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dimanche 7 juin 2026

 Les poids lourds et les moteurs de l'Exposition des Invalides.


Les automobiles industrielles, à qui l'on a donné le nom abrégé de poids lourds, ont pris, ces dernières années, un remarquable développement et semblent avoir devant elles un bel avenir. Il est donc intéressant d'examiner l'état actuel de cette jeune industrie; nous y serons aidés par la récente Exposition de l'Automobile qui lui avait consacré la moitié des vastes constructions de l'Esplanade des Invalides.
Les automobiles utilitaires se divisent en deux classes distinctes: l'une, affectée au transport des personnes dans les villes ou dans les campagnes; l'autre, destinée uniquement au transport des marchandises. Encore existe-t-il, en certains pays, à Madagascar notamment, les châssis qui font le service des marchandises, concurremment avec celui des voyageurs, au moyen de carrosseries amovibles.

Omnibus automobiles

Les problèmes qui se présentent, dans le transport des voyageurs, sont essentiellement différents, suivant qu'il s'agit de grandes agglomérations ou de service de ville à ville. La Compagnie des omnibus parisiens, qui a mis en service des autobus pesant 7 tonnes en charge, ne pourrait pas desservir, avec ce même matériel, une ligne de banlieue, où les voyages à vide sont fréquents. Les gros châssis, à 30 places et plus, ne conviennent qu'aux transports urbains, parce que le nombre de places occupées est toujours suffisant pour couvrir les frais d'entretien. Tels sont les types Brillié (autobus parisien), Ariès (services à l'étranger), de Dion-Bouton (autobus de Londres).
Quant aux services de ville à ville, les réseaux de ce genre sont nombreux, mais il y en a fort peu qui aient prospéré ou même survécu. Pourtant, il existe un exemple, à peu près unique du reste, et puissamment servi par la richesse économique des pays qu'il exploite; c'est la Compagnie des Messageries automobiles du Havre, qui possède des lignes régulièrement desservies depuis plus de 4 ans. Le résultat de cette longue expérience est l'omnibus léger de Dion-Bouton, à 8 ou 10 places qui abaisse le prix du kilomètre-bandage* à 7 centimes, soit 14 francs par jour, à raison de 200 kilomètres. Bandage et entretien, ce sont là deux pierres d'achoppement de toutes les tentatives analogues et c'est pourquoi l'on a été conduit, par des expériences malheureuses et répétées, à constater qu'en fait d'omnibus automobiles, les poids lourds sont toujours trop lourds.

Les camions.

Le camion Saurer représente le type actuel du camion industriel; il est muni de deux dispositifs fort remarqués. L'un est la mise en marche à l'air comprimé, adoptée par de grandes marques françaises, l'autre est le frein moteur déjà connu. Le succès en est tel, on les rencontrera sur tant de châssis, qu'il convient d'en donner une description sommaire. 


Fig. 1- Coupe du frein Saurer.



La mise en marche automatique s'opère au moyen d'un distributeur en forme de barillet D (fig. 1), lequel est commandé par l'arbre moteur au moyen d'un pignon d'angle et tourne autour d'un axe vertical supporté par une crapaudine Cr. Le distributeur est ainsi en relation successivement avec chacun des cylindres, et son calage est tel que, à l'arrêt du moteur, il communique avec le cylindre qui est au 3e temps du cycle, c'est à dire au temps moteur. Au moment de repartir, au moyen d'une commande à portée de la main du mécanicien, celui-ci soulève la soupape S; l'air, comprimé dans un réservoir ad hoc, pénètre dans le distributeur, et, de là, dans le cylindre approprié; la pression de l'air fait descendre le piston et le moteur se met en marche. Le frein moteur consiste dans la substitution d'un temps d'aspiration au temps d'explosion, dans chaque cylindre. Les 4 pistons aspirent ainsi et compriment de l'air, tant que la substitution est maintenue. Pour la réaliser, on fait saillir de nouvelles cames logées dans l'intérieur des cames ordinaires. Les organes utilisés sont: M manette de frein sur le volant V; la manette M agit, à travers la barre de direction B, sur la tige T, mobile à l'intérieur de l'arbre à cames A et susceptible de coulisser dans son logement à la façon d'un piston dans son cylindre. Ce coulissage fait saillir les bossages des nouvelles cames, à la surface des anciennes cames C. L'ensemble est porté par des roulements à bille ordinaires RRR.

Châssis à 6 roues.



Fig.2- 
1 Camion Purrey. 2 Camion Pantz.
3 Six roues Lorraine-Diétrich.




Signalons le camion à 6 roues du capitaine Lindeker construit chez Lorraine-Diétrich (fig. 2, n°3). Ce châssis possède les particularités suivantes: 1° équilibrage parfait du tablier, par une suspension sur ressorts-balanciers très ingénieux; 2° braquage simultané des roues extrêmes, d'où diminution de moitié du rayon de courbure minimum; 3° essieu moteur au milieu. La nécessité des camions à 6 roues est un sujet à controverses, dans lesquelles nous ne pouvons pas entrer ici; cependant, il est facile de rapprocher cette question de celle de l'usure des bandages et de la charge limite à imposer à ces derniers, ainsi que les problème de voierie qu'a soulevé l'automobile.

La vapeur.

La maison Purrey, de Bordeaux, champion incontesté de la vapeur, exposait des véhicules à bandages de fer, qui ont subi l'épreuve de longs services et qui ont figuré aux manœuvres du 18e corps. Le générateur Purrey brûle du coke ordinaire et c'est là ce qui constitue l'intérêt du système, lequel semble convenir surtout aux gros charrois de matériaux pesants (construction, métallurgie, service des ports, etc.) (fig.2, n°1).



Fig.4

1. Tracteur Turgan. 2. Voiture postale la Buire.
3. Omnibus 6 places de Dion-Bouton. 4. Voiture Latil.



C'est en vue de faciliter l'utilisation des méthodes nouvelles par le commerce que la maison Latil a créé sont avant train moteur (fig.4, n°4). Il consiste dans un moteur actionnant uniquement l'essieu qui le porte et qui peut être attelé à l'avant d'un véhicule quelconque, dont il remplace l'essieu de devant. Les avantages de ce système sont: la possibilité de conserver la forme des voitures de livraison, d'utiliser même le matériel ancien; au point de vue mécanique, la concentration des organes sur l'avant-train, qui est ainsi moteur et directeur, facilite la direction, simplifie les transmissions, en supprimant les pignons d'angle, permet enfin d'utiliser toute la puissance du moteur même dans un démarrage en courbe. En somme, l'avant-train Latil possède une mobilité analogue à celle du cheval, dont il occupe la place. Cette considération peut être d'un grand poids pour les services de livraison ou dans les grandes villes et dans les applications militaires.
La maison la Buire, de Lyon, a construit pour l'administration des postes, une voiture fourgon (fig. 4, n°2). Ce matériel remplacera prochainement les petits fourgons électriques, en usage depuis quelques années.

L'automobilisme agricole.

C'est la plus neuve et la plus originale de toutes les branches de l'industrie automobile. Son programme est le suivant: pouvoir à la fois: 1° sur la route, remorquer des voitures à diverses allures, 2° dans les champs, exécuter toutes les façons courantes de la culture: labour, semailles, moisson, etc.; 3° à la ferme, fournir la force motrice.
Le tracteur Turgan (fig. 4, n° 1) comprend un châssis monté sur trois roues, également motrices toutes les trois, et pourvu d'un moteur de 50 chevaux. Le poids total est de 3 tonnes; les roues sont larges de plus de 0,20 m. ; celles d'avant sont aussi directrices et reçoivent leur mouvement par l'intermédiaire d'une couronne dentée, commandée par les pignons droits d'une transmission à cardans; la roue arrière est commandée par chaînes. Le moteur, de 4 cylindres (150-155) donne sa puissance normale à 850 tours. Il y a 3 vitesses avant et 3 arrière; le radiateur est calculé pour permettre un long travail à petite vitesse.
L'efficacité de ce tracteur serait la suivante: il peut labourer 4 hectares à 18 cm, en terrain moyen, en 10 heures (charrue à 4 socs). Il peut aussi,  dans le même temps, moissonner 15 hectares, en remorquant trois moissonneuses-lieuses. La consommation est environ 12 à 14 litres à l'heure. La présence d'une poulie fixe à l'avant permet l'utilisation du tracteur comme locomobile.
Des expériences récentes ont prouvé que ces engins étaient maniables, rapides, faciles à remorquer sur route; nul-doute  qu'ils ne soient extrêmement intéressants pour les exploitations agricoles importantes, dans les conditions actuelles de rareté de la main-d'œuvre.

Les moteurs.

Une bonne partie de la surface de l'Annexe des Invalides était occupée cette année par des expositions de moteurs. Parmi ceux-ci, un grand nombre n'avaient avec l'automobilisme qu'une parenté éloignée, quoique réelle; nous ne nous en occuperons pas.
La maison Renault exposait un moteur d'aéroplane, de 45 chevaux environ et un remarquable groupe marin avec changement de manche.
Signalons l'emploi des moteurs d'automobile pour actionner d'autres machines que des voitures. Ainsi le groupe-pompe de Dion-Bouton. Il est formé d'un moteur monocylindrique ordinaire accouplé à la pompe au moyen d'un engrenage démultiplicateur.
Le moteur est refroidi par un thermo-siphon, dont le réservoir est traversé par le tuyau de refoulement. Les applications de ce système très léger peuvent être nombreuses dans l'irrigation, l'assainissement de l'agriculture et l'horticulture. Un moteur de 8 chevaux refoule ainsi 70  à l'heure à 7 m. d'élévation.

Roues.

La roue est un organe trop important, surtout dans les poids lourds, pour ne pas mériter qu'on s'y arrête. Nous examinerons, à ce sujet, la roue Soulas des autobus parisiens.
Une roue ordinaire, composée de rais, tenus par leur assemblage avec le moyeu et la jante, finit toujours par prendre du jeu. Il faut donc raccourcir le bandage en fer, ce qui resserre les assemblages, mais diminue la hauteur de la roue, sans préjudice de l'immobilisation prolongée du véhicule. La roue Soulas obvie à ces deux inconvénients par les modes de fixation des rais au moyeu et à la jante. 




Fig.3

1. Machine Palmer. 2 et 3. Coupes tu Palmer
4. Roue Soulas. 5. Coupe Soulas. 6. Détails Soulas.



La première est opérée (fig. 3) par l'intermédiaires de pièces B dite mailles, entre lesquelles viennent s'engager les extrémités A des rais. L'ensemble est ensuite saisi entre les deux plateaux du moyeu, réunis par des boulons de serrage qui passent dans les mailles. Les pattes G des rais ne sont pas au contact avec le moyeu, mais simplement par les épaulements H des mailles d'assemblages. La fixation des raies à la jante s'opère au moyen d'un manchon E, entré sur le rai et fileté. D'autre part, une plaque C, fixée sur la jante par deux boulons, reçoit l'about K du manchon, dans un logement où il est maintenu sans serrage. Celui ci est produit par l'écrou D, qui appuie plus ou moins vigoureusement son embase contre la plaque et tend à écarter le rai de la jante.
Pour faire disparaître le jeu, il suffit de procéder au serrage périodique des écrous.
L'industrie de pneumatique était représenté aux Invalides par le pneu Palmer, dont la fabrication se fait suivant des procédés très originaux. On sait que le support du caoutchouc, dans un pneu ordinaire, est formé d'une toile robuste, à qui est confié le soin de résister à l'effort moteur tout entier. Les inconvénients des toiles sont de deux sortes. Elles peuvent difficilement épouser la forme qui conviendrait à assurer le maximum de résistance, forme assez délicate, puisque c'est une portion de tore. En second lieu, elles sont exposées à pourrir, par suite de l'humidité. Le pneu Palmer est formé par deux couches d'une corde spéciale, noyée dans le caoutchouc extérieur. La figure 3 permet de saisir le détail de la disposition des couches, placée par une machine réglée pour une tension uniforme. L'ensemble est maintenu par un système original de griffes en acier. La corde est constituée par des fils toronnés dans du caoutchouc, afin de les mettre complètement à l'abri de l'humidité. Les cordes sont donc imputrescibles. Quand le pneu est usé jusqu'à une certaine couche de caoutchouc rouge, qui sert de repère, l'enveloppe est renvoyée à l'usine où elle est remise à neuf, par un rechapage qui lui rend son aspect primitif.
Telles étaient les principales curiosités qu'offrait au visiteur le salon de 1907, le derniers peut-être des Salons annuel de l'Automobile.

                                                                                                  Etienne Taris.

La Nature, revue des sciences, 1908, Masson et Cie.



* Nota de Célestin Mira:

* Kilomètre-bandage: le pneumatique n'existant pas, les transports de voyageurs utilisaient des bandages de caoutchouc plein sur les roues, offrant plus de confort que les traditionnels bandages métalliques des véhicules de transport de marchandises. Les bandages de caoutchouc plein duraient entre 5000 et 15000 kilomètres suivant leurs qualité et l'état des routes. Le kilomètre-bandage était donc un indicateur de coût d'exploitation des véhicules de transport.


jeudi 4 juin 2026

 La gaieté à l'Ecole polytechnique.

Cérémonies traditionnelles

et divertissements d'usages.



Célèbre dans le monde entier par l'incomparable valeur de l'éducation scientifique qu'elle donne à ses élèves, l'Ecole polytechnique est aussi l'une de celles qui laissent à tous ceux qui y ont passé les meilleurs et les plus profonds souvenirs d'heureuse et amicale vie en commun. Comment se traduit dans ce milieu spécial la gaieté qui, parmi les jeunes gens, retrouve toujours ses droits? Comment se forme, dans cette atmosphère de travail et de belle humeur, les liens que la vie ne dénouera pas, une intimité qui plus tard se continuera par une étroite et puissante camaraderie? En le recherchant, nous allons faire une amusante excursion au pays de la plus joyeuse et de la plus saine fantaisie.

Passer deux années dans les sombres bâtiments qui s'élèvent au milieu du lacis tortueux des vieilles rues de la montagne Sainte-Geneviève, consacrer tout son temps à des études abstraites qui demandent à l'esprit un continuel effort de concentration, être soumis à une sévère discipline, rester enfermé presque toute la semaine et presque entièrement privé de liberté, voilà, semble-t-il, d'assez dures conditions. Demandez pourtant aux anciens polytechniciens quelle impression leur ont laissé ces deux années d'école. Et tous vous répondrons sans hésiter qu'elles comptent parmi les meilleurs de leur vie, les meilleures et les plus gaies.
Regardez plutôt et voyez passer dans son uniforme correctement ajusté un des élèves de la sévère école.
Le bicorne en tête, l'épée de côté, la pèlerine élégamment jetée sur les épaules, ganté de blanc, il a dans sa démarche et dans toute son allure un certain air d'assurance juvénile et charmante*. Cet uniforme qu'il porte est celui dont toutes les mères ont rêvé pour leur fils, dès le temps qu'il était encore tout petit. Ce titre qu'il a conquis est l'un de ceux qui ouvrent toutes grandes les portes de la vie. Il a conscience de faire partie d'une école au passé et au renom glorieux, pépinière de savants, d'officiers, d'ingénieurs, et qui jouit dans le monde entier de la réputation d'être celle où les jeunes gens reçoivent l'éducation scientifique la plus forte. Non, il n'y a vraiment pas de quoi être triste.
L'Ecole polytechnique est une école où l'on travaille; elle n'est pas "l'école où l'on s'ennuie". Aussi bien la gaieté est à vingt ans chose nécessaire à l'égal de l'air et la lumière. Plus les études du futur savant demandent d'attention et d'effort, et plus il est indispensable que l'esprit se détende et qu'il réagisse.
Les polytechniciens sont des gens qui réagissent vigoureusement.

Initiation et cérémonies traditionnelles.

A vrai dire, le nouveau, le "conscrit" qui vient de franchir pour la première fois le seuil de l'Ecole, éprouve une certaine appréhension. Si les polytechniciens de jadis veulent être sincères en se rappelant leurs premières impressions, ils avoueront tous que, ce jour-là, leur état d'âme était moins voisin de l'allégresse que de l'ahurissement, un ahurissement mêlé d'une vague inquiétude.
Tous les mouvements, à l'Ecole, se font au son du clairon: c'est le clairon qui annonce l'heure des cours, le clairon qui sonne le repas, le clairon qui ramène les élèves à l'étude, langage éclatant sans doute, mais dont le sens précis ne s'apprend pas du premier coup. Aussi quel tohu-bohu! quel désarroi! L'un se rend à l'amphithéâtre au lieu de gagner la cour, l'autre croit se rendre à la visite du médecin et c'est pour le repas qu'on l'appelle! Et personne pour renseigner ces pauvres conscrits! Si encore les anciens étaient là! Mais les anciens n'entrent à l'Ecole que quelques jours après les nouveaux!
Au surplus, les nouveaux attendent les anciens sans impatience. Et l'approche de ce retour leur inspire plutôt des appréhensions assez vives. En effet, , la rentrée des anciens, c'est le début des brimades, des terribles brimades, dont la pensée hante le conscrit et trouble sa joie, depuis le jour où il a revêtu le brillant costume, objet de ses ambitions de collégien!


Les débuts d'un nouveau polytechnicien. Une séance de "bahutage".

Porter leur veste à l'envers, se barbouiller la figure de suie, telles sont
 quelques-unes des épreuves auxquels les "nouveaux" sont soumis
 pendant les premiers jours. si tous n'ont pas l'aspect jovial
du conscrit que représente notre gravure, la plupart sont les premiers
 à rire de ces brimades bien innocentes qui leur permette de prouver
 leur bon caractère.




Elles sont pourtant bien modérées ces brimades et bien amicales. Ne vit-on pas, il y a quelques années, brimeurs et brimés se consigner volontairement pendant trois semaines, en signe de protestation, parce que l'Administration avait essayé de supprimer cette cérémonie traditionnelle, et ayant puni avec rigueur quelques anciens qui s'y étaient particulièrement distingués?
L'Ecole est militaire et mathématicienne. Impossible d'oublier ce double caractère qui va se retrouver jusque dans les premières épreuves imposées aux nouveaux.
A la pointe de l'épée! telle est la loi de la guerre! C'est en effet à la pointe de l'épée, littéralement, que le conscrit doit aussi conquérir la prune de l'amitié, la première prune à l'eau-de-vie que lui offrent ses anciens. Cette prune savoureuse, il va la cueillir des lèvres au bout de la tangente qui la lui présente, tangente est le nom que ces géomètres donnent à leur épée.
Quant aux mathématiques, elles seront représentées par quelques problèmes singuliers que les anciens poseront aux conscrits sans grand espoir, probablement, de les leur voir résoudre. On en cite de très innocents, qui remontent à des temps très antiques, celui-ci par exemple: "Trouver l'âge d'un capitaine de navire, connaissant la hauteur du mât et la vitesse de son bateau". C'est de quoi s'amusaient les polytechniciens de 1804!
Faut-il, après ces plaisanteries, parler des autres brimades? Le mérite qu'on ne saurait leur contester est qu'elles ont toujours un caractère bon enfant. Tel est par exemple le monôme


Un coin de la cour pendant le monôme. Le saut de la baguette.

Faire défiler les conscrits sur tous les bancs de la cour, tendre sur
leur passage une baguette qu'ils doivent franchir, tels sont
quelques-uns des procédés classiques qui agrémentent les monômes.



Les conscrits, leurs vestes mises à l'envers, avec leur nom écrit en grosses lettres sur la doublure, se placent les uns derrière les autres; un ancien prend la tête et conduit le monôme, suivant des courbes bizarres. Le long serpent se déroule partout où les élèves ont le droit de pénétrer: il passe chez le coiffeur, qui est troublé par cette invasion dans ses préparations artistiques; de là, il se rend dans les salles de jeu, où les conscrits sont obligés de passer sous les billards pour rentrer dans la cour des récréations, et repartir d'un autre côté. Et pendant tout le temps qu'il dure, anciens et nouveaux chantent à tue-tête les chansons classiques de l'Ecole.




Un Monôme dans la cour de l'Ecole.

Guidés par un ancien à travers mille tortueux détours, les conscrits
 défilent en chantant à tue-tête. Ne faut-il pas les initier aux refrains
 classiques de l'Ecole, dont les plus connues
sont l'
Artilleur* et le Bel Alcindor*.




De place en place, des anciens, spécialement désignés par leurs camarades, se postent avec des pots de peinture noire, rouge ou jaune. Le conscrit qui ne daigne pas chanter, qui manifeste son mépris pour ce genre de drôleries, où trouve abusive les très légères brimades qu'il subit, ou enfin celui qui a été signalé à un titre quelconque, est immédiatement barbouillé de peinture, plus ou moins complètement, suivant la gravité de la faute. 




L'Heure du châtiment. La "peinture" d'un réfractaire.

Malheur au conscrit grincheux qui ne veut pas chanter, ou qui
prend mal les plaisanteries, pourtant inoffensives du bahutage!
Immédiatement appréhendé, il est badigeonné selon les règles.



Souvent, ce châtiment ne lui sera infligé qu'à la dernière minute de la récréation, et il devra se sauver en salle d'étude et répondre à l'appel sans avoir eu le temps de se débarbouiller: les adjudants ferment toujours bénévolement les yeux sur ces incorrections de tenue... si involontaires!




Un "piocheur" malgré lui. Caricature de Cham.

Le pauvre consigné a sans doute fait quelque farce un peu forte.
Il essaie de se consoler par la géométrie. Mais comme le dit la légende,
 la figure qu'il fait est toujours piteuse.



Certain jour, on substitue au monôme des courses sur le dos: les conscrits, rangés en bataille à une extrémité de la cour, doivent atteindre, par des mouvements vermiculaires, sans s'aider de leurs mains, l'autre extrémité.
D'autres fois, on fera une salade d'un effet d'habillement quelconque: quelques minutes avant la fin de la récréation, les anciens commandent aux conscrits de former le cercle, et leur font déposer devant eux leurs chaussures, leurs vestes ou leur bonnet de police. De tous ces effets ils font au centre du cercle un énorme tas et un mélange indiscernable. Au moment où sonne la dernière minute de la récréation, chaque conscrit se précipite, saisit ce qu'il lui tombe sous la main, et se sauve pour répondre à l'appel avec des chaussures dans lesquelles il danse ou qui le mettent au supplice, une veste qui l'étrique et un bonnet de police qui lui couvre la tête jusqu'aux oreilles.



L'art de porter un bonnet de police. Deux polytechniciens
 en 1840, d'après une caricature de Cham.


Talent difficile, et qui ne s'acquiert pas du premier coup, que de poser
 avec art sur sa tête le bonnet de police! Autrefois, comme aujourd'hui,
 conscrits et anciens, bientôt réunis dans la même intimité, ne
tardent pas à être tous égaux, même par la toilette.




L'administration se montre particulièrement sévère pour le bahutage des casernements. Il y a quelques années, un adjudant se posta durant toute une récréation à la seule porte d'accès d'une série de casernements. Deux anciens se mirent donc à grimper à la hauteur du troisième étage par le câble du paratonnerre et s'introduisirent par une fenêtre ouverte dans les casernements si bien surveillés. Ils enlevèrent sans bruit matelas et couvertures, dont ils firent une gigantesque pyramide, et repartirent par le même chemin. Quand l'adjudant, la récréation finie, entra pour faire une ronde dans les casernements, il resta muet d'étonnement et faillit, dit-on, tomber malade d'avoir été ainsi joué. Inutile de dire que le plaisir de la difficulté vaincue, la satisfaction d'avoir déployé des ruses d'apaches, ajoute beaucoup à l'attrait de ce genre de divertissement.

Paquet de vérités et volée de bois vert: la séance des cotes.

Une petite manifestation satirique et oratoire, la séance des cotes, met fin à toutes les brimades.
Le dimanche matin, les commissaires, en grand uniforme, se réunissent sur une estrade dressée dans l'amphithéâtre de chimie ou dans une salle réservée du café Soufflet. Sur le devant de celle-ci, le grand bourral (bourral est sans doute le singulier de bourreaux), une hache en carton à la main, la figure voilée d'une cagoule, se tient près d'un billot, entouré des aides-bourrals. Les conscrits sont réunis au bas des gradins, au-dessus d'eux, les anciens, en entonnant les chansons d'usage, leur lancent des bombes remplies d'eau ou des papiers enflammés. Puis le président se lève et prononce le discours d'ouverture.
Le défilé des cotes commence. On entend par là une petite allocution humoristique et satirique adressée à chaque conscrit. Certaines cotes se reproduisent tous les ans: ce sont par exemple les cotes major de tête et major de queue, la cote pose, la cote rogue, la cote géant, etc.
Le major de tête des conscrits reçoit les condoléances du major de queue des anciens: il est en effet le seul qui puisse perdre des rangs et ne jamais en gagner: on lui rappelle, en même temps, que son rang le forcera souvent à se "dévisser" auprès de l'administration pour ses camarades, et qu'il ne doit jamais hésiter à le faire; enfin il faudra qu'il se souvienne aussi que ce rang ne lui donne aucun droit sur ses camarades: tous les X sont égaux.
Au conscrit qui a la cote journal, on reproche les éloges pompeux qu'a fait de lui la feuille de chou de son pays natal. La cote rogue revient aux mauvais caractères. La cote pose revient au conscrit qui s'est vanté de son nom, de ses relations, de sa fortune. A celui-là on rappelle qu'à l'X on ne reconnait qu'une noblesse, celle des sentiments, et qu'une richesse, celle du cœur.

Le rire et la géométrie. Drôleries mathématiques.

Enfin, voici les deux promotions unies et fondues. La gaieté, dans le train-train ordinaire de l'Ecole, ne perdra pas ses droits. Mais la géométrie non plus et ses interventions imprévues ne laissent pas d'être elles-mêmes assez amusantes. Savez-vous, par exemple, comment le bicorne doit se placer sur la tête pour être à l'ordonnance? Ecoutez, c'est le code X qui parle:

Conscrit, tiens ta langue captive
Et prête à ses discours une oreille attentive!

Le bicorne, ou le claque, ou encore la frégate, doit être "tangent" au sourcil droit et le "partager mathématiquement en moyenne et extrême raison". Ne croyez pas d'ailleurs que la courbe élégante de ce célèbre chapeau soit l'effet d'un caprice. Les mathématiciens y voient "une courbe géométrique transcendantale" qui peut être représentée par l'équation:
Et quand le polytechnicien quitte définitivement l'Ecole, sa dernière joie mathématicienne sera d'effectuer le "développement" du claque, c'est à dire de le transformer en une "surface plane".
Et voilà ce que c'est qu'une application scientifique!
Faut-il maintenant rappeler qu'à l'Ecole le plancher s'appelle un géométral et s'exprime par l'équation ζ = 0, si bien que "faire ζ = 0" ou "piquer le géométral", c'est, pendant un cours, un amphi, se glisser tout doucement sous le banc et s'allonger par terre pour y dormir ou y lire son journal? Dirons-nous encore que l'élève admis à suivre les cours à titre étranger s'appelle une constante? Qu'entend-on par là? Si vous étiez géomètre, vous sauriez qu'une constante a une tangente nulle. Or, les élèves étrangers ne portent pas l'épée, n'on pas de tangente! De là leur nom.
Mais, après la géométrie, voici maintenant une aimable application de l'arithmétique. Le punch est très goûté à l'Ecole, en cachette bien entendu: car les ordres de l'autorité sur ce point sont formels. Mais ce punch, qui le paye? C'est, dans chaque salle, l'élève dont le numéro de classement se trouve un beau jour égal au nombre total des consignes encourues dans cette salle, depuis la rentrée. Au fait, pourquoi serait-ce un autre plutôt que celui-là? Et c'est ainsi que l'intempérance trouve son compte à l'observation assidue des proportions mathématiques!



 Dans la cour de l'Ecole: une récréation.

Les course, dans toutes les positions imaginables, à cloche-pied,
sur le dos, à quatre pattes, occupent aussi les récréations.
Avec les exercices physiques, escrime ou boxe, ces divertissements
 constituent une salutaire diversion au rude labeur intellectuel de l'école.



Fêtes locales et joyeux anniversaires.

Les fêtes de Polytechnique ne manquent pas elles non plus, d'être assez caractéristiques. Nous ne parlerons pas de la fête du point gamma (tout le monde sait, n'est-ce pas? ce que les astronomes appellent le point gamma, et que le soleil y passe lors de l'équinoxe du printemps), parce que cette mascarade, qui a laissé chez beaucoup les plus joyeux souvenirs, n'a plus lieu à l'Ecole.


Une amusante mascarade. Arrivée de
l'empereur de Russie en France.


Dans les revues qui se faisaient encore à l'Ecole il y a quelques années,
 l'ingéniosité des acteurs improvisés suppléait souvent au manque
de costumes  et d'accessoires. Témoin cette mascarade qui nous montre
 le Tsar Nicolas II et le président Faure passant en revue
un régiment de lanciers.



Mais la Sainte-Barbe, fête des artilleurs, ne peut pas ne pas y être célébrée. A parler franchement, la vraie réjouissance, ce jour-là, c'est la sortie supplémentaire dont elle est l'occasion. 


Une mascarade. LL.MM. le Tzar et l'Impératrice
 de Russie devant l'objectif.



Toutefois, si pressés que soient les élèves de profiter de leur liberté, aucun ne voudrait quitter l'Ecole avant d'avoir pris sa part de la traditionnelle et bruyante cérémonie du jour. Dans chaque salle, un peu avant midi, on prépare sur une table une pile de huit lourds tabourets, sièges ordinaires des élèves qui les composent; puis le chef de salle s'accroupit sous la table, et, au douzième coup de midi, il fait basculer la haute pyramide, qui s'écroule aux cris de "Vive l'Arti!" Il y a dans l'école, de cinquante à soixante salles d'étude; on juge du tapage! Jamais, canon véritable ne tonna si formidablement!


Une farce classique.

En étude même, la gaieté ne perd pas ses droits. Pour tirer d'un
 sommeil trop profond un camarade, le procédé le plus certain
 sinon le plus agréable pour le patient est, paraît-il, de lui allumer
 dans le dos une feuille de papier.



Une autre date joyeuse est celle de l'élection des "caissiers". Les caissiers sont deux camarades auxquels sera confiée la bourse commune destinée à payer les quelques dépenses de la promotion et surtout à venir en aide dans une assez large mesure aux pauvres du quartier. Ces élections amènent des luttes mémorables. Les affiches apposées à cette occasion sur les murs des longs couloirs sont des œuvres de la plus haute fantaisie; on en peut toutefois classer les sujets en deux catégories: les horreurs de l'administration avant l'élection du caissier à venir et les jouissances paradisiaques qu'assurera cette même élection. Ce double thème prête à de multiples variations.
Les mathématiciens sont en général de forts bons musiciens. Tous les ans, on trouve dans l'ensemble des deux promotions un nombre suffisant d'instrumentistes pour constituer un bon orchestre, qui offre un concert vers le mois de janvier au général commandant et aux professeurs de l'Ecole. Qui ne ne connait aussi, au moins pour en avoir entendu parler, le salon musical de la Trompette, où se donnent des concerts d'une exécution parfaite? C'est à un antique de la promo 1860, Emile Lemoine, que l'on doit la création et l'organisation de la Trompette, qui se compose presque exclusivement d'anciens Polytechniciens.

Une revue satirique et fantaisiste: la séance des ombres.

Mais de toutes ces fêtes, celle à qui la jeunesse polytechnicienne tient peut-être le plus est la séance des ombres. Là, en effet, se donne carrière l'imagination fantaisiste des artistes et des poètes, qui n'ont jamais manqué à l'Ecole Polytechnique. Bien entendu, de ces inventions toutes satiriques, c'est le personnel de l'Ecole qui fait les frais. Dans le grand amphithéâtre de physique, sur le tableau à projections, apparaissent tout à tour les ombres de tous les professeurs de la maison, ombres mobiles et qui représentent en perfection les tics habituels des originaux.


L'étude de dessin en plein air dans la cour de l'école.



Pendant trois heures défilent dans l'ordre hiérarchique, le géné, le colo, les pitaines, les médecins, puis les civils: le directeur des études, les professeurs, les répétiteurs; ensuite les employés de l'administration, le bibliothécaire, le pitaine Balai, c'est le garçon chargé du nettoyage des cours, , le pitaine Printemps, c'est celui qui apporte les feuilles autographiées des amphis. D'où son nom.
L'ombre est à pied ou à cheval, généralement présenté dans un décor particulier: ce seront quelques palmiers  et quelques chameaux s'il s'agit d'un capitaine colonial, un attirail d'appareils de manipulations s'il s'agit d'un professeur de physique ou d'astronomie. Le décor est quelquefois même l'objet d'allusions plus subtiles. Certain professeur de chimie aimait à répéter dans son cours que les produits dont il parlait, autrefois simplement produits de laboratoire, se fabriquaient maintenant "sur une grande échelle". A la séance des ombres, ses préparateurs étaient représentés derrière lui juchés au sommet d'une haute échelle et broyant énergétiquement.
Chaque ombre s'arrête pour dire sa chanson ou pour prononcer son discours, à commencer par le général commandant l'Ecole. Témoin cette chanson, dite du "général sapeur" qui manifeste l'éternelle et pacifique rivalité des deux armes dont les officiers sortent de l'Ecole Polytechnique:

Mes élèves, chose bien drôle,
Voudraient souvent aller au bal.
Je les en sèche, c'est mon rôle:
Mais ces gredins le trouvent mal,
Et pourtant danser c'est stupide:
Des façons d'artilleurs vraiment

Refrain

Je suis le sapeur intrépide
Dont on ne parle qu'en tremblant!

Pour les professeurs, on remplace les chansons par des allocutions comiques, reproduisant certains tours, certaines phrases de leurs cours.
Quelques-unes de ces allocutions sont restées célèbres.
Duhamel, l'illustre professeur d'analyse avait, dit-on, la manie d'invoquer à tout propos les noms des grands mathématiciens du passé, et particulièrement celui d'Archimède. Ainsi l'appelait-on lui-même Archimède. A la séance des ombres, dans laquelle il parut jadis, on lui prêta un discours qui débutait ainsi: "Je vous rappellerai d'abord ce que je vous disais dans la dernière leçon, dans la précédente, et dans les autres. Je vous ai apporté aujourd'hui une lettre d'Archimède, qui a sa plus grande importance dans l'histoire des mathématiques; la voici:

" Mon cher ami,
Je me porte bien. Embrassez Endymion pour moi.
Tout à vous,
                                           Archimède."

Voici le laïus prêté dans une de ces séances au professeur d'histoire et de littérature, M. Perrens: "Louis XIV, messieurs, passait (hum!) agréablement des lettres aux arts, et des arts (hum!) aux langues... François 1er aimait beaucoup les brunes (hum!), les blondes particulièrement.
Alexandre VI (hum!) Borgia fut pape, en quelque sorte. D'après ses ordres (hum!), ses ennemis étaient précipités dans le Tibre, en quelque sorte, où ils mourraient particulièrement."
La séance des ombres est la dernière grande cérémonie traditionnelle de l'année; les examens de février la suivent immédiatement; puis après un congé de huit jours, chacun se met à songer aux examens de fin d'année qui seront pour les anciens des examens de sortie et d'où pourra dépendre leur vie entière.



Pendant l'étude.

Le "bahutage" est fini. Cette fois, nos futurs officiers et
savants se mettent au travail pour tout de bon.



Des liens que la vie ne dénouera plus.

Ces divertissements de grands enfants et de bons garçons ont leur utilité: ils contribuent à faire naître et à développer dans l'âme du polytechnicien l'esprit de tradition, au meilleur sens du mot, c'est à dire l'esprit de solidarité. Et la solidarité polytechnicienne est célèbre entre toutes. Sans doute, à l'école, les aptitudes diverses ont coutume de se railler réciproquement, de se conspuer. "Hure à la sape!" crient les artilleurs. "Hure à la botte!" répliquent les bigors.- Peut-être faut-il vous apprendre que hurer, c'est conspuer; que la botte se compose des aspirants ingénieurs, la sape des officiers du génie et que les bigors ou bigorneaux sont les futurs artilleurs coloniaux? Mais ces cris eux-mêmes ont quelque chose d'amical: ils sont encore la tradition. D'ailleurs ces mêmes rivaux qui se sont conspués à pleins poumons vont s'unir à l'instant, s'il le faut, afin de revendiquer pour eux tous la punition qui vient de tomber sur un camarade qui n'a, comme les autres, qu'une part de culpabilité. On citerait en pareille matière  des exemples mémorables. L'école se souleva en 1814 pour venger Auguste Comte, qui y était alors élève, d'une punition qui paraissait imméritée.
En 1830, Louis-Philippe, voulant remercier les élèves de la part qu'ils avaient prise aux journées de Juillet, leur offrit un certain nombre de décorations qu'ils devaient tirer au sort entre eux. Les élèves répondirent au roi qu'ils lui étaient reconnaissants, mais qu'il ne leur semblait pas naturel que les uns fussent décorés plutôt que les autres. "Sire, ajoutaient-ils, un de nos camarades, Vanneau, est tombé sur les barricades: nous vous demandons pour seule faveur, de venir en aide à son père, humble employé au service de l'Etat."
Un sentiment qui peut se traduire de façon aussi noble ne s'oublie pas au sortir de l'Ecole. En dépit des différences d'âge et de situation, cette solidarité réunit partout ceux qui font partie de la célèbre maison. Les brimades ont contribué à la faire naître. Savez-vous, en effet,  par quel discours l'ancien qui préside la séance des cotes accueille les nouveaux qui vont être ses camarades?
"En entrant ici, leur dit-il, vous étiez une foule dont les éléments étaient recrutés un peu partout, sans lien, sans homogénéité; vous ne formiez pas une promo, il vous manquait cet esprit d'égalité, de solidarité, d'union, qui fait la force de l'X, nous nous sommes efforcés de vous l'inculquer: voilà le but des brimades, but sérieux que vous ne soupçonniez pas."
Ne semble-t-il pas que, sous sa forme humoristique, le topo de ce jeune sage contienne la vraie morale qui se dégage par tant de plaisanteries dont la puérilité n'est peut-être qu'apparente?



Médaille commémorative offerte au Président Carnot,
pour le centenaire de l'Ecole Polytechnique.

(communiqué par M. le Colonel de Rochas)




Lectures pour tous, 1901, Hachette et compagnie.




* Nota de Célestin Mira:

* Polytechnicien au XIXe siècle:



Polytechniciens au XIXe siècle.
Chromolithographie, auteur inconnu
.





* Chanson de l'Artilleur:




Cette version ne contient pas les couplets pouvant choquer les chastes oreilles.


* Chanson de Bel Alcindor:



Avertissement: Version non expurgée, aux risques et périls du curieux.


mercredi 3 juin 2026

 Malade.


Ma tante de Lesdiguière avait fait la partie d'aller visiter Mme du Deffand avec Mme  de Bourbon-Busset, et ces dames s'attendaient à la trouver plus ou moins soucieuse, attendu que M. de Pont-de-vesle se mourrait, et qu'il avait été, pendant douze ou quinze ans, dans ses bonnes grâces les plus favorables. Après les premiers compliments, Mme de Bourbon-Busset, qui faisait toujours la bouche en cœur et la sensible, lui demanda des nouvelles du cher malade.
-"Eh! mon Dieu, j'y pensais, dit aussitôt la marquise; mais je n'ai qu'un laquais ici en ce moment, et j'allais envoyer une de mes femmes pour demander de ses nouvelles.
-Madame, il pleut des torrents, répondit l'autre, et je vous supplie de la faire aller dans mon carrosse.
-Ah! vous êtes infiniment bonne, et je vous rends mille grâces, reprit la marquise avec une satisfaction charmante.
-Mam'selle, dit-elle à une femme de chambre qui vint à la sonnette, vous allez savoir des nouvelles de notre petit malade. Madame la comtesse de Bourbon-Busset permet que vous alliez dans son équipage, à cause de la pluie. 
Je suis bien reconnaissante et bien touchée de votre intérêt pour mon favori, poursuivit-elle: il est très aimable, il est spirituel, il est vif, et est tendre et caressant. Vous savez certainement que c'est Mme du Châtelet qui me l'a fait avoir?"
Les deux amies se regardèrent et n'osèrent pas répondre à des confidences et des paroles aussi hors de mesure. On parle d'autre chose, et la voiture arrive enfin!
-Eh bien! Comment l'avez-vous trouvé?
-Madame, aussi bien que possible.
-Est-ce qu'il a bien voulu manger, aujourd'hui?
-Il aurait voulu s'amuser à mordre dans un vieux soulier, mais M. Lyonnois (1) n'a jamais voulu.
-Voilà, s'écria ma tante une singulière fantaisie de malade!
-Enfin, marche-t-il à présent? reprit la marquise.
-Ah! pour ceci, je ne saurai dire, madame, parce qu'il était couché en rond, mais j'ai vu pour aujourd'hui qu'il me reconnaissait, car il a remué la queue.
-M. de Pont-de-Vesle!, s'écrièrent les visiteuses...
-Allons donc! c'est mon petit chien dont il s'agit. Mais, à propos, ajouta-t-elle en parlant à ses gens avec un ton de sécheresse et d'âpreté, vous n'oublierez pas d'envoyer demander des nouvelles du chevalier de Pont-de-Vesle!

                                                                       Souvenirs de la marquise de Créqui.

(1) Lyonnois était un médecin de chien à la mode au dix-huitième siècle.


Dictionnaire encyclopédique d'anecdotes, Edmond Guérard, 1876, Firmin-Didot.