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samedi 31 août 2013

Chronique du journal du dimanche

Chronique du journal du Dimanche.

Quand donc une loi, bien solidement écrite dans le code, atteindra-t-elle les ivrognes ? En Russie, tout homme ou femme trouvé en état d'ivresse est contraint le lendemain à balayer les rues. Ce n'est pas assez; nous voudrions qu'une bonne petite journée de prison fût infligé à ces affreuses gens qu'on voit rouler sur le pavé, et qui sont les plus mortels ennemis du peuple, parce qu'ils déshonorent ses rangs. Voici un léger commencement:
Un ouvrier maçon, nommé Legrand, et dit Quinquin, étant ivre, est tombé dans l'Escaut, d'où on a retiré son corps près de Vieux-Condé.
Le curé, s'autorisant de la circulaire de l'archevèque de Cambrai, a refusé de recevoir à l'église le corps de cet homme, que son état d'ivresse mettait plutôt au nombre des bêtes brutes que des chrétiens.
Là-dessus, les habitants de Condé ont improvisé au mort une petite cérémonie funèbre. Ils ont mis le cercueil devant la niche d'une Vierge creusée à la facade d'une maison; ils ont agité la sonnette de ladite maison et chanté des litanies; puis ils emporté Quinquin dans une fosse creusée pour lui, en dehors du cimetière.
Le curé avait mal fait de lui refuser la sépulture, parce que l'intolérance religieuse à toujours tort, et que tous les morts sont des morts; mais ce sont les ivrognes vivants contre lesquels il faudrait exercer une sainte justice.

Il faut convenir que nos voisins les Anglais ont de singuliers goûts pour leurs spectacles; en voici deux exemples.
L'affiche suivante a été placardée avec profusion aux dernières courses de Wilmslow:
"John Fletcher, tenant l'hôtel de la Couronne, a l'honneur d'annoncer aux nombreuses personnes qui viennent aux courses qu'il s'est assuré les services de John Smith (le bourreau); il annonce aussi qu'il a été assez heureux pour se procurer, par l'entremise d'un ami, le moule exact des traits de William Palmer. Ainsi, le véritable bourreau et un homme portant la figure en cire de Palmer et le costume que celui-ci avait le jour de son exécution, donneront deux fois par jour la représentation du supplice du célèbre condamné sur un échafaud et avec une poutre élevée pour cet usage.
Prix d'entrée: Un shilling six deniers."
Maintenant, croirait-on qu'un autre spectacle anglais, et qui fait courir aujourd'hui toute la ville de Londres, est celui des puces savantes ?
Le sieur Johnson a dressé une vingtaine de sujets de cette espèce à obéir à la voix et à exécuter toutes sortes d'exercices. Quatre puces traînent un char, marchent et s'arrêtent au commandement; d'autres montent la garde, font l'exercice à feu; d'autres dansent des quadrilles. On est étourdi en songeant aux difficultés à vaincre pour apprendre seulement à des puces à marcher convenablement, à petits pas, au lieu de sauter commes des étudiants de la Closerie des Lilas, à se nourrir de viandes cuites, au lieu de s'énivrer de sang humain.

                                                                                                             Paul de Couder.


Journal du Dimanche, 16 novembre 1856. 


Chronique de l'émigration.

Chronique de l'émigration.



Les Allemands en Afrique. - Le Berliner Tageblatt annonce qu'il vient de se constituer une nouvelle société de colonisation ayant son siège à Berlin. Cette société vient de faire une première émission de 10.000 actions, chacune de 100 marks.
La nouvelle société se propose de faire le commerce dans les territoires de l'Afrique occidentale placés sous le protectorat de l'Allemagne et d'établir des plantations pour la culture des plantes tropicales.

Suisse. - L'émigration suisse pour les pays d'outre-mer s'est élevée en 1888 à 8.374 personnes, soit 816 de plus qu'en 1887.

Brésil. - La Post du 15 janvier publie une note officieuse invitant les Allemands qui veulent émigrer, à se défier de certains agents d'émigration pour le Brésil, qui leur promettent qu'ils trouveront dans ce pays un appui et des ressources sur lequelles il n'y a pas lieu de compter.

La guadeloupe. - Le conseil colonial a décidé qu'un convoi de 500 immigrants serait demandé  dans l'Inde aux frais des colons qui les engageraient et qu'on prierait le gouvernement de l'Inde française d'affrèter le navire qui transportera ce convoi.
Le même conseil a approuvé l'introduction dans la colonie des travailleurs africains provenant des colonies portugaises du Mozambique et d'Angola.


Journal des voyages, Dimanche 17 février 1889.


Nom et contenance des futailles.

Noms et contenance des futailles.

Les noms, les dimensions, la contenance du matériel vinaire varient encore en France avec chaque région viticole. Un essai de système métrique fut tenté sous la Révolution, mais il n'aboutit pas. Espérons qu'on y parviendra avec l'habitude qui se répand de plus en plus de compter par hectolitres (100 litres).
Voici, en attendant cette réforme qui s'impose, les noms et contenance des principaux types usuels en France.

                                                                                               litres

                                  Barils Malaga.......................................31
                                  Barils Saintonge..................................50
                                  Quarte Cognac.....................................82
                                  Feuillette Mâcon................................106
                                  Feuillette Bourgogne.........................114
                                  Feuillette Touraine............................130
                                  Feuillette Madère...............................145
                                  Busse Cognac......................................205
                                  Pièce Mâcon........................................213
                                  Barrique bordelaise............................225
                                  Pièce Bourgogne..................................228
                                  Barrique de Saumur...........................230
                                  Muid de Paris......................................268
                                  1/2 muid de Montpellier...................360
                                  Tierçon d'Armagnac...........................375
                                  Queue de Bourgogne.........................456
                                  Pipe de Languedoc.............................650

Pour jauger un tonneau, quand on le reçoit, la méthode la plus pratique et la plus simple est le pesage des fûts pleins sur bascule, après établissement de la tare. Il est, du reste, toujours prudent de faire vérifier devant soi, à la gare d'arrivée, le poids de son tonneau.



Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 15 février 1903.

Abstinence.

Abstinence.

