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mardi 6 octobre 2026

 Pas bête, l'étudiant.






Lithographie de Frédéric Bouchot de 1831 intitulée "Pas bête l'étudiant; il étudie la nature".

Pourquoi la nature en montant sur les toits de Paris? D'abord, constatons qu'il s'agit d'un étudiant en médecine. La tête de mort placée dans un angle de la fenêtre nous met sur la voie. Et au XIXe siècle, la médecine faisait partie des sciences naturelles. On étudiait bien sûr l'anatomie humaine. Et sans doute par conscience professionnelle, notre étudiant étudie surtout la nature de la jeune femme visible dans l'encadrement.

Mais le propos serait banal si on ignorait que l'on a ici affaire à ce qu'on appelait jadis une "lithographie à système" ou encore "image à surprise". Lorsqu'on a vendu cette estampe, elle était légèrement différente. La fenêtre où se trouve la jeune femme était recouverte par un papier collé sur un de ses côtés  qui masquait ce qui s'y trouvait à l'intérieur. L'acheteur devait soulever le papier pour découvrir ce que l'étudiant regardait sournoisement.
Ces lithographies étaient assez fréquentes et quand on soulevait le cache, on trouvait souvent une dame en déshabillé ou en train de faire sa toilette. Autre avantage du procédé, le cache permettait d'échapper à la censure puisque seuls les acheteurs pouvaient voir ce qui était caché. 
Le problème, c'est que les caches ont été tellement manipulés qu'ils se sont presque tous détachés et qu'il est très rare de trouver encore des lithographies à système intacts. Les musées se les arrachent et seuls quelques collectionneurs fortunés en possèdent encore.
Comme quoi la curiosité est vraiment un vilain défaut.
Le téléphone.




Couverture du journal "Le Rire" du 3 octobre 1908, dessin de Jacques Wély.

" - C'est dommage! Le téléphone c'était si commode pour mentir! "

Pourquoi la jeune femme se désole-t-elle? 
L'utilisation du téléphone se développait ainsi que les centraux manuels. Or qui dit central manuel dit opératrices du téléphone. Et elles pouvaient tout entendre. Le téléphone, à ses débuts, avait été accueilli avec enthousiasme par les mondaines car c'était l'arme absolue pour mentir sans se faire prendre. "Je ne peux pas venir ce soir, je suis bloquée à la campagne" alors qu'on se trouvait dans les bras d'un autre, passait très bien. Mais le réseau se modernisait, outre les opératrices, les centraux pouvaient connaître l'endroit d'où on appelait. Et ceci explique le "C'est dommage!"

Comme toute invention, le téléphone a suscité des peurs irrationnelles de même nature que celles que provoquent de nos jours les technologies modernes.

- Angoisse des indiscrétions et de l'espionnage. 

Le public était terrifié à l'idée que des secrets d'Etat, des secrets de famille ou des conversations intimes puissent être interceptées. Ce en quoi, ils n'avaient pas complètement tort.
Beaucoup s'opposaient à l'idée qu'un étranger puisse pénétrer dans les intérieurs bourgeois sans y avoir été invité. Un appel téléphonique était ressenti comme un véritable viol de l'intimité et une menace contre la vie privée.

- Déshumanisation des relations sociales.

Sans contact visuel, il était impossible d'apprécier la sincérité de son interlocuteur. Les expressions du visage étaient scrutés à la loupe lors des conversations depuis des siècles, le téléphone rendait cette pratique impossible.
Par ailleurs, chacun sait que la distance libère souvent la parole et qu'il est plus facile de se laisser aller à des outrances au téléphone que face à face. Ce phénomène s'est d'ailleurs produit très tôt avec l'affaire Sylviac. En avril 1904, l'actrice française Marie Thérèse Chauvin, dite Sylviac, perd patience après avoir attendu 55 minutes une communication qui n'aboutit jamais. Excédée, elle s'en prend à la surveillante d'un central téléphonique parisien et déclare que les opératrices, surnommées les "demoiselles du téléphone", s'expriment "comme des vachères". Les P&T réagissent fermement en coupant la ligne de l'actrice pendant 17 jours et en déposent une plainte pour "outrage à un fonctionnaire dans l'exercice de ses fonctions".

- Craintes médicales et sanitaires.

L'idée que le téléphone était un vecteur de transmission des maladies était très répandue. On pensait que les microbes pouvaient suivre les fils du téléphone et se propager d'un abonné à l'autre.
Dans les zones rurales, on craignait que les fils téléphoniques attirent la foudre ou causent des rhumatismes à cause des ondes. L'installation des poteaux et des câbles a provoqué une forte résistance. Beaucoup de propriétaires refusaient la présence de poteaux sur leurs terrains pour ne pas perturber le bétail.

