Olympia.
Qui ne connait pas ce célèbre tableau d'Edgard Manet, appelé "Olympia" crée en 1863 et exposé au Salon de Paris en 1865 ?
Ce chef-d'œuvre est considéré comme un des monuments fondateur de l'art moderne.
Lors de l'Exposition, il a provoqué un scandale énorme. D'abord parce qu'il pastiche la Venus d'Urbino du Titien, ce qui en soit est déjà une provocation. Mais aussi et surtout parce qu'il a remplacé la déesse mythologique par une courtisane, renvoyant le nu académique au commerce sexuel. Evidemment, tout à droite, le chien du Titien, symbole de fidélité, a été remplacé par un chat. Le chat ou la chatte, dans l'argot parisien de l'époque, comme de nos jours d'ailleurs, faisait référence au sexe féminin. Alors peindre un chat, à la queue dressée et au poil hérissé sur le lit d'une courtisane, les bourgeois parisiens ont tout de suite compris.
La fureur du public était telle que les organisateurs du Salon de Paris ont dû engager deux gardes armés à plein temps pour assurer la sécurité de la toile. Les visiteurs, déchaînés, tentaient de trouer ou de lacérer la toile à coups de canne ou de parapluie.
Les organisateurs ne pouvaient pas décrocher la toile sans se désavouer, mais ils l'ont déplacée. Ils l'ont accrochée au dessus d'une porte, tout en haut du mur afin de la mettre hors d'atteinte de la foule. Par dépit, les visiteurs la comparait à une "immense araignée au plafond".
Après la mort de Manet, un collectionneur américain voulu acquérir Olympia. Mais refusant de voir ce tableau quitter la France, le peintre Claude Monet lança en 1889 une souscription publique qui rapporta 20 000 francs. Il l'acheta à la veuve de Manet et l'offrit à l'Etat français. Il est conservé aujourd'hui au Musée d'Orsay à Paris.
Il nous faut à présent parler des personnages.
D'abord la servante noire. Elle s'appelle Laure. Les critiques ne se sont guère intéressés à elle et l'on aurait rien su d'elle si, en 2019, lors de l'Exposition "Modèles noirs" au Musée d'Orsay, les travaux de Denise Murrell ne nous étaient pas parvenus.
Elle nous apprend que Edgard Manet a rencontré Laure fortuitement dans la rue en 1862. Il fut séduit par sa prestance et l'invita à passer à son atelier rue Guyot. Dans ses carnets, Manet note: "Laure, très belle fille noire." On apprend que Laure habitait au 11 rue de Vintimille, au troisième étage , dans le 9ème arrondissement de Paris. Elle faisait partie de la première génération de la communauté noire libre de Paris, depuis l'abolition définitive de l'esclavage dans les colonies françaises, en 1848. Pour survivre, elle cumulait les emplois de lingère, couturière et domestique.
Laure apparaît sur trois toiles de Manet. Outre Olympia, elle est présente sous les traits d'un nourrice dans le tableau "Enfants aux Tuileries" et sur un portrait intitulé "Le Portrait de Laure" anciennement nommé "La Négresse".
Parlons à présent d'Olympia. Vers 1860, le nom d'Olympia était un pseudonyme courant chez les prostituées. L'orchidée rouge dans les cheveux et le ruban noir autour du cou viennent renforcer la nature de ses activités.
Elle fixe de son regard froidement le spectateur, sans aucune pudeur, le mettant dans la position inconfortable du client et face à ses turpitudes, ce qui a participé à la fureur des bourgeois.
Elle s'appelle Victorine Meurent. C'est aussi elle qui figure dans "Le Déjeuner sur l'herbe". C'était une jeune fille du peuple surnommée par les artistes de Montmartre "La Crevette" en raison de sa petite taille et de sa silhouette menue. Mais surtout, c'était une rousse flamboyante au teint très pâle.
Si elle posait volontiers, elle gagnait sa vie en jouant du violon et de la guitare dans les rues et en chantant dans les cafés-concerts. Victorine n'était pas du genre a rester dans l'ombre. Elle décide de prendre des cours de dessin à l'Académie Julian. En 1876, elle présente son Autoportrait au Salon de Paris. Son tableau est accepté alors que toutes les toiles de Manet cette année-là sont refusées.
Son portrait dans Olympia et aussi dans le déjeuner sur l'herbe, l'on fait ignorer des critiques. Les biographies officielles prétendaient que Victorine Meurant avait sombré dans l'alcoolisme et la prostitution et qu'elle était morte dans la misère noire. Ces biographies étaient écrites par des critiques puritains, incapables d'admettre qu'une femme ayant posé nue pouvait réussir dans la vie. L'historienne de l'art, Eunice Lipton a prouvé qu'elle était morte à l'âge de 83 ans. Elle a passé les vingt dernières années de sa vie à Colombes, en banlieue parisienne avec une amie Marie Dufour, en donnant des cours de musique et de peinture.
Victorine Meurent exposa régulièrement au Salon de Paris entre 1876 et 1904. Mais la plupart de ses œuvres ont été perdues.
"Le jour des Rameaux", sa peinture la plus célèbre, disparue depuis plus d'un siècle et retrouvée en 2004.
Autoportrait exposé en 1876.
Le destin des autres œuvres de Victorine fut funeste. Après sa mort en 1927, Marie Dufour a conservé précieusement sa maison, ses œuvres et ses ateliers. Mais à son décès en 1930, tout fut liquidé. Des témoignages des voisins ont révélé que toutes ses toiles empilées, ses dessins et même son étui à violon ont été brûlés dans un feu de joie par les exécuteurs testamentaires à cause d'une ignorance crasse.
Au delà du talent de Manet, il m'a semblé important de rendre hommage à Victorine.




























