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mercredi 16 septembre 2026

Le sortilège.







Estampe du XVIIIe siècle, colorée à la main, éditée par Carington Bowles vers 1783, intitulée "The Spell" ("Le Sortilège"). Elle est issue d'une illustration de la poésie pastorale "The Shepherd's Week" ("La Semaine du Berger") de l'écrivain britannique John Gay.

En 1714, John Gay publie un recueil de poèmes, the Shepherd's Week, conçu comme une satire. La noblesse et les intellectuels londoniens de l'époque adoraient la mise en scène de bergers et de bergères, bien éduqués, philosophes et s'exprimant comme des aristocrates. John Gay décida de tourner cette mode en ridicule. Il créa les personnages de Hobnelia et Lubberkin, deux paysans rustres, aux noms incertains, qui se roulent dans la boue, parlent avec un accent campagnard prononcé et pratiquent la sorcellerie farfelue de village.
Mais, en 1783, au moment de la publication de l'estampe, le public citadin, fatigué de l'urbanisation excessive de Londres, est devenu nostalgique de la vie à la campagne. Au lieu de rire du personnage Hobnelia, ils la trouvent très romantique, et charmante. L'estampe connu un énorme succès et la scène qui était une scène comique est devenue une scène d'amour pastoral.
On voit une jeune femme, Hobnelia, en train de préparer un sortilège sur un jeune homme, Lubberkin, endormi sous un arbre. Pour ce faire, elle utilise sa jarretière pour la nouer à celle du jeune homme ou pour la nouer à sa jambe.
Le texte comporte deux strophes:

As Lubberkin once slept beneath a tree,
I twitch'd his dangling Garter from his knee;
He wist not when the hempen string I drew,
Now mine I quickly doff of inkle blue; —

Alors que Lubberkin dormait une fois sous un arbre,
 J'ai détaché sa jarretière qui pendait de son genou ;
 Il n'a pas su quand j'ai retiré le cordon de chanvre, 
Maintenant, j'ôte rapidement la mienne d'un bleu d'encre ; — 



Together fast I tye the Garters twain,
And while I knit the knot repeat this strain; —
Three times a true love's knot I tye secure,
Firm be the knot, firm may his love endure
.

Ensemble, j'attache fermement les deux jarretières, 
Et pendant que je fais le nœud, je répète ce refrain ; 
—  Trois fois je noue solidement un nœud d'amoureux, 
Que le nœud soit ferme, que son amour dure fermement.


Au XVIIIe siècle, en Angleterre, les superstitions amoureuses et divinatoires allaient bon train dans le milieu rural et ouvrier. Les jeunes gens (surtout les jeunes femmes) disposaient d'un vaste rituel magique pour identifier et assurer la fidélité de leur futur époux ou épouse.

Ainsi, voler pendant son sommeil, la jarretière de l'être aimé, la nouer fortement à la sienne en faisant un nœud amoureux, était supposé attacher le porteur à sa personne.
Bien d'autres bizarreries rencontraient aussi du succès, comme la divination à l'aide d'un escargot. La jeune fille devait attraper un escargot un matin du mois de mai et le poser sur des cendres tièdes. La traînée de bave laissée par l'animal était censée tracer la première lettre du prénom du futur mari. Ou encore jeter deux noisettes dans les braises d'un feu, l'une portant son nom, l'autre celle du garçon: si la noisette du garçon sautait ou brulait en même temps que celle de la fille, c'était la garantie de sentiments partagés. On pouvait se risquer aussi dans le lancer de graines de chanvre par dessus son épaule, derrière son dos en récitant une incantation pour voir apparaître l'ombre de son futur époux.
Plus reposant, on pouvait aussi placer sous son oreiller un morceau de gâteau de mariage ou des herbes spécifiques cueillies à la Saint-Jean, pour rêver de l'identité de son futur conjoint. Bien entendu, on ne pratiquait pas ce genre de sport n'importe quand: le mercredi était le jour qui offrait le plus de chance pour se marier alors que le samedi portait malheur.

Ces rituels, finalement bien innocents, étaient un moyen, tout relatif, pour les jeunes paysannes ou servantes de retrouver un part de contrôle sur leur vie sentimentale.

Et si malgré tout ces efforts, le succès n'était pas au rendez-vous, il restait la Saint-Valentin. Pas la saint-Valentin commerciale que nous connaissons, mais l'antique Saint-Valentin fêtée en Angleterre. Depuis des temps immémoriaux, dans les villages anglais, on organisait une loterie pour la Saint-Valentin. Les célibataires inscrivaient leurs noms sur un morceau de papier et le plaçant dans un vase.  Chaque participant tirait ensuite un nom et la personne désignée devenait son Valentin ou sa Valentine pour une année.
Ce jumelage forcé était pris très au sérieux. Afin que personne n'ignore le résultat du sort, le jeune homme devait porter sur sa manche de veste le nom de sa Valentine. L'expression anglaise "wearing your heart on your sleeve" ("arborer ses sentiments au grand jour") vient de cette tradition.
Un autre croyance voulait que le tout premier célibataire aperçut par une jeune femme non mariée le matin du 14 février devienne son mari. Pour forcer le destin, les jeunes filles, qui ont plus d'un tour dans leur sac, gardait les yeux fermés ce matin-là et ne les ouvrait que lorsque le garçon convoité passait devant sa porte grâce à quelque complicité.
Il n'existait pas de cartes postales spécifiques pour la Saint-Valentin qui n'apparurent que vers la deuxième moitié du XIXe siècle. Mais les amoureux les confectionnaient à la main. Ils passaient des heures à découper des cœurs, des colombes, des fleurs et à confectionner des rébus pour déclarer leur flamme. Ces cartes étaient glissées anonymement sous la porte, ce qui permettait de ne pas subir la honte d'un refus.
Mais pourquoi la Saint-Valentin? Parce qu'elle marque la fin de l'hiver et le début du printemps. Et comme l'a dit le poète médiéval Geoffroy Chaucer, la Saint-Valentin est le jour où "chaque oiseau vient choisir son partenaire".




Le coq du village.






 


Lithographie imprimée par l'imagerie Burckardt située à Wissembourg dans les années 1880-90, intitulée "Le Coq du village". L'imagerie Burckardt était  concurrente de l'imagerie d'Epinal. Ce titre est écrit en français, en anglais, en allemand et en espagnol.

Au XIXe siècle, être le "coq du village" signifiait être le jeune homme le plus en vue parmi la jeunesse locale, celui qui attirait tous les regards des filles. Le coq est toujours entouré de nombreuses poules et comme le coq, le jeune homme parade et redresse le torse. Pour se faire remarquer, il porte des vêtements voyants, une veste bleue, un gilet rouge, une fleur à la boutonnière et un chapeau haut de forme, pour faire comme à la ville, entouré d'un ruban. Porter une fleur du côté gauche signifiait que le jeune homme était libre et cherchait à séduire. En opposition à cet étalage, la jeune fille porte une coiffe blanche signifiant la pureté et la bonne éducation et un tablier symbolisant le travail domestique. Elle incarne la réalité et la stabilité contre les illusions de grandeur du coq du village. Elle lui pince le menton montrant ainsi qu'elle le domine et que c'est elle qui mène le jeu. Derrière la jeune fille, se trouve un rosier en pot qui symbolise l'amour civilisé, encadré par des règles précises, alors que derrière le jeune homme se trouve un lierre sauvage qui représente l'amour  incontrôlé.

A l'imprimerie Burckardt, le travail était divisé. Le dessin en noir et blanc était tout d'abord imprimé, puis distribué à des ateliers entiers de femmes et de très jeunes enfants qui les coloriaient. Chaque employé disposait d'un pochoir pour appliquer une couleur. Le pochoir étant posé sur l'image et, à l'aide d'un pinceau, un enfant appliquait le bleu de la veste, un deuxième le rouge du gilet, le troisième le jaune du tablier et ainsi de suite. Ce travail était extrêmement rapide et permettait une diffusion importante d'images à bas coût à travers toute l'Europe.

La diffusion était assurée par des colporteurs. Ils transportaient dans la "balle", une immense caisse en bois ou en osier entre 20 et 40 kg d'estampes, d'almanachs et de petits livrets. Ils parcouraient entre 20 et 30 kilomètres par jours à pied, par tous les temps, pour aller de village en village. La plupart n'exerçaient pas ce métier toute l'année mais seulement l'hiver lorsque les travaux des champs s'interrompaient. Certains allaient jusqu'en Europe de l'Est pour revenir à leurs fermes pour les moissons. Pour vendre ces images, il leur fallait animer la vente par des boniments ou en racontant les histoires relatives aux images. Il existait un véritable attrait pour les images. Beaucoup de villageois étaient analphabètes et l'image était  la seule source imprimée accessible pour eux.

Mais le pouvoir redoutait que ces estampes bon marché servent de propagande  auprès de la population. En 1852 est crée la Commission du Colportage dont le but était de contrôler tout ce qui circulait sur les routes. Avant d'imprimer une image, l'imprimeur devait envoyer un exemplaire à Paris pour recevoir, si elle était acceptée, le "visa de colportage". Sans ce cachet l'image était considérée comme illégale et le colporteur risquait la prison et la confiscation de sa marchandise. Le travail de la censure ne se limitait pas au texte, ils analysaient aussi les éventuels symboles cachés. La couleur rouge, symbole des républicains, était particulièrement surveillée. Il était strictement interdit de tourner en dérision l'armée, la police et l'administration. La coupe des vêtements des personnages ne devait en aucun cas rappeler un quelconque uniforme.
Pour les imprimeurs, cette censure était très dangereuse. Les imprimeurs devaient disposer, pour exercer leur métier, d'un Brevet d'imprimeur accordé par l'Etat, qui pouvait leur être retiré à tout moment en cas de manquement, entraînant la faillite de l'imprimerie et la mise au chômage de centaines d'employés.

mardi 15 septembre 2026

 Dot.





Gravure politique française de 1657, publiée par Jacques Lagniet et intitulée "Les Espagnols au bout de leur compte".

En 1635, sous les conseils de Richelieu, la France déclare la guerre à l'Espagne qui l'encercle de par ses possessions: les Pays-Bas au nord, la Franche-Comté à l'est et l'Espagne au Sud. En 1657, Mazarin, qui succède à Richelieu, s'allie avec l'Angleterre contre l'Espagne qui se trouve privée de ses routes maritimes. L'Espagne est ruinée, ne recevant plus d'or ni de marchandises de ses colonies. Après une dernière défaite à la bataille des Dunes, l'Espagne signe le traité des Pyrénées en 1659. La France s'agrandit en prenant l'Artois et le Roussillon et scelle sa victoire par le mariage de Louis XIV avec Marie-Thérèse d'Autriche assorti d'une énorme dot de 500 000 écus d'or, une somme introuvable pour l'Espagne. En échange, Marie-Thérèse renonçait à ses droits sur la couronne d'Espagne.
Mazarin savait que l'Espagne ne disposait pas d'une telle somme et effectivement, elle s'est trouvé dans l'incapacité de payer. Comme la dot n'a jamais été payée en totalité, Louis XIV a considéré que la renonciation au trône de Marie-Thérèse était caduque. C'est ce qui permit à la France de conquérir Lilles, Douai et Tournai entre autres.

On voit, à gauche sur l'estampe, deux nobles castillans, reconnaissables à leurs chapeaux et à leurs fraise. L'un tient un sac à l'envers pour montrer qu'il est vide. A droite, deux nobles français, richement vêtus comptent des écus d'or avec un air satisfait.

On peut lire:

Au centre:

LES ESPAGNOLS AV BOVT DE LEVR COMPTE.

Les Espagnols au bout de leur compte.

A gauche, en haut:

Tout est perdu nous n'auons plus rien à compter.

Tout est perdu nous n'avons plus rien à compter.

A gauche, en bas:

Ces castillans Gratiés leur reste pleurans ce qu'on leur vient d'oster.

Ces Castillans, réduits à gratter ce qu'il leur reste, pleurent ce qu'on vient de leur enlever.

A droite, en bas:

Mais les François par leur Conqueste ont de leur part bien à compter.

Mais les Français par leur conquête ont de leur côté largement de quoi compter.

"Etre au bout de son compte" était une expression populaire de l'époque signifiant "être à court d'arguments" ou "arriver au bout de ses forces".

Crêpage de chignon.





 



Enluminure issue du manuscrit du "Speculum humanae salvationis" ("Le Miroir du salut humain").

Elle montre Lamech, descendant de Caïn, et ses deux épouses, Ada et Sella, tels qu'ils sont décrits dans le livre de la Genèse de la Bible. Lamech est le premier homme décrit dans la bible à pratiquer la polygamie. On voit les deux épouses en train de lui tirer les cheveux et de le maltraiter. Cette représentation était destinée à montrer que la polygamie était un péché et qu'elle conduisait à des situations conflictuelles se retournant contre celui qui la pratiquait.

Seulement, la Genèse nous offre un autre récit. Les moines l'ont volontairement modifié pour montrer que Dieu avait transformé le ménage de Lamech en enfer à cause de sa bigamie. S'il est vrai que la Genèse présente Lamech comme le premier homme polygame, il n'est écrit nulle part que ses femmes le battaient et lui tiraient les cheveux. Au moyen âge, le fait de tirer les cheveux (effilocher) autrement dit de "crêper le chignon" est une profonde humiliation. S'en prendre à la chevelure ou à la barbe d'un homme c'était s'en prendre à sa dignité.
Alors, une question se pose: pourquoi ces deux femmes sont-elles aussi en colère? La Genèse ne le dit pas, mais certains commentaires du Talmud racontent une autre légende.
Lamech, devenu très vieux était presque aveugle. Il pratiquait néanmoins la chasse guidé par son fils Tubal-Caïn. Apercevant un mouvement dans un buisson, son fils guide la main de Lamech qui tire une flèche avec son arc. Mais en allant voir le gibier, il se rend compte qu'il a tué accidentellement Caïn, son ancêtre (ancêtre qui était le premier meurtrier de l'Histoire, soit dit en passant). De désespoir, Lamech frappe violemment ses mains l'une contre l'autre tellement fort, qu'il tue son fils au passage.
Après ce carnage familial, accidentel, certes! il rentre chez lui et met ses deux épouses au courant. Elles entrent alors dans une colère noire et se vengent sur lui. C'est cet épisode que montre l'enluminure.

Un texte, rédigé en lettres gothiques cursives accompagne le dessin.

Lameth affligitur a duabus uxoribus suis • sicut xpc a duobus

Ce texte utilise des abréviations. Le mot Christus est représenté par les trois lettres "xpc" ou "chr" en grec (Chi-Rho-Sigma). Ce procédé sert à gagner de la place. Par ailleurs Lamech est écrit Lameth, variante orthographique courante dans les noms hébreux. On distingue aussi un point surélevé, appelé positura qui propose une pause de lecture, en jouant le même rôle que la ponctuation de nos jours.
Sans tous ces artifices la phrase devient:

Lamech affligitur a duabus uxoribus suis, sicut Christus a duobus.

Soit en français:

« Lamech est tourmenté par ses deux femmes, tout comme le Christ [l'a été] par les deux [peuples / les Juifs et les Païens]. »

On distingue, à gauche, Ada la première épouse; au centre Lameth le patriarche; à droite Sella, la seconde épouse.

En espérant que personne ne dira que cette histoire semble être tirée par les cheveux.

lundi 14 septembre 2026

Le bât.






Tableau de Nicolas Vleughels datant de 1724-25, intitulé "Le Bât".

Ce tableau était destiné à illustrer un conte de La Fontaine intitulé "Le Bât" faisant partie des "Contes et Nouvelles en vers" de La Fontaine. Les Contes et Nouvelles en vers publiés entre 1665 et 1671 sont un recueil de pièces libertines qui eut un immense succès à l'époque. De nos jours, ces textes sont moins connus que ses Fables, mais mérite attention. Elles connurent les foudres de la censure religieuse et politique.

"Le Bât" est une sorte de farce grivoise entre un homme, sa femme et son amant. Un peintre, terriblement jaloux, doit s'absenter. Pour dissuader d'éventuels prétendants, il décide de peindre un petit âne sur le bas-ventre de sa femme, servant en quelque sorte de cachet comme ceux apposés à l'époque sur les lettres.
Dès le départ du mari, un confrère peintre et amant de la dame lui rend visite. L'ardeur de leur étreinte est telle que l'âne est effacé. L'amant décide aussitôt de repeindre un âne au même endroit en faisant confiance à sa mémoire. Hélas! celle-ci le trahit car il ajoute un bât, c'est à dire une selle, au baudet !!

Voici ce conte:

Un peintre était, qui, jaloux de sa femme,
Allant aux champs, lui peignit un baudet
Sur le nombril, en guise de cachet.
Un sien confrère, amoureux de la Dame,
La va trouver, et l'âne s'efface net,
Dieu sait comment; puis un autre en remet
Au même endroit, ainsi que l'on peut croire.
A celui-ci, par faute de mémoire,
Il mit un bât; l'autre n'en avait point.
L'époux revient, veut s'éclaircir du point:

"Voyez, mon fils, dit la bonne commère,
L'âne est témoin de ma fidélité.

Diantre soit fait, dit l'époux en colère,
et du témoin, et de qui l'a bâté!

On pourrait croire que Nicolas Vleughels était un peintre lui-même libertin, spécialisé dans les œuvres polissonnes. Il n'en est rien. En 1724, il est nommé Directeur de l'Académie de France à Rome et ce tableau fut réalisé dès son arrivée, en profitant de son éloignement des contraintes académiques. De plus, sous la Régence et au début du règne de Louis XV, l'aristocratie raffolait des œuvres galantes et libertines.
En 1745, Jean de Jullienne, grand amateur d'art et collectionneur, le repère et en fait don à l'Académie royale de Peinture et de Sculpture de Paris. Lorsque la Révolution éclate, la toile est saisie comme bien national. Elle est transférée, en avril 1795, vers les galeries du Museum central des arts, l'ancêtre du Louvre.
Au XIXe siècle, la censure se durcit sous l'influence de la bourgeoisie: une œuvre montrant les fesses d'une femme et un peintre dessinant sous son nombril est jugée trop subversive pour être montrée au public. En 1881, le tableau est discrètement envoyé dans les réserves du Musée national du château de Versailles.
Enfin, en 1887, sa valeur historique et artistique est réappréciée et il retourne définitivement au Louvre, non pas dans les réserves secrètes  (appelées "Purgatoire" pour la peinture par analogie avec "l'Enfer" pour les livres) mais pour y être parfaitement exposé.
En effet, la toile est petite, environ 30 cm. Elle est présentée à la manière dont on présentait ce genre d'œuvre dans les Cabinets de Curiosités privés, à hauteur d'yeux, parmi d'autres petits formats libertins où elle trouve enfin sa place. (Salles rouges de l'Aile Sully)
Séchage.







 
Eau-forte colorée à la main de Thomas Rowlandson datée du 1er mai 1790, intitulée "Airing a shift" ("Sécher une chemise").

Une femme, dépoitraillée, fait sécher une chemise devant une cheminée. Sous l'image, on trouve un poème, jugé grivois à l'époque:

A Thousand Cupids dance upon her smiles;
Young bathing Angels, wanton in her eyes,
melt in her looks, and pant upon her breasts

Mille Cupidons dansent sur ses sourires ;
De jeunes Anges se baignant, badins dans ses yeux,
se fondent dans ses regards, et halètent sur sa poitrine.

Cette estampe a été éditée par William Holland qui tenait boutique au 50 Oxford Street à Londres. Holland exposait les estampes dans une salle dont l'entrée était payante (1 shilling). Seulement Holland était un radical et très engagé politiquement. En 1793, il est jeté en prison pendant un an pour avoir publié des écrits révolutionnaires de Thomas Paine. Les clients venaient chez lui pour "se rincer l'œil" et pour comploter contre la couronne britannique.

De nos jours, Rowlandson est reconnu comme un artiste important. Il est exposé au Metropolitan Museum of Art de New-York. Mais au XIXe siècle, il a subi une censure systématique sous le règne de la reine Victoria. Des centaines de ses gravures ont été détruites sur ordre car jugées immorales. Heureusement des musées réussirent à en cacher certaines et de riches collectionneurs se sont précipités pour  sauver  ses œuvres de l'oubli.

Mais, le malheureux Rowlandson subit encore de nos jours la censure. L'estampe présentée plus haut est censurée par des filtres de modération de certains réseaux sociaux à cause de la poitrine dénudée de la femme. La censure n'est pas morte avec la reine Victoria, sa succession a été assurée. Et 230 ans plus tard,  le pouvoir de provocation de Rowlandson reste intact.

dimanche 13 septembre 2026

Adultère.








 
Enluminure française du XIIIe siècle. Il s'agit d'une lettrine enluminée intitulée  "De  adulterio et abrupto".

On voit un couple, nu dans un lit, et trois soldats dont l'un vient constater l'acte de chair en cours. L'image semble assez surprenante avec le décalage qui existe entre la passivité du couple et les soldats en arme. Et on comprendra vite pourquoi lorsqu'on constate qu'il s'agit d'un copié-collé d'une image déjà utilisée. Au XIIe siècle les enlumineurs n'inventaient pas des illustrations à chaque fois. Ils disposaient de modèles qu'ils adaptaient plus ou moins en fonction des besoins. En l'occurrence, cette fois-ci, il s'agit d'une image tirée d'une illustration du Martyre de Saint-Thomas Becket ou un roi était assassiné pendant son sommeil. A la place du roi, l'enlumineur a dessiné un couple, sans retoucher les soldats. Et cette lettrine ainsi illustrée a pris place dans le "Decretum Gratiani" ("le Décret de Gratien"), l'un des textes majeurs à la fois juridique et théologique du moyen âge.

Sous l'impulsion de l'Eglise catholique, le mariage a profondément évolué au moyen âge à partir du XIIe siècle. Pour l'Eglise, le mariage n'est valide que s'il y a consentement libre et mutuel. Auparavant, c'était les chefs de famille qui vendaient ou donnaient les filles sans les consulter. Par ailleurs, un âge minimum légal est fixé pour pouvoir convoler, 12 ans pour les filles et 14 ans pour les garçons.
Cependant, le mariage reste une alliance entre deux familles qui se traduit par des exigences financières pour les familles aisées, une dot versée à la mariée par sa famille et un douaire versé par le marié à son épouse. Ce capital servait à la femme si elle se retrouvait veuve.
De plus pour être reconnu par l'Eglise, le mariage devait être consommé charnellement. Un mariage non consommé du fait de l'un ou de l'autre des conjoints pouvait être annulé par l'Eglise.
Afin d'éviter tout problème de consanguinité, l'Eglise a imposé des règles très strictes. Il était interdit de se marier avec une personne partageant un ancêtre jusqu'au 7e degré de parenté. Cependant, le Concile de Latran IV en 1215  a assoupli cette règle en la ramenant au 4e degré.
Le divorce n'existait pas, le mariage était éternel, mais deux recours étaient possible: la séparation de corps (et de lit) qui permettait aux couples de vivre séparés et l'annulation dans le cas d'un lien de parenté caché ou de l'absence de consentement. Dans ce cas l'Eglise proclamait que le mariage n'avait jamais eu lieu.

Le décor étant posé, revenons à notre cas d'adultère. Au moyen âge, l'adultère était un péché majeur pour l'Eglise et un crime grave pour la justice laïque. Il menaçait la paix sociale, la pureté des filiations et la transmission des patrimoines. Deux tribunaux pouvaient intervenir: le tribunal laïque du Seigneur ou le tribunal de l'évêque pour la justice ecclésiastique. Un procès devant le tribunal ecclésiastique suivait un processus d'enquête très strict alors que la justice du seigneur était plus expéditive. L'Eglise exigeait des preuves irréfutables pour éviter les fausses accusations. Elle exigeait des témoins capables de jurer avoir vu les amants s'embrasser ou être surpris au lit.  Mais se trouver seul à seul dans un lieu clos dévêtu suffisait de preuve.
La justice du seigneur local prononçait souvent des peines d'infamie pour dissuader les autres tentatives. La peine le plus fréquente était la course à travers la ville. L'homme et la femme adultères étaient déshabillés et devaient courir entièrement nus par les rues de la ville sous les huées, les insultes et les jets d'ordure. Une autre sanction consistait à lier les amants nus par le cou et les parties génitales, le bourreau ou le mari trompé les promenant à travers le marché.
Une femme reconnue coupable d'adultère perdait sa dot qui devenait propriété du mari et aussi son douaire. Les amants, quant à eux, se voyaient frapper d'amendes considérables. Les femmes de la noblesse et de la bourgeoisie pouvait éviter le scandale public en acceptant le bannissement dans un cloitre. Le mari pouvait décider d'y enfermer sa femme à vie. Elle était tondue, vêtue de l'habit de pénitence et condamnée à des prières quotidiennes pour racheter sa faute. 
Dans le droit romain ou dans d'anciennes coutumes féodales, s'il surprenait les amants en fâcheuse posture, le mari bénéficiait d'une grande tolérance. S'il tuait sa femme et son amant la justice lui accordait des lettres de rémission estimant que la défense de l'honneur et la colère étaient légitimes. Dans certaines régions d'Espagne ou d'Italie, la loi permettait de couper le nez et les oreilles de la femme adultère et de castrer l'amant.
Si l'affaire était jugée par un tribunal ecclésiastique, les peines étaient spirituelles: jeûne prolongés au pain et à l'eau, obligation de faire un pèlerinage, à Rome ou à Saint-Jacques de Compostelle, parfois une excommunication temporaire.

Voilà pourquoi le déploiement de la soldatesque pour ce délit de chair revêt un côté comique, voire surréaliste à cause de la paresse d'un moine.