L'administration des Postes, Télégraphes et Téléphones (PTT) imposait des critères de recrutement stricts pour les opératrices. D'abord, pour des raisons obscures, elle devaient être impérativement célibataires, d'où le surnom de "demoiselles du téléphone". Si elle se mariaient, elles étaient contraintes de démissionner. Leur taille  (entre 1,45 et 1,70 m) devait leur permettre d'atteindre le haut des panneaux de connexion . De plus, elles devaient être issues de bonnes familles, avoir une bonne moralité et montrer une grande discrétion.
Le rythme de travail était intense. Une demoiselle devait gérer un portefeuille de 100 clients avec parfois 400 connections à l'heure. Elles n'avaient pas le droit de parler entre elles, de s'absenter sans autorisation. Des surveillantes passaient et repassaient derrière elles pour s'assurer que les consignes étaient respectées. Elles chronométraient chaque geste et elles ne pouvaient dire que deux choses: "Je vous écoute" ou "On vous passe...".
De plus, elles devaient porter un casque de plomb en permanence, pesant plus d'un kilogramme, qui leur occasionnait des douleurs cervicales. Le brouhaha étaient infernal car elles étaient côte à côte et le bruit des paroles, les cliquetis des fiches métalliques sur le répartiteur était incessant. Si on ajoute l'inconfort des chaises en bois quand elles étaient assises ou les longues stations debout, on avait du mal à croire les PTT qui parlaient de "crises de nerfs" lorsqu'une des demoiselles s'effondrait.
Pour couronner le tout, les salaires étaient très faibles, les promotions inexistantes et le management injuste. Ce cocktail explosif n'allait pas tarder à porter ses fruits. En 1909, les "demoiselles" déclenchèrent une grève massive qui coupa les communications pendant une dizaine de jours et qui s'étendit à tous les services des PTT. Clémenceau dut faire intervenir l'armée pour transporter les sacs postaux.

Ce métier disparu progressivement vers la fin des années 1970, le dernier central manuel ayant été fermé en 1979.
 

lundi 5 octobre 2026

La ventouse.










Eau forte réalisée en 1695 par le néerlandais Cornélis Dusart et intitulée "Kopster" (La ventouse).

Une vieille femme applique une ventouse sur le pied d'une patiente. Un homme portant un long chapeau aiguise une lancette.

En bas de l'image, sous le titre figurent quelques vers en néerlandais:

« Zet jy de koppen maar, zei dikke Piet tot Tryn. »
« Ik slyp de vlymen vast, het zal haar heel cureeren. »
« En word Lys flau, en helpt geen veurschootband noch wyn, »
« Dan zal ik aanstonds met myn spuyting haar klysizeren. »
— A.B. (Abraham Bogaert)


 « Pose donc les ventouses, dit le gros Piet à Tryn. »
« Je vais de ce pas aiguiser les lancettes, cela va complètement la guérir. 
« Et si Lys s'évanouit, et que ni le cordon du tablier ni le vin n'y font rien, 
« Alors je vais immédiatement, avec ma seringue, lui administrer un clystère (lavement). »

Abraham Bogaert était non seulement poète mais aussi pharmacien, enfin apothicaire comme on disait alors. Et il avait le sens de l'humour, ce poème est plein de doubles sens sur le programme de traitement qui attend la patiente. Piet (Pierre) et Tryn (Catherine) sont des prénoms très populaires et désignent ici des personnes assez rustres. Lys (Elisabeth) est le prénom de la patiente.
A l'époque, ce qu'on appelait les "maux des femmes" ou l'hystérie étaient considérés comme des symptômes du manque d'amour. Aiguiser la lancette (vlymen), utiliser la seringue à injection (spuyting) pour opérer un lavement font référence à l'acte sexuel et sont considérés comme le remède ultime aux maux des femmes.

