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vendredi 11 septembre 2026

Le remède de grand-mère. 








Estampe de 1840, intitulée "Das Hausmittel" ("Le remède de grand-mère"). Il s'agit d'une lithographie réhaussée à l'aquarelle par l'imprimeur berlinois H. Waldow

Une femme applique un fer à repasser brûlant sur le bas du dos de son mari pour le soulager de ses douleurs lombaires. Les deux enfants et le chien assiste à la scène avec stupeur et inquiétude.

Il s'agit là d'une des innombrables recettes populaires pour soulager les maux. La médecine officielle était hors de prix, les médecins étaient rares et inefficaces. C'était les femmes qui exerçaient cette responsabilité en se transmettant les recettes de générations en générations.
Cette médecine reposait d'abord sur la phytothérapie. On utilisait la menthe contre la fièvre, la racine de pissenlit comme tonique ou des cataplasmes de plantain contre les piqûres d'insectes. On utilisait aussi des outils domestiques comme sur la gravure. Pour chasser le mal, on se servait de briques brûlantes ou de fers enveloppés dans du tissu. Les substances animales n'étaient pas de reste: le sang, la graisse animale, la bave d'escargot et mêmes les excréments étaient appréciés pour soigner les brûlures ou les infections cutanées. Bien sûr, on accompagnait ces traitements de formules plus ou moins magiques, de signes de croix et de pèlerinages.

Quand les remèdes maisons ne suffisaient pas, on faisait appel aux guérisseurs ou aux rebouteux. Le rebouteux était spécialisé dans les os et les muscles. Ils savaient remettre les os en place. C'était des hommes forts, maréchaux-ferrants, bouchers ou bergers qui savaient manipuler. Le guérisseur, lui, était plus mystique et savaient guérir les brûlures, le zona, les verrues, les rages de dents et les maux d'estomac.

En parlant de brûlures, justement, la pratique du fer à repasser brûlant tournait parfois à la catastrophe, le linge protecteur ne suivait pas le fer et celui-ci occasionnait des brûlures au deuxième, voire au troisième degré! 

Il existait aussi les Saints guérisseurs, chacun ayant sa spécialité:

- Saint Roch contre les maladies contagieuses et les épidémies.
- Saint Sébastien qui repoussait la mort subite et la contagion.
- Saint Laurent pour soigner les brûlures, notamment au fer car il est mort sur un gril.
- Sainte Apolline qui soignait les maux de dents, car on lui avait arraché les dents lors de son martyr.
- Saint Blaise qui soignait les maux de gorge.
- Sainte Claire qui guérissait les maladies des yeux, sans raison particulière, par simple goût des jeux de mots, pour y voir clair.
etc.

Chaque région de France a eu, en plus ses pratiques propres. Il serait trop long de toutes les décrire. Ne prenons qu'un seul exemple parmi tous les autres. 
L'Orléanais, ancienne province au cœur de la France qui réunissait le département du Loiret et une partie de la Sologne et de la Beauce.
L'une des figures majeures de l'Orléanais est Saint-Liphard, un magistrat d'Orléans devenu ermite au VIe siècle à Meung-sur-Loire. La légende prétend qu'il aurait vaincu un immense dragon qui terrorisait la région. En fait de dragon, il s'agirait plutôt des crues de la Loire et des maladies issues des marécages insalubres qui peuplaient la région. Liphard fit assécher les marais de Meung-sur-Loire en même temps qu'il faisait construire son monastère. Dans l'Orléanais, on invoquait Liphard pour lutter contre la paresse mais aussi pour protéger contre les fièvres et les crues.
Au XVIIIe et XIXe siècles, la Sologne était une région de marécages stagnants. Le paludisme, aussi appelé malaria, y faisait des ravages. Les paysans, ne connaissant pas la quinine allaient se soigner à la fontaine et à la crypte de Saint-Viâtre. Le lieu était célèbre et la dévotion tellement intense que le village proche de la crypte décida de changer de nom en 1854. Il s'appelait auparavant Tremblevy, du latin tremuli vicus qui signifie le "village du tremble" par référence aux nombreux arbres du même nom qui peuplaient la région. De "village du tremble" à "village qui tremble" à cause du paludisme, il n'y a qu'un pas et il fut vite franchi. C'est la raison pour laquelle il s'appelle désormais Saint-Viâtre.
Les sources miraculeuses où on effectuait des pèlerinages étaient aussi nombreuses. Citons deux exemples:
D'abord la source Saint Cyr à Ardon. Située au sud d'Orléans, cette source était réputée pour soigner les maladies de peau et les affections des yeux. Les bergers y menaient leurs bêtes malades. La source fut si importante qu'elle a fait l'objet d'une rénovation complète terminée en 2025. Autre curiosité, le circuit des Fontaines Lorris au cœur de la foret d'Orléans. Ce circuit de randonnée, comme le Sentier des Sources à Lorris permet de découvrir des petites niches en pierre abritant d'anciennes fontaines. Les bûcherons et les charbonniers au XIXe siècle y venaient guérir leurs blessures et soigner leurs rhumatismes.

Kiss me quick!









Lithographie de 1840 environ, publiée par la maison d'édition américaine Currier & Ives et s'intitulant; "Kiss me quick".

Basée à New-York, le fondateur Nathaniel Currier, vers 1835, à commencé par produire des gravures de style français sur des thèmes jugés très osés par les américains. Il réalise que la publication de ces images érotiques étaient susceptibles de ternir sa réputation et sa respectabilité. Il réoriente sa production en inondant le marché d'estampes bon marché sur des thèmes plus humoristiques et légers, comme la présente estampe.

