour ainsi dire, sans s'en apercevoir.
Le départ et l'arrivée des trains sont annoncés par des signaux électriques lumineux placés dans les diverses salles d'attente.
Tous les trains "bouclent" la gare, ce qui facilite singulièrement le débarquement et l'embarquement des voyageurs et permet d'éviter les encombrements sur les quais.
Les bagages disparaissent comme par enchantement. On a construit, sous le réseau de la banlieue, un chemin de fer tubulaire circulaire, auprès duquel des ascenseurs amènent tous les colis. Là, ces derniers sont poussés sur de petites voies électriques, à travers le tube circulaire, jusqu'au quai voulu, où d'autres ascenseurs les transportent au train des grandes lignes dans lequel le voyageur désire s'embarquer.
Enfin, dernier détail. Le "Central Terminal" jouit d'une situation unique.
Il est en communication directe avec le moyen de transport le plus important de New-York, le Métropolitain qui traverse la ville d'un bout à l'autre, en se prolongeant sous le East River jusqu'à Brooklyn. Un million de personnes passent journellement sur cette immense artère souterraine dont tous les trains s'arrêtent dans la Gare Centrale. Et nous ne parlons pas des nombreux chemins de fer aériens qui, rayonnant dans toutes les directions, y passent tous sans exceptions.
Nous ne vous étonnerons pas en vous disant que les Yankees sont particulièrement fiers de leur "Central Terminal" et ils ont entièrement raison de l'être, car ils ont su créer, en l'élevant, la vraie gare modèle, le chef-d'oeuvre du genre.

                                                                                                                               L. Kuentz.

Le Magasin pittoresque, 15 juillet 1913.

Les faussaires du mariage.

Les faussaires du mariage.


Il ne s'agit pas ici des faux-monnayeurs ou des fabricants de papiers timbrés, mais des femmes intrigantes et avisées qui se créent des avantages factices dans l'intention de se faire épouser.
En 1770, ces femmes étaient devenues si nombreuses en Angleterre que les maris désolés d'être ainsi dupés essayèrent de faire voter la loi suivante:
"Toute femme, quel que soit son âge, son rang ou sa profession, qui parviendra à séduire un des sujets de Sa Majesté grâce: au fard de son visage, à ses fausses dents, sa perruque, ses épaules ou sa gorge artificielle, ses hanches, bras et mollets rembourrés, enfin toute rondeur fabriquée, ladite femme sera considérée comme faussaire, émetteuse de faux poids et pièces falsifiées."
Le texte de la loi ajoute que le mariage ainsi contracté ne peut demeurer valide qu'en cas où la femme, dépouillée de ses postiches et réduite à l'état de nature, agréerait encore à son mari.
La loi fut votée par le parlement anglais, mais elle ne fut jamais appliquée.
Il est donc probable que ces "faussaires" d'un nouveau genre continuent leurs intrigues en Angleterre et dans tous les pays.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 24 mai 1908.

jeudi 29 décembre 2016

L'abbaye de Solesmes.

L'abbaye de Solesmes.


L'abbaye de Solesmes est située sur la rive gauche de la Sarthe, à l'est de la petite ville de Sablé, dont le pont est de marbre noir. Sa dédicace remonte à l'année 1010; mais c'est seulement à la fin du quinzième siècle, sous l'abbé Philippe Moreau de Saint-Hilaire, que commença la série des sculptures qui ont valu à cet édifice une certaine célébrité.




