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dimanche 11 octobre 2026

Kitchin Stuff.









 
Caricature de Thomas Rowlandson, publiée le 1er novembre 1810, et intitulée "Kitchin Stuff" (Choses de la cuisine). Kitchin est l'ancienne orthographe de kitchen. Au XVIIIe et même au XIXe siècle, l'orthographe de la langue anglaise n'était pas encore stabilisée et d'autre part Rowlandson écrivait souvent en phonétique afin de reproduire sur ses estampes l'accent populaire. Le terme "kitchen stuff" désignait la graisse de cuisson et les restes de viande. Les cuisinières avaient le droit de les vendre à des fabricants de bougie ou de savon, ce qui constituait pour elle un complément de revenu. Mais dans cette illustration, le terme "kitchen stuff" désigne par dérision, le personnel lui-même et notamment la cuisinière et la servante qui sont représentées comme des choses grasses, lourdes et molles.

La gravure, colorée à la main, représente la vie domestique à l'époque géorgienne. Une cuisinière bien en chair, les deux pieds posés sur le manteau de la cheminée, tenant un verre à la main, s'est assoupie dans un fauteuil. Une autre servante, rondelette elle-aussi, dort, son bras passé autour du cou d'un majordome noir endormi sur son épaule.

Dans la haute société anglaise, disposer d'un serviteur noir, souvent ramené des colonies par des marchands, était un signe de richesse. Sa présence renforçait la blancheur de la peau des maîtres. La population des noirs à Londres, à cette époque, était estimée entre 10 000 et 20 000 personnes. Elle se composait de marins, d'affranchis et de domestiques. 
Les domestiques noirs étaient tenus à une certaine distance des blancs y compris des employés. Ce n'est pas le cas du tout dans cette image, le majordome noir dort dans les bras d'une servante, la tête posée sur sa poitrine. La promiscuité est totale, et pour renforcer le trait, Rowlandson a ajouté un chat qui dort sur un chien comme symbole de l'intimité interraciale.
La cuisinière tient un verre qui n'a pas contenu d'eau, car à côté une carafe est étiquetée "Cherry Bounce". Le "Cherry Bounce" était une liqueur à la cerise extrêmement forte, à base de gin ou de brandy, de sucre et de cerises macérée. C'était la boisson favorite, à part le gin, des classes populaires et plus particulièrement des domestiques. Le "Cherry Bounce" avait la réputation d'assommer rapidement ceux qui en abusaient.

Finalement, ces cuisinières géorgiennes qui avaient fait de leur cuisine en sous-sol un lieu interdit qu'elle défendaient vaillamment, sont moins redoutables qu'il n'y parait, mais ne tentons pas le diable, laissons tout ce petit monde dormir paisiblement.

samedi 10 octobre 2026

Planteurs.








 

Enluminure issue des "Coutumes de Toulouse" de la fin du XIIIe siècle. 

L'image montre un faux monnayeur condamné à être ébouillanté vif. Dans le langage argotique de la pègre du moyen âge, les faux monnayeurs étaient appelés "les planteurs".

Pendant plus d'un siècle, la ville de Toulouse a été dirigée par des magistrats municipaux appelés capitouls. Les lois étaient orales et coutumières ou, pour certaines, écrites avec un texte très court. En 1271, la ville de Toulouse est rattachée à la Couronne de France. En 1283, le roi Philippe III le Hardi ordonne la mise par écrit de l'ensemble des lois. Le texte est publié le 5 février 1286 sous le règne de Philippe le Bel et fut illustré dans un document manuscrit sous le titre des "Coutumes de Toulouse". Ce texte a servi jusqu'à la Révolution française.

La falsification ou le rognage des pièces étaient punis sévèrement. La punition consistait à plonger le coupable dans un chaudron, chauffé par un feu de bois, empli d'eau ou d'huile jusqu'à ce que mort s'en suive.

Le condamné est plongé nu dans le chaudron, mais on voit sur l'image qu'il a conservé sa coiffe. La raison est assez simple. La nudité complète était considérée comme une double peine car elle privait le condamné de sa dignité. En effet, il allait paraître devant Dieu et l'Eglise imposait de respecter la pudeur de la future victime. Voilà qui en dit long sur les mœurs du moyen âge: se retrouver entièrement nu ne choquait personne, pas même Dieu, à condition d'avoir la tête couverte.

Le garde au centre porte une arme caractéristique. C'est un fauchard. Le fauchard est constitué d'une lame de faux comme celle utilisée dans les champs, emmanché sur un bâton. Au XIIIe siècle, c'était une arme couramment utilisée par les sergents de justice et les guetteurs des villes. Le garde de droite est équipé d'un écu probablement marqué aux armes du Roi de France. Il rappelle aux amateurs que le faux monnayage est un crime de lèse majesté.

Mais ces dispositions ne valaient que pour les gueux. Philippe le Bel lui-même falsifia sa propre monnaie, ce qui lui valut le titre de "roi faux-monnayeur".
Comment fit-il?  De façon très simple. Il demanda à tous ses sujets, marchands, et banquiers de rapporter leurs pièces d'or et d'argent à l'atelier royal. Les fondeurs royaux fondaient ces pièces et y ajoutaient du cuivre. Grâce à cette pratique l'atelier produisait trois fois plus de nouvelles pièces que celles d'origine. Ces nouvelles pièces ayant la même valeur légale mais contenaient moins d'or, le tour était joué. Philippe le Bel pouvait payer ses dettes à moindