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jeudi 24 septembre 2026

Jeune fille à la fenêtre.








 
Peinture sur bois du hollandais Gerrit Dou vers 1655 intitulée "Jeune fille à la fenêtre". Cette œuvre appartient à l'époque du "Siècle d'or hollandais".

Le peintre Gerrit Dou fut l'élève de Rembrandt. Il fonda l'école des "fijnschilders" (peintres fins) à Leyde. Ce tableau utilise la technique du trompe-l'œil. L'encadrement sur lequel la jeune femme s'appuie semble la projeter à l'extérieur de la pièce. 
Nous voyons une jeune servante portant un corset rouge vif sur une chemise blanche. Elle tient dans sa main un pichet en étain muni d'un couvercle. Ce type de pichet est appelé un "Jan Steen kan" (une chope Jan Steen). Jan Steen était un peintre hollandais qui était versé dans les scènes de beuveries où ce type de pichet était omniprésent à tel point qu'il a fini par porter son nom.
Comme toujours en peinture, les récipients font référence à l'anatomie féminine. Ici, un pichet fermé symbolise la vertu préservée en opposition avec un récipient renversé ou brisé qui évoque la perte de la virginité. Le public de l'époque savait très bien décoder tous ces symboles et en était très friands.
La fenêtre est une frontière entre l'intérieur de la maison où règne la vertu, le travail domestique et la bonne moralité et l'extérieur plein de danger et de tentations pour la jeune fille. En se penchant par la fenêtre, la jeune fille se place dans une zone ambigüe qui semble lui plaire. Ce contraste est rappelé par sa tenue, le rouge de son corset symbole de passion sur sa chemise blanche symbole de pureté. 
Par ailleurs, elle cesse son travail ce qui dans la société calviniste de l'époque était assimilé à de l'oisiveté, mère de tous les vices. On comprend, que cette scène banale à notre époque était en fait provocatrice au XVIIe siècle en Hollande et nous n'aborderons pas son décollé plongeant qui complète le tableau pour ne pas en rajouter.

Gerrit Dou était obsédé par la poussière. Il était paniqué par l'idée que des grains de poussière puissent altérer le fini de ses couches de peinture. Quand il entrait dans son atelier, il ouvrait la porte le plus doucement possible, se déplaçait lentement sur la pointe des pieds et allait s'asseoir un bon moment pour attendre que la poussière soulevée malgré ses précautions, retombe au sol. Pour peindre ce tableau, il travaillait sous un grand parasol ouvert pour éviter tout contact de sa peinture avec un corps étranger aussi minuscule fut-il.
En plus, c'était un perfectionniste. Il a passé cinq jours entiers pour peindre la main de la servante qui tient le pichet en étain et cinq autres jours pour peindre le pichet. Ses clients s'exaspéraient souvent de sa lenteur et la livraison d'une simple commande d'un petit tableau pouvait prendre plusieurs années.

Mais tout cela ne nous dit pas ce que regarde la servante. Elle esquisse un sourire, ses yeux se font langoureux. Il s'agit probablement d'un homme, peut être un prétendant. Qui sait? Personne, et nous ne le saurons pas, nous sommes condamnés à imaginer.

Le sérail.







 
Caricature française, auteur anonyme vers 1800-1810 intitulée "Suite Effrayante des Fréquentations du Sérail". A Paris, chez Martinet, Librairie, rue du Coq Honoré.

Le "Sérail" désignait les maisons closes et autres lupanars. Un homme, au visage émacié, le corps décharné, repousse avec un geste de rejet deux courtisanes accompagnées d'un homme. L'homme alité est atteint, à un stade avancé, de la syphilis. Cette estampe était destinée à prévenir contre les dangers de la débauche et des relations sexuelles tarifées.

Au XIXe siècle, les maladies vénériennes étaient la preuve matérielle du péché. La souffrance physique était associée à la déchéance morale. La femme était considérée comme la principale coupable. Le vecteur principal du mal, c'était la "femme-poison". L'Etat exigeait des examens médicaux rapprochés pour toutes les prostituées et les incarcérait en cas d'infection. A l'inverse, l'homme bourgeois était vu comme la victime de ses pulsions incontrôlables. Mais la société réagissait bien au delà de la maladie. La seconde moitié du XIXe siècle a vu une baisse significative de la natalité par rapport à l'Allemagne,  dont le coupable fut rapidement identifié à la syphilis, alors qu'elle sévissait aussi en Allemagne. Elle était le symbole de la dégénérescence de la race. Elle menaçait l'équilibre de la famille du fait de sa transmission héréditaire. De fortes campagnes furent entreprises pour prôner la fidélité et l'interdiction des rapports sexuels hors mariage. En effet, la syphilis frappait toutes les couches de la société et des figures célèbres furent atteintes comme Guy de Maupassant, Charles Baudelaire, Jules de Goncourt ou Gustave Flaubert entre autres.

Les traitements médicaux étaient non seulement inefficaces mais souvent plus mortels que la maladie elle-même. La médecine officielle s'inspirait encore de la théorie des humeurs d'Hippocrate, les virus et les bactéries étaient inconnus. Trois principaux traitements étaient administrés:

- Le traitement au mercure. Ce traitement était pratiqué depuis de XVIe siècle. Il l'était encore au XIXe siècle et a donné naissance à un dicton populaire de l'époque, aujourd'hui disparu: "Une nuit avec Vénus, toute une vie avec Mercure". On l'appliquait en frictions sous forme de pommade, ou sous forme de pilules ou encore en inhalations dans des bains. Le médecin considérait que le traitement portait ses fruits lorsque le patient salivait abondamment (jusqu'à plusieurs litres de salive par jour) pensant que le "poison syphilitique" était ainsi évacué. Evidemment, ce remède provoquait de graves intoxications entraînant la perte de toutes les dents suite à l'ulcération des gencives, des tremblements, des nécroses osseuses et de nombreux morts par empoisonnement.

- Le iodure de potassium. Apparu dans les années 1830, il n'était pratiqué que dans la phase ultime de la maladie. Il ne guérissait pas de l'infection mais il réduisait les tumeurs cutanées et soulageait les douleurs des lésions.

- Les purges, les sudations, les saignées. Le but était de purifier le sang. Les patients passaient des heures dans des étuves pour transpirer abondamment. On utilisait aussi des décoctions diverses, comme celle à base de bois de gaïac, le bois-saint, originaire des Antilles pour provoquer des vomissements et des diarrhées. Enfin, la saignée restait une pratique courante au début du XIXe siècle pour réduire l'inflammation du patient.

Ce n'est qu'en 1909 avec la découverte par Paul Ehrlich du Salvarsan, un composé à base d'arsenic et surtout par l'usage de la pénicilline en 1943 que la syphilis fut vaincue rapidement et définitivement.

mercredi 23 septembre 2026

La femme patiente.









 
Estampe française du XVIIIe siècle d'après une composition de François Boucher intitulée "La femme patiente".

François Boucher réinvente le genre pastoral en transformant des scènes campagnardes en scènes érotiques. Dans un décor de pauvreté, il peint ou dessine des paysannes en robe de soie immaculée qui adoptent des poses lascives. Ces scènes obtenaient un grand succès parmi la noblesse et la bourgeoisie, mais suscitaient la fureur des "philosophes des lumières".
L'estampe nous présente trois femmes, près d'une cheminée, dont l'une tient un enfant et une autre ce qui semble être une louche servant à faire sauter les crêpes. On est en droit de faire cette supposition car la même image, réalisée par un autre graveur, existe sous le nom "Les Crêpes".

Le titre "La femme patiente" est un titre ironique au double sens. Le premier marque la patience des femmes qui élèvent des enfants tout en s'acquittant des tâches ménagères. Mais il y a sous l'image les vers libertins de Monsieur Moraine qui nous fournissent l'explication de l'autre sens:

« Que de tracas cause le mariage !
Ne regrettes tu point, Jeanne, ton pucelage ?
 Cet Enfant te doit bien lasser. »

« Mais, non, non, tu pris, ma Commere,
 Un si grand plaisir à le faire, 
 Que tu voudrois recommencer. »

On apprend donc que la patience sera récompensée par le "grand plaisir de le faire".


Le Sermon.





 


Caricature de Thomas Rowlandson publiée de 12 février 1811 par Thomas Tegg et intitulée "A Sleepy Congregation" ("Une Congrégation endormie").

Au premier plan, un couple et leur fille endormis profondément tandis que le sacristain, derrière eux, ronfle la bouche ouverte. A gauche, à l'arrière plan, se trouve un groupe de jeunes garçons encore conscients.

Le rôle du sacristain pendant la messe était de scander les "Amen" à la fin des prières pour entraîner la foule. Seuls les trois jeunes sont éveillés. Pour la jeunesse géorgienne, la messe dominicale est l'occasion de se montrer, voire de participer à un rendez-vous galant platonique. Pour d'autres, c'était une sorte de foire aux célibataires.

A cette époque, le sermon pouvait durer plusieurs heures et était le plus souvent particulièrement ennuyeux. Ici, l'auditoire est plongé dans un sommeil profond alors que le prédicateur s'égosille dans sa chaire. Pour plus de confort, le dessus de la chaire est muni d'un épais coussin rose orné de pompons sur lequel il s'appuie.
Face à l'endormissement quasi systématique d'une partie de l'assistance durant les sermons, outre les sacristains, les églises employaient des personnes appelées "sluggard-wakers" (les réveilleurs de fainéants) qui passaient à travers les allées pour sortir les fidèles assoupis de leur torpeur. Dans ce but, ils utilisaient une grande perche en bois terminée par une extrémité à double face. Pour les hommes un côté disposait d'un pommeau de laiton ou d'une fourche. L'homme était réveillé soit par un coup de pommeau sur la tête soit par un coup de fourche entre les épaules. Pour les femmes, on utilisait l'autre côté de la perche qui possédait une queue de renard ou une plume. La femme était réveillée par une méthode plus douce en lui chatouillant les narines avec la queue de renard ou la plume.
La paroisse de Castleton, dans ses archives, a dépensé 10 shillings, en 1722 pour payer son réveilleur. A Trysull,  un habitant a léguer 20 shillings à vie à la paroisse pour payer un réveilleur.

Dans le cas présent nulle crainte de recevoir un coup de pommeau de laiton sur la tête et se sentir sous son nez les chatouillements d'une queue de renard sous son nez, le sacristain est lui-même plongé dans un sommeil de plomb.

mardi 22 septembre 2026

Le triomphe de Vénus.








 

Il s'agit du registre supérieur de l'Allégorie du mois d'avril, réalisé entre 1467 et 1470 par Francesco del Cossa, décorant les murs du Palazzo Schifanoïa à Ferrare en Italie.

Vénus trône sur son char, au centre, tiré sur l'eau par deux cygnes blancs. Devant elle, se trouve un chevalier en armure, agenouillé et enchainé. Il s'agit de Mars. On assiste ici au triomphe absolu de l'amour sur la guerre.
Tout autour se trouve la jeunesse élégante de la cour d'Este. On y voit des joueurs de flûtes et des joueurs de luth, ainsi que de nombreux lapins blancs batifolant dans les herbes. Le lapin est le symbole de la fertilité. A droite, tout en haut, se trouvent les trois Grâces de la Charité grecque: le Charme, la Beauté et la Créativité. Les Grâces étaient les filles de Bacchus et de Vénus.

Parmi tout ce monde, un couple mérite un intérêt particulier, en bas à droite.





En effet, Vénus ou le mois d'avril ou les deux ont donné des idées au jeune homme, sa main s'égare. L'arrivée du printemps ne réveille pas que la nature. Mais, ce geste n'est pas agressif, la jeune fille ne montre aucun signe de recul, elle se contente de retenir mollement le bras du jeune homme.
Le Palazzo Schifanoia était un lieu dédié à la fête et aux plaisirs, ce geste était audacieux certes, mais conforme à l'ambiance du lieu.

Une fois les travaux terminés, le duc Borso d'Este, a décidé de payer tous les artistes au même tarif: 10 bolognini par pied carré. Vexé d'être traité comme un peintre en bâtiment, Francesco del Cossa quitte Ferrare pour s'installer à Bologne où il réalise ses plus grands chefs-d'œuvre. 
Le fruit défendu.









 
Peinture à l'huile d'Auguste Toulmouche de 1865, intitulée "Le Fruit défendu".

La scène représentent quatre jeunes filles dans une bibliothèque: une est grimpée sur un escabeau afin de pourvoir atteindre les rayonnages les plus élevés, deux sont en train de lire un livre et la quatrième fait le guet. Sous le troisième Empire l'accès des femmes à certaines lectures était fortement limité voire interdit. "Le fruit défendu", c'est à dire les livres interdits généralement rangés tout en haut des bibliothèques, est une allusion à la pomme du paradis terrestre, fruit de la connaissance.

Lors de sa présentation au Salon de 1865, certains critiques se sont agacés de la scène. L'un d'entre eux, Paul Mantz, à ce propos, s'est fendu d'un commentaire particulièrement misogyne:

« Je n'approuve pas ces sottes petites filles; au lieu de chercher dans des pages interdites une science qui leur manque, elles feraient mieux de laisser à l'amoureux de demain le plaisir de les instruire des choses qu'elles ignorent ».

Il est vrai qu'il est fort probable que les jeunes filles en question n'étaient pas à la recherche d'un quelconque traité de philosophie ou de géographie comparée. Il est raisonnable de penser que la poésie romantique ou mieux, la littérature libertine constituait le but principal de leurs recherches clandestines.
Au XIXe siècle, l'accès des femmes à la lecture était très surveillé et limité. L'Eglise, les médecins, les moralisateurs s'accordaient sur le fait que la lecture altérait la moralité des femmes, échauffait leur imagination et nuisait grandement à leur équilibre psychologique et utérin.
Plusieurs catégories de livres étaient interdits pour les femmes. 
D'abord, les romans d'amour car on considérait que la fiction romanesque agissait sur les femmes comme une drogue, un "opium". On craignait que ces lectures induisent chez elles des attentes irréalistes sur le mariage, l'amour ou le plaisir. Ainsi George Sand qui prônait l'indépendance féminine et la passion hors mariage, mais aussi Honoré de Balzac et Stendhal jugés trop immoraux et trop crus étaient à exclure.
Le réalisme et le naturalisme étaient de leur côté jugés obscènes. On accusait ces romans de détruire l'innocence et la pureté des jeunes filles. Gustave Flaubert et Emile Zola étaient proscrits des bibliothèques familiales accessibles aux femmes.
Mêmes les ouvrages philosophiques et scientifiques étaient fortement déconseillés. La science de l'époque prétendait que le cerveau féminin n'était pas fait pour les efforts intellectuels. Ce genre de lecture les masculinisait et les détournait de leur devoir de mère et d'épouse. Voltaire et Jean-Jacques Rousseau, ainsi que les traités de médecine et surtout ceux relatifs à l'anatomie étaient strictement interdits. Il faut dire que pour Rousseau, ce n'était qu'un juste retour des choses, lui qui avait écrit qu'une femme ne devait lire que ce qui était strictement nécessaire à la tenue de sa maison.
Et bien entendu, la littérature libertine et érotique qui faisait l'objet d'une exclusion absolue. N'évoquons même pas le divin marquis!
Alors que restait-il à lire pour les dames d'antan? Elles avait le choix entre les livres de dévotion religieuse et les manuels d'économie domestique et si malgré tout elles restaient attirées par le roman, ceux réservés à la jeunesse leur étaient accessibles, comme les romans de la Comtesse de Ségur.

Outre le contrôle exercé par le maître de maison, l'Etat exerçait aussi une censure tatillonne. Le procureur Ernest Pinard, mais il ne fut pas le seul, est resté célèbre pour ses procès intentés contre des chefs-d'œuvre de littérature mondialement reconnus. 
Ne citons que quelques exemples:

- Madame Bovary de Flaubert en 1857. Flaubert est accusé d'outrage à la morale publique et religieuse. La Justice l'accuse de peindre l'adultère de façon poétique. Les étreintes dans un fiacre ou à l'hôtel sont jugées d'une "sensualité lascive". Flaubert est finalement relaxé mais le tribunal l'exhorte à respecter la décence publique. Comme toujours, cette tentative de censure fit une publicité extraordinaire au livre.

- Les Fleurs du Mal de Baudelaire en 1857. Baudelaire est accusé d'atteinte aux bonnes mœurs. Lui est condamné à une lourde amende et six de ses poèmes sont censurés. Ces poèmes resteront interdits de publication en France pendant plus d'un siècle. Ce n'est qu'en 1949 que la Cour de cassation décrète leur réhabilitation.

- Le Rouge et le Noir de Stendhal en 1864. Pour Stendhal, la censure fut religieuse et son roman fut mis à l'index, c'est à dire à l'Index Librorum Prohibitorum, liste officielle des livres interdits pas l'Eglise sous peine d'excommunication. Stendhal y dénonçait la corruption et le cynisme des prêtres ainsi que l'hypocrisie de la hiérarchie.

- Nana d'Emile Zola en 1880. Nana raconte l'ascension d'une prostituée qui ruine la haute bourgeoisie avide de plaisirs sexuels. En Angleterre, les traductions de Nana sont saisies et l'éditeur jeté en prison.

Voila bien de quoi exciter l'appétit de nos jeunes filles en fleur, car quoi de mieux que la censure pour obtenir la liste des livres à lire?

Le tableau du "Fruit défendu" est célèbre mais il n'est pas possible de le voir dans un quelconque musée. Après son succès au Salon de 1865, il a été acheté par un riche collectionneur anonyme et n'est jamais réapparu: il repose toujours dans une collection privée.

lundi 21 septembre 2026

Le cauchemar.







Tableau de Johan Heinrich Füssli, réalisé en 1781 et intitulé "Le Cauchemar".

Une femme endormie est allongée dans une position curieuse et inconfortable. Un démon simiesque et grotesque est installé sur sa poitrine. C'est ce gnome qui est tenu pour responsable de son cauchemar. A gauche, une tête de cheval  apparait entre deux rideaux avec des yeux révulsés.
Réglons tout de suite le sort de  l'Equus caballus. Il s'agit en fait d'une jument. Pourquoi une jument? Pour une raison très simple: parce qu'en Anglais "cauchemar" se dit "nightmare" et que "mare" veut dire "jument". Oui! on fait mieux en matière de plaisanterie, mais Füssli a dû trouver la blague amusante.
Donc la dame cauchemarde, et on la comprend. La créature juchée sur son abdomen est un incube. Dans les traditions occidentales, l'incube est un démon qui harcèle les femmes endormies. Il s'assied lourdement sur leur poitrine, les oppresse et les empêche de bouger et de crier. Bien entendu, il en profite pour les abuser sexuellement afin de capter leur énergie vitale. Certains prétendent que c'est la raison pour laquelle, parfois, le matin, des femmes se réveillent épuisées avec un visage ravagé.
Les premières traces de ces démons se retrouvent en Mésopotamie et en Grèce. En Mésopotamie c'étaient les esprits Lilû. En Grèce antique, le visiteur indécent s'appelait Ephialtès qui veut dire "le sauteur". Les médecins grecs de l'époque, tout en conservant le concept du démon oppresseur, pensaient que les patientes objets des visites nocturnes subissaient des fièvres ou souffraient d'une mauvaise digestion.
Au moyen âge, l'Eglise s'empare du mythe et l'incube est très vite assimilé au diable et à ses serviteurs. Le manuel des chasseurs de sorcières, le Malleus Maleficarum de 1486 fournit tous les détails relatifs aux incubes. C'est là qu'on apprend que le démon pouvait changer de forme, passer de succube, le démon femelle, à l'incube, le démon mâle. Sous sa forme succube il récoltait la semence des hommes endormis et, reprenant la forme incube, il fécondait les femmes endormies. Une épouse pouvait donc facilement se retrouver enceinte du voisin en évoquant un incube malicieux, ce qui lui permettait de conserver intacte sa vertu.
L'incube était dépeint comme une créature velue, hirsute, souvent dotée de cornes et de pieds de bouc, comme les satyres grecs. A partir de l'époque romantique, l'incube devient un homme au charme irrésistible qui transforme le cauchemar en rêve.
Curieusement, on trouve des incubes un peu partout dans le monde. Au japon, l'emprise s'appelle Kanashibari, chez les scandinaves, c'est Mara et aux Antilles le Soucougnan, le principe reste le même.
La version féminine de l'incube, c'est à dire le succube, s'attaque aux hommes. Mais les succubes sont étroitement liées à Lilith dont le début de l'histoire remonte à plusieurs millénaires. Elle apparaît sous le nom de Lilitu en Mésopotamie, s'attaquant aux femmes enceintes, aux nouveau-nés et aux homme endormis. Mais c'est dans la tradition juive qu'on apprend qu'elle fut la première femme d'Adam, fabriquée dans le même argile que lui, contrairement à Eve qui dû se contenter d'une des côtes d'Adam. Mais alors que s'est-il passé? C'est que la fameuse Lilith était une féministe avant l'heure et revendiquait une égalité totale avec Adam. On apprend notamment qu'elle refusait, lors de leurs relations sexuelles de s'allonger sous lui. Adam ne voulant rien entendre, elle quitte le domicile conjugal, c'est à dire le Jardin d'Eden pour rejoindre la mer Rouge. Dieu, qui pourtant n'avait créé que deux humains, voyant que le ménage battait de l'aile, envoya trois négociateurs conjugaux, les trois anges Senoy, Sansenoy et Semangelof  pour la convaincre de revenir. Ce fut en vain; Lilith était volontaire et têtue. Dieu se fâcha et la condamna à voir mourir cent de ses enfants par jour. Il faut préciser que la nuit, Lilith récupérait la semence des hommes célibataires en provoquant chez eux des rêves érotiques avec laquelle elle donnait naissance à toute une horde de démons mineurs, les Lilims.
Lilith fut redécouverte au XIXe siècle pour devenir la "femme fatale" et de nos jours, pour ceux qui connaissent son existence passée, on la considère comme la première rebelle de l'Histoire, celle qui a préféré la liberté à la soumission.

Le tableau de Füssli nous a entraîné un peu loin, d'autant que l'histoire n'est pas terminée. Quelques années avant de peindre ce tableau, il était tombé follement amoureux d'une jeune femme habitant Zurich nommée Anna Landolt. Mais le père d'Anna lui refusa sa main préférant donner à sa fille un mari riche plutôt qu'un artiste. Il fut dévasté par cette décision et les historiens pensent qu'il a mis toute sa frustration dans ce tableau. La femme endormie serait Anna Landolt et lui se voyait en incube pour pouvoir la posséder. Ils n'ont probablement pas tort, car en retournant la toile apparaît le portrait inachevé d'Anna Landolt.



Portrait inachevé d'Anna Landolt par Johan Füssli
 au dos du "Cauchemar"
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L'exposition du tableau à Londres, en 1782 provoqua un choc immense. La sexualité, le désir féminin, et l'épouvante que suscita la vue de l'incube sidéra le public. Mais la curiosité fut la plus forte et malgré quelques critiques, la foule se pressa pour venir le voir. Fort de ce succès, Füssli réalisa au moins trois autres versions de cette scène, exploitant au maximum le filon qu'il avait découvert grâce à Anna Landolt et surtout grâce à son père.