On voit un couple qui accompagne deux enfants. Les historiens d'art pensent qu'il ne s'agit ni de la mère des enfants, ni du père, mais plutôt d'une nourrice en charge des enfants et de son amoureux. Pour bien marquer le côté raisonnable de la scène, un collier avec une croix a été placé au cou de la femme, ce qui était un gage de bonne moralité pour les acheteurs, malgré l'audace du baiser.

Le côté humoristique de la scène est assuré par la femme qui maintient les chapeaux des deux enfants bien enfoncés sur leur tête, masquant leurs yeux pour qu'ils ne s'aperçoivent de rien en disant: "This is the third time within an hour that I have placed your hats properly upon your head... There!" ("C'est la troisième fois en moins d'une heure que je place vos chapeaux correctement sur vos têtes... Voilà!")

En bas, à droite se trouve l'adresse de l'atelier de Nathaniel Currier:  152 Nassau St. N. Y. 

Cette estampe connu un très grand succès au point d'inspirer une chanson de l'époque et de donner son nom à un bonnet qui laissait le visage très dégagé, donc accessible aux baisers.

 

jeudi 10 septembre 2026

Etuves privées.






Miniature du XVe siècle extraite du livre de Valère Maxime intitulé "Facta et Dicta Memorabilia".

Comme on peut le constater sur cette miniature, au moyen âge, le bain n'était pas seulement utile pour se laver mais il servait aussi  de lieu pour se divertir et partager des plaisirs. Cette enluminure appartient au chapitre consacré "aux vices et aux pires débordements moraux". Elle se trouve donc là pour dénoncer les dérives des "étuves" même si l'enlumineur semblait bien connaître ce type de lieu.
On est évidemment surpris de voir que les couples qui batifolent dans leur bain se font servir aussi à manger. Au moyen âge les étuviers disposaient d'une double licence de bains publics et de tavernes. Ils étaient en charge de chauffer l'eau au bois, ce qui n'était pas une mince affaire. Une fois celle-ci à bonne température des aboyeurs étaient chargés de le faire savoir dans les rues en criant: 

"Seigneur qu'or vous allez baigner et estuver sans délayer;
Les bains sont chauds, c'est sans mentir."

Les corporations offraient parfois des "bons pour étuves" comme cadeau de fin d'année à leurs employés. 
On peut être également surpris de voir un lit à proximité. Officiellement, ils servaient à se reposer et à transpirer après la chaleur du bain. Evidemment, la mixité, la proximité et la nudité des couples faisaient que les couples avaient d'autres idées d'utilisation des lits.
On remarquera que hommes et femmes portent une sorte de bonnet sur la tête. Il n'était pas question de se mouiller les cheveux, sans doute parce qu'il n'y avait aucun moyen de séchage ou parce que l'on voulait conserver une coiffure savamment arrangée.
Il existait trois grandes catégories de savon: le savon gallique, à base de suif de chèvre et de cendre de bois, non parfumé et très agressif; le savon sarrasin ( l'ancêtre du savon de Marseille), à base d'huile d'olive et de soude, beaucoup plus doux que le précédent; enfin le savon juif à base d'huile de sésame et d'autres huiles diverses. Ces savons avaient souvent une odeur forte qui était combattu par diverses plantes aromatiques jetées dans l'eau du bain, comme la lavande, le romarin, le thym, la menthe, l'oseille et les pétales de roses.
Pour les cheveux, on pratiquait le shampoing sec: la cendre de bois de vigne ou de chêne pour dégraisser, le jus de bettes pour éliminer les pellicules et l'infusion de feuilles de noyer pour donner des reflets et de la brillance aux cheveux.
Pour la bouche, le blanc des dents était maintenu en les frottant avec de la poudre d'os de seiche, le vinaigre servait aux bains de bouche et en cas d'haleine chargée, on utilisait de la menthe, de la sauge ou de l'oseille pilée.

L'Eglise ne voyait pas d'un très bon œil toutes ces étuves, mais les clients s'appuyaient sur les recommandations médicales qui préconisaient le bain pour chasser les humeurs nocives du corps. Les religieux, tentèrent d'imposer la non mixité, en réservant des jours pour les femmes et des jours pour les hommes, en tentant d'interdire les étuves aux hommes mariés. Rien n'y fit et petit à petit les établissements de bains se transformèrent en maisons de tolérance.
Ce que l'Eglise ne réussit pas à faire, la nature s'en chargea. Au XVe siècle, le retour de la peste noire et l'arrivée de la syphilis bouleversa les comportements. Les médecins étudièrent la question et en déduirent que l'eau chaude était responsable des épidémies en ouvrant les pores de la peau, facilitant ainsi la contamination. 
A la fin du XVe siècle, les étuves n'existaient plus et l'on inventa la "toilette sèche". On se contenta de se frotter le corps avec des linges propres et on masquait le tout par des parfums.

Au moyen âge, les gens se lavaient tous les jours, ils changeaient de sous-vêtements également tous les jours, et ce même chez les paysans et chez les plus pauvres. La nudité n'étant pas un problème, on retrouvait souvent, des hommes et des femmes complétement nus au bord d'une rivière ou d'un étang faisant leur toilette. On le sait parce que les chroniques de l'époque font état de nombreuses noyades, notamment par hydrocution. 
Le bain nécessitait une préparation et des moyens importants pour un particulier, ce qui a conduit au développement des bains publics. Il ne faut pas confondre le bain et l'hygiène quotidienne. Au moyen âge, le bain était un lieu de détente, où l'on pouvait discuter, parler affaire, se tenir au courant des derniers potins, et même jouer aux cartes, tout en déjeunant ou dînant, ou encore lutiner la voisine.

Ce temps est révolu: de nos jours, la toilette est devenu un plaisir solitaire, on s'enferme dans sa salle bains ayant renoncé à trouver quelqu'un de charitable pour vous frotter le dos.




