Ces articles sont destinés à donner une senteur,un parfum,une ambiance d'une époque, les fautes de frappe étant ma seule contribution. Ils sont souvent longs,la télévision n'existait pas, ni le langage SMS, ni twitter et les gens avaient le temps de lire en famille. Ils peuvent prêter à sourire, mais restons modeste. Combien d'articles contemporains, de discours politiques, de rapports d'experts que nous prenons très au sérieux aujourd'hui susciteront l'hilarité générale dans un siècle ?
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jeudi 30 juillet 2026
L'année s'amuse,
La rue est en fête.
Le carnaval à travers les siècles.
Interrompre et diversifier la monotonie de l'existence quotidienne par de brusques échappées de fantaisie est un besoin qui s'est fait sentir dans tous les temps et dans tous les pays. Aussi peut-on dire qu'il n'est pas de peuple civilisé qui n'ait d'une manière ou d'une autre inscrit sur ses calendriers la date du Mardi gras et qu'il ne l'ait souhaité par des réjouissances spéciales. Cortèges tour à tour bouffons ou magnifiques, déguisements, mascarades burlesques, gaietés triviales ou délicates, le carnaval nous offre à l'envi ces spectacles mouvants et bariolés. En y assistant, nous serons frappés de voir comment chaque époque se peint dans ses plaisirs et met une fidèle image d'elle-même jusque dans ses plus baroques travestissements.
Si je pouvais être ce monsieur qui passe!...
" Ce monsieur qui passe est charmant. Quelle belle culotte de soie! Quelles belles fleurs rouges sur son gilet! Ses breloques de montres battent sur sa panse, en opposition avec les basques de son habit qui voltigent sur ses mollets. Je suis sûr que cet homme-là a dans la tête un millier d'idées qui me sont absolument étrangères!..."
Ainsi soupire le héros d'une comédie de Musset: Fantasio.
Le souhait de Fantasio, il n'est personne qui ne l'ait fait quelque jour. Nous aussi, il nous arrive de trouver notre existence par trop monotone et d'être las de notre propre compagnie; nous somme fatigués de rencontrer sans cesse les mêmes figures et de jouer, dans le même décor, le même rôle; nous voudrions changer d'époque, être transportés soudain par quelque baguette magique en d'autres temps, parmi d'autres mœurs. Mais comment faire? Essayons toujours! Si nous ne pouvons pas entrer dans la peau des hommes des autres temps, nous pouvons du moins entrer dans leurs habits; c'est un commencement, c'est un peu devenir un autre homme; les idées se modifient avec le costume et changer la forme de son vêtement est un moyen de changer la couleur de ses idées.
Or, il y a une période de l'année où ces fantaisies sont, comme on dit "de saison". C'est le temps réservé à l'imprévu, à la folie, à la gaieté libre et jaillissante. Alors le bourgeois se métamorphose en arlequin, la ménagère en marquise et le notaire en mousquetaire; alors, faisant trêve à ses soucis de douze mois, le peuple s'amuse et dépense en une fois des trésors d'inventions burlesques; alors l'année s'interrompt de marcher pour danser, l'esprit cabriole, bondit en saillies bouffonnes, s'ébroue comme un cheval débridé. C'est le carnaval.
La parodie dans l'église et les offices burlesques.
Le carnaval a toujours existé. Car le besoin de se divertir en se travestissant, de déranger l'ordre régulier de la vie en y introduisant la fantaisie, de bouleverser la hiérarchie sociale et de nous amuser en nous montrant le monde inversé, est un besoin de tous les temps, de tous les pays et de toutes les sociétés.
Les Grecs avaient leurs Bacchanales, qui ressemblaient furieusement à une mascarade. A Rome, aux calendes de janvier, des bandes d'artisans, d'enfants, de soldats travestis en femme, en cerfs, en bœufs, parcouraient les rues. Aux fêtes de Saturne, appelées Saturnales, les esclaves, pendant un jour, étaient servis par leurs maîtres; car, pour les anciens dont la société était toute entière fondée sur l'institution de l'esclavage, le monde renversé, ce ne pouvait être qu'un monde où les citoyens seraient esclaves et les esclaves seraient libres.
Les temps modernes commencent, et l'Eglise est alors, pour la société naissante, le seul abri, l'unique lieu de réunion, celui qui accueille les petites gens, les artisans, les pauvres, les console de son atmosphère de tendresse, les réjouit par l'éclat de ses fêtes. La maison de Dieu est la maison du peuple. L'Eglise est ouverte au vilain pour son baptême, pour ses funérailles, pour ses noces, pour ses prières, pour ses deuils, et aussi pour ses joies. Donc il s'y installe sans vergogne, avec son idéal naïf, ses fantaisies et sa gaieté; à côté de la liturgie sacrée, il invente une liturgie burlesque; et voilà le carnaval introduit dans l'Eglise!