La loi de l'abstinence oblige sous peine de péché mortel tous ceux qui ont atteint l'âge de discrétion, à moins que des raisons légitimes ou la dispense de leurs supérieurs ne les exemptent, de s'abstenir d'aliments gras les vendredis, samedis et certains jours du Carème et de l'année.
Les jours où le gras était prohibé, en avez-vous mangé plusieurs fois par jour sans nécessité ? Autant de fois, autant de péchés mortels, si vous avez mis une interruption morale entre chaque reprise, et si vous en avez mangé en une assez grande quantité. Le légéreté de matière peut faire ici et fait souvent qu'il n'y a pas péché mortel. "Par exemple,  il nous paraît, dit monseigneur Gousset, que celui qui mangerait une portion ordinaire d'un plat de jardinage ou de légumes assaisonnés au lard ou à la graisse, s'il n'en mangeait qu'une fois dans la journée, ne pécherait que véniellement. Il en serait de même, à notre avis, pour celui qui mangerait de la soupe grasse; mais s'il en mangeait deux ou trois fois par jour, ou s'il mangeait de plusieurs mets préparés au gras, le péché pourrait facilement devenir mortel; car plusieurs matières réunies, quelques légères qu'elles soient,  peuvent former une matière grave." Il est assez difficile de déterminer la quantité de matière qui rend mortelle la violation contre ce commandement; saint Liguori, les docteurs de Salamanque disent que celui qui ne mangerait que la huitième partie d'une once de viande ne ferait qu'un péché véniel, d'autres sont encore moins sévères.
Comme dans quelques diocèses, on mange de la viande certains samedis de l'année, on demande si la défense est la même pour le samedi comme pour le vendredi ?
L'abstinence de la viande le samedi n'était que de conseil, même à Rome, jusqu'au onzième siècle. Dès lors dans l'Occident et dans la plupart des diocèses, elle est devenue par la coutume d'obligations, comme pour le vendredi. Cependant en France, dans queques diocèses, il est permis d'user d'aliments gras le samedi entre Noël et la purification de la sainte Vierge.
Dans plusieurs provinces d'Espagne, il s'était établi une coutume dont on devinerait difficilement l'origine; on s'abstenait le samedi de la viande en général, mais il était permis de manger les extrémités des animaux: des pieds, des ailes, de la tête, du cou. A la demande de Philippe V, roi d'Espagne, Benoit XIV permit aux royaumes de Castille, de Léon et des Indes, d'user de toutes les parties des animaux les samedis où le jeune ne serait pas prescrit.
Chez les catholiques grecs l'usage des aliments gras est permis tous les samedis hors le temps du Carême. En Carême, ils s'abstiennent d'aliments gras, mais ils ne jeûnent pas le samedi, si ce n'est le samedi saint.
Dans les lieux où la coutume a acquis force de loi,  il y a péché d'user d'aliments gras les samedis et même les mercredis des quatre-temps, autant, disons-le, que le vendredi saint, à moins qu'il n'y ait du scandale, ou du mépris pour le mystère que nous rappelle ce grand jour. Pourquoi ? parce que c'est la même autorité qui commande.
Avez-vous mangé gras les jours défendus, sous le vain prétexte que vous étiez en voyage, chez les autres et qu'on ne vous présentait que du gras ?
Vous avez péché mortellement, à moins que le maigre ne vous nuise quand vous voyagez. Chez les autres, de quelle religion êtes-vous ? Etes-vous juifs, mahométans ? On ne vous a présenté que du gras. On conçoit que si vous étiez dans le besoin et que vous ne pussiez vous procurer d'autres aliments pour vous soutenir, une telle nécessité serait une raison plausible de manger ce qu'on vous présenterait; mais cette nécessité est rare. Les bourreaux de l'infortuné Louis XVI ne lui servirent que du gras un vendredi; le vertueux roi prit un verre d'eau, y trempa un peu de pain et dit: Voilà tout mon diner.
Pour vous enhardir, ou enhardir les autres à violer la loi de l'abstinence, avez-vous dit: Ce n'est pas ce qui entre dans la bouche qui souille l'âme, mais c'est la révolte contre une autorité légitime?
Avez-vous dit pour vous excuser de votre transgression: Je suis en compagnie, à un repas où chacun fait gras; que dirait-on de moi, si je ne faisais pas commes les autres ? on se moquerait de moi.
Plus il y a de monde dans votre compagnie, plus le péché est grave, parce qu'il y a plus de scandale. Un célèbre médecin, grand naturaliste et non moins pieux que savant, fut invité à diner chez M. de Buffon. Des hommes encore plus fameux par leur incrédulité que par leur savoir, se trouvèrent au repas. C'était un vendredi, et le maître d'hôtel, qui avait peut être oublié que c'était un jour d'abstinence, ne mit sur la table au premier service que du gras. Le docteur chrétien ne mangeait pas, il était bien résolu à attendre jusqu'au moment où l'on servirait le dessert. La plupart des convives s'en aperçurent et plusieurs ne savaient à quoi en attribuer la cause. Parmi ceux qui la devinèrent, fut Diderot, connu pour sa haine contre le christianisme. Il fit cette question au docteur: M. le docteur, pourquoi ne mangez-vous pas ? Et il ajouta aussitôt: serait-ce parce que c'est aujourd'hui vendredi et que vous ne voyez ici que du gras ? Le médecin religieux répondit: Oui, monsieur, et je suis bien convaincu que les aliments gras sont très nuisibles tous les jours où l'Eglise les défend. M. de Buffon fit venir son maître d'hôtel, et lui ordonna de servir du maigre, ce qui fut fait.
Que dira-t-on de vous, si vous ne faites pas comme les autres ? On dira que vous êtes doué d'un noble caractère, et tel semblera vous railler, qui dira de vous intérieurement: Cet homme vaut mieux que moi, il a plus de fermeté que moi.
Ne vous-êtes vous pas fait dispenser de l'abstinence sans raisons suffisantes ? Si elles vous paraissaient bonnes, et que vous les eussiez exposées sincèrement, vous n'avez pas péché; la dispense est valide; mais si vos raisons ne sont pas vraies, et que vous les ayez exposées sans sincérité, votre dispense est nulle; vous ne pouvez pas en user; elle ne pouvait vous être accordée que pour des raisons graves. La plupart de celles qu'on allègue pour l'obtenir sont très suspectes, dit Mgr l'évèque de Belley, et n'ont de fondement que dans l'affaiblissement de la foi; néanmoins, c'est au pasteur de les apprécier, en observant qu'ils sont juges de ces raisons, qu'ils doivent les examiner comme pour tout autre dispense, et qu'ils ne peuvent pas dire d'une manière vague: je vous dispense si vous en avez besoin. Ceux qui obtiennent la permission de manger de la viande, ajoute ce pieux évèque, doivent compenser l'inobservation de ce précepte par quelque oeuvre de piété, et surtout par la prière et l'offrande la plus assidue de leur travail, s'ils sont pauvres; s'ils ont de la fortune, ils doivent ajouter l'aumône à la prière.
Quoiqu'on ait la permission pour soi on ne peut pas, en conscience, donner à manger en gras dans sa maison aux étrangers, à moins qu'on ne soit assuré qu'ils en ont besoin; on ne peux pas non plus manger gras au cabaret dans le lieu de sa résidence, à cause du scandale. Il nous semble que cette décision de monseigneur de Belley aurait besoin de quelque modification; si dans un cabaret même de sa paroisse, celui qui est dispensé, le disait hautement, le scandale aurait-il lieu ?
L'inconvénient d'apprêter deux sortes de mets, ainsi que la cherté des aliments maigres, ne sont pas, dit Benoit XIV, des causes suffisantes pour autoriser une famille à faire gras.
Les personnes dispensées du jeûne, ne le sont pas pour cela de l'abstinence; le jeûne et l'abstinence sont deux choses distinctement commandées, et selon Lessius et le commun des théologiens, la dispense de l'un n'entraîne pas la dispense de l'autre. Celui qui est dispensé de l'abstinence précisemment pour le Carème, ne l'est pas par là pour les vendredis et les samedis, même pendant le Carème. De même, celui qui a la permission de manger des aliments gras, ne peut pas pour cela en user à la collation.(Vernier, auteur de la théologie pratique)
Quand les motifs que l'on a pour se faire exempter de la loi sont évidents, incontestables, il n'est pas nécessaire de recourir à une dispense, surtout s'il est difficile de la demander.


Dictionnaire des cas de conscience, 1847.

vendredi 30 août 2013

Ferrures de portes.

Ferrures de portes.

L'habileté à travailler le fer est ancienne et traditionnelle dans notre pays. Celle des Gaulois, qui le faisait déjà servir à toutes sortes d'emplois, excita l'admiration de Jules César au temps de la conquête romaine. Les provinces du nord et de l'est, le Berry au centre et le Dauphiné, étaient célèbres pour cet art au temps des Romains. Après l'invasion, et sous les rois francs, l'industrie tomba très bas; mais elle fut reprise dans les établissements monastiques, et, dès le commencement du douzième siècle, des fers étaient façonnés et soudés au marteau, avec une perfection d'autant plus remarquable que les forgerons ne disposaient pas alors des puissants moyens mécaniques qui rendent la tâche facile à ceux de nos jours.
Les pentures des portes de Notre Dame, celles des cathédrales de Noyon, de Sens, de Rouen, des abbayes de Saint-Denis, de Braisne, etc., offrent des exemples de l'art de forger qui n'ont été ni dépassés, ni même atteints aux siècles suivants.
Au commencement du quatorzième siècle, les pentures prennent des formes générales plus découpées et plus fines. Les forgerons semblent reculer devant un travail qui exigeait, avec beaucoup de force, une expérience consommée et une adresse de main extraordinaire. Le fer soudé fait place au fer battu, découpé à l'étampe ou au burin, puis martelé à froid ou à une température peu élevée.
" Les modifications dans les procédés de fabrication des pièces de serrurerie fine devaient conduire, dit M.Viollet-le-Duc, à l'emploi du fer battu et rapporté après coup sur le corps principal de la penture. Cependant l'Allemagne nous précéda dans cette voie. Déjà, vers la fin du quatorzième siècle, on voit dans les ouvrages de serrurerie allemande, notamment à Augsbourg, à Nuremberg, à Munich, des fers battus employés comme ornements, et que nous appellerions aujourd'hui de la tôle repoussée, tandis qu'en France ce mode ne paraît guère adopté avant le commencement du quinzième siècle pour des ouvrages de quelque importance."


La quincaillerie (c'est à dire, en appliquant ce mot dans les termes définis que lui donne la serrurerie, les serrures, poignées, loquets et autres ferrures des portes et fenêtres) était très développée en France, en Allemagne, en Suisse, en Bohême au quatorzième siècle. Les exemples que nous donnons sont un peu moins anciens; quelques uns appartiennent à la seconde moitié du quinzième siècle; presque tous sont des spécimens de l'industrie allemande, et particulièrement bavaroise, à cette époque.

Magasin Pittoresque, février 1879.

Moeurs aimables.

Moeurs aimables.

Les indigènes de Paparatava, une île allemande de l'archipel Bismarck, en Océanie, n'entendent pas la justice tout à fait comme nous; du moins, ils trouveraient notre code trop indulgent dans l'application des peines. Récemment, un meurtre atroce était commis dans leur île; une dame Wolff et son enfant étaient massacrés. Quelques temps après, les deux meurtriers étant sortis de la brousse où ils s'étaient réfugiés, les indigènes s'emparèrent d'eux et, sans plus de façon, les expédièrent dans l'autre monde. Après quoi... ils firent rôtir leurs corps et joyeusement les mangèrent.
Un peu plus tard, Tobilan, l'instigateur du meurtre de Mme Wolff, fut tué lui aussi, mais l'on ne remit au tribunal que sa tête pour établir son identité et toucher une prime. Pour en finir avec cette affaire, il ne reste plus à appréhender que Towagira, un chef indigène compromis dans le meurtre. Ses parents et amis ont été assez gentils pour promettre de le livrer; ils escomptent sans doute quelques bonnes grillades de sa chair; lui, se tient sur ses gardes, est-il besoin de le dire ?

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 1e février 1903.

Petit dictionnaire des arts et métiers.

Bottier, cordonnier.

Les bottiers et les cordonniers appartiennent à la même corporation. Ils avaient le droit de faire et vendre des souliers, bottes, bottines, etc. L'histoire de la chaussure est presque aussi vieille que celle du monde, et pendant le cours des siècles, les formes des souliers et des bottes ont, comme chacun le sait, varié à l'infini. Rappelerons-nous les chaussures à la poulaine, à pointe si longues qu'on les rattachait aux genoux; les patins, les souliers à crevés, à bouffettes ornées de perles, de grains d'or ou de touffe de rubans telles qu'on les porta sous Louis XIV et Louis XV; les souliers à talons rouges réservés à la noblesse, les souliers à boucle, etc... ?
Les bottes, dont l'usage se généralisa lorsque l'armure fut abandonnée, prirent, elles aussi, les formes et les noms les plus divers: bottes à chaudron, à la houssarde, à l'anglaise, etc. Par suite de son usage de plus en plus répandu, la botte devint un des termes de comparaison les plus fréquents; il suffit de mentionner les locutions: Haut comme ma botte; A propos de bottes; S'en soucier comme de ses vieilles bottes; etc, etc.
A Venise, au seizième siècle, il y eu un ordre de la Botte, de même qu'il y a en Angleterre l'ordre du Bain. Chacun connaît l'usage que Bassompierre fit un jour de sa botte, en y buvant ce qu'on peut bien nommer cette fois le coup de l'étrier. L'absolutisme royal parut même un jour s'incarner dans une paire de bottes: ce fut en bottes de chasse et le fouet à la main que Louis XIV vint signifier ses volontés au Parlement de Paris. Le soulier eut toujours quelque chose de plus pacifique et de plus mondain.
C'étaient de véritables chefs-d'oeuvre que les souliers qui étaient portés à la cour de France sous l'ancienne monarchie. Aussi vit-on Louis XIV honorer le mérite de la corporation des cordonniers dans la personne du sieur Lestage, établi à Bordeaux à l'enseigne du Loup Botté, et qui fut à la fois un poète habile et un cordonnier renommé. Louis XIV le nomma cordonnier royal et lui donna des armes parlantes: d'azur à la botte d'or, couronnée de même, avec une fleur de lys de chaque côté.
Ces chaussures, si élégantes, avaient pourtant certains défauts, elles étaient souvent peu commodes. Ce n'était pas sans raison, par exemple, au siècle dernier les chaussures de femmes inspiraient les réflexions suivantes:
" Les divers mouvements des os du pied, qui donnent tant de facilité pour la marche et que l'on voit très libres dans l'état naturel, se perdent d'ordinaire par la mauvaise manière de chausser les pieds. La chaussure haute des femmes change tout à fait la conformation naturelle des os, rend leurs pieds cambrés, voûtés et incapable de s'aplatir: elle leur ote la facilité de la marche; elles ont de la peine à marcher longtemps, même par un chemin uni, surtout à marcher vite, étant obligées alors de se balancer  à peu près "comme les canards", ou de se tenir les genoux plus ou moins pliés ou soulevés, pour ne pas heurter des talons de leur chaussure contre terre. Les souliers trop étroits ou trop courts, chaussures si fort à la mode chez les femmes, les blessant souvent, il arrive que, pour modérer la douleur, elles se jettent, les unes en devant, les autres à l'arrière, les unes sur un côté, les autres sur l'autre, ce qui non seulement préjudicie à leur taille et à la grâce de leur démarche, mais leur cause des cors qui ne guérissent jamais."
Les cordonniers formèrent de tout temps, par suite de l'utilité générale de leur profession, une corporation nombreuse et puissante. Elle comptait à Paris vers la fin du dix-huitième siècle plus de 1.800 maîtres. Elle avait à sa tête un syndic, un doyen et deux maîtres des maîtres; elle était encore gouvernée par deux jurés de cuir tanné, appelés aussi jurés du marteau, deux jurés de la chambre, quatre jurés de la visitation royale et douze petits jurés. Il y avait encore trois lotisseurs, trois gardes de la halle et un clerc.
Le syndic, qui était le chef suprème de la communauté, était élu annuellement et n'était qu'une seule fois rééligible. Les maîtres des maîtres et les jurés restaient deux ans en charge, mais ils étaient réélus par moitié chaque année. Ces élections avaient lieu le lendemain de la Saint-Louis, dans la halle aux cuirs, et en présence du procureur du roi ou de son substitut. Les gardes de la halle, qui étaient qualifiés de prud'hommes, étaient nommés à vie et étaient tenus de fournir un cautionnement.
Les maîtres cordonniers jouissaient du droit d'étaler leur marchandise, le mercredi et le samedi, aux premiers des sept piliers des halles de la tonnellerie, à commencer par le premier qui était adjacent à la rue Saint-Honoré. Les fripiers leur ayant intenté un procès à ce sujet, le Parlement intervint, et, par un arrêt du 7 septembre 1671, maintint les cordonniers dans la possession de leur droit traditionnel, mais en ordonnant avec beaucoup d'équité, qu'aucun maître tenant boutique à Paris ne pourrait vendre à la halle aucun ouvrage de son métier, et que seuls les pauvres maîtres non tenant boutique auraient le droit d'étalage, aux conditions néanmoins qu'ils seraient nommés par la communauté, que leurs noms y seraient enregistrés; qu'à chaque pilier il y aurait deux pauvres maîtres; qu'ils ne pourraient changer de place qu'une autre ne fût vacante par mort ou reprise de boutique; qu'ils seraient sujets à la visite des jurés de leur communauté ainsi qu'aux amendes et peines communes aux autres maîtres, en cas de contravention aux statuts et réglements.



