Aventure de terre et de Mer
de la Poste aux lettres.
Expédier, recevoir une lettre, cela nous semble aujourd'hui, grâce à la fréquence et à la rapidité des communications, un bien mince événement. Mais qu'on se souvienne du temps qu'il fallait aux messagers et courriers de jadis pour traverser, le plus souvent à pied, des distances énormes! Encore aujourd'hui, dans nombre de contrées, la poste est obligée de recourir aux moyens de transport les plus compliqués et les plus bizarres. Leur pittoresque défilé ne manquera pas d'amuser nos lecteurs; et ceux-ci n'apprendront pas sans émotion quels dangers peut présenter à l'heure actuelle même en France, une opération aussi essentielle que le port des lettres et à combien de braves gens elle coûte chaque année la vie!
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La poste en temps de guerre. Un des bureaux de Poste ambulant de l'armée anglaise au Transvaal.
C'est par milliers qu'arrivent chaque jour au Transvaal lettres et dépêches. installés sous des tentes hâtivement dressées autour des centres d'opération, les soldats chargés du service postal de l'armée font leur "distribution" à bicyclette. |
La lettre! Dans ce petit carré de papier, que de choses peuvent tenir, joie ou deuil, ruine ou richesse! C'est la nouvelle attendue, espérée, redoutée, ou c'est peut-être l'imprévu qui arrive, ayant fait, pour venir nous trouver bien du chemin. Que d'existences bouleversées par l'arrivée de ces pattes de mouches! Que de catastrophes! Quels coups de théâtre! Aujourd'hui où la correspondance est devenue si facile et si fréquente, il suffit encore de la vue d'une enveloppe pour mettre en éveil notre curiosité, instinctivement nous essayons de deviner par l'écriture et par tous les signes extérieurs de qui nous vient cette lettre et de quelle nature sont les nouvelles qu'elle nous apporte.
Encore l'habitude a-t-elle singulièrement émoussé chez nous la faculté de nous émouvoir en pareil cas. Mais songez à tous ceux pour qui une lettre reçue est encore un événement! C'est le soldat en campagne, le marin navigant dans les mers lointaines. Pendant les mois que nos Bretons passent sur les côtes d'Islande, quelle émotion ne doivent-ils pas éprouver en apprenant l'arrivée du bateau-courrier qui leur apporte des nouvelles du pays! Et quelle importance ne pouvait manquer d'avoir une lettre aux époques où la poste n'était pas organisée comme nous la voyons, où les communications étaient irrégulières, où une lettre représentait des journées de marche, de cavalcades pour un porteur exposé à mille dangers. Encore, à l'heure actuelle, il existe des contrées où la transmission des lettres ne s'effectue qu'avec beaucoup de difficultés. Aussi est-il curieux de passer en revus ces "postes" pittoresques, étranges, accidentées, d'autrefois et d'aujourd'hui;
Le plus rapide des courriers. Etrange examen professionnel.
Le premier agent de transmission qui a été employé fut l'homme. En Grèce, pays montagneux, toute la transmission des nouvelles se faisait à pied, et l'histoire a conservé le souvenir glorieux de ce soldat de Marathon qui courut si vite annoncer à Athènes la victoire des Grecs qu'il tomba mort en arrivant.
En Gaule, des coureurs étaient placés de distance en distance, chacun transmettant son message au suivant qui partait aussitôt à toutes jambes. De là vient que les Romains sillonnèrent le pays conquis de leurs routes de pierre; à travers forêt, plaines et montagnes, elles étaient tracées toujours tout droit, ne s'arrêtant à aucune montée, à aucun obstacle: il s'agissait avant tout d'aller vite, et en effet, du fond de la Bretagne, une lettra arrivait à Rome, par les coureurs, en vingt-six jours. Moins d'un mois pour traverser toute la Gaule, la chaîne des Alpes et la moitié de l'Italie! On sait d'ailleurs qu'il n'y a point de coureur plus rapide que l'homme bien dressé à ce service. En Turquie, au moyen âge, pour alléger les messageries du Grand Seigneur et les empêcher de s'essouffler, on allait même jusqu'à leur extirper la rate*.
Ils courent les noirs qui, aujourd'hui, en Nubie font le service de la poste; ils courent agitant d'une main une sonnette, et tenant de l'autre un bâton de palmier au bout duquel est un petit sac de peau de gazelle contenant les lettres.