En effet, pendant tout le moyen âge, l'Eglise accueillit, à de certains jours, des parades bouffonnes qui étaient comme la parodie inoffensive et sans malice de ses cérémonies. Même nous sommes étonnés de leur nombre et de leur variété. C'était, par exemple, la fête de l'âne à Noël: un âne, harnaché, mitré comme un évêque, monté à reculons par un diacre portant la crosse, est mené par la bride et conduit au chœur devant une crèche, où il broute, tandis que l'officiant entonne la Prose de l'âne, hymne bouffon, en latin macaronique*. Chaque strophe rappelle une des gloires de la bête: monté par Balaam, il lui découvrit Dieu; il réchauffa Jésus de la buée de son souffle, il porta la Vierge poursuivie par Hérode, le Christ entrant dans Jérusalem; L'assistance brait en français le refrain:
Hez, hez! sire Ane, hez, hez!
C'était de même la Fête des Fous à l'Epiphanie*. Les clercs inférieurs, affublés en femmes, défigurés par des masques risibles, élisent un évêque pour la circonstance, le portent sur leurs épaules, l'installent au chœur sur le trône épiscopal, lui grillent sous le nez de vieux souliers dans les encensoirs. Le soir, le prélat donne à son peuple sa bénédiction, savoir " chacun vingt paniers de rage de dents, outre une queue de rosse pour qu'il s'émouche."
On citerait encore d'autres cérémonies du même genre. C'est ainsi que la fantaisie populaire ne craint pas de donner à la dévotion elle-même des intermèdes de franche belle humeur.
Les processions du carnaval.
La marche du bœuf gras.
Cependant la société, tout en restant très chrétienne, se faisait plus indépendante de l'Eglise. Au XIIIe siècle, une puissance nouvelle se constitue, celles de Communes.
Dans la cité, bâtie en bonne pierre, à l'abri derrière ses remparts, confiante dans ses milices, ayant, non loin de sa cathédrale, sa Maison de ville, les corporations, solidement établies, développent leurs fêtes, leurs processions, leurs uniformes, leurs bannières. Elles vont s'approprier le carnaval et en faire leur chose. Les artisans et les bourgeois des communes étaient d'une piété sincère et d'une gourmandise non moins authentique.
Une fête costumée sur la glace au XVIe siècle. Tableau d'Asloot (Ecole hollandaise).
Suivant les pays et les climats, les fêtes du carnaval changent d'aspect et les coutumes traditionnelles varient. Dans les Flandres, ou l'hiver est très rude, c'est sur la glace des canaux entièrement gelés que se donnaient les divertissements du Mardi gras, consistant surtout en ballets de patineurs.
Aussi se résignent-ils à l'abstinence, mais en rêvant à la bonne chère; ils acceptent le carême, mais en soupirant après le temps de faire gras. Ainsi le carnaval va-t-il prendre avec eux un caractère spécial et se fixer à une époque précise de l'année, la Mardi gras et la Mi-carême en seront les dates essentielles. De cette manière encore s'explique le nom du carnaval (carmen, chair; vale, adieu) pour faire maigre et jeûner.
C'est depuis lors qu'on imagina de représenter Carême-prenant sous la forme d'un mannequin géant, sorte de Gargantua bouffon et vorace qu'on promenait en triomphe par les rues, avant le le sacrifier au jeûne. Dans chaque ville, la foule baptisa le colosse d'un nom populaire, souvent emprunté à d'antiques traditions locales.
Un cortège burlesque au XVIe siècle. Le Carnaval, d'après le tableau de Breughel le Vieux.
Le besoin de se divertir, de donner libre cours à la gaieté, est un sentiment humain qui se retrouve partout; aussi le carnaval a-t-il toujours existé sous des formes diverses. Les réjouissances populaires en Flandre et en Hollande étaient surtout marquées par un débordement de grosse gaieté et de bouffonnerie énorme.
Parfois, avec le colosse gras se promenait un géant maigre, figurant le carême; plus tard, le sens de ce symbole se perdant, le peuple pour l'expliquer, s'avisa que cette maigre figure était celle de l'épouse revêche du héros glouton; c'est ainsi que chaque quartier de Bruxelles promenait son ménage de mannequins, Jan et Micke, le Sultan et la Sultane, Gudule et Jean de Nivelles. De même, Cambrai avait Martin et Martine; Lille, Lyderic et Phinaërt*. Souvent, l'exubérante imagination flamande complétait le couple par sa progéniture et groupait autour des époux géants toute une ribambelle de poupards bouffis, craquant de belle humeur et de graisse.
Chaque corporation avait d'ailleurs ses réjouissances à elle, sa procession, ou, comme on disait sa "montre". L'une de ces fêtes est venue jusqu'à nous, celle des bouchers qui, au son des violes, conduisaient un bœuf dans les rue des villes; et tel est l'origine de la procession du Bœuf gras* .
Le Bœuf gras en Hollande. Tableau de Wouwermans.
Une fête des bouchers remontant probablement au XIVe siècle est sans doute l'origine de la procession du bœuf gras. Tout particulièrement frappés de l'idée d'abstinence imposé par la religion en temps de carême, les gens de l'époque cherchèrent dans les deux fêtes du Mardi gras et de la Mi-carême une compensation à des semaines d'austérité.
Elle remonte au XIVe siècle; ce n'est pas d'hier, comme on voit. Peut-être nos lecteurs la croyait la croyaient-ils plus ancienne; mais il faut songer qu'un tel usage suppose des villes assez peuplées et assez riches pour consommer régulièrement des bœufs. Dans les campagnes, le vilain se nourrissait de lard et de légumes; dans son château le seigneur vivait de volailles, du poisson de ses rivières, du gibier de ses bois. L'histoire n'a pas dédaigné d'enregistrer le nom de quelques-uns des bouchers dont le bœuf obtint la couronne: le premier dont elle fasse mention vivait au XVe siècle à Saint-Sulpice, près de Bourges; il s'appelait Anthoine Berthier.
Tandis que le peuple faisait ainsi son carnaval dans les rues et sur les places publiques, les princes et les gentilhommes avait pareillement le leur dont les fêtes s'encadraient dans le décor de somptueux hôtels. Si bien admise était la coutume, que le malheur des temps n'y faisait rien. La France, en pleine guerre de Cent Ans songeait à rire: c'est dans une mascarade que Charles VI, déjà faible d'esprit, acheva de perdre la raison. Comme il devait danser à un bal de l'hôtel Saint-Paul, il avait, lui sixième, roulé sur des laines et des plumes son corps enduit de poix; les invités virent entrer dans la salle six sauvages hideux et velus. Un curieux ayant approché d'eux sa torche, le feu pris aux étoupes, le roi ne fut reconnu qu'à ses cris, sauvé à grand'peine; ses compagnons périrent, et le léger souverain resta fou de terreur.
La mode des carnavals n'en continua pas moins de progresser, si bien qu'on voit le plus économe de nos rois, Louis XI, compter "au bailli du palais 20 sols tournois pour trois coches de mascarades ès carrefours". Si général est ce besoin de travestissements, que rien ne prévaut contre lui, ni la détresse des misères publiques, ni la gravité des affaires d'Etat.
La mascarade devient une œuvre d'art.
Bouffon et somptueux, amusant, divertissant, énorme, le carnaval du moyen âge n'a pas encore de caractère artistique. Cette suprême parure va lui venir de l'Italie et de la Renaissance.
Mettre le plaisir dans la vie, mettre l'art dans le plaisir, tel est en quelques mots l'idéal que se propose la voluptueuse et païenne Italie du XVe siècle; et il est bien vrai que sur ce point, l'Italie d'alors est restée incomparable: les fêtes du carnaval italien nous en offrent les preuves éclatantes.
Le Carnaval de Venise. Tableau de Tiepolo.
Le véritable carnaval, avec ses types classiques; ses Pierrots, ses Arlequins, ses Polichinelles, est originaire d'Italie, surtout de Venise. C'est principalement au XVIIIe siècle que le carnaval vénitien eut toute sa splendeur, et fut fêté avec enthousiasme. Grâces des personnages costumés, élégance des toilettes féminines, allégresse générale, voilà ce qu'a su évoquer ici le célèbre peintre vénitien Tiepolo.
Dans les villes, on s'organise par quartiers: les peintres, les sculpteurs décorent les rues et les places, dessinent et drapent les costumes. Le peuple, fin et instruit, tout hanté par les souvenirs de son histoire, est familier avec les héros antiques dont il croit descendre, et dont les tombeaux bordent les routes. C'est l'époque où la terre, sous la bèche du vigneron rendait au jour les statues des consuls et des empereurs: l'antiquité renaissait; le cortège du carnaval se mit lui-même à la mode antique et païenne, et reproduisit la plus imposante des fêtes romaines, le triomphe.
On vit ainsi des restitutions des triomphes de Paul-Emile, de celui de Camille, de celui d'Auguste vainqueur de Cléopâtre; dieux païens, objets précieux, monstres étranges, figuraient dans le cortège avec des rois enchaînés, des licteurs chargés de trophées d'armes.
Florence, en fêtes comme en toute chose, a le secret de la plus grande beauté. Chacun de ses carnavals est un chef-d'œuvre éphémère, le chef-d'œuvre d'un peuple entier d'artistes et de poètes. Qu'on se figure, par exemple, dans une large rue, au milieu d'une foule de masques à pied et à cheval, promené sur un char immense, le tableau vivant d'une scène mythologique, Bacchus et Ariane, Pâris et Hélène, tandis que des chœurs rythment la marche, expliquent au peuple les différentes figures du cortège en vers émouvants ou joyeux.
A Venise, où les rues sont des canaux et les voitures sont des gondoles, la barque remplace le char. En 1841, on vit circuler le long du Grand Canal uns sphère immense figurant l'Univers dans laquelle se donnait un bal. Mille gondoles illuminées suivaient la planète à sa musique. Soutenus par d'ingénieux appareils, des génies volaient autour de la flottille.
A Rome, le carnaval consistait surtout en spectacles donnés sur l'Agora, aujourd'hui place Navone. Des courses en étaient l'exercice principal, courses où l'on faisait courir des chevaux, des ânes, des buffles, toute sorte de bêtes et même des hommes. La course la plus fameuse était celle des barberi, étalons non montés qui, dans leur course rapide, s'éperonnaient eux-mêmes par des châtaignes d'or suspendus à leur flancs.
L'Enterrement de la Sardine. Tableau de Goya.
Cette ronde burlesque et macabre, car l'un des personnages porte un masque de squelette, est une coutume traditionnelle en Espagne. Elle a inspiré au grand peintre Goya une composition où se donne libre carrière sa passion pour le fantastique.
Ebats des grands et des petits. La rue en liesse.
L'élégant carnaval d'Italie s'introduit en France et s'installe à la Cour des Valois; mais il n'y est qu'une fête au milieu d'autres. Si l'on veut avoir une véritable impression de carnaval, de drôlerie burlesque et bon enfant, c'est dans la rue qu'il faut descendre; c'est par exemple au faubourg Saint-Antoine qu'on voit pendant les jours gras se promener la mascarade, s'étaler la gaieté, grands et petits s'ébattent, s'éjouir et s'ébaudir.
On a le droit pendant ce temps-là d'aller, en plein jour, masqué, costumé, déguisé, vêtu d'oripeaux bariolés et baroques; on en profite. C'est le plaisir de faire cent mauvaises farces, d'épingler à la jupe des vieilles un torchon sale, de frapper le dos d'un passant avec le tampon d'une souple batte, dont la craie lui imprime sur l'épaule un rat; un farceur laisse tomber une règle chauffée au feu: qui la ramasse s'y brûle; on cloue au pavé des sous; on s'esclaffe aux dépens des dupes. Le soir, ce sont de copieux repas, et des soupers plantureux, où l'oie est le plat de résistance, où la tradition veut qu'on fasse sauter les crêpes.
Cependant, des troupes de masques en robes retournées, barbouillés de farine ou de charbon, accompagnée de violons et de flambeaux, entrent dans toute maison où l'on donne soirée, font danser les filles, offrent aux dames des dragées, défient aux dés les joueurs. A leur approche, le bourgeois éteint les lumières, envoie dire qu'il n'y a personne, fait sortir sa femme et sa fille par une porte dérobée.
On apprend sans étonnement qu'Henri III courait ainsi les rues, costumé en Pantalon vénitien, cravachait au galop les passants, jetait au ruisseau le chapeau des femmes. Mais qui croirait qu'en plein XVIIe siècle ces usages aient subsisté et que Louis XIV lui-même s'y soit diverti? Un jour, un président à mortier mariant son fils et donnant un bal, le roi, à une heure après minuit, s'y rendit avec cinq carrosses plein de dames, toute la livrée en gris, pour n'être pas reconnus. Comme ils ne pouvaient montrer leurs billets, les Suisses leur refusèrent l'entrée. Le roi donna l'ordre de mettre le feu aux portes. A cette hardiesse, le président reconnaissant des gens de la plus haute qualité, fit ouvrir; et l'on vit paraître douze masques magnifiquement parés, avec une infinité de grisons masqués, tenant un flambeau d'une main, une épée de l'autre, ce qui imprima le respect à toute l'assemblée. Louvois, tirant alors le président à part, se découvrit, lui faisant entendre qu'il était le moindre de la compagnie. C'en fut assez pour obliger le président à réparer sa faute. Il fit apporter dans le bal de grands bassins de fruits confits et de dragées. Mlle de Montpensier, par ressentiment de son attente, d'un coup de pied donné dans l'un des bassins, le fit sauter en l'air. De pareils traits montent quelle erreur nous commettons en nous représentant la vie d'autrefois sous un aspect uniformément majestueux et guindé.
Je te connais, beau masque!
Pourtant les jours de l'ancienne société étaient comptés. Eut-elle le pressentiment de sa fin prochaine? Il semble qu'elle ait voulu finir dans la gaité, parmi les fêtes élégantes et galantes, dans une atmosphère de frivolité légère. Le carnaval prend au XVIIIe siècle la teinte générale de l'époque; il se fait pimpant, gracieux, spirituel, et secoue avec mille gais tintements les grelots de sa folie. C'est aux bals de l'Opéra qu'il faut aller désormais chercher le carnaval. La Régence les inaugura le 31 décembre 1715; ils avaient lieu trois fois la semaine jusqu'à Pâques; l'entrée était de 6 livres. Leur succès fut tel qu'à la fin du siècle, l'Opéra donnait, en été, des après-soupers, bals masqués précédés de sérénades.
Transportons-nous donc rue de Louvois, où était situé l'Opéra: les carrosses s'avancent avec les laqués poudrés, les chaises prennent la file; il en descend tout un monde à l'élégance raffinée, avide de s'amuser, portant l'ample domino, le masque de carton attaché derrière la tête par deux rubans. Au foyer, les deux orchestres mènent leur bruit, les danses battent leur plein; les éventails donnent sur les doigts, on froisse les robes de soie; on distingue des voix de femmes: "Finissez vos folies!".
Partout s'entend la phrase consacrée: "Je te connais, beau masque!" et c'est en effet la comédie des erreurs, le ricochet des surprises et des méprises, le jeu de l'amour et du hasard. On rit, on cause; la gaieté est à l'aise sous le masque; l'épigramme riposte à la chanson: l'esprit de la France est comme énivré d'une ivresse légère et charmante.
Le bal fini, arrive l'heure du souper, ou, comme on dit, de médianoche: c'est au XVIIIe siècle que l'on appelait le souper "une des quatre fins de l'existence". Tout ce qui réussit fait école et suscite des imitateurs; sur le modèle des fêtes de l'Opéra, des bals publics s'ouvrent, au Grand Salon, à la Courtille, au Vaux-hall. La cour se divertit à y coudoyer le peuple. Marie-Antoinette ne s'amusa jamais tant, disait-elle qu'à une course du bal des Porcherons: la course était le nom qu'on donnait alors au galop, et cette danse bruyante détonne au milieu du siècle du menuet. C'est ainsi, au bruit des orchestres, dans les rires, dans les danses, que cette société condamnée attend la minute de mourir: jamais on ne vit les gens agoniser plus gaiement.
Et jamais fête n'eut un plus tragique réveil.
Carnaval vit encore. L'Homère des héros du bal masqué.
En quelques années les ruines s'accumulent sur les ruines; l'ancienne société est détruite; l'Empire a succédé à la Révolution et la Restauration à l'Empire. Que de choses ont disparu! Que de traditions sont abolies!
Le carnaval subsiste.
Le carnaval dans les rues de Paris sous le Directoire; D'après le tableau de Debucourt.
Au temps du Directoire, on se rue vers les plaisirs, avec une sorte de frénésie: aussi le carnaval fut-il célébré avec un éclat extraordinaire. Les mascarades étaient plus que jamais en vogue. Des groupes d'hommes et de femmes chantant, sautant et faisant mille folies parcouraient les rues à la grande joie des passants.
A la ruine de tant d'institutions, une institution survit, celle des bals de l'Opéra. Même elle va reprendre une vitalité nouvelle, un regain de popularité et de splendeur. De 1820 à 1860, c'est la grande époque des bals masqués. On danse à l'Opéra, et aussi aux Variétés, à la Renaissance, en vingt endroits où le carnaval se célèbre avec une sorte de frénésie. C'est alors que régna Chicard, dont la popularité contrebalance celle de La Fayette; on le sacra prince de la gaieté française; on l'invita en Amérique pour y célébrer des fêtes*. Ce "prince" s'appelait Alexandre Lévêque et faisait le commerce des cuirs. Sa création, ce furent les tombolas; on y vit deus sous-lieutenants qui avait associer leurs billets gagner un piano d'Erard, et le scier séance tenante pour en emporter chacun la moitié, comme on partage une poire.
Le Duel de Pierrot. Tableau de Gérôme.
La gaieté, la folie ne vont pas toujours sans altercations ni disputes. Au bal costumé, Pierrot et Arlequin se sont pris de querelle; un duel est devenu inévitable. En sortant du bal, au petit jour, par un temps de neige, ils se sont battus et Pierrot est tombé mortellement atteint. Le contraste est saisissant entre ce triste dénouement et les oripeaux de fête dont les personnages du drame sont encore revêtus.
Mais bientôt le carnaval va susciter un artiste, qui sera avec son crayon, l'Homère moderne de cette époque drôlatique."Pour réussir au théâtre, il faut avoir le diable au corps," disait Voltaire à une comédienne. Gavarni avait le diable au corps. Passionné de travestissements, il courait vendre le dessin qu'il venait de terminer pour pouvoir le soir se déguiser et assister au bal de l'Opéra; aussi personne n'a-t-il su comme cet enragé donner avec son crayon l'impression des bals costumés d'alors.
Au Bal masqué. Lithographie de Gavarni.
On voit de tout au bal masqué, même des gens qui s'ennuient. Tel ce personnage que deux déguisés accablent de leurs sarcasmes: " C'est un diplomate.- C'est un épicier. - Cabochet, mon ami, vous ne voyez donc pas que "Mossieu" est un jeune homme farceur comme tout, déguisé en un qui s'embête à mort."
Une cohue de masques se démène dans ses lithographies du Carnaval, une mêlée de Pierrots au long nez, agitant comme des forcenés leurs manches largement étoffées, de Polichinelles tout scintillants, de sauvages emplumés et férocement tatoués, de hussards bizarrement chamarrés, de diables burlesques, de fantaisistes andalous.
Un Menuet romantique pendant le carnaval. D'après une lithographie de Gavarni.
Personne n'a su rendre mieux que Gavarni, la verve burlesque et l'animation forcenée des bals et des danses à cette époque.
Au milieu de ces costumes bariolés, le personnage grave, à l'habit noir sévèrement boutonné, à la haute cravate serrant le col sous le menton, fait tache; il est l'objet de toutes les moqueries, de tous les quolibets de ces joyeux déguisés. Deux diables échevelés, au nez terriblement crochu, s'approchent d'un vieux monsieur tristement assis sur une banquette: "C'est un diplomate, dit l'un. - C'est un épicier, dit l'autre. - Vous ne voyez donc pas que monsieur est un jeune homme farceur comme tout, déguisé en un qui s'embête à mort." Ailleurs, le même personnage grave qui se promène d'un air funèbre est suivi par deux joyeux compères qui lui attachent dans le dos une feuille de papier avec cette inscription: "A céder avec tous les avantages y attachés". Ailleurs encore, on lui crie: "Méfie-toi! Si tu ne finis pas de t'amuser comme ça, on va te mener au violon."
C'est chez Gavarni encore qu'on trouve à foison, illustrées par la double fantaisie du texte et de la légende, ces "farces de carnaval" ou s'égayent le rapin, l'étudiant, le clerc d'avoué, la jeunesse des ateliers et des écoles.
Salut chorégraphique en temps de carnaval. D'après une lithographie de Gavarni.
Deux rapins se rencontrent pendant les jours gras sur le palier d'un escalier. A ce moment de l'année, tout le monde danse, c'est en exécutant des entrechats qu'ils se saluent.
Alexandre Dumas père, avec sa verve joviale, fut un des fervents de ce genre de farces. Il arriva un jour au bal de l'Opéra tenant en laisse un ours. Chacun de s'approcher de l'ours de carnaval qu'on trouvait merveilleusement bien imité... lorsqu'on s'aperçut qu'on avait affaire à un ours véritable emprunté à une ménagerie voisine.
Le rire et les larmes. un carnaval tragique.
Mais voici une farce que n'eussent inventée ni Dumas, ni Gavarni: elle est venue en droite ligne du pays du spleen. Un lord facétieux parut un jour au bal déguisé... en cercueil. Une draperie cachait la bière où son corps était engainé comme un violon dans sa boîte. Sur la planche supérieure apparaissait une tête macabre; la planche inférieure, déclouée permettait le mouvement à la machine sinistre. Une épitaphe racontait que les plaisirs du bal avaient porté ce malheureux au tombeau. Cette invention fit fureur. Les bals masqués se peuplèrent de cercueils ambulants.
Hélas! ces contrastes du macabre avec le bouffon ne furent pas toujours de simples fantaisies de mauvais plaisants. Partout où éclate le rire, on peut s'attendre que les larmes ne sont pas loin. Ce mélange du tragique et du comique ne s'est jamais manifesté d'une façon plus tristement saisissante que lors du carnaval de 1833*. L'arrivée du choléra fut notifiée officiellement le 29 mars; c'était le jour de la mi-carême, il faisait un beau soleil et un temps charmant; les Parisiens ne s'en trémoussaient que plus jovialement sur les boulevards, où l'on aperçut même plusieurs masques qui, parodiant la couleur maladive et la figure défaite, raillaient la crainte du choléra et la maladie elle-même. Le soir, les bals publics furent plus fréquentés que jamais. Les rires présomptueux couvraient presque l'éclat de la musique. On s'échauffait aux danses les plus échevelées; on engloutissait des boissons froides et des glaces, quand tout à coup le plus sémillants des arlequins se sentit de la fraîcheur aux jambes, ôta son masque, et découvrit, à la stupéfaction de tout le monde, un visage d'un bleu violacé. On s'aperçut que ce n'était pas une plaisanterie, les rires se turent; bientôt plusieurs voitures de masques furent conduites directement du bal à l'Hôtel-Dieu, où, en arrivant, le plus grands nombre moururent. Comme on craignait la contagion, ces morts furent enterrés si vite, qu'on ne prit pas le temps de les dépouiller de leurs oripeaux; ils entrèrent dans la tombe avec la tenue burlesque de la Folie.
Le carnaval n'a plus aujourd'hui l'éclat qu'il avait jadis. Nous ne pouvons nous en étonner, les conditions de la vie n'étant plus les mêmes. Nous ne connaissons plus guères les austérités d'un carême universel qui, au moyen âge provoquaient un besoin de forte réaction; nous n'avons plus de corporations; nous ne vivons plus de la vie extérieure et artistique des gens de la Renaissance. Cependant il serait exagéré de prétendre que le carnaval soit mort. Chaque année, les cités méridionales revoient encore sous le bleu du ciel, dans la transparence de l'atmosphère, la brillante mêlée des dominos. Rome a sa lutte des moccoletti: tout le monde porte, à la main, dans la rue, une bougie; le jeu est d'éteindre celle du voisin, en conservant la sienne allumée. Nice a ses confettis de plâtre, si nous avons nos confettis de papier. Paris conserve son bœuf gras et ses chars allégoriques de la mi-carême; Plusieurs provinces gardent des coutumes locales. Et enfin, si les grandes personnes ne dédaignent ni les bals costumés, ni les dîners "en têtes" ou "en âmes", nous avons pour les tout petits les gentilles sauteries où de minuscules arlequins et des pierrots pas plus haut que cela font des rondes gracieuses.
Ne soyons pas trop sévères pour les divertissements de carnaval. A moins qu'ils ne dégénèrent en farces triviales et grossières, ils ont leur utilité; ils jettent dans le train ordinaire de l'année une note de fantaisie; ils apportent à la vie populaire une détente nécessaire, facilitent l'accord social; de même que les peuples doivent s'unir dans le deuil, de même il faut qu'ils sachent aussi s'égayer ensemble et connaissent des heures d'allégresse et des joies en commun.
Un bal pendant le carnaval, vers 1840
Lectures pour Tous, Hachette, Paris 1901-1902.
* Nota de Célestin Mira:
* Fête de l'Âne:
À Beauvais, lede chaque année, une jeune fille, montée sur un âne et tenant un enfant dans ses bras, pour représenter lafuite en Égypte, se rendait de la cathédrale à l'église Saint-Étienne. Il s'agissait d'une parodie de la fuite en Egypte de la Sainte Famille devant les troupes d'Hérode.
Enluminure de la Fuite en Egypte tiré du Livre d'heures de Catherine de Médicis selon un modèle du français Jean Bourdichon.
La vierge Marie porte son traditionnel manteau bleu, Joseph porte un baluchon . L'âne est magnifiquement caparaçonné.
Le clergé les introduisait en pompe dans le sanctuaire, et, pendant l'office, les chants se terminaient toujours par ce cri trois fois répété:Hi! Han!. Après l'épître, on chantait la prose de l'âne, dont le refrain était:
Hez, sire Ane, car chantez
Belle bouche rechignez,
Vous aurez du foin assez
Et de l'avoine à plantez (en abondance)
L'ambiance était chaotique et les débordements nombreux: les gens se travestissaient, jouaient aux dés sur les autels, buvaient plus que de raison (sans modération dit-on de nos jours) et parodiaient les rites sacrés. A partir du XVe siècle, les autorités religieuses jugèrent ces pratiques blasphématoires. Elles finirent pas disparaître totalement au XVIe siècle.
* Fête des Fous:
Cette miniature du XIVe siècle représentant une scène de charivari associée à la Fête des Fous, est extraite du Roman de Fauvelle conservé à la BNF.
Les participants portent des masques grotesques et jouent d'instruments bruyants, le but étant de faire le plus de vacarme possible.
Fête des Fous jouant aux boules, d'après Brueghel, réalisée par Pieter van der Heyden vers 1570.
Ouvrage sur la Fête des Fous de 1751.
* Lyderic et Phinaërt:
Procession de Lyderic et Phinaërt à Lille en 1858.
* Le bœuf gras:
* Chicard:
Illustration de Paul Gavarni publiée vers 1840 de la série Souvenirs du Bal Chicard.