 
Bon appétit.









 
Caricature réalisée à l'eau forte, de Charles Williams en 1802, intitulée "A Brighton Breakfast or Morning Comforts"

Deux anglaises font face à une table lourdement chargée, l'une coupe une pièce de viande, l'autre se sert un verre d'alcool. Le petit déjeuner s'annonce copieux. Celle de gauche est Maria Fitzherbert, "l'épouse" catholique du prince de Galles, celle de droite est Lady Lade, une femme qui marqua la Régence.
Le mot "Comforts" dans le titre veut dire "douceurs". Les douceurs en question sont composées d'alcool fort dont les deux femmes faisaient une consommation massive dès le matin. On distingue sur les carafes les étiquettes "Brandy" (eau-de-vie) et "Hollands" (gin irlandais)
Maria Fitzherbert dit: " I think your Comforters are bigger than my John's" qui veut dire: "Je pense que vos consolateurs sont plus grands que ceux de mon John". Le mot "John désigne à la fois le mari de Lady Lade (John Lade) mais aussi un client de prostituée ou un attribut masculin.
Lady Lade répond:" Won't you take another Comforter? We must make haste, we expect Noodle here presently", "N'en prenez-vous pas un autre? Nous devons nous dépêcher, nous attendons Noodle  d'un moment à l'autre".
Noodle n'est autre que le prince de Galles, le futur Georges IV. Noodle et Doodle, deux personnages de la pièce Tom Thumb de Henry Fielding, sont deux courtisans qui passent leur temps à s'incliner et dire des bêtises. Plus généralement le mot "Noodle" désigne un homme niais, un nigaud.
Le tableau au mur est intitulé "Darby and Joan", et montre un couple dans un cabriolet.

Maria Fitzherbert est à l'origine de l'un des plus grands scandales politiques et constitutionnels de l'histoire britannique. Issue d'une famille catholique, elle reçue une partie de son éducation dans un couvent en France. En 1775, elle épouse Edouard Weld qui meurt la même année. En 1778, elle épouse Thomas Fitsherbert qui meurt en 1781. Elle se retrouve deux fois veuve à 25 ans mais dans une situation financière confortable. Le prince de Galles s'éprend d'elle de façon irrationnelle, il est littéralement obsédé par elle. Comme elle refuse de devenir sa maîtresse, il l'épouse secrètement en 1785. Ce mariage est totalement illégal en vertu des lois anglaises. Le "Royal Marriages Act" de 1772 impose le consentement obligatoire du roi Georges III son père. Mais il y a pire: Maria Fitzherbert étant catholique romaine, le prince de Galles aurait perdu tous ses droits légitimes au trône d'Angleterre si ce mariage avait été reconnu ( les souverains britanniques ne peuvent, de par la loi, épouser une personne de confession catholique).
Tout le monde savait mais officiellement, elle était considérée comme une maîtresse, ce qui restait légal. En 1795, le prince se voit contraint d'épouser sa cousine, Caroline de Brunswick, pour éponger ses dettes colossales. Dès la nuit de ses noces, il déserte la chambre nuptiale pour courir retrouver Maria, instituant un mariage à trois quasi officiel.

Lady Letitia Lade n'était pas en reste côté scandale. Elle venait des bas-fonds de Londres. Elle avait été la maîtresse de John Rann, un bandit de grand chemin, surnommé "Sixteen String Jack", qui finit pendu en 1774. Elle épousa ensuite Sir John Lade, un ami du prince de Galles, qui lui ouvrit les portes de la cour. Elle était réputée à Londres pour son langage fleuri. Le prince de Galles, quand il entendait quelqu'un jurer et dire des grossièretés, disait: "Cet homme jure presque aussi bien que ma propre Letitia". L'expression "To swear like Lady Lade" était une expression courante pendant la Régence. Elle choquait la cour en s'habillant avec des vêtements d'apparence masculine, comme des redingotes de cocher et passait son temps, dans les rues de Brighton, a faire des courses d'attelage à quatre chevaux avec les hommes de la cour en pariant de fortes somme d'argent, qu'elle gagnait toujours.

Il n'est pas possible de ne pas mentionner le Pavillon Royal (Brighton Pavilion) où cette scène est censée se passer.
Au XVIIIe siècle, Brighton est un petit village de pêcheurs jusqu'au jour où un médecin réputé se met à vanter les vertus thérapeutiques de l'air marin et des bains de mer. Les aristocrates s'y précipitent alors et le prince de Galles n'y fit pas défaut. En 1783, à l'âge de 21 ans, il s'y rend pour soigner déjà ses crises de goutte qui l'assaillent. Au delà de l'aspect médical, il est séduit par l'atmosphère festive qui y règne et surtout par le prétexte que lui donnent ces séjours d'échapper à la surveillance de son père. Il loue une simple ferme pour y faire sa résidence d'été, puis l'achète et décide de la transformer.
En 1787, l'architecte Henri Holland transforme la ferme en une élégante villa classique appelée Marine Pavilion. Le prince la décore avec des objets provenant de Chine.
Devenu Prince Régent, il confie à l'architecte John Nash, celui qui a conçu Buckingham Palace, le soin de réaliser un palais extraordinaire. Nash, entre 1815 et 1823,  imitant le style moghole de l'Inde coloniale, ajoute des dômes des arches et des minarets pour en faire un palais indien.




Le "Royal Pavilion" au XIXe siècle.


Si l'extérieur évoque l'Inde, l'intérieur, lui, évoque la Chine (style chinoiserie). Les murs sont couvertes de toile évoquant la vie quotidienne chinoise, un immense lustre de plus d'une tonne domine la salle des banquets, soutenu par les griffes d'un dragon sculpté au plafond.


