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mardi 22 septembre 2026

Le triomphe de Vénus.








 

Il s'agit du registre supérieur de l'Allégorie du mois d'avril, réalisé entre 1467 et 1470 par Francesco del Cossa, décorant les murs du Palazzo Schifanoïa à Ferrare en Italie.

Vénus trône sur son char, au centre, tiré sur l'eau par deux cygnes blancs. Devant elle, se trouve un chevalier en armure, agenouillé et enchainé. Il s'agit de Mars. On assiste ici au triomphe absolu de l'amour sur la guerre.
Tout autour se trouve la jeunesse élégante de la cour d'Este. On y voit des joueurs de flûtes et des joueurs de luth, ainsi que de nombreux lapins blancs batifolant dans les herbes. Le lapin est le symbole de la fertilité. A droite, tout en haut, se trouvent les trois Grâces de la Charité grecque: le Charme, la Beauté et la Créativité. Les Grâces étaient les filles de Bacchus et de Vénus.

Parmi tout ce monde, un couple mérite un intérêt particulier, en bas à droite.





En effet, Vénus ou le mois d'avril ou les deux ont donné des idées au jeune homme, sa main s'égare. L'arrivée du printemps ne réveille pas que la nature. Mais, ce geste n'est pas agressif, la jeune fille ne montre aucun signe de recul, elle se contente de retenir mollement le bras du jeune homme.
Le Palazzo Schifanoia était un lieu dédié à la fête et aux plaisirs, ce geste était audacieux certes, mais conforme à l'ambiance du lieu.

Une fois les travaux terminés, le duc Borso d'Este, a décidé de payer tous les artistes au même tarif: 10 bolognini par pied carré. Vexé d'être traité comme un peintre en bâtiment, Francesco del Cossa quitte Ferrare pour s'installer à Bologne où il réalise ses plus grands chefs-d'œuvre. 
Le fruit défendu.









 
Peinture à l'huile d'Auguste Toulmouche de 1865, intitulée "Le Fruit défendu".

La scène représentent quatre jeunes filles dans une bibliothèque: une est grimpée sur un escabeau afin de pourvoir atteindre les rayonnages les plus élevés, deux sont en train de lire un livre et la quatrième fait le guet. Sous le troisième Empire l'accès des femmes à certaines lectures était fortement limité voire interdit. "Le fruit défendu", c'est à dire les livres interdits généralement rangés tout en haut des bibliothèques, est une allusion à la pomme du paradis terrestre, fruit de la connaissance.

Lors de sa présentation au Salon de 1865, certains critiques se sont agacés de la scène. L'un d'entre eux, Paul Mantz, à ce propos, s'est fendu d'un commentaire particulièrement misogyne:

« Je n'approuve pas ces sottes petites filles; au lieu de chercher dans des pages interdites une science qui leur manque, elles feraient mieux de laisser à l'amoureux de demain le plaisir de les instruire des choses qu'elles ignorent ».

