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samedi 17 octobre 2026

Mandragore.




 

Ce document provient du "Dioscoride" de Naples, un manuscrit enluminé du début du VIIe siècle (vers l'an 600). Il est conservé à la Bibliothèque nationale de Naples.

Il s'agit d'une copie de l'herbier de Dioscoride, un médecin et botaniste grec du 1er siècle.
L'image montre, 
au centre, une mandragore mâle, ΜΑΝΔΡΑΓΟΡΑ ΑΡΡΗΝ (Mandragora arrhen), 
à droite, une mandragore femelle, ΜΑΝΔΡΑΓΟΡΑ ΘΗΛΕΙΑ (Mandragora theleia)
et à gauche une plante indiquée ΜΥΡΙΟΦΥΛΛΟΝ (Myriophyllon), peut être l'achillée millefeuille ou une plante aquatique.

La mandragore est une plante qui a suscité énormément de fantasmes pendant tout le moyen âge. Pour deux raisons essentielles: d'abord pour la forme de sa racine qui ressemble plus ou moins à un être humain et ensuite pour ses puissantes propriétés hallucinogènes et toxiques.
La croyance la plus répandue était que la mandragore était une créature vivante qui se situait entre le monde animal et le monde végétal. On prétendait que lorsqu'on déracinait la plante, elle poussait un cri si terrible qu'il tuait instantanément celui qui l'entendait et que si on en mourrait pas, on devenait fou.
Voilà qui était ennuyeux. Aussi, on avait mis au point une technique particulière pour la récolter. On commençait par se boucher les oreilles avec de la cire ou de la poix afin de ne pas entendre. Puis on attachait une solide corde autour de la racine et l'autre extrémité de la corde était nouée autour du cou d'un chien noir, de préférence affamé. On s'éloignait alors à une distance qui limitait les effets du cri et on jetait un morceau de viande au chien. Le chien se précipitait sur la viande et de ce fait arrachait la mandragore qui poussait un grand cri. Le chien tombait raide mort d'un seul coup, mais le cueilleur était indemne.
Pline l'Ancien, lui préconisait de prendre des précautions géométriques. La cueillette devait se faire uniquement de nuit sous certaines phases de la lune. Avant de toucher la plante, le cueilleur devait tracer trois cercles magiques à la pointe d'une épée. Ah! j'oubliais, il devait se placer face à l'Ouest pour se préserver de mauvaises ondes.
Bien sûr, la légende la plus célèbre arrivée jusqu'à nous, surtout en Allemagne, voulait que la mandragore ne poussât qu'aux pieds des gibets. On prétendait que lorsque le sperme ou l'urine d'un condamné à mort innocent, arrosait la terre, celle-ci était fécondée par la douleur et l'innocence et qu'elle donnait naissance à une racine de mandragore. C'est aussi pour cette raison que la mandragore était surnommée, au moyen âge, "l'herbe aux pendus".

La mandragore, nous disent les botanistes, appartient à la famille des Solanacées, tout bêtement comme la tomate ou la pomme de terre, mais aussi comme la mortelle belladone, une famille hétéroclite comme on le voit. Mais ils nous apprennent aussi que la mandragore contient trois alcaloïdes qui agissent sur le système nerveux. 
- La scopolamine. C'est le plus redoutable des trois. Elle provoque des hallucinations intenses et une perte de contrôle de la volonté, suivie d'une amnésie. 
- L'atropine. Elle augmente le rythme cardiaque, assèche la salive, la sueur et provoque une dilatation très importante des pupilles.
- L'hyoscyamine. Elle est proche de l'atropine mais elle s'avère hautement toxique pour le coeur.

Malgré les risques majeurs que la mandragore faisait courir à la santé, elle fut néanmoins utilisée au moyen âge comme un anesthésique chirurgical, grâce à "l'éponge somnifère". Mais cette éponge était réservée à ceux qui pouvaient disposer de beaucoup d'argent car elle était très rare. Le principe était simple. On imbibait un morceau d'éponge avec de la mandragore, de l'opium et du jusquiame. On laissait sécher. Pour soulager le patient avant une amputation, on réhydratait l'éponge et on lui faisait respirer pour l'endormir plus ou moins. On utilisait aussi la mandragore comme sédatif contre les spasmes et comme analgésique local.
Bien entendu, la mandragore était très convoitée par les sorcières qui s'en servaient volontiers pour créer ce qu'elles appelaient un "onguent de vol". Effectivement, la mandragore provoque une sensation de lévitation ou de dédoublement. Les hallucinations sont visuelles, nombreuses et très réalistes. 
Lors du procès en hérésie de Jeanne d'Arc, en 1431, les juges anglais l'accusèrent de posséder une racine de mandragore. On retrouve ce passage lors de son interrogatoire consigné dans les minutes du procès:

Les juges: "Qu'avez-vous fait de votre mandragore."
Jeanne d'Arc: "Je n'ai point de mandragore et n'en eus jamais."
Elle explique ensuite qu'elle sait ce que c'est et ajoute: "J'ai ouï dire que c'était une chose mauvaise et qu'on en tire de l'argent; mais je n'en crois rien, et mes Voix ne m'en ont jamais rien dit."

De nos jours, la mandragore n'est plus du tout utilisée par la médecine car la frontière entre la dose thérapeutique et la dose mortelle est trop mince.

Le dessinateur n'avait jamais vu de mandragore de sa vie. Il s'est basé pour ces dessins en suivant le texte en grec. Il a dessiné la partie aérienne des plantes de façon très fidèle, mais, se fiant à ses lectures, il a dessiné les racines de mandragore comme deux corps humains bien en chair.
Ce document a été conservé pendant des siècles dans le monastère dominicain à Carbonara, mais en 1718 il a été confisqué par les Habsbourg et envoyé à Vienne. Ce n'est qu'en 1919 qu'il fut restitué à Naples.
Timoclée.







 
Tableau de l'italienne Elisabetta Sirani peint en 1659 et s'intitulant " Timoclea uccide il capitano di Alessandro Magno" (Timoclée précipite le capitaine d'Alexandre le Grand dans un puits) conservé au Musée de Capodimonte à Naples.


Les détails concernant cet évènement nous sont donnés par Plutarque dans sa "Vie d'Alexandre".
La scène se passe lors du siège de Thèbes en 335 av. J.-C. Lors de l'invasion de la ville par les troupes d'Alexandre le Grand, un capitaine thrace s'introduit chez Timoclée, la viole et exige toutes ses richesses. Timoclée lui dit que ses bijoux et son or sont cachés au fond d'un puits dans son jardin. Ils se rendent sur les lieux, la capitaine se penche pour regarder dans le puits. C'est à cet instant que Timoclée le saisit, le pousse, bascule ses jambes et le précipite dans le puits, cul par dessus tête. Elle l'achève en lui jetant de lourdes pierres.
Timoclée est arrêtée, enchaînée et emmenée devant Alexandre le Grand. Plutarque indique que sa démarche, son port de tête, son maintien et son sang froid montrent une femme de haut rang. Intrigué, Alexandre lui demande qui elle est pour avoir osé tuer un de ses capitaines. Timoclée lui répond alors: « Je suis la sœur de Théagène, qui a commandé le Bataillon sacré à la bataille de Chéronée et qui est mort en combattant vos troupes pour la liberté des Grecs. Puisque j'ai subi des violences indignes de mon rang, je ne refuse pas de mourir; car cela vaut mieux que de revivre une nuit semblable à la dernière. »
Alexandre fut touché par le courage de cette femme qui préférait la mort au déshonneur, par son éloquence et sa fierté. Il ordonne alors de la libérer immédiatement et interdit à ses troupes de toucher à sa famille.

Dans la plupart des récits antiques, les femmes sont décrites comme des victimes impuissantes. D'autres peintres ont évoqué ce chapitre de Plutarque, mais ils choisirent le moment de la présentation de Timoclée à Alexandre afin de glorifier la magnanimité de celui-ci, sans s'attarder sur Timoclée. Ici, Elisabetta Sirani choisit le moment où Timoclée triomphe physiquement du capitaine. Alors qu'il agite les jambes, impuissant, elle conserve un visage calme et déterminé. Elle élimine totalement Alexandre le Grand pour mettre en valeur un retournement de pouvoir.

On distingue deux bas-reliefs sur le puits. Ce sont des scènes de viols. D'abord l'enlèvement de Proserpine par Pluton pour en faire son épouse et le viol d'Europe où Jupiter (ou Zeus), déguisé en taureau blanc, s'empare d'Europe pour l'emmener sur l'île de Crête. Elisabetta insiste sur le contraste entre ces deux scènes où les femmes sont impuissantes et la réaction de Timoclée qui prend, seule, son destin en main.