 

La salle des banquets avec son lustre en cristal
de plus d'une tonne et 9 m de longueur.


Le Prince de Galles aimait la musique; il jouait du violon et chantait à l'occasion. Nash réalisa une salle de musique extraordinaire. Les murs sont tapissés d'or et de laque. Le dôme est tapissé d'écailles de plâtre dorées créant un effet acoustique remarquable.



Royal Pavilion Music Room.


La cuisine, élément important pour le prince de Galles vu son appétit gargantuesque, n'était pas en reste. En 1820, c'était la cuisine la plus moderne du monde. Il avait embauché le français Marie-Antoine Carême, le fondateur de la haute cuisine française. Les banquets comportaient plus de 100 plats différents.

Toute sa vie, le prince de Galles, devenu Georges IV, fut un symbole de gloutonnerie et d'alcoolisme excessifs. Alors qu'étant jeune, il était mince et athlétique, il a terminé sa vie à 67 ans dans un état de déchéance physique totale.
Dès 1797, il pesait plus de 110 kg, à la fin de sa vie, il dépassait les 150 kg. Pour maintenir les apparences, il portant un corset très serré qui aggravait ses difficultés respiratoires. En 1824, son tour de taille était de 130 centimètres.
Il souffrait de maladies liées à son mode de vie. D'abord la goutte: une consommation massive de viande rouge, de porto et d'alcools divers entraînaient des crises si sévères qu'il restait des semaines sans pouvoir marcher ni même signer le moindre document; ensuite l'artériosclérose, ses artères étaient très obstruées; l'hydropisie; la baisse de la vision, il était devenu aveugle d'un œil à la fin de sa vie.
Pour soulager les vives douleurs provoquées par la goutte, ses médecins lui administraient de fortes doses de laudanum, c'est à dire un mélange d'opium et d'alcool, ce qui n'arrangeait rien. Il devint dépendant aux opiacés avec une altération de ses capacités mentales. En vieillissant, il souffrit de paranoïa, s'enfermant au château de Windsor, passant ses journées au lit, prétendant en pleurant qu'il avait participé à la bataille de Waterloo.

Au printemps 1830, son état devint critique. L'hydropisie l'étouffait et il ne pouvait plus dormir allongé. Malgré cela, il conservait son appétit. En avril 1830, pour son petit déjeuner, de duc de Wellington rapporte qu'il avala une tourte au pigeon et au bœuf, trois quarts d'une bouteille de Moselle, un verre de champagne, deux verres de porto, un verre de brandy et une énorme dose de laudanum. Il est mort le 26 juin 1830 d'une hémorragie gastro-intestinale massive.

dimanche 6 septembre 2026

 L'amour vénal.





Gravure sur bois du suisse Urs Graf, intitulé "L'amour vénal" et datée de 1511 environ.

L'image met en scène trois personnages. Au centre, une courtisane est coiffée d'une couronne de feuillage et de fleurs séchées, symbole de la débauche. A droite un jeune homme coiffé d'un grand chapeau à plumes d'autruche, attribut ordinaire des Reisläufer (mercenaires suisses). Enfin, à gauche un vieillard qui caresse le sein de la courtisane. Celle-ci ne reste pas inoccupée. Elle plonge une main dans le sac d'or du vieillard, et de l'autre, transfère les pièces dans la main du jeune homme. 
Tous les trois sont proches d'une table de jeu. Dans la symbolique chrétienne de l'époque, la table de jeu est considérée comme l'autel du diable. On y trouve un jeu de trictrac, autrement dit backgammon ou jacquet, représentant la chance et le hasard, des cartes à jouer, un luth qui évoque le plaisir charnel et un plateau de fruits symbolisant la luxure.

La partie basse de l'image constitue le Memento Mori. Le phylactère qui accompagne le crâne et un os est rédigé en vieil allemand:

« Bedek das end das ist mein rot : Wan alle ding beschlüszt der todt »

« Songe à la fin, c’est mon conseil : car la mort conclut toutes choses ».

Le phylactère du haut est vierge. Deux hypothèses coexistent. La première est que ce vide symbolise la futilité et que les vivants n'ont rien à dire d'utile, contrairement à la mort. La seconde, et c'est sans doute la plus probable, rappelle que les gravures de ce type étaient vendues sur les marchés et qu'il était possible moyennant finance de demander à un scribe d'y inscrire la devise de son choix.

Urs Graf n'était pas un moine moralisateur. Il possédait un atelier d'orfèvre à Bâle, mais il alternait l'orfèvrerie avec une vie plus trépidante de mercenaire. Les batailles d'Italie et de France lui permettait de revenir avec du butin. 




Reisläufer ou mercenaire suisse au XVe siècle.




Contrairement à l'image que l'on se fait d'un orfèvre, les archives historiques de la ville de Bâle nous révèlent qu'il avait été souvent emprisonné pour des bagarres, des insultes, pour avoir battu sa femme et pour avoir beaucoup fréquenté les maisons closes et les prostituées. On peut donc conclure que pour les maisons de jeu, les lupanars et les courtisanes, Urs Graf était orfèvre en la matière.

Le tub.






En mai 1886, lors du huitième et dernier Salon impressionniste à Paris, Edgar Degas présente sa "Suite de nus de femmes se baignant, se lavant, se séchant, se peignant ou se faisant peigner".





Il s'agit de pastel sur carton. Une femme, rousse, penchée en avant, nettoie à l'aide d'une éponge l'intérieur d'un tub (sorte de bassine en zinc en provenance d'Angleterre, ancêtre des récupérateurs de douche).
Cette œuvre de Degas est conservée au Hill-Stead Museum de FarmingtonConnecticut, USA. 





Une autre, de la même série se trouve, elle, au Metropolitan Museum de New-York.






Une troisième est conservée au Musée d'Orsay à Paris. Il montre une vue plongeante sur une femme accroupie.


Edgar Degas à consacré une partie des années 1880 a étudier la toilette intime des femmes dans ou autour d'un tub. Degas était littéralement fasciné par la forme ronde du tub, à tel point qu'il a fait coïncider l'arrondi du dos de la femme avec celui du tub. Cette prouesse rappelle celle des estampes japonaises où la géométrie est omniprésente.
La présentation de cette série au Salon de 1886 a suscité un véritable tollé chez les critiques. Elle fut qualifiée de vulgaire, de dégradante pour la femme. Degas se défendit en disant qu'il avait voulu montrer "l'animal humain s'occupant de lui-même, un chat qui se lèche" en ajoutant: "c'est comme si vous regardiez par le trou d'une serrure".
Cette volonté de vouloir représenter les femmes occupées à leur toilette intime lui a valu une réputation tenace de misogyne et il n'a pas arrangé son cas en répondant: "J'ai peut-être trop considéré la femme comme un animal... Elles sentent que je les désarme. Je les montre sans leur coquetterie."
De nombreux critiques et journalistes ne voyaient aucune grâce dans ces postures mais plutôt un avilissement du corps féminin. Certains sont même allés jusqu' à dire que les femmes ressemblaient à des grenouilles s'agitant dans leur cuvette. Ce qui choquait surtout en montrant un corps sans fard, c'était l'absence d'idéalisation, qui permettait de montrer ce qui devait rester à l'abri des regards bourgeois et bien-pensants.
Si les critiques de la presse conventionnelle se déchaînèrent, certains esprits plus ouverts au contraire encensèrent Degas. Ce fut le cas de Joris-Karl Huymans qui voyait chez Degas une rupture avec le nu académique traditionnel  et admirait "la suprême beauté des chairs bleuies ou rosées par l'eau". Ce fut aussi le cas d'Octave Mirbeau pour qui Degas avait réussi à faire d'une banale opération hygiénique une grande peinture moderne grâce à la cruauté de son observation.

Le tub, objet de bien des fantasmes, n'a pas uniquement inspiré Degas. Au musée d'Orsay on trouve aussi ce pastel sur carton d'Edouard Manet:





Ce pastel est intitulé "le tub" réalisé vers 1879. On peut dire que les deux peintres se livrèrent à une véritable "guerre du tub". Cependant, si les tubs de Degas sont aujourd'hui les plus célèbres, Manet fut le précurseur en réalisant cette œuvre des 1879 alors les tubs de Degas datent de 1886.
Une différence sépare les deux amis: alors que Degas peint la femme vue à travers son "trou de serrure", à son insu, et ignorante de la présence d'un spectateur,  Manet, lui, montre la femme offrant sa nudité au regard, créant un sentiment d'abandon et de confiance.
Peut-être que le modèle de Manet y est pour quelque chose. Il s'agit de Méry Laurent, une actrice de théâtre, femme d'esprit et accessoirement maîtresse de Manet jusqu'à sa mort.

La guerre du tub est terminée. Il a survécu longtemps, a trôné dans les cuisines, puis vaincu par le modernisme, il a fini par disparaître. Peut-être existe-t-il encore, quelques ancêtres, dans quelques coins reculés de nos provinces, qui l'ont fréquenté, mais, quoi qu'il en soit, nous devons reconnaître qu'il n'a pas démérité, ne serait-ce que pour avoir inspiré Manet et Degas.

samedi 5 septembre 2026

Coups de cœur.








 


Gravure sur bois allemande de 1485, attribuée à Maître Casper de Ratisbonne (Casper von Regensburg) intitulée "Frau Minne und der Verliebte" (Vénus et l'amoureux).
Du XIIe au XVe siècle, Frau Minne (dame Minne) a personnifié l'amour courtois dans la culture germanique. Telle Vénus, Frau Minne représente l'amour romantique et la passion charnelle. Elle incarne l'amour profane, elle dicte les règles de la séduction et arbitre les conflits entre les dames et leurs amants. Elle s'empare des cœurs des hommes par la force. Tel Cupidon, elle décoche ses flèches. C'est elle qui propage la "Maladie d'Amour" qui inflige des souffrances à l'amant qui se trouve loin de sa dame. Au fil du temps, Frau Minne s'est peu peu fusionnée avec Vénus, la déesse romaine de l'amour.

Sur cette image Frau Minne figure au centre, presque nue, brandissant une épée et un étendard, tout en piétinant un cœur. A droite, plus bas, un amoureux transi, nommé Casper implore sa maîtresse. Tout autour, on peut voir des cœurs torturés de différentes manières, qui symbolisent les tourments qu'infligent les femmes à leurs soupirants avec la complicité de Frau Minne.

Il existe plusieurs catégories de supplices infligés avec un commentaire écrit en vieil allemand:

- Par capture et enclavement:  


La Nasse: en haut, au centre-droit.

« Sy kan meich wol unterweisen. Dy meyn hercz vecht in ainer rewsen. »

« Elle sait bien comment m'éduquer, celle qui attrape mon cœur dans une nasse. »


Le piège à mâchoires: en haut, à gauche.

« Mein hercz ist gefangen / mit einer gluegengen zangen. »

« Mon cœur est fait prisonnier par une tenaille ardente. »


Le cadenas: au milieu, à gauche de Frau Minne.

« Ich can mich ir nit vervegen / Die mein hercz wil durch fegen. »

« Je ne peux me détourner d'elle, qui veut purifier (ou enfermer) mon cœur. »


Le coffre: à droite de Frau Minne.

 « Wy mocht ich ir (...) hat mein hercz in (...) fasaß. »

« Comment pourrais-je lui [échapper]... elle tient mon cœur enfermé dans un coffre. »



- Par perforation et coupure:


La scie: en bas, à gauche.

