De la canicule.
"[…]
Une grande fatigue, le travail en retard, un effort désespéré pour
reprendre ma tâche au milieu d’un été que je n’ai jamais vu,
que je ne croyais pas possible dans nos climats tempérés : des
journées où le thermomètre à l’ombre montait à 45 degrés,
plus un brin d’herbe, plus une fleur au 1ᵉʳ juillet, les arbres
jaunis perdant leurs feuilles, la terre fendue s’ouvrant comme pour
nous ensevelir, l’effroi de manquer d’eau d’un jour à l’autre,
l’effroi des maladies et de la misère pour tout ce pauvre monde
découragé de demander à la terre ce qu’elle refusait obstinément
à son travail, la consternation de sa fauchaison à peu près nulle,
la consternation de sa moisson misérable, terrible sous cette
chaleur d’Afrique qui prenait un aspect de fin du monde ! Et
puis des fléaux que la science croyait avoir conjurés et devant
lesquels elle se déclare impuissante, des varioles foudroyantes,
horribles, l’incendie des bois environnants élevant ses fanaux
sinistres autour de l’horizon, des loups effarés venant se
réfugier le soir dans nos maisons !"
Ce texte est de Georges Sand, écrit à Nohant le 15 septembre 1870.
Les canicules ont toujours existé et certaines furent terribles.
Au XVIIe siècle, on cite les années 1632, 1674, 1684, 1694.
Au XVIIIe siècle, celles de 1701, 1712, 1718, 1719, 1726, 1727, 1767, 1778 et 1793.
Le XIXe siècle n'a pas été oublié: 1803, 1811, 1817, 1825, 1842, 1859, 1875, 1893.
L'année 1858 fut très chaude, notamment à Londres où la chaleur déclencha "the great stink" la "grande puanteur" à cause de la fermentation de la Tamise qui servait alors d'égout. L'odeur pestilentielle était si forte que le Parlement dut interrompre ses travaux et que la reine Victoria, en promenade en bateau sur la Tamise, dut se retirer, un mouchoir imbibé de parfum sur le nez.
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Allégorie de la tamise en 1858. |
L'année 1859 est assez bien documentée. Le 28 juin 1859, la température atteint +28°C. Certains, à Paris, se plaignent de la chaleur, mais l'activité parisienne ne faiblit pas.
Les fortes températures débutent le 7 juillet. La température dépasse les 30°C. les températures supérieures à 30° se maintiendront 16 jours de suite, ralentissant l'activité économique. On enregistra un pic de 37°.
Gravure d'Edmond Morin parue le 31 juillet 1831 en double page du Monde illustré.
Cette composition allégorique montre l'accablement des parisiens par la chaleur.
Il fallut attendre le 24 juillet, avec le retour de la pluie, pour que les températures baissent enfin. Le "Tintamarre", dans son édition du 17 juillet 1859, écrit: "Paris entier tire la langue, les gens assez heureux pour avoir une cave y passent une partie de leur après-midi, ceux qui n'ont pas de cave se font descendre dans leur puits."
Le bois de Boulogne et les quais de Seine étaient pris d'assaut par ceux qui revherchaient un peu de fraîcheur.
"Une promenade au bord de la seine pendant la canicule" de Daumier.
Un couple bourgeois, lui habillé d'une redingote et elle d'une longue et lourde robe comme si de rien n'était, sont sortis pour une promenade sur les bords de la Seine. L'homme, à l'aide de son parapluie, cache à sa femme la vue des baigneurs entièrement nus qui se trempent dans la Seine.
Certains rapportent, qu'au Faubourg Saint-Antoine, un homme s'est promené sur les toits, la nuit, afin de trouver un peu de fraîcheur!
"Tenue de canicule" par Daumier, 1854.
Caricature de Daumier de 1859 intitulée "Amélioration qui ne tardera pas à être apportée aux théâtres de Paris pendant la canicule." La chaleur emmagasinée dans les théâtres était étouffante. On voit un homme allongé dans une baignoire pleine d'eau située dans une loge, qui à l'époque s'appelait justement "baignoire"!
" Vue prise à la buvette" par Daumier, 1855
En septembre 1895, la barre des 35°C à l'ombre à Paris est atteinte pendant plusieurs jours. Cette image est extraite du Petit Journal du 22 septembre 1895. On y voit des parisiens de toute classe ainsi qu'un chien accablés par cette chaleur tardive.
Cette gravure de Jean-Henri de Haenen, a été publiée par Le Monde illustré du 23 aoît 1884 pour illustrer une vague de chaleur intense qui frappait Paris. La scène se passe sur la place du Théâtre-Français. On y voit une foule rassemblée autour d'un tonneau décoré où pour quelques centimes les parisiens peuvent obtenir une boisson fraîche. A notée à l'arrière plan, une fontaine Wallace. Au premier plan, un homme, à l'aide d'un arrosoir, inonde les pavés de la place.
Une du Petit Journal de 1911. La canicule de 1911 fut une des pires catastrophes climatiques de l'Histoire de France. L'épisode caniculaire s'est déroulé pendant plus de deux mois, sans trève, du 5 juillet au 13 septembre 1911. La température a oscillé entre 30 à 40°C à l'ombre dans tout le pays. On a relévé 37 à Paris, 38 à lyon et 39 à Toulouse. Cette vague de chaleur s'est accompagnée par une absence totale de pluie asséchant de nombreux cours d'eau.
La canicule de 1911 a causé la mort de plus de 40 000 personnes en France, bilan qui dépasse de loin celui de 2003. Les principales victimes furent les enfants en bas âge: 30 000 enfants de moins d'un an sont morts. Ces morts ont été provoqués par le manque d'hygiène, notamment par l'absence de réfrigérateurs favorisant la prolifération des bactéries dans le lait et provoquant une épidémie appelée "choléra infantile".
Le prix des aliments de base a grimpé en flèche en raison des pertes de bétail et du manque de fourrage. Cette inflation déclencha des émeutes de la faim dans le nord de la France. A la suite de ce drame, les autorités médicales ont imposé des contrôles beaucoup plus stricts sur la pasteurisation, la conservation et la distribution du lait à travers le pays.
Afin de lutter contre la chaleur, les municipalités faisaient circuler des voitures tonneaux pour arroser abondamment les pavés et ainsi faire baisser la température des rues. Des blocs de grace étaient livrés à domicile par des "glacières". Les particuliers les plaçaient dans des meubles en bois et en zinc appelés eux aussi "glacières" afin de pouvoir conserver les aliments quelques heures. Tous les cours d'eau, les fleuves les rivières, les bains publics étaient pris d'assaut. La police laissait les gens se baigner dans les canaux et les fontaines où la baignade était normalement interdite.
Les habitants des appartements mansardés à Paris passaient la nuit dehors, souvent à même le sol dans les jardins publics, notamment aux Buttes-Chaumont. On y trouve des familles entères venues avec leurs matelas, leurs oreillers, leurs couvertures ou de simples draps étalés à même l'herbe. Les codes vestimentaires étaient très stricts en ces temps, mais les hommes abandonnent leur veste pour dormir en maillot de corps, au grand dam de certains, ou certaines, et les enfants sont en simple chemise.
Pendant les heures les plus chaudes les églises se remplissaient par ceux qui cherchaient un peu de fraîcheur. Les hommes remplaçaient leur chapeaux de feutre par des canotiers de paille et portaient des vêtements de lin. Les femmes changeaient leurs lourdes robes par des robes plus légères, même si le port du corset restait de règle dans la bourgeoisie.
Les premiers jours, la presse s'amusait de voir les habitudes des Parisiens bouleversées.
L'Excelsior: "La canicule est sans pitié. Hélas! oui, par 36° de chaleur à l'ombre. Paris métamorphosé: il boit, il se baigne en plein air, il dort à la belle étoile et dédaigne le théâtre".
Le Temps: "L'on boit au centre de Paris, l'on boit à ses extrémités... Tel café aristocratique inonde ses clients d'orangeade rubescente ou de citronnade opaline".
Puis le ton changea, la presse se mit a qualifier la chaleur "d'encombrante, d'envahissante, d'indiscrete". Le 10 août 1911, le Journal titre en première page: "Trente-sept, sept à l'ombre... et on nous promet pire pour ce soir!". La situation est comparée aux étés historiques de 1876 et 1898.
A la mi-aôut, le ton humoristique fait partie du passé, le Petit Journal titre: "Les méfaits de la chaleur- Une victime de l'insolation." Les journalistes découvrent les effets de la chaleur sur le monde du travail: "De nombreuses victimes de l'insolation ont été transportées soit dans les hôpitaux, soit dans les pharmacies. Beaucoup ont succombé. Quelle torture pour tous ceux que leur métier force à courir les rues par de telles températures. Ah! certes, Paris se souviendra de cet été excessif!"