Comme tous les statuts et réglements des diverses corporations, ceux des cordonniers étaient assez compliqués. Ils remontaient au temps de Charles VIII (1491), mais ils furent souvent depuis l'objet de notables modifications.
Les cordonniers étaient placés " sous les confrairies des glorieux Saint Crespin et Saint Crespinien."
Pour être reçu à la maîtrise, il fallait avoir été apprenti chez les maîtres de la ville et avoir fait publiquement le chef-d'oeuvre, à l'exception des fils de maîtres qui n'étaient pas tenus à des obligations aussi strictes. Au sein de la corporation des cordonniers comme des autres corporations, il se forma peu à peu, par suite de cette disposition, une sorte d'aristocratie. Il en était ainsi non seulement à Paris, mais en province. Voici un extrait des statuts de la ville du Mans; cet extrait indiquera suffisemment les privilèges des fils des maîtres cordonniers: " Et au regard de la création de ceulx qui voudront estre maistres dudit mestier; et ce fait feront leur rapport à la justice de la suffisance ou insuffisance du dict compagnon qui aura besongné devant eulx; et s'il s'est trouvé suffisant, il sera créé maistre, en payant premièrement dix livres tournois et quatre livres de cire pour le droit de confrairie, et leur diner, etc.
Quant à la création de la maistrise des enfans des maistres dudict mestiers, les fils d'iceux maistres nez et procédez en loyal mariage pourront estre passer maistres sans qu'il soient tenu tailler leur chef-d'oeuvre devant les maistres jurez, et pourront iceult enfans présenter leur chef-d'oeuvre en affirmant par serment qu'ils l'auront taillé d'eux mesmes et sans fraude; et ce faisant, sy ledit chef-d'oeuvre est trouvé suffisant pas les maistres jurez, il sera receu; et seront les dicts enfans de maistres crées maistres en payant premièrement à la confrayrie quatre livres de cire, et aux maistres jurez chacun cinq sols tournois ( au lieu de dix livres tournois) et leur disner seulement".
Le compagnon étranger qui épousait la veuve ou la fille d'un maître gagnait la franchise par cinq années de service et pouvait être admis à l'épreuve du chef-d'oeuvre.
Chaque maître ne pouvait avoir plus d'une boutique dans la ville et les faubourgs, ni plus d'un apprenti à la fois. Cet apprenti devait rester chez son patron au moins quatre ans.
Tous les maîtres, même les privilégiés, qui vendaient leurs ouvrages aux marchands des halles, était tenu de marquer des deux premières lettres de leur nom les souliers sur le quartier en dedans, les bottes en dedans de la genouillère, et les mules sur la semelle du talon.
Les compagnons qui avaient contracté un engagement avec un maître ne pouvait le quitter trois semaines avant Noël, Pâques, Pentecôte et la Toussaint, sans doute parce que ces époques étaient celles où les cordonniers, alors comme aujourd'hui, avaient le plus d'ouvrage; pendant le cours de l'année, les compagnons devaient prévenir leurs maîtres huit jours à l'avance qu'ils désiraient les quitter.
Un garçon qui quittait son maître pour s'établir ne pouvait prendre une boutique dans le quartier qu'il avait quitté.
Telles étaient les principales clauses des statuts applicables à tous les cordonniers de la capitale, sauf à une compagnie religieuse de frères cordonniers qui était venu s'établir à Paris au milieu du dix-septième siècle, et qui, placée sous la protection spéciale du clergé, n'était pas astreinte aux visites des jurés.
On connait l'anecdote relative au peintre grec Apelle, qui, ayant profité des critiques d'un cordonnier au sujet de la manière dont les personnages de ses tableaux étaient chaussés, fit à ce cordonnier, qui s'enhardissait jusqu'à lui adresser des observations au sujet de sa peinture elle-même, une réponse qui, traduite en latin, est devenue proverbiale: Ne sutor ultra calceam (Cordonnier, mais pas au delà de la chaussure). Les cordonniers ne suivirent pas toujours ce conseil, et l'on n'a pas à le regretter. Fox, fondateur de la secte des quakers, commença par être cordonnier. Linné, l'illustre botaniste, fut apprenti cordonnier; afin de pouvoir s'acheter des livres, il raccomodait les souliers de ses camarades de l'Université d'Upsal. Le célèbre érudit Balduin avait été cordonnier à Amiens. Jean-Baptiste Rousseau était le fils d'un cordonnier et fut lui même apprenti cordonnier; il eut la faiblesse de rougir de sa naissance et prit le nom de Verniettes, où ses adversaires trouvèrent l'anagramme Tu te renies. La communauté des cordonniers fournit même un souverain pontife à la catholicité; ce fut Jean Pantaléon, qui, en 1261, fut élu pape sous le nom d'Urbain IV. On rapporte qu'en mémoire de son origine il décida que la chaire de l'église de Saint-Urbain, à Troyes où il était né, fût, aux grandes fêtes, parée d'un tapis représentant la boutique de son père avec tous ses instruments.
Dans les diverses villes, les communautés des cordonniers avaient en général des armoiries; c'étaient souvent des armes parlantes. A Douai, par exemple, ils portaient "d'azur à un compas de cordonnier d'or posé en pal dans un soulier aussi d'or." Au Mans, "d'argent à une botte de sable". A Grasse, "de gueules à un couteau à pied d'argent emmanché d'or posé à dextre, et un tranchet aussi d'argent emmanché d'or à sénestre, l'un et l'autre en pal." Dans d'autres endroits, à Bapaume, par exemple, où elles étaient de "sinople à un chef écartelé d'or et de sable", ces armoiries n'avaient rien de particulier.
Les communautés avaient aussi leurs sceaux: ils représentaient, en général, une botte, un soulier, un soulier à la poulaine, etc.
Le mot cordonnier s'écrivait autrefois cordouanier, de cordouan, qui signifiait, dans le vieux français, cuir de Cordoue, ville célèbre par ses tanneries.
Les cordonniers eurent souvent des démélés avec les savetiers, qui prétendaient former avec eux une seule et même corporation; mais presque tous les savetiers se virent déboutés de cette prétention, et la communauté des maîtres carreleurs-savetiers demeura distincte des maîtres cordonniers.

Magasin Pittoresque, février 1879.

La fin des guerres navales.

La fin des guerres navales.

Notre confrère anglais l'Answers ayant eu l'idée de demander à Jules Verne son opinion sur l'avenir de la navigation sous-marine, le célèbre romancier, qui habite Amiens et écrit en ce moment son cent deuxième ouvrage, a répondu par l'article qu'on va lire.


L'avenir de la navigation sous-marine.

En dépit de toutes mes dénégations, la croyance populaire persiste à m'attribuer l'invention ou du moins la première idée du navire sous-marin. C'est là, sans doute, ce qui me vaut l'honneur que l'Answers me fait aujourd'hui, de me demander mon opinion sur l'avenir de la navigation sous- marine.
Tout d'abord, faisons justice à la légende qui veut absolument que j'ai crée de toutes pièces le premier sous-marin. En faisant des recherches, on contatera facilement que bien des années, cinquante ans au moins, avant ma description du Nautilus, plusieurs nations, notamment l'Italie, essayaient d'en construire. Tout ce que j'ai fait a été, profitant du privilège qu'ont les auteurs d'ouvrages d'imagination, de sauter à pieds joints par-dessus toutes les difficultés scientifiques et de créer sur le papier ce que d'autres cherchaient à réaliser matériellement.
Pour ce qui est de la question que vous me posez, j'estime, tout en me défendant de prendre les allures d'un prophète, que la navigation sous-marine ne sortira pas du domaine exclusivement militaire.



Les transatlantiques sous-marins sont-ils possibles.

Le Nautilus, tel que je l'ai décrit, n'existera jamais dans la réalité. En d'autres termes, les sous-marins ne deviendront jamais des paquebots transatlantiques ou des navires de commerce. Il est possible qu'on trouve le moyen d'y respirer à l'aise pendant un jour ou deux; mais jamais on ne parviendra à y faire respirer une centaine de personnes pendant une très longue traversée. Et alors même qu'on atteindrait ce but, la pression de l'eau à une certaine profondeur empêcherait la marche du sous-marin ou le déformerait. Pensez à la taille colossale que devrait avoir un pareil transatlantique, pensez à la lenteur de sa marche retardée par la terrible résistance de la masse liquide, et dites franchement si vous croyez qu'on puisse jamais établir un service régulier entre Londres ou Le Havre et New York !
Et puis, que gagnerait-on à prendre une pareille voie ? Naviguerait-on dans le sein de l'océan aussi vite que le paquebot qui file à sa surface, l'avantage de ne plus payer son tribut au mal de mer compenserait-il les désavantages d'un pareil voyage ?


La fin des guerres navales.

Je le répète: l'avenir du sous-marin est exclusivement dans la guerre. Avec le temps, chaque nation possédera une nombreuse et rapide flotte de Nautilus en miniature. Chacun de ces petits navires (car je pense qu'ils seront plus petits que ceux d'aujourd'hui et montés seulement par un ou deux hommes) sera capable de placer des torpilles sous de gros cuirassiers avec une précision mathématique, et de les faire sauter. Je ne crois pas qu'on puisse trouver un système de défense qui ait raison de la mobilité et surtout de l'invincibilité des perfides sous-marins. Et je suis persuadé que cette invincibilité amènera fatalement, dans un avenir plus ou moins éloigné, à la fin de la guerre navale, devenue trop dangereuse et trop aléatoire.
J'ai suvi très attentivement les récentes manoeuvres des escadres françaises, dans la Méditérranée, et anglaises, dans l'océan atlantique, et j'ai été frappé de la façon dont les sous-marins se glissaient inaperçus au milieu des flottes, torpillaient, puis se retiraient sans avoir été inquiétés.
Eh bien, imaginez une attaque combinée de cent de ces navires, avec leur effroyable mobilité. Croyez-vous que jamais une invention humaine puisse neutraliser leur terrible pouvoir? La réfraction de l'eau, la profondeur à laquelle peut plonger le sous-marin, l'impossibilité de controler ses mystérieux mouvements, tout cela en fait le plus redoutable engin de guerre que l'homme ait crée. Dans un certain nombre d'années, quand moi même je dormirai sous la terre, cette effroyable puissance sera plus grande encore. Et toute guerre navale sera impossible.
Etant un ami de la paix, je me réjouis d'un pareil résultat.

                                                                                                                    Jules Verne.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 1e février 1903.

jeudi 29 août 2013

Abeilles.

Abeilles.

Les abeilles sont au rang des animaux sauvages qui n'appartiennent à personne, pas même au propriétaire du terrain où elles fixent; mais si elles sont enfermées dans une ruche, alors elles sont l'objet d'une propriété exclusive mise sous la protection de l'autorité municipale. Les ruches à miel qui ont été placés dans un fonds par le propriétaire pour le service de l'exploitation du fonds sont immeubles par destination.
Le propriétaire des essaims d'abeilles a le droit de le suivre partout, et de le reprendre où il se trouve, sans aucune permission du juge du lieu où l'essaim s'est arrêté; autrement, l'essaim appartient au propriétaire du terrain sur lequel il s'est fixé. Et quand même un essaim se trouverait dans les champs et hors de sa ruche, il n'appartiendra pas à celui qui viendra s'en emparer, si le propriétaire de l'essaim s'est mis à sa poursuite, sans le perdre de vue, pour le rappeler à la ruche dont il s'est séparé: dans ce cas il est autorisé à le réclamer comme faisant partie de sa propriété; mais si l'essaim après avoir été perdu de vue, tombe au pouvoir de quelqu'un, ou va se fixer chez un voisin, celui -ci n'est pas tenu de le restituer, et il peut le conserver à titre de premier occupant.
Selon le Droit Romain, il faut, pour acquérir la propriété d'un essaim, qu'il y ait prise de possession en l'enfermant dans une ruche. Si alius apes incluserit is earum Dominus erit. C'est pourquoi nous pensons que celui qui se serait emparé d'un essaim d'abeilles, ne serait pas tenu en conscience de le rendre à celui sur le terrain duquel il s'était arrêté, si ce n'est après la sentence du juge.
Le voisinage des ruches est incommode et dangereux; il n'est pas permis d'en tenir dans l'enceinte des communes; il faut dans les campagnes, cinq cents pas de distance de l'apier qu'on veut établir dans son fonds à l'apier du voisin, afin qu'il ne puisse en résulter aucun inconvénient ni danger sous le rapport des piqûres de ces insectes: autrement, elles rentrent nécessairement dans la classe des établissements nuisibles.
Par aucune raison, il n'est permis de troubler les abeilles dans leurs courses et leurs travaux: en conséquence, même en cas de saisie légitime, une ruche ne pourra être déplacée que dans les mois de décembre, janvier et février.

Dictionnaire de cas de conscience, 1847.

Général ou charcutier.

Général ou charcutier.

Un jour, à Marseille, le général de Gallifet entre dans une agence maritime et de placement afin d'y prendre un billet pour Alger.
- Une place, demande-t-il à l'unique guichet ouvert.


Une voix répond:
- J'en ai une très bonne pour Oran, 80 francs par mois, nourri et blanchi !
On sait combien le général est irrascible.
- Espèce d'animal, s'écrie-t-il, je vous demande une place pour Alger.
- Si vous étiez poli ! Je n'ai qu'une place à Oran.
L'employé, levant la tête, demeura ébahi  à la vue des trois étoiles ornant le képi de l'ancien ministre de la Guerre; il reprit, pouffant de rire:
- Je vous demande pardon, mon général, je vous croyais charcutier.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 25 janvier 1903.

Réception Pontificale.

Réception Pontificale.

Dernièrement, l'évèque d'Angoulême se rendait à Rome, ad limina, pour voir le pape.
Sa lettre d'audience reçue, il se présente au palais de la place Saint-Pierre. De nombreux prélats: chanoines, cardinaux, patriarches, patientent déjà dans les salons d'attente.
Enfin, un camérier se présente et demande sous quel titre il doit annoncer le visteur.



- Je suis évèque d'Angoulême, répond celui-ci.
Le titre est clamé à haute et intelligible voix; mais sur le passage de Monseigneur, personne ne se dérange.
Angoulême ? Angoulême ?... Qu'est que ça, Angoulême ?...pensait in petto le conclave.
Cependant, Monseigneur est un homme d'esprit. Devinant la cause de ces dédains, interpellant la camérier, il lui dit:
- Vous oubliez un de mes titres..., je suis évèque d'Angoulême ...et de Cognac !
- De Cognac !
Changement à vue, respects empressés, déférences subites.
Le Vatican à télégraphié immédiatement à notre garde des Sceaux pour le féliciter d'avoir un évèque si bien versé dans les canons de l'Eglise.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 25 janvier 1903.

La population indigente de Paris.

La population indigente de Paris.

D'après le recensement de 1877, la population indigente de Paris comprend 43.662 ménages ou 113.317 individus: il n'est pas sans intérêt de comparer ces chiffres à ceux des recensements antérieurs.
En 1791, on essaya de dresser une statistique des indigents par paroisse. Sur 34 paroisses, 25 fourniront des chiffres exacts; dans 9 autres, on ne put obtenir qu'une approximation. Ces recensements partiels donnent un total de 98.000 indigents. A la même époque, Lavoisier évaluait la population de Paris à 600.000 âmes *.
Le premier recensement ayant un caractère officiel est celui de vendémiaire an 10 (1803); il constate l'existence de 111.626 indigents sur 547.416 habitants.
Si l'on cherche le rapport de la population indigente à la population totale, on trouve 1 indigent sur 6 habitants en 1791; 1 sur 5 en 1803; aujourd'hui le rapport n'est plus que de 1 à 17.
De 1803 à 1829, il n'existe pas de trace de recensement général: pendant cette période, chaque bureau de bienfaisance indiquait le nombre des indigents de son arrondissement, et l'administration acceptait sans les controler les chiffres qui lui étaient fournis.
Un recensement régulier de la population indigente eut lieu en 1829, et, à partir de cette date, la même opération s'est renouvelée, sauf à de rares exceptions, de trois en trois ans: le recensement des indigents est fait contradictoirement par les agents de l'administration et par les délégués des bureaux de bienfaisance.
Les chiffres qui suivent peuvent donner une idée du mouvement de la population indigente de 1829 à 1869.

                                                     1829............................................62 705   indigents
                                                     1856............................................69 424
                                                     1861............................................90 287
                                                     1869...........................................111 357

Entre le recensement de 1856 et celui de 1861 se place l'agrandissement de Paris par l'annexion des communes suburbaines (1860).
Complétons ce tableau par les résultats des deux derniers recensements: en 1874, on comptait 113.733 indigents; en 1877, on en comptait 113.317. C'est donc une diminution de 416 individus, diminution bien faible, sans doute,  mais qui accuse tout au moins une tendance de la population indigente à rester stationnaire.
Les 113.317 indigents de 1877 se répartissent ainsi:

                                                   Hommes.................................22 026
                               Adultes
                                                   Femmes..................................38 477

                              Enfants, au dessous de 14 ans.................51 814

Sur les 43.662 logements occupés par le même nombre de ménages indigents, 26.342 se composent d'une seule pièce. On compte 1.118 chambres ayant 4 lits, et 127 où se trouvent 5 lits à la fois. Le nombre de logements dépourvus de tout moyen de chauffage est de 2.991.
Le rapport de l'administration de l'Assistance Publique constate l'existence de 1.860 logements sans une fenêtre, sans même une tabatière, et qui ne sont éclairés que sur un palier ou sur un corridor: ici, les chiffres parlent et la statistique a son éloquence.
Les vingt bureaux de bienfaisance de Paris dépensent actuellement 5 millions par année, ce qui représente une moyenne de 120 francs environ par ménage.
On peut, au moyen de tableaux très complets qui accompagnent le Rapport officiel, se rendre compte de la proportion des différents métiers dans le chiffre de la population indigente. En première ligne, on trouve les "hommes de peine" et les "femmes de journée", deux catégories vagues où entrent tous ceux qui n'ont pas de profession proprement dite. Viennent ensuite les cordonniers et les tailleurs, les couturières et les lingères: de toutes les industries parisiennes, c'est l'industrie du vêtement, sous toutes ses formes, qui fournit le plus fort contingent. Les corps de métier du bâtiment ont aussi leur part; mais il y a moins de charpentiers ou de maçons, sur la liste des indigents, que de tailleurs ou de cordonniers. Enfin, les professions libérales sont représentées dans ce bilan de la misère, et des hommes de lettres, des professeurs, des musiciens y figurent, comme pour affirmer l'égalité des conditions humaines.
En résumé, 43.000 ménages sur 113.000 assistés; voilà ce qu'il faut retenir du recensement de 1877. Est-ce là tout du moins, et peut-on dire que les documents administratifs nous aient montré la misère toute entière ? Non, hélas ! Il y a une autre misère, non moins réelle, non moins pénible, celle qui se cache et se dérobe: c'est le role de la charité privée de la découvrir, de lui venir en aide, de la relever moralement et de compléter ainsi l'oeuvre de l'Assistance publique.


* "Le nombre des naissances dans la ville de Paris est, année commune, de 19.769. En multipliant ce nombre par 30, on peut conclure, avec quelque vraisemblance, que le nombre des habitants de Paris de tout sexe et de tout âge est de 593.070, et, en nombres ronds, de 600.000." ( Lavoisier, Essai sur la population de la ville de Paris, sur sa richesse et ses consommations)

Magasin Pittoresque, janvier 1879.

mercredi 28 août 2013

Concours.

Concours.



Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 25 janvier 1903.

Les jeux d'ombres.

Les jeux d'ombre.

Voici un jeu qui amusera nos chers petits amis. C'est le commencement d'une série que Mon Dimanche continuera.
Nous débutons aujourd'hui par deux ombres intéressantes: le lapin et le loup.


L'opérateur place ses mains disposées comme l'indique la figure 1 pour le lapin




et comme la figure 2 pour le loup.



A défaut d'écran, on peut tendre une serviette contre la muraille et l'effet est très joli.
On peut aussi en approchant ou en éloignant les mains de la bougie, augmenter ou diminuer la grosseur de l'animal reproduit.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 25 janvier 1903.

La machine à fouetter.

La machine à fouetter.

Quand cette énorme boite est fermée, elle ressemble à un coffre de bois noir dont le couvercle est percé de deux trous.



C'est par ces deux ouvertures qu'étaient passées les jambes de la victime; les trous d'une planche intérieure lui emprisonnaient les genoux, tandis que ses bras étaient maintenus par la cangue placée au dessus de la boite. Les vertèbres faisaient alors saillie, et chaque coup de verge ou de corde arrachait au condamné des cris de douleur. La machine à fouetter servit jusqu'au siècle dernier dans la prison de Newgate, à Londres.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 25 janvier 1903.

Un champignon cérébral.