Ils courent, secouant pareillement leur clochette, les facteurs japonais à la peau jaune et au vaste chapeau rond qui les abrite tour à tour de la pluie et du soleil. Les uns sont pourvus d'une légère voiture à bras qu'ils traînent derrière eux par les routes et les sentiers les plus abrupts; les autres portent les paquets postaux dans deux paniers de rotin suspendus à chaque bout d'une perche qui repose en équilibre sur leur épaule.
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Facteur japonais.
Petits et alertes, les facteurs japonais courent plus souvent qu'ils ne marchent. Portant sur l'épaule un bâton, à chaque extrémité duquel est attaché un paquet de lettres, il leur faut parcourir en moyenne de 6 à 10 kilomètres à l'heure. Chacun, fut-ce l'empereur lui-même, doit s'écarter devant eux. |
Chacun doit se déranger devant eux, fût-ce l'Empereur lui-même. En 1883, d'après les statistiques officielles, le service postal du Japon qui s'étendait sur 43 millions de kilomètres, était exécuté pour 36 millions de kilomètres uniquement par des messagers à pied.
Ils courent toujours, leurs voisins chinois, les messagers nommés les "Hommes-Forts" ou les "Chevaux de 500 kilomètres", portant d'une main une lanterne, de l'autre un parapluie à grelots et les lettres sur le dos dans une besace de toile; on les recrute parmi les individus les plus robustes, parmi les plus braves aussi, car, ne devant jamais s'arrêter, pas même la nuit, il est nécessaire qu'il n'aient peur ni des voleurs ni des spectres. La peur des spectres et des fantômes est telle en effet chez les Chinois que si le messager n'était pas préalablement éprouvé sur ce chapitre, au moindre bruit insolite dans les ténèbres, il jetterait immédiatement à terre le paquet postal pour se sauver au plus vite devant le revenant imaginaire. Afin de s'assurer qu'il est en mesure de se défendre contre des agresseurs moins impalpables, on fait passer au facteur chinois un examen des plus bizarres; on l'enferme dans une chambre au plafond de laquelle pendent des sacs de sable au bout de longues cordes; il doit se placer au milieu de ces sacs et les mettre successivement en branle par de forts coups de poing, mais se garder en même d'être touché par eux, soit par devant, soit par derrière; chaque sac représente un ennemi. Si notre homme est cogné une seule fais par l'un d'eux, il est déclaré impropre au service.
Cavalerie officielle et escadrons volants.
Cependant l'idée devait venir tout naturellement de donner au courrier postal une monture. Une des premières qui lui furent fournies fut... un autre homme. Lorsque les Espagnols arrivèrent dans l'Amérique du Sud, ils y trouvèrent installés des services postaux d'un genre assez étrange; de distance en distance étaient établis des relais où des porteurs aux épaules et aux jarrets solides se tenaient prêts à heure fixe. Le courrier arrivait sur le dos de l'un d'eau qui, sans s'arrêter, le jetait habilement sur le dos du courrier suivant, lequel reprenait immédiatement sa course à toute vitesse.
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En Bretagne. Le courrier qui fait le service postal entre Paimpol et Tréguier.
Le légendaire courrier qu'on rencontrait autrefois sur les routes de France n'a pas complètement disparu. Dans certains coins de nos provinces où le chemin de fer ne dessert pas toutes les localités, une simple "patache" fait encore le service postal. |
Partout ailleurs, le cheval fut la monture toute indiquée du messager postal; dès le XIIIe siècle, lorsque Marco Polo se rendit à la cour de Pékin chez le petit-fils de Gengis-Khan, il trouva des courriers à cheval, fonctionnant à travers toute la Chine. Les provinces fournissaient pour les relais 200 000 chevaux. Aujourd'hui le bureau central de Pékin entretient pour le service privé des lettres impériales, 500 chevaux et 250 palefreniers; ces chevaux sont immédiatement déclarés immortels, c'est à dire que leur nombre doit toujours être au complet et qu'il n'est jamais permis d'annoncer la mort d'une de ces bêtes.
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Un facteur en Corse.
C'est à dos de mulet que le facteur corse fait sa tournée. Cette monture ne lui est pas fourni par l'administration, mais s'il peut se la procurer, elle lui est fort utile dans les sentiers escarpés et les routes broussailleuses du maquis. |
C'est un spectacle inoubliable, raconte un témoin oculaire, M. Edouard Dutemple, que de voir passer la poste persane. L'arrivée du convoi s'entend de très loin; on perçoit dans une vague rumeur les cris des cavaliers et des soldats de l'escorte, les hennissements et le galop des chevaux. Tout ce qui se trouve sur son chemin, charrettes, gens, animaux doit immédiatement se garer sous peine d'être renversé et piétiné. Le convoi approche, on saisit plus distinctement les longs "aou! aou!" que jettent tour à tour aux échos chacun des cavaliers pour faire constater que nul d'entre eux ne s'est endormi sur son cheval.
Le voici! ce n'est qu'un tourbillon de poussière où l'on ne distingue les choses qu'au moment précis où elles passent devant vous. D'abord, l'avant-garde: six soldats en costume vert, bottes, sabre, révolver et fusil chargés, ce dernier passé sous la jambe gauche. A vingt mètre en arrière, le convoi; les chevaux sont attachées quatre par quatre, et il y en a parfois huit ou dix rangs; chaque cheval porte à droite et à gauche, sur ses flancs, deux, trois, quatre sacs solidement fixés par des cordes. Enfin, vient le chef de la caravane, un Tartare aux larges culottes, à la veste brodée, à la ceinture de laine d'où émergent, yatagans et crosses de pistolets; il est juché sur une énorme selle circassienne et ne perd pas de vue un instant chaque détail du convoi dont il est responsable; tout en galopant, il fume sans trêve des cigarettes. Tout cela passe comme une trombe, au milieu d'un nuage de sable et de terre; on dirait une troupe de diables vociférants, une vision de l'enfer. Ainsi, pendant plus d'un mois, ne s'arrêtant qu'aux relais et juste le temps qu'il faut, la troupe postale traverse toute la Turquie d'Asie; les chevaux changent et leurs conducteurs aussi, mais le Tartare responsable demeure tout ce temps vissé sur sa selle.
Après le cheval, la bête la plus employée comme monture postale est le chameau: c'est lui que montent les courriers dans tous les pays au sud de la Méditerranée; le premier service établi en Egypte à travers l'isthme de Suez, avant son percement, fut fait entièrement par le "vaisseau du désert"; aujourd'hui nous y retrouvons assis le facteur des Indes anglaises; là il porte deux valises sur ses flancs, une autre sur la nuque, le facteur entre ses bosses et, sur sa croupe, il y a encore un siège pour un autre voyageur.
Les plus bizarres et les moins confortables des véhicules.
D'autres courriers hindous sont doté, en guise de monture, d'une bicyclette; non pas comme chez nous en fin et fragile acier, mais un instrument en bois, épais, solide, et pouvant rouler par les chemins les moins confortables, où nous serions immanquablement jetés par terre avant d'avoir fait dix mètres.
Cette bicyclette de bois, employée dans l'Inde depuis fort longtemps, est la forme la plus rudimentaire de l'interminable série des véhicules postaux.
En Hongrie, c'est une petite charrette de bois, toute primitive, basse sur roues, attelée de deux haridelles étiques; les voyageurs y sont assis sur des bottes de maïs. Le postier, coiffé d'un large feutre, n'a qu'à faire claquer sa langue et à parler à ses chevaux pour qu'ils se raniment tout à coup et partent au galop à travers la steppe.
En Norvège, c'est une carriole composée de deux brancards, de deux roues et de deux planches, sur l'une desquelles peut s'asseoir un voyageur, les jambes pendantes; en Finlande, certaines routes postales sont munies de deux ornières de bois, sur lesquelles la voiture, tirée par des poneys extraordinairement alertes, peut accomplir 70 lieues en vingt-quatre heures. En Russie, les types sont innombrables: c'est d'abord l'attelage traditionnel à trois chevaux, avec le grand collier du milieu où résonne une mélancolique clochette, dans le Caucase, le courrier accompagné d'un soldat en armes, est lentement traînée par une charrette attelée de quatre bœufs;
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La charrette à bœufs qui fait le service postal au Caucase.
Tandis que, pour franchir les déserts glacés du Caucase, les Cosaques prennent sur leur dos les sacs postaux, dans les plaines russes les lettres sont au moment du dégel qui défonce les routes et enlise les véhicules, transportées dans une pesante charrette traînée par quatre bœufs. Ce moyen de transport ne leur permet d'arriver à destination que vieilles de plusieurs jours. |
Pour franchir les cols et les défilés de la montagne, il faut abandonner même ce véhicule, et ce sont les cosaques qui prennent sur leur dos les énormes sacs de lettres.
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Le transport des lettres dans le Caucase.
Les cols et les défilés du Caucase sont impraticables à tout attelage. Des porteurs cosaques, sous la conduite du courrier bien armé pour la circonstance, transportent les sacs de lettres à travers ces périlleux passages, enfouis sous une épaisse couche de neige où l'on enfonce jusqu'aux genoux. |
Dans le sud de l'Asie russe, nous retrouvons les chameaux, mais attelés par paires à une sorte de camions bas et plats, tandis que, vers le nord de la Sibérie, dans le gouvernement d'Arkhangel et le Kamtchatka, le traîneau est presque exclusivement employé. Là les courriers accomplissent des parcours de 4000 kilomètres et davantage, sur les "nartas", traîneaux étroits, semblables à une longue boîte rectangulaire, tirés par des rennes ou par des chiens.
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La Poste dans les pays polaires. Courrier lapon dans son traîneau à rennes.
Terrible existence que celle du courrier dans les pays polaires! Exposé à tous les dangers de ces solitudes glacées, il accomplit souvent,dans un étroit traîneau attelé de rennes, des trajets de plus de 4000 kilomètres. |
Les rennes se nourrissent tout seuls avec des mousses et des lichens qu'ils découvrent sous la neige, mais pour les chiens le courrier est obligé d'emporter une provision de poissons séchés qu'il partage avec eux. Chaque traîneau postal est attelé de douze chiens précédés d'un chien conducteur; le parcours accompli dans ces conditions pour les dépêches atteint 200 kilomètres par jour.
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Un attelage de chiens en Sibérie.
Tiré par huit ou dix chiens, précédés d'un chien conducteur, le traîneau postal parcourt environ 200 kilomètres par jour. Une provision de poissons séchés constitue la seule nourriture du courrier et de son attelage. |
Singulier contraste avec la poste aux bœufs du Caucase. Cette poste aux bœufs se rencontre encore au Brésil. Au Siam, le facteur est véhiculé par des zébus, ailleurs par des ânes, et le parcours total de toutes ces voitures postales atteint pour le monde entier, d'après les statistiques, le chiffre formidable de 450 millions de kilomètres!
Ce sont tous les animaux de la création attelés à tous les véhicules du monde!
Dans la saisons des pluies- Rivières débordées- Facteurs amphibies.
Mais il existe des pays où la nature semble liguer tous ses obstacles contre l'infortuné messager de la civilisation, où, pour pouvoir être facteur, il faut commencer par devenir amphibie.
Les cours d'eau, en effet, sont, un peu partout, les plus grands ennemis de la circulation. A Paris même, il n'y a pas plus de cent cinquante ans, le facteur qui traversait la Seine à la place Louis XV, aujourd'hui place de la Concorde, était obligé de le faire dans une barque qu'il conduisait lui-même à la rame d'un côté à l'autre de la rivière. Aussi, dans les pays où il n'existe aucun pont et où les rivières sont nombreuses, le courrier serait-il arrêté à chaque pas s'il n'était pas aussi habile nageur que coureur robuste: c'est ce qui arrive dans l'Inde par exemple.
Le facteur chargé de ce service, vêtu d'un habit rouge à l'anglaise, est à lui tout seul un véritable bureau de poste ambulant; il porte les sacs chargés qui lui ont été remis et en même temps une boîte aux lettres où chacun peut déposer au passage sa correspondance. Ce n'est pas tout: sur son dos est un havresac contenant sa vaisselle et ses provisions de bouche, car souvent il marche toute une journée sans rencontrer personne; dans sa main, il tient un bâton ferré avec une clochette qu'il agite sans cesse, à la fois pour prévenir de son arrivée comme le facteur japonais, et pour effrayer les reptiles qui, on le sait, pullulent dans l'Inde. Dans la belle saison, il franchit les cours d'eau sur des ponts de lianes ou sur des petits radeaux portés par des courges sèches; mais lorsque arrive la saison des pluies, lorsque le moindre ruisselet se transforme en rivière, il faut bien changer de système.
Son uniforme alors se modifie et ne se compose plus que d'un simple caleçon de bain. Tout autour des hanches, on lui attache dans un filet des vessies gonflées d'air, qui l'aident à flotter, et sans lesquelles il coulerait à fond sous le poids énorme du paquet postal qui lui est lié sur la nuque et maintenu à la tête par une forte corde. Ainsi harnaché, notre homme se jette à la nage toutes les fois qu'il est nécessaire, puis se sèche en courant pour recommencer un quart d'heure après; heureux encore quand il ne rencontre pas sur sa route quelque bête féroce contre laquelle, il faut livrer bataille avec son bâton ferré, seule arme que lui permette l'administration anglaise.
Le facteur devient au Pérou un poisson véritable. Les cours d'eau, en effet, cessent ici d'être un obstacle; ils deviennent au contraire le chemin régulier; nager n'est plus une exception pour le facteur, mais son occupation ordinaire, sa "marche" normale. c'est ce que raconte Humboldt dans son célèbre Voyage au Pérou. Les forêts vierges, dit-il, sont impénétrables, et les tribus indigènes n'ont pas d'autres moyens de voyager que de suivre à la nage, hommes, femmes et enfants, le cours des fleuves et de leurs affluents; ainsi fait le courrier postal. Pour se soulager un peu, il tient sous son bras une branche d'arbre d'un bois extrêmement léger; il ne sort de l'eau que pour traverser les cascades ou les rapides, et s'y rejette aussitôt qu'il les a contournés par un petit sentier tracé à cet endroit dans la forêt vierge.
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La Poste au Natal. Un facteur indigène.
Pour bizarre que soit leur uniforme, les facteurs du Natal n'en sont pas moins de zélés et surtout de rapides messagers sur le passage desquels les autres indigènes se détournent en hâte avec force salutations. |
Une autre variété du facteur aquatique se rencontre dans la Chine dont toute une partie est, comme on sait, arrosée et coupée d'innombrables ruisselets; le facteur a bien un canot, mais un canot si exigu, si minuscule, afin de pouvoir passer à travers les rizières qu'il est obligé de s'y coucher sur le dos; il n'y a que juste la place de son corps et du sac aux dépêches; c'est quelque chose comme un cercueil flottant, dans lequel il est réduit à ramer avec le pied.
Un boîte aux lettres en pleine mer.
Au sud extrême de l'Amérique, entre la Patagonie et la Terre de Feu, ainsi nommée des anciens volcans qui l'inondaient jadis de leurs laves, se trouve un passage redoutable: le détroit de Magellan qui unit l'atlantique et le Pacifique, où les deux océans mêlent et choquent leurs vagues, où les marées atteignent vingt mètres de haut. Endroit sinistre s'il en fut jamais, dominé par des cimes neigeuses et des glaces éternelles et dont les seuls habitants sont des misérables indiens demi-nus, perdus dans la froidure, sur la rive d'une mer inhospitalière. Tous les navires cependant qui vont d'un versant à l'autre de l'Amérique passent et repasseront là, tant que n'aura pas été percé le trop fameux canal de Panama; c'est dire si le mouvement de navigation y est énorme. Comme à tout point de croisement des grandes voies terrestres ou navigables, il y avait donc intérêt à établir un bureau de poste où s'échangeraient les correspondances lointaines, des lettres de plusieurs mois!
Mais ce bureau de poste, où le mettre? Sur terre? De quoi vivraient alors les malheureux qui le tiendraient? Le seul petit port que l'on a essayé de fonder là est baptisé du nom significatif de Port-Famine. D'ailleurs au milieu de ces flots orageux, il est souvent impossible d'atterrir sans risque d'être brisé... Or, près de Port-Famine, mais en mer, il y a un rocher en saillie, un noir récif signalé aux pilotes par un drapeau; dans une fissure du roc, on a planté un poteau solide où l'on a cloué une chaîne de fer; à cette chaîne pend un tonneau; c'est le bureau de poste, Post office, ainsi que les Anglais ont eu soin de l'écrire en énormes lettres rouges. Inutile de dire que, dans ce bureau-là, il n'y a pas d'employés: il se gère tout seul. Le couvercle du tonneau est muni d'une charnière; il n'y a pas de cadenas, ni de serrures, mais un simple système de fermeture, assez solide pour résister aux vagues, assez simple pour que tout homme puisse l'ouvrir. Chaque navire qui passe stoppe un instant, envoie un canot et quelques matelots accoster le tonneau et y prendre les lettres qui sont pour lui, y déposer les siennes que prendra à son tour le premier navire venant en sens contraire. Dépôt sacré qui sera toujours remis à destination, intact et inviolé; si loin de toute demeure humaine, l'homme se sent plus étroitement frère de l'homme et le pli jeté dans cette étrange boîte à lettres y est en sûreté.
Le secret des glaces.- Une lettre qui met treize ans à parvenir.
Dans une même confiance en ceux qui viendront peut-être à passer, les voyageurs du pôle laissent au milieu des déserts glacés de la Laponie ou du Groenland, sous un tas de pierre nommé "cairn", muni d'un signal quelconque, des lettres qui ne seront parfois recueillies que des mois ou des années après.
Ce fut grâce à une lettre déposée dans un cairn que fut sauvé l'équipage de l'Investigator, navire envoyé d'Angleterre en 1850 à la recherche de l'expédition polaire de Sir John Franklin; il était bloqué depuis trois ans par les glaces. La seconde année, le capitaine Mac Clem partit avec un traîneau afin d'aller chercher des secours; il traversa d'immenses solitudes glacées, mais les vaisseaux qui devaient l'attendre étaient partis. Il fallait rebrousser chemin et revenir vers son navire prisonnier. Ce ne fut pas toutefois sans déposer sous un cairn une lettre enfermée dans une boîte de cuivre et qui se terminait par ces mots: "Quiconque trouvera cette lettre est prié de la faire parvenir au capitaine de l'Amirauté. Le 12 avril 1852." Cependant l'été passa sans amener le dégel; il y avait, le 20 août, 15 degrés de froid; un troisième hiver recommença avec des températures de 42 degrés au-dessous de zéro, et le printemps revint encore sans amélioration aucune, sans aucun secours. "Soudain, le 6 avril, nous vîmes subitement apparaître du côté du nord, un petit point noir qui semblait rouler plutôt que courir sur la glace; nous nous portâmes à sa rencontre et nous vîmes des bras qui s'agitaient en l'air, nous entendîmes des cris. - Qui êtes-vous? d'où venez-vous? nous écriâmes-nous, dans un vrai délire... c'était le salut qui venait à nous; notre lettre avait été trouvée à mille lieues de distance de tout être humain!"
Moins heureux avait été le sort de celles laissées par l'infortuné Franklin; disparu depuis l'année 1845, on ne retrouva ses traces qu'en 1959; c'est dire qu'il était mort depuis longtemps! Un premier cairn avait été dévasté par les ours blancs et les Esquimaux, car les deux bouteilles qu'il contenait étaient brisées, et les lettres n'étaient plus qu'un morceau de papier jaune dont toute écriture avait été effacée. Mais un second cairn contenait une autre lettre, écrite sur parchemin et renfermée dans une boîte de fer-blanc, constatant que, le 8 mai 1845, tout allait bien; une troisième enfin disait que, le 12 septembre 1846, ils étaient bloqués par les glaces. il y avait donc treize ans que cette dernière lettre avait été écrite! Quels drames d'épouvante, de longue horreur, de lente agonie ne devine-t-on pas derrière ces notes laconiques! Et pourtant la poste connait un cas plus atroce encore, celui de la lettre écrite par ceux auxquels il ne reste plus même le lambeau d'une dernière espérance.
La poste des naufragés.
Voici, en effet, la boîte aux lettres de ceux qui vont mourir: la bouteille à la mer. Le navire est en plein Océan, la tempête a brisé ses mâts, emporté son gouvernail. Une pensée dernière vient à ces malheureux, faire savoir à ceux qu'ils ne reverront plus comment et où ils ont péri. Le capitaine consigne sur un papier les événements qui ont amené la catastrophe, et, s'il a été chargé d'une mission de science, les observations utiles qu'il a pu recueillir, puis il enferme le précieux papier dans une bouteille qu'il jette à la mer.
Et maintenant la bouteille flotte au gré des Océans. Ecoutons comment le poète Alfred de Vigny, dans sa pièce fameuse, la Bouteille à la mer, nous représente l'odyssée de la précieuse et mystérieuse boîte aux lettres:
Seule dans l'Océan, seule toujours! -Perdue
Comme un point invisible en un mouvant désert,
L'aventurière passe errant dans l'étendue,
Et voit tel cap secret qui n'est pas découvert.
Tremblante voyageuse à flotter condamnée,
Elle sent sur son col que depuis une année
L'algue et les goémons lui font un manteau vert.
Un soir enfin, les vents qui soufflent des Florides
L'entraînent vers la France et ses bords pluvieux:
Un pécheur accroupi sous des rochers arides
Tire dans ses filets le flacon précieux.
Les seules nouvelles que le monde ait jamais eues du Suédois Andrée, la téméraire victime du Pôle Nord qu'il voulait découvrir en ballon, nous sont parvenues pas ce moyen. Parti le 11 juillet 1897 dans l'après-midi, il jeta à la mer le soir du même jour, un flotteur avec une lettre ainsi conçue:
"Flotteur n°7. Ce flotteur a été lancé du ballon d'Andrée, le 11 juillet, à 10 heures 55 du soir, par 82° de latitude nord et 25° de latitude est. Nous naviguons à une hauteur de 600 mètres. Signé: Andrée, Steindberg, Frankel."
On le trouva sur la côte nord de l'Islande, le 14 mai 1899.
Enfin, quatre mois après, des baleiniers norvégiens péchaient la grande bouée qu'Andrée devait jeter en passant au dessus du pôle. Dans le flotteur tout bossué par le chocs des flots et des glaçons, le secret du pôle était-il enfermé? Hélas! la bouée était vide! Peut-être n'était-ce que la dernière épave de la ruine totale.
Les drames de la poste française et son pittoresque inconnu.
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Un facteur en Norvège pendant l'hiver.
Patiner est en Norvège une nécessité commune à tous, pendant une grande partie de l'année. Sans les "skis", sortes de minces lamelles de bois sur lesquelles il est monté, le facteur scandinave s'enliserait dans les neiges. |
Même en Europe, la transmission des lettres présente souvent les pires difficultés; pour 350 millions de kilomètres environ se service postal que la locomotive accomplit en Europe, il en reste 150 millions qu'exécutent les facteurs à pied, et près de 200 millions sont réservés encore aux transports montés ou faisant leur service en voiture.
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En Norvège. Un facteur pendant la belle saison.
La belle saison n'est pas celle que préfèrent les Scandinaves. Traversant la campagne redevenu libre, le facteur regrette l'hiver où il peut, grâce à ses "skis", faire un service plus vite et avec moins de fatigue.
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Ainsi en est-il en Auvergne. A la gare de Saint-Flour une rangée de véhicules peints en jaune et attelés de chevaux à grelots attend chaque jour l'arrivée du train de Paris; après avoir reçu les sacs cachetés qui lui sont destinés, chacun de ces courriers s'en va, claquant du fouet, à travers monts et vallées, quel que soit le temps qu'il fasse. L'hiver, lorsque la neige recouvre les hauts plateaux qu'ils doivent traverser, ils sont parfois obligés d'abandonner leur voiture et de poursuivre leur route à cheval; de longs poteaux de granit, émergeant de la neige, indiquent seuls le chemin qu'ils doivent suivre pour ne pas se perdre en ces solitudes, qui deviennent alors aussi désolées et redoutables que celles de la Sibérie. Par places sont établis pour eux de petits postes de secours qui, lorsque la nuit arrive, sonnent de cinq minutes en cinq minutes la cloche dont ils sont munis et que l'on appelle la cloche des perdus*; il arrive, hélas! qu'au milieu de la tourmente qui les aveugle, eux et leur cheval, ils ne l'entendent point, et tombent à deux pas de là pour ne plus se relever; le fait s'est produit, il y a quelques années à peine, entre Espalion et Saint-Flour, dans les monts d'Aubrac. L'homme du poste de secours retrouva, le lendemain matin, à quelques mètres seulement de sa maisonnette, le cadavre du courrier et celui de sa monture, à demi ensevelis dans un linceul glacé!Sur les Causses pierreuses de la Lozère, c'est un autre danger qui attend le courrier: il n'y a pas de département plus foudroyé par les orages qui y tue un homme sur 1300 habitants. Là où l'infortuné est tombé, on élèvera une petit pyramide surmontée d'une croix, avec cette simple inscription: Ci-git X***, facteur, foudroyé.
Dans les Pyrénées Orientales, une énorme diligence fait encore le service postal vers l'Espagne; elle s'élève lentement pendant des heures et des heures, jusqu'à 2000 mètres d'altitude, passant ainsi d'une température torride à celle des hautes cimes. Au départ, hommes et chevaux ne pouvaient se traîner sous le soleil accablant, maintenant, ils frissonnent de froid sous les couvertures de laine; alors, quelquefois, une congestion saisit le conducteur, et il tombe sous les roues de sa voiture qui l'écrase.
Il n'y a pas jusqu'au bureau de poste farouche du détroit de Magellan qui n'est chez nous son pendant organisé dans les parages non moins redouté de l'extrême Bretagne. Là se trouvent en effet deux îles redoutables, c'est Ouessant, l'île de l'Epouvante et Sein, l'île de la Mort. Trois fois par semaine, si le temps le permet, le bateau-courrier s'en va vers chacune d'elles, au milieu des récifs aigus. Souvent il faisait beau au départ, et tout à coup la tempête se déchaîne. arrivé alors en vue d'Ouessant, le courrier tourne en vain autour de ses falaises de granit sans pouvoir aborder; il faut rebrousser chemin. Encore le courrier d'Ouessant a-t-il à sa disposition un petit vapeur! Celui de Sein doit se tirer d'affaire avec une barque à voile. Il est à la fois matelot, pilote, facteur... et boulanger; avec leurs lettres, il apporte aux habitants leur pain.
Que de pittoresque on trouverait encore dans nos seules postes françaises, depuis le facteur alpin muni, comme le facteur norvégien, de larges "raquettes", jusqu'au facteur vendéen avec son long bâton qui l'empêche de s'enliser dans les marécages, ou au facteur landais perché sur d'immenses échasses.
Et pour tant de fatigues et de dangers, quel payement pour ces infatigables soldats du devoir? ils étaient naguère encore rétribué à 7 centimes du kilomètre, soit 2 fr. 10 pour une moyenne journalière de 30 kilomètres, moins de 800 francs par an! Leur condition a été un peu améliorée depuis trois ans. Ils ont obtenu un traitement fixe annuel variant de 700 à 1150 francs.
Ainsi tout le progrès moderne n'a pu triompher des obstacles qui s'opposent aux travaux en apparence les plus rudimentaires. Porter à son adresse la lettre que notre main distraite a jeté dans la boîte, quoi de plus simple, semble-t-il? Et pourtant cette simple mission sociale continue d'avoir ses héros et fait chaque année trop de victimes.
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Un "bureau de poste" sans un village canadien.
"Bureau de poste", annonce une pancarte. C'est en réalité, une simple boîte aux lettres où les habitants viennent eux-mêmes chercher et déposer leur courrier. |
Lectures pour tous, Hachette et Cie, Paris, 1901-1902.
Nota de Célestin Mira:
* L'ablation de la rate:
Dans l'Antiquité et au Moyen Âge, Pline l'Ancien et d'autres prétendaient que la rate ralentissait la course des hommes et causait les points de côté. Certains coureurs ou messagers se faisaient "dérater" (par des décoctions ou de prétendues ablations, peu probables compte tenu des infections post-opératoires ) pour courir plus vite et sans fatigue, ce qui a donné l'expression "courir comme un dératé". Cependant, la Turquie ou la région anatolienne n'ont pas de lien historique spécifique ou exclusif avec cette pratique de la splénectomie chez les messagers. La chirurgie abdominale était rudimentaire et extrêmement risquée. Une ablation complète de la rate (splénectomie) menait presque toujours à une mort certaine par choc hémorragique ou infection grave à cette époque.
* Cloche des perdus:
Il existait une cloche des perdus, de 2200 kg, appelée "Marie" dans le clocher de l'église d'Aubrac. Elle était sonnée par les moines Hospitaliers par temps de forte neige ou d'épais brouillards, pour guider les voyageurs. Après quelques pérégrinations dues à des lutte locales, elle a retrouvé son clocher en 1848.