Bon appétit.
Caricature réalisée à l'eau forte, de Charles Williams en 1802, intitulée "A Brighton Breakfast or Morning Comforts"
Deux anglaises font face à une table lourdement chargée, l'une coupe une pièce de viande, l'autre se sert un verre d'alcool. Le petit déjeuner s'annonce copieux. Celle de gauche est Maria Fitzherbert, "l'épouse" catholique du prince de Galles, celle de droite est Lady Lade, une femme qui marqua la Régence.
Le mot "Comforts" dans le titre veut dire "douceurs". Les douceurs en question sont composées d'alcool fort dont les deux femmes faisaient une consommation massive dès le matin. On distingue sur les carafes les étiquettes "Brandy" (eau-de-vie) et "Hollands" (gin irlandais)
Maria Fitzherbert dit: " I think your Comforters are bigger than my John's" qui veut dire: "Je pense que vos consolateurs sont plus grands que ceux de mon John". Le mot "John désigne à la fois le mari de Lady Lade (John Lade) mais aussi un client de prostituée ou un attribut masculin.
Lady Lade répond:" Won't you take another Comforter? We must make haste, we expect Noodle here presently", "N'en prenez-vous pas un autre? Nous devons nous dépêcher, nous attendons Noodle d'un moment à l'autre".
Noodle n'est autre que le prince de Galles, le futur Georges IV. Noodle et Doodle, deux personnages de la pièce Tom Thumb de Henry Fielding, sont deux courtisans qui passent leur temps à s'incliner et dire des bêtises. Plus généralement le mot "Noodle" désigne un homme niais, un nigaud.
Le tableau au mur est intitulé "Darby and Joan", et montre un couple dans un cabriolet.
Maria Fitzherbert est à l'origine de l'un des plus grands scandales politiques et constitutionnels de l'histoire britannique. Issue d'une famille catholique, elle reçue une partie de son éducation dans un couvent en France. En 1775, elle épouse Edouard Weld qui meurt la même année. En 1778, elle épouse Thomas Fitsherbert qui meurt en 1781. Elle se retrouve deux fois veuve à 25 ans mais dans une situation financière confortable. Le prince de Galles s'éprend d'elle de façon irrationnelle, il est littéralement obsédé par elle. Comme elle refuse de devenir sa maîtresse, il l'épouse secrètement en 1785. Ce mariage est totalement illégal en vertu des lois anglaises. Le "Royal Marriages Act" de 1772 impose le consentement obligatoire du roi Georges III son père. Mais il y a pire: Maria Fitzherbert étant catholique romaine, le prince de Galles aurait perdu tous ses droits légitimes au trône d'Angleterre si ce mariage avait été reconnu ( les souverains britanniques ne peuvent, de par la loi, épouser une personne de confession catholique).
Tout le monde savait mais officiellement, elle était considérée comme une maîtresse, ce qui restait légal. En 1795, le prince se voit contraint d'épouser sa cousine, Caroline de Brunswick, pour éponger ses dettes colossales. Dès la nuit de ses noces, il déserte la chambre nuptiale pour courir retrouver Maria, instituant un mariage à trois quasi officiel.
Lady Letitia Lade n'était pas en reste côté scandale. Elle venait des bas-fonds de Londres. Elle avait été la maîtresse de John Rann, un bandit de grand chemin, surnommé "Sixteen String Jack", qui finit pendu en 1774. Elle épousa ensuite Sir John Lade, un ami du prince de Galles, qui lui ouvrit les portes de la cour. Elle était réputée à Londres pour son langage fleuri. Le prince de Galles, quand il entendait quelqu'un jurer et dire des grossièretés, disait: "Cet homme jure presque aussi bien que ma propre Letitia". L'expression "To swear like Lady Lade" était une expression courante pendant la Régence. Elle choquait la cour en s'habillant avec des vêtements d'apparence masculine, comme des redingotes de cocher et passait son temps, dans les rues de Brighton, a faire des courses d'attelage à quatre chevaux avec les hommes de la cour en pariant de fortes somme d'argent, qu'elle gagnait toujours.
Il n'est pas possible de ne pas mentionner le Pavillon Royal (Brighton Pavilion) où cette scène est censée se passer.
