L'Armée britannique
et le soldat Anglais.
Le budget de la guerre du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande ne fait qu'accroître, depuis quelques années. Le peuple anglais a subi en cela le sort commun aux autre nations; la nécessité d'augmenter ses dépenses militaires lui a été dictée, en outre, par diverses raisons particulières, notamment par la guerre du Transvaal*.
Le budget de la guerre, qui, en 1870, s'élevait à 12 300 000 livres, soit à peu près 310 millions de francs, fut porté en 1895, un quart de siècle plus tard à 471 millions de francs. L'augmentation était notable; c'était le commencement d'une progression constante qui, en 1907, douze années après, mettait entre les mains du "War Office" 794 millions de francs, somme strictement nécessaire aux besoins de l'armée britannique actuelle. Depuis 1870, les dépenses de la guerre, ou plutôt de la paix armée, ont plus que doublées dans le Royaume-Uni. La progression semble ne pas devoir s'arrêter; les augmentations, se feront, en effet, de plus en plus sensibles, à partir du jour, peut-être pas éloigné, où l'Angleterre, quoique rebelle au service obligatoire, abandonnera le recrutement actuel pour établir une organisation militaire toute différente, qui, d'année en année, développera progressivement la puissance militaire de ce pays jusqu'à ce qu'il ait une importante armée nationale.
Le budget militaire de l'Angleterre, si cette transformation se réalise, est appelé à devenir le plus important de tous les budgets mondiaux de la guerre. On a calculé, en effet, que la proportion des dépenses militaires est actuellement plus grande en Angleterre que partout ailleurs. Le soldat anglais, qui protège 166 de ses concitoyens, coûte annuellement 37 francs par tête d'habitant. Le militaire français, qui défend 66 personnes, coûterait 30 francs à chacun de nous, si la dépense devait être répartie à parts égales entre tous les citoyens. Le soldat allemand, appelé à protéger 100 de ses compatriotes, ne réclamerait à chacun d'eux que 21 francs par an.
L'Angleterre, dans les tableaux comparatifs des budgets de la guerre, vient par l'importance de ses dépenses en troisième ligne, immédiatement après l'Allemagne, la Russie étant en tête et battant tous les records. Quant à la France, elle se place en quatrième. Mais si aux dépenses du Royaume-Uni proprement dit l'on ajoutait les 500 millions de francs que coûtent les armées des Indes Anglaises, le budget militaire de l'Empire Britannique, avec en chiffres ronds 1 milliard 300 millions, serait de beaucoup supérieur à tous les autres.
L'armée anglaise, telle qu'elle est actuellement organisée (1), comprend quatre catégories de troupes: l'armée régulière, qui compte 286 000 soldats; la milice avec 109 000 hommes; la yeomanry, corps spécial de garde nationale à pied et à cheval, qui comprend environ 9 000 hommes; enfin, le corps des volontaires, sorte de garde civique, dans laquelle se trouvent 232 000 hommes, bien exercés au tir et à la manœuvre.
Ces diverses catégories représentent un effectif total de 635 000 hommes, sans compter les troupes de l'Inde et de l'armée coloniale, qui, ajoutées à l'effectif de la Grande-Bretagne et de l'Irlande, portent la totalité de l'armée britannique à environ 1 200000 soldats, force tout à fait hétérogène, faites d'éléments absolument différents.
La Grande-Bretagne, pour la défense de son territoire, a été divisée en sept grands commandements militaires régionaux, assez semblables comme organisation à un corps d'armée français: 1°Aldershot, où se trouve un camp remarquable; 2° la région du sud, avec quartier général à Tidworth; 3° la région de l'est, dont le commandement est à Londres; 4° l'Irlande, avec son gouvernement militaire à Dublin; 5° l'Ecosse, dont la direction est à Edimbourg; 6° la région du nord, quartier général à York; 7° la région de l'ouest et du centre, dont le commandement se trouve à Chester.
La ville de Londres, où la région de l'est a son quartier général, est laissée en dehors de cette division; elle forme un gouvernement militaire à part sous les ordres d'un général, commandant les régiments de la garde en garnison dans la capitale et au château de Windsor.
Les officiers français qui ont visité le camp d'Aldershot, dans le Hampshire, ont gardé un excellent souvenir de cette installation militaire, très remarquable et curieuse; ils ont été particulièrement impressionnés par l'aspect superbe des revues qui y sont passées, véritable féeries militaires, parades donnant une impression inouïe de luxe.
Les régiments sont désignés par des noms de contrées, de batailles ou de gentilhommes. Voici les Northumberland fusiliers*, les Coldstream Guards*, les Scotsgreys*, les Royal-Berkshire*, les Highlanders d'Argyl*, l'infanterie du duc de Cornwall*, etc. Il y a, dans cette armée, des carabiniers, des fusiliers et des grenadiers, et, comme dans la France de jadis, chaque régiment a ses couleurs avec sa devise, son chiffre et ses armoiries spéciales.
La cavalerie est encore plus somptueuse que l'infanterie; les Life-guards, les dragons et les hussards sont superbes et leurs chevaux sont de magnifiques bêtes. Les artilleurs, dont la tenue est aussi théâtrale que celles des autres corps, rappellent à la réalité guerrière, par la présence de leurs canons. Disons que le canon anglais à tir rapide et à recul sur l'affût est une pièce très appréciable, puisque cet engin peut lancer, avec une vitesse initiale de 500 mètres, des projectiles de 8 kilogrammes à raison de 25 coups à la minute.
L'armée anglaise est pittoresque à bien des points de vue. Nous ne pouvons ici rentrer dans une description détaillée des costumes: ils sont tous plus ou moins singuliers. Les musiques régimentaires composées d'instruments très divers, dont plusieurs particulièrement bizarres, sont précédées de fifres, clairons, bugles et tambours. Les tambours sont ornés de décorations polychromes; ils portent les mêmes devises que les drapeaux ou étendards du régiment.
Les drapeaux sont des chef-d'œuvre de broderie héraldique. Les étendards de la cavalerie surtout réclament une mention spéciale. On cite, parmi les plus remarquables, celui des Horse-guards, qui porte les armes royales; l'étendard des dragons de la garde, avec la harpe, la couronne et l'étoile de saint Patrick; et celui des hussards du Devonshire qui, avec le semper fidelis porte en broderies d'or éclatantes le château d'Exeter.
Le militaire anglais ne ressemble en rien au soldat français. Tommy Atkins, popularisé par les ouvrages de Rudyard Kipling, n'a aucun point de vraisemblance avec Dumanet et Pitou célébré par la chanson française*. En France, nous sommes tous soldats; nous le sommes avec abnégation, pour accomplir un devoir civique. Le soldat anglais, au contraire, en s'enrôlant fait une affaire; il signe un contrat, ce mercenaire, sur l'exécution duquel il ne passera rien à l'Etat et il ne permettra pas que tout le bien-être et le confort qui lui sont dus, lui échappe.
Le mode de recrutement, d'abord, cette préface de la vie militaire, est fort curieux en Angleterre. Les enrôlements se font par l'intermédiaire des sergents-recruteurs, qui se tiennent sur les principales places des villes en parcourant les campagnes sur lesquels, grâce à la chromolithographie en couleurs, la beauté des uniformes de l'armée est mise en relief.
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Reproduction d'une affiche de recrutement en Angleterre. |
Traduction de l'affiche:On demande des recrues pour l'infanterie de la garde de Sa Majesté. Texte en bas de l'affiche: âge de 18 à 25 ans; taille: au-dessous de 20 ans, 5 pieds, 7 pouces; 20 ans et au-dessus, 5 pieds, 8 pouces et au-dessus. Avantages généraux de l'armée: une brochure parle de la situation du soldat dans l'armée et la milice; elle contient tous renseignements relatifs à la nourriture, l'habillement, les casernes, l'éclairage et le chauffage, les soins médicaux, les prix donnés pour le tir, les bibliothèques, les cercles, les écoles militaires, etc., etc.. Cette brochure sera adressée gratuitement sur demande faite dans les bureaux de poste du royaume, aux sergents inspecteurs des volontaires et autres agents recruteurs.
Souvent dans les villages industriels ou dans les quartiers populeux des villes, ils donnent des séances de lanterne magique. Les ouvriers sans travail, les employés sans emploi, les jeunes hommes à la recherche d'une situation sociale se laissent facilement prendre aux beaux discours du sergent-recruteur. Séduits par les avantages de la vie militaire, ils signent leur engagement, reçoivent le shilling du roi, à titre du premier versement sur la prime, et le marché est conclu.
Le soldat anglais est bien habillé et bien nourri. Il est bien payé, puisque sa solde est de 1 fr. 25 par jour. Le luxe et le bien-être, dont on entoure son existence nous tiennent loin des mœurs modestes de la caserne française. Dans les divers quartiers de l'armée anglaise, les "barracks" de Saint Georges, à Londres, ou les bâtiments d'Aldershot, tous les locaux sont vastes, hauts et larges. Les dortoirs n'ont rien de commun avec nos chambrées. On y remarque des hautes glaces au-dessus des cheminées. Les lits, pendant le jour, forment de véritables canapés; chaque soldat a sa malle, et peut décorer selon son goût l'emplacement qui lui est dévolu. Les menus objets les plus hétéroclites s'y coudoient avec une promiscuité amusante.
L'Anglais se fait militaire comme il se fait épicier, forgeron ou commissionnaire. Ce mercenaire ne demande qu'une chose: la vie calme avec le plus de confort possible; il cherche, au bout de quelques années de service, à se marier. Le gouvernement lui en fournit les moyens, en lui donnant, à lui et à sa famille, toutes sortes d'avantages spéciaux.
Il y aurait encore quantité de choses intéressantes à dire sur le soldat anglais, les sous-officiers et les officiers.
Nous n'avons pu signaler dans cette étude rapide, que quelques points, caractéristiques et originaux, de l'armée britannique; il était curieux de citer ces originalités et de mentionner ces particularités, au moment où une nouvelle réglementation va peut-être, d'ici peu, modifier entièrement les lois, règlements et usages qui régissent encore maintenant l'organisation militaire de la vieille Albion.
Will. Darvillé.
(1) Le Ministère de Mr Haldane a soumis au Parlement une réforme, qui ne deviendra définitive en 1908, qu'après consentement des corps électoraux.
La Nature, revue des sciences, 1908, Masson et Cie éditeurs.
*Nota de Célestin Mira:
* Guerre du Transvaal:
La Guerre du Transvaal ou Guerre des Boers.
Le Transvaal est une ancienne province d'Afrique du Sud. L'image
représente l'attaque des Boers contre les Anglais à Tweenfontein
Elle a été réalisée par Beltrame en 1902 pour la Dominica del Corriere.
* Northumberland fusiliers:
Réalisé par Edgar A. Holloway , illustrateur militaire britannique, la gravure montre un Sergeant Drummer (tambour major) et un Drummer (tambour) du régiment des Northumberland fusiliers vers 1900 à l'occasion de la St Georges, saint patron du régiment. Le Tambour tient le drapeau vert unique du régiment, appelé Drummer's Colour, contrairement aux autres régiments qui ne possèdent que les deux drapeaux officiels de l'armée.
Pour la Saint-Georges, les bonnets en peau d'ours, le drapeau et les uniformes des soldats arborent des roses rouges et blanches.
* Coldstream Guards:
Détail d'une peinture à l'huile de Harry Payne représentant des Coldstream Guards à St James's Palace en 1905. Les militaires portent le traditionnel bonnet en poil d'ours des gardes à pied, la tunique rouge et le pantalon noir. A noter que les boutons de la tuniques sont par groupe de deux afin de rappeler que le régiment des Coldstream Guards est le deuxième historiquement de la Garde à pied.
* Scotsgreys:
Peinture à l'huile intitulée "Two Mounted Officers of the 2nd Dragoons (Royal Scots Greys standing on a road)" (Deux officiers montés des 2ème Dragons debout sur une route) du major John Edward Chapman Mathews en 1895. A l'origine, les militaires de ce régiment d'élite écossais était des dragons montés mais vers la fin du XIXe siècle le régiment est devenu une unité de cavalerie.
* Royal-Berkshire:
Lithographie de Richard Simkin dans la revue Army & Navy Gazette en 1894. Le Royal-Berkshire, appelé The Princess Charlotte of Wales's était un régiment d'infanterie de ligne.
* Highlanders d'Argyl:
Affiche de recrutement britannique pour le régiment d'infanterie des Argyll et Sutherland Highlanders par Tom Curtis en 1914 et éditée à Edimbourg par McLagan & Cumming.Trois soldats se tiennent devant le château de Stirling, à gauche un sergent vêtu de la tenue historique du XVIIe siècle, tenant une pique, au centre, un tambour vêtu de la tenue d'apparat, à droite, un sous-officier vêtu de la tenue kaki de 1914.
* Infanterie du duc de Cornwall:
Officier d'infanterie du duc de Cornwall peint par Harry Payne vers 1900. il porte le casque colonial en vigueur sous l'époque victorienne.
* Dumanet et Pitou:
Dessin de Cham de 1860 publiée dans les Actualités de la Maison Martinet.
Dumanet est l'archétype du soldat de ligne (le lignard). La scène se déroule en Syrie, en 1860 lors de l'expédition française destinée à protéger les chrétiens maronites des attaques des Druzes dans l'empire ottoman. Elle représente deux fantassins face à un habitant local:
"- Regarde donc, Dumanet..., ils doivent être à l'aise dans c'te chaussure-là.
- ça ne fait rien..., je n'aimerais pas, pour le moment, me trouver dans leurs souliers!..."
Autre archétype du fantassin naïf vers 1900, Pitou et sa compagne "Bobonne".