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mercredi 30 novembre 2016

Notre-Dame d'Afrique.

Notre-Dame-d'Afrique.


Bâtie sur une esplanade qui domine la mer et le village de Saint-Eugène, s'élevant ainsi à une hauteur de 124 mètres, cette église, commencée en 1858 par Mgr Pavy, terminée par Mgr Lavigerie, dessine une croix latine; le point de croisement des deux branches est surmonté d'un dôme ovoïde très élevé, entouré au chevet et sur les flancs de dômes de même forme mais moins hauts; du côté de la mer, l'entrée forme un péristyle assez écrasé, couronné par trois arcs plein-cintre; au dessus, le mur nu de la nef, encadré par deux tourelles cylindriques; du côté de la montagne, la sacristie, surmontée d'une tour carrée formant clocher, est précédée de deux tourelles encore cylindriques.




L'intérieur est d'un dessin sévère; le chœur entouré d'une balustrade de marbre blanc, est d'un bel effet, sous la lumière calme, presque indécise, que nuancent d'élégants vitraux; des ex-voto innombrables tapissent les murs où flottent en élégantes bannières; aux pieds de la Vierge-Noire, repose l'épée du maréchal Pélissier et celle du général Yusuf. Chaque dimanche, du haut de cet édifice grandiose dominant au loin la mer, le clergé chante les prières des morts pour les marins que les flots ont engloutis; ces chants et la bénédiction qui les accompagne, en face de cet horizon infini, offrent une scène des plus émouvantes.




Exposons à présent l'origine de la basilique de Notre-Dame d'Afrique.
Lieu d'un pèlerinage qui se fit d'abord dans le ravin de la vallée des Consuls, au pied d'un vieil olivier, dans le tronc duquel était placée une petite statue de la Vierge, Mgr Pavy, évêque d'Alger, y fit élever, en 1857, une chapelle provisoire, qu'a remplacé l'église actuelle, commencée, comme nous l'avons dit, en 1858, et consacrée en 1872 par Mgr Lavigerie.
Elle est due en partie aux demoiselles Agarithe Berger et Anna Cinquin. De condition sociale très modeste, la conformité de leurs goûts, leur même tendance à la piété avaient fait naître en elles une amitié inébranlable. Nées à Lyon, elles fréquentaient toujours ensemble la paroisse de Saint-Bonaventure, où était alors vicaire Mgr Pavy. Séduites par ses hautes qualités, elles lui avaient alors voué une affection profonde. Quand le vicaire auprès de qui elles puisaient des conseils spirituels fut désigné pour occuper le siège épiscopal d'Alger, elles allèrent à lui et sollicitèrent la faveur de l'accompagner dans notre colonie alors en proie au fanatisme musulman.
Leur requête fut agréée aussitôt, car Mgr Pavy résolut de s'en faire deux précieuses auxiliaires dans la création qu'il rêvait d'un séminaire aux proportions restreintes. Il réserverait à l'une la tâche délicate de l'infirmerie; à l'autre, celle, non moins exigeante de soin: la lingerie.
Le nouveau prélat et les deux saintes filles s'embarquèrent et abordèrent ensemble aux rivages africains. A peine installé, Mgr Pavy se mit en quête d'un lieu pour la réalisation de son projet. Son choix fut tôt fait. L'ancien emplacement du Consulat de France, dans la vallée des Consuls, délicieux site ayant pour abri le Bouzareah, convenait parfaitement à son but.
L'installation eut lieu dans les premiers jours du mois d'octobre 1846. Quelques élèves formèrent le noyau du petit séminaire; Agarithe Berger et Anna Cinquin préludèrent à leurs fonctions, auxquelles elles se sacrifièrent avec toute l'ardeur de leur foi et l'amour de leurs semblables.
Les maréchaux Bugeaud et Pélissier témoignèrent à plusieurs reprises de leur déférence aux aides de Monseigneur et leur firent part de leur satisfaction chaque fois qu'ils vinrent s'enquérir des besoins du nouvel établissement.
Encouragées ainsi dans leur penchant religieux, elles conçurent avec plus de netteté le rêve qu'elles caressaient souvent entre elles, c'est à dire la construction d'une basilique en l'honneur de la Sainte-Vierge. Elles firent part, à celui qu'elles appelaient leur père, de leur secrète ambition. Il sourit à leur projet. Mais avec quelle ressource donner corps à un songe? Comment ériger un semblable monument sans appui pécuniaire? Il épuisa d'abord son propre et mince avoir, réduisit sa garde-robe. Puis il fit appel à l'Algérie entière. Il eut la vive satisfaction de recueillir 80.000 francs, somme produite en grande partie par les quêtes que firent, habillées d'une robe et d'un voile noirs, ses deux dévouées associées dans cette oeuvre de foi.
Durant ce temps, l'habile architecte Fromage dressait les plans de la basilique. Comme nous l'avons dit, trois demi-coupoles devaient servir de contrefort à une coupole monumentale devant s'élever avec magnificence dans les cieux. Mais il fallait un demi-million. C'était l'implacable devis: nécessité fut donc de donner aux quêtes la plus grandes extension possible pour recueillir dans un pays encore peu peuplé de fidèles, une somme aussi considérable. Mgr Pavy n'épargna point ses démarches personnelles, ne mit aucune limite à ses fatigues et ses deux auxiliaires redoublèrent de zèle.
On recueillit le demi-million, mais la santé du digne prélat fut gravement compromise. La basilique de Notre-Dame d'Afrique éleva sa coupole superbe dans le ciel limpide de cette France nouvelle, et Mgr Pavy put contempler, avant sa mort l'oeuvre magnifique qui lui avait été inspirée par les deux saintes femmes.
"Quand Mgr Lavigerie, dit Mgr Ribolet, débarqua sur la terre algérienne, il trouva Notre-dame d'Afrique prête à s'ouvrir au culte. N'ayant pas pour l'ornementation de ce sanctuaire les mêmes ambitions artistiques que Mgr Pavy, il n'avait qu'à y dresser l'autel et à recevoir dans l'enceinte, les fidèles pressés de s'y grouper."
Les deux pieuses filles qui avaient été l'instrument de la Providence auprès de Mgr Pavy pour la fondation du pèlerinage, vécurent quelques années après lui. Agarithe mourut le 7 juillet 1875. Elle fut ensevelie, suivant son désir, dans la petite chapelle où son zèle s'exerça. Anna Cinquin s'éteignit le 26 janvier 1884. Elle dort maintenant son dernier sommeil dans la grande basilique, qui abrite aussi les restes mortels du grand évêque à qui l'on doit surtout Notre-Dame d'Afrique.
                                                                                                                Emile Hamont.

Le Magasin pittoresque, 15 février 1913.

Le ministère 1895.

Le ministère 1895.


On sait qu'après le départ singulier de M. Casimir-Périer, son sympathique successeur, M. Félix Faure, fit d'abord appeler pour constituer un ministère l'homme que la situation semblait indiquer.








A deux reprises, M. Bourgeois tenta de former un cabinet; à deux reprises, il fut obligé de confesser son impuissance.



Si, moins nerveux, M. Perier avait lui aussi convoqué M. Bourgeois, dont il paraissait tant redouter la venue au pouvoir, peut-être serait-il encore à l'Elysée.
Notez que ce n'est point un regret que nous exprimons; tout est bien qui finit bien.




Quoi qu'il en soit M. Ribot, à huit heures moins le quart un beau matin, voyait arriver le colonel Chamoin qui le priait de venir conférer avec M. le président de la République.
On est matinal à l'Elysée. Vers neuf heures tout était terminé.






M. Ribot se mettait en campagne et bientôt présentait un ministère dont les débuts ont été assez heureux.




Nous ne voulons pas recommencer la biographie déjà faite des nouveaux gouvernants; mais nous avons pensé que nos lecteurs, après avoir vu dans tous les journaux ce qu'ils étaient, ne seraient pas fâchés de savoir comment ils étaient; c'est pourquoi nous vous offrons les portraits des nouveaux ministres.

Le Petit Journal, dimanche 10 février 1895.

Peine de mort.

Peine de mort.

Voici la Toussaint,
Le temps des veillées.

La Toussaint est même passée depuis plusieurs jours déjà; les dernières feuilles, au bout des branches, craquent avec un bruit de ferraille rouillée; le vent siffle sous les portes; des monômes d'oiseaux blancs, avant-coureurs des premiers froids, filent silencieusement dans un ciel blafard, comme embué de mélancolie, et l'âme se met tout naturellement au diapason de la température: elle aussi a ses novembres, ses mois noirs, comme on dit en Bretagne.
Ar miz dû! Que les Bretons l'ont bien nommé, ce triste novembre, à qui la fête des Trépassés sert de portique funèbre! Oh! les mornes défilés dans les cimetières, le long des tombes fleuries d'asters et de chrysanthèmes! Les visages ont un pli de souffrance et d'inquiétude; les yeux se brouillent; partout les même épitaphes. De temps à autre seulement, comme la funambulesque nature humaine ne perd jamais ses droits, quelque inscription prétentieuse ou doucement saugrenue nous arrache un pâle sourire:
"Cinquante-sept ans, ô Mélanie, et tu meurs!"
"Ci-gît Napoléon-Athanase Patouillaud, décédé à l'âge de 27 jours, regretté de tous ses amis."
"Ici repose le corps de M. Ferdinand Puceron, négociant en denrées coloniales. Sa veuve éplorée continue son commerce à des prix défiant toute concurrence..."
On en pourrait citer plusieurs dizaines de ces épitaphes extravagantes qui témoignent, jusque dans la mort de l'incroyable vanité de la pauvre nature humaine. L'anonymat n'existe dans nos cimetières que pour les suppliciés: la société sur les dalles funéraires qui les recouvrent, refuse de perpétuer leur souvenir par une inscription. Ravachol et Caserio sont enfouis à l'écart sans une croix, sans une ligne commémorative, et c'est le destin qui est échu à leurs confrères en anarchie, au dernier en date des "tyrannicides", à ce Czolgosz, dont l'exécution a causé un si beau tapage dans la presse des deux mondes.
Sans doute nous trouvons parfaitement raisonnable qu'aux Etats-Unis, comme en France, la société se prive de faire une réclame posthume aux féroces déséquilibrés qui lui ont déclaré une guerre sans merci; d'autre part, la société n'excède pas son droit de légitime défense en se débarrassant de ces énergumènes par les voies les plus rapides. 
Mais il y a la manière, comme dit le prince d'Aurec, et il faut bien reconnaître que la manière américaine manque un peu d'aménité. Vous savez qu'aux Etats-Unis l'électrocution a remplacé, depuis plusieurs années déjà, la pendaison, le garrot et la guillotine. Le condamné à mort est assis, de gré ou de force, un casque sur la tête, dans une chaise d'un genre spécial où le retiennent cinq larges courroies, dont quatre pour les bras et les jambes et une pour la poitrine. Chaque courroie est munie d'un électrode par lequel le courant vient frapper la victime. Le malheur est que ces courants, si puissants qu'ils soient, n'entraînent pas toujours la mort du premier coup. Quelques semaines avant Czolgosz, on avait exécuté, dans la prison d'Auburn, une condamnée sur laquelle on fit passer un courant de 2.000 volts. La malheureuse fit un soubresaut si terrible que les courroies lui entrèrent dans les chairs. Ce soubresaut dura six secondes, puis la tête de la victime retomba, inerte. On la croyait morte. On rouvrit le courant; elle ressuscita; son corps à demi carbonisé fut secoué de nouvelles convulsions, ses chairs grésillèrent, et de son cerveau, dans un nuage de fumée, une flamme bleue jaillit vers le plafond. Le spectacle était si macabrement horrible que les journalistes présents ne purent retenir un cri d'indignation.
Eh bien, c'est ce spectacle qu'on a revu lors de l'exécution de Czolgosz. Comme le dit justement M. Georges Montorgueil, les Américains, qui ont repoussé la guillotine comme une invention de notre vieux monde indigne de la terre sur laquelle Edison a fondé sa gloire, ont abouti à rendre plus odieux encore le système du meurtre juridique par la prétentieuse nature de ses combinaisons. Avec cette chaise truquée, ce masque et ces électrodes; avec ces bourreaux parés de titres universitaires, la barbarie s'accuse aussi profonde, mais, dans sa pédanterie, plus révoltante. Le glaive était net et loyal; la potence canaille, mais franche; l'échafaud, même, dans son mécanisme ignoble et bas, se défendait par la sûreté du résultat; mais cette pile de laboratoire, qui ramène l'exécution capitale aux mesures d'un expérience gauche et malpropre, quel dégoût ne soulève-t-elle pas?

                                                                                                                         Tiburce.

Les Veillées des Chaumières, 16 novembre 1901.

mardi 29 novembre 2016

Un peu de nasologie.

Un peu de nasologie.


La plupart des journaux français ont reproduit ces jour-ci, d'après un confrère anglais, cette curieuse information chirurgicale. Le docteur Bloxam, de l'hôpital Charing-Cross, de Londres, reçut ces temps derniers la visite d'un individu, privé de nez, qui lui demanda s'il n'était pas possible de lui refaire un appendice nasal; d'où diverses expériences qui ne réussirent point au gré des opérateurs. Enfin on tenta l'essai suivant avec un des propres doigts du patient:
- On commença par placer le bras de celui-ci dans un moule en plâtre qui le tint immobilisé pendant un mois dans une position telle que le doigt destiné à devenir son nez restât continuellement en contact avec la place de cet appendice absent, dans l'espoir que le doigt incisé prendrait racine. La greffe ayant parfaitement pris cette fois, on procéda à l'amputation du doigt; celui-ci a été ensuite manipulé de telle façon qu'on y reconnaîtrait plus un doigt. Quand la manipulation sera achevée, ce sera, espère-t-on, un nez parfait.
La rhinoplastie ou l'art de refaire un nez ne date pas d'hier; Gallien et Celse assurent que les médecins de leur temps la pratiquaient couramment; c'est surtout au quinzième siècle, en Italie, où la suppression du nez était une peine commune, que cette branche de l'art chirurgical fut tenue en honneur; il était même ordonné aux bourreaux pour éviter que le nez du supplicié fut recollé après la section de le jeter au feu.
L'histoire a conservé le nom des Branca, les premiers nasifices connus; mais le plus célèbre fut incontestablement le grand Gaspard Tagliacozzo, que les Bolonais tenaient en telle considération qu'ils lui élevèrent de son vivant une statue dans l'amphithéâtre de leur ville, où il est représenté tenant un nez à la main.
Ambroise Paré et ses disciples Dionys, Choppart, etc., n'accordèrent aucune attention aux découvertes du maître italien. Le poète anglais Butler "blagua" même ferme la rhinoplastie et Tagliacozzo dans son poème  d'Hubidras.
Il est fort probable que Butler s'était inspiré du racontar du père du fameux alchimiste van Helmont qui, dans son livre De magnetica vulnerum naturali et legitima curatione, narre l'histoire de ce bourgeois de Bruxelles, qui, s'étant fait faire un nez avec la peau d'un portefaix, vit au bout de quelques années son nez bouger, pâlir et tomber, et cela le même jour où mourut le portefaix.
Ceux qui ont lu le livre exhilarant d'Edmond About, Le nez d'un notaire, reconnaîtront facilement d'où est sortie l'aventure ultra-fantaisiste de l'Auvergnat porteur d'eau Chébachtien Romagné et de l'infortuné docteur L'Ambert.
La rhinoplastie est donc chose bien connue, sinon pratiquée couramment dans nos hôpitaux, mais jusqu'alors, et c'est là l'inédit et le singulier de l'expérience du docteur Bloxam, jamais un doigt n'avait servi à refaire un nez.
Nous nous expliquons. Il y a trois méthodes rhinoplastiques: celle dite italienne ou par transplantation (c'est à dire que l'on prend le morceau qui sert à remplacer le nez dans la partie charnue d'un individu; voir Butler, Voltaire et About); la méthode indienne ou par transposition (une portion de la peau du front du mutilé découpée en trèfle et n'adhérant plus à la face que par l'entre-sourcils); enfin la méthode française ou de Nélaton (par des lambeaux pris sur la joue). Ces deux dernières, si elles ont le plus de chances de réussir, ont du moins le désagrément d'être fort douloureuses et de laisser d'épouvantables cicatrices.
Paul Bert, le grand physiologiste regretté, rapporte dans la thèse de médecine: La greffe animale, qu'il soutint en 1863, que la quantité des mutilés des guerres du premier empire donna en 1814 une grande recrudescence à l'extension de cette partie chirurgicale. L'attention des médecins français Lisfranc, de Roux, Blandin, fut mise en éveil par une cure remarquable du docteur anglais Carpue qui préconisa la méthode indienne.
Rien de plus facile que le recollement d'un nez arraché. Les archives médicales gardent la narration d'une guérison faite au commencement du dix-huitième siècle par le fameux chirurgien Narangeot pour lequel l'art de Tagliacozzo n'avait plus d'arcanes; dans une rixe un soldat avait eu le nez arraché et jeté par terre; Narangeot nettoya le nez avec du vin chaud et le réintégra sur la figure de son propriétaire.
Mais à coup sûr, l'une des plus stupéfiantes guérisons rhinoplastiques est incontestablement celle dont le sujet fut un aubergiste de la ville de Lure, nommé Georges  Cardot, qui mourut dans cette ville en 1843.
Le 15 mars 1781, le chirurgien J. J. Dulaurier fut prié de se rendre chez le comte d'Andelaw, grand-prévôt du très noble chapitre de Lure, pour donner des soins à Georges Cardot, alors aide de cuisine, qui avait reçu du chef cuisinier un tel coup de couteau par la figure que le nez en avait été abattu.
Laissons ici parler le chirurgien Dulaurier, qui, dans une attestation que nous retrouvons dans une revue médicale de province, donne le compte rendu presque incroyable de la cure miraculeuse:
" Je me rendis de suite auprès du blessé que je trouvais dans son lit. Une plaie transversale de l'étendue de trois pouces avait divisé la partie supérieure de la lèvre, et l'extrémité du nez était coupée presque au niveau des os propres à cet organe. Je cherchai en vain cette partie amputée pour la rétablir à sa place, mais en vain... Après quelques moments de réflexion, je fis apporter un jeune poulet et enlevaient les plumes qui couvraient le croupion, puis je taillai dans cette partie une pièce à peu près triangulaire. La partie restante du nez avait été lavée avec de l'eau tiède, afin d'enlever les caillots de sang, j'appliquai la partie coupée du croupion sur la plaie, en juxtaposition, et l'y maintins au moyen de bandelettes agglutineuses; un tampon de charpie fut placé dans l'intérieur du nez. Le reste de la plaie transversale fut pansé convenablement et le tout assujetti par un bandage.
"Le huitième jour, je levai l'appareil; à ma grande satisfaction et à la surprise des assistants, la partie du croupion appliquée sur la plaie avait contracté des adhérences intimes avec la blessure. Le tampon fut la seule pièce de l'appareil conservée, afin que ce nez factice ne s’aplatît point. La greffe conservait un peu de blancheur qui disparut par la suite. Mais ce qu'il y eut de particulier et qui prouva que la circulation était bien établie dans la pièce ajoutée, c'est qu'elle se couvrit un mois après l'opération de petites plumes qui furent enlevées sans douleur pour le blessé (et qu ne reparurent plus)
   "Rédigé ce 20 juillet 1781.

                                                                                        "Signé: J.J. Dulaurier."

Quelques habitants de Lure, lisant cet article, se souviendront peut-être encore de celui que l'on ne désignait que sous le nom de l'homme au nez de coq.
Nous croyons que la greffe animale, dont la rhinoplastie est une des plus heureuses applications, réserve quelques surprises à nos petits-neveux.
Rien n'est plus facile, dans l'état actuel de la science, que de faire des frères siamois ou des Rosa-Josepha artificiels. D'ailleurs, est-il bien sûr que les deux couples tératologiques que nous venons de nommer ne sont pas dus à la fantaisie criminelle d'un chirurgien!
Paul Bert fit dans ce sens, in animâ vili, bien entendu, de curieuses expériences; il parvint notamment à accoupler par le côté deux rats albinos qu'il avait lié ensemble par un bandage collodionné et qui furent montrés triomphalement à Claude Bernard
Il essaya de tenter la même expérience sur deux mammifères d'espèces plutôt inconciliables: un rat et un chat; il réussit en partie; des points d'adhérence furent visibles dans les plaies qu'il avait pratiquées dans l'épiderme du flanc des deux animaux; mais le chat que rendait féroce la perspective d'un aussi charnel voisinage, finissait par exterminer le rat.
Pour finir et sans sortir en quelque sorte de la rhinoplastie, mentionnons une expérience que nos lecteurs peuvent faire quand ils le voudront: c'est celle du rat à trompe, qui fit fureur, à Paris, vers 1845; en voici la recette, communiquée par un ancien capitaine de zouaves.
Vous prenez deux rats, vous leur attachez solidement les pattes sur une planchette, le nez de l'un à proximité de la queue de l'autre. Avec un canif ou un bistouri, vous faites une incision dans le nez du rat qui est derrière; vous mettez à vif le bout de la queue de l'autre rat et vous la greffez dans l'incision du nez. Vous attachez solidement le museau avec le bout de la queue et vous laissez les rats ensemble pendant quarante-huit heures.
Au bout de ce temps, les chairs vives ont pris et végété ensemble; alors vous coupez (à un, deux, ou trois centimètres) la queue du rat de devant auquel vous rendez la liberté. Quant à l'autre, vous lui détachez le museau, mais vous le laissez fixé sur la planchette et vous lui donnez à manger; au bout d'un mois au plus, la plaie est parfaitement cicatrisée et les yeux les plus scrutateurs ne verraient pas de trace d'enture.
En Algérie, c'est le sport favori des zouaves, le rat ainsi proboscidé se vendait jusqu'à dix francs. Un naïf naturaliste en acheta une paire dans l'espoir d'avoir une progéniture d'éléphants minuscules. Est-il besoin d'ajouter, lecteur bénévole, qu'en fait de trompe ce fut lui qui fut trompé!

                                                                                                         S. L. Maurevert.

Le Petit Journal, dimanche 6 janvier 1895.

Femmes de 1888.


Femmes de 1888.


La mode.
Toilettes de dîner.
(Gravure extraite de la Revue de la Mode.)





"Mlle Albertine mettait la dernière main à une coiffure qui aurait rendu toute femme charmante..."
Illustration  de "Mademoiselle Albertine", nouvelle de Georges  Grand.


Le petit Moniteur illustré, 14 et 21 octobre 1888.

Une histoire sentimentale et véridique.

Une histoire sentimentale et véridique.

Aimez-vous les histoires idylliques, douces, sentimentales?
La littérature actuelle est volontiers si épicée que, lorsque la réalité offre une aventure à la Berquin*, on peut sans doute la relever.
Voici donc le récit, appartenant au genre "touchant" que nous font les journaux anglais. Ce qui la rend curieuse, c'est que, en Angleterre, il y a encore, comme on sait, une noblesse fort entichée de ses privilèges, qui y tient beaucoup et qui se révolte à l'idée seule d'une mésalliance.
Donc, tout récemment, un jeune lord de vingt-quatre ans se promenait sur les bords d'un canal profond.
A quoi songeait-il? Toujours est-il qu'il était distrait, qu'il ne voyait rien devant lui et qu'il fit tout à coup un terrible faux pas...
Il venait de tomber dans le canal, à cet endroit particulièrement dangereux et profond.
Or, encore que les Anglais se piquent d'être adroits à tous les exercices du corps, celui-ci ne savait pas nager.
Cette grave lacune dans son éducation allait sans doute lui jouer un fort mauvais tour. Il se débattait vainement dans l'eau, songeant peut-être qu'il était bien désagréable de quitter ce monde lorsque la vie était pour lui si agréable, lorsqu'un secours inespéré lui arriva.
Un brave paysan avait entendu ses cris désespérés.
Sans calculer le péril, qui était grand, il ne songea qu'à venir au secours du noyé.
En homme soigneux qu'il était, il prit le temps cependant de se débarrasser de ses vêtements. Mais cela fait, il plongea bravement, et fut assez heureux pour arriver à retirer de l'eau le jeune homme.
Cependant celui-ci était inanimé. Le paysan ne se découragea pas. Il frotta et frictionna le noyé avec une si robuste poigne que celui-ci, sous l'effet de ces énergiques pressions, finit par revenir à lui.
Puis, comme l'endroit était solitaire, que personne n'était accouru, qu'il avait été, par un hasard providentiel, le seul témoin de l'accident, il chargea tranquillement, pour achever son sauvetage, le lord sur ses épaules et le transporta dans son château, où des soins habiles achevèrent l'oeuvre de salut.
Le paysan, cependant, s'était retiré et n'avait pas seulement voulu dire son nom.
Mais le sauvé n'entendait pas rester ingrat à l'égard de son sauveteur. Il se mit à sa recherche, et finit par le découvrir dans une pauvre masure.
Le brave homme était dans une condition fort misérable. Toutefois, il refusa énergiquement d'accepter une récompense pécuniaire.
- Mais non, répétait-il, ce que j'ai fait est simple..., puisque je sais nager.
Il fut impossible de le décider à recevoir une somme d'argent.
On lui proposa de lui acheter une petite ferme. Avec la même fermeté, le paysan s'obstina à ne pas vouloir de récompense.
C'était, décidément, un homme antique.
Mais le lord, de son côté, s'obstinait aussi. Il voulait trouver un moyen de prouver sa reconnaissance à celui qui avait exposé sa vie pour lui. Il y tenait absolument.
Tous les jours, il allait le trouver, et lui offrait quelque combinaison par laquelle il pût acquitter sa dette de gratitude, sans jamais réussir.
Il avait résolu, à la fin, d'avoir le dernier mot.
- Eh bien! lui dit une fois le paysan, puisque vous tenez tant à m'être agréable, il y aurait bien un moyen, après tout.
- Lequel?
- Voici: j'ai une sœur, qui est bonne d'enfants à Londres, et qui est fort malheureuse avec les mioches dont elle a la garde, qui la tourmentent sans cesse...
- Qu'à cela ne tienne! Je lui ferai une autre condition.
- Oh! mais ma sœur est une honnête fille qui ne veut pas qu'on puisse rien dire sur son compte... Pour qu'elle ait un prétexte honorable de quitter sa place, épousez-la.
- Hein! fit le jeune lord interloqué.
Mais, quelque paradoxale que lui parût la chose, il déclara aux siens qu'elle valait au moins la peine d'être étudiée.
Il se rendit à Londres, vit la jeune fille qui se trouvait être charmante, s'éprit d'elle et demanda sa main.
La petite servante est aujourd'hui duchesse.
Dans les contes de fées, on voyait souvent des rois épouser des bergères. Cette authentique histoire prouve qu'il y a toujours des aventures merveilleuses.

Le Petit Moniteur illustré, 7 octobre 1888.

* Nota de Célestin Mira: Arnaud Berquin, fut le premier éditeur, en 1783, à faire paraître un périodique de 144 pages destiné aux enfants: "L'ami des enfans".




Les souliers de la poupée.

Les souliers de la poupée.



L'Illustration, 21 décembre 1901.

Singulier accident de chemin de fer.

Singulier accident de chemin de fer.

L'accident survenu le vendredi 6 décembre, à l'Orient-Express rappelle celui qui se produisit, voilà quelques années, à la gare Montparnasse à Paris.
En entrant en gare de Francfort-sur-le Mein, à 5 heures du matin, le grand rapide d'Ostende à Vienne, au lieu de s'arrêter sous l'action des freins, arrivait en pleine vitesse, franchissait les quais et pénétrait dans le buffet-salle d'attente.