Dans la vie de tous les jours, Chicard, de son vrai nom Alexandre Lévêque, était un marchand de cuir du quartier de la rue Quincampoix qui exerçait son métier tout à fait sérieusement. Mais dès que la période de carnaval arrivait, il se transformait en fêtard excentrique, un "Vestris de la braguette". ( Vestris est le nom de famille de danseurs classiques franco-italiens qui ont marqué le XVIIIe et le XIXe siècle).
Il avait une technique bien à lui pour danser. Il gesticulait mais son visage restait de marbre et complètement immobile, contrairement aux autres fêtards qui criaient et riaient.
Le contraste entre la passivité de son visage et ses danses grotesques et parfois obscènes ravissait le public. L'argot parisien, vers 1840, s'enrichit du verbe "chicarder" qui signifiait "danser de façon effrénée", qui se transforma en "chicandard" pour désigner le summum de l'élégance pour une personne et pour finalement s'abréger et donner le mot "chic" encore utilisé de nos jours.
Chicard et une blanchisseuse dansant le cancan à la Grande Chaumière (auteur non identifié). La Grande Chaumière était un jardin d'agrément, très prisé des étudiants, et situé dans la quartier du Montparnasse. C'est dans ce lieu que le cancan prit naissance en 1830.
* Le choléra:
En fait l'épidémie eut lieu en 1832 et non en 1833. En quelques mois, l'épidémie fit 18 000 morts à Paris, mais elle sévit dans toute la France.
Cette épidémie fut la deuxième pandémie mondiale. Elle prend sa source dans le delta du Gange, en Inde, vers 1826. En 1829-30, elle pénètre la Russie et atteint Moscou. En 1831, elle ravage la Pologne, la Hongrie, l'Allemagne puis frappe l'Angleterre, surtout Londres. En mars 1832, le 26 mars les premiers cas parisiens sont enregistrés dans le quartier festif de la rue de la Mortellerie, actuelle rue de l'Hôtel-de-Ville. A cette époque, on ignore l'existence des bactéries et encore plus les voies de transmissions. Paris ne dispose pas de réseaux d'égouts ni de système de distribution d'eau potable, et l'eau infectée par les résidus de matière fécale est le principal vecteur de contamination.
La foule devant un homme agonisant ou décédé du choléra en 1832. Gravure de J. Roze.
Fuite des habitants de Marseille lors de l'épidémie de Choléra de 1832. Tableau d'Emile Loubon.
Biberons de nos ancêtres.
De gauche à droite:
1- Biberon en bois tourné (Sarthe).
2- Biberon gallo-romain.
3- Biberon en grès du Midi.
4 et 5- Biberons en verre.
6- Biberon creusé dans un bloc de bois (Ariège)
De gauche à droite:
1 et 2- Biberons en faïence du XVIIIe siècle.
3- Biberon en fer blanc.
4- Biberon fait d'une corne percée.
5- Biberon en faïence (Bretagne)
Communiqués par Mme Landrin.
Lectures pour tous, Hachette, Paris, 1901-1902.
mercredi 29 juillet 2026
Au lit.
Le lit, huile sur carton peint par Henri de Toulouse-Lautrec en 1892.
Dans le lit.
Le baiser.
Durant les années 1890, Toulouse-Lautrec a passé beaucoup de temps à peindre le quotidien des pensionnaires des maisons closes de Paris. Ces trois tableaux montrent deux femmes partageant le même lit. Une des femmes est coiffée "à la garçonne", coiffure très rare à l'époque et réservée pratiquement à certaines prostituées, ce qui pouvait laisser supposer qu'il s'agissait d'un homme. Mais Toulouse-Lautrec a documenté leur vie de couple et leurs relations respectives avec leurs clients masculins confirmant qu'il s'agissait bien de deux femmes.
Marchande d'arlequins.
Issue de la série "Comme on dîne à Paris", cette lithographie est l'œuvre de Charles, Joeseph Traviès de Villers et date du 23 novembre 1845.
La marchande d'arlequins vendait dans les rues, les restes de nourritures laissés par les familles riches et les grands restaurants. Les débris de viande, de poisson et de légumes étaient triés, assemblés et disposés dans des assiettes. Le prix était très bas, environ un ou deux sous, cette nourriture étant destinée aux pauvres. Le mot "Arlequin" fait référence au costume d'Arlequin de la Commedia dell' Arte constitué de losange multicolores du fait de la composition disparate des aliments proposés.
Ce petit métier qui a perduré au début du XXe siècle est considéré comme l'ancêtre de la soupe populaire.
Sur l'image, la marchande tente de séduire un jeune homme filiforme:
" T'nez, jeune homme, profitez d'l"occasion...v'la une assiette de premier choix ... tous morceaux rupins, du blanc de poulet, une tête de brochet, trois pruneaux et une queue d'écrevisse... vrai un repas de Prince..."