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vendredi 30 octobre 2026

Massacre.








 
Enluminure issue des "Vigiles du roi Charles VII" composé par Martial d'Auvergne vers 1484.

Le 29 mai 1418, Le Duc de Bourgogne, Jean sans Peur, pénètre avec ses troupes dans Paris. Il se livre alors à un massacre des Armagnacs ou supposés tels. La légende sous l'image précise: "La tuerie d'après l'entrée des Bourguignons". Le chef de la faction des Armagnac, Bernard VII d'Armagnac, est arrêté et massacré, son cadavre traîné dans les rues. Mais il ne fut pas le seul, le chancelier Henri de Marle, quatre évêques et de nombreux officiers du parlement sont aussi exécutés. Jean sans Peur s'empare aussi du roi Charles VI le fou, incapable de gouverner, et de la reine Isabeau de Bavière. Les prisonniers sont défenestrés et même les femmes sont exécutées en pleine rue comme on peut le constater sur l'image.

Les bourguignons recherchent à travers Paris le successeur au trône de France afin de le faire disparaître. Le Prévôt de Paris, un Armagnac, Tanneguy du Châtel se rend en toute hâte à l'Hôtel de Bourgogne ou dort le futur roi, alors adolescent de 15 ans. L'Hôtel de Bourgogne était situé rue de Pute-y-Musse. Nom curieux qui mérite qu'on s'y attarde. Pute n'a guère varié et veut dire prostituée et Musse est de l'ancien français musser qui veut dire cacher, blottir. Donc la rue Pute-y-Musse se traduit littéralement par "la rue où les putains se cachent". Evidemment, le nom est peu glorieux, mais on ne l'a jamais modifié. La prononciation a dérivé, il suffit de dire le nom de la rue pour le comprendre, jusqu'à donner le nom de la rue du Petit-Musc, ce qui ne veut rien dire mais qui est plus honorable. La rue du Petit-Musc est située dans le 4ème arrondissement de Paris.
Mais revenons à nos Armagnacs et nos Bourguignons. Le Prévot de Paris entre dans l'Hôtel de Bourgogne, se précipite dans la chambre du dauphin, le tire de sont lit. Le temps presse, le prince est en chemise du nuit. Il l'enveloppe dans ses draps et le transporte manu militari à l'abri, à la Bastille. Par la suite, il l'aide à s'enfuir à Bourges.

C'est donc grâce à ce sauvetage en drap de lit, que le futur Charles VII, aidé de Jeanne d'Arc put bouter les Anglais hors de France, illustration, s'il en fut, de l'expression, "se trouver dans de beaux draps".
Catherine.










Peinture flamande de la Renaissance, réalisée entre 1510 et 1520 par un peintre anonyme connu sous le pseudonyme de Maître de Francfort et intitulée "Sainte Catherine d'Alexandrie".

Ce tableau est un des éléments d'un retable à trois panneaux. Il était situé à gauche du triptyque, le centre représentant la sainte famille et le volet droit Sainte Barbe.
En 1836, les biens des ordres religieux sont confisqués en Espagne. Le triptyque est partagé et dispersé. Les panneaux représentant Sainte Catherine et Sainte Barbe ont été réunis par le Musée du Prado à Madrid mais le panneau central était introuvable. On finit par le localiser, à l'abri dans un couvent de dominicains de Santa Cruz à Ségovie. Ce n'est qu'en 2008, que le Musée du Prado  a réussi à l'acheter et a enfin pu reconstituer l'œuvre telle que la Maître de Francfort l'avez conçu quelques 500 ans plus tôt.

Catherine naît à la fin du IIIe siècle à Alexandrie en Egypte au sein d'une famille noble. Elle était dotée d'une intelligence exceptionnelle et était experte dans les sciences et la philosophie. L'empereur Romain Maxence se livrait à une persécution des chrétiens qui révolta Catherine. Elle se présenta devant lui pour défendre la religion chrétienne. Incapable de se défendre face à l'éloquence de Catherine, Maxence convoqua 50 des plus grands philosophes et érudits de l'Empire pour confondre Catherine. Catherine les reçut tous mais le résultat escompté ne fut pas au rendez-vous. Elle réussit à tous les convertir au Christianisme, ce qui, on s'en doute, ne fut pas du goût de Maxence. Furieux de la tournure des événements, il fit brûler vifs tous les philosophes.
Ce carnage accompli, Maxence changea de lubie. Il se mit en tête de vouloir épouser Catherine, ce qu'elle refusa catégoriquement. Ne connaissant qu'une seule façon de réagir face à des déconvenues, Maxence la fit condamner à mort. On notera qu'avec lui, on ne connaissait pas la surpopulation carcérale.
Vers l'année 305, il la fit placer dans une machine infernale composée de quatre roues munies de pointes fer. Au moment de la mettre en marche, un ange intervient et immobilise la roue en la cassant. Ce faisant, les morceaux de la roue brisée sont projetés dans les airs et tuent les bourreaux. Devant ce miracle, de nombreux soldats se convertirent immédiatement, y compris l'impératrice. Lassé, Maxence revint à des méthodes plus conventionnelles et ordonna qu'elle fut décapitée. La légende précise que lorsque sa tête tomba, du lait au lieu du sang jaillit de la blessure. Son corps fut transporté par des anges sur le mont Sinaï à l'endroit même où se trouve de nos jours le monastère Sainte-Catherine.

Le tableau reprend un certain nombres de symboles caractéristiques du martyre de Catherine. La roue qu'elle tient dans une de ses mains rappelle l'instrument de torture dont elle faillit être victime, l'épée évoque l'arme qui mit fin à ses jours et la couronne nous rappelle à la fois ses origines nobles mais aussi son martyre.

Catherine est la sainte patronne des philosophes, des étudiants, des enseignants et des intellectuels, rappelant son érudition, mais aussi des femmes célibataires de plus de 25 ans qui coiffaient Sainte-Catherine. C'est l'origine de la fête des catherinettes. A l'origine, les femmes de 25 ans célibataires s'occupaient de la coiffe de la sainte dans les églises. Puis Paris s'est emparé de cette coutume pour la transformer en fête surtout dans le milieu de la mode. Les femmes concernées devaient porter le jour de la Sainte-Catherine, le 25 novembre, un chapeau extravagant, confectionné par leurs collègues. Ce chapeau devait obligatoirement porter la couleur jaune, symbole de la foi et de l'attente et la couleur verte symbole de l'espoir et de la jeunesse. De nos jours, cette fête n'est plus guère pratiquée et le temps s'emploie à l'effacer de nos mémoires.

Par contre, tous les jardiniers de toute l'Europe savent que le 25 novembre est une date importante. Ils ont tous en tête le vieux dicton "A la Sainte-Catherine, tout bois prend racine". A cette date, la sève est descendue dans les racines, la terre est encore meuble ce qui garantit une bonne reprise au printemps suivant. Les arbres fruitiers, les arbustes et les vivaces n'ont plus qu'à bien se tenir.

jeudi 29 octobre 2026

Bacchus et Cupidon.









Tableau du peintre français Jean-Léon Gérôme datant de 1850 et intitulé "Bacchus et l'Amour ivres". Ce tableau est conservé au Musée des Beaux-Arts de Bordeaux.

Cette huile sur toile représente le dieu du vin (Bacchus) et le dieu de l'amour (Cupidon) sous les traits d'enfants poupons, totalement ivres alors qu'une bacchanale se déroule derrière eux.
L'enfant de gauche incarne Bacchus avec ses attributs traditionnels. La peau de léopard  que Bacchus a dompté grâce au vin. Elle symbolise la force primaire de la nature domestiquée par l'ivresse. La couronne de lierre qui ceinture la tête de Bacchus symbolise la vie éternelle. Les feuilles de vigne qui entourent sa taille symbolise le renouveau. Il tient dans une main une coupe traditionnelle à deux anses, un canthare en or, dans l'autre, il porte une cruche à vin antique.
L'enfant de droite est le dieu de l'amour (Cupidon). Il porte les traditionnels arc et carquois, ceux dont il se sert pour déclencher le désir amoureux. 
Cette description sommaire des deux compères vaut quand ils sont à peu près à jeun. Car on constate dans le cas présent un certain laisser aller dans la tenue vestimentaire. Cupidon s'est saisi de la peau de léopard de Bacchus dont il a glissé une extrémité sous son bras, laissant Bacchus quelque peu dévêtu. La couronne de feuille de vigne censée protéger son intimité du regard insidieux du spectateur, entraînée par la peau de léopard, a glissé, laissant les attributs du dieu du vin visibles à tous. Cupidon, n'est pas en reste car le voile dont il se protège est rejeté à l'arrière. Ils s'appuient l'un sur l'autre pour tenir l'équilibre, bref, ils sont fin saouls. 
Cupidon montre la bacchanale à Bacchus, semblant lui dire: "je vais tirer mes flèches dans le tas". 
En fait cette libation illustre une partie du vieux proverbe antique: "Sine Cerere et Libero friget Venus" "Sans Céres (le blé) et sans Bacchus (le vin), Vénus (l'amour) se fige". Gérôme nous rappelle que le vin et la bonne chère sont les moteurs des ardeurs amoureuses.

Il n'empêche, on s'étonne parfois du manque d'adresse de Cupidon, qui, lorsqu'on se trouve en galante compagnie, rate sa cible. On sait à présent que c'est à cause de ses mauvaises fréquentations et de son attirance à faire bamboche.
Fruits et légumes.







 


"La Marchande de fruits et de légumes" est une huile sur panneau de bois de l'artiste française Louise Moillon réalisé en 1630 et conservé au Louvre.

Une cliente, bourgeoise ou noble si on en juge à ses vêtements, choisit des fruits à l'étal d'une marchande. Précisons tout de suite que le chat, situé à l'arrière plan à droite, n'est pas à vendre. La cliente semble hésiter entre des abricots, fruit à forte connotation érotique au XVIIe siècle  et des pommes, symboles de la tentation et du péché originel. 
En ce qui concerne les pommes, nous disposons d'une preuve qu'elles ne subissaient aucun traitement chimique. Si on observe bien le panier de pommes et que l'on s'attarde sur la pomme située à l'arrière du panier près de la manche du corsage de la vendeuse, on remarque qu'elle est percée d'un trou et qu'un ver vient d'en sortir pour aller faire un tour.

Louise Moillon est une spécialiste des natures mortes. Elle est une des rares femmes de son siècle qui a réussi dans l'art de la peinture. Elle est issue d'une famille d'artistes et de marchands d'art protestante. C'est entre l'âge de 19 à 25 ans qu'elle produit ses meilleures œuvres. Elle se marie à 30 ans avec un marchand de bois protestant et à partir de là, elle cesse pratiquement de produire pour se consacrer à sa famille. En 1685, après la révocation de l'Edit de Nantes, sa famille et elle-même subissent les "dragonnades". Ses enfants fuient la France, son mari est emprisonné à la Bastille et elle fait semblant de se convertir au catholicisme pour éviter la saisie de ses biens. 
Malgré cette vie dramatique, elle décède à Paris à l'âge de 85 ans ce qui est un âge avancé pour l'époque. Son œuvre fut oubliée et redécouverte seulement au XXe siècle par des spécialistes de l'art qui la considèrent comme un des plus grands maître de la nature morte.
Le dormeur.








 
Le dessin d'origine est de François Boucher, la gravure de Gilles Demarteau et l'éditeur Johan-Esaias Nilson. Le dessin date de 1760, la gravure originale française de 1765. Il s'agit là de l'édition allemande de 1770. Toutes ces dates sont approximatives. Cette gravure est intitulée "Le Dormeur bien gardé".

Le thème du dormeur ou de la dormeuse était très prisé au XVIIIe siècle, et ce, que le dormeur soit réellement plongé dans le sommeil ou qu'il fasse semblant pour observer les réactions de la jeune fille qui joue le rôle de la voyeuse. On voit ici, le jeune homme assoupi tandis que la jeune femme le contemple d'un air émerveillé sans retenue. Elle manipule son chapeau pour se donner une contenance et s'éviter d'effleurer l'objet de son attention. Le chien, qui appartient sans doute au jeune homme, fixe la jeune femme dans les yeux qui fixe le jeune homme qui ne fixe rien. L'attitude du chien, censé garder le berger, est plus qu'amicale vis à vis de la jeune fille. Il semble lui dire: qu'attends-tu? Mais il est probable qu'elle ne fera rien, qu'elle se contentera de le regarder avec fascination. 

Sous le titre apparait une série d'abréviations:

« J. E. Nilson, M. Ac. Fr. excud. C. Gr. et Pr. S. C. R. M. Aug. V. »

D'abord J. E. Nilson, c'est le patronyme de l'éditeur. 
M. Ac. Fr. veut dire Membre de l'Académie de France.
excud. C'est l'abréviation du latin excudit qui veut dire "Il l'a édité".
C. Gr. et Pr. abréviation de Cum Gratia et Privilegio (Avec Grâce et Privilège). C'est l'ancêtre du copyright.
S. C. R. M. abréviation de Sacra Caesarea Regia Majestas (Sacrée Majesté Césarienne et Royale) qui fait référence au privilège impérial accordé par le Saint-Empire romain germanique.
Enfin, Aug. V. l'abréviation de Augusta Vindelicorum qui est le nom latin de la ville d'Augsbourg une capitale de l'édition d'estampes au XVIIIe siècle.

Ce qui donne, pour finir:

« Édité par J. E. Nilson, membre de l'Académie, à Augsbourg, 
avec le privilège et la protection de Sa Majesté Impériale. »

mercredi 28 octobre 2026

Minnesang.









 
Enluminure du Codex Manesse, manuscrit du XIVe siècle qui est un recueil de poèmes sur l'amour courtois.

Cette illustration est relative au poète Herr Alram von Gresten. On le voit ici dans les bras de sa dame sous en rosier en fleur. Le codex Manesse a été réalisé à Zurich.
En fait, on ne sait pas trop si le poète Herr Alram von Gresten a vraiment existé. Les historiens, malgré de longues recherches, n'ont trouvé aucune trace administrative le concernant dans les archives autrichiennes. Dans le chapitre qui lui est consacré dans le codex Manesse, il existe cinq poèmes du chevalier. Or si ces poèmes existent bien dans d'autres recueils, ils sont attribués à d'autres poètes. Une hypothèse est que l'auteur ou les auteurs de ces cinq poèmes étaient inconnus à l'époque de la compilation et qu'on a créé un auteur fictif de circonstance pour s'en servir de fourre-tout.
Les deux personnages sont visiblement issus de la noblesse, or un tel comportement public est invraisemblable au moyen âge. Les mariages nobles étaient avant tout des transactions politiques et financières; On n'épousait pas une femme, mais un fief. Il s'agit donc d'un véritable fantasme littéraire destiné à illustrer l'amour courtois. L'amour courtois était appelé "Minnesang" en allemand, qui veut dire littéralement "le chant de l'amour".
Il s'est développé du XIIe au XIVe siècle en Allemagne en s'inspirant des troubadours du Sud de la France. Il est basé sur le concept de la "Minne" qui théorise non pas un amour charnel réciproque, mais une adoration amoureuse distante avec une dame de rang supérieur, parfois celle du suzerain, celui qui a épousé le fief. Souffrir pour la dame tout en chantant ses louanges tenait plutôt d'une relation masochiste mais cette relation permettait d'acquérir la "mâze" c'est à dire la maîtrise de soi. D'ailleurs si la femme était surnommée la "domina", ce n'était pas par hasard.
L'enluminure présente deux symboles forts particulièrement appréciés au moyen âge. Tout d'abord, celui de la fauconnerie. L'homme tient un faucon attaché par des jets qui sont des liens de cuir. Dresser un faucon demande un soin journalier et une patience infinie. Pour ne pas l'effaroucher, il est nécessaire de faire preuve d'une grande douceur. C'est comme l'amour courtois, patience et douceur, pour apprivoiser la cœur de la dame. Et l'homme, comme le faucon, est lui aussi attaché à des jets.
Puis vient l'incontournable rosier. Dans la tradition courtoise, l'accès au rosier est difficile et douloureux. Il faut supporter la douleur des épines avant de pouvoir cueillir la rose. De même l'homme doit supporter maintes rebuffades avant d'obtenir les faveurs d'une dame.

Le codex Manesse résulte d'une opération de sauvegarde. Au début du XIVe siècle la bourgeoisie montre son nez et la culture de la chevalerie et l'art du minnesang commencent à disparaître surtout dans les villes. Les membres d'une riche famille de Zurich, les Manesse, comprennent qu'un monde va disparaître et ils se lancent dans une entreprise titanesque pour l'époque: réunir tous les chants courtois des deux siècles passés et les retranscrire dans un même document.
Cette anthologie contient 426 feuillets de parchemin de grand format. Il rassemble les poèmes de près de 140 poètes différents.
Cet ouvrage exceptionnel entre dans les collections des Princes-Electeurs du Palatinat à Heidelberg. En 1622, pendant la guerre de Trente Ans, Heidelberg est assiégée par les troupes de la Ligue Catholique. La famille royale parvient à fuir juste avant la chute de la ville en emmenant dans ses bagages le codex. Réfugiée en Hollande, ruinée, les héritiers se résignent à le vendre à des collectionneurs contre argent liquide. Le codex change alors plusieurs fois de mains. En 1657, le codex réapparait soudainement dans un inventaire, celui de la Bibliothèque Royale de Paris. Il y restera pendant plus de deux siècles très protégé. Les chercheurs allemands du XIXe siècle, à la redécouverte de leur passé médiévale, réclamèrent en vain le retour du codex qu'ils appelaient le "manuscrit de Paris".
En 1888, à la suite d'âpres négociations diplomatiques, l'Allemagne propose de restituer à la France 166 manuscrits médiévaux dont des manuscrits carolingiens qui avaient été dérobés par un voleur à la Bibliothèque nationale. En plus de ces 166 documents, l'Allemagne offrait la somme énorme de 400 000 Goldmarks.
Affaire fut faite et le codex retrouva la Bibliothèque de l'Université d'Heidelberg. 

Le codex  Manesse est inscrit au registre de la Mémoire du monde de l'Unesco.
Sylvie.









 

Ce tableau du style rococo,  du peintre français François Boucher a été peint en 1755 et s'intitule "Sylvie délivrée par Aminte".

Il est tiré de la pièce de théâtre pastorale du poète italien Torquato Tasso ( Le Tasse) écrite en 1573 et typique de la Renaissance. Tout les ingrédients sont réunis, la transformation des sentiments, le sacrifice, l'amour innocent dans le cadre idéal de l'Arcadie.
Aminte est un jeune berger qui, seul au milieu de ses moutons, aperçoit un jour une jeune femme dont il tombe éperdument amoureux. Il s'agit de la nymphe Sylvie (Sylvia dans la pièce). Mais l'amour n'intéresse pas Sylvie, toute dévouée au culte de Diane, la déesse de la chasse, qui préfère courir les bois. Le berger a beau faire, a beau dire, Sylvie reste froide et totalement insensible. Normalement, l'histoire pourrait s'arrêter là et Boucher n'aurait pas peint ce tableau.
Car, un jour, alors que la belle Sylvie se baigne seule à une fontaine, surgit un satyre tout poilu, avec ses sabots et ses cornes de bouc, protégé par Dionysos le dieu du vin et de l'ivresse, qui la surprend, la capture et l'attache nue à un arbre pour pouvoir mieux abuser d'elle. Le faune se prépare déjà à l'assaut lorsque Aminte averti par on ne sait qui, intervient, met le satyre en fuite et délivre Sylvie de ses liens. C'est cet épisode qui est précisément décrit dans ce tableau.
Normalement, Aminte aurait dû recueillir le bénéfice de son intervention, mais Sylvie se contente de lui exprimer sa gratitude tout en lui reprochant de l'avoir vu nue. C'est tout juste si elle ne se plaint pas de sa lenteur à défaire ses liens. Aminte n'a pas le temps de lui dire qu'il n'a rien vu, occupé qu'il était par les nœuds qui l'immobilisaient, Sylvie sans un mot s'enfuit à toute jambe dans les bois.
Aminte, le front piteux, le cœur gros revint à ses moutons. C'est alors qu'une rumeur parcourt la forêt: Sylvie aurait été dévorée par les loups lors d'une partie de chasse. Son voile aurait été retrouvé ensanglanté. Pour Aminte, c'était trop. Fou de douleur, incapable de vivre sans elle, il préfère mettre fin à ses jours en se jetant du haut d'un précipice pour la rejoindre dans la mort.
Là encore, l'histoire pourrait s'arrêter là. Mais séchons nos pleurs, elle n'est pas terminée. En réalité, Sylvie a survécu à l'attaque des loups. En apprenant le suicide d'Aminte, ce cœur inflexible s'adoucit et Sylvie se sent envahie de remords. Elle maudit sa dureté et ressent, au fond d'elle-même, une sorte d'amour naissant. Mue par ces nouveaux sentiments, elle part à la recherche de son corps afin de pleurer dessus. Arrivée sur les lieux du drame, elle aperçoit la dépouille d'Aminte dans des buissons. Et miracle, Aminte n'est pas mort. Les buissons ont amorti sa chute et il n'est que blessé. Sylvie s'empresse de lui apporter des soins, lui confesse ses sentiments et finalement le pièce se termine par leur union, célébrée par tous les bergers d'Arcadie. Cette fois-ci, l'histoire s'arrête là et nous ne saurons pas s'ils eurent de nombreux enfants.

Ce tableau fait partie d'une série de quatre qui ont été commandés par la marquise de Pompadour pour décorer son château de Crécy. En 1757, le duc de Penthièvre rachète le château et les collections qui le décorent. Puis, il décide de transférer ces œuvres afin de décorer les dessus de portes de sa résidence à Paris, l'hôtel de Toulouse. A la révolution, l'hôtel de Toulouse est confisqué et devient propriété de l'Etat. En 1808, Napoléon 1er y installe le siège de la Banque de France qui conserva les décorations d'origine et qui sont toujours en place. Ce qui fait que Sylvie ne rencontra plus de satyres ni autres menaces, les seuls loups présents étant les loups de la finance que la présence de Sylvie dénudée ne fait lever aucun de leurs sourcils.

Les femmes que peint Boucher répondent à des caractéristiques bien précises. On les a appelé des "femmes-poupées": visages ronds, petits nez retroussés, bouche en cœur et yeux en amandes. La peau est très blanche avec du rose sur les joues (comme à la Cour), les seins, les coudes et les genoux. On est en droit de se demander où il pouvait trouver tous ces modèles. En fait, nulle part. Il avait tellement peint de femmes qu'à l'apogée de sa carrière il n'utilisait plus de modèles, il peignait de mémoire. D'ailleurs, Diderot, qui n'est jamais bien loin de Boucher ou de Greuze, reprochait à Boucher de ne pas peindre de vraies femmes: 
"Cet homme a tout, excepté la vérité... Ses femmes sont trop fardées, ses enfants trop poupons, ses bergers trop musqués"
écrivait-il. Il lui reprochait de peindre de mémoire:
"Vos nymphes ne sont que des poupées de cire, des fantômes de chair. C'est que vous n'avez jamais vu la nature, ou que vous ne la regardez plus. Vous l'avez chassée de votre atelier."
Le libertinage de boucher exaspérait Diderot:
"Quel déboisement de pudeur! Quelle profusion de fesses et de seins... Cet homme ne prend le pinceau que pour me montrer des tétons et des fesses. Je suis bien aise d'en voir, mais je ne veux pas qu'on me les montre."

Hé bien, monsieur Diderot, apprenez que nous, nous "sommes bien aise qu'on nous les montre"!