Au XVIIIe siècle, Brighton est un petit village de pêcheurs jusqu'au jour où un médecin réputé se met à vanter les vertus thérapeutiques de l'air marin et des bains de mer. Les aristocrates s'y précipitent alors et le prince de Galles n'y fit pas défaut. En 1783, à l'âge de 21 ans, il s'y rend pour soigner déjà ses crises de goutte qui l'assaillent. Au delà de l'aspect médical, il est séduit par l'atmosphère festive qui y règne et surtout par le prétexte que lui donnent ces séjours d'échapper à la surveillance de son père. Il loue une simple ferme pour y faire sa résidence d'été, puis l'achète et décide de la transformer.
En 1787, l'architecte Henri Holland transforme la ferme en une élégante villa classique appelée Marine Pavilion. Le prince la décore avec des objets provenant de Chine.
Devenu Prince Régent, il confie à l'architecte John Nash, celui qui a conçu Buckingham Palace, le soin de réaliser un palais extraordinaire. Nash, entre 1815 et 1823, imitant le style moghole de l'Inde coloniale, ajoute des dômes des arches et des minarets pour en faire un palais indien.
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Le "Royal Pavilion" au XIXe siècle. |
Si l'extérieur évoque l'Inde, l'intérieur, lui, évoque la Chine (style chinoiserie). Les murs sont couvertes de toile évoquant la vie quotidienne chinoise, un immense lustre de plus d'une tonne domine la salle des banquets, soutenu par les griffes d'un dragon sculpté au plafond.
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La salle des banquets avec son lustre en cristal de plus d'une tonne et 9 m de longueur. |
Le Prince de Galles aimait la musique; il jouait du violon et chantait à l'occasion. Nash réalisa une salle de musique extraordinaire. Les murs sont tapissés d'or et de laque. Le dôme est tapissé d'écailles de plâtre dorées créant un effet acoustique remarquable.
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Royal Pavilion Music Room. |
La cuisine, élément important pour le prince de Galles vu son appétit gargantuesque, n'était pas en reste. En 1820, c'était la cuisine la plus moderne du monde. Il avait embauché le français Marie-Antoine Carême, le fondateur de la haute cuisine française. Les banquets comportaient plus de 100 plats différents.
Toute sa vie, le prince de Galles, devenu Georges IV, fut un symbole de gloutonnerie et d'alcoolisme excessifs. Alors qu'étant jeune, il était mince et athlétique, il a terminé sa vie à 67 ans dans un état de déchéance physique totale.
Dès 1797, il pesait plus de 110 kg, à la fin de sa vie, il dépassait les 150 kg. Pour maintenir les apparences, il portant un corset très serré qui aggravait ses difficultés respiratoires. En 1824, son tour de taille était de 130 centimètres.
Il souffrait de maladies liées à son mode de vie. D'abord la goutte: une consommation massive de viande rouge, de porto et d'alcools divers entraînaient des crises si sévères qu'il restait des semaines sans pouvoir marcher ni même signer le moindre document; ensuite l'artériosclérose, ses artères étaient très obstruées; l'hydropisie; la baisse de la vision, il était devenu aveugle d'un œil à la fin de sa vie.
Pour soulager les vives douleurs provoquées par la goutte, ses médecins lui administraient de fortes doses de laudanum, c'est à dire un mélange d'opium et d'alcool, ce qui n'arrangeait rien. Il devint dépendant aux opiacés avec une altération de ses capacités mentales. En vieillissant, il souffrit de paranoïa, s'enfermant au château de Windsor, passant ses journées au lit, prétendant en pleurant qu'il avait participé à la bataille de Waterloo.
Au printemps 1830, son état devint critique. L'hydropisie l'étouffait et il ne pouvait plus dormir allongé. Malgré cela, il conservait son appétit. En avril 1830, pour son petit déjeuner, de duc de Wellington rapporte qu'il avala une tourte au pigeon et au bœuf, trois quarts d'une bouteille de Moselle, un verre de champagne, deux verres de porto, un verre de brandy et une énorme dose de laudanum. Il est mort le 26 juin 1830 d'une hémorragie gastro-intestinale massive.