Un champignon cérébral.

Tout le monde a rencontré des personnes au visage ou au crâne "orné" de loupes, de protubérances arrondies plus ou moins saillantes, plus ou moins génantes pour l'adaptation exacte du chapeau et d'autant plus visibles et risibles. Oui, risibles, car nous sommes toujours prêts à nous gausser des difformités et des ridicules de nos voisins. Mais toutes les "loupes" ne sont pas également bénignes et ...grotesques.



Ce malheureux est un condamné à mort; atteint d'un cancer du cerveau, il fut d'abord trépané; mais on s'aperçut que le mal était trop avancé pour qu'on put extirper le cancer. A la suite de l'intervention, ce dernier grossit soudain, perfora les os et poussa ce prolongement extra-cranien que l'on voit s'épanouir sous la peau, tel un énorme champignon... "empoisonné", on peut le dire !

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 25 janvier 1903.

Un village de wagons.

Un village de wagons.

Une villégiature originale est bien celle de Shoreham, comté de Sussex, en Ecosse. Sur la côte, est un village singulièrement construit, composé de cent vingt wagons de chemin de fer qui, ne pouvant plus être mis en circulation, ont été aménagés en petits chalets d'été à trois ou quatre pièces qu'on loue à la semaine aux baigneurs amateurs de pittoresque.



Aux environs de Paris, on rencontre souvent dans un site pittoresque, au bord d'une rivière ou à la lisière d'un bois, un ancien wagon de 3e classe transformé en petite villa rustique, avec véranda de vigne vierge et petit jardin. Les anciens wagons se vendent 50 francs; et vraiment, pour les ménages peu nombreux, c'est là un moyen de villégiature à bon marché qui a l'avantage d'être transportable.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 24 janvier 1903.

La casquette du père Bugeaud.

La casquette du père Bugeaud.

Vous connaissez tous ce képi qu'on conserve comme une relique historique au Musée d'artillerie.



Mais si haute et si bizarre que soit cette coiffure, ce n'est pas elle qui a popularisé le maréchal. L'origine de la légendaire casquette est tout autre. Une nuit d'alerte, en Algérie, Bugeaud sortit de sa tente et charga l'ennemi, les pistolets aux poings, le sabre aux dents... mais vêtu d'une simple chemise et coiffé d'un énorme bonnet de coton, et c'est ce malencontreux couvre-chef nocturne qui le fit chantonner par ses soldats: " As-tu vu la casquette, la casquette du père Bugeaud ? "

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 25 janvier 1903.


Ediles de l'Amérique centrale.

Le Guatemala.

L'actualité parisienne, en l'aurore de cette année centenaire, se partage en deux branches; l'une, patriotique, scientifique et industrielle, est la lutte héroïque que soutient la Compagnie du canal de Panama pour l'oeuvre gigantesque du Grand Français; l'autre, toute politique, où le conseil municipal de Paris accapare la première place. Toutes deux entraînent notre pensée vers la vieille république centre-américaine, le Guatemala, qui, non content d'être le proche voisin des vastes chantiers sur lesquels plane le génie de M. de Lesseps, s'offre le luxe de posséder des conseils municipaux.
Bien que là-bas comme ici le chapeau haute-forme surmonte le chef de ces délégués populaires à la gestion des affaires locales, nous n'aurons pas l'irrévérence d'établir un parallèle entre les élus de Paris et les hommes graves qui, sobrement vêtus, siègent dans les différents districts qui émaillent les sept partidas ou départements de Guatemala. Et puis nous avons une vague crainte que cette comparaison, si nous la poussions à ses dernières limites, ne soient pas suffisemment défavorable aux édiles équatoriens: ce dont souffrirait trop notre amour-propre national.
Nous profiterons seulement de la complaisance qu'à mise un groupe de ces notables citoyens à la peau brune à se laisser pourtraicturer afin de nous transmettre leur image, pour dire quelques mots rapides de ce Guatemala, aujourd'hui si peu fréquenté par les Européens, et qui, après l'achèvement du canal interocéanique, deviendra une des côtes les plus universellement visitées de tout le Nouveau-Monde.




Le Guatemala est un curieux pays. A cheval sur sa cordillière ( trait-d'union entre les deux grandes sections de l'arête américaine du globe), il est généreusement arrosé d'innombrables petits cours d'eau ensanglantés fréquemment des ardents reflets de la lave que vomissent de nombreux volcans.
Les villes y ont comme un aspect écrasé, les tremblements de terre obligeant les constructions à ramper au ras du sol. Au point de vue du climat, le territoire se divise en deux longues et étroites bandes de terre où la situation météorologique est, non pas seulement différente, mais opposée. Alors que sur le versant à la fois humide et torride de la mer des Antilles, il pleut presque toute l'année, mais moins fréquemment entre les mois de juin et d'octobre, cette même saison est sur le versant plus clément du pacifique, une période de pluies diluviennes qui change les ruisseaux en torrents, pour faire place, ensuite, à une sécheresse absolue de novembre à mai.
La population, très commerçante, n'atteint pas le chiffre d'un million et demi d'âmes, et pourtant ce petit peuple a une histoire singulièrement tourmentée. Conquis en 1524, par Pedro de Alvarado, le Guatemala forma, sous la domination espagnole, une capitainerie générale distincte des autres gouvernements implantés par les conquérants. Dévasté au XVe et XVIe siècles, par les corsaires anglais et hollandais, il fut, en 1821, déclaré indépendant, et, arborant la constitution républicaine, il fit connaissance avec les crises présidentielles et les odieuses guerres civiles. 1832, 1839, 1842, et plus tard, 1862, 1865, 1867 et 1869 sont des dates de luttes intestines écrites en lettres de sang, par les partis, dans son intéressante histoire. Il n'a goûté que deux périodes de paix intérieure, jadis sous le métis Raphaël Carrera, un démocrate qui gouverna en autocrate, et récemment sous don Vincente Cerna, un conservateur gouvernant de façon très libérale.
Ces indiens auraient-ils trouvé l'énigme du meilleur gouvernement républicain que notre civilisation française cherche en vain depuis un siècle ?

                                                                                                                      W.

Journal des Voyages, 11 février 1889.

Une clef-stylet.

Une clef-stylet.

Aux temps encore peu éloignés de nous, lorsque les rues de Paris n'étaient point éclairées pendant la nuit, le moment le plus dangereux pour un bourgeois qui rentrait un peu tard était celui où il cherchait le trou de la serrure. Tandis qu'il était ainsi occupé, le visage appliqué contre sa porte, le dos tourné du côté de la rue, quelque mécréant, s'élançant d'une ombre voisine, pouvait se précipiter sur lui, le percer d'un poignard, l'étrangler ou lui introduire dans la bouche une poire d'angoisse: c'était alors un avantage d'avoir une clef semblable à celle que nous reproduisons:



on n'avait qu'à tirer rapidement l'anneau de la clef pour opposer une arme à celle de l'agresseur.
Au dix-huitème siècle, les armes de précaution, cannes à épées, casse-têtes, pistolets de poche, etc..., qu'on appelait les "permissions de minuit", étaient d'un usage général.

Magasin Pittoresque, février 1879.

Chronique des voyages et de la géographie.

Chronique des voyages et de la géographie.

Dahomey et Niger : esclavage.

M. James Marshall, ancien magistrat de la côte d'or, écrit au Times qu'il se pratique sur les frontières des possessions anglaises des sacrifices humains autrement barbares que l'esclavage lui-même. C'est principalement dans le royaume de Dahomey, qui borde la colonie de Lagos, que ces sacrifices sont en usage. Vers 1875, l'amiral Hewet, alors commodore de la station, fit le blocus de la côte du Dahomey pour venger M. Whydah, négociant anglais, à qui on avait fait subir des mauvais traitements. Une expédition contre la capitale, Abomey, était déjà préparée, mais un contre-ordre vint subitement arrêter les représailles.
Depuis cette époque, le roi du Dahomey continue impunément à tyranniser le pays et à faire des chasses à l'homme.
Les Français sont maintenant, ajoute-t-il, où nous avons refusé d'aller. Espérons qu'ils occuperont le Dahomey et mettrons un terme à ces cruautés; mais, nous-autres, serviteurs de la Grande-Bretagne, nous regrettons que cette puissance se contente toujours de maintenir l'ordre sur la côte sans se soucier de ce qui se passe à l'intérieur. De la sorte, l'Allemagne et la France sont libres de prendre rapidement possession des territoires situés en arrière de nos établissements et de s'emparer des voies commerciales.
En revanche, les Anglais, dit M. J. Marshall, viennent de porter un coup sérieux à la forme la plus cruelle de l'esclavage. Je reviens des territoires du Niger, qu'une charte royale a placé sous les lois de la "Royal Niger Company". J'avais été chargé d'y organiser le système judiciaire et je m'étais installé à Asaba, siège du gouvernement, à environ 160 milles en amont du Niger. M. Kane, ancien membre du barreau de Dublin, m'accompagnait. Comme les sacrifices humains sont notoires dans le pays, les chefs sont avertis que la Compagnie, sans vouloir intervenir dans les rites et coutumes locales, ne pouvait pourtant pas tolérer des pratiques aussi barbares. Toutefois, la semaine suivante, deux chefs étant morts, tout était préparé pour des sacrifices humains à l'occasion de leurs funérailles, et les indigènes, ne tenant aucun compte des avis qui leur avaient été donnés, massacrèrent les esclaves et attaquèrent même les postes de la Compagnie. Mais la force armée dont dispose la Compagnie et les secours amenés par l'agent général, M. Fliut, eurent raison des Arabes, qui, poussés à bout, promirent de renoncer aux meurtres des esclaves. Ces derniers vinrent en troupe exprimer leur gratitude à la Compagnie.

Journal des Voyages, 20 janvier 1889.

Nouvelles de nos colonies.

Nouvelles de nos colonies.

Tonkin - Il résulte d'un rapport chinois, récemment paru, que la rivière Le-Sen-Ho, connue plus généralement sous le nom de Rivière-Noire, qui, après avoir traversé les montagnes boisées du Yunnan, vient servir d'affluent à la Rivière-Rouge, au Tonkin, a été explorée en partie. Un fort bloc de rochers obstruant sa course non loin de la jonction avec la Rivière-Rouge a été enlevé à l'aide de la dynamite et son cours est actuellement déclaré navigable pour des steamers d'assez fort tonnage susceptibles de transporter des passagers et des marchandises dans le Yunnan. En outre, une nouvelle expédition a été organisée dans le but d'explorer ce cours d'eau jusqu'à sa source.
L'ouverture complète de cette voie navigable  ne peut qu'aider puissamment au traffic susceptible d'exister entre le Tonkin et la Chine.

La colonie agricole de Ben-Chikao - Il y a quelques jours, sont partis pour l'Algérie les six premiers jeunes garçons que l'Assistance publique envoie dans la nouvelle colonie agricole qu'elle vient de fonder à Ben-Chikao.
Ces enfants qui sont âgés de quatorze à dix-sept ans, partent volontaires; ils pourront, dans l'avenir, devenir propriétaires du sol qu'ils auront cultivé.

L'ex-roi d'Annam - Un télégramme de Saïgon mande que l'ex-roi d'Annam, Hamghi, qui vient d'être capturé, a été embarqué sur le transport Bien-Hoa, à destination d'Alger, où va être établie sa résidence.

Journal des voyages, Dimanche 20 janvier 1889.

Le carnet de Mme Elise.

Les complaisances.

Le mot seul de "complaisance" dit toute la grâce légère de ces compromissions badines.
D'impitoyables censeurs flétrissent les complaisances. " Ce sont des mensonges, disent-ils, et leur séduction même les rend plus pernicieux." Le Misanthrope de Molière, et tout récemment Kergès, dans les Complaisances, de M. Devore, symbolisent bien tous ces incorruptibles; pour eux, les complaisances sont des trahisons. " Celui qui ne dit pas ouvertement sa pensée, sa pensée tout entière, est un malhonnête homme, " déclarent-ils.
C'est aller un peu loin; leur intransigeance exagère notre culpabilité.
La complaisance n'est pas si perverse; elle ne cache pas la vérité, elle la voile, elle l'atténue, elle dissimule les impressions pénibles, les indignations et les dépits.
Durant tout le jour, chacun de nous accumule ces complaisances souriantes qui lui méritent le titre d'homme bien élevé; dès le matin, on écrit des lettres rapides et affectueuses: " Désolé de ne pouvoir accepter votre charmante invitation."- " Je me faisais une fête de vous accompagner au patinage, un rhume m'en empêche."
En réalité, ce sont des corvées auxquelles on échappe avec joie, mais faudrait-il donc le dire sans détour ?
On sort, on rencontre un ami; sa figure affligée vous rappelle soudain que son fils est malade, on l'avait oublié; n'importe, on court à lui, les mains tendues: " Eh bien ! Comment va ce cher enfant ? Je pense bien souvent à vous et ma sympathie ne vous quitte pas. Ce pauvre petit, il est si charmant."
Vous trouvez son fils maussade, laid, sournois, et sa maladie vous laisse froid; allez-vous le dire au père désolé ?
Voici venir une dame élégante et coquette; elle vous aborde, s'informe gracieusement de votre santé; pour être agréable à votre tour, vous lui faites compliment de sa toilette, de son teint, de sa grâce; au moment même, vous pensez peut être qu'elle est ridicule, blafarde et prétentieuse, mais vous exprimez le contraire avec un sourire.
Les complaisances vour rendent précieux; à l'occasion, on vous ménagera. Si vous savez tendre la main avant les autres à un parvenu enrichi, dire du spéculateur en faillite qu'il a été malheureux en affaires; si vous traitez de prudent un poltron ou un lâche, d'avisé un retors, de libéral un théoricien qui divague, d'original un être sans éducation, vous êtes un homme du monde impeccable.
Dès le berceau, l'enfant est dressé aux mêmes complaisances; bébé est bien élevé s'il sait quitter le jeu qui le passionne pour venir embrasser une vieille dame qu'il n'aime pas, s'il manifeste de la joie pour un cadeau qui ne lui fait aucun plaisir.
Toutes ces complaisances sont faites de politesse, d'urbanité, du désir de plaire; elles sont faites aussi, il faut bien en convenir, de la crainte d'encourir le dédain, la colère, la vengeance d'autrui.
Louer ou tolérer ce qui n'est ni grandiose ni très noble, exagérer sa reconnaissance ou sa tendresse, tempérer ses dégouts, atténuer ses indignations pour rendre la vie plus aimable, plus gracieuse, c'est acceptable et presque nécessaire. Mais utiliser ces complaisances pour se pousser dans le monde, écraser ses rivaux, accaparer l'argent, voilà qui est absolument blâmable. Dès que l'intérêt est en jeu, l'honnêteté native faiblit si vite qu'il faut se surveiller avec soin pour ne pas exploiter la situation.

                                                                                                       Mme Elise.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 25 janvier 1903.