Grandes dames héroïnes.
Plus fantaisiste que la fiction, l'histoire nous offre souvent des péripéties qui semblent combinées pour frapper, étonner, ravir l'imagination. Jamais peut-être s'en était-il rencontré autant à la fois et de plus extraordinaires qu'à l'époque où l'on vit chez nous des femmes, de véritables héroïnes des temps chevaleresques, prendre part aux intrigues politiques et courir les aventures et les guerres. Dans un livre merveilleux de pittoresque et de mouvement, auquel nous faisons plusieurs emprunts, la Jeunesse de la Grande Mademoiselle, M. Aristide Barine a fait revivre cette époque extraordinaire: ce sont quelques-unes des plus frappantes entre les scènes de temps que l'on trouvera évoquées dans notre récit, et on les lira avec la même curiosité que les chapitres des romans d'aventures les plus passionnants.
Charmantes et hardies, aimables et courageuses, unissant à l'élégance de la femme une bravoure digne des hommes les plus intrépides, emportées au galop de leur cheval, courant dans le vent qui fait flotter sur leurs épaules leur longue chevelure dénouée, les amazones ont de tout temps séduit l'imagination des poètes et fait rayonner dans la légende leur prestige de belles guerrières. Elles apparaissent dans l'épopée antique, passent dans les romans chevaleresques du Moyen âge et dans les poèmes de la Renaissance. Dans la Jérusalem délivrée du Tasse, Tancrède provoque en duel un chevalier, le blesse, lui enlève son casque; un flot de cheveux s'en échappe, un visage délicieux apparaît, enveloppé par les ombres de la mort: Tancrède reconnait sa chère Clorinde. Il vient de tuer celle qu'il aime!*
Mais pour trouver des amazones, nous n'avons pas besoin de nous adresser à la fiction: nous n'avons qu'à regarder dans notre histoire.
Amazones véritables, bien réelles et bien vivantes, les grandes dames françaises ont fait à une certaine date une soudaine irruption dans les affaires politiques et dans les guerres. Car on les vit alors s'accoutrer en homme, cavalcader sur les routes, soulever des provinces, prendre des villes, se jouer des tempêtes de la mer et de la fortune, conspirer, couler entre les doigts des exempts, entre les grilles des geôles, tenir tête aux généraux en plein conseil, faire tirer le canon au milieu des servants. Et ces prouesses de roman qui pourtant sont de l'histoire, ces aventures invraisemblables et vraies ont lieu en plein XVIIe siècle, dans le siècle de la raison, en face des politiques les plus réalistes et les plus positifs que nous ayons eus, Richelieu et Mazarin.
Intrigue et amour. Le règne de la femme.
Sans doute ce n'était pas la première fois qu'on voyait des femmes se charger d'intérêts virils: duchesses et comtesses du moyen âge qui administrèrent les Etats des seigneurs pendant les croisades, reines régentes, mères, dont le génie maternel faisait des Blanche de Castille.
Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. cette brillante et tapageuse entrée des femmes dans notre histoire est le résultat et le signe d'un changement qui s'est fait dans l'antique et traditionnelle conception du rôle de la femme.
Le moyen âge n'aimait pas la femme. D'abord il la trouvait laide. "Il n'y a dans son corps aucune proportion parfaite", écrit un de ses plus grands peintres. Ensuite, il la méprise et il en a peur. "La femme, dit Pétrarque, est le diable incarné." Un autre lui répond: "Toutes les femmes sont folles et pleines de puces". Un troisième conclut brutalement: "bonnes ou mauvaises, femme veut le bâton".
La Renaissance, au contraire, va attribuer à la femme une véritable souveraineté; elle lui vouera une espèce de culte; elle verra dans toute femme une reine. Au XVIIe siècle, en effet, la femme règne dans la société, dans les salons, dans la littérature, au théâtre et dans le roman. La galanterie se mêle aux affaires d'Etat, les intrigues amoureuses aux intrigues politiques; amours et conspirations.
Mazarin, écrivant à don Luis de Haro, enviait le sort de l'Espagne où les femmes ne s'occupaient que des intrigues d'amour, non des autres. "Vos femmes, disait-il, ne s'occupent pas de politique; mais ici, c'est bien autre chose; et nous en avons trois qui seraient capables de gouverner ou de bouleverser trois grands royaumes: la duchesse de Longueville, la princesse Palatine et la duchesse de Chevreuse."
A franc étrier.
Un jeune gentilhomme qui n'est pas celui qu'on pense.
Cette dernière était la plus âgée. Il y a longtemps quelle occupait la scène, et Richelieu avait trouvé dans toutes les conspirations ourdies contre lui la main de la belle duchesse. Persuadé qu'il n'aurait pas de repos tant qu'elle ne serait pas à la Bastille, il envoie en septembre 1637 des émissaires pour l'arrêter dans sa terre de Tours, où elle était exilée depuis quatre ans. Prévenue à temps, Mme de Chevreuse* s'enfuit pour gagner l'Espagne. C'était la France à traverser, cent cinquante lieues à faire avec toutes les difficultés du voyage, tandis que les soldats de Richelieu galopent sur toutes les routes.
Notre héroïne n'est pas abattue pour si peu. Elle va trouver l'archevêque de Tours, lui emprunte son carrosse, y monte comme pour faire une promenade, s'arrête pour souper dans un château de Montbazon, s'habille en homme, repart en pleine nuit, arrive le lendemain d'une seule traite à Ruffec, à une lieue de Verteuil où habitait La Rochefoucauld.
Au lieu de lui demander l'hospitalité, elle lui écrit le billet suivant: "Monsieur, je suis un gentilhomme français qui vous demande vos services pour ma liberté et peut-être pour ma vie. Je me suis malheureusement battu, j'ai tué un seigneur de marque. Cela me force à quitter la France, et promptement, parce qu'on me cherche; je vous croit assez généreux pour me servir sans me connaître. J'ai besoin d'un carrosse et de quelques valets pour me servir."
La Rochefoucauld reconnaît la main de la duchesse, mais, respectant son incognito, se borne à lui envoyer un de ses gens, Pauthet. Celui-ci trouve à cent pas du château un jeune gentilhomme à perruque blonde, suivi de deux laquais à cheval. Pauthet se doute bien que c'est Mme de Chevreuse, mais la duchesse avait les cheveux châtains, et rien ne vous altère un visage comme de l'encadrer d'une coiffure nouvelle. Le jeune homme blond ne sonne mot, baisse prudemment les yeux, et, de la pointe de son épée, bat obstinément le bout de sa botte. On attelle, il monte seul dans le carrosse, s'y couche harassé, et la pesante machine, escortée de trois cavaliers, démarre à fond de train emportant le fugitif endormi.
Etrange tableau que cette course nocturne furieuse! Mystère pour les passants brusquement rencontrés sur la route, rouliers cheminant à la tête d'une file de chevaux, vendangeurs attardés rapportant leur vendange; mystères pour les personnages eux-mêmes, nul n'osant interroger son voisin, la fugitive ignorant où on l'emporte, et Pauthet, dans la nuit, rêvant vaguement aux cheveux châtains, ou blonds, de Mme de Chevreuse.
A trois heures du matin, ils arrivent à une autre maison du duc où demeurait un homme à lui, Malbasty. Sa femme, à la voix de Paulhet, se lève pour ouvrir; on lui narre en deux mots la fable du duel. Là-dessus survient Malbasty, rentrant de tournée, bien étonné de l'attroupement, du mouvement, des lumières. Pauthet lui répète son histoire: "un seigneur de qualité, ami intime du duc, etc."
"- Mais enfin, qui dois-je servir?
- Vous le saurez demain, partons cependant."
On renvoie le carrosse avec les deux laquais. La dame se fait seller une haquenée qui se trouve dans l'étable et voilà le trio galopant dans la nuit.
Mme de Chevreuse portait casaque noire, les chausses et le pourpoint de même, la tête bandée, un grand morceau de taffetas dessus. "Un coup d'épée!" dit-elle, s'excusant de garder son chapeau; elle l'avait pris fort large, pour que l'ombre servit de masque à son visage.
Si robuste qu'elle fut, en arrivant le soir à l'auberge après six heures de cheval et trente-six heures de carrosse, elle n'en pouvait plus. Elle laissa les deux hommes à table et demanda un lit: il n'y avait dans l'auberge que de ces vieux et vastes lits de pèlerins, où, jusqu'à ce qu'ils fussent complètement remplis, on couchait tête-bêche, six ou huit dormeurs, se connaissant ou non. Elle préféra le foin d'une grange. Pour toute nourriture, on lui porta un quartier d'oie bouillie dont elle ne put manger.
Sous son déguisement, l'adorable fugitive avait conservé toute son irrésistible séduction; et voilà toutes les femmes amoureuses de ce beau garçon! Une passante qui la voit s'étendre sur ce foin s'écrie:
"Qu'il est joli!" et veut l'emmener reposer chez elle.
"Excusez-moi, madame, fit l'autre, le temps me presse." Elle parlait très bas, pour déguiser le timbre de sa voix féminine.
"Ah! mon Dieu! reprend la brave femme; quel rhume! Vraiment il fait pitié"
Et elle court lui quérir des œufs frais dont elle l'oblige à gober quatre.
Le lendemain, Malbasty lui rappelle sa promesse de se faire connaître; alors, d'un air mystérieux, Mme de Chevreuse lui déclare "qu'elle est le duc d'Enghien, obligé pour un sujet secret de quitter la France pour un temps".
Une alerte! sous cette perruque qui la gêne, Mme de Chevreuse est au supplice. Au premier gite, elle déploie sous sa casaque son opulente chevelure traîtresse et, les bras arrondis au-dessus de sa tête, démêle et tord ses souples et lourde nattes. Elle se regarde dans un miroir. Soudain elle y aperçoit une seconde figure qui se place à côté de la sienne: c'est une servante qui regarde un instant, s'enfuit et, sans doute, va tout raconter, la bavarde! Le danger ne souffre pas de retard. Mme de Chevreuse rassemble ses tresses avec rage, enfonce sa perruque jusqu'aux yeux, hèle Malbasty attablé à boire, saute à cheval, pique des deux et disparaît.
Enfin, après mille aventures, elle touche aux Pyrénées; dans une vallée, elle rencontre un gentilhomme chargé de garder les passages. Que faire? Elle paye d'audace, l'aborde, lui demande à quelle distance elle est de la frontière: elle n'était qu'à deux lieues. Chemin faisant, l'officier, qui l'observait, lui dit brusquement qu'il la prendrait pour Mme de Chevreuse, si elle était vêtue d'autre façon.
"Ma foi, je peux bien lui ressembler, je lui touche de près." répond le voyageur pour se tirer d'affaire. Quand son cheval eut les quatre fers en terre d'Espagne, elle remercia son guide: "Suis-je bien hors de France?" ajouta-t-elle. Il l'en assura.
"Eh bien; monsieur, puisque j'ai trouvé en vous tant de civilité, faites-moi donc passer, je vous prie, des étoffes pour me vêtir, avant d'aller outre, comme il convient à la duchesse de Chevreuse. Car, vous ne vous trompez pas, dit-elle en éclatant de rire: je la suis!"
 |
Les débuts de l'insurrection. Frondeurs ameutant les passants au bord de la Seine, à Paris.
Un parti s'était formé à la cour contre Mazarin. Les grands n'eurent pas de peine à entraîner à leur suite le peuple irrité par la mauvaise administration financière du Cardinal, par ses édits malheureux qui avaient encore augmenté les impôts déjà trop lourds. |
Beauté angélique et fatale.
Moins énergique, moins virile, Mme de Longueville était toute grâce*. Sa beauté consistait moins dans sa perfection et la régularité de ses traits que dans la finesse d'un teint incomparable, teint charmant qui prenait toutes les nuances des sentiments de son âme: un teint de perle. Sur ce visage nageaient des yeux moins grands que doux et brillants, d'un bleu admirable, pareil à ceux des turquoises. Une chevelure bouclée, pâle, d'un blond d'argent, accompagnait à profusion ces merveilles. Tous ceux qui l'ont vue n'ont qu'un mot pour la peindre: c'était un ange.
 |
Mme de Longueville.
Une chevelure blonde et bouclée, les trais fins et gracieux, tout, dans la personne de Mme de Longueville avec la virile énergie de son caractère. Sœur du grand Condé, elle contribua par ses instances à le gagner au parti des frondeurs. |
Mais à combien cette angélique beauté ne devait-elle pas être fatale! Pour elle Coligny provoque Guise, se bat sur la place royale et reçoit une blessure dont il meurt; on assure que Mme de Longueville était cachée derrière une fenêtre pour voir le combat.
Elle n'a qu'à paraître, tout cède à son enchantement. En 1646, elle part à Münster, où son mari était envoyé pour négocier la paix. Pas un député du congrès qui se résigne à la perdre de vue! Servien et d'Avaux languissent. Les Espagnols et les Portugais sont à peindre quand ils la rencontrent, roulant des yeux, béants d'admiration, furieux de jalousie. Les jurisconsultes en us, Salvius, Vulteius, Lampadius, s'enflamment. Un Allemand, cherchant quelque compliment, lui propose, pour la divertir, de lui enseigner sa langue!
 |
L'armée de la Fronde, d'après une estampe satirique du temps.
Le nom d'un jeu d'enfant avait été donné à l'insurrection à son début: elle le mérita en effet tout d'abord. composée de gens de tous âges et de toutes classes, dont la plupart savaient à peine tenir un fusil, l'armée qui s'était organisée pour tenir tête aux troupes royales, était l'objet de plaisanterie dont cette amusante estampe nous donne une idée. |
Comme les seigneurs et les diplomates sont amoureux d'elle, le peuple, lui non plus, ne saura pas résister au charme de sa beauté. Dans la nuit des Rois de 1649, la cour a fui à Saint-Germain: Mme de Longueville, restée à Paris, entreprend de dompter la tempête. Entraînant son amie la duchesse de Bouillon, Elle se présente avec elle à l'Hôtel de Ville, pour y habiter en otages de la fidélité de leurs maris. Suspectes, éconduites, rudoyées, elles insistent, elles triomphent, et la face horrible de l'émeute aussitôt se transfigure.
"Imaginez-vous, raconte Retz, ces deux dames sur le perron de l'Hôtel de Ville, plus belles en ce qu'elles paraissaient négligées, quoiqu'elles ne le fussent pas. Elles tenaient chacune un de leurs enfants dans leur bras, qui étaient beaux comme leurs mères. La Grève était pleine de peuple jusqu'au-dessus des toits: tous les hommes poussaient des cris de joie, toutes les femmes pleuraient de tendresse."
D'une vieille chambre qu'on leur abandonne, les duchesses font en quelques heures un salon luxueux, qui le soir même, se remplit du Tout-Paris, les femmes en toilettes de bal, les hommes en harnais de guerre. Des violons jouent dans un coin, des trompettes sonnent au dehors: on est en plein roman.
 |
L'arrestation du conseiller Broussel (26 août 1648) Tableau de J. P. Laurens.
Le Parlement s'était montré hostile à Mazarin. celui-ci commis une lourde faute en faisant arrêter trois de ses principaux membres, au nombre desquels était le conseiller Broussel, très populaire alors à Paris. |
 |
Une barricade aux environs de la Bastille (26 août 1648).
L'arrestation des conseillers mit le feu aux poudres. Au cri de "Liberté et Broussel!", le peuple se porta en masse devant le Palais-Royal. En quelques heures, deux cents barricades furent formées, et le calme ne se rétablit que lorsque la reine Anne d'Autriche eut accordé la liberté aux prisonniers. |
En fuite! une duchesse émeutière. Péripéties d'une évasion mouvementée.
Un an plus tard, l'héroïne est en fuite, court à Rouen, dont M. de Longueville est gouverneur, y est mal reçue, passe à Dieppe, où une armée envoyée par Mazarin vient l'investir.
 |
Poursuivie par les troupes de Mazarin, Mme de Longueville trouve asile dans un château aux environs de Dieppe (1650). D'après le tableau de A. F. Gorguet. |
A cette approche, elle va trouver le commandant de la place: "Monsieur, laisserez-vous la femme de votre chef tomber aux mains de ses ennemis? Cette province est au Roi, non pas au Mazarin: je vous jure que je ne lui la céderai pas sans résistance.
- Eh! madame, se bat-on sans argent et sans hommes? S'il ne s'agissait que de me perdre pour vous sauver, je courrais à une mort si désirable: mais à quoi servirait la mort d'un homme?
- Monsieur, on peut toujours ce qu'on veut.
- Puis-je faire que j'aie des troupes?
-On en fait, monsieur quand on n'en a pas."
Et, se souvenant d'avoir naguère maté le peuple, l'héroïque femme espère qu'elle pourra cette fois le soulever. Voilà la grande dame qui se fait émeutière. Elle monte sur une borne, ameute les passants, leur peint sa détresse, supplie, se fait humble et caressante, rappelle ses bienfaits, fait chatoyer ses espérances; surtout elle fait parler à leurs yeux cette touchante éloquence, ses gestes, son musical accent, ses larmes, sa beauté: spectacle incomparable à voir, sous cette tombée de la nuit, sous la menace de l'ennemi qui s'approche!... Mais le Normand aime son repos; il écoute, regarde, jouit du spectacle avec un ait narquois, et, secouant la tête, tous s'écartent un à un: ainsi que les planches d'un radeau se disjoignent sous les pieds du naufragé, et Mme de Longueville voit son dernier espoir s'engloutir.
Elle rentre au château et se dispose à fuir comme on s'apprête à mourir: appelant un prêtre, elle lui confesse les fautes de sa vie. Déjà les gens du roi cernent le château; elle entend leur tambour roulant de rue en rue et distingue au pied de la tour les armes des soldats formant le cordon le long des douves. Une seule poterne n'était pas encore gardée; elle se glisse par là suivie de ses femmes et de quelques gentilhommes, l'épée nue sous leur manteau, formant arrière-garde.
Aveuglée par la nuit, sur un chemin boueux et glissant, chose inouïe pour une femme qui n'avait de sa vie fait deux pas à pied dans la rue, elle marche et court deux lieues jusqu'à un petit pont, où elle ne trouve que des bateaux de pécheurs. Le vent était si violent et la marée si forte, que le matelot qui l'avait prise dans ses bras pour la porter dans la chaloupe, ne pouvant résister à l'un et à l'autre, la laissa tomber dans la mer. Elle fut roulée un instant par les vagues furieuses, dans cette boue de sable et d'écume que la mer dresse sur ces grèves en véritables murs liquides aussitôt écroulés avec fracas.
A grand'peine, sauvée et ranimée, toute transie et claquante de fièvre, l'intrépide veut se remettre dans le péril. La tempête, croissant de moment en moment, l'en empêche. Alors, elle envoie chercher des chevaux dans toutes les fermes voisines, bêtes de labour, bête de halage, bêtes de carrioles, et, juchée à cru sur ces montures la duchesse et ses femmes ayant marché le reste de la nuit, arrivèrent à l'aube chez un gentilhomme du pays de Caux, qui les reçut et les cacha.
Pourchassée, traquée, la fugitive vit ainsi quinze jours, se cachant de place en place, marchant toutes les nuits, passant la journée dans des granges. Enfin, un navire anglais mouillé au Havre la reçoit sous le costume et le nom d'un gentilhomme poursuivi par une affaire d'honneur.
Ce qui se passe sous les remparts d'Orléans.
Il nous reste à voir une princesse général d'armée, donnant l'assaut à une ville et faisant tirer le canon. Celle-ci est la propre cousine de Louis XIV, celle qu'on appelait la Grande Mademoiselle*.
 |
La Grande Mademoiselle. Tableau de Bourguignon. Musée de Versailles.
Charmantes et querelleuses, telles nous apparaissent ces héroïnes au premier rang desquelles était Mlle de Montpensier, appelée la "Grande Mademoiselle". C'est pour se venger de Mazarin, qui s'opposait à ses projets de mariage avec le jeune roi Louis XIV, qu'elle prit part à la Fronde. Le peintre l'a représentée en Minerve, tenant d'une main le portrait de son père, Gaston d'Orléans, frère de Louis XIII. |
Il est triste pour n'importe qui, mais combien plus pour une héroïne!, d'avoir pour père un lâche: tel fut pourtant, ainsi que le remarque M. Arvède Barine, le sort de Mademoiselle. Gaston d'Orléans, autrement dit Monsieur, fils d'Henri IV, frère de Louis XIII, était un dilettante, grand amateur de peinture, excellent graveur sur médailles, lettré, spirituel; mais pas un grain de sens moral, et une faiblesse, une poltronnerie presque incroyables à ce degré, qui salirent tout le cours de sa vie et en firent le plus méprisable des êtres. Monsieur entrait dans toutes les intrigues, faute de force pour les refuser; puis la peur le saisissait, et alors rien ne pouvait l'arrêter. Il trahissait, trahissait, trahissait. Le peuple appelait cela "les excès de la colique de son Altesse Royale". Lui n'en éprouvait ni honte, ni remords; il était né insensible à l'homme.
L'honneur, au contraire, était la passion de sa fille. Un jour que son poltron de père l'accusait avec aigreur de les compromettre pour le plaisir de "faire l'héroïne"!
"Je ne sais, répond-elle, ce que c'est que d'être héroïne; je suis d'une naissance à ne jamais rien faire que de grandeur et de hauteur en tout ce que je me mêlerai de faire, et l'on appellera ça comme on voudra; pour moi, j'appelle cela suivre mon inclination et suivre mon chemin: je suis née à n'en pas prendre d'autre". Qu'on parle après cela de la sagesse des proverbes, s'il en est un qui dit: "Tel père, telle fille."
En 1652, Mademoiselle avait vingt-cinq ans. Il arriva que la ville d'Orléans, qui était à Monsieur, fut menacée à la fois par les troupes de Condé et par celles de Mazarin, et, dans ce double danger, appela son prince à son secours. Celui-ci hésite, gémit, se plaint, bref, dit qu'il n'ira pas, et que sa fille aille à sa place.
La joie de Mademoiselle fut sans pareille. Elle passe la nuit en apprêts, va le matin appeler les bénédictions de Dieu sur son expédition, et paraît à midi chez son père à la tête d'un état-major emplumé où s'aperçoivent plusieurs jolies femmes. Gaston avait trop d'esprit pour ne pas sentir le ridicule de cette "chevalerie". Il commençait d'autre part à être un peu ému d'avoir déchaîné cette impétueuse personne, qui allait inventer on ne sait quoi, sans se soucier de le compromettre. Dans son inquiétude, il recommandait tout haut d'obéir à sa fille comme si c'était lui-même, et donnait tout bas des instructions pour la tenir en lisières. Après les adieux, il se mit à la fenêtre pour voir le départ. Mademoiselle était en habit gris couvert d'or. Elle monte en voiture parmi les hourras des badauds, et on l'acclame jusqu'à sa sortie de Paris.
Le lendemain, elle rencontre l'armée, qui se met en bataille pour la saluer, monte à cheval, prend le commandement, à la grande joie des soldats, préside le conseil de guerre, règle la marche, au grand dépit des généraux, et arrive à Orléans, un jour après, le 27 mars.
Les portes étaient fermées autour d'Orléans, elle rencontre la Loire. Des bateliers lui offrent d'enfoncer une porte donnant sur le quai. Elle les prend au mot, leur donne de l'argent et grimpe sur une butte pour les voir faire, "se prenant aux ronces et aux épines, et sautant les haies comme un chat". Ses gentilhommes scandalisés la supplient de s'en retourner; elle les fait taire et se confie aux bateliers. A la guerre comme à la guerre! on peut bien sacrifier un peu de décorum à la gloire.
Les bateliers la font passer sur des barques et la hissent par une grande échelle cassée jusque devant la porte qui résistait encore. A la fin, les deux planches du milieu cédèrent. Mademoiselle s'approche: "Comme il y avait beaucoup de crotte, un valet m'empoigne, me porte, me fourre par ce trou où je n'eus pas plus tôt la tête passée que l'on bat le tambour. Les cris de Vive le roi! A bas le Mazarin! redoublent. Deux hommes me prennent et me jettent sur une chaise de bois. Je ne sais si je fus assise dedans ou sur le bras; tout le monde me baisait les mains, et moi, je me pâmais de rire".
On l'emporte en triomphe. une compagnie marche à sa tête, tambour battant*. Mme de Fiesque et Mme de Frontenac pataugent derrière dans la boue, entourées de gens du peuple. Pendant un mois, elle harangue le peuple, préside à cheval des conseils de guerre orageux, où Beaufort et Nemours s'arrachent leurs perruques et dégainent, passent des revues avec ses dames, règle la marche des troupes et rentre enfin à Paris comme une reine. C'est là que le 2 juillet, les troupes du roi et celles de la Fronde engagèrent le combat où Mademoiselle acheva de s'illustrer.
 |
Une femme qui prend une ville. La Grande Mademoiselle entrant à Orléans (mars 1652).
La ville d'Orléans, qui avait refusé d'ouvrir ses portes aux troupes royales, appela son prince à son secours. Ce fut la Grande Mademoiselle qui partit à la place de son père; à la tête d'une petite armée, elle pénétra par une brèche dans la ville et l'empêcha de se rendre. C'était un coup droit porté à la puissance de Mazarin. Aussi cette estampe nous représente-t-elle l'impétueuse princesse "balayant" le cardinal. |
Le canon de la Bastille. Comment on tue son futur mari.
A quoi tient la gloire! Mademoiselle, en se couchant, le soir du 1er juillet, avait dessein de se purger le lendemain. Le 2, à 6 heures du matin, des coups frappés à sa porte la réveillent en sursaut. Condé la faisait appeler au secours: il était attaqué dans le faubourg Saint-Antoine, acculé à Paris qui avait fermé ses portes et l'y laissait froidement écraser. Mademoiselle bondit hors de son lit, court chez son père qui ne voulut bouger et finit par l'expédier de sa part à l'Hôtel de Ville.
 |
Le Grand Condé. D'après la statue équestre de Frémiet. (Musée de Chantilly)
Cédant aux exhortations de sa sœur et à ses ressentiments contre Mazarin, Condé lui-même, le vainqueur de Rocroi, se transforma en insurgé et se mit à la tête d'une armée de frondeurs qu'il avait rassemblée. |
Place de Grève, une foule déguenillée hurlait sous les fenêtres. Mademoiselle monte à la grande salle, réclame des troupes et l'ouverture des portes; le prévôt, les échevins, le gouverneur se regardent perplexes, se retirent pour délibérer dans la pièce voisine. Le temps pressait, les bourgeois ne se décidaient pas. Alors, leur montrant du poing sur la place de Grève la populace en furie, Mademoiselle leur jura que, "s'ils ne signaient l'ordre qu'elle demandait, ces gens-là leur feraient bien signer". Ils signèrent: Condé était sauvé.
Puis elle s'élance vers la porte Saint-Antoine: la rue, comme un fleuve en débâcle, charrie à sa rencontre des corps sanglants. "A chaque pas des blessés, les uns à la tête, les autres au corps, aux bras, aux jambes, sur des chevaux, à pied, sur des échelles, des planches, des civières, des corps morts". La fatale porte ne s'ouvrait que pour eux. Les remparts étaient chargés de spectateurs. Louis XIV et Mazarin regardaient des hauteurs de Charonne.
 |
Combat de la porte Saint-Antoine (juillet 1682).
Bloqué dans Paris, Condé tenta une sortie par la porte Saint-Antoine. Un terrible combat s'engagea entre son armée et l'armée de Turenne. Les frondeurs allaient être repoussés, quand tout à coup, la Grande Mademoiselle, après avoir donné l'ordre d'ouvrir la porte Saint-Antoine, fit tirer sur les troupes royales le canon de la bastille: Condé était sauvé. |
Condé, ce jour-là, se battait contre Roland. Il plongeait dans la mêlée, reparaissait la cuirasse rougie et bosselée, et replongeait comme une épée vivante. Il jetait en même temps des ordres si nets, si inspirés, qu'il semblait un génie surnaturel, un démon. Fondu de sueur, étouffé par ses armes, il se jette tout nu sur l'herbe d'un pré, s'y roule et s'y vautre, comme un cheval qui s'ébroue, est rhabillé en un clin d'œil et se rejette, frais et dispos, au plus fort des coups.
Il allait périr toutefois sous le nombre si Mademoiselle, arrivée enfin place de la Bastille, n'eût aussitôt fait ouvrir la porte Saint-Antoine. On la reçoit dans une maison voisine. Condé paraît sur-le-champ. Il lui dit: "Vous voyez un homme au désespoir, j'ai perdu tous mes amis". Et il se jette sur un siège en pleurant.
Ils convinrent de la conduite à tenir; Condé s'en fut diriger la retraite, et Mademoiselle, à sa fenêtre, à faire évacuer les bagages, recueillir les blessés et porter à boire aux combattants. Elle ne bougea de son poste que pour monter un instant sur la Bastille où, ayant pris une lunette, elle voit l'ennemi manœuvrer pour couper Condé de la porte Saint-Antoine. Elle laissa l'ordre de canonner l'armée royale et revint jouir de son triomphe: elle avait sauvé deux fois condé dans la même journée.
 |
La Grande Mademoiselle faisant pointer le canon de la Bastille. D'après une composition d'Alphonse de Neuville. |
Il faut savoir, pour compléter cette scène, que Mademoiselle voulait épouser son cousin, le petit louis XIV qui n'avait que onze ans de moins qu'elle: elle n'était même entrée dans la Fronde que pour obliger Mazarin à consentir au mariage. Elle allait y réussir, quand Mazarin connut son exploit: "Voilà, dit-il, un coup de canon qui a tué son mari."
Une fermière qui n'avait pas froid aux yeux.
Vous croyez peut-être que l'héroïsme était un sport aristocratique réservé à l'usage des grandes dames? Il n'en est rien. La bourgeoisie avait aussi ses amazones.
Voici une petite provinciale, Catherine Meurdrac, née à Mandres, village de Brie, en 1613. Quand elle sait ce qu'une demoiselle doit savoir, elle demande à son père un maître d'armes, manie le fleuret et tire de l'arquebuse. A dix-neuf ans, elle épouse un capitaine, M. de la Guette, qui, de son mariage à sa retraite, fait trente campagnes.
Toute virile et belliqueuse qu'elle soit, cela ne l'empêche pas d'être une excellente mère de famille et une ménagère accomplie. Elle a dix enfants, cinq garçons et cinq filles, tous honnêtes gens, Dieu merci! Fermière convaincue, elle fait ses comptes, surveille ses labours, ses fourrages. Un jour, après l'affaire du faubourg Saint-Antoine, elle part pour sa terre de Grosbois, dans la vallée de la Marne. Elle y trouve plus de dix mille paysans réfugiés; dans sa chambre une de ses servantes git la tête fendue d'un coup d'estramaçon, toute en sang.
Dans cet état, un major du duc de Lorraine vient l'inviter à voir son armée attaquer Turenne. "Il n'en échappera pas un, dit-il, et vous verrez beau jeu". L'armée de Turenne n'était pas de sept mille hommes contre dix-huit mille Lorrains. Mme de la Guette éleva son esprit à dieu. "Seigneur, lui disait-elle, conservez la gloire de mon roi, sauvez ma patrie et me faites la grâce que je puisse faire connaître que je suis bonne Française."
Montant dans un four à chaud, Mme de la Guette considère la plaine de Brie-Comte-Robert où se déploie l'armée menacée de Turenne, et elle songe à la France. Après avoir rêvé un peu de temps, elle dit au major étranger: "Vous croyez que vos gens battront l'armée de mon roi? c'est la vôtre qui sera battue, dos et ventre. Je sais des particularités dont je veux vous faire part: je puis vous dire, de science certaine que le canon du roi est placé d'une manière qui vous gênera fort à l'approche, et que, de plus, dans les bois de la Grange du Milieu, il y a un nombre d'infanterie qui vous canardera comme il faut; vous voyez comme les murs de ce parc vous serrerons en flanc; et je vous apprends encore que M. de Montbas à un camp volant et vous suit pour vous charger en queue. Dans le parc, il y a bien dix mille paysans armés, qui ne vous ne l'ont pas fait dire, comme vous pouvez croire. Allez! allez! courez vite avertir votre duc! car il aura bien peu des vôtres qui retrouveront le loquet de sa porte... " En un mot, elle lui forge sur-le-champ des renseignements si terribles et si précis que l'homme épouvanté, enfourchant un cheval, court les porter à son prince, qui arrêta ses troupes, et, sur la foi d'une femme, manqua une facile victoire.
 |
Les chefs de l'insurrection venus faire leur soumission à la Reine Régente et au jeune roi Louis XIV (1649)
A la suite du traité signé à Rueil entre la Reine et le Parlement, les principaux chefs de l'insurrection, le duc de Beaufort, le coadjuteur de Paris Paul de Gondi vinrent faire leur soumission. c'était la fin de la vieille Fronde, qui allait bientôt faire place à une véritable guerre civile. |
Et voilà des femmes telles que nous serions un peu surpris et gênés de les avoir pour femmes: aussi bien nous ne somme plus les maris qu'il leur faut. Elles ont eu vraiment trop d'aventures, trop "d'histoires" et on dit que le bonheur n'en n'a pas. Cependant, il ne nous déplait pas de les avoir, ces brillantes aventurières, pour nos lointaines aïeules. Elles furent courageuses, hardies, fringantes et belles. Et si d'autre ont fait l'épopée de la France, ces Amazones en ont fait le roman.
 |
La fin de la "Vieille Fronde". Le retour de Gonesse, d'après une estampe du temps.
Assiégé par les troupes royales, Paris, dont la population s'était soulevé contre Mazarin, n'était plus approvisionné comme d'habitude par le village de Gonesse, et le pain était bientôt venu à manquer. Quand fut signée la paix, les Parisiens étaient affamés. Cette curieuse estampe montre avec quelle impatience les vivres qui arrivèrent étaient alors attendus. |
Lectures pour tous, Paris, hachette et Cie, 1901-1902.
* Nota de Célestin Mira:
* Tancrède et Clorinde:
Tancrède affronte de nuit un chevalier ennemi qu'il blesse à la poitrine. Il découvre ensuite que ce chevalier est une femme qu'il aime secrètement.
 |
Tancrède et Clorinde. |
Clorinde est une guerrière sarrazine d'une grande bravoure. Tancrède lui donne le baptême avant qu'elle meure dans ses bras. A noter Cupidon essuyant ses larmes avec une étoffe bleue, symbole de la fin tragique de leur amour impossible.
Ce tableau a été réalisé par Louis Jean François Lagrenée en 1761. Il se trouve à la Galerie nationale Trétiakov à Moscou.
* Mme de Chevreuse:
 |
Duchesse de Chevreuse. |
* Mme de Longueville.
 |
Anne-Geneviève de Bourbon-Condé, duchesse d'Estouteville et de Longueville. |
* La Grande Mademoiselle:
 |
Anne, Marie, Louise d'Orléans duchesse de Montpensier, dite la Grande Mademoiselle. |
* L'entrée de Mademoiselle à Orléans.
Ce tableau est intitulé "L'Entrée de Mademoiselle de Montpensier à Orléans pendant la Fronde en 1652". Il a été réalisé par Alfred Johannot en 1833.