Parmi ces sculptures, les plus belles appartiennent au seizième siècle. A quels artistes doit-on les attribuer? On ne saurait faire à cette question une réponse satisfaisante. Ménage a accrédité l'opinion que Germain aurait été l'auteur d'une partie de ces œuvres; mais cette supposition paraît reposer uniquement sur la circonstance que Germain Pilon est né au village de Loué, peu éloigné de Solesmes. Non-seulement on ignore les noms des sculpteurs, mais on ne s'accorde point même sur leur école et sur leur nationalité. Quelques personnes croient reconnaître dans les sculptures de Solesmes le style des artistes allemands qui ont décoré de chefs-d'oeuvre les églises du Rhin. D'autres prétendent que les véritables auteurs sont des artistes italiens. Cette dernière opinion s'appuie sur une anecdote ancienne, que nous trouvons rapportée en ces termes dans une notice intéressante sur Solesmes (1) :
" Un soir, vers l'an 1550, l'abbé Jean Bougler, déjà avancé en âge, vit arrivé au prieuré trois étrangers qui demandait un asile pour quelques jours. Tous trois, sculpteurs et nés en Italie, erraient par la France, ayant été contraints de fuir leur patrie à l'occasion d'un meurtre dont ils étaient réputés coupables. Dans leurs courses, ils avaient entendu parler des sculptures qu'avaient fait exécuter les prieurs Cheminard et Moreau de Saint-Hilaire, pour représenter la sépulture du Christ. Ils s'empressèrent donc, dès qu'ils furent entrés dans le monastère, de voir un monument dont ils avaient tant entendu parler. La vue de ces sculptures les étonna; ils demeurèrent ravis d'admiration devant la statue de sainte Marie-Madeleine, assise dans un si profond recueillement au pied du tombeau du Christ. Il ne fut pas difficile au prieur de s'apercevoir que les trois hommes qu'il avait reçus dans sa maison étaient trois artistes; et, après s'être entretenu quelque temps avec eux, l'idée lui vint tout à coup d'utiliser leur présence, en leur donnant à exécuter, en l'honneur de la Vierge, un monument qui surpassât en magnificence celui que son prédécesseur avait élevé à la gloire du Christ. Les trois étrangers acceptèrent la proposition, et s'engagèrent à suivre les plans que le prieur leur donnerait. Le prieur fit faire aussi par ces artistes les stalles du chœur et différents groupes. Les traditions disent encore que chacun des trois artistes travaillait à la même statue dont le sujet était assigné par Jean Bougler. Tous trois s'efforçaient de rendre la pensée du prieur, et lorsque chacun d'eux avait achevé son travail, la meilleure statue était acceptée et l'on brisait les deux autres. Ainsi, lorsqu'en 1722, les Bénédictins de Solesmes rétablirent leur monastère, on trouva, dit-on, dans les fouilles que nécessita cette opération, une quantité considérable de fragments de ces statues brisées par ordre de Jean  Bougler."
La matière des sculptures de Solesmes est une pierre de Touraine, parfaitement blanche, très-tendre, d'un grain extrêmement fin, et susceptible d'un très beau poli.
L'église de l'abbaye de Solesmes n'est plus aujourd'hui qu'une grande chapelle; dans l'origine, c'était une basilique à trois nefs. les sept voûtes qui composent l'église actuelle furent construites aux quinzième et seizième siècles. On admire leur élégance, la pureté de leurs nervures, la légèreté avec laquelle elles sont établies et dressées comme des tentes. On remarque dans les murs de la nef une saillie provenant de la présence de la grosse tour carrée qui faisait partie de l'ancien édifice. Cette tour a environ 39 mètres d'élévation; sa partie inférieure est romane; la ceinture d'ogives en pierre de taille placée au-dessus des ouvertures supérieures remonte au seizième siècle. L'espèce de dôme couronné d'une lanterne à jour qui termine l'édifice fut construit en 1731, vers l'époque où l'on réédifia les bâtiments actuels du monastère.
Les sculptures, qui sont ce que l'église a de plus précieux, ornent deux chapelles.
Dans la chapelle de droite est le saint sépulcre. Huit personnes assistent à l'ensevelissement du Sauveur, Joseph d'Arimathie, décoré d'un ordre de chevalerie, est le portrait d'un ancien seigneur de Sablé. La figure de la Madeleine est très-remarquable; "elle vit, elle respire doucement; son silence est en même temps de la tristesse et de la prière."
Au-dessus du groupe sont quatre petits anges; l'un d'eux tient le voile de la Véronique; un autre porte la bourse de Judas. Le cintre extérieur du tombeau, le double arceau qui s'élève au-dessus, le pendentif, le portail gothique de la chapelle, sont décorés et travaillés avec une grande variété de détails et une rare délicatesse. Deux soldats mutilés gardent l'entrée de la grotte. Un calvaire avec tous ses accessoires occupe la partie supérieure du portail. Le Sauveur est détaché de la croix; mais les deux voleurs sont encore attachés sur l'instrument de leur supplice. Le sculpteur a affublé le mauvais larron d'une large perruque doublée; on soupçonne que ce pourrait être le portrait de quelque personnage ennemi de l'artiste.
La chapelle de gauche renferme cinq grandes scènes de la vie de la Vierge; sa Pamoison, sa Mort, sa Sépulture, son Assomption, sa Glorification. Les scènes de la Pamoison et de la Sépulture sont surtout admirées. Au-dessus de l'autel de la Pamoison se déroulent les scènes de l'Apocalypse. De toutes parts l'attention est attirée et captivée par des scènes, des groupes, des détails, des arabesques d'un goût exquis. Cet ensemble d’œuvres compose, pour ainsi dire un poème que l'on ne peut lire et comprendre qu'avec la solitude et la méditation.
Il est à regretter que les habitants de l'abbaye n'aient pas encore permis à la gravure de reproduire tous ces restes précieux d'un art qui n'est l'imitation d'aucun autre, et qui paraît avoir puisé toutes ses inspirations dans la piété sincère et forte du monastère.

(1) Essai historique sur l'abbaye de Solemes. Le Mans. 1846.

Le Magasin pittoresque, décembre 1849.

Du "Salut" chez différents peuples sauvages.

Du "Salut" chez différents peuples sauvages.


Nous voudrions récréer le lecteur, l'amuser même... en lui parlant anthropologie.
Cela pourra sembler une tentative bien audacieuse.
L'anthropologie, cette étude de l'homme de toutes races, couleurs ou nationalités, au point vue physique et du costume comme au point de vue moral et coutumier, est contrainte à une progression constante d'idées, de développements et d'aperçus généraux qui la font monotone. Elle oblige à donner de fastidieux détails qui rendent indigeste toute étude trop complète d'une race, d'une nation, d'une peuplade ou d'une tribu.
En un mot, s'il faut de l'anthropologie, pas trop n'en faut, et convient-il de l'injecter à petites doses... comme la morphine.
C'est dans cet ordre d'idées qu'il nous a paru à la fois intéressant et amusant de parcourir, à pas de géant, notre ronde planète et de cueillir dans chaque peuple les singularités d'une coutume, universelle dans son principe, mais particulière dans la façon dont chaque groupe humain exprime ce principe.
La politesse étant une des primordiales conditions de la vie sociale, même et surtout, peut-être, chez les races à civilisation retardataire, nous lui faisons les honneurs de cette première série de croquis anthropologiques
Nous parlerons donc, aujourd'hui, de la forme du salut chez les différents peuples sauvages, et nous commencerons par l'Afrique, le vaste continent noir vers lequel, en cette fin de siècle, se tourne l'attention plus ou moins désintéressée de la vieille Europe.
Le lecteur verra que cette causerie n'a rien de pédant ni de grave, et que, puisque la moitié du genre humain, dit-on, se moque de l'autre, il lui est permis de rire un peu aux dépens de ses frères à peau d'ébène.

Les Batongas.