« ich kan meich ir nit verwegen. Die mein hercz wil durch segen. »

« Je ne puis résister à celle qui veut scier mon cœur en deux.»


Le couteau ou le hachoir: sous le cadenas.

« ...das mit ainem messer ver schniten »

« ... [mon cœur] qui est découpé par un couteau. »


Les flèches: en haut, à droite, transperçant le cœur.

« Ich hab wol genossen / ... »

« J'ai bien savouré [la blessure]... » référence aux flèches de Cupidon qui blessent en procurant une douce souffrance.


Le Crochet: en bas, à gauche.

« Wy mocht ich ir haben mangel Die mich hat an ainem angel. »

« Comment pourrais-je me passer d'elle, qui me tient au bout d'un hameçon ? »


- Par le feu et par pression:


Le pressoir à vis: en haut, à droite.

 «Wy solt ich vergyßen ... »

« Comment pourrais-je oublier... »


Le grill: au milieu, à droite.

« Si gipt mir frewd und trost. dy mein hercz hat uff ainem rost. »

 « Elle me donne joie et réconfort, elle qui tient mon cœur sur un gril. »


Le feu de bois: en bas, au centre gauche.

« Solt ich sy nit billich ken(n)en die mein hercz wil in ainem fewr verbrenen. »

 « Ne devrais-je pas légitimement connaître celle qui veut brûler mon cœur dans un brasier ?»


- Par la calomnie.


La langue coupable: à droite, sous le grill.

« Der lieger munt. hat mein hercz ser verwunt. »

« La bouche menteuse (la médisance) a gravement blessé mon cœur. »


Casper, agenouillé fait une prière: « O frawlein du bist... » / « Ich wil ir siette trew loben... », « Ô noble dame, vous êtes... Je veux louer à jamais sa douce fidélité. »

Enfin, aux pieds de Frau Minne, le mot "SCHMERTZ", douleur, souffrance, précisant que l'amour exige l'acceptation de la souffrance.

Il ne reste qu'un seul exemplaire original de cette gravure qui ait survécu au temps. Il est conservé au Kupferstichkabinett de Berlin. En examinant ce document de près, les conservateurs ont découvert qu'un contemporain de Maître Casper avait écrit sous l'amoureux transi: "O stulte... Du Narr" ce qui veut dire: "O imbécile... Gros Bêta". Visiblement, en 1485,  l'acheteur de l'estampe n'était pas un ardent défenseur de l'amour courtois.

Pour terminer, citons l'artiste serbe Jelena Gajinovic qui, récemment, a défendu la thèse par laquelle sur cette estampe figureraient les ancêtres de certains de nos émojis comme 💔 ou💘 ce qui tendrait à prouver que l'amour courtois peut mener à tout et que la souffrance de ce brave Casper ne fut pas inutile.
  
Podophilie.







 


Lithographie attribuée à Georg Emanuel Opiz dans les années 1830. Les éditions allemandes portent la mention sibylline : "Vous recevez deux baisers pour vos efforts."

Un élégant jeune couple est assis sur un canapé dans un salon bourgeois de l'époque. La femme a jeté négligemment son boa de fourrure blanche, probablement de l'hermine ou du renard blanc, dont une extrémité traîne au sol. Ceci prouve l'impatience de la femme de se débarrasser de sa première couche de protection sociale et symbolise son abandon. D'autant plus qu'une partie du  boa repose sur une peau de léopard  couvrant le sol. La peau de bête symbolise la sensualité sauvage et les passions dionysiaques. La femme passe donc de la fourrure chic (le boa) et civilisée à la fourrure sauvage et brutale (la peau de léopard).
La femme a retroussé sa robe, montrant ses jambes pendant que l'homme fait semblant de s'intéresser au feston composé de motifs fleuris qui la borde. A cette époque, la censure et les mœurs bourgeoises étaient extrêmement strictes et le fait de montrer une simple cheville était considérer comme très provocant. Ici, la femme montre ses jambes, on voit ses bas qui s'arrêtent roulés au dessus du genou. Cette attitude est particulièrement provocante, alors que l'homme semble subir son empire.
Au dessus des personnages, les surplombant on voit l'encadrement d'un tableau. Les salons bourgeois abritaient toujours des œuvres d'art de type académique, des paysages, des scènes mythologiques chastes ou des portraits d'ancêtres rigidifiés. C'est sous ce tableau austère, synonyme de bienséance, que le couple s'adonne à des activités plus frivoles. La conclusion est limpide: dans la bourgeoisie, les messages affichés sur les murs sont différents de ceux affichés sur les canapés.

Ces lithographies n'étaient évidemment pas destinées à être encadrées et suspendues dans un salon. Elles étaient vendues très cher sous le manteau et ceux qui les achetaient les enfermaient dans un portfolio fermé à clé dans leur cabinet de curiosités, lui aussi fermé à clé. Seuls les invités masculins pouvaient y avoir accès après le dîner, cigare aux lèvres,  les femmes et les enfants étant exclus.

vendredi 4 septembre 2026

La Ribaude.






 




Tableau du néerlandais Jan Steen, vers 1660-1662, huile sur toile intitulé "La Ribaude" ou "Scène  de lupanar avec un vieil homme offrant de l'argent à une jeune fille".

Cette scène se passe dans un bordel. Elle représente une jeune courtisane assise au bord d'un lit et un vieil homme arborant un chapeau haut de forme qui lui caresse le menton, tandis qu'une entremetteuse sourit à l'arrière plan. De nos jours, la scène, au sens figuratif, n'a rien de choquant, mais il faut savoir qu'à cette époque, au XVIIe siècle la censure était féroce. Les artistes ne pouvait qu'utiliser des symboles pour suggérer ce qu'ils voulaient exposer. Les Pays-bas n'échappaient pas à la mode et Jan Steen le savait. On remarque que la courtisane ne porte qu'une pantoufle au pied droit, l'autre reposant au sol sous son pied gauche qu'elle tient levé. Dans l'iconographie hollandaise, porter des chaussons signifie un relâchement moral, mais n'en porter qu'une et montrer son pied signifiait que la femme avait franchi le pas.
Comme souvent, les rideaux du lit sont organisés d'une façon théâtrale, c'est à dire qu'ils invitent le spectateur au futur spectacle. Sur la table de nuit, on distingue un bol métallique et une cuillère. Il n'était pas rare d'offrir au client un bouillon fortifiant à base d'œufs et d'épices censé stimuler sa libido.
Pour bien nous rappeler qu'il ne s'agit pas d'une scène de séduction, Jan Steen nous montre le futur échange d'argent prouvant qu'il n'est ici question que d'une transaction commerciale. D'ailleurs les mains de la femme le confirme, elle tend sa main gauche pour recevoir sa rémunération, sa main droite étant appuyée fermement sur le sommier du lit, montrant qu'elle domine complétement la situation. Cette attitude accentue le ridicule du vieillard avec son chapeau haut de forme en train de dépenser sa fortune pour s'offrir les faveurs de jeunes femmes.
La mère maquerelle en arrière plan se trouve là pour surveiller que tout se passe bien, elle partira une fois l'argent encaissé. Elle incarne la vénalité absolue; elle profite à la fois de la faiblesse de la jeunesse et de celle de la vieillesse. Jan Steen a volontairement placé le visage édenté de la vieille près du visage de la courtisane pour symboliser la vanité et le temps qui passe.

L'érotisme de "La Ribaude" ne nous apparaît pas spontanément de nos jours. Il n'en était pas de même au XVII et XVIIIe siècle. Le tableau a été jugé beaucoup trop provocant pour les futurs propriétaires et l'un d'entre eux a jugé la nudité de la jambe de la jeune femme intolérable. Afin de rendre la scène plus convenable, il a fait peindre par dessus la jambe levée une pièce de tissu supplémentaire. Et ce n'est qu'au XXe siècle, suite à des travaux de restauration minutieux que les experts ont découvert l'ajout du voile pudibond. Celui-ci fut retiré délicatement. Les restaurateurs ont dénudé la jambe de la courtisane qui s'est retrouvée levée comme Jan Steen l'avait imaginée, le pied, le mollet et un début de cuisse à l'air.
On comprendra mieux pourquoi Jan Steen a peint tant de scènes de tavernes ou de lieux de débauche, en apprenant qu'il était lui-même propriétaire d'une taverne et, qu'en guise d'imagination, il utilisait ses propres expériences quotidiennes comme source d'inspiration.
La sphinge. 






"Die Sphinx und der Dichter" (La sphinge et le poète ou l'Enchanteresse), tableau de l'allemand Heinrich Lossow, peint en 1868.

La scène représentée sur ce tableau est inspiré par "Le livre des Chants" (Buch der Lierder), recueil de poèmes de Heinrich Heine.
Lossow crée ici une inversion complète des rôles traditionnels de ce genre de scène. Une sphinge, créature mythique constituée d'un corps de lionne et d'un buste de femme, enlace et embrasse passionnément un jeune poète. Il s'agit de la relation qu'entretient le poète avec sa muse, une relation passionnée et douloureuse. En effet, la sphinge, tout en l'embrassant lui enfonce ses griffes dans le torse.

"C'était une sphinge véritable, dont le corps de lion et les pattes puissantes étaient en contradiction flagrante avec la tête et le buste de femme... Elle m'a embrassé à m'en couper le souffle, et tandis qu'elle m'enlaçait de ses bras voluptueux, ses griffes s'enfonçaient cruellement dans mon torse..."

Le tableau nous montre l'extase du baiser accompagné de la douleur des griffes plantées dans la poitrine du poète.

Il nous faut dire un mot sur l'artiste peintre. Heinrich Lossow était un peintre académique connu et respecté de son temps. Il était en outre le conservateur de la prestigieuse galerie du château de Schleißheim, près de Munich.
Mais il avait un passe-temps. Il menait parallèlement à son activité officielle la carrière de dessinateur de scènes érotiques ou pornographiques qu'il vendait clandestinement à des collectionneurs. Le tableau le plus connu de cette production secrète est "Le Péché" (Die Versündigung) réalisé en 1880.





"Le péché" de Heinrich Lossow, tableau de 1880. L'acte de chair s'accomplit d'une manière acrobatique, à travers les volutes d'une grille en fer forgé, entre un moine et une religieuse consentante. Ce tableau est doublement scandaleux pour l'époque. Il ne se contente pas de représenter une scène érotique scabreuse mais il est aussi  une satire anticléricale féroce.
Il est souvent associé au "Banquet des Châtaignes". Pour mémoire, le "Banquet des Châtaignes" est une réception qui s'est tenue dans la nuit du 31 octobre 1501 au Palais papal du Vatican. Le récit de ce banquet nous est rapporté par le journal intime de Johann Burchard, le maître de cérémonies.
A ce banquet furent invitées une cinquantaine de prostituées romaines de haut rang, "d'honnêtes prostituées" comme elles sont qualifiées dans le récit. A la fin du repas, elles entreprirent de danser, d'abord habillées, puis complétement nues. Un des convives proposa un jeu: on jeta des châtaignes sur le sol, les candélabres, jusque là posés sur les tables, furent déposés au sol et on demanda aux courtisanes de  ramasser les châtaignes en marchant à quatre pattes, nues, au milieu des bougies. L'excitation fut à son comble et le banquet se transforma en orgie généralisée. Des prix de grande valeur furent attribués aux hommes les plus actifs avec les prostituées. Le pape Alexandre VI, Cesare Borgia et sa sœur auraient assisté en spectateurs à la scène. 
La véracité de cette scène est plus que nuancée chez les historiens et même contestée, et il n'est pas interdit de croire qu'il s'agissait d'une cabale montée contre les Borgia.
Cependant, vrai ou faux, le "Banquet des Châtaignes" est devenu le symbole de la corruption morale et de la luxure dont certains artistes des siècles suivants se sont emparés pour dénoncer les dérives de l'Eglise. "Le Péché" de Lossow s'inscrit dans cette continuité.

jeudi 3 septembre 2026

Ça puire. 