Deux personnes seulement étaient dans cette salle d'attente. On imagine quelle dut être leur stupeur. Mais, comme les voyageurs du train, du reste, elles en furent quitte pour la peur, et ne furent pas atteintes par l'écroulement du mur qu'avait enfoncé ce formidable bélier.

L'Illustration, 14 décembre 1901.

lundi 28 novembre 2016

L'enlèvement des ordures à Londres.

L'enlèvement des ordures à Londres.

Il est encore, à Londres, des rues où les ordures ménagères sont enlevées tout prosaïquement, de même qu'à Paris, par des voitures à chevaux; mais dans certains quartiers plus favorisés, on emploie déjà la locomotion automobile; ainsi, dans le quartier de Soho, qu'habitent nombre de français et d'Italiens, et où fut pris le dessin que nous donnons.




Comme chez nous, les odeurs sont descendues dans de grandes boîtes de zinc ou même de bois, et comme chez nous aussi, avant le passage du chariot collecteur, et jusqu'au dernier moment, les chiffonniers, les pauvres femmes viennent chercher, parmi les détritus de toutes sortes, quelque aubaine, sous forme de vieux chiffons, de vieux linge.
Puis, à la première heure du jour, arrive le tracteur automobile, remorquant, suivant les cas, un ou deux chariots. Ces tracteurs, numérotés, portent, en plus, des noms qui les distinguent, comme autrefois nos anciennes locomotives. C'est ainsi que celui que représente notre dessin s'appelle la City of Westminster; ce qui est un bien beau nom pour un vulgaire remorqueur de chars à ordures. Mais mieux vaut encore poétiser des choses très banales que d'avilir les plus nobles.

L'Illustration, samedi 7 décembre 1901.

Les travaux du Métropolitain.

Les travaux du Métropolitain.
Passage de la ligne de Courcelles à Ménilmontant sous le canal Saint-Martin.


Le tracé de cette ligne traverse le canal Saint-Martin à l'intersection de l'avenue de la République et du boulevard Richard-Lenoir. On a profité cette année d'un chômage du canal pour exécuter la section comportant sa traversée souterraine.




Comme on le voit dans le dessin ci-dessus, trois étages superposés vont désormais servir à la circulation en ce point: à la partie supérieure, la voie publique; à 18 mètres en contrebas, le Métropolitain et, entre les deux, le canal, dont le fond se trouve séparé de la voûte du chemin de fer par une épaisseur de 5 à 6 mètres.
Le chantier installé sur la voie publique pour l'exécution de ce travail a nécessité des dispositions particulières. Il fallait éviter de gêner la circulation toujours si active en cet endroit, et profiter, en même temps, de la proximité du canal pour évacuer les déblais et amener les matériaux. Nos dessins représente les dispositions de ce chantier.



Ce que l'on voit au-dessus du sol: les chantiers à l'angle de l'avenue de la République et du boulevard Richard-Lenoir

De part et d'autre du canal, à l'angle du boulevard et de l'avenue, deux puits munis de monte-charges électriques, descendent à 18 mètres de profondeur jusqu'au niveau du Métropolitain. A la partie supérieure, ils se terminent par une plate-forme élevée d'un premier étage et raccordée à chaque branche d'une estacade en charpente qui se prolonge sur le terre-plein du boulevard Richard-Lenoir. Des voies Decauville règnent sur toute la longueur pour la circulation des wagonnets entre les puits et l'extrémité de l'estacade, où des ouvertures pratiquées dans la voûte du canal et au-dessous desquelles viennent s'amarrer des bateaux, permettent d'évacuer directement les déblais et de recevoir les matériaux.
Ces intéressants travaux estimés à 2 millions environ seront complètement achevés au printemps prochain.

L'Illustration, samedi 7 décembre 1901.


M. Félix Faure.

M. Félix Faure.

Lorsque dans un curieux accès neurasthénique, qui relève plus de la pathologie que de la politique, M. Casimir-Perier, le descendant des parlementaires fameux, le héros de Bagneux, eut déserté le pouvoir sans combat, et qu'il fallut songer à le remplacer, les noms de plusieurs candidats furent mis en avant et, chose admirable et rare, ce fut le meilleur qu'on choisit.
Je n'ai pas à refaire ici la biographie du très sympathique président Félix Faure.




Vous savez déjà que c'est un fort bel homme de cinquante-trois ans, très décoratif et parfaitement correct; voilà pour l'extérieur.
C'est un irréprochable politique à qui il est impossible de reprocher quoi que ce soit.
C'est un fils du peuple, ancien ouvrier, et qui s'est fait lui-même sans qu'il soit possible de trouver dans son passé une action même douteuse.
C'est un impartial qui a déclaré lui-même vouloir être l'arbitre des partis.
C'est un homme aimable, conciliant et énergique qui certainement ne s'en ira pas par la même porte que son prédécesseur.
Enfin, c'est un bon et courageux français, un homme de famille excellent.
Vive le président Félix Faure.

Le Petit Journal, 27 janvier 1895.

L'explosion de la rue de Monceau.

L'explosion de la rue de Monceau.

L'obligation de tenir notre public au courant de ce qui se passe nous a conduit à publier un dessin de cette explosion qui vient d'avoir lieu rue de Monceau.
Un jeune domestique entrant chez ses maîtres a trouvé sur l'appui d'une fenêtre une boîte suspecte. Il a prévenu le concierge qui, très hardiment, sans prendre le temps de se vêtir, a saisi l'engin et l'a jeté au milieu de la rue.




On en a été quitte pour quelques dégâts matériels sans importance, et là-dessus on a crié à la reprise des odieux attentats anarchistes.
Notre devoir est de dire qu'il ne faut pas attacher autant de gravité à un acte demeuré inoffensif; les anarchistes, nous avons des raisons pour le croire, ne reprendront pas de sitôt leur sinistre besogne.

Le Petit Journal, 27 janvier 1895.

Le jupon et le voile.

Le jupon et le voile.

Le récent triomphe de M. Santos-Dumont a remis à la mode la question de la navigation aérienne, et notre éminent collaborateur Tiburce, vous en a dit, là-dessus, tout ce qu'il en était intéressant de savoir.
Mais l'on applaudit, avec raison, les arrivées, on oublie trop souvent, avec moins de justice, les humbles collaborateurs, qui servirent de marche-pied au triomphe final.
Cette hantise d'imiter l'oiseau date de loin, puisque la fable nous parle d'Icare qui, désespérant de sortir du labyrinthe où l'avait enfermé Minos, s'attacha des ailes dans le dos pour s'échapper de sa prison.
Après lui, vinrent au travers des âges, les ailes au pieds, à la tête; les parapluies utilisés comme parachutes et toutes sortes d'inventions baroques tendant à augmenter la surface du corps humain, afin qu'il arrivât à déplacer plus d'air qu'il n'en pèse.
Mais le ballon, le vrai ballon, avec la nacelle commode où l'aéronaute attend de choisir entre la mort par le froid ou par la chute, n'était pas encore trouvé.
Les hommes le cherchaient et parmi eux les frères Montgolfier. Les femmes ne le cherchaient pas. Ce fut ces dernières qui le trouvèrent. Aux innocents les mains pleines.
Un jour, Mme de Montgolfier, femme du célèbre ingénieur, faisait, en sa tranquille maison de province, procéder à la lessive.
Sur le cuvier, les lavandières avaient, comme c'est l'habitude encore, paraît-il, étendu un chiffon sacrifié, et ce dernier se trouvait être un vieux jupon dont on avait fermé la ceinture en le ficelant comme le haut d'un sac. Le jupon se trouvait ainsi transformé en une sorte de cloche qui tenait au cuvier par ses bords bien repliés et enfoncés sous le linge.
La lessive chauffait, les signes extérieurs de cette importante opération étaient satisfaisants et les lavandières empressées et contentes.
Montgolfier, accoudé au balcon qui dominait sa cour, regardait machinalement cette animation domestique, et peut-être, son esprit, toujours à la poursuite de ce grand problème d'aviation qui le hantait, enviait-il la buée du cuvier, aéronaute habile, qui s'enlevait toute seule en tourbillons pressés.
Tout à coup, la vapeur qui montait du linge ébouillanté, amassée sous le chiffon qui faisait couverture, enleva le jupon comme une cloche et l'ingénieur stupéfait, vit ce vêtement, emprunté à la garde-robe de sa femme, monter jusqu'au balcon où il s'accrocha.
Ce fut pour le chercheur un trait de lumière. Quelques mois plus tard, le premier ballon à air chauffé, plus léger que l'air atmosphérique, s'élevait dans les airs.
L'inventeur, par reconnaissance pour le jupon, donna un nom féminin à son ballon: il l'appela Montgolfière.
Le jupon n'est pas le seul vêtement ayant eu un rôle social. Bien avant lui, le voile, le grand voile qui rendait si touchante et si belle la silhouette féminine, avait trouvé une utilisation très inattendue et qui devait durer bien longtemps.
Cela se passait aux temps héroïques de l'histoire; à l'aurore de l'ère quaternaire, au moment où l'homme, après avoir péniblement conquis la terre sur les fauves, bâtissait son premier logis, ensemençait son premier champ.
Comme les familles se partageaient le sol, il fallait, lorsqu'elles devenaient trop nombreuses, que le trop plein émigrât afin que les exigences de la tribu ne fussent pas plus hautes que les ressources du point occupé.
Et, comme il n'y avait point encore de routes, on se servait volontiers de la rivière. Assez vivement, l'homme avait su tiré parti du tronc d'arbre creusé; mais parfois, la barque restait en panne lorsque le courant se ralentissait ou que les bras des rameurs se fatiguaient.
Alors, pensive, la femme qui était trop faible pour manier les rames se rappela que souvent, lorsqu'elle traversait la plaine, le vent qui courait sans contrainte, avait en enflant son voile aidé à la rapidité de sa marche.
Elle ôta son voile pour en faire la voile. Et longtemps, bien longtemps, presque jusqu'à la vapeur, le navire, en souvenir d'elle, porta sa proue géminée.

                                                                                                      Michel Saint-Yves.

Les Veillées des Chaumières, 7 décembre 1901.

dimanche 27 novembre 2016

Industrie parisienne des bijoux doublés.

Industrie parisienne des bijoux doublés.


Tous les peuples civilisés de l'Antiquité connurent l'art de la bijouterie. Les Égyptiens et les grecs nous ont laissé en particulier des anneaux et des boucles d'oreilles dont s'inspirent encore nos artistes pour la création de leurs modèles. Les premiers orfèvres ciselèrent des bijoux massifs. Mais vu la rareté de l'or ou de l'argent, leurs successeurs s'ingénièrent à économiser le plus possible leur emploi. Ainsi les Romains pratiquaient déjà le doublage des vases par l'argent.
De leur côté, les Maures et les Mexicains fabriquaient des bijoux filigranés, c'est à dire en fils d'or ou d'argent, avant la conquête de leur pays par les Espagnols et, depuis un temps immémorable, les Chinois réalisent de la sorte des bijoux d'une rare légèreté bien que parfois d'un goût douteux.
Aujourd'hui, on fabrique en doublé des bagues, des broches, des pendentifs, des bracelets, des épingles de cravates, des boutons, des médailles et autres objet de parure qui concilient deux besoins assez difficile à satisfaire ensemble: le luxe et l'économie. Ces bijoux se travaillent comme des pièces en or plein; ils en possèdent l'apparence et la solidité, mais coûtent infiniment moins cher. Notons, de suite, qu'il ne faut pas confondre le plaqué avec le doublé. Doubler un métal d'un autre métal, c'est souder le premier au second à l'aide d'un alliage fusible, tandis que plaquer c'est forcer les deux métaux à adhérer, grâce à des méthodes mécaniques et à une température rouge sombre, sans recourir cependant à aucune fusion.
Qu'il s'agisse de plaqués en argent,  en or ou en platine, le bijoutier opère sur des plaques de cuivre rouge très pur, qu'il reçoit d'usines spéciales sous forme de lames rectangulaires épaisses d'environ 3 cm et pesant chacun 10 kilogrammes. On gratte ces plaques afin d'en nettoyer parfaitement la surface, puis on les lamine une première fois et on les soumet à un second grattage. Après quoi, on prend une feuille de métal précieux, plus ou moins pesante, selon la nature du plaqué que l'on veut avoir. On porte ensuite au four les deux métaux superposés et liés ensemble par un fil de fer.
De là, on les envoie au laminoir, en renouvelant cette succession d'opérations un certain nombre de fois. Dès que les plaques sont pourvues de leur revêtement en argent, or ou platine à l'épaisseur requise, on les met en oeuvre par les procédés généraux de l'orfèvrerie: le travail au marteau ou plus généralement l'estampage au balancier et le repoussoir au tour.
Les boutons pour cols et manchettes exigent, en particulier, un outillage complexe et d'une grande précision. Chez M. Delion où les photographies ci-dessous ont été prises, on perfore les lames métalliques, soit à l'aide de découpoirs, fonctionnant à la main, soit au moyen d'un découpoir excentrique mû par la vapeur. Les ouvrières découpeuses acquièrent une merveilleuse dextérité. Elles arrivent à produire couramment le chiffre invraisemblable de 6.000 pièces à l'heure, ce qui représente 100 coups de balanciers à la minute.
Le découpoir excentrique travaille encore plus rapidement. Il abat 440 pièces à la minute avec ses deux poinçons, soit 26.400 pièces à l'heure. Cette énorme production n'exige, du reste, aucun effort de la part de l'ouvrier. Celui-ci se contente de présenter les bandes de matière qui avancent automatiquement sous l'impulsion de deux rouleaux d'acier. Certains modèles de cette machine comportent jusqu'à 10 poinçons et peuvent découper 132.000 pièces en une heure!
D'un coup de balancier, les estampeuses donnent également le relief aux coquilles découpées de façon à imiter la ciselure des bijoux massifs. Elles les placent ensuite dans un récipient rempli d'eau pour éviter que l'air ne les altère et les brunisseuses s'en emparent alors. Elles les prennent une à une, les fixent sur le mandrin d'un tour qui épouse exactement leur forme et les brunissent au moyen d'une pierre spéciale. Aussitôt les pièces brunies, on les "sapone", c'est à dire qu'on les enduit d'un vernis (fig. 1), puis disposées sur de petites grilles ad hoc, elles passent à l'étuve pour le séchage. 



Elles conservent alors indéfiniment l'éclat que leur a donné le brunissage, le vernis préservateur les rendant inaltérables à l'air.
D'autres ouvrières mettent dans les coquilles séchées, le carton, les ressorts, le patin, etc., et placent le tout sur des planches en bois appelées "parquets". Le sertisseur prend chacune des pièces ainsi préparées, la pose sur son tour, et, d'un léger coup de virolet, il rabat la matière qui emprisonnent les pièces placées tout à l'heure dans la coquille. le bouton n'a plus qu'à être encarté pour la vente.
Quand au bijoux doublés, leur assemblage, en général, s'effectue comme celui des objets d'orfèvrerie pleine. L'ouvrier dispose des paillons de soudures aux endroits voulus de la broche ou de la bague dont il est chargé d'assembler les parties, puis, à l'aide d'un chalumeau, il les fait fondre sans rien déranger. C'est un travail des plus délicats.
Les bijoux doublés, une fois soudés, sont décrochés dans "l'eau seconde" (acide sulfurique hydraté), puis vont à l'atelier de polissage (fig. 2). 



Là des ouvrières coiffées d'un bonnet destiné à préserver leurs cheveux des poussières qui voltigent autour d'elles, les présentent à des brosses circulaires, mues par la vapeur et tournant à environ 1.300 tours à la minute. Ces brosses sont enduites d'un coaltar appelé rouge à polir. Le métal brut ne tarde pas à prendre un aspect brillant. Toutefois il faut encore savonner le bijou pour enlever la couche onctueuse dont il s'est revêtu au cours du polissage, puis le sécher à la sciure de bois très fine. Il ne restera plus qu'à y sertir des pierres ou des perles pour le terminer complètement.

                                                                                                                Jacques Boyer.

La Nature, deuxième semestre 1907.

Une battue au Bois de Boulogne.

Une battue au Bois de Boulogne.

Depuis longtemps déjà, les Parisiens se plaignaient du peu de surveillance exercée par la police au Bois de Boulogne.
Cette merveilleuse promenade, où toutes les classes de la population parisienne vont se délasser, est devenue une véritable forêt de Bondy.
Et encore, la forêt de Bondy n'abritait que des voleurs et des assassins; au Bois de Boulogne, on rencontre de tout.
C'est d'abord un coupe-gorge d'autant plus dangereux qu'on serait en droit de s'y croire en sûreté, et que, par conséquent, on ne songe pas toujours à se mettre sur le qui-vive.
Tant pis donc pour ceux qui s'y attardent; ils risquent fort de se voir arrêtés au coin d'une allée et d'être brutalement sommés d'avoir à choisir entre la bourse ou leur vie.
Il est hanté aussi par des loqueteux, mendiants ou estropiés qui demandent l'aumône avec une insistance très inquiétante et qui souvent s'insurgent contre un refus et vous insultent.
On s'y croise également avec de pâles voyous qui fixent avec insolence les promeneuses et qui, quand elles sont seules, les suivent et les pourchassent de leurs propos orduriers.
On y trouve encore une foule d'individus, accompagnés de filles échevelées qui, dans les clairières prennent leurs ébats avec un sans-gêne révoltant.
Que de fois un père de famille suivi des siens est obligé, au coin d'une allée, de tourner court pour ne pas laisser apercevoir un spectacle écœurant à ses enfants.
Voilà ce qu'est devenue la grande promenade si aimée des Parisiens, grâce à la négligence de la police.
Cela ne peut pas durer.
A chaque instant des scandales se produisent et les plaignants s'adressent au Petit Journal dans l'espoir qu'il sera écouté en haut lieu.
A maintes reprises, en effet, la préfecture a tenu compte de nos récriminations; elle a fait faire des rafles qui ont enrayé le mal pendant une semaine ou deux; puis tout a recommencé.
Ces jours-ci, encore à la suite d'un article du Petit Journal, une battue a eu lieu la nuit, dans le Bois de Boulogne; elle a amené à l'arrestation d'une quinzaine de vagabonds, hommes et femmes. c'est cette battue que nous reproduisons...




Une battue au Bois de Boulogne. 

Voilà qui est bien, mais à la condition qu'on n'attende pas que de nouveaux scandales se produisent pour sévir encore.
Ce qui serait mieux, ce serait d'organiser une surveillance permanente de jour et de nuit.
Les contribuables paient assez cher pour exiger, lorsqu'ils vont se promener au Bois, de ne pas avoir à courir le risque de faire des rencontres aussi inquiétantes pour leur sécurité que dangereuses pour la morale de leurs enfants.

Le Petit Journal, dimanche 14 juillet 1895.

samedi 26 novembre 2016

A propos de quelques pierres du vieux Montauban.

A propos de quelques pierres du vieux Montauban.



Regardez-les bien, je vous prie;
Bientôt vous ne les verrez plus.

Il n'est pas ici hors de propos, le refrain de la chansonnette qu'on chantait quand j'étais enfant. -Chanson nouvelle alors, maintenant sexagénaire, combien ils sont rares aujourd'hui ceux qui peuvent encore se souvenir de toi!- je reprends mon dire.
C'est précisément à point qu'il m'est revenu en mémoire, ce vieux refrain oublié, puisqu'il s'agit de la porte du Griffoul, ou, si l'on veut, du Griffon, destinée, dit-on, à disparaître bientôt sous le nivellement d'un boulevard. Il faut donc se hâter d'aller la contempler, si l'on tient à trouver debout encore le dernier reste du mur d'enceinte, fortement remparé autrefois de gazon et de briques, et percé de six issues d'où sortirent, de 1120 à 1629, tant de vaillants Montalbanais, pour aller par delà la Garrigue, le Tescou, et voire même le Tarn, sinon vaincre l'ennemi, du moins résolument affirmer leur foi et mourir en défendant leurs franchises.
Elles seraient couvertes de dates mémorables et de noms glorieux, ces vieilles pierres qu'on ne verra plus, si, à chaque génération de nos temps d'héroïque ferveur pour la liberté de conscience et de dévouement à la cité, une main pieuse eût pris soin d'inscrire, sur ces témoins des grandes actions accomplies par de grands citoyens, le souvenir des événements contemporains. Elles ne sont pas muettes, cependant, ces pierres qui n'ont eu à transmettre aux générations futures ni des noms, ni des dates. A défaut d'inscription, comme elles portent, en témoignage de luttes soutenues, l'empreinte des balles et la trace profonde des boulets, on peut dire qu'elles parlent par leurs blessures.
Sans remonter à l'époque douloureuse où Raymond VII, le dernier comte de Toulouse, affaibli jusqu'à l'épuisement, se vit contraint de raser les fortifications de Montauban et de faire place libre, dans sa ville fidèle, à l'Inquisition triomphante qui vint s'y établir et y perpétrer souverainement sa justice, il est des millésimes qu'on ne doit pas oublier quand on regarde les débris du passé; celui-ci par exemple: 1360.
Depuis le désastre de Poitiers (19 septembre 1356), le roi Jean, vaincu par le prince Noir, était prisonnier d'Edouard III, quand, par le honteux traité de Brétigny, celui-ci s'assura la possession de onze provinces françaises, sans préjudice de ses droits acquis, ici par trahison, là par conquête, sur les villes de Guines et de Calais. Or, parmi ces onze provinces, qui ne devait plus relever que de la couronne d'Angleterre, était compris le Quercy dont Montauban faisait partie. Le Quercy s'était soumis, mais non pas tout entier; les Montalbanais déclarèrent que dût la population périr et la ville être anéantie, Montauban ne reconnaîtrait pas le traité. Et aussitôt, prévoyant une attaque prochaine, chacun se mit à son devoir: les consuls en permanence dans la maison commune, le peuple armé dans les bastions et les tours. Tous croyaient si bien le cœur du vaincu de Poitiers à la hauteur de leur patriotisme, qu'ils auraient volontiers répondu, comme par défi, à l'ennemi les sommant de se rendre: Hors qu'un commandement exprès du roi nous vienne. Ce commandement vint.
Un jour, la herse d'une des portes de Montauban fut levée, celle du Griffoul peut-être? et on abaissa le pont-levis devant un messager du roi de France prisonnier. Il était porteur d'une lettre adressée par Jean II à ses "amez et féals les consuls, université et habitants de Montalban." Rappelant le traité de Brétigny, Jean ajoutait: "Nous prions et requérons et mandons, commandons et strictement enjoignons que vous entriez en la foi et hommage de notre dit frère le roi d'Engleterre."
On doit supposé que ce ne fut pas sans avoir résisté quelque temps encore que les Montalbanais se résignèrent à céder aux ordres de Jean II; car il se passa plusieurs mois entre l'envoi du message royal et le jour où l'Anglais Jean Chandos prit possession de Montauban au nom d'Edouard III son maître. Ce malheur public eut lieu le 20 janvier 1361.
Depuis lors, et pendant un demi-siècle, autant de fois que les portes des Carmes, de Montmurat, du Moustier, des Campagnes et du Griffoul durent s'ouvrir devant l'ennemi vainqueur, autant de fois aussi Montauban les referma derrière l'ennemi en fuite. Ces alternatives d’allègement et de servitude se continuaient encore en 1414, lorsqu'un jour, les Anglais étant sortis de la ville, les Montalbanais, par un dernier effort de patriotisme, les empêchèrent d'y rentrer. "Depuis ce jour glorieux, dit un historien, Montauban n'a plus revu l'étranger."
La paix cependant ne leur fut pour longtemps donnée. Ancienne place de guerre des Albigeois, Montauban vit l'agitation religieuse diviser de nouveau ses habitants, quand le sentiment national eut cessé de les réunir contre l'ennemi commun. Après un siècle et demi d'émeutes, parfois sanglantes, dans les rues, et de combats en rase campagne, les Montalbanais purent enfin se flatter qu'ils avaient conquis le droit d'invoquer Dieu selon leur croyance. Par son édit de pacification, signé à Saint-Germain en Laye, le 15 août 1570, Charles IX ouvrait aux calvinistes l'entrée à toutes les charges du royaume et leur accordait quatre places de sûreté: la Rochelle, Cognac sur la Charente, la Charité sur la Loire et Montauban sur le Tarn. L'édit de Saint-Germain avait interdit aux catholiques le séjour à Montauban, l'édit de Nantes (1598) leur permit d'y revenir. On voudrait n'avoir pas à dire que les religionnaires, opprimés durant tant de siècles, furent oppresseurs à leur tour, et qu'ils contestaient aux autres cette liberté de conscience qu'ils avaient si longtemps et si justement réclamée pour eux-mêmes.
Laissons maintenant s'écouler vingt années. Louis XIII régnant a ordonné, même par la force des armes, le rétablissement du culte catholique dans le Béarn. Le midi de la France s'émeut, s'indigne, se soulève. La Rochelle et Montauban se préparent à se défendre contre l'invasion de l'armée royale dont on les menace. Henri de Rohan, généralissime des calvinistes, est venu à Montauban visiter les fortifications et tracer le plan des ouvrages qui doivent les compléter. Calculant les obstacles et la résistance qui pourront retarder la marche de l'ennemi. Henri de Rohan n'accorde que quinze jours aux Montalbanais pour l'achèvement de ces travaux. Dupuy, le premier consul de la ville, répond que quinze jours lui suffisent, puisqu'il a quinze mille ouvriers. Il appelait ainsi au travail la population toute entière, et toute la population répondit à son appel. Le quinzième jour, Montauban était si solidement fortifié qu'une armée de vingt mille hommes ne put la réduire, même après quatre-vingt-six jours de siège.
Ce fut le 17 août 1621 que la vedette qui faisait le guet au faîte du clocher de la tour Saint-Jacques signala la venue de l'armée royale. Et voilà qu'aussitôt le tocsin sonne, et que tout d'une voix, de la maison commune aux bastions les plus avancés, du haut des tours, et dans les rues, hommes, femmes, enfants, vieillards, entonnent le psaume de la délivrance:

Donne-nous ton secours d'en haut
Contre celui qui nous assaut.

Nous l'avons dit, le siège dura quatre-vingt-six jours. Le connétable de Luynes commandait l'armée, le roi y vint en personne, sept maréchaux de France y prirent part, plus de vingt mille coups de canons furent tirés, plus de seize mille hommes périrent, et Montauban ne fut pas pris. Roi et connétable de France, maréchaux que la mort avait épargnés, débris de l'armée, hommes et machines de guerre, regagnèrent honteusement le chemin par lequel ils étaient venus.
Huit ans après, Richelieu, vainqueur de la Rochelle, accorda la paix à Montauban, sous la condition que ses remparts seraient démolis.
Un curieux fragment de ces remparts élevés pour la défense des libertés civiles et religieuses avait échappé à l'arrêt de destruction: il est de nouveau condamné; cette fois non plus comme sacrifice humiliant, mais dans un intérêt d'agrément, pour offrir à la population montalbanaise la jouissance d'une nouvelle promenade.




Avant que cette porte du Griffoul, qui doit son nom à la vielle fontaine près de laquelle elle est située, ait pour toujours disparu, un enfant de la ville, artiste éminent,  M. André Albrespy, a voulu en conserver l'image. Qu'il lui soit tenu compte de sa patriotique pensée! Si minces qu'elles soient, il ne faut rien perdre des miettes de la patrie; elles sont la manne sacrée dont se nourriront les générations futures de bons citoyens; les transmettre au moins par le souvenir, c'est faire de son talent un noble usage.

Le Magasin pittoresque, juin 1866.