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mercredi 28 octobre 2026

Sylvie.









 

Ce tableau du style rococo,  du peintre français François Boucher a été peint en 1755 et s'intitule "Sylvie délivrée par Aminte".

Il est tiré de la pièce de théâtre pastorale du poète italien Torquato Tasso ( Le Tasse) écrite en 1573 et typique de la Renaissance. Tout les ingrédients sont réunis, la transformation des sentiments, le sacrifice, l'amour innocent dans le cadre idéal de l'Arcadie.
Aminte est un jeune berger qui, seul au milieu de ses moutons, aperçoit un jour une jeune femme dont il tombe éperdument amoureux. Il s'agit de la nymphe Sylvie (Sylvia dans la pièce). Mais l'amour n'intéresse pas Sylvie, toute dévouée au culte de Diane, la déesse de la chasse, qui préfère courir les bois. Le berger a beau faire, a beau dire, Sylvie reste froide et totalement insensible. Normalement, l'histoire pourrait s'arrêter là et Boucher n'aurait pas peint ce tableau.
Car, un jour, alors que la belle Sylvie se baigne seule à une fontaine, surgit un satyre tout poilu, avec ses sabots et ses cornes de bouc, protégé par Dionysos le dieu du vin et de l'ivresse, qui la surprend, la capture et l'attache nue à un arbre pour pouvoir mieux abuser d'elle. Le faune se prépare déjà à l'assaut lorsque Aminte averti par on ne sait qui, intervient, met le satyre en fuite et délivre Sylvie de ses liens. C'est cet épisode qui est précisément décrit dans ce tableau.
Normalement, Aminte aurait dû recueillir le bénéfice de son intervention, mais Sylvie se contente de lui exprimer sa gratitude tout en lui reprochant de l'avoir vu nue. C'est tout juste si elle ne se plaint pas de sa lenteur à défaire ses liens. Aminte n'a pas le temps de lui dire qu'il n'a rien vu, occupé qu'il était par les nœuds qui l'immobilisaient, Sylvie sans un mot s'enfuit à toute jambe dans les bois.
Aminte, le front piteux, le cœur gros revint à ses moutons. C'est alors qu'une rumeur parcourt la forêt: Sylvie aurait été dévorée par les loups lors d'une partie de chasse. Son voile aurait été retrouvé ensanglanté. Pour Aminte, c'était trop. Fou de douleur, incapable de vivre sans elle, il préfère mettre fin à ses jours en se jetant du haut d'un précipice pour la rejoindre dans la mort.
Là encore, l'histoire pourrait s'arrêter là. Mais séchons nos pleurs, elle n'est pas terminée. En réalité, Sylvie a survécu à l'attaque des loups. En apprenant le suicide d'Aminte, ce cœur inflexible s'adoucit et Sylvie se sent envahie de remords. Elle maudit sa dureté et ressent, au fond d'elle-même, une sorte d'amour naissant. Mue par ces nouveaux sentiments, elle part à la recherche de son corps afin de pleurer dessus. Arrivée sur les lieux du drame, elle aperçoit la dépouille d'Aminte dans des buissons. Et miracle, Aminte n'est pas mort. Les buissons ont amorti sa chute et il n'est que blessé. Sylvie s'empresse de lui apporter des soins, lui confesse ses sentiments et finalement le pièce se termine par leur union, célébrée par tous les bergers d'Arcadie. Cette fois-ci, l'histoire s'arrête là et nous ne saurons pas s'ils eurent de nombreux enfants.

Ce tableau fait partie d'une série de quatre qui ont été commandés par la marquise de Pompadour pour décorer son château de Crécy. En 1757, le duc de Penthièvre rachète le château et les collections qui le décorent. Puis, il décide de transférer ces œuvres afin de décorer les dessus de portes de sa résidence à Paris, l'hôtel de Toulouse. A la révolution, l'hôtel de Toulouse est confisqué et devient propriété de l'Etat. En 1808, Napoléon 1er y installe le siège de la Banque de France qui conserva les décorations d'origine et qui sont toujours en place. Ce qui fait que Sylvie ne rencontra plus de satyres ni autres menaces, les seuls loups présents étant les loups de la finance que la présence de Sylvie dénudée ne fait lever aucun de leurs sourcils.

Les femmes que peint Boucher répondent à des caractéristiques bien précises. On les a appelé des "femmes-poupées": visages ronds, petits nez retroussés, bouche en cœur et yeux en amandes. La peau est très blanche avec du rose sur les joues (comme à la Cour), les seins, les coudes et les genoux. On est en droit de se demander où il pouvait trouver tous ces modèles. En fait, nulle part. Il avait tellement peint de femmes qu'à l'apogée de sa carrière il n'utilisait plus de modèles, il peignait de mémoire. D'ailleurs, Diderot, qui n'est jamais bien loin de Boucher ou de Greuze, reprochait à Boucher de ne pas peindre de vraies femmes: 
"Cet homme a tout, excepté la vérité... Ses femmes sont trop fardées, ses enfants trop poupons, ses bergers trop musqués"
écrivait-il. Il lui reprochait de peindre de mémoire:
"Vos nymphes ne sont que des poupées de cire, des fantômes de chair. C'est que vous n'avez jamais vu la nature, ou que vous ne la regardez plus. Vous l'avez chassée de votre atelier."
Le libertinage de boucher exaspérait Diderot:
"Quel déboisement de pudeur! Quelle profusion de fesses et de seins... Cet homme ne prend le pinceau que pour me montrer des tétons et des fesses. Je suis bien aise d'en voir, mais je ne veux pas qu'on me les montre."

Hé bien, monsieur Diderot, apprenez que nous, nous "sommes bien aise qu'on nous les montre"!

mardi 27 octobre 2026

Pygmalion.









 
Enluminure extraite du Roman de la Rose du XVe siècle illustrant "Pygmalion habillant sa statue".

L'histoire de Pygmalion remonte à l'antiquité. C'est Ovide, au 1er siècle après J.-C., qui, dans le livre X des Métamorphoses, écrit une version définitive du mythe. En effet, on trouve les origines de l'histoire de Pygmalion dans d'anciennes légendes chypriotes.
Pygmalion est un roi mais aussi un sculpteur vivant sur l'île de Chypre. Mais c'est aussi un idéaliste qui est déçu du comportement des femmes peuplant son île. En conséquence, il choisit de vivre célibataire. 
Ce sont surtout les Propoétides dont il est question. Ce sont des jeunes filles originaires d'Amathonte située sur l'île de Chypre. Quel était donc leur crime? C'est celui d'avoir nié la divinité d'Aphrodite, la déesse de l'Amour, et d'avoir refusé de célébrer son culte. Aphrodite se devait de sévir. Elle fit naître chez elles un désir sexuel incontrôlable qui les poussa à se prostituer, à perdre toute pudeur et à se vautrer dans le vice. On comprend mieux les réserves de Pygmalion. Et puis, Aphrodite, sans doute lassée par leurs comportements, transforma les Propoétides en rochers que l'on peut encore voir de nos jours sur l'île de Chypre.
Donc, Pygmalion, renonçant à trouver l'âme sœur sur son île, décide de sculpter, dans un bloc d'ivoire, une statue de femme d'une beauté sans égale et la plus réaliste possible. Il y consacre tout son art et tout son temps et le résultat est tel qu'il tombe éperdument amoureux de son œuvre. Il lui parle, lui offre des présents, des bijoux, des vêtements. L'enluminure nous montre Pygmalion en train d'habiller sa statue.
Lors des fêtes dédiées à Aphrodite, Pygmalion implore les dieux de lui accorder une épouse aussi parfaite que sa statue. De retour chez lui, Pygmalion ne peut se retenir d'embrasser sa statue. Alors qu'il a posé ses lèvres sur elle, il sent l'ivoire de ramollir et soudainement les veines de la statue se mettent à battre sous ses doigts. La statue prend vie. Rapidement, Pygmalion l'épouse et de cette union, nait une fille, Paphos. 
Ovide ne nomme jamais la statue et pourtant chacun sait qu'il faut savoir nommer les choses pour qu'elles existent. Au XVIIIe siècle, des écrivains remédièrent à cet oubli, ils l'appelèrent Galatée. 
La miniature réinterprète un peu le texte d'Ovide. Il est évident que Pygmalion sculpte dans son bloc d'ivoire une statue complètement nue. Mais, si au moyen âge l'usage était de dormir entièrement nu à l'exception de la tête, la première chose qui se faisait au lever, c'était d'enfiler une chemise blanche nommée la chainse qui, outre cacher les corps, servait à faire en sorte de ne pas porter les vêtements, souvent lourds et rugueux,  à même la peau.
Une autre raison a conduit l'enlumineur à représenter Galatée déjà vêtue de la chainse, c'est qu'à l'époque, seuls Adam et Eve pouvait être dessinés nus et encore en prenant soin de prévoir de la végétation aux endroits stratégiques. L'érotisme n'était pas de mise dans ces illustrations.

Le texte permet de ne pas s'égarer:

Et ppmalion labille
Qu'il revest en mainte guise
Robe sainte par grant maistrise

Et Pygmalion l'habille
Qu'il revêt de maintes façons
D'une robe ajustée faite avec grande maîtrise

De nos jours, le mot pygmalion est passé dans le vocabulaire courant. Est un pygmalion une personne qui prend sous son aile (on dit aujourd'hui "qui coache", "qui manage" à cause des anglais) un artiste, un élève, un ou une collègue, un amant ou une maîtresse pour le ou la former, pour lui permettre de développer ses talents, et le ou la porter au succès. Mais attention, tout n'est pas si simple, il est tout à fait possible d'être un pygmalion et une galatée à la fois.

lundi 26 octobre 2026

Danaïdes.








 
Enluminure de Robinet Testard, réalisée entre 1496 et 1500, issue d'un manuscrit des Héroïdes traduit par Octavien de Saint-Gervais.
Elle représente le mythe grec des Danaïdes.

Le roi Danaos avait cinquante filles (les Danaïdes) et son frère jumeau, Egyptos cinquante fils. Hé oui, à cette époque les hommes étaient de fiers gaillards. Pour d'obscures raisons, le roi Danaos fut obligé de marier ses filles à ses neveux. On imagine d'ici le repas de noces. Mais Danaos n'aimait pas être contraint. Il ordonna à ses filles de poignarder chacune leur mari pendant leur nuit de noces. Les filles n'obéissent pas toujours à leur père: quarante-neuf obéirent, comme on peut le voir sur la miniature, mais une d'entre elles refusa de commettre ce crime. C'est elle que l'on voit au premier plan, à gauche, enlaçant tendrement son époux au lieu de le trucider.

Précisons tout de suite, afin d'évacuer de notre esprit l'image du tonneau dès qu'on prononce le mot "Danaïdes", ce qu'il advint aux quarante-neuf meurtrières. Elles furent condamnées aux Enfers à remplir un tonneau sans fond et ce éternellement. Il est possible, malgré notre siècle profane, qu'elles continuent encore actuellement. Et l'expression "remplir le tonneau des Danaïdes" que nous employons encore de nos jours pour indiquer le côté vain et inutile d'une tâche, provient directement de ces nuits de noces sanglantes.

La Danaïde qui avait désobéi porte le doux prénom d'Hypermnestre et son époux celui de Lyncée. Découvrant la trahison de sa fille au matin, le roi Danaos fut saisi d'une ire irrépressible. Il la fit emprisonner et enchaîner dans l'attente d'un procès pour désobéissance filiale.
Mais, lors du procès, tout ne se passa pas comme prévu. Hypermnestre a bénéficié d'une avocate hors du commun imprévue, en la personne d'Aphrodite elle-même, la déesse de l'Amour.
A ce stade, deux thèses s'affrontent, celle d'Eschyle et celle d'Ovide, par quelques variantes concernant le plaidoyer d'Aphrodite.
Selon Eschyle, Aphrodite explique que le désir amoureux et l'union charnelle sont des lois universelles et sacrées et pour illustrer la chose, elle compare l'union charnelle humaine à celle du Ciel qui s'unit à la Terre au moyen de la pluie pour faire naître la vie. Elle conclut, qu'en épargnant son mari, Hypermnestre n'a fait qu'obéir à une loi divine supérieure à celle de son père.
Selon Ovide, les sœurs d'Hypermnestre refuse la domination masculine et la sexualité alors qu'Hypermnestre, elle, accepte le pouvoir d'Aphrodite. Une variante  précise qu'elle sauve son mari parce qu'il a agit avec douceur pour respecter sa virginité. Chez Ovide, l'accent est mis sur la pureté et les liens du mariage.
Peu importe les versions, Aphrodite triomphe et Hypermnestre est acquittée par le peuple d'Argos. Cependant, pendant ce temps, Lyncée n'est pas resté inactif. Il est parvenu à s'enfuir et quelques années plus tard, il revient avec une armée pour se venger. Il tue le roi Danaos ainsi que ses quarante-neuf belles-sœurs pour venger les meurtres de ses quarante-neuf frères. Une fois la vengeance accomplie, Lyncée et Hypermnestre deviennent respectivement roi et reine d'Argos. De leur union, nait un fils qui perpétua leur dynastie. Ils n'avaient apparemment pas hérité de la prolificité de leurs pères respectifs. Cependant, si la quantité laissait à désirer la qualité, elle, était au rendez-vous. On compte parmi leur descendance directe Persée et Héraclés.

L'image nous montre un alignement de lits à baldaquin comme ceux d'un dortoir d'hôpital médiéval, alors que dans la mythologie grecque, chaque couple disposait de sa propre chambre nuptiale. Outre qu'il était compliqué de représenter cinquante chambres, Robinet Testard en regroupant tous ces lits nous présente une véritable usine à trucider. 
Ce manuscrit ainsi enluminé n'était pas destiné à n'importe qui. Il a été réalisé à la cour de Cognac pour être offert soit à la reine Anne de Bretagne selon certains, soit à Louise de Savoie, la mère de François 1er selon d'autres. C'est la raison pour laquelle les hommes sont coiffés de bonnets carrés typiques de la mode de la cour des Valois à la fin du XVe siècle.


dimanche 25 octobre 2026

Maison dorée.







Lithographie de Paul Gavarni datée de 1853, intitulée "Un souper à la Maison d'Or".

La "Maison dorée" était le temple de la fête parisienne et de la gastronomie sous le second Empire. Elle était située 20, boulevard des Italiens. Elle doit son nom aux riches dorures de ses balcons et balustrades.
En 1970, le bâtiment, racheté par la BNP (Banque nationale de Paris) était menacé d'une destruction totale. Sous l'influence du ministre de la culture, Maurice Druon, sa magnifique façade fut sauvée et intégré au nouveau bâtiment, qui est le siège de la BNP.
La particularité de la Maison dorée était ses salons privés, richement décorés. Le rez-de-chaussée accueillait le grand public et les clients de passage, les cabinets particuliers se situaient à l'étage. L'accès à ces cabinets se faisait par le n°1 de la rue Laffitte à l'abri des regards indiscrets. C'est là que la jeunesse dorée, les dandys surnommés les gommeux, les écrivains et évidemment les courtisanes se retrouvaient après les bals masqués de l'Opéra pour prolonger la nuit. Le plus réputé de tous ces cabinets était le cabinet n°6 pour sa fréquentation, actrices en vogue, haute aristocratie, millionnaires excentriques, etc. et probablement pour d'autres raisons plus exotiques. Pour y accéder, il fallait montrer patte blanche et réserver longtemps à l'avance. Ce salon était muni de verrous intérieurs, de lourdes tentures de velours pour étouffer les bruits, bref de toutes les garanties permettant une confidentialité absolue.
Mais, la Maison dorée, ne servait pas qu'à la gaudriole la plus débridée. Elle servait aussi une des meilleures gastronomies de Paris. Le Tout-Paris s'y bousculait, l'empereur de Russie, le prince Napoléon (le futur Napoléon III), mais aussi des écrivains célèbres comme Gustave Flaubert, Emile Zola, les frères Goncourt et surtout le compositeur Gioachino Rossini qui en avait fait sa cantine. C'est d'ailleurs à la Maison dorée que fut créé par le chef Casimir Moisson le célèbre tournedos Rossini en l'honneur du compositeur. Pour mémoire, il s'agit d'un filet de bœuf surmonté d'une généreuse tranche de foie gras poêlée et parsemée de lamelles de truffes.
Le temps passa, la mode changea, le centre des plaisirs parisiens se déplaça vers l'Opéra Garnier et ce fut le déclin. La Maison dorée ferma définitivement ses portes en 1902.

Gavarni, qui ne manqua jamais de fréquenter les salons au prétexte de croquer les scènes auxquelles il participait, nous montre la débauche et la fatigue extrême des participants. L'ivresse et le libertinage ont cédé la place à la léthargie. Seule une femme, les deux jambes sur la table, le verre vide, tente d'haranguer les hommes autour d'elle. Elle s'époumone, mais plus personne ne l'entend.

En quelque sorte, Gavarni nous montre l'arrière scène du carnaval et des bals masqués, celle qu'il ne fallait pas montrer.
 
Tempérance.









 
Gravure sur bois, parue dans le journal The National Police Gazette, un journal précurseur de la presse à scandales,  en novembre 1879 et intitulée "A woman's liquor raid — how the ladies of Fredericktown, O., abolished the traffic of ardent spirits in their town", "Un raid de femmes contre l'alcool — comment les dames de Fredericktown, Ohio, ont aboli le trafic de spiritueux dans leur ville".

L'image montre des femmes en train de détruire des tonneaux et des bouteilles d'alcool dans un saloon à Fredericktown dans l'Ohio. Aux Etats-Unis, la consommation excessive d'alcool était considérée comme la cause essentielle des violences domestiques, de la pauvreté et du déchirement des familles. Les femmes s'emparèrent du sujet et constituèrent des associations très influentes comme la Woman's Christian Temperance Union (WCTU). 
La WCTU est fondée en 1874 par Frances Willard. Jusqu'à ce jour les militants tentaient de persuader les adeptes de l'alcool avec des arguments moraux. Mais, malgré leurs efforts, ils se rendirent compte que ces arguments n'étaient que peu efficaces. Ils en vinrent donc à réclamer que la loi interdise la production et la vente d'alcool.
Une figure emblématique de la WCTU est Carry Nation. Pourtant, rien ne prédisposait cette femme à militer dans cette ligue. En 1867, Carry Nation, extrêmement pieuse, épouse Charles Gloyd, un jeune médecin au brillant avenir. Mais elle découvre assez vite que son mari est atteint d'un alcoolisme sévère. Elle le quitte alors qu'elle se trouve enceinte. Son mari meurt peu de temps après, de cette consommation excessive d'alcool. Profondément marquée par cette expérience malheureuse, elle sera atteinte d'une haine viscérale contre les saloons de tout genre et les fabricants d'alcool, les accusant de détruire les familles. Elle s'installe au Texas où l'alcool est officiellement interdit mais où il coule à flots dans des saloons clandestins. Carry Nation fonde la branche locale de la WCTU et elle commence à intervenir publiquement par les méthodes classiques. Elle organise des prières collectives devant les bars, les militants entonnent des cantiques et distribuent des tracts, sans aucun effet. Soudain, en 1900, elle affirme avoir reçu un message de Dieu lui conseillant de prendre les armes. Et pour la première fois, le 27 décembre 1900, elle utilise une hache pour saccager le bar d'un hôtel de luxe, l'Hôtel Carey à Wichita. Elle appelle ce genre d'action une "Hatchetation". C'est à partir de cette époque qu'elle fut surnommée "Hatchet Granny" (La grand-mère à la hache).
Il faut reconnaître que Hatchet Granny était plutôt impressionnante: mesurant pas loin de 1,80 m, vêtue d'une longue robe noire et d'un voile, elle entrait dans les saloons en criant "Bonjour les gars! je viens délivrer vos âmes pour vous sauver!". Et tel un cyclone, une bible dans une main, une hache dans l'autre, elle détruisait tout sur son passage.

Petit à petit, l'idée de l'interdiction fait son chemin et en décembre 1917, le Congrès interdit la fabrication, la vente et le transport de toute boisson alcoolisée, c'est à dire toute boisson contenant plus de 0,5% d'alcool.
Cette décision eut des conséquences inattendues aux USA, bouleversant l'organisation de la criminalité, de l'économie et de l'agriculture. Ce fut l'âge d'or du crime. Des gangs se créèrent pour gérer la production et la vente d'alcool avec des leaders comme Al Capone à Chicago ou Lucky Luciano à New-York. Une concurrence barbare s'installa entre tous ces gangs dont le paroxysme fut le Massacre de la Saint-Valentin en 1929 à Chicago. Le South Side Gang dirigé par Al Capone affronte le North Side Gang dirigé par Georges "Bugs" Moran. Un guet-apens est tendu par Al Capone au gang adverse. Sept membres du clan adverse sont abattus, mais Moran, arrivé en retard, eut la vie sauve. Tous furent tués sauf un, Frank Gusenberg qui fut transporté à l'hôpital par la police. Juste avant de mourir, il déclara: "Personne ne m'a tiré dessus". Il avait 14 balles dans le corps, mais l'omerta était la plus forte.
Ce massacre choqua profondément l'Amérique à tel point que le gouvernement fédéral se décida à faire tomber Al Capone. Ce fut Eliot Ness et ses "incorruptibles" qui s'en chargea.
Avant la Prohibition, les saloons étaient principalement fréquentés par des hommes. Les bars clandestins (Speakeasies) qui ont succédé à ces saloons, sont devenus des lieux festifs, hauts lieux des années folles et des orchestres de jazz. Les femmes se sont mises à fréquenter massivement ces speakeasies où le mythe de la garçonne (Flapper) qui fume et boit publiquement a prit naissance.
La fabrication clandestine d'alcool, sans contrôle, permit de mettre sur le marché énormément d'alcool frelaté (Moonshine) provoquant la mort de milliers d'américains tandis que des milliers d'autres devenaient aveugles ou restaient paralysés.
Par ailleurs, la prohibition eut un effet catastrophique sur les finances de l'Etat à cause des pertes fiscales, sans compter les milliers d'emplois supprimés. Devant ce désastre, la prohibition fut abrogée en 1933.

Fort heureusement, en France, pays du vin, du cognac, de l'armagnac et autres breuvages, nous n'avons pas eu à connaître de "Hatchet granny", mais restons vigilants.

samedi 24 octobre 2026

La lettre.







 


Huile sur toile d'Auguste Toulmouche réalisée en 1874 et intitulée "La lettre".

Auguste Toumouche était un peintre académique spécialisé dans la "peinture de genre". L'Académie des beaux Arts avait toujours privilégié la "peinture d'histoire" qui traitait de sujets mythologiques, historiques ou religieux. La peinture de genre, considérée comme secondaire, n'arrivait que bon dernier dans les types soutenus par l'Académie.
Mais après la Révolution française et la prise de pouvoir de la bourgeoisie, les nouveaux acheteurs d'art faisaient partie de cette classe. Et les goûts de la bourgeoisie différaient grandement de ceux de l'aristocratie. Les bourgeois préféraient des tableaux plus petits, mieux adaptés à leurs habitations et qui surtout, mettaient en valeur leur mode de vie. Les scènes de genre du second Empire portent sur les salons élégants fréquentés par la haute société parisienne et surtout de l'intimité des femmes inactives de la bourgeoisie. Ainsi, la lecture, la correspondance amoureuse, les travaux de toile et la toilette sont des sources d'inspiration récurrentes, sans oublier, les sorties au théâtre, à l'opéra, les promenades et les grands boulevards. 
Bien entendu, ce style n'était pas du goût de tout le monde. Certains critiques lui avaient donner le surnom étonnant "d'art pompier". On lui reprochait son manque d'ambition, d'avoir délaisser les grandes idées philosophiques au profit de sujets futiles comme une femme qui boude, qui lit une lettre ou qui admire un bijou. Ainsi, Emile Zola qualifiait les femmes de Toulmouche de "poupées délicieuses", ajoutant que ses tableaux ressemblaient à des vitrines de grands magasins. Courbet et Millet, quant à eux, lui reprochaient d'ignorer la pauvreté, l'industrialisation forcenée de l'époque et la dureté de la vie ouvrière.
Charles Baudelaire pensait que le peintre moderne ne devait pas chercher ses sources d'inspirations dans l'antiquité mais dans la rue parisienne. Sa définition de l'art moderne est restée célèbre: "La modernité, c'est le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l'art, dont l'autre moitié est l'éternel et l'immuable", tellement célèbre que, de nos jours, bien souvent, nous avons même supprimé la deuxième moitié, de sorte que l'art n'est plus transitoire, mais instantané.

Revenons donc à l'art pompier avec ce tableau de Toulmouche.
Il représente une femme vêtue à la mode de l'époque. En 1874, les crinolines toutes rondes ont disparu au profit de la "robe à tournure". La robe à tournure est le terme bien-pensant de ce que tout le monde appelait le "faux-cul". Le faux-cul est une demi-cage fixée à l'arrière sous les jupons ce qui faisait ressembler les femmes de l'époque à certains convois grande longueur visibles parfois sur nos routes. Si ces robes accentuaient le volume fessier des dames, elles avaient un gros inconvénient, c'est que les chaises n'étaient pas conçues pour supporter de tels excès volumétriques. C'est la raison pour laquelle la dame n'est assise que sur l'extrémité de la chaise pour laisser de la place à l'attirail.
La femme s'est arrêtée d'écrire, elle repose sa tête sur sa main en la penchant à gauche, c'est à dire vers le passé, ce qui peut signifier qu'elle se remémore un souvenir en rapport avec la lettre ou qu'elle cherche ses mots. Sur la table, recouverte d'une épaisse nappe à franges, rouge ornée de fleurs, se trouve un bouquet de violettes entouré d'un papier blanc qui indique que ce bouquet vient d'arriver. C'est le cadeau d'un prétendant ou d'un amant et c'est à celui-ci qu'elle répond. Au XIXe siècle on pratiquait une sorte de code, le langage des fleurs. La violette symbolisait l'amour secret, la discrétion et la fidélité.
Les fleurs sont largement présentes dans la pièce. Outre la nappe rouge de la table et son bouquet de violettes, le papier peint bleu est à fleur et les rideaux aussi. Cette profusion de fleurs montre l'univers domestique étouffant dans lequel la femme est confinée.
On aperçoit un encrier pour rappeler à la fois le niveau d'éducation de la femme mais aussi que la correspondance était une des rares activités intellectuelles qu'elle pouvait pratiquer en toute liberté. Afin de bien rappeler le poids des conventions sociales un imposant vase néo-grec en marbre noir vient imposer ses formes géométriques dans cette cage dorée.

Ainsi, au premier abord, on voit une jolie femme dans un intérieur luxueux, mais un examen plus attentif laisse apparaître l'attente, l'ennui et le secret qui peuplent sa solitude. Comme quoi, il faut souvent s'y prendre à deux fois.

mercredi 21 octobre 2026

Rapine.








 
Gravure d'après un tableau de John Collett, publiée en 1778 par Sayer & Bennett et intitulée "Shop-Lifter Detected" (La voleuse à l'étalage démasquée).

Texte qui accompagne l'image:  

SHOP-LIFTER DETECTED.
From an Original Picture Painted by M.r John Collett.
London, Printed for ROBERT SAYER, Map & Printfeller, N.o 53 
Fleet Street, as the Act directs Aug.t 10. 1778.

LA VOLEUSE À L'ÉTALAGE DÉMASQUÉE.
D'après un tableau original peint par M. John Collett.
Londres, Imprimé pour ROBERT SAYER, marchand de cartes et d'estampes, au N° 53 de la rue Fleet Street,
 conformément à la loi, le 10 août 1778.

Une jeune femme, très élégante vient d'être surprise en flagrant délit de vol à l'étalage. Deux employés du magasin s'empressent pour récupérer la marchandise dérobée, l'un maintient fermement la jeune femme et l'autre retire de sous ses jupes la dentelle de luxe dérobée.
A gauche, une femme lève les mains horrifiée. A droite, un constable constate les faits tandis qu'un petit chien lui aboie dessus.

De nos jours un tel larcin est chose banale, on se contente d'admonester la coupable, et encore. Mais à cette époque, la loi était plus rigoureuse. Au Royaume-Uni, tout vol d'objets d'une valeur supérieure à 5 shillings dans une boutique (Pour situer, le rouleau de dentelle sur l'image valait une vingtaine de shillings) constituait un crime passible de la peine de mort par pendaison, ( Shopliting Act loi de 1699). Cette loi fut modifiée seulement en 1823.

Pour comprendre la présence de ce rouleau de dentelle sous les jupes de cette femme, il faut évoquer un accessoire de mode très usité au XVIIIe siècle: les poches détachables.
Contrairement aux vêtements masculins qui intégraient des poches cousues dans les vestes et les pantalons, les vêtements féminins en était totalement dépourvus. Les femmes portaient donc une ou deux poches amovibles attachées autour de la taille par un ruban cachées sous leurs jupes. Elles accédaient à ces poches par des fentes aménagées dans leurs robes. Cette technique était avantageuse car fouiller dans de telles poches sans le consentement de la dame était considéré comme quasiment un viol.
Les femmes de l'aristocratie portaient des poches de soie brodées de motifs floraux, les femmes chambres, les marchandes et les ouvrières des poches en toile de lin ou de coton confectionnées dans des chutes de tissus. Ces poches détachables constituaient pour les femmes les plus pauvres, contraintes de changer souvent de logement, une sorte de coffre-fort destiné à contenir ce qu'elles possédaient de plus précieux.
Que pouvait bien contenir ces poches? à peu près le même bric-à-brac que celui que l'on peut trouver dans les sacs à main de nos dames modernes. Les femmes de de la haute société y transportaient des pièces de monnaie, des billets de loterie, des reconnaissances de dettes, des petites clés de coffrets ou de meubles où elles cachaient ce que les maris ne devaient pas voir, etc. On trouvait dans les poches des femmes de la classe moyenne ou du peuple des ciseaux, des dés à coudre, des pelotes d'épingles, des carnets. Et puis des choses communes aux femmes de toutes les classes, des tabatières, des flacons de sel, des lunettes, des miroirs de poche et parfois même des lettres d'amour. (informations fournies par les fouilles effectuées sur les femmes arrêtées et disponibles dans les archives judiciaires. Pour en savoir plus, voir The Pocket: A Hidden History of Women'Lives de Barbara Burman et Ariane Fennetaux). Il ne manquait plus qu'un raton laveur, nous aurait dit Jacques Prévert.
Ces poches constituaient donc un lieu idéal pour cacher les produits du vol à l'étalage. Il suffisait de disposer de très grandes poches pour y dissimuler des pièces entières de tissus, des bouteilles et même de la vaisselle.

Jusqu'au milieu du XVIIIe siècle, les boutiques étaient ouvertes à l'air libre, séparées de la rue par de simples comptoirs en bois. Les vitrines en verre ont tout changé, empêchent les vols à l'étalage. Il devenait possible pour les commerçants d'exposer la marchandise et pour les dames de faire du "lèche-vitrine". Une autre invention permit aussi de réduire les vols:  les miroirs convexes. Ces miroirs bombés étaient appelés "miroirs de sorcière" et permettaient de voir les clients comme sous l'effet d'un grand angle. Le boutiquier pouvait surveiller les mains d'un client tout en lui tournant le dos en montant chercher un article haut perché. Les commis étaient choisis en fonction de la robustesse de leur morphologie. Comme les voleurs agissaient en bande, ils surveillaient par deux. Quand l'un cherchait un article, l'autre observait les clients prêt à donner l'alerte.

Toute cette ambiance et ces mœurs sont résumés par la statue située en arrière plan. Il s'agit de la statue de Mercure, le dieu du commerce et des marchands, mais aussi le dieu des voleurs. 
Elle nous rappelle ainsi que le boutiquier et le voleur ont le même patron sans doute à cause de certaines pratiques commerciales de l'époque qui brouillaient la frontière de l'honnêteté.