Il est vrai qu'il est fort probable que les jeunes filles en question n'étaient pas à la recherche d'un quelconque traité de philosophie ou de géographie comparée. Il est raisonnable de penser que la poésie romantique ou mieux, la littérature libertine constituait le but principal de leurs recherches clandestines.
Au XIXe siècle, l'accès des femmes à la lecture était très surveillé et limité. L'Eglise, les médecins, les moralisateurs s'accordaient sur le fait que la lecture altérait la moralité des femmes, échauffait leur imagination et nuisait grandement à leur équilibre psychologique et utérin.
Plusieurs catégories de livres étaient interdits pour les femmes. 
D'abord, les romans d'amour car on considérait que la fiction romanesque agissait sur les femmes comme une drogue, un "opium". On craignait que ces lectures induisent chez elles des attentes irréalistes sur le mariage, l'amour ou le plaisir. Ainsi George Sand qui prônait l'indépendance féminine et la passion hors mariage, mais aussi Honoré de Balzac et Stendhal jugés trop immoraux et trop crus étaient à exclure.
Le réalisme et le naturalisme étaient de leur côté jugés obscènes. On accusait ces romans de détruire l'innocence et la pureté des jeunes filles. Gustave Flaubert et Emile Zola étaient proscrits des bibliothèques familiales accessibles aux femmes.
Mêmes les ouvrages philosophiques et scientifiques étaient fortement déconseillés. La science de l'époque prétendait que le cerveau féminin n'était pas fait pour les efforts intellectuels. Ce genre de lecture les masculinisait et les détournait de leur devoir de mère et d'épouse. Voltaire et Jean-Jacques Rousseau, ainsi que les traités de médecine et surtout ceux relatifs à l'anatomie étaient strictement interdits. Il faut dire que pour Rousseau, ce n'était qu'un juste retour des choses, lui qui avait écrit qu'une femme ne devait lire que ce qui était strictement nécessaire à la tenue de sa maison.
Et bien entendu, la littérature libertine et érotique qui faisait l'objet d'une exclusion absolue. N'évoquons même pas le divin marquis!
Alors que restait-il à lire pour les dames d'antan? Elles avait le choix entre les livres de dévotion religieuse et les manuels d'économie domestique et si malgré tout elles restaient attirées par le roman, ceux réservés à la jeunesse leur étaient accessibles, comme les romans de la Comtesse de Ségur.

Outre le contrôle exercé par le maître de maison, l'Etat exerçait aussi une censure tatillonne. Le procureur Ernest Pinard, mais il ne fut pas le seul, est resté célèbre pour ses procès intentés contre des chefs-d'œuvre de littérature mondialement reconnus. 
Ne citons que quelques exemples:

- Madame Bovary de Flaubert en 1857. Flaubert est accusé d'outrage à la morale publique et religieuse. La Justice l'accuse de peindre l'adultère de façon poétique. Les étreintes dans un fiacre ou à l'hôtel sont jugées d'une "sensualité lascive". Flaubert est finalement relaxé mais le tribunal l'exhorte à respecter la décence publique. Comme toujours, cette tentative de censure fit une publicité extraordinaire au livre.

- Les Fleurs du Mal de Baudelaire en 1857. Baudelaire est accusé d'atteinte aux bonnes mœurs. Lui est condamné à une lourde amende et six de ses poèmes sont censurés. Ces poèmes resteront interdits de publication en France pendant plus d'un siècle. Ce n'est qu'en 1949 que la Cour de cassation décrète leur réhabilitation.

- Le Rouge et le Noir de Stendhal en 1864. Pour Stendhal, la censure fut religieuse et son roman fut mis à l'index, c'est à dire à l'Index Librorum Prohibitorum, liste officielle des livres interdits pas l'Eglise sous peine d'excommunication. Stendhal y dénonçait la corruption et le cynisme des prêtres ainsi que l'hypocrisie de la hiérarchie.

- Nana d'Emile Zola en 1880. Nana raconte l'ascension d'une prostituée qui ruine la haute bourgeoisie avide de plaisirs sexuels. En Angleterre, les traductions de Nana sont saisies et l'éditeur jeté en prison.

Voila bien de quoi exciter l'appétit de nos jeunes filles en fleur, car quoi de mieux que la censure pour obtenir la liste des livres à lire?

Le tableau du "Fruit défendu" est célèbre mais il n'est pas possible de le voir dans un quelconque musée. Après son succès au Salon de 1865, il a été acheté par un riche collectionneur anonyme et n'est jamais réapparu: il repose toujours dans une collection privée.

lundi 21 septembre 2026

Le cauchemar.







Tableau de Johan Heinrich Füssli, réalisé en 1781 et intitulé "Le Cauchemar".

Une femme endormie est allongée dans une position curieuse et inconfortable. Un démon simiesque et grotesque est installé sur sa poitrine. C'est ce gnome qui est tenu pour responsable de son cauchemar. A gauche, une tête de cheval  apparait entre deux rideaux avec des yeux révulsés.
Réglons tout de suite le sort de  l'Equus caballus. Il s'agit en fait d'une jument. Pourquoi une jument? Pour une raison très simple: parce qu'en Anglais "cauchemar" se dit "nightmare" et que "mare" veut dire "jument". Oui! on fait mieux en matière de plaisanterie, mais Füssli a dû trouver la blague amusante.
Donc la dame cauchemarde, et on la comprend. La créature juchée sur son abdomen est un incube. Dans les traditions occidentales, l'incube est un démon qui harcèle les femmes endormies. Il s'assied lourdement sur leur poitrine, les oppresse et les empêche de bouger et de crier. Bien entendu, il en profite pour les abuser sexuellement afin de capter leur énergie vitale. Certains prétendent que c'est la raison pour laquelle, parfois, le matin, des femmes se réveillent épuisées avec un visage ravagé.
Les premières traces de ces démons se retrouvent en Mésopotamie et en Grèce. En Mésopotamie c'étaient les esprits Lilû. En Grèce antique, le visiteur indécent s'appelait Ephialtès qui veut dire "le sauteur". Les médecins grecs de l'époque, tout en conservant le concept du démon oppresseur, pensaient que les patientes objets des visites nocturnes subissaient des fièvres ou souffraient d'une mauvaise digestion.
Au moyen âge, l'Eglise s'empare du mythe et l'incube est très vite assimilé au diable et à ses serviteurs. Le manuel des chasseurs de sorcières, le Malleus Maleficarum de 1486 fournit tous les détails relatifs aux incubes. C'est là qu'on apprend que le démon pouvait changer de forme, passer de succube, le démon femelle, à l'incube, le démon mâle. Sous sa forme succube il récoltait la semence des hommes endormis et, reprenant la forme incube, il fécondait les femmes endormies. Une épouse pouvait donc facilement se retrouver enceinte du voisin en évoquant un incube malicieux, ce qui lui permettait de conserver intacte sa vertu.
L'incube était dépeint comme une créature velue, hirsute, souvent dotée de cornes et de pieds de bouc, comme les satyres grecs. A partir de l'époque romantique, l'incube devient un homme au charme irrésistible qui transforme le cauchemar en rêve.
Curieusement, on trouve des incubes un peu partout dans le monde. Au japon, l'emprise s'appelle Kanashibari, chez les scandinaves, c'est Mara et aux Antilles le Soucougnan, le principe reste le même.
La version féminine de l'incube, c'est à dire le succube, s'attaque aux hommes. Mais les succubes sont étroitement liées à Lilith dont le début de l'histoire remonte à plusieurs millénaires. Elle apparaît sous le nom de Lilitu en Mésopotamie, s'attaquant aux femmes enceintes, aux nouveau-nés et aux homme endormis. Mais c'est dans la tradition juive qu'on apprend qu'elle fut la première femme d'Adam, fabriquée dans le même argile que lui, contrairement à Eve qui dû se contenter d'une des côtes d'Adam. Mais alors que s'est-il passé? C'est que la fameuse Lilith était une féministe avant l'heure et revendiquait une égalité totale avec Adam. On apprend notamment qu'elle refusait, lors de leurs relations sexuelles de s'allonger sous lui. Adam ne voulant rien entendre, elle quitte le domicile conjugal, c'est à dire le Jardin d'Eden pour rejoindre la mer Rouge. Dieu, qui pourtant n'avait créé que deux humains, voyant que le ménage battait de l'aile, envoya trois négociateurs conjugaux, les trois anges Senoy, Sansenoy et Semangelof  pour la convaincre de revenir. Ce fut en vain; Lilith était volontaire et têtue. Dieu se fâcha et la condamna à voir mourir cent de ses enfants par jour. Il faut préciser que la nuit, Lilith récupérait la semence des hommes célibataires en provoquant chez eux des rêves érotiques avec laquelle elle donnait naissance à toute une horde de démons mineurs, les Lilims.
Lilith fut redécouverte au XIXe siècle pour devenir la "femme fatale" et de nos jours, pour ceux qui connaissent son existence passée, on la considère comme la première rebelle de l'Histoire, celle qui a préféré la liberté à la soumission.

Le tableau de Füssli nous a entraîné un peu loin, d'autant que l'histoire n'est pas terminée. Quelques années avant de peindre ce tableau, il était tombé follement amoureux d'une jeune femme habitant Zurich nommée Anna Landolt. Mais le père d'Anna lui refusa sa main préférant donner à sa fille un mari riche plutôt qu'un artiste. Il fut dévasté par cette décision et les historiens pensent qu'il a mis toute sa frustration dans ce tableau. La femme endormie serait Anna Landolt et lui se voyait en incube pour pouvoir la posséder. Ils n'ont probablement pas tort, car en retournant la toile apparaît le portrait inachevé d'Anna Landolt.



Portrait inachevé d'Anna Landolt par Johan Füssli
 au dos du "Cauchemar"
.


L'exposition du tableau à Londres, en 1782 provoqua un choc immense. La sexualité, le désir féminin, et l'épouvante que suscita la vue de l'incube sidéra le public. Mais la curiosité fut la plus forte et malgré quelques critiques, la foule se pressa pour venir le voir. Fort de ce succès, Füssli réalisa au moins trois autres versions de cette scène, exploitant au maximum le filon qu'il avait découvert grâce à Anna Landolt et surtout grâce à son père.

Tentation.







 
Enluminure issue des "Belles Heures de Jean de France, duc de Berry", réalisée par les frères Limbourg vers 1405.

Pour lui faire renier sa foi, les Romains ou leurs affidés, attachent un jeune chrétien avec des rubans dans un jardin fleuri, puis lui envoient une courtisane pour le séduire et le pervertir. Le personnage auréolé au fond à droite n'est autre que Saint Paul l'Ermite. 
La jeune femme n'y va pas par quatre chemins. La scène se passe sous l'antiquité romaine, mais elle est vêtue à la dernière mode de 1405. Décolleté plongeant et coiffe blanche gothique. Elle appuie son genou sur le torse de l'homme pour l'immobiliser et plonge sa main sous sa tunique. Il nous faut admettre que la composition est audacieuse pour figurer dans un livre pieux.
Le jeune chrétien est ligoté, immobilisé par la diablesse, il ne peut résister. Alors pour ne pas succomber, il se tranche la langue avec ses dents et la crache au visage de la tentatrice. On voit le jet de sang sur l'image. La douleur est telle qu'elle lui coupe toute envie de batifoler. Et c'est ainsi qu'il triomphe du péché! 
La cruauté  des persécutions romaines et le dilemme moral imposé au jeune homme effraient Saint Paul qui quitte l'Empire Romain et s'enfuit en Egypte, dans le désert, pour y vivre en ermite.

Un proverbe turc prétend que "qui garde sa langue garde sa tête", mais un proverbe français lui répond:" Un coup de langue est pis qu'un coup de lance".

dimanche 20 septembre 2026

Rendez-vous au mur.









Huile sur panneau du peintre belge Louis Coulon réalisé en 1852 et intitulé "Rendez-vous au mur". 

