La manie dansante.
En Europe, entre le XIVe et le XVIIe siècle, des phénomènes de psychoses collectives sont apparus à plusieurs reprises.
Cette image a été gravée en 1642 par Hendrick Hondius. Elle est inspirée d'un dessin de Pieter Brueghel l'Ancien qui avait été témoin de personnes atteintes d'un mal étrange les poussant à danser sans arrêt, lors d'un pèlerinage à l'église Saint-Jean de Molenbeek en Belgique.
Mais ce ne fut pas le seul cas. Le mieux documenté fut celui de Strasbourg en 1518.
Cette année-là, l'été fut caniculaire et les habitants de Strasbourg souffrirent beaucoup de la chaleur excessive. Mi-juillet 1518, une habitante, Frau Troffea, sort de chez elle et se met à danser de façon frénétique dans une rue de Strasbourg. Elle continue pendant plusieurs jours de suite, puis s'effondre d'épuisement et reprend dès son réveil.
En une semaine, plus d'une trentaine de danseurs la rejoignent et se mettent à danser avec elle. Un mois plus tard, ils sont 400 danseurs environ qui ne disposent plus d'aucun contrôle sur leurs corps. Leurs visages expriment la douleur, leurs pieds saignent mais ils continuent.
En août, on atteint un paroxysme: on compte 15 morts par jour, de crises cardiaques, d'AVC ou de déshydratation sévère.
Les autorités sont dépassées par la situation. Le Conseil municipal de Strasbourg consulte des médecins et des religieux. Les médecins refusent d'y voir de la sorcellerie, contrairement aux religieux qui avaient la conclusion facile. Leur explication était néanmoins aussi très simple: pour eux les malades souffraient d'un sang trop chaud du fait de la canicule, il fallait attendre qu'il fasse plus frais.
Le Conseil municipal, persuadé par les médecins, que les danseurs évacuaient leur mal en transpirant, décida de favoriser la danse. Comme cette foule dansante encombraient les rues et bloquaient l'activité économique de la ville, ils décidèrent de faire construire des plateformes en bois en plein air pour y regrouper les danseurs. Ils engagèrent même des joueurs de flûte et de tambours ainsi que des danseurs professionnels pour les obliger à continuer à danser pour extraire le mal.
Le nombre des décès explosa et devant l'hécatombe, le Conseil municipal changea radicalement de stratégie. La musique et les rassemblements de toute forme de danse publique furent interdits.
Les danseurs restant furent ligotés et chargés dans des chariots pour être conduits près de Saverne, à la chapelle de Saint-Vit. Progressivement, les danseurs se calmèrent pour être totalement guéris en septembre 1518.
Que s'est-il donc passé dans cette chapelle de Saint-Vit?
Certainement le pouvoir de suggestion a brisé l'état de transe. La population croyait sincèrement que la danse était une punition divine envoyé par Saint-Vit, et que seule une réponse religieuse pouvait les sauver. A la chapelle, les prêtres avaient mis en place un rite très théâtral. On amenait les danseurs, en les maintenant, devant l'autel, puis on leur mettait aux pieds des chaussures rouges préalablement bénies avec de l'huile sainte, enfin on dessinait le signe de croix sur le dessus et le dessous de la chaussure.
Le silence des lieux, la prière et le calme de la forêt de Saverne a certainement aussi joué un rôle important sur des personnes épuisées qui dansaient depuis des semaines.
Qui était donc ce mystérieux saint Vit? Saint Vit, est le nom latin et allemand (puisque nous sommes en Alsace) de saint Guy, en français.
Saint Guy était un jeune chrétien sicilien vivant au IIIe siècle et qui fut martyrisé sous l'empereur Dioclétien. Avec le temps, saint Guy est devenu le saint patron des danseurs, des comédiens et des épileptiques. Au moyen âge, on dansait devant la statue de saint Guy pour avoir une bonne santé toute l'année. puis le peuple s'est mis à croire que saint Guy pouvait aussi punir les pécheurs en les obligeant à s'agiter jusqu'à ce que mort s'en suive. Et c'est ainsi que la transe collective de Strasbourg et celles qui suivirent furent appelées la "danse de saint Guy" ou (Chorea Sancti Viti).
Grâce à Brueghel l'Ancien et à son fil Brueghel le Jeune, qui a repris les travaux de son père, nous disposons de gravures qui portent sur la manie dansante survenue en Belgique après celle de Strasbourg.
Ce tableau est attribué à Pieter Brueghel le Jeune. Il s'intitule: "La Procession dansantes des épileptiques à Molenbeek". On y voit des femmes emmenées de force à l'église Saint-Jean accompagnées par des joueurs de cornemuses.
Gravure sur cuivre de 1642 réalisée par Hendrick Hondius inspirée d'un dessin original de Pieter Brueghel l'Ancien datant de 1564. Elle montre des femmes transportées à l'église Saint-Jean de Molenbeek.
Autre gravure d'Hendrick Hondius datant de 1642 et inspirée des dessins de Brueghel l'Ancien, intitulée: "La Wallfarht der Fallsüchtigen nach Meulebeeck" (le pèlerinage des épileptiques à Molenbeek).
Il ne faudrait pas croire que ces exemples furent des événements isolés. L'histoire regorge de récits où une idée, une peur entraîne des hystéries collectives.
Citons trois exemples:
L'épidémie de fous rires au Tanganyika en 1962.
En Tanzanie, une plaisanterie déclenche le rire de trois élèves d'un pensionnat de jeunes filles. Ce rire se propage et devient incontrôlable. L'école ferme ses portes et renvoie les élèves chez elles. Elles contaminent les habitants de leurs villages qui ne peuvent s'arrêter de rire. Au total, plus de 1000 personnes et 14 écoles sont affectées par cette épidémie de rire. La seule explication à ce phénomène fut le stress induit par la récente accession à l'indépendance du pays ou par la tension scolaire.
Les sorcières de Salem en 1692.
Dans le Massachusetts puritain, deux jeunes filles présentent des symptômes étranges. Elles hurlent, rampent sous les meubles, se tordent de douleurs sous l'effet de piqûres d'aiguilles invisibles. on appelle un médecin local. Celui-ci les examine et, après mûre réflexion, prétend qu'elles sont envoutées par le diable.
Rapidement, la quasi totalité des jeunes filles du village manifestent les mêmes symptômes. Tout le monde panique et on s'accuse mutuellement de pratique de la sorcellerie. Cette hystérie collective a conduit à la mise à mort de 20 personnes. Plus tard, on invoqua une possible intoxication par l'ergot de seigle qui provoque des hallucinations proches de celles du LSD, ou une peur panique d'attaques amérindiennes.
L'épidémie de miaulements dans un couvent de religieuse au moyen âge.
Dans un couvent français, au beau milieu de l'hiver, une religieuse se met soudain à miauler. En quelques jours, toutes les sœurs du couvent miaulent en même temps à des heures régulières. Le bruit est tel que les habitants des villages voisins commencent à s'inquiéter. Après avoir été saisies, les autorités de la ville trouvèrent une solution. Elles envoyèrent une troupe de soldats qui menaça les religieuses de les fouetter si elles ne cessaient pas immédiatement leurs miaulements. La menace suffit à ramener la paix au couvent. Bien sûr, il fallait trouver une explication au phénomène pour rassurer tout le monde. Au moyen âge, le chat était associé au diable, on prétendit que les sœurs miaulaient de peur d'être possédées.
Les couvents étaient souvent le lieu de possessions. Citons l'affaire des possédées de Loudun en 1632: des Ursulines se mirent soudain à hurler, à se contorsionner, et à blasphémer. Elles prétendirent que c'était le prêtre Urbain Grandier qui les avait envoûtées. Grandier sera condamné et brûlé vif et tout rentra dans l'ordre. Ou encore celle des possédées d'Auxonne en 1658 où des religieuses entraient en transes en accusant leur supérieure de sorcellerie et d'infanticide.
Même de nos jours, des peurs irrationnelles affectent parfois les populations, sur des thèmes différents. Il suffit de consulter les médias pour y trouver une multitude d'exemples.




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