Transportons-nous d'abord chez les Batongas, une tribu fort dévêtue qui foule de ses vastes pieds les rivages du moyen Zambèze.
Les Batongas, que l'on nomme aussi Batokas, constitue un peuple très poli; seulement, il faut avouer qu'ils ont des façons particulièrement bizarres d'exprimer leurs sentiments de congratulations ou de bienvenue.
Chez eux, le salut revêt deux formes, selon qu'il est ordinaire ou grandissime.
Le salut ordinaire consiste:
Pour les femmes, à applaudir en frappant rapidement les mains l'une contre l'autre. Mais suivant que nous somme nés sous des cieux latins ou anglo-saxons, nous accompagnons nos applaudissements de bien sentis:
"Bravo! bravo!"
Ou bien
"Hip! hip! hurrah!"
Les femmes batongas accompagnent les leurs de cris prolongés imparfaitement rendus par l'onomatopée suivante:
"Hulu!... huhulu! hulululu-u-u-u!"
Les hommes, plus silencieux, j'allais dire: comme toujours, mais je ne veux pas vexer le beau sexe, se contentent de se baisser et de frapper leurs mains, non pas l'une contre l'autre comme leurs noires moitiés, mais sur leur... mettons: leurs hanches.
Or, ce n'est là que la menue monnaie de leur civilité. Qu'un chef, ébène ou ivoire, se présente à la barrière de leur kraal, ils déploient aussitôt le grand jeu de la politesse, exécuté par la seule partie mâle de la population.
Voici en quoi il consiste:
Les Batongas s'élancent au devant de l'illustre personnage; arrivés à une vingtaine de pas de leur visiteur, ils se laissent tomber sur le dos, et, les jambes en l'air, se mettent à rouler de droite à gauche, et vice versa, absolument comme nos ânes lorsqu'on veut les décharger de leur bât. Ce mouvement de va-et-vient est accompagné de claques magistrales qu'à tour de bras ils s'administrent, selon la pudique expression d'un voyageur anglais, "sur la partie haute et extérieure des cuisses". Ils y ajoutent, poussés par toute la force de leurs puissants poumons les cris articulés de:
"Kina-bomba! kina-bomba!"
Nous reconnaissons sans peine que le spectacle de ces marques de politesse n'est pas fait pour charmer le regard d'un homme policé de bonne compagnie. Le docteur Livingstone dit, en effet, qu'il ne put jamais voir, sans un sentiment pénible, "ces grands gaillards tous nus se roulant sur le dos en se giflant" à son approche. Toujours il essaya de les arrêter du geste et de la voix et de leur faire comprendre son déplaisir; mais toujours aussi, les Batongas, se méprenant sur l'objet de ses protestations, supposaient que le chef blanc ne s'estimait pas salué selon son importance, et se mettaient à se rouler et à se claquer de plus belle.
Pour cette peuplade qui a élevé, comme dirait M. Prud'homme, " la claque à la hauteur d'une institution", cette singulière manifestation de ses intentions respectueuses constitue le fond même de toute cérémonie où doit présider dame étiquette. Leur façon d'échanger des cadeaux... devant sans doute entretenir l'amitié, en fait foi.
Celui qui offre un présent doit s'arranger de manière à le tenir, quel que soit son volume, dans la seule main gauche: la droite devant être, en permanence, occupée à frapper énergiquement la cuisse correspondante. Aussitôt que l'objet est passé de sa main dans celles du personnage auquel il est destiné, le donneur tape d'abord ses mains l'une contre l'autre, puis s'assied, et sans doute pour donner une occupation à ses deux mains désormais libres, exécute sur ses cuisses et de toutes ses forces un tambourinage dont la violence témoigne l'éloquence.
L'art tapageur et gambadant de ces typiques salutations est doctement enseigné par les parents aux enfants, dès que ceux-ci ont atteint l'âge précoce de raison... très limité.

                                                                                                                            G. de Wailly

Journal des Voyages, dimanche 1er septembre 1889.

mercredi 28 décembre 2016

Ceux dont on parle.

Buffalo-Bill.

Tous ceux qui ont visité l'Exposition universelle de 1889 se rappellent les scènes émouvantes de la vie des prairies, l'attaque de la diligence par les Peaux-Rouges, l'assaut de la hutte du colon, les longues caravanes d'émigrants, reconstituées par le vaillant colonel Cody, surnommé Buffalo-Bill, ce qui signifie William tueur de buffle (il en abattit jusqu'à 82 en un seul jour, dans le Far West).
Elle n'est point banale, l'existence de ce soldat devenu directeur de cirque.




Toute sa jeunesse s'est écoulée dans la prairie sauvage. A neuf ans, il était cow-boy; à seize, il entrait comme éclaireur dans l'armée des Etats-Unis, où il fut un des plus utiles auxiliaires du général Sheridan. Les Indiens n'eurent jamais de plus terrible ennemi que lui. Cavalier et tireur de première force, non moins habile à déjouer leurs ruses que prompt à les attaquer, il dirigea contre eux de multiples expéditions et fut chargé de négocier avec les derniers survivants un traité de paix définitif.
Son activité allait se trouver sans emploi. C'est alors qu'il eut l'idée de conduire ses hommes non plus chez les Peaux-Rouges, mais chez les peuples civilisés, de les exhiber dans les capitales et de donner à de bons bourgeois casaniers des représentations "exactes" des tragédies du Far-West.
Son succès à Paris en 1889 fut très vif, tant à cause de l'attrait de la mise en scène que de l'adresse de ses hommes, dans le maniement du lasso et dans le tir à la carabine.
Il est revenu parmi nous en 1905, blanchi par les années et pourtant toujours aussi vigoureux. Mais cette fois ce n'était plus seulement les combats de la Prairie, qu'il venait renouveler. Une véritable armée, ne comprenant pas moins de huit cents hommes l'accompagnait: on y voyait figurer des chasseurs à cheval français, des lanciers anglais, des roughe-rivers de Roosevelt, des Cosaques et des Japonais, des Arabes et des indiens, des amazones du Far-West, des Mexicains, des Cubains.
Trois cent vingt-cinq chevaux, de race magnifique et admirablement dressés, servaient aux exercices de la troupe. Pour les introduire en France, Buffalo Bill avait dû déposer à la douane deux cent cinquante mille francs!
Il fallut pour transporter la troupe, les animaux et le matériel sur mer, deux paquebots, sur terre, trois trains de 65 wagons.
Pour l'installation des tentes, qu'on dressait en moins de deux heures, on employait 1.200 pieux, 4.000 mâts, 30 kilomètres de cordage.
Par jour, il ne fallait pas moins de 800 kg de viande, 1.000 kg de pain, 150 kg de sucre, 700 kg de légumes variés, 1.600 litres de thé et café, le vin et l'alcool n'étant pas admis.
Après avoir étonné Paris, Buffalo Bill fit une tournée en province, qui se termina par un désastre. Au moment où il allait les embarquer à Marseille, une épidémie de morve décima ses chevaux. Il dut en faire abattre cent trente en deux semaines. Comme un Américain sait toujours tirer parti des circonstances, même les plus funestes, Buffalo Bill faisait fusiller ses chevaux malades par les meilleurs tireurs de sa troupe à la fin de chacune de ses représentations: ce spectacle lui valu les plus belles recettes qu'il eût jamais encaissées, malheureusement, il était fort coûteux.
A l'heure actuelle, le colonel Cody, qui évalue à six cent soixante mille kilomètres le chemin qu'il a parcouru dans le monde, est probablement retiré dans son domaine du bassin du Big-Horn, dans le Wyoming , où il peut faire encore de belles randonnées, sans sortir de chez lui, puisqu'il possède en vallées, en montagnes et en prairies un territoire qui ne mesure pas moins de quinze lieues de long sur six de large.

                                                                                                                             Jean-Louis.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 3 mai 1908.

La fin de l'année.

La fin de l'année.


La question des étrennes n'est pas terminée, et le jour de l'an a prolongé son règne de vingt-quatre heures. Les boulevards n'ont pas cessé d'offrir le magique aspect d'un champ de foire dont les boutiques, à moitié dévalisées, allèchent encore l'oisif et le passant. Tel de ces magasins, bâti sur quatre lattes, comme l'établissement de Janot, luttera jusqu'à la dernière heure contre l'élégance du voisin, le marchand patenté et à domicile.
Sur cette double ligne d'où les arbres ont disparu, vous aurez remarqué sans doute, avec notre dessinateur, des effets de verdure et de feuillage obtenus par les débitants d'oranges. 




C'est une ornementation suffisamment touffue pour faire envie aux bosquets du Château-Rouge.
Quant au marchand de bonbons de la place Maubert, son effet mérite aussi d'être signalé et croqué plutôt que sa marchandise. C'est le pêcheur à la ligne en terre ferme. Son hameçon, c'est une dragée! que les gamins tentent de happer au passage; mais ils sont toujours attrapés, à moins que le marchand ne laisse le poisson gober l'hameçon pour achalander son commerce. 



On entre au jeu pour un sou. Ce sont là les délices de l'enfant du pauvre: son plus grand bonheur, c'est une espérance, et il s'en donne tout son sou. Qu'a-t-il besoin d'ailleurs de le dissiper dans des emplettes? une montre de cinq centimes et qui ne sonne pas, un pantin de six liards et qui ne remue pas, à quoi bon? Est-ce que son imagination ne lui a pas donné l'étrenne de tous les joujoux? sur les jouets de l'enfant du riche, il a prélevé la dîme de la curiosité, il est entré dans son bonheur par droit de flânerie. Au surplus, il sait par cœur les surprises du jour de l'an pour les avoir vu faire. Il a assisté à la toilette de toutes les poupées. Est-ce que ces tambours et ces trompettes n'ont pas sonné leurs fanfares à ses oreilles? est-ce qu'il n'a pas vu rouler tout le premier la mécanique de ces carrosses microscopiques où le bambin à panaches ne montera jamais. Et le palais de la fée! assurément, il n'en sera jamais le propriétaire, mais que de fois il y est allé en visite!
N'oublions pas plus longtemps, ces deux dessins de circonstance: la Veille des Rois en Provence, le Jour des Rois, en Bretagne. 



La Veille, ce sont des myriades d'enfants parcourant les bois, les vallées, les campagnes, la torche en main, et répandant partout l'incendie, un incendie de feu de paille. Quand les munitions sont épuisées, on fait une dernière flambée, autour de laquelle; les jeunes gaillards exécutent une ronde joyeuse.




Le jour des Rois, c'est le tête à tête de deux paysans bretons, dans le cabaret où ils se partagent le pain de froment sucré de miel, et qu'ils arrosent d'un verre de vin bleu. Le festin n'est pas magnifique, et le gâteau n'est pas un morceau de roi; mais pour un campagnard condamné au pain sec et noir l'année durant, c'est un joli pique-nique; ajoutez qu'on le savoure en cachette, loin de la ménagère, qui ne saurait approuver ces excès de consommation.

                                                                                                                      Philippe Busoni.

L'Illustration, journal universel, 6 janvier 1855.

Saint-Evroult.

Saint-Evroult.
(département de l'Orne)



Le fondateur de l'antique monastère dont voilà les dernières ruines s'appelait Ebr-Hulf. Ce nom, d'origine germanique, signifie "suprême secours, supérieur appui." On le traduisit en latin par le mot Ebrulfus, en langue moderne par Evroul, et plus tard Evroult.




Ebr-Hulf ou, pour nous servir de sons moins durs à l'oreille, Evroult était né, en 517, de parents chrétiens et riches. Il suivit les cours de l'école épiscopale de Bayeux, et, selon l'usage du temps, il étudia les sept sciences: la grammaire, l'arithmétique, la géométrie, la rhétorique, la dialectique, l'astronomie et la musique. Arrivé à l'âge de porter les armes, il alla se ranger parmi les leudes du palais de Khloter, et il y resta jusqu'à ce que ce roi fût devenu le seul souverain des quatre tribus mérovinges cantonnées sur le territoire gallique. A cette époque, Evroult était très-riche et très-puissant; il possédait de nombreux châteaux; il était marié. Tout à coup, il prit la décision de renoncer au monde; il rendit sa femme à la famille qui la lui avait donnée, partagea ses biens avec les pauvres, et se fit moine; il avait quarante-trois ans.
Il se renferma d'abord dans le monastère des Deux-Jumeaux, situé près de Bayeux; mais il n'y demeura que peu de temps. En 560, il en sortit avec trois autres moines, pour aller fonder un autre monastère dans la solitude.
Ces quatre religieux se dirigèrent, en suivant la voie romaine d'Arægenus (Argentan), vers la forêt d'Ouches. C'était une immense et magnifique forêt dont les restes, qui ont pris le nom du saint, ne peuvent donner aucune idée. En ce temps, elle servait de repaire non-seulement à des troupes redoutables de loups qui en hiver attaquaient les villages voisins, mais à des bandes de malfaiteurs plus redoutables encore, commandés par d'anciens légionnaires déserteurs et ne vivant que de pillage. Les quatre religieux entrèrent sans crainte dans la forêt, en visitèrent les sites les plus sauvages, et s'arrêtèrent seulement dans une éclaircie, près d'un bel étang qu'entretenaient plusieurs sources d'eau vive. Ce fut là qu'ils résolurent de fixer leur séjour. Comme ils consacraient ce projet par une prière, on raconte qu'un bandit armé parut tout à coup devant eux, et, suivant un des disciples d'Evroult, voici à peu près le commencement du dialogue qui s'établit entre lui et les religieux:
- Eh! moines, quel événement vous a contraints à vous réfugier ici?
- Aucun.
- Avez-vous peur de quelque calamité?
- Nous ignorons la peur.
- Est-ce donc envie de conquérir? La forêt est peut-être à votre goût?
- Nous ne sommes pas des soldats; nous sommes des hommes de Dieu, mon fils.
- Alors, qu'êtes-vous venus faire?
- Prier et pleurer.
- L'endroit est mal choisi. Nous sommes ici quelques troupes d'hommes hors la loi, peu repentants et peu chrétiens, que vos larmes attristeraient et à qui vos pénitences pourraient donner de l'ennui ou du remords. Aucun de nous ne consentira à ce que vous restiez dans ce bois. Ecoutez le bon conseil d'un homme qui voudrait être des vôtres s'il n'était pas ce qu'il est: retournez sur vos pas; allez-vous-en vite. Il ne vous sera fait aucun mal; plus tard on vous chasserait avec moins de douceur.
- Mon enfant, répondit Evroult d'une voix douce en approchant de lui, le regard de notre seigneur Dieu ne se détourne jamais de ceux qui suivent sa loi et vénèrent son nom.
- Mais vous mourrez de faim ici, reprit le bandit troublé. Toute cette terre est inculte. Isolés, perdus comme vous l'êtes, sans relations avec le dehors, vous périrez un à un. Que tirerez-vous de ce désert aride?
- N'aie crainte, mon fils, dit Evroult; la foi fera des banquets splendides. Viens plutôt t'asseoir avec nous à la table du Seigneur, un jour, un seul jour, et tu ne nous quitteras plus.
Le soldat se laissa persuader par l'éloquence du saint; il aida les religieux à construire un abri. Bientôt d'autres bandits se joignirent à eux. Le bruit de cet événement se répandit hors de la forêt. Les ducs, les comtes franks, les évêques, les bourgeois, les commerçants, envoyèrent à Evroult des secours, des vivres, des ouvriers. Indépendamment des motifs religieux, il y avait un grand intérêt à encourager une fondation qui devait contribuer à délivrer la forêt de ses hôtes dangereux. L'abondance des moyens d'existence qui vint rapidement en aide à Evroult lui attira une foule de pauvres disciples, voleurs, mendiants et autres. En peu de temps un premier monastère fut construit, et l'on voyait arriver tous les jours des troupeaux de porcs et des bêtes de somme chargés de pain et de vin. Ce n'étaient point seulement des hommes isolés qui venaient demander à Evroult asile et protection: des familles entières sonnaient au monastère. Ce nombre d'aspirants à la vie monastique croissant de jour en jour, Evroult fut obligé, en l'espace de vingt-deux ans, de faire construire plus de quinze autres monastères parmi lesquels étaient des couvents de femmes.
Les pauvres gens qui se vouaient ainsi par entraînement à la solitude religieuse ne persévéraient pas toujours dans leur pieuse résolution. Quelquefois, ils regrettaient le monde, trouvaient la règle trop sévère et se révoltaient contre elle. Les historiens citent une rébellion de ce genre dont Evroult triompha, en 589, par la seule force de son caractère et de sa parole; les traditions ajoutent à ces causes l'influence et l'ornement de quelques miracles. Depuis qu'un si grand nombre de personnes vivaient sous sa conduite, Evroult avait coutume de se retirer de temps à autre dans une petite grotte éloignée, près d'une fontaine, sous une colline couverte d'arbres. Un jour, un de ses disciples fidèles accourt l'avertir que les moines, après avoir mis les celliers au pillage, se sont insurgés contre son autorité. Aussitôt Evroult se dirige vers l'abbaye. Tandis qu'il marchait, toutes les cloches des monastères se mirent à sonner d'elles-mêmes, comme pour annoncer son approche. Au bout d'une allée sombre, Evroult aperçut l'ombre d'une personne en embuscade. Est-ce un homme? est-ce l'esprit malin qui a fomenté la révolte? Evroult avance, l'ombre fuit; Evroult redouble de vitesse, suit à la course l'ombre qui, arrivée près du lieu que l'on nomme aujourd'hui Echauffour, se jette d'un bond au fond d'un four tout plein de braises ardentes et disparaît. Evroult ferme la porte du four et dit aux femmes qui venaient pour enfourner: "N'ouvrez pas la porte; faites cuire votre pain devant." La porte ne fut ouverte que plusieurs jours après et on ne trouva dans le four qu'un monceau de cendres. Pendant ce temps, Evroult avait apaisé la sédition des moines; deux mutins seuls avaient résisté. Le saint s'était agenouillé, avait prié avec larmes, et les deux révoltés étaient tombés roides morts.
Il faut avouer que ces sortes de miracles laissent une impression peu agréable, et il y a peu être quelque avantage à ne pas trop en chercher l'explication, ou à les laisser simplement sur le compte des chroniqueurs.
La tradition rapporte un autre miracle, de nature plus innocente et plus poétique. Un jour, Evroult apprend que le frère panetier vient de refuser du pain à un pauvre parce qu'il n'en restait que très-peu pour le repas des plus jeunes novices. Aussitôt il envoie le panetier, chargé du pain qui restait, à la recherche du pauvre. Le religieux l'aperçoit et lui crie:"Notre abbé t'envoie l'aumône." Le pauvre affamé s'arrête, et, afin de manger plus commodément, plante son bâton en terre. Aussitôt du pied de ce bâton jaillit une source qui, quelques instants après, devient une belle fontaine.
Telles sont les origines merveilleuses de l'abbaye de Saint-Evroult. L'histoire de ses développements et de sa ruine a moins d'intérêt.
Evroult mourut en 593, à l'âge de quatre-vingt ans. Ses successeurs n'ont point laissé dans les chroniques de souvenirs remarquables de leur passage.
Vers le neuvième siècle, les chanoines remplacèrent les moines.
En 944, pendant la guerre de Louis d'Outre-Mer et Hugues le Grand, deux chefs de bandes gallo-frankes pillèrent et dévastèrent complètement l'abbaye de Saint-Evroult, et en chassèrent les chanoines. Les murailles abandonnées tombèrent en ruines.
Saint-Evroult fut reconstruit entre 1030 et 1050. On raconte que, vers cette époque, un pâtre, ayant remarqué que l'un de ses taureaux disparaissait dans une partie inexplorée du bois et y restait des jours entiers, suivit un jour ses traces à travers le fourré, et trouva l'animal couché au milieu des restes d'une église, au pied d'un autel. On supposa que ces ruines étaient celles de l'abbaye de Saint-Evroult, tandis que c'étaient celles de l'église Notre-Dame du Bois, bâtie autrefois par la reine Faileube. Cette découverte inspira au seigneur d'Echauffour le désir de reconstruire l'abbaye. La consécration de l'église et des bâtiments neufs eut lieu vers 1099. Aux quatorzième et quinzième siècles, l'abbaye fut encore plusieurs fois pillée et mise à sac. Dans les siècles suivants, elle n'eut guère à subir que des révolutions religieuses: elle passa successivement de la règle de Saint-Benoît à l'ordre de Cluny et à celui de Saint-Maur. A la fin du dix-huitième siècle, c'était encore un des principaux monastères de Normandie. Lorsque les religieux s'en éloignèrent, sous la convention, il paraît que l'on avait résolu de conserver l'église; mais un orage épouvantable renversa pendant la nuit une grande partie de l'édifice, qui avait été restauré et réédifié à la fin du seizième siècle. La tour, haute de cent pieds, avait fléchi sur une de ses bases, et avait entraîné dans sa chute les voûtes et les arcades supérieures. Des spéculateurs se mirent en possession des ruines.
"Rien du passé ne subsiste plus, dit l'auteur du Département de l'Orne archéologique et pittoresque, rien que le souvenir des guérisons merveilleuses opérées par les eaux de la fontaine de Saint-Evroult. Le miracle qui présida à la naissance de cette source bénie est resté populaire...
Au fond d'une étroite vallée coule la Charentonne, descendue de cinq ou six plateaux qui vont s'élevant derrière sa source et lui déversent leurs eaux. Au sommet des collines, la forêt centenaire livre sa tête échevelée aux ardeurs des vents. Tout autour de vous, vous ne voyez que des bouquets de bois amaigris et souffreteux, des joncs, des fondrières, des bruyères, une nature pauvre et naine qui n'a point de terre végétale pour se développer et grandir. Dans un coin du paysage, cachée par une ondulation de terrain, on trouve la fontaine Saint-Evroult. Une chapelle rustique baigne ses pieds dans l'eau salutaire...
Le bourg de Saint-Evroult, situé au pied du monastère, n'en garde plus de traces que des murs écroulés et quelques amas de pierres moussues. Sous ces ruines dorment encore, pèle mêle les plus grands seigneurs de Normandie: les Grentménil, les Giroie, les Montpinçon, les Coulonge, un de Varenne, deux sires de Crevent, plusieurs châtelains de la Ferté-Fresnel. On y trouverait même un petit prince de Rutland, non loin d'Adelize de Grentménil, qui repose paisiblement à côté de l'abbé du onzième siècle Meinier."

Le Magasin pittoresque, septembre 1849.


mardi 27 décembre 2016

Le Parisien à la mer.

Le Parisien à la mer.

Août. Soleil, chaleur, poussière. Le Parisien prend Paris en horreur. Fatigué des affaires. Éternelle rencontre des mêmes visages. Trop chaud au restaurant. Au théâtre, vieilles pièces, vieilles rengaines, acteurs connus. Au club, même whist avec les mêmes Balandard et Tocasson, ou même écarté avec ces messieurs de la Bourse. Il faut changer d'existence. Vivent la mer, la Normandie, les vaches, le lait, les arbres. Se lever et se coucher tôt. Errer sur les grèves. Rêver aux étoiles.
Départ du Parisien. Le voilà hors des fortifications. Adieu Paris, gouffre, enfer, sentine. Ville de fièvre, d'amis faux, de femmes perfides et de banalités écœurantes. Voici Dieppe ou Trouville. Ça sent bon.
Le Parisien est arrivé. Lever à sept heures. Promenade sur la plage. Monotone, toujours la même chose. Pas de journaux, pas de boutique. coquin de soleil!... Personne au café du Casino; Rencontre de quelques amis de Paris: Balandard et Tocasson. On se retrouve.
- Parlons de Paris, Vous arrivez?
- Hier au soir.
- Que fait-on à Paris?
- Toujours la même chose: le Bois, le Cirque, les Ambassadeurs!
- Ah! le Cirque! Ah! Paris!... J'y retourne demain.
- Vous êtes bien heureux.
- Et vous?
- Dans un mois, je suis ici en famille.
Que faire? Un shampoing. Grande-rue, chez Félix, de Paris. Félix est là, avec tous ses garçons, de Paris. Ça fait plaisir de se retrouver tous Parisiens. Le coiffeur devient un frère. Un petit coin de Paris aux bains de mer.
Qu'est-ce qu'on peut faire après déjeuner. On attend les journaux de Paris. Ils arrivent à trois heures. Si tard? On va au-devant d'eux à la gare. Le marchand arrive avec sa provision. Marchand dévalisé. Journaux vendus sans même être pliés. Lecture générale.
Quatre heures. Au télégraphe, quelques dépêches à Paris pour répondre aux lettres. On revient par les rues. Tous les magasins sont de Paris, vendant des articles de Paris. Il y a chez un papetier, en montre,  des vues du boulevard, du nouvel Opéra, de Notre-Dame, de la cascade. On s'arrête à les regarder. Soupir.
Cinq heures. Il y a un écarté au casino. Comme à Paris. On risquera quelques louis. C'est justement Balandard qui tient les cartes. Tocasson fait la chouette. Comme à Paris.
La nuit tombe. Dîner. Où? Au restaurant du casino. Tout à fait le café de Paris ou le Café de l'Opéra. Mêmes patrons, mêmes sommeliers, mêmes menus. nous sommes à la mer: des crevettes,  du poisson, il n'y en a pas, ou il est mauvais. La bonne marée est envoyée à Paris. Nouveau soupir. Bifteck aux pommes.




Neuf heures. Nuit complète. Brrr! Froid, vent vif, paletot. Spectacle au théâtre. Les Saltimbanques ou les Trois Épiciers avec Baron, Léonce et quelques doublures des Batignolles. Presque comme à Paris. Allons applaudir les artistes parisiens. Une vraie salle de première. Habits noirs comme à Paris. Casquettes en plus. Tout le monde se connaît et se retrouve. Il ne manque que Sarcey.
A onze heures, au club. Il suffit pour y pénétrer, qu'on soit membre d'un cercle de Paris. Le baccarat bat son plein. 




Tocasson tient la banque, Balandard a passé neuf fois. Tous amis de Paris et quelques grecs. Culotte énorme. Trois heures, on se couche.
Le mois se passe enfin. On revient. Dans le train, Balandard et Tocasson. Dilatation générale. Aux fortifications, vive émotion, le cœur bat. C'est Paris; la ville de la grande vie. Enfin on va reprendre son train-train ordinaire. Lire les journaux le matin au lieu du soir, déjeuner chez Bignon au lieu de déjeuner chez Gnonbi, aller applaudir Baron au lieu d'applaudir Ronba, et tailler un bac au cercle au lieu de la tailler au club.

Aphorisme.

Le grand tort du Parisien c'est de déplacer Paris avec lui et de l'emporter à la semelle de ses bottes.

Physiologies parisiennes, Albert Millaud, 1887, à la librairie illustrée, illustrations de Caran d'Ache, Job et Frick.


Les colonies françaises.

Les colonies françaises.
     à l'exposition universelle.




I
L'Algérie et la Tunisie.

Une bonne moitié de l'esplanade des invalides est occupée par l'exposition des Colonies françaises. Chacune de nos possessions a son coin particulier, qui la distingue des autres, et se trouve représentée par son architecture, ses habitants et ses produits. Le Journal des Voyages ne pouvant se désintéresser de tout ce qui, à l'Exposition universelle, est du ressort de la géographie; il consacrera donc aux pavillons coloniaux quelques articles, dont le premier sera consacré à l'Algérie et à la Tunisie.




Les palais de ces deux pays sont remarquables sous tous rapports. Ceux qui ont visité l'Afrique septentrionale sont d'accord pour reconnaître que les architectes leur ont donné un cachet d'authenticité frappant, ce qui s'explique d'ailleurs par ce fait qu'ils ont emprunté les éléments essentiels des constructions à des monuments du pays. Prenez le palais algérien, considérez-en successivement toutes les parties. Si vous avez visité Alger, vous reconnaîtrez, dans le grand vestibule à arcades le plafond de l’Archevêché; dans le minaret et dans la porte tournée vers l'Esplanade le minaret et la porte de Sidi-abd-er-R'aman; dans l'encadrement de cette porte le mirhab de la mosquée de la Pècherie avec ses arabesques gravées dans le stuc; dans la façade tournée vers la Seine une loggia de la Kasbah. Comment avec des documents semblables, M. Ballu, inspecteur des édifices diocésains d'Afrique, et M. Marquette, architecte  à Alger, n'auraient-ils pas élevé quelque chose de merveilleusement réussi?
Le Palais tunisien, dû à Mr Henri Saladin, a été construit suivant la même méthode. C'est à Kairouan, la ville sainte de la Régence, que M. Saladin a demandé la plupart de ses inspirations, et le grand dôme de la façade postérieure reproduit fidèlement celui de la mosquée de Sidi-Okba, de même que les arcades en marbre du patio sont copiées sur celles de la mosquée de Sidi-Saheb.
Il serait superflu de dire que les traditionnelles boutiques, avec leurs cordonniers, leurs pâtissiers, leurs tisserands, leurs vanniers, abondent sur l'esplanade et complètent l'illusion du visiteur, qui se rappelle avec plaisir une excursion dans les rues d'Alger ou dans celles de la Régence, et l'illusion est d'autant plus complète que l'on a tenu ici encore à être vrai, puisqu'on a copié le Souk de la rue des Étoffes à Tunis.




Dans ces palais, dans ces boutiques, grouille une population indigène que l'on range communément sous la dénomination d' Arabes.
Puisque la géographie n'est pas ici déplacée, nos lecteurs nous permettront bien de leur faire remarquer que cette dénomination est aussi fausse que possible et qu'il n'y a pas en Algérie un million d'Arabes, alors qu'on y rencontre deux millions de Berbères. Tous ces conquérants qui nous ont précédés dans l'Afrique du Nord: Phéniciens, Romains, Vandales, Byzantins ont été absorbé par la race berbère, cette race si vieille qu'elle paraît être autochtone, si pleine de vitalité qu'elle survit à toutes les vicissitudes et a, qu'on nous permette l'expression, berbérisé les Arabes eux-mêmes. En résumé, les Arabes ont apporté et fait triompher en Algérie leur langue, leur architecture et, pendant un temps, leur organisation politique et sociale, mais la prépondérance ethnographique appartient aux Berbères.
C'est à la race berbère, et non à la race arabe, qu'il faut rattacher ces Kabyles, dont un village tout entier a été reconstitué sur l'Esplanade des Invalides. C'est à la race berbère que se rattachent aussi ces Touaregs qui, prisonniers sous leur tente rayée en poils de chameau, vous lancent des regards de mépris et de haine, car ces Touaregs ne nous aiment guère, et on n'a pas oublié les circonstances douloureuses du massacre de la mission Flatters.
Le village kabyle intéressera peut-être le visiteur plus que les palais Algérien et Tunisien, parce qu'il offre au regard quelque chose de moins connu. Quel dommage que l'on n'ait pas pu le construire sur un rocher à pic, que l'on n'ait pas pu, par exemple, copier le rocher et la pittoresque ville de Kaléa! Car les agglomérations kabyles couronnent la plupart des saillies du Jurjura, défiant les agressions et économisant la terre cultivable, qui est rare dans cette région.
Le général Hanoteaux décrit ainsi la demeure kabyle: "La porte, seule ouverture capable de donner au réduit de l'air et de la lumière, est assez basse pour qu'un homme de moyenne taille soit obligé de se baisser pour y passer: elle se trouve à peu près au milieu d'une des longues faces du corps de logis. L'unique pièce d'habitation est divisée en deux parties inégales par un petit mur (baak) qui s'élève à un demi mètre au-dessus du sol.
La portion la plus vaste est habitée par la famille; son étendue est égale à peu près au deux tiers de la capacité de la chambre; elle est un peu élevée au dessus du sol par un pavé en maçonnerie. La portion le plus étroite est réservée aux bestiaux; c'est une écurie assez mal tenue, dans laquelle s'entasse une litière malpropre et où séjournent les déjections animales. Sur le mur qui sépare ces deux compartiments sont rangées de grandes jarres de terre, où on conserve les provisions de fruits secs, de grains et de farine. Au-dessus de l'écurie se trouve une sorte de soupente (thakenna) sur laquelle sont emmagasinés la provende des bêtes et les ustensiles de toute espèce. Dans l'espace réservé à la famille, se rangent des nattes et des tapis, que l'on transforme en lits, en les étendant le soir sur le sol, des coffres et des vases culinaires. A une distance de 0, 30 m ou 0, 40 m de la muraille et au fond de la chambre, une cavité circulaire de quelques centimètres de profondeur à son centre est creusée dans le sol: c'est le foyer domestique (kanoun)." Promenez-vous dans le village kabyle de l'Exposition après avoir lu cette description, due à un homme pour qui la kabylie n'a pas de secret.
Revenons maintenant au Souk. Le quartier des Souks, à Tunis, c'est le Bazar universel, une sorte de "Bon Marché" oriental, une succession de galeries enchevêtrées sans ordonnance, les unes hautes, les unes basses, voûtées, et éclairées par des trous ronds qui laissent voir un coin du ciel. Dans l'épaisseur des murs, une large baie cintrée éclaire la boutique, rehaussée d'un demi-mètre et plus, et où sont accroupis les marchands. L'acheteur ne pénètre jamais dans la boutique: il se contente de demander du dehors au marchand d'étoffes, au chapelier, au fabricant de chechias, au bijoutier, au parfumeur, à l'armurier, au sellier, au tourneur. La plupart des marchands sont juifs, et l'on verra au Souk de l'Esplanade une marchande juive de Tunis en costume du pays.
Il convient de mentionner tout particulièrement la section archéologique de l'Exposition Tunisienne. On y apprendra comment les Romains, par d'admirables travaux hydrauliques, surent combattre victorieusement la sécheresse, le grand ennemi des colons français en Tunisie.

II
Le Tonkin et l'Annam.

On a tellement parlé de l'Annam et du Tonkin depuis les événements qui ont abouti à l'établissement du protectorat français dans cette partie de l'Indo-Chine que les organisateurs de l'Exposition coloniale devaient être naturellement appelés à faire une place assez large à l'architecture, aux productions et même aux mœurs annamites. Parmi les tirailleurs indigènes que l'on a fait venir de nos colonies (de celles, du moins, où des corps de tirailleurs sont organisés), les Indo-Chinois sont de beaucoup les plus nombreux. Ils sont de taille moyenne et imberbe; leurs cheveux noirs et abondants sont relevés en chignon et enveloppés d'une sorte de foulard noir que surmonte, en guise de képi, une simple rondelle plate retenue par des cordons. La face est plate, osseuse, le front large à la partie inférieure, le teint chocolat clair, les yeux à fleur de tête, les paupières épaisses, les mains longues et les doigts noueux, le corps trapu, le bassin large. Leurs dents sont noircies par la mastication de feuilles de bétel enduites de chaux.




En Annam comme au Tonkin, tout village a son esprit protecteur, tout esprit son temple, et l'on ne peut parcourir le pays sans rencontrer à chaque instant des pagodes plus ou moins luxueuses, dédiées à la divinité, aux génies, au roi ou à d'illustres personnages. Généralement, les édifices sacrés sont entourés d'un mur percé en avant d'une porte principale, et, si le monument a des dimensions suffisantes, de deux ou quatre portes secondaires. Ces portes surmontées d'ornements ou de lanternes bizarres, donnent accès dans un cour spacieuse, au fond de laquelle des hangars précèdent parfois la pagode proprement dite, dont le toit, en tuiles rouges et terminé aux angles en forme de sabot, est surmonté d'oiseaux et de dragons baroques. L'autel est sculpté, laqué, incrusté. Devant lui, une grande table autour de laquelle les bonzes, entourés de leurs aides, officient les jours de cérémonie et qui se couvre durant l'office, de fleurs, de fruits, de bougies allumées par les fidèles. On n'oubliera pas, quand on l'aura vue sur l'Esplanade, l'architecture des pagodes. Leur forme spéciale et leurs couleurs voyantes entrent dans l'esprit pour ne plus en sortir. On fera bien de donner aussi quelques minutes au mirador et au tombeau annamites qui se trouvent en face du pavillon le plus rapproché de la Seine.
Les pagodes et les maisons des riches sont construites plus solidement que les habitations du peuple. Celles-ci, vulgairement appelées paillotes sont de simples hangars formés par la réunion d'un certain nombre de fermes en bois portant une toiture de feuilles de palmiers d'eau; elles sont fermées par un lattis de palétuvier, percées devant et derrière d'une porte à charnières, qu'on soulève et qu'on soutient horizontalement pendant le jour. A l'intérieur, des nattes servent de cloisons. Les maisons des riches et les pagodes ont un plancher et un carrelage, des murs en briques, des façades à panneaux ciselés.
Une large place a été faite aux produits annamites, et avec raison, car le meilleur moyen de rendre avantageux notre établissement au Tonkin, c'est de faire connaître les ressources du pays aux innombrables commerçants qui se sont donné rendez-vous à Paris cette année. La basse Cochinchine et le Tonkin sont très favorables à l'agriculture, et sur la frontière laotienne, on a signalé de riches forêts. Le riz, nourriture par excellence des indigènes, est aussi abondant que possible; mais on verra dans les pavillons annamites qu'on récolte aussi dans l'Indo-Chine orientale le maïs, l'igname, l'igname-patate, la patate, le millet, l'ananas, le chinchou, l'arbre à thé, les bourgeons d'aréquier, le bambou, la pastèque, le melon, le manioc, le haricot, l'aubergine, plusieurs espèces d'épices, des fruits variés, des plantes industrielles, des plantes médicinales et des plantes d'ornementation. Les intéressés pourront étudier des échantillons de produits minéraux, et aussi les industries nationales telles que la fabrication des nattes, l'orfèvrerie et les incrustations.
Ceux qui préféreront les études ethnologiques assisteront à l'une des distractions favorites du peuple annamite: le théâtre. M. Dutreuil de Rhins, a vu dans le pays même une de ces représentations. Il rapporte que les musiciens se tiennent accroupis sur les côtés de la scène, que le vulgaire public se tient debout en face des acteurs, et que, par côté, une estrade est réservée aux personnages de marque. La musique (gongs, flûtes, instruments à corde, etc.) est étourdissante. Les acteurs, fardés et travestis, dialoguent et gesticulent, et crient bien plutôt qu'ils ne parlent.

                                                                                                                       P. Legrand.

Journal des Voyages, dimanche 9 juin 1889.