Ce tableau représente une scène galante typique du XIXe siècle. Une femme, en robe verte, est grimpée sur une échelle pour rejoindre son amant, tandis qu'une complice en robe jaune fait le guet en contrebas. On peut remarquer que les personnages sont habillés à la mode Louis XV, très en vogue chez les peintres au milieu du XIXe siècle. 
Normalement, à cette époque, les jeunes filles ne sortent qu'accompagnée d'une chaperonne, qui veille à la conservation de la vertu de la jeune fille et contient ses éventuels débordements. Nous assistons ici à une inversion des genres, la complicité de celle qui l'accompagne ne fait aucun doute. Le livre abandonné, l'éventail jeté à terre, prétextes à la sortie, prouvent la précipitation, la hâte de se jeter dans les bras de l'heureux élu.
La grimpeuse n'a qu'un pied posé sur l'échelle nous montrant qu'elle n'est plus tout à fait sur la terre ferme de la vertu mais n'a pas encore rejoint son amant vers des terres plus exotiques: c'est l'instant du vertige amoureux, le moment où tout peut basculer. Comble de l'érotisme, on aperçoit un bout de pied alors qu'à cette époque les membres inférieurs des femmes se devaient d'être intégralement cachés. C'est le début, enfin le tout début, de la mise à nue. Les fruits à l'arrière plan symbolisent le plaisir charnel et la jeunesse éphémère qu'il faut cueillir avant qu'ils ne deviennent blets et on ne doute pas que la jeune équilibriste va vite s'adonner à la cueillette. 

Malheureusement, alors qu'il commençait à acquérir une réputation méritée chez les marchands d'art, Coulon meurt subitement en 1855 à l'âge de 35 ans.
L'endormie.








Tableau de Pietro Antonio Rotari , réalisé vers 1750 et s'intitulant "Schlafendes Mädchen" ou "Jeune fille endormie avec son prétendant".

Une jeune fille s'est endormie sur sa chaise en tenant un livre ouvert à la main. Le prétendant s'apprête à lui chatouiller la joue avec un fétu de paille pour la réveiller. Le fait que la jeune fille se soit endormie en lisant un livre indique qu'il s'agissait probablement d'un roman d'amour et que la lecture l'a plongée dans une rêverie amoureuse. Ce genre de scène était souvent utilisée dans la période Rococo.

Pietro Antonio Rotari a peint un nombre considérable de jeunes filles endormies. Contrairement à ce tableau, il a réalisé beaucoup de portraits, de petits tableaux appelées "testines" qui veut dire "petites têtes". Rotari était le peintre officiel de la cour de Russie, d'abord d'Elisabeth 1ère puis de Catherine II, la Grande Catherine de Russie. A la mort du peintre, en 1762, Catherine II a acheté l'intégralité des portraits de son atelier, soit plus de 360 portraits de jeunes filles endormies ou non. Elle a tapissé une pièce entière du Grand Palais de Peterhof qui fut appelée le "Cabinet des Modes et des Grâces". Compte tenu du nombre important de ces portraits, les tableaux y sont accrochées cadre contre cadre et tapissent toute la pièce.

On sait, de nos jours, que certaines femmes sont assez sujettes à des endormissements diurnes. En effet, 49% des femmes contre 37% des hommes souffrent de somnolence excessive durant la journée et de difficultés de concentration. Des études ont été menées pour comprendre l'endormissement spontané en position assise qui se produit soit en lisant, soit en regardant la télévision soit encore devant un écran d'ordinateur. Au moment où les yeux se ferment, le cerveau passe des ondes béta aux ondes alpha correspondant à une relaxation profonde, puis aux ondes thêta propres au sommeil lent. Le tout s'accompagne d'une baisse de la température interne et d'un relâchement musculaire, ce qui explique le glissement du livre sur les genoux de la jeune fille.

Dans le cas présent, la lecture a plongé la jeune fille dans une rêverie conduisant au sommeil. Une voix monocorde, douce peut produire le même effet. Alors que le prétendant s'efforce de divertir l'être aimé, il voit soudainement ses yeux se fermer et sa tête s'alourdir. Comme on ne se promène pas communément avec une paille dans sa poche, le jeune homme a fait preuve de prévoyance, ce qui prouve que la jeune fille est coutumière de se réfugier dans les bras de Morphée au mauvais moment. 


 

samedi 19 septembre 2026

La marchande d'huîtres.






Estampe de Robert Dighton, éditée par Carington Bowles, datée du 3 janvier 1788 et intitulée "Molly Milton, the Pretty Oyster Woman" (Molly Milton, la jolie marchande d'huîtres).

Le dessinateur et peintre Robert Dighton, outre ses œuvres, est aussi connu pour un scandale qui a défrayé la chronique. Au début des années 1800, Robert Dighton était un caricaturiste très connu. Il se rendait très souvent au British Museum pour étudier les collections de gravures rares. On le laissait manipuler les portefeuilles d'estampes sans surveillance. En 1806, un marchand d'art londonien s'étonna de voir passer sur le marché des gravures très rares de Rembrandt et, en les examinant de près, découvrit qu'elles provenaient du British Museum. Une enquête fut diligentée qui mena rapidement à Dighton.
Pendant des mois, il s'était emparé de gravures aux prix inestimables. Il effaçait soigneusement les tampons du Musée et, même, parfois, il remplaçait les estampes dérobées par des copies confectionnées par lui-même.
Face au scandale, on licencia le sous-directeur responsable de la surveillance. Robert Dighton évita la prison en collaborant: il avoua ses vols, aida à récupérer une grande parties des œuvres mais fut banni à jamais de British Museum.
Mais, ironie de l'histoire, l'estampe  sur Molly Milton, la jolie marchande d'huîtres, est entrée dans les collections du British Museum, en 1935, après une période de purgatoire. 

Le nom de Molly Milton est issu des chansons de rue du XVIIIe siècle. Les textes de ces chansons étaient imprimées sur des grandes feuilles blanches bon marché appelés broadside ballads. L'histoire était souvent grivoise et se chantait sur des airs connus de tous. Sur la gravure, on voit derrière les personnages, des sortes d'affiches. Ce sont les feuilles des chansons en question. Il existait, à l'époque toute sorte de chansons sur les marchandes d'huîtres. L'huître est en effet un symbole de l'érotisme. Au XVIIIe siècle, l'huître est considéré comme un aphrodisiaque puissant. On prétend que Giacomo Casanova en consommait des dizaines chaque matin. Par ailleurs la forme de la coquille et le fait que la marchande d'huîtres l'ouvrait avec son couteau entretenaient un rapprochement hasardeux avec l'anatomie féminine. Dans l'argot de l'époque "ouvrir une huître" ou "offrir une huître" sous entendait que la marchande ne vendait pas que ses huîtres mais qu'elle faisait aussi commerce de ses charmes. Le couteau à huître, qui perçait la coquille et l'ouvrait symbolisait dans ces temps de censure, l'acte sexuel lui-même dans les caricatures. Mais au delà de ces turpitudes, il ne faut pas oublier que l'huître restait un produit très bon marché et que le peuple les consommait en masse. Le nombre de marchandes d'huîtres, dans les rues de Londres et dans les tavernes, étaient considérable. La scène représentée sur l'estampe était néanmoins pour le public de l'époque, avant tout, une scène de séduction, de prostitution et de plaisir charnel.

On voit donc, Molly Milton, couteau en main, au décolleté plongeant abordée par un dandy qui la regarde avec insistance sans trop s'intéresser aux huîtres, accompagné par un serviteur noir qui sourit de façon complice. Le désir sexuel brise les barrières de classe. Le dandy est plus attiré par la chair bon marché de la marchande que par les qualités gustatives d'un représentant de la famille des ostreidae.

Le serviteur noir est un marqueur social de la société britannique du XVIIIe siècle. Il indique un lien étroit avec le commerce international  et les plantations de cannes à sucre et de tabac des colonies anglaises. Les vêtements de ces serviteurs étaient assez folkloriques, mélangeant les éléments africains, indiens et ottomans. Ce costume d'apparat était un élément de luxe comme l'est un meuble ou une porcelaine de Chine. La population noire, à Londres au XVIIIe siècle, est estimée à plusieurs milliers de personnes, composée d'esclaves affranchis, de domestiques ou de marins.

Cette estampe nous apprend beaucoup de chose sur la société anglaise, la seule chose que nous ignorons, c'est si le dandy a dû se contenter de la dégustation d'huîtres.