D'ailleurs, l'homme au grand chapeau, qui est soit un charlatan ou un médecin, la distinction entre les deux n'avait pas grande importance dans ces temps-là, est armé: il porte à sa ceinture un clystère.
L'exercice de la médecine était strictement réservée aux hommes, mais ils pouvaient se faire aider pour des opérations bénignes comme la pose des ventouses ou des sangsues. Les femmes qui posaient les ventouses étaient appelées les "ventouseuses" La pose de ventouses sur les pieds des femmes était une pratique populaire aux Pays-Bas. En analysant les cloques de sang résultant de leur utilisation, on prétendait pouvoir connaître les désirs secrets en matière de sexualité de la patiente en mal d'amour. On voit l'assistante en train de poser une ventouse. Elle utilise un petit morceau de lin qu'elle va enflammer à la lampe à huile qui brûle à côté et qu'elle va glisser sous la cloche. Seulement, parfois, le tissu enflammé tombait directement sur la peau occasionnant de sévères brûlures.
L'homme n'interviendra que pour les soins "nobles", la lancette pour la saignée mais surtout la pose du clystère pour le lavement qui était de la responsabilité exclusive des hommes.

Lundi, jour de lessive.









 
Dessin à l'encre et à l'aquarelle de la néerlandaise Gesina ter Borch réalisé en 1651 et intitulé " Twee wasvrouwen stamped de was in een tobbe" (Deux lavandières foulant le linge dans une cuve) .

Deux femmes foulent des draps dans un baquet en bois. Sous l'image figurent les paroles d'une chanson de travail destinée à rythmer leurs piétinements.

Insignia der straf en sal ons nu lof geven,
Het werk de macht tot leven, Al wast de voeten sijn.
Te treen en stampen kloen, soo vlijtich tot de noen,
Doet sleten ons de schoen, die tot lof gemaeckt sijn.

Les marques du châtiment vont désormais nous faire honneur,
Le travail donne la force de vivre, même si les pieds s'épuisent.
À fouler et piétiner courageusement, si diligemment jusqu'à midi,
Nous usons nos chaussures, qui ont pourtant été faites pour la gloire.

Ces chansons de travail permettaient de synchroniser leurs mouvements pour augmenter l'efficacité de leurs efforts.

Cette aquarelle n'a pas été réalisée pour être encadrée ou pour être vendue. En fait, Gesina ter Borch tenait des albums où elle entreposait ses dessins. Elle a décrit le quotidien de sa famille à Zwolle. Contrairement aux peintres masculins qui montraient des servantes dociles et délicates, elle nous montre ici la réalité: les jupes sont retroussées, on voit les muscles des cuisses tendus sous l'effort, on perçoit la sueur, elles se soutiennent pour ne pas glisser dans l'eau savonneuse du baquet.

Il était rare qu'au XVIIe siècle une femme puisse accéder au rang d'artiste. Et c'est bien encore le cas ici. Elle s'est occupée avant tout de former ses jeunes frères et de servir de modèle à son demi-frère le peintre célèbre Gerard ter Borch. Les dessins de Gesina, réunis dans trois albums, sont restés la propriété de la famille pendant des siècles  avant que le Rijkmuseum n'acquiert le fond d'atelier. Les spécialistes ont alors découvert que bon nombre de croquis jusque là attribués aux hommes de la famille avaient été réalisés par Gesina.
1er mai.








 


L'auteur de cette estampe reste anonyme. Elle date de 1794 et s'intitule "May Day Morning" (Le matin du premier mai).
Une ligne de publication précise: "Published May 1st 1794 by John Fairburn, Map, Chart & Printseller, N° 146 Minories London", (Publié le 1er mai 1794 par John Fairburn, marchand de cartes géographiques, de cartes maritimes et d'estampes, au n° 146 Minories, Londres)

La scène représente des jeunes gens à la campagne, probablement des citadins au vu de leurs tenues, tandis qu'en arrière-fond, on aperçoit un paysan qui laboure, représentant la société rurale et des moulins symbole de l'ère préindustrielle.

Le "May Day", en Angleterre, marquait le retour du printemps. Il était largement fêté par toutes les classes même si ses origines étaient purement rurales. On se levait tôt pour se rendre dans les bois afin d'y cueillir des fleurs sauvages et des branches d'aubépine (l'aubépine est souvent appelée May en Angleterre). Une fois la cueillette accomplie, on décorait les portes et les fenêtres des maisons des villages. Cette coutume était supposée apporter la prospérité.
Dans un village, il était de tradition de choisir "The May Queen" (La Reine de Mai), une jeune fille du village que l'on couronnait de fleurs, comme sur cette estampe, et qui présidait les danses et les banquets de la journée.
Au centre du village était érigé "l'arbre de mai", un grand mât orné de fleurs et de rubans de toutes les couleurs. Les danseurs se saisissaient d'un ruban qu'ils enroulaient et croisaient autour du mât au fur et à mesure de la progression de leurs pas de danse en tournant tout autour.
En ville, il étaient de tradition d'organiser des cortèges. Par exemple, les ramoneurs se déguisaient pour défiler accompagnés de "Jack in the Green", un homme recouvert de branchages et de feuilles d'arbres, chargé de faire des pitreries. Ou encore les laitières qui organisaient des processions en portant sur leur tête des plateaux d'argenterie et de vaisselle orné de fleurs.
Une croyance populaire prêtait des vertus magiques à la rosée du matin du premier mai. Les jeunes femmes se rendaient dans la campagne à l'aube pour recueillir cette rosée et s'en frotter le visage afin d'éviter le vieillissement et surtout pour les anglaises, d'effacer les taches de rousseur qui, à l'époque, étaient considérées comme un défaut cutané majeur.

dimanche 4 octobre 2026

Pèlerinage.









Cette enluminure date de l'an 1400 environ. Elle est issue de "Liber de quibusdam ultramarinis partibus et præcipue de Terra sancta" (Le livre des contrées d'outre mer et surtout de la Terre sainte) rédigé par Guillaume de Boldensele.

On y voit une femme et homme se baignant nus, entourés d'une forêt. Le "Liber de quibusdam ultramarinis partibus et praecipue de Terra sancta" est un livre, écrit en 1336, qui se distingue des autres écrits par sa rigueur et la curiosité de son auteur.

Guillaume de Boldensele (né Otto de Nygenhusen), un moine dominicain très érudit, effectue un long voyage, entre 1332 et 1336 à la demande de la papauté pour se livrer à une mission de reconnaissance de l'Orient sous couvert de pèlerinage. Contrairement à beaucoup de pèlerins de l'époque qui se contentaient de répéter les légendes et les miracles apprises localement, lui, prend le temps de vérifier et de comprendre, en faisant preuve d'esprit critique.
Il se rend d'abord à Constantinople, puis sur les îles de Chios, Rhodes et Chypre, avant d'entrer en Egypte. En 1335, il visite les pyramides d'Egypte. La croyance de l'époque y voyait les "greniers de Joseph". Il s'inscrit en faux en constatant que les pyramides sont pleines, construites en pierre de taille et il conclut qu'il s'agit probablement de sépultures. 
Quand il a visité le site, la Grande pyramide de Khéops possédait encore une grande partie de son revêtement en calcaire blanc poli. En examinant ce revêtement, il constate qu'il est recouvert par des centaines d'inscriptions, les graffitis de l'époque, laissés par les visiteurs grecs, romains et arabes au cours des siècles. Il remarque une longue inscription en latin. Il la recopie dans son carnet de voyage pour l'étudier ultérieurement. Il s'agissait d'un poème funéraire écrit 1 200 ans plus tôt par une femme nommée Terentia. Elle y exprimait sa tristesse de visiter ce site sans son frère, Decimus Terentius Gentianus, décédé quelque temps auparavant. Elle avait gravé ce texte pour que la mémoire de son frère soit présente aussi longtemps que les pyramides. Trouvant l'idée originale, Guillaume de Boldensele décide de graver son nom, la date de son passage et sa qualité de pèlerin à côté du texte romain. Hélas! Quelques décennies plus tard, les mamelouks de l'Egypte s'emparèrent du calcaire poli qui recouvrait les pyramides pour construire des mosquées et le texte romain de Terentia ainsi que la signature de Guillaume disparurent à jamais. C'est grâce à la présence d'esprit de Guillaume, qui a noté le texte latin du poème, que la mémoire du frère de Terentia n'est pas totalement effacée, puisque nous venons de l'évoquer.
Il quitte l'Egypte, traverse le désert du Sinaï et atteint le Levant, visitant la Palestine et Jérusalem. Lorsqu'il arrive sur les rives du Jourdain, il assiste à des scènes de baignades collectives de pèlerins complétement nus, tout sexe confondu, comme le montre l'enluminure. Les pèlerins plongeaient avec empressement dans les eaux du Jourdain pour se faire purifier mais, contrairement à ce que nous montre l'enluminure, ils étaient aussi en proie à une grande terreur à cause des "grands lézards aquatiques". Et il y avait de quoi, le fleuve était entouré de marécages infestés de crocodiles. La légende prétendait qu'ils étaient inoffensifs envers les chrétiens pendant leur bain rituel, mais que la protection divine cessait une fois le bain terminé, donc pas question de patauger. Boldensele, qui observa à plusieurs reprise la scène, nota dans ses carnets la hâte avec laquelle les pèlerins sortaient de l'eau.
Plus tard, lorsque l'enlumineur parisien, qui n'avait jamais quitté la France, dû illustrer la scène, il se trouva très embarrassé. Il n'avait aucune idée de ce à quoi pouvait ressembler un crocodile. Il se contenta de dessiner un petit poisson parfaitement ordinaire qui est visible dans l'eau devant le couple. De même, les arbres exotiques de Judée sont vite devenus comparables à une forêt de chêne française. Et pour bien faire, il a chapeauté la femme d'une coiffe à la mode de son temps à la cour de France.

Le manuscrit original était écrit en latin et connu un succès considérable au moyen âge. Le frère Jean Le Long d'Ypres, le traduisit en français et c'est cette version qui sera intégré dans le "Livre des Merveilles" accompagnée de nombreuses enluminures dont celle présentée ici.



samedi 3 octobre 2026

La fée verte.










Tableau de Jean Béraud, de 1908 intitulée "Les Buveurs d'absinthe".

Ce tableau représente uns scène de café parisien typique. Une femme élégante est assise, appuyée sur une table en marbre et semble s'ennuyer. A ses côtés un homme verse doucement de l'eau pour diluer son absinthe, la fameuse fée verte.

Au début du XXe siècle, la consommation d'absinthe constitue un vrai rituel. C'est "l'heure verte" qui rassemble de nombreux consommateurs. Le versement de l'eau obéit à des règles très précises. L'absinthe ne se boit jamais pure du fait de son fort degré d'alcool pouvant atteindre 72% et de son amertume. Le serveur verse une dose d'absinthe pure dans un verre. On place sur ce verre une cuillère à absinthe sur laquelle on pose un sucre pour adoucir le breuvage. Puis on verse goutte à goutte de l'eau glacée sur le sucre. Sous l'effet de l'eau, le liquide change de couleur. Il passe du vert émeraude au vert laiteux.

Le tableau de Jean Béraud est une réponse à Edgar Degas qui en 1875 a lui aussi peint des buveurs d'absinthe dans un café.





La femme que Degas a peint est l'actrice Andrée Ellen et l'homme le peintre et graveur Marcellin Desboutin. La scène se passe au café de la Nouvelle Athènes, place Pigalle.
Le tableau de Degas avait provoqué un immense scandale, jugé trop cru et vulgaire, montrant des personnages ravagés pas l'alcool, des "épaves urbaines". Un comble puisque Andrée Ellen confia plus tard qu'ils avaient l'air de "deux andouilles" et qu'en plus elle n'avait jamais bu d'absinthe avant cette pose et que Desboutin ne buvait jamais d'alcool fort. Béraud choisit de replacer la scène dans un cadre plus mondain et élégant.

L'absinthe a inspiré beaucoup d'autres peintres.




"Monsieur Boileau au café", tableau de Toulouse-Lautrec de 1893. Monsieur Boileau était un chroniqueur mondain. Contrairement à ses autres tableaux décrivant des scènes de cabaret, Toulouse-Lautrec, qui a dit "l'automne c'est le printemps de l'hiver", s'égare avec cette composition dans le milieu bourgeois.






Consommant régulièrement de l'absinthe, Vincent van Gogh n'eut pas de mal à trouver le modèle pour peindre ce verre d'absinthe en 1887 accompagné de sa carafe d'eau. Ce tableau est intitulé "Table de café avec absinthe".





Cette femme, aux doigts distordus, visiblement en proie à une grande détresse, assise seule à la table d'un café devant son verre d'absinthe est l'œuvre de Pablo Picasso en 1901. Elle est intitulée "La Buveuse d'absinthe". Cette toile fait partie du tout début de la période bleue de Picasso.


Contrairement à ce qui est souvent dit, l'absinthe n'est pas née dans les bistrots de Paris. Elle a pris naissance en Suisse, dans le Val-de-Travers vers la fin du XVIIIe siècle. La mère Henriod, une herboriste locale, met au point un mélange d'herbes aux propriétés digestives et stimulantes. Ce mélange contient de la grande Absinthe, de l'anis vert et du fenouil.
Un certain Major Dubied achète la recette et ouvre la première distillerie en 1798 avec son gendre Henri-Louis Pernod. Ce dernier s'installera par la suite en France pour fonder à Pontarlier la société Pernod-fils qui dominera le marché mondial.
L'absinthe doit son succès grâce aux guerres coloniales en Algérie. On en distribuait aux soldats français pour lutter contre la dysenterie. Les vétérans y prirent goût et ramenèrent la mode à Paris. Les bourgeois firent le reste.
Victime de son succès et devant les ravages que certaines marques trafiquées produisaient, l'absinthe sera interdite en mars 1915. Et c'est pour la remplacer que fut créé le pastis.

Quelques publicités de l'époque: