Le sortilège.
Estampe du XVIIIe siècle, colorée à la main, éditée par Carington Bowles vers 1783, intitulée "The Spell" ("Le Sortilège"). Elle est issue d'une illustration de la poésie pastorale "The Shepherd's Week" ("La Semaine du Berger") de l'écrivain britannique John Gay.
En 1714, John Gay publie un recueil de poèmes, the Shepherd's Week, conçu comme une satire. La noblesse et les intellectuels londoniens de l'époque adoraient la mise en scène de bergers et de bergères, bien éduqués, philosophes et s'exprimant comme des aristocrates. John Gay décida de tourner cette mode en ridicule. Il créa les personnages de Hobnelia et Lubberkin, deux paysans rustres, aux noms incertains, qui se roulent dans la boue, parlent avec un accent campagnard prononcé et pratiquent la sorcellerie farfelue de village.
Mais, en 1783, au moment de la publication de l'estampe, le public citadin, fatigué de l'urbanisation excessive de Londres, est devenu nostalgique de la vie à la campagne. Au lieu de rire du personnage Hobnelia, ils la trouvent très romantique, et charmante. L'estampe connu un énorme succès et la scène qui était une scène comique est devenue une scène d'amour pastoral.
On voit une jeune femme, Hobnelia, en train de préparer un sortilège sur un jeune homme, Lubberkin, endormi sous un arbre. Pour ce faire, elle utilise sa jarretière pour la nouer à celle du jeune homme ou pour la nouer à sa jambe.
Le texte comporte deux strophes:
As Lubberkin once slept beneath a tree,
I twitch'd his dangling Garter from his knee;
He wist not when the hempen string I drew,
Now mine I quickly doff of inkle blue; —
I twitch'd his dangling Garter from his knee;
He wist not when the hempen string I drew,
Now mine I quickly doff of inkle blue; —
Alors que Lubberkin dormait une fois sous un arbre,
J'ai détaché sa jarretière qui pendait de son genou ;
Il n'a pas su quand j'ai retiré le cordon de chanvre,
Maintenant, j'ôte rapidement la mienne d'un bleu d'encre ; —
Together fast I tye the Garters twain,
And while I knit the knot repeat this strain; —
Three times a true love's knot I tye secure,
Firm be the knot, firm may his love endure.
And while I knit the knot repeat this strain; —
Three times a true love's knot I tye secure,
Firm be the knot, firm may his love endure.
Ensemble, j'attache fermement les deux jarretières,
Et pendant que je fais le nœud, je répète ce refrain ;
— Trois fois je noue solidement un nœud d'amoureux,
Que le nœud soit ferme, que son amour dure fermement.
Au XVIIIe siècle, en Angleterre, les superstitions amoureuses et divinatoires allaient bon train dans le milieu rural et ouvrier. Les jeunes gens (surtout les jeunes femmes) disposaient d'un vaste rituel magique pour identifier et assurer la fidélité de leur futur époux ou épouse.
Ainsi, voler pendant son sommeil, la jarretière de l'être aimé, la nouer fortement à la sienne en faisant un nœud amoureux, était supposé attacher le porteur à sa personne.
Bien d'autres bizarreries rencontraient aussi du succès, comme la divination à l'aide d'un escargot. La jeune fille devait attraper un escargot un matin du mois de mai et le poser sur des cendres tièdes. La traînée de bave laissée par l'animal était censée tracer la première lettre du prénom du futur mari. Ou encore jeter deux noisettes dans les braises d'un feu, l'une portant son nom, l'autre celle du garçon: si la noisette du garçon sautait ou brulait en même temps que celle de la fille, c'était la garantie de sentiments partagés. On pouvait se risquer aussi dans le lancer de graines de chanvre par dessus son épaule, derrière son dos en récitant une incantation pour voir apparaître l'ombre de son futur époux.
Plus reposant, on pouvait aussi placer sous son oreiller un morceau de gâteau de mariage ou des herbes spécifiques cueillies à la Saint-Jean, pour rêver de l'identité de son futur conjoint. Bien entendu, on ne pratiquait pas ce genre de sport n'importe quand: le mercredi était le jour qui offrait le plus de chance pour se marier alors que le samedi portait malheur.
Ces rituels, finalement bien innocents, étaient un moyen, tout relatif, pour les jeunes paysannes ou servantes de retrouver un part de contrôle sur leur vie sentimentale.
Et si malgré tout ces efforts, le succès n'était pas au rendez-vous, il restait la Saint-Valentin. Pas la saint-Valentin commerciale que nous connaissons, mais l'antique Saint-Valentin fêtée en Angleterre. Depuis des temps immémoriaux, dans les villages anglais, on organisait une loterie pour la Saint-Valentin. Les célibataires inscrivaient leurs noms sur un morceau de papier et le plaçant dans un vase. Chaque participant tirait ensuite un nom et la personne désignée devenait son Valentin ou sa Valentine pour une année.
Ce jumelage forcé était pris très au sérieux. Afin que personne n'ignore le résultat du sort, le jeune homme devait porter sur sa manche de veste le nom de sa Valentine. L'expression anglaise "wearing your heart on your sleeve" ("arborer ses sentiments au grand jour") vient de cette tradition.
Un autre croyance voulait que le tout premier célibataire aperçut par une jeune femme non mariée le matin du 14 février devienne son mari. Pour forcer le destin, les jeunes filles, qui ont plus d'un tour dans leur sac, gardait les yeux fermés ce matin-là et ne les ouvrait que lorsque le garçon convoité passait devant sa porte grâce à quelque complicité.
Il n'existait pas de cartes postales spécifiques pour la Saint-Valentin qui n'apparurent que vers la deuxième moitié du XIXe siècle. Mais les amoureux les confectionnaient à la main. Ils passaient des heures à découper des cœurs, des colombes, des fleurs et à confectionner des rébus pour déclarer leur flamme. Ces cartes étaient glissées anonymement sous la porte, ce qui permettait de ne pas subir la honte d'un refus.
Mais pourquoi la Saint-Valentin? Parce qu'elle marque la fin de l'hiver et le début du printemps. Et comme l'a dit le poète médiéval Geoffroy Chaucer, la Saint-Valentin est le jour où "chaque oiseau vient choisir son partenaire".






