Kitchin Stuff.
Caricature de Thomas Rowlandson, publiée le 1er novembre 1810, et intitulée "Kitchin Stuff" (Choses de la cuisine). Kitchin est l'ancienne orthographe de kitchen. Au XVIIIe et même au XIXe siècle, l'orthographe de la langue anglaise n'était pas encore stabilisée et d'autre part Rowlandson écrivait souvent en phonétique afin de reproduire sur ses estampes l'accent populaire. Le terme "kitchen stuff" désignait la graisse de cuisson et les restes de viande. Les cuisinières avaient le droit de les vendre à des fabricants de bougie ou de savon, ce qui constituait pour elle un complément de revenu. Mais dans cette illustration, le terme "kitchen stuff" désigne par dérision, le personnel lui-même et notamment la cuisinière et la servante qui sont représentées comme des choses grasses, lourdes et molles.
La gravure, colorée à la main, représente la vie domestique à l'époque géorgienne. Une cuisinière bien en chair, les deux pieds posés sur le manteau de la cheminée, tenant un verre à la main, s'est assoupie dans un fauteuil. Une autre servante, rondelette elle-aussi, dort, son bras passé autour du cou d'un majordome noir endormi sur son épaule.
Dans la haute société anglaise, disposer d'un serviteur noir, souvent ramené des colonies par des marchands, était un signe de richesse. Sa présence renforçait la blancheur de la peau des maîtres. La population des noirs à Londres, à cette époque, était estimée entre 10 000 et 20 000 personnes. Elle se composait de marins, d'affranchis et de domestiques.
Les domestiques noirs étaient tenus à une certaine distance des blancs y compris des employés. Ce n'est pas le cas du tout dans cette image, le majordome noir dort dans les bras d'une servante, la tête posée sur sa poitrine. La promiscuité est totale, et pour renforcer le trait, Rowlandson a ajouté un chat qui dort sur un chien comme symbole de l'intimité interraciale.
La cuisinière tient un verre qui n'a pas contenu d'eau, car à côté une carafe est étiquetée "Cherry Bounce". Le "Cherry Bounce" était une liqueur à la cerise extrêmement forte, à base de gin ou de brandy, de sucre et de cerises macérée. C'était la boisson favorite, à part le gin, des classes populaires et plus particulièrement des domestiques. Le "Cherry Bounce" avait la réputation d'assommer rapidement ceux qui en abusaient.
Finalement, ces cuisinières géorgiennes qui avaient fait de leur cuisine en sous-sol un lieu interdit qu'elle défendaient vaillamment, sont moins redoutables qu'il n'y parait, mais ne tentons pas le diable, laissons tout ce petit monde dormir paisiblement.






