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dimanche 31 mai 2015

Quelques expressions d'antan. A2

Quelques expressions d'antan. A2


Anchois (œil bordé d'anchois): Œil aux paupières rougies et dépourvues de cils. L'allusion sera comprise par tous ceux qui ont vu des anchois découpés en lanières. - "Je veux avoir ta femme. - Tu ne l'auras pas. - Je l'aurai, et tu prendra ma guenon aux yeux bordés d'anchois." (Vidal, 33)

Anglais: Créancier.- Mot ancien. On est d'autant plus porté à le regarder comme une allusion ironique aux Anglais, que les français se moquaient volontiers de leur perpétuel ennemi. - Ainsi, milord et goddem sont employés ironiquement dès le moyen âge.
Malgré des avis contraires, mais appuyés selon nous par des exemples trop peu concluants, c'est encore l'opinion de Pasquier qui nous semble préférable. Il fait venir ce terme des réclamations des Anglais qui prétendaient que la rançon du roi Jean, fixée à trois millions d'écus d'or, par le traité de Brétigny, n'avait pas été entièrement payée.


Oncques ne vys Anglois de votre taille,
Car, à tout coup, vous criez: baille, baille!

                             Marot.

On trouve des exemples d'Anglais dans la Légende de Pierre Faifeu. M Fr. Michel a relevé cette mention dans les poésies de Guillaume Crétin (XVe siècle)

Et aujourd'hui je faictz solliciter
Tous mes Angloys, pour mes restes parfaire,
Et le payement entier leur satisfaire.

" Assure-toi que ce n'est point un Anglais." (Montépin)

Anglais sont débarqués (les): Ces mots désignent une incommodité périodique chez la femme. Allusion à la couleur favorite de l'uniforme britannique.

Il est aussi brave
Que sensible amant, 
Des anglais il brave
le débarquement.

(Chansons, impr. Chastaignon, 1851.)
Recueils de la bibli. nationale.

Anglaises: Latrines à l'anglaise, c'est à dire munie d'une cuvette à soupape.

Anguille de buisson: - Couleuvre.- "Il vend des anguilles de buisson, comme on dit en langage populaire, à certains gargotiers qui en font d'excellentes matelotes. " (Privat d'Anglemont)

Antony: Jeune romantique.- Nom du héros d'un drame d'Alexandre Dumas qui fut fort goûté en 1831.- "Après les succès d'Antony, les salons parisiens furent tout à coup inondés de jeunes hommes pâles et blêmes, aux longs cheveux noirs, à la charpente osseuse, aux sourcils épais, à la parole caverneuse, à la physionomie hagarde et désolée... De bonnes âmes, s'inquiétant de leur air quasi cadavéreux, leur posaient cette question bourgeoisement affectueuse: "Qu'avez-vous donc?" A quoi ils répondaient en passant la main sur leur front: "j'ai la fièvre." Ces jeunes hommes étaient des Antonys."(E. Lemoine.)- "D'ici à quelques années, il y aura moins de chance de voir les jeunes Antonys plonger leur dignité dans le fossé bourbeux de la réclame." (Figaro, 65)

Antonyque, antonisme: La pose funèbre dont nous venons de parler, fit créer également les mots antonyque et antonysme. - "Ce sourire est mélancolique ou antonyque, ce qui est un." (Lemoine).- Quant à l'antonisme, il mourut sous les épigrammes des loustics... lesquels ne voient plus une demoiselle de comptoir sur le retour sans lui dire: "N'êtes-vous pas ma mère?" et ne vous dévorent plus la moindre côtelette de mouton sans pousser la fameuse exclamation: "Elle me résistait, je l'ai assassinée!" (E. Lemoine.)

Dictionnaire historique d'argot des excentricités du langage, huitième édition, Lorédan Larchey. Mis à la hauteur des révolutions du jour, E. Dentu, éditeur, 1880.

Les types créés par les grands écrivains.

Les types crées par les grands écrivains.



Monsieur Prudhomme.

Composition de Morin. (n° 160)



Que diable allait-il faire dans cette galère?

Scapin. (n° 141)



En joue! feu! Pan! pan! Et la bêye s'écroula.

Tartarin. (n° 147)



Il les conduit d'abord chez le boulanger...

Gavroche. (n° 152)



Bien agiter avant de s'en servir.

Jocrisse. (n° 168)


Le Petit français illustré, 1902-1903.

Chronique du Journal du Dimanche.

Chronique.


Les crinolines, dont l'importance augmente tous les jours, ont amené dernièrement un fait tellement grave qu'on ne le croirait pas s'il n'était allé retentir au tribunal;
Un riche épicier du faubourg Saint-Germain, le sieur M..., voyait souvent sa femme, jeune et jolie personne, sortir dans la journée en disant qu'elle allait se confesser. Comme il lui avait toujours vu des habitudes de dévotion, il ne s'en inquiétait pas. Cependant la semaine dernière quelques soupçons lui vinrent. Il se munit d'un fil de fer, et, tandis que sa femme était encore au lit, il prit juste la mesure du cerceau d'acier qui soutenait ses jupes. Ensuite, il se rendit à la paroisse, et tenant arrondi son fil de fer, qui portait deux mètres cinquante centimètres, il le présenta à l'entrée de tous les confessionnaux, qui n'ont que trente-cinq à quarante centimètres de largeur. Il se convainquit qu'il était impossible de l'y faire entrer.
Éclairé là-dessus, il fit d'autres recherches, et apprit que la porte d'un jeune et élégant commis de nouveautés présentait la dimension nécessaire. C'était dans sa chambre que la dame allait chaque jour de sortie et se pavanait avec son cerceau d'acier.
Le malheureux M. M... plaide en séparation.
D'autres catastrophes non moins sérieuses sont arrivées par suite de la même mode. La vicomtesse de T..., qui habitait dans son château près de Givry, s'étant trop approchée du feu avec ses ballons qui jettent les robes en avant, a été tout à coup enveloppée de flammes et aucun effort n'a pu la sauver de la mort. La femme d'un instituteur, tenant son enfant de quatre mois dans les bras, a péri de la même manière; elle n'a eu que le temps de jeter son enfant sur un fauteuil, puis elle a été dévorée par les flammes.
Les crinolines, avec l'étendue qu'elles donnent aux jupes et l'air qui circule à l'intérieur, sont extrêmement dangereuses. Autrefois ces accidents arrivaient déjà parfois, mais maintenant il brûlera des femmes tous les jours. Les maris qui veulent se débarrasser de leurs femmes ne reculent pas devant la dépense et donnent à leurs épouses les crinolines de la plus grande dimension. Méfiez-vous! mesdames, méfiez-vous!

*****

Dans les Alpes d'Oberland (bourg d'Interlaken), les filles du propriétaire de l'hôtel des bains, âgées, l'une de vingt ans, l'autre de seize, avaient profité de la douce température pour faire une dernière promenade dans la montagne. Elles étaient accompagnées d'un maître d'école et de deux jeunes garçons. Après  s'être reposée quelques instants sur le plateau, la petite société résolut de faire encore l'ascension du Harder, un pic aux pentes abruptes et très-élevées.
L'ascension se fit péniblement pour les deux jeunes filles; mais le retour présenta pour elles des difficultés bien autrement insurmontables; leurs pieds glissaient sur le gazon humide. Ne sachant comment les tirer de là, le maître d'école construisit une sorte de brancard avec des branches de sapin et les fit asseoir dessus; mais à peine avaient-ils fait quelques pas en avant, que les deux sœurs perdirent l'équilibre et roulèrent dans l'abîme. Lorsque leurs compagnons retrouvèrent leurs corps, l'aînée était déjà morte et la cadette rendait le dernier soupir.
Sans perdre de temps, le maître d'école descendit à Ringgenberg, laissant la garde des deux corps aux jeunes garçons. Cependant, effrayés par ce que leur position avait d'horrible et par le silence de la nuit, ces derniers ne tardèrent pas à abandonner leur poste et à regagner le chemin de la vallée. Lorsque les gens de Ringgenberg et ceux qui étaient venus d'Interlaken arrivèrent au pied de la montagne, on dut longtemps chercher le lieu du sinistre, et ce fut seulement à neuf heures du soir que les cadavres furent retrouvés. Le retour dans la vallée fut d'une tristesse navrante; de nombreuses torches projetaient leurs lueurs sur les traits pâlis des victimes. Lorsqu'on arriva au village, on trouva la mère qui venait recueillir les restes de ses enfants.

*****

Maintenant nous rapportons un dernier fait avec le vif désir qu'il puisse servir d'exemple.
A Lyon, un homme âgé brisait d'un coup de poing la vitrine d'un restaurateur des Brotteaux, et s'emparait d'une pièce de viande froide. Informé du fait par un de ses voisins, le restaurateur se mit à la poursuite de cet individu, qu'il atteignit bientôt. Celui-ci, se jetant à ses genoux, le supplia de ne pas le perdre, alléguant pour excuse la misère où il se trouvait, et offrant de le conduire à son domicile.
Arrivé chez le coupable, le traiteur trouva couchée sur un misérable grabat dénué de tout, même de draps et de couverture, une malheureuse femme d'une quarantaine d'années et paraissant en proie aux souffrances d'une opiniâtre maladie.
Saisi de compassion à la vue de tant de misère, l'estimable industriel, au lieu d'user de son droit rigoureux, en livrant à la police son voleur de circonstance, laissa quelques secours au couple malheureux. Peu de temps après, la femme apporta quelques objets de literie à la pauvre malade. Lui-même se livra à d'actives démarches pour la faire recevoir à l'Hôtel-Dieu. En attendant, et pour que le mari ne restât pas sans moyen d'existence, il le prit comme garçon dans son propre établissement.
De tels faits peuvent se passer d'éloges.

                                                                                                                Paul de Couder.

Journal du Dimanche, 24 janvier 1858.

samedi 30 mai 2015

Le couvre-feu.

Le couvre-feu.

Sait-on que l'usage du couvre-feu, qui remonte à quelques siècles, existe encore en France? Non pas à Paris, bien entendu, mais dans une bourgade du département de l'Aisne tout au moins, à Notre-dame de Liesse, où la cloche du couvre-feu continue à sonner tous les soirs à neuf heures: c'est un signal pour la fermeture des cabarets.
La loi du couvre-feu a été attribuée à Guillaume le Conquérant et remonte probablement à une époque plus ancienne. La cloche du beffroi sonnait le couvre-feu à sept, huit ou neuf heures du soir, selon les saisons. Il était défendu de conserver chez soi du feu et de la lumière après cette heure. C'était à la fois une mesure de police pour prévenir les incendies et une précaution contre les attaques nocturnes.

Le Petit Français Illustré, n° 155, 15 novembre 1902.

Les signaux sur les voies ferrées.

Les signaux sur les voies ferrées.




Le Petit français illustré, n° 155, 16 novembre 1902.

Origine des cartes de visite.

Origine des cartes de visite.

La carte de visite remonte à louis XIV; mais on l'appelait alors billet de visite, bien qu'à son origine elle méritât vraiment son nom de carte; ce n'était en effet qu'une simple carte à jouer sur le dos de laquelle on écrivait son nom et que l'on glissait dans le trou de la serrure chez la personne que l'on avait voulu voir.
Sous la Régence, sous louis XV et Louis XVI, les cartes imprimées font leur apparition. On y ajoute même des armoiries, des attributs, des emblèmes, elles donnent matière aux plus charmantes illustrations; mais bientôt ces allégories tombent avec la royauté, les cartes eurent alors une simplicité qui dure encore aujourd'hui.

Le Petit Français illustré, n° 160, 20 décembre 1902.

Le crime de Pantin.

Le crime de Pantin.

La petite presse n'a pas été la seule industrie qui se soit occupée de l'exploitation du crime de Pantin; on parle d'un fabricant qui s'occupe en ce moment de faire tirer un grand nombre de mouchoirs représentant la scène du meurtre. Il a même trouvé un nom pour ces mouchoirs, qu'il appellera les mouchoirs de Pantin avec l'espoir de remettre ce nom en bonne odeur dans l'opinion publique. De cette manière, le public aura l'honneur de se moucher dans le crime.
Pendant que les uns exploitent les victimes, d'autres exploitent le criminel; on parle d'un photographe qui a eu l'inappréciable avantage de se procurer un portrait de Troppmann. C'est une mine d'or, d'autant plus qu'il n'a pas de concurrence. Un autre photographe avait fait des ouvertures à l'assassin, qui demanda 10.000 francs de prime à celui qui sollicitait la permission de reproduire sa face scélérate. Cela fournirait, disait-il, la possibilité de faire un legs à sa famille. J'ai toujours été étonné de l'extrême sensibilité de MM. les criminels, depuis le XVIIIe siècle. Ils tuent, ils se baignent dans le sang quand l'occasion s'en présente, et quand les intérêts les y poussent. Mais cela ne les empêche pas d'avoir le don des larmes, comme le crocodile, qui pleure, dit-on, en dévorant sa proie. J'aimais mieux ce coquin de l'ancien régime, qui, plus franc dans ses allures, riait à gorge chaude en pensant qu'il avait vendu d'avance à un médecin, pour une somme de dix louis,  son corps qui, le médecin l'ignorait, devait être brûlé. En voleur émérite, il se réjouissait d'avoir exercé son industrie d'une manière posthume en volant son cadavre au pauvre praticien, qui croyait qu'il devait être pendu.
Le crime de Pantin n'apporte pas à tout le monde les mêmes joies. On raconte plusieurs cas de folie qui se sont manifestés à la suite de la lecture des journaux, qui entraient dans les plus horribles détails. On sait que M. Eugène Sue avait obtenu un succès de ce genre, lors de la publication du Juif Errant. Des jeunes filles, qui probablement privées de leur mère et n'ayant auprès d'elles aucune sage conseillère, s'étaient hasardées dans cette lecture dangereuse, devinrent complètement folles, et l'une d'elles cria à son médecin, qui voulait lui tâter le pouls: "Retirez-vous, infâme Baleinier!" Les romanciers de nos jours sont moins forts, M. Ponson du Terrail, lui-même, qui tient la corde, se reconnaît impuissant à lutter contre le crime de Pantin: il se venge de cette impuissance en la commentant, en annonçant d'avance les péripéties que traversera l'instruction. C'est à dire qu'il bâtit tout un roman sur ce crime, et ses amis assurent qu'il a fait preuve d'une intuition extraordinaire en jetant d'avance les jalons de l'instruction judiciaire, qui suit son cours.

                                                                                                                       Nathaniel.

La Semaine des Familles, samedi 23 octobre 1869.

vendredi 29 mai 2015

Les sonneries de l'Armée française.

Les sonneries de l'Armée française.



La diane est la sonnerie du réveil.



La corvée de quartier, qui consiste à balayer les cours, etc. incombe soit aux jeunes soldats nouvellement arrivés, qu'il s'agit d'habituer à la vie de caserne, soit surtout aux homme punis.


La soupe: pas besoin d'explication; c'est la sonnerie que le jeune soldat apprend et retient le plus facilement.


Le rappel est une sonnerie de rassemblement qui avertit les hommes de se réunir pour l'exercice.

Le Petit Français Illustré, Journal des écoliers et des écolières, n° 160, 20 décembre 1902.

Arbre généalogique de la Vierge.

Arbre généalogique de la Vierge.


De même que le triste habitant des campagnes arrosées par le Rhône, ou la Somme, ou le Cher, se voit obligé, par l'inondation, de chercher d'heure en heure un asile de plus en plus restreint, au sommet d'une colline ou d'un bâtiment encore inaccessible au terrible fléau... ; de même le paléophile, ayant pour impitoyable adversaire la continuelle invasion de la pioche et du marteau, doit se contenter aujourd'hui des modestes reliefs provisoirement oubliés ou dédaignés par l'insatiable génie de la reconstruction, dernières bribes que ramasse, avec une âpre avidité, le glaneur scientifique ou poétique, et auxquelles se raccroche, avec l'énergie du désespoir, l'intérêt que ne cesseront jamais de nous inspirer les traces visibles du passé.
Ainsi, peu observés en des temps où l'histoire du colosse vingt fois séculaire qui se nomme Paris se racontait elle-même, en caractères que l'on eût dit indélébiles, sur tous les vieux édifices de tout genre, et où chaque pignon, rabougri, noirci, boiteux, cagneux et grimaçant, avait l'importance politique ou religieuse, ou artistique d'un document grave, d'une légende ou d'une tradition fantastique, telles et telles particularités secondaires, longtemps inaperçues, deviennent maintenant précieuses, curieuses, par le seul fait qu'elles sont rares, on pourrait dire à la veille de ne plus exister.
Parmi ces derniers vestiges de l'ancien Paris, on signale une maison étroite et haute, à peu près semblable à une tour carrée et dont l'état de conservation est remarquable, en dépit du grand âge qu'il faut bien lui accorder.
Cette habitation se trouve au coin de la rue des Prêcheurs et de la rue Saint-Denis, où elle figure sous le numéro 131.
L'angle cornier porte incrusté dans la pierre en arbre sculpté en bois, devenu presque noir à force de rester en plein air. Cet arbre, partout adhérant comme un lierre, se ramifie en douze branches très-courtes sur lesquelles, en manière de fruits, se tiennent debout les douze apôtres. La Vierge occupe l'extrémité supérieure; elle a pour abri un dais fort délicatement travaillé et dont le style permet d'attribuer au XIIIe siècle l'origine de la composition qui nous intéresse en ce moment.
A l'extrémité inférieure s'aperçoit un quatorzième personnage que l'on doit considérer comme le fils de Dieu lui-même, et cela d'autant plus logiquement que sa posture est le signe de l'humilité, de la souffrance. ajoutons que, du flanc gauche, c'est à dire du cœur de ce personnage, s'élance droit et vivant, l'arbre en question, lequel est désigné dans le public sous le nom d'arbre généalogique de la Vierge.



Une désignation de cette nature est certainement insignifiante ou plutôt étrangère à la vérité dont la chaîne traditionnelle s'est rompue; aussi l'esprit investigateur ne peut-il que flotter, indécis, entre les interprétations diverse que font naître et la présence des douze apôtres de la foi chrétienne et le nom de Prêcheurs donné à la petite rue adjacente, à propos de laquelle tout éclaircissement bien satisfaisant nous manque.
Voici ce que nous avons pu recueillir de mieux à cet égard; c'est l'opinion de J.-B. Saint-Victor, opinion émise dans un ouvrage intéressant et spécial intitulé: Tableau de Paris:
"On la connaissait, dès le XIIe siècle, sous le nom de rue des Prêcheurs. Sauval dit qu'en 1300, elle s'appelait rue des Prêcheurs, et depuis , au Prêcheur, à cause d'une maison où pendait comme enseigne le Prêcheur, et qui était nommée, en 1281, Hôtel du Prêcheur.
Jaillot croit que la maison et l'enseigne devaient leur nom à un particulier, car il a vu des lettres de Maurice de Sully, évêque de Paris, de l'an 1184, qui attestent que Jean de Mosterolo avait donné à l'abbaye de Saint-Magloire ce qu'il avait de droit in terra morinensi et 9 sous sur la maison de Robert le Prêcheur, Prœdicatoris.
Au siècle suivant, cette rue se nommait des Prêcheurs; elle est indiquée ainsi dans un amortissement du mois de juin 1352, concernant une maison située in vico Prœdicatorim."
L'absence de meilleurs renseignements est fâcheuse.
Les regrets que l'on éprouve s'appliquent particulièrement à l'oeuvre artistiquement naïve qui orne l'angle de la maison carrée. On voudrait une explication claire, et l'expression: arbre généalogique de la Vierge ne la donne malheureusement pas.
Cependant les recherches de l'esprit ne demeurent pas absolument inutiles.
Un idée au moins rationnelle se dégage de la composition que nous avons sous les yeux. On aime à voir une allégorie éminemment abstraite sans doute, mais essentiellement chrétienne, dans cette réunion et cette union de Jésus, de ses douze disciples choisis, et de Marie.
Quoi de plus clair et de plus gracieux en même temps que cet arbre symbolique, partant du Cœur de Jésus, se développant au moyen de convictions animées par la même sève et aspirant au même but: le glorieux épanouissement de l'Eglise catholique qui eut l'Homme-Dieu pour fondateur.
Telles sont, en résumé, les impressions, les réflexions de tout cœur chrétien en face de ce que l'imagination populaire, plus ingénieuse que savante, se plait à désigner sous le nom d'arbre généalogique de la Vierge.

                                                                                                                Alfred Séquin.

La Semaine des Familles, samedi 8 janvier 1870.

jeudi 28 mai 2015

Les armées étrangères: Belgique.

Les armées étrangères.
               Belgique


Depuis 1831, la Belgique jouit du bénéfice de la neutralité; mais les conventions diplomatiques qui le lui ont assuré stipulent que cette neutralité cesserait d'être un élément de sécurité pour les Etats voisins, si le royaume venait à manquer des moyens nécessaires pour la faire respecter, c'est à dire s'il ne possédait point d'armée.
Cette armée n'est ni très nombreuse ni très forte. Elle ne compte pas dans ses rangs les jeunes gens des classes aisées, attendu qu'elles peuvent, moyennant le versement d'une somme en argent, se racheter de l'obligation de servir comme soldats.
La population (6 millions 1/2) fournit un contingent annuel de 45.000 hommes, mais il n'en est incorporé que de 12 à 13.000, c'est à dire moins du tiers! Il en résulte que, sur pied de guerre, l'armée active (8 classes) ne s'élèverait qu'à 100.000 hommes environ, auxquels s'ajouterait une réserve de cinq classes (35.000 hommes).
Il convient d'ajouter que, si cette force n'est pas considérable, on lui a ménagé un point d'appui extrêmement solide en créant, autour de la place d'Anvers, par la construction d'ouvrages extrêmement fortifiés, un vaste camp retranché, oeuvre de l'ingénieur de l'ingénieur Brialmont.



L'armement de l'infanterie est un fusil Mauser à répétition. L'artillerie vient d'adopter un canon à tir rapide (du système Cockerill-Nordenfeldt). Le nouveau matériel est actuellement en cours de fabrication.



La Belgique n'a point d'armée coloniale; mais elle prête des officiers et des soldats à l'Etat indépendant du Congo, placé sous la responsabilité personnelle du roi Léopold. Les troupes régulières et les milices de cet Etat peuvent être considérées comme appartenant, dans une certaine mesure, à l'armée belge.

Le Petit Français Illustré, n° 200, 26 septembre 1903.

mercredi 27 mai 2015

Une enseigne menteuse.

Une enseigne menteuse.

On peut voir à paris, dans la rue de Rivoli et sur un grand mur qui donne sur la place de l'Hôtel de Ville, cette curieuse enseigne:

A l'olivier

Huile de foie de morue.

Et les deux lignes encadrent un superbe olivier?
D'où il résulterait que cet arbre extraordinaire donne non seulement de l'huile d'olive, mais encore de l'huile de foie de morue.
C'est ainsi que chaque jour on apprend du nouveau.
Ajoutons ceci, comme correctif: on a calculé que si l'huile de foie de morue consommée en Europe provenait réellement de morues, jamais les mers de notre globe ne renfermeraient assez de ces poissons pour satisfaire une telle consommation.
D'où nécessité de faire produire de l'huile de foie de morue aux oliviers.

Le Petit Français Illustré, n°202, 10 octobre 1903.

Les chevaux de bois.

Les chevaux de bois.


Un de nos confrères nous apprend que la France possède plus de dix mille manèges de chevaux de bois. C'est là une superbe cavalerie.
On voit encore quelques manèges manœuvrés à la main ou auxquels donne le mouvement un vieux cheval tranquille et lent. Le luxe s'est mis de la partie, et le manège de chevaux de bois, qui coûtait jadis deux ou trois mille francs, atteint aujourd'hui des sommes fantastiques, quelque chose comme cent et même cent cinquante mille francs.
Ce chiffre paraît exagéré mais il s'explique facilement. Le moteur vaut à lui seul douze mille francs, l'orgue huit à dix mille, et chacun des chevaux, vaches, cochons, lapins, poissons, entièrement peints et vernis, environ deux cents francs.
Ajoutons que si une installation exige une avance considérable de capitaux, elle est, en revanche, fort productive, et les revenus qu'on en tire sont, paraît-il, des plus importants.

Le Petit Français illustré, n°202, 10 octobre 1903.

La lecture du journal.

La lecture du journal.



                                                          Tableau de Laurent.

Le Petit français Illustré, n°209, 28 novembre 1903.

Les musiques militaires.

Les musiques militaires.

Elles sont, pourrait-on dire, sur la sellette en ce moment. Un député, M. Messimy, ancien officier, demande leur suppression, ou tout au moins leur diminution: il n'y en aurait plus qu'une par division, au lieu d'une par régiment. Mais elles rencontrent de nombreux défenseurs, et l'on ne saurait dire aujourd'hui ce qu'il en adviendra.
A propos de musiques militaires le Figaro nous donne l'origine de l'expression un peu vulgaire mais si connue: Un sale coup pour la fanfare.
La voici. Dans les anciennes formations de combat de l'infanterie, les musiciens, qui remplissaient l'office de brancardiers, se tenaient en arrière pendant l'action, de sorte que lorsqu'un obus passait par-dessus le régiment pour aller éclater en arrière, on s'écriait instinctivement: "C'est un sale coup pour la fanfare".

Le Petit français Illustré, Journal des écoliers et des écolières, n°203, 17 octobre 1903.

La vie à bon marché.

De Naples à Paris.
La vie à bon marché.



Très suggestive la première partie du tableau, d'après une fresque pompéienne, représentant une tratoria  (maison de traiteur), d'où l'on emporte, non le plat du jour, mais le macaroni quotidien, que de trop paresseuses ménagères n'ont pas le courage de préparer de leurs propres mains. Je dis bien le macaroni, tout autre plat ou brouet étant exclu de l'ordinaire des petites gens de la plantureuse et festoyante Campanie.
Le cuisinier prend, du bout d'une pince, le récipient de la matrone, qui présente un de ces gros sous romains que nous connaissons tous pour en avoir palpé quelque-uns par aventure.



Une réflexion. Le débitant de macaroni a peur de se brûler les doigts; mais, la chalande, comment va-t-elle s'y prendre pour ne pas échauder les siens? ce qui me rassure un peu, c'est qu'elle a relevé un coin de sa robe, sans doute afin de rouler cette pointe autour de l'anse du précieux récipient. Bien primitive encore, cette marmite profonde, installée sur un trépied sous lequel flambe un vague feu de bois. Mais combien jolies les guirlandes de fleurs qui relient les colonnes de l'appétissante boutique;
Cependant, à Naples, sur le Môle et à Santa-Lucia même, j'ai vu débiter le macaroni d'une façon bien plus originale. Le marchand, établi en plein air et se déplaçant selon l'heure du méridien, approchait une terrine pleine de la divine pâte de la bouche du client, celui-ci ayant versé au préalable, un double baïoque, environ dix centimes de notre monnaie.
Et il fallait voir cette bouche grande ouverte, fendue jusqu'aux oreilles et affectant la forme d'un entonnoir, dedans laquelle le débitant faisait glisser du bout des doigts le mets délectable, pour couper le fil d'un coup de ciseaux, quand la pâte s'obstinait à filer plus que de raison. Puis, il offrait un verre d'eau fraîche au sybarite lazarone, et celui-ci allait faire sa méridienne à l'ombre, en fredonnant: " O bella Napoli! O sol beato!"
Il paraît que depuis le nouveau régime, car je parle du temps des Bourbons, le lazarone a modifié ses mœurs culinaires, ou plutôt qu'il a renoncé à manger son macaroni en plein vent. C'est bien dommage pour la couleur locale, parce que la rupture de cette coutume immémoriale aura pour résultante fatale la disparition d'un type éminemment pittoresque et anecdotique.
A Paris, autour des Halles principalement, on sert de bonnes soupes aux légumes bien chaudes, qui permettent aux miséreux de se restaurer moyennant deux sous. Non pas seulement à ceux-ci, mais à tous les gens de passage, ainsi qu'aux maraîchers, aux harengères et aux marchandes des quatre-saisons, qui viennent, soit livrer, soit approvisionner aux Halles, " qu'on doit bénir Dieu d'avoir fait centrales", a dit, pour la rime, un poète macabre qui répondait au nom facétieux de Mac-Nab.



Cette clientèle, bien entendu, est surtout composée de noctambules professionnels. J'en ai moi-même fait partie, alors que le devoir me retenait à l'imprimerie jusqu'à trois ou quatre heures du matin. Eh bien! cette soupe populaire m'a toujours paru meilleure, "plus engageante", tout au moins, que la soupe de restaurant.
Par contre le bol de noir à deux sous, s'il justifie son nom, m'a produit l'effet d'un moka qu'on aurait ramassé au pied des chênes.
Il est vrai que s'il était moins détestable, les chalands n'éprouveraient pas le besoin de le "châtier" au moyen d'un petit verre de fine ou... de tord-boyaux. "Alors, le commerce irait tout de guingois, et les affaires du gouvernement ne s'en porteraient pas mieux", m'a déclaré la patronne d'une petite table du carreau des Halles. Celle qui représente la partie inférieure de notre image vend d'honnêtes soupes: une autre, par conséquent.
J'ai précieusement recueilli cette leçon d'économie politique et sociale, avec le regret, toutefois, de ne pouvoir entrer complètement dans les vues de cette honorable débitante. Mauvais citoyen, soi! L'accepte la mercuriale, tout en courbant la tête, mais la soupe m'agrée davantage: car, si c'est le soldat qui fait la soupe, il y a réciprocité, puisque la soupe fait le soldat.
Cette plaisanterie populaire est d'une réconfortante philosophie.

                                                                                                              Emile Maison.

Le Petit Français illustré, Journal des écoliers et des écolières, n°203, 17 octobre 1903.

Grandeurs et Misères des vins de France.

Grandeurs et Misères des vins de France.




                                                    Le culte du Vin dans l'Antiquité.
                                  Une Bacchanale, d'après le tableau de Claude Gillot,
                                          au musée de Berlin (cliché Hanfstaengl.)



En 1841, le jeune duc d'Aumale, alors colonel du 17e léger, défilant, avec ses troupes devant le célèbre vignoble du Clos-Vougeot, dans la Côte-d'Or, et voulant rendre hommage à cette gloire de la France, commande à ses soldats de présenter les armes.

                                    La dégustation, d'après le tableau de Hasenclever.
                                                           (Musée de Berlin.)

Nous voyons là, groupés dans l'ombre des chais, quelques types de la génération de 1830, qui fut très experte en bons vins, en train de déguster et de comparer deux crus ou deux années du même cru, dont le maître de chais tient la bouteille derrière son dos, faisant deviner aux experts ce qu'ils boivent. L'un, pour décider, s'attache à respirer le bouquet, l'autre a faire luire la couleur, un troisième étudie le "corps", l'"arrière-goût" et la "finale". Les autres méditent profondément. (Rud. Schuster, Berlin.)



                                            Les vendanges en France de nos jours.

Les immenses plantations du Midi, s'étendant sur 462.000 hectares, ont rendus nécessaire des armées de vendangeurs et de nouveaux moyens de transport. (Cliché H. Guillier)


Les vendangeurs versant dans les bennes les paniers remplis par les vendangeuses. (Cl. Guillier)


                                                           Les années vendangeuses.

Les paniers que portent ces vendangeuses sont en proportion avec la quantité de vin fait pendant l'année correspondante. On voit quel différence énorme il y a d'une année à l'autre. En 1850 où commence la maladie de l'oïdium, on ne fait que 45 millions d'hectolitres; en 1855, l'oïdium ayant exercé ses ravages, on ne fait que 15 millions. En 1865, le soufrage ayant vaincu la maladie, on remonte à 68 millions, les plantations s'accroissent et, en 1875, la récolte atteint 83 millions. Puis vient le phylloxéra; elle retombe, en 1885, à 28 millions, et, en 1895, à 26 millions. Toutefois le plant américain ramène en 1905, une prospérité de 56 millions d'hectolitres.





Ce marchand marron, peu délicat, qui fabrique avec de l'eau, de l'acide tartrique, du sucre et du bois de campèche, une boisson qu'il appelle vin, voilà l'auteur responsable de la mévente des vins naturels du Midi.



Ce médecin, qui arrête le joyeux buveur au moment où celui-ci va se verser une rasade de généreux Bordeaux ou Bourgogne, et qui lui tend, à la place, une bouteille d'eau minérale, voilà l'auteur responsable de la mévente des grands vins.


                                    Les différentes phases de la Fabrication du Vin.

                                                   1° la vendange; 2° le cellage

                                           D'après une frise de M. Joseph Blanc.


                                                      Les dernières opérations.

                                                   1° le bouchage; 2°l'emballage.

                                              Fragment de la frise de M. J. Blanc.

                                    (Communiqué par la maison Clicquot-Ponsardin.)



                                              Une cause secondaire de la mévente:
              Le chancelier de l'Empire d'Allemagne faisant la guerre aux Vins de France.

Cet Hercule, armé d'un flacon de vin italien, ou fiaschetto, qui s'en sert comme d'une massue pour briser les bouteilles de Bourgogne, de Champagne ou de Bordeaux, c'est M. de Caprivi, chancelier de l'Empire d'Allemagne, qui cherche à chasser de son pays les vins de France pour y introduire des vins italiens. Derrière lui, une armée de fiaschetti, coiffés comme des bersaglieri et écussonnés de la croix de Savoie, emboîtent le pas avec joie. ("Lustige Blaetter")

Images extraites de l'article publié en 1907 dans Lectures pour Tous.


Lectures pour Tous, octobre 1907.

mardi 26 mai 2015

Scarron.

Scarron.

Le poëte Scarron est une des plus singulières figures que nous ait montrées le XVIIe siècle. Fils d'un conseiller au Parlement qui possédait une fortune considérable, riche lui-même, instruit, d'un esprit vif, d'une intelligence prompte, il paraissait appelé à une carrière brillante. Les désordres d'une jeunesse dissipée et aventureuse, une prodigalité insensée, et surtout une horrible maladie, en disposèrent autrement.
A l'âge de vingt-huit ans, il fut attaqué d'un mal mystérieux qui lui tordit les membres, contracta ses traits, et en fit l'espèce de monstre dont il a lui-même, dans les lignes suivantes, tracé le portrait:
"Ma tête est un peu grosse pour ma taille, j'ai le visage assez plein pour avoir le corps très-décharné. J'ai la vue assez bonne quoique les yeux gros. J'en ai un plus enfoncé que l'autre du côté que je penche la tête. Mes jambes et mes cuisses ont fait premièrement un angle obtus, et puis un angle égal, et enfin un angle aigu; mes cuisses et mon corps en font un autre. Je ne ressemble pas mal à un Z. J'ai les bras raccourcis aussi bien que les jambes; je suis un raccourci de la misère humaine."
Cette esquisse, mi-sérieuse, mi-comique, nous peint Scarron tout entier. Devenu par un caprice de la nature un objet de pitié, il voulut se venger à sa manière, c'est à dire en la tournant elle-même en ridicule et en parodiant tout ce qui était beau, noble et grand.
Ce fut là l'origine du genre burlesque, dont Scarron se proclama lui-même l'Empereur. Son Emile travestie, l'un de ses ouvrages les plus connus, est restée le type de cette littérature bouffonne dont Boileau a fait justice dans son Art poëtique.

     Au mépris du bon sens le burlesque effronté
     Trompa les yeux d'abords, plut par sa nouveauté.
     On ne vit plus en vers que pointes triviales;
     Le Parnasse parla le langage des halles;
     La licence à rimer alors n'eut plus de frein;
     Apollon travesti devint un Tabarin.
     Cette contagion affecta les provinces,
     Du clerc et du bourgeois passa jusqu'aux princes.
     Le plus mauvais plaisant eut ses approbateurs,
     Et jusqu'au d'Assouci tout trouva des lecteurs.
     Mais de ce style enfin la cour désabusée
     Dédaigna de ces vers l'extravagante aisée,
     Distingua le naïf du plat et du bouffon
     Et laissa la province admirer le Typhon.

Il faut convenir pourtant que Scarron ne mérite pas ce jugement sévère; dans sa maisonnette du Mans que reproduit maintenant notre gravure, il écrivit quelques pièces de théâtre, quelques romans, le Roman comique surtout, dont les principaux personnages sont demeurés légendaires, et quelques poésies, qui ne sont pas indignes du grand siècle dans lequel il a vécu. 



Ses comédies, hâtons-nous de le dire, sont à cent lieues de celles de Molière; mais on y trouve le vrai comique, ce comique qui amuse et instruit en même temps.
Il n'y a pas jusqu'à son Enéide travestie, cette bouffonnerie immortelle, qu'on ne lise encore par-ci par-là avec plaisir. Telles parties de cette étrange épopée sont restées dans la mémoire de tous ceux auxquels le chef-d'oeuvre de la poésie latine est familier. Qui ne se rappelle, dans la description des Champs-Elysées, la saillie plaisante si souvent citée:

     J'aperçus l'ombre d'un cocher
     Qui, tenant l'ombre d'une brosse,
     En frottait l'ombre d'un carrosse!

Qui ne s'est déridé à la lecture des curieux anachronismes commis à dessein par le grand travestisseur comique, quand il montre par exemple Énée débarqué sur le littoral africain et désirant voir:

                         ... Si de ce rivage
     Le peuple est civil ou sauvage
     Et savoir si les habitants
     sont chrétiens ou mahométans;

Ou bien quand il raconte gravement que Didon, avant son repas, récite son benedicite; que le pieux Énée met ses habits en gage; que Junon promet pour femme au dieu Éole la nymphe Déiopée, laquelle


     ... Entend et parle fort bien
     L'espagnol et l'italien;
     Le Cid du poete Corneille
     Elle le récite à merveille,
     Coud le linge en perfection
     Et sonne du psaltérion.

Ces surprises drolatiques, ces coq-à-l'âne imprévus, ces entorses faites à l'histoire et au bon sens, ne peuvent manquer d'amener un léger sourire sur les lèvres du lecteur instruit et indulgent qu'amusent ces quiproquo. Mais là s'arrête le succès burlesque de l'auteur. On a ri, mais on n'a pas désarmé; on ne pardonne pas à un poëte si vrai, à un esprit si cultivé, à un si grand comique, d'avoir gaspillé ainsi et jeté à tous les vents le talent merveilleux que le ciel lui avait départi. Scarron pouvait devenir un de ces astres éclatants qui brillent au siècle de Louis XIV; ce ne fut qu'un feu follet qui ne jeta pendant quelques jours une légère et fugitive lueur que pour disparaître à tout jamais.

                                                                                                                        C. Eparvier.

La Semaine des Familles, samedi 4 décembre 1869.

Sobriquets nationaux.

Sobriquets nationaux.


Il y a quelques mois s'éteignait en Angleterre un homme qui avait fait la fortune d'un mot, ce qui ne l'a pas empêché de mourir parfaitement pauvre lui-même et presque ignoré. Cet homme s'appelait Mac-Dermott. Il était écossais de naissance et chanteur de profession. Sa voix n'avait pas le timbre puissant qui fait les grands artistes; il ne touchait pas des cachets extraordinaires. C'était un simple tenorino de café-concert. En 1878, quand l'horizon politique se  rembrunissait et qu'une étincelle, d'un moment à l'autre, pouvait mettre le feu aux poudres entre l'Angleterre et la Russie, Mac-Dermott lança une chanson qui avait pour refrain: By Jingo, "par Jingo"!
Personne, jusqu'alors, n'avait entendu parler de Jingo. On ne s'était jamais avisé d'appeler ainsi les soldats anglais. Par hasard, le nom sembla drôle; la chanson était bien tournée; la musique facile à retenir. Jingo, symbolisa tout de suite le patriotisme britannique. On fut un Jingo, comme on était jusqu'à cette époque un whig ou un tory, comme on est en France un "chauvin". Et de Jingo naquit le jingoïsme, comme est justement né chez nous le chauvinisme. L'esprit humain est le même sous tous les climats et sous toutes les latitudes.
Il est remarquable, du reste, que presque tous les noms de partis, en Angleterre, sont logés à la même enseigne que le jingoïsme, et ont presque tous une origine populaire. Les puritains, au temps de Cromwell, étaient moins connus sous ce nom, qu'ils avaient pris à cause de la "pureté" de leurs principes, que sous celui de Bound-Heads ou Tête-Rondes, que les royalistes leur avaient donné à cause de leurs cheveux coupés ras, tandis qu'eux-mêmes portaient ces belles chevelures bouclées que nous leur voyons encore dans les tableaux de l'époque. Il est vrai que les Tête-Rondes ne demeuraient point en reste avec les partisans du roi. Ceux-ci s'appelaient entre eux les loyalistes, c'est à dire les hommes loyaux, fidèle à Charles 1er. Mais leurs adversaires les avaient baptisés Malignants (malveillants), et c'est finalement ce nom qui prévalut, comme celui des Bound-Heads pour les puritains.
Bound-heads et Malignants ne survécurent pas à la première guerre civile. Celles qui suivirent leur substituèrent les noms de whigs et de tories qui se sont maintenus jusqu'à nous.
Or, que veut dire le mot whig? En Écossais, whig désigne une espèce de petit lait ou de crème aigre, et l'on crut longtemps que c'était là l'origine du mot. On se trompait et Walter Scott le prouva.
"Whig, dit-il, est une contraction de to whig a more, expression dont se servent les paysans de l'ouest de l'Ecosse  pour faire avancer leurs montures. To whig signifie aller vite; to whig a more, aller plus vite. les paysans de ces cantons furent ainsi surnommés dans une insurrection qu'ils firent en 1648, et ce surnom fut appliqué par extension aux Covenantaires (partisans du Covenant), aux parlementaires, aux mécontents, et en général à tout membre de l'opposition antiroyaliste.
Whig est d'origine écossaise; tory est d'origine irlandaise. Il paraît que les voleurs, en Irlande, se servaient de l'expression torie me "donner-moi" (c'est à dire donnez-moi votre argent), formule qui équivalait à l'expression française: "la bourse ou la vie", dont servaient nos détrousseurs de grande route. Les voleurs irlandais furent de là surnommés tories, et le sobriquet passa ensuite des voleurs eux-mêmes aux partisans de Jacques II, qui étaient en grand nombre irlandais et catholiques.
Les expressions de whigs et de tories ont pris depuis lors une acceptation quelque peu différente. Après la tentative du prétendant Charles-Edouard, en 1745, et l'affermissement définitif de la dynastie de Hanovre, les Anglais se subdivisèrent en tories et en whigs, suivant qu'ils étaient conservateurs ou libéraux. Il a fallu attendre jusqu'en 1878 pour qu'un nouveau surnom politique, lancé par un chanteur de café-concert, vint rompre les cadres des anciens partis. Il est vrai que, dans l'intervalle, l'"impérialisme" était né. A une nouvelle classification politique, il fallait un nouveau sobriquet populaire; le jingoïsme fut ce sobriquet.
Notre "chauvinisme" est d'origine plus ancienne. Chauvin a du reste sur Jingo la supériorité d'être non une entité, mais un personnage en chair et en os.
"C'était, dit M. Georges Montorgueil, un vieux soldat de la république, né à Rochefort, et prénommé Nicolas. Il avait été de toutes les affaires. Il s'était battu comme un lion; un boulet lui enleva trois doigts; un biscaïen lui fractura l'épaule; une balle lui déchira le front. Il aurait pu dire, avec le maréchal de Saxe, qu'il n'avait plus d'entier que le cœur. La patrie reconnut ses bons services. Il reçut un sabre d'honneur, le ruban rouge et une pension de treize sous par jour. La bravoure n'exclut pas la naïveté. Chauvin était d'une innocence puérile. L'ingéniosité de ses réparties, la balourdise de ses remarques, l'enfantillage de ses propos, faisaient la joie des vieux grognards, ses camarades. Sa réputation d'extraordinaire candeur était l'objet des conversations dans le bivouac. On citait ses mots; on disait ses luneries; sa renommée passa des camps dans le public: Chauvin devint populaire."
Encore lui fallait-il une consécration, que les événements lui firent attendre jusqu'au règne de Louis-Philippe, et, quand cette consécration lui fut donnée, Nicolas Chauvin était mort.
Mais la baguette magique des frères Coignard, l'allait brusquement ressusciter. En 1831, la scène des Folies-Dramatiques donna de ces auteurs, aujourd'hui bien oubliés, une petite pièce intitulée: la Cocarde tricolore, et dont le héros principal n'était autre que Nicolas Chauvin.
L'action se passait en Afrique. Chauvin, simple soldat comme Jingo, se battait contre les Arabes, faisait le diable à quatre, et, de retour au camp, emplissait la veillée des éclats de sa verve patriotique et funambulesque tout ensemble:

J'ai tant mangé de chameau, de chameau, de chameau
Que j'en ai le ventre comme un tonneau, un tonneau, un tonneau...

Ces plaisanteries soldatesques eurent un succès prodigieux. Tout Paris courut voir Chauvin; la ronde du chameau fit fureur, et on la chanta encore quand la pièce avait épuisé sa carrière et n'était plus qu'un souvenir.
Français et Anglais, nous ne sommes pas d'ailleurs les seuls peuples à qui un refrain de café-concert, un couplet de chanson plus ou moins bien trouvé ait infligé un sobriquet qui a fini par passer dans l'histoire. Les Américains sont logés à la même enseigne que nous. Leur surnom de Yankees, d'après certains auteurs comme Dezobry et Bachelet, leur serait venu de la manière défectueuse dont les nègres et les Peaux-Rouges, enrôlés sous leurs drapeaux, prononçaient le mot English. Mais ils oublient d'ajouter que la fortune de ce surnom date du Yankee doodle, chanson satirique que les Anglais fredonnaient en entrant en campagne contre ces "sots garçons" dont ils ne pensaient faire qu'une bouchée, et qui leur infligèrent une si formidable raclée. Les "insurgents", loin se s'offusquer du couplet et de la manière dont ils étaient traités, trouvèrent plaisant de se l'approprier et d'en faire une façon d'hymne national.
C'est aux accents du Yankee doodle que les anglais étaient entrés en campagne: ce fut aux accents du même air que les Américains les battirent à plate couture. Avouez qu'on ne pouvait prendre une revanche plus spirituelle et plus complète tout ensemble.

                                                                                                             Charles Le Goffic.










Le Petit Français Illustré, Journal des écoliers et des écolières, n° 209, 28 novembre 1903.