Cette miniature, longtemps oubliée, bénéficie d'une seconde vie sur internet. Elle permet d'être illustrée de légendes plus ou moins scatologiques, qui, de tout temps ont toujours fait rire les hommes.

Il est courant de lire qu'elle est associée à la résurrection de Lazare. Dans la bible, il est précisé que Lazare était mort depuis quatre jours lorsqu'il fut ramené à la vie, et les témoins de cette prouesse se bouchaient le nez pour bien montrer la réalité de la mort biologique. Il est donc vrai que cette attitude que l'on retrouve dans des représentations diverses est associée à la résurrection de Lazare.

Mais en fait, la vérité est plus triviale et plus dramatique. Cette enluminure se trouve au folio 34 de la Bible des Croisades de Morgan, aussi appelée Bible de Maciejowski ou Bible de Louis IX. La Bible des Croisades de Morgan est un livre manuscrit réalisé à Paris vers 1240.
Et une toute autre histoire lui est attachée.
Il s'agit d'un extrait d'une plus grande enluminure que rehausse l'histoire du roi Eglon de Moab dans le Livres des Juges
Le roi Moab est un roi plutôt "enrobé" dirions-nous de nos jours, mais surtout il persécute le peuple d'Israël. Un juge israélite nommé Ehoud se présente pour lui apporter un présent, peut-être une friandise à déguster. Une fois en présence du roi Moab, en tête à tête, Ehoud sort son épée, embroche Moab et lui ouvre le ventre laissant les viscères se répandre au sol. Ensuite Ehoud s'enfuit en verrouillant la porte de la chambre où se trouvait le roi.
Quelques instants plus tard, deux serviteurs, ceux de l'enluminure, se présentent à la porte de la chambre du roi qu'ils trouvent fermée. Ils n'osent pas frapper pour entrer car ils se disent que "Sûrement, il se couvre les pieds dans la chambre d'été". "Se couvrir les pieds" est une expression biblique pour dire qu'il satisfait un besoin naturel.
Pour bien montrer que les serviteurs pensent que leur roi est dans son cabinet d'aisance, le dessinateur les a représentés se pinçant le nez  pour se protéger d'une odeur imaginaire, à moins que les viscères n'embaument déjà la pièce.

Il ne faut jamais oublier que l'humour scatologique était très présent au moyen âge, même dans les livres de prières.
Canon d'Avicenne.






Avicenne (Ibn Sîna) est un savant perse qui rédigea une synthèse des connaissances médicales de son époque entre 1010 et 1020 réuni dans le Canon de la médecine (Al-Qanûn fî al-Tibb).

Avicenne fusionne la médecine théorique et la médecine clinique héritées des Grecs Galien et Hippocrate. Il y ajoute la pharmacopée connue à son époque notamment celle décrite par le médecin perse Rhazès, y compris son expérience personnelle. Le succès du Canon d'Avicenne est lié à son organisation logique et systémique.
Au XIIe siècle, Gérard de Crémone traduit le texte en latin sous le titre Liber Canonis Medicinae. Dès le XIIIe siècle, le canon s'impose dans les premières universités de médecine comme Paris, Montpellier, Bologne et Padoue.
Il est remis en cause par Léonard de Vinci en anatomie et la découverte de la circulation sanguine par William Harvey le rend obsolète. En 1527, Paracelse brûle symboliquement en public le Canon d'Avicenne pour marquer la rupture.

Le Canon d'Avicenne est un manuscrit rehaussé d'enluminure et de lettrines. 





Le médecin se trouve à gauche, vêtu de la robe et de la coiffe académique. La patient soutenu par un assistant, montre du doigt où se trouve son problème, éruptions cutanées ou hémorroïdes. Le médecin donne son diagnostic et montre du doigt la zone à traiter.






Un patient montre au médecin ses parties génitales sévèrement gonflées, sans doute une hernie inguinale ou un cas d'hydrocèle. Le médecin lève le doigt, symbole d'autorité, pour délivrer son diagnostic et sa prescription. Les gonflements du scrotum étaient généralement traités au moyen âge par des bandages, des onguents ou plus rarement par des interventions chirurgicales. On invoquait aussi Saint Artémios qui guérissait les hernies et les troubles génitaux masculins. Certains textes, préconisaient de plonger les testicules du patient dans un mélange d'eau glacée et de vinaigre, une méthode que les scribes recommandaient comme étant "testée et approuvée" sur des moines.





Cette miniature, sur la lettrine S, porte le nom moderne de "Médecin et malade souffrant des testicules". Ce manuscrit, au XIIIe siècle était fièrement exposé, et consultable par toux ceux qui savaient, peu ou prou, lire le latin, essentiellement l'élite intellectuelle et les religieux. La nudité médicale ne choquait personne.
De nos jours, les algorithmes de censure des réseaux sociaux bloquent, floutent ou suppriment cette image, la confondant avec de la pornographie moderne. Finalement, le moyen âge était plus libéral que notre époque moderne.