Elisabetta peignait des toiles monumentales à seulement 21 ans et de nombreux critiques prétendaient que ce n'était pas elle mais son père, lui aussi peintre, qui en était l'auteur. C'est la raison pour laquelle elle a appliqué sa signature sur une des pierres du puits et qu'elle ouvrait les portes de son atelier pour qu'on la voit peindre.

Il nous faut dire un mot de l'histoire tragique d'Elisabetta Sirani. Elle est née à Bologne en 1638. Son père, Giovanni Andrea Sirani était un peintre réputé. Seulement son père se voit frappé par une arthrose sévère et la goutte qui l'empêchent de peindre. Sa fille montrant des talents incontestables dans le dessin, il l'oblige à produire elle même des toiles afin d'assurer leur subsistance. Il l'enferme dans son atelier et la force à peindre à un rythme dément pour faire vivre toute la famille. Son père s'empare de la totalité des recettes ne lui laissant qu'un minimum pour vivre. Elle décède à 27 ans.
Malgré ces conditions détestables, elle peint plus de 200 toiles remarquables, elle produit des gravures et des centaines de dessins en à peine dix ans. Elle fonde la première académie pour femmes en Europe hors d'un couvent. 
En août 1665, elle commence à souffrir de maux d'estomac, de perte de poids. Le 28 août 1665 elle meurt dans d'atroces souffrances. La rumeur accuse sa servante, qui l'aurait empoisonné à la demande de peintres rivaux. La servante est arrêtée, jugée et jetée en prison. Devant le doute persistant, Bologne va faire procéder à sa première autopsie.  On découvre que son estomac est percé de trous. Faute de preuves, la servante est libérée.
De nos jours, les spécialistes pensent qu'elle a succombé à la suite d'une péritonite aigüe provoquée par des ulcères gastriques. Cette maladie serait survenue à cause du stress intense qu'elle subissait de la part de son père. Son art l'a littéralement dévorée de l'intérieur.

En hommage à son génie, la ville de Bologne lui organisa des funérailles grandioses. Elle est enterrée au sein de la basilique San Domenico.

vendredi 16 octobre 2026

Le fabliau de Trubert.








 

Le fabliau de Trubert est un ouvrage d'environ 3 000 vers écrit par le trouvère Douin de Lavesne au XIIIe siècle. Cette miniature illustre un des épisodes du fabliau.

Contrairement à ce que l'on pourrait croire et qui est largement répandu sur internet, la miniature ne montre pas une opération chirurgicale. Et pourtant, cette illustration fut aussi très utilisée dans les manuels scolaires et même dans les encyclopédies pour montrer comment travaillaient les médecins de l'époque.

D'abord, le patient représente le duc de Bourgogne. Ensuite, l'homme derrière lui n'est pas un vrai médecin, c'est Trubert, un paysan,  déguisé en médecin. Et enfin, il ne s'agit pas de soin mais d'une agression. Trubert, à l'aide d'un rasoir, est en train d'entailler profondément, le séant du duc, par vengeance.

Revenons au point de départ de cette aventure. Trubert est un pauvre paysan qui ne connait rien à la médecine, d'apparence naïve. Un jour, le duc de Bourgogne lui achète une chèvre pour un prix dérisoire en le trompant. Trubert décide de se venger.
Il se déguise en artisan charpentier, gagne la confiance du duc, l'emmène dans une forêt sous prétexte de couper du bois, l'attache à un arbre et le roue de coups. Le duc, souffrant de nombreuses blessures, finit par rentrer chez lui. Ne guérissant pas, Trubert se déguise en médecin et l'entaille profondément en s'emparant de son or. C'est le thème de l'image. Les boules jaunes que l'on peut voir sur l'image sont des pièces d'or. Pas encore pleinement satisfait, Trubert usurpe l'identité d'un chevalier, puis se déguise en femme pour séduire et dépouiller une nouvelle fois de l'infortuné duc.

Passons aux détails du fabliau dans l'épisode "médical". Le duc souffre énormément de la correction qu'il a reçu dans la forêt. Trubert, déguisé en médecin étranger, arrive à la cour en prétendant posséder un onguent miraculeux pouvant guérir n'importe quoi. Le sénéchal, mis au courant, emmène Trubert au chevet du duc. Le duc se plaint qu'aucun de ses médecins n'a pu le guérir. Trubert demande à examiner le duc. Après mures réflexions, Trubert livre son diagnostic: le mal ronge le duc à l'intérieur, et s'il n'intervient pas au niveau de ses fesses, il mourra en fin de journée. Le duc est terrifié et offre à Trubert tout son or pour qu'il le sauve. Trubert accepte à condition qu'on le paie d'avance.
Trubert fait sortir tout le monde de la pièce afin de protéger son art, à l'exception de deux proches qui devront tenir le duc fermement. Il fait mettre le duc à quatre pattes, allongé sur le ventre sur un van à blé.

Le duc, gémissant: "Sire médecin, que me faites-vous? le mal est terrible!"

Trubert, le rassurant: "Ne bougez pas beau sire! Pour un mal puissant, il faut un traitement puissant. Je dois faire entrer le baume au plus profond de vos chairs pour extirper le venin."

A noter au passage que l'expression "Pour un mal puissant, il faut un remède puissant!", "Contre fort mal, fort oignement." en français de l'époque, est devenue proverbiale.

C'est à ce moment que Trubert sort un rasoir de sa poche et fait une énorme et profonde entaille  dans le postérieur du duc. Celui-ci hurle de douleur et s'écrie:

« "Ha ! sire, fet il, vous me tuez !
Vostre oignement trop me bat,
Tot le cors me brise et abat !" »

« Ah ! sire, dit-il, vous me tuez ! 
Votre onguent me frappe trop fort, 
il me brise et abat tout le corps ! »

Le duc, hurlant: "Par tous les saints, vous me tuez! ça me brûle et ça me fend!"
Trubert: "C'est le signe que le remède agit! Le venin quitte votre corps. Si vous criez, vous gâchez mon art! Tenez-le bien!"

Une fois, l'entaille faite, Trubert, applique son onguent. Le fabliau nous précise qu'il est confectionné à base de "merde" de chien. Puis il se met à frapper le derrière du duc à grands coups de bâton, pour faire mieux pénétrer l'onguent.

« "Cest oignement que ci veez,
De quoi estes oinz et dorez,
Couvient en vostre cors embatre !" »

« Cet onguent que vous voyez ici, 
dont vous êtes enduit et doré, 
il convient de le faire pénétrer de force dans votre corps ! »

Le duc, ainsi malmené, finit par s'évanouir.
Trubert rejoint la duchesse et dit: "Votre seigneur dort, le traitement a parfaitement fonctionné. Surtout ne le réveillez pas avant plusieurs heures pour laisser le baume agir, sinon il mourra!"
La duchesse le remercie chaleureusement et Trubert enfourche son cheval et s'enfuit avec le sac d'or.

Le fabliau de Trubert reste une exception dans la production littéraire du moyen âge. Il brise tous les codes, délaissant le bourgeois ou le prêtre, il ridiculise l'aristocratie. Il crée même une certaine esthétique de la cruauté et l'absurdité de certaines situations force certains critiques modernes à faire du fabliau de Trubert l'ancêtre des mouvements Dada et surréalistes.

jeudi 15 octobre 2026

Voyeurisme II.







 
Peinture sur cuivre réalisée entre 1603 et 1606 de Giuseppe Cesari dit le Cavalier d'Arpin et intitulée "Diane et Actéon".

Le mythe d'Actéon est un épisode tragique des "Métamorphoses" d'Ovide (Livre III).
Fils d'Aristée et d'Autonoé, Actéon est un jeune prince thébain. C'est un redoutable chasseur formé par le centaure Chiron. Un jour, il part chasser sur le mont Cithéron accompagné d'une meute de plus de 50 chiens. Malheureusement, sous l'emprise de la traque qu'il mène, il s'égare. Il cherche en vain son chemin de retour et pénètre par mégarde dans une grotte sacrée. Et quelle ne fut pas sa surprise de surprendre Diane elle-même se baignant nue en compagnie de ses nymphes.
Les nymphes, surprises dans le plus simple appareil, poussent des cris d'orfraie et s'empressent de masquer le corps de leur chaste maîtresse. Diane entre dans une grande colère pour avoir été vue nue par un simple mortel. Ce crime ne pouvait rester impuni mais ne disposant pas de ses armes sous la main avec lesquelles elle aurait tué Actéon sans hésitation, elle prend de l'eau dans sa main et la jette au visage du jeune homme en lui disant: "Va maintenant, s'il te l'est possible, raconter que tu m'as vue sans voile!"
Le châtiment ne tarde pas à venir. Soudain, des bois de cerfs poussent sur le front d'Actéon. On peut voir sur le tableau un belle paire de cornes en train d'orner son front. Son cou s'allonge, ses oreilles s'étirent en devenant plus fines. Ses pieds, ses mains se transforment en sabots. Sa peau se couvre d'un pelage fauve et la peur, une peur animale, s'empare de son coeur.
Le voilà complétement transformé en cerf, mais il conserve sa conscience humaine. Incapable de parler, Actéon s'enfuit. C'est alors que ses chiens reniflent son odeur d'animal et se mettent à le traquer. Ils le rattrapent et le déchiquettent et Actéon meurt sans avoir pu prononcer une parole humaine.

Le principal symbole exprimé par ce récit porte sur l'interdit du regard. Voir Diane nue est une atteinte aux secrets de la nature et aux mystères du divin qui doivent rester ignorés des humains. Les mortels ne peuvent supporter la vision directe de la vérité absolue et du sacré.

Le plus étonnant est d'apprendre que le message porté par cette scène reste toujours d'actualité. Fin 2023, une professeur de français, dans un collège des Yvelines, à Issou, projette à ses élèves ce tableau pour illustrer les "Métamorphoses" d'Ovide au programme de sixième. Tollé dans la classe, plusieurs élèves refusent de regarder le tableau, en affirmant qu'ils ne pouvaient voir des images de femmes nues par conviction religieuse. Le récit de l'incident est sorti de l'école, l'enseignante fut traitée d'islamophobe suite à quoi l'équipe pédagogique fit valoir son droit de retrait, les médias se déchaînèrent à tel point que le ministre dut intervenir personnellement.

N'est-il pas plaisant de constater que les conflits liés au tabou du regard de la nudité voulu par le peintre sont toujours présents 400 ans plus tard? Ne pouvait-on faire un plus merveilleux cadeau au Cavalier d'Arpin?


Mauvais calcul.








 

Enluminure extraite du manuscrit médical "Chirurgia" de Roger de Salerne datant du XIVe siècle.

Nous assistons à une opération chirurgicale de l'époque. Il s'agit d'une extraction de calculs urinaires de la vessie. Un jeune patient, assis sur les genoux d'un assistant est tenu fermement par celui-ci. Il lui tient les jambes levées les ramenant contre sa poitrine. Le chirurgien s'apprête à inciser.

Cette opération, résultant d'une pratique ancestrale venant tout droit de l'antiquité romaine, était appelée "méthode au petit appareil" (apparatus parvus). Elle est ainsi nommée car elle nécessite peu d'outils: un scalpel et un crochet.
Mais la chirurgie n'était utilisée qu'en dernier recours compte tenu de ses conséquences la plupart du temps catastrophiques. Il est à noter qu'à cette époque, la chirurgie n'était pas considérée comme un art majeur comme la médecine classique. C'est la raison pour laquelle, la pratique de la chirurgie était confiée aux barbiers.
On commençait donc par mettre le patient en position, puis le chirurgien introduisait deux doigts dans le rectum du patient après les avoir préalablement enduits de lubrifiant. Il pressait sur la vessie avec sa main restée libre,  ainsi qu'avec les deux doigts introduits à l'intérieur. Quand le chirurgien avait réussi à toucher le calcul, il essayait de s'en saisir à travers la paroi rectale et de le pousser de force vers le col de la vessie.
Une fois la pierre solidement bloquée par ses doigts internes, il pratiquait une incision sur la saillie formée par le calcul. Sous la pression des doigts insérés dans le rectum, il poussait le calcul vers les lèvres de la plaie. Si elle ne sortait pas naturellement, il utilisait un petit crochet pour tenter de l'extraire.
La plaie n'était jamais recousue, on préféraient laisser l'urine s'écouler librement de la vessie ce qui évitait l'accumulation de pus à l'intérieur. On appliquait sur la plaie des cataplasmes d'herbes diverses, du blanc d'œuf arrosé d'un peu de vinaigre pour tenter de limiter l'infection.
L'opération se faisait bien sûr sans aucune anesthésie et on imagine la douleur intense que devaient ressentir les patients. Les hémorragies étaient fréquentes et mortelles et les risques d'infections généralisées étaient maximum. Mais, pour les malades souffrant d'une occlusion urinaire totale, c'était la seule solution.

Le texte situé en dessous de l'image est en latin:

« Si lapis ipsum exire noluerit, faciat tunc
 ad dietam respicere, ita quod faciat eum ieiunare 
duobus diebus et postea comedat... »


« Si la pierre [le calcul] refuse de sortir d'elle-même, 
il faut alors veiller à sa diète, de telle sorte qu'on le fasse
 jeûner pendant deux jours, et qu'ensuite il mange... »

On ne peut que s'étonner de la différence entre l'image et le texte, qui n'ont que peu de rapport. Au XIVe siècle, les enlumineurs ne comprenaient pas trop le latin médicinal. Ils suivaient des notes du maître d'atelier pour savoir quoi dessiner. Mais dans la cas présent, l'enlumineur a bien compris que l'on parlait de diète, il aurait dû dessiner un patient alité prenant un bol de bouillon. Seulement, il avait tout le texte sous les yeux et il a trouvé beaucoup plus amusant d'illustrer l'étape de l'opération. Et comment lui donner tort? Sans ce dessin, on n'aurait jamais pu imaginer les "tripotages" du chirurgien.

mercredi 14 octobre 2026

Origine d'Hercule.








 

Cette miniature est issue du manuscrit " Vie des femmes célèbres" écrit par Antoine de Dufour et enluminé par Jean Pichore vers 1505. Antoine de Dufour était un théologien dominicain et c'est la reine Anne de Bretagne qui lui commanda ce recueil de biographies.

On voit ici trois personnes partageant le même lit. 
Il n'y a pas lieu de s'en étonner. C'était la règle au moyen âge d'accueillir des gens dans son lit pour la nuit. On offrait une place dans son lit à un hôte, un voyageur qui demandait l'hospitalité ou à un marchand de passage. Les serviteurs dormaient en général sur des paillasses au pied du lit des maîtres mais il n'était pas rare qu'ils dormissent dans le lit familial l'hiver pour se tenir plus chaud. 
A ce stade, il convient d'apporter une précision essentielle. L'habitude était de dormir entièrement nu en ne conservant qu'un bonnet de nuit. C'est le cas de nos trois personnages, ils sont nus comme des vers. On retirait les vêtements de la journée pour ne pas les user, les sous-vêtements étant inconnus, et surtout pour limiter la prolifération des puces et des poux. Alors pourquoi se couvrir la tête? Parce que, les médecins de l'époque étaient formels, le cerveau était très sensible aux "humeurs froides" et aux courants d'air.
Puisque nous en sommes au sommeil, il faut rappeler que celui du moyen âge n'avait rien à voir avec notre sommeil moderne. Au moyen âge, on pratiquait le sommeil biphasique. La nuit était divisée en trois parties. On se couchait tôt, peu après le coucher du soleil, ce qui évitait de casser les pots et de s'endormir en compagnie. On se réveillait vers minuit et on restait éveillé une à deux heures, en pleine forme. On en profitait pour recharger le feu, pour prier, pour lire pour ceux qui savaient à la lueur d'une bougie, pour parler de tout et de rien et accessoirement pour avoir des rapports sexuels. On se rendormait ensuite jusqu'au lever du jour. On ne restait pas au lit après le lever du soleil car c'était considéré comme une paresse spirituelle. 

Le décor étant planté revenons à nos trois dormeurs, qui d'ailleurs n'ont pas beaucoup dormi si on en croit l'histoire. Elle montre Alcème, toute blanche, entre son époux Amphitryon et le dieu Zeus, qui avait pris les traits d'Amphitryon pour séduire Alcème. Hé oui! encore lui, car le bougre avait plus d'un tour dans son sac. Et les choses avaient du lui plaire puisqu'il s'arrangeât pour prolonger la nuit en trois nuits d'affilées afin de prolonger ses ébats avec Alcème, qui donnèrent naissance à un beau bébé que l'on nomma Hercule. En effet, Zeus demanda au dieu soleil Hélios de ne pas se lever et à Hypnos, celui du sommeil, d'endormir l'humanité pour qu'elle ne se doute de rien. Zeus avait prétendu qu'une seule nuit ne lui suffirait pas pour concevoir un tel héros qu'Hercule. On est en droit de se demander s'il n'avait pas d'autres motivations.

Le mot "amphitryon" est passé dans le vocabulaire commun français non pas à cause de cette biographie, mais à cause d'une pièce de théâtre éponyme de Molière. Alcème, rentre chez elle et se trouve face à deux maris rigoureusement identiques. Comme Zeus est d'un naturel joyeux, il en a profité pour inviter des amis d'Amphitryon à dîner qui eux aussi voient double. Lequel est le bon? se demandèrent-ils, lequel est le bon? se demande Alcème. C'est alors que le valet Sosie entre en scène. Son nom à lui aussi est passé dans le vocabulaire commun. Et il tranche la question: "Le véritable Amphitryon est l'Amphitryon où l'on dîne", c'est à dire celui qui paye le repas en régalant les convives. Et si Zeus est un peu facétieux, mais il n'est pas toujours prodigue. Et c'est ainsi que l'on appelle amphitryon une personne qui offre un somptueux repas.

On lit à droite:

« & for b[on]
dont je
nommell[e]
ne adv[int]
que sex[te]
les au[tres]
bourego[is] »

Puis en bas:

« nagueres lequel contre la coustu[me] »

ce qui peut se traduire par:

« ... [un événement] fort bon dont je fais mention, 
il n'advint jamais que ceci ..
. [qui s'est passé] naguère, lequel était entièrement 
contre la coutume ».

"contre la coutume" précise que ce qui s'est passé dans ce lit est exceptionnel et doit le rester. Pas question d'aller rejoindre au lit le couple voisin en prétendant être Zeus. Par contre nous ignorons l'avis d'Alcème concernant cette triple nuit et donc nous ne saurons pas si Zeus est à la hauteur de sa réputation.
La force de l'amour.







 
Gravure publiée à Londres le 1er novembre 1797 par Laurie & Whittle, N° 53 Fleet Street et s'intitulant "The Force of Love (A Scene in Paris. plate 2d)".

Pour comprendre cette image, il faut se reporter à la planche 1. 
A Paris, on voit la jeune femme, sans doute en compagnie de son amant, surprise par son mari. Le ton monte, les insultes fusent et le gant est jeté. 
Dans la planche 2, celle que nous montrons, les armes sont sorties. Le mari tient son épée pointée vers le sol alors que l'amant menace directement l'époux. La femme se jette entre les deux rivaux afin d'éviter toute effusion de sang. C'est elle qui représente "la force de l'amour", cette force pacificatrice. C'est du moins ce que tente de nous montrer l'image.
On peut, en effet, douter de l'efficacité de l'action de la jeune femme, mais pour comprendre, il faut se resituer dans le contexte de l'époque. La France et l'Angleterre étaient en guerre suite aux conflits liés à la Révolution française. Si la scène se situe à Paris, l'estampe, elle, a été entièrement conçue à Londres. Paris était alors considérée par les Anglais comme le modèle du désordre moral, des excès de toute sortes, de l'instabilité politique et des passions violentes. La période de la Terreur n'était passée que depuis trois ans et avait beaucoup marqué la société anglaise.
D'ailleurs, la jeune femme porte les cheveux courts, ce qui caractérisait l'exception parisienne. En effet, après la Terreur et ses nombreuses décapitations, où l'on coupait court les cheveux des femmes avant de monter sur l'échafaud, celles-ci s'étaient emparées de cette pratique barbare pour en faire une mode et elles se coiffaient "à la victime" ou "à la Titus" par provocation. Les Anglais, qui considéraient cette mode comme un choix morbide, qui de plus estimaient que les français étaient querelleurs et sanguinaires, ont réuni le tout dans les personnages mis en scène dans cette image.
Par réaction, la société anglaise recherchait dans les pièces de théâtres et les romans de l'époque l'expression des sentiments de cœur et de tendresse. La mode artistique va au "Sublime" de la nature vanté par le philosophe britannique Edmund Burke. La puissance de la nature est glorifiée, comme le montre le tableau présent sur l'image représentant une falaise abrupte, par la force de l'eau des fleuves et les phénomènes météorologiques. Ce goût pour des passions humaines apaisées allait donner naissance au Romantisme qui se répandrait ensuite dans toute l'Europe.
Mais la question reste posée: l'amour est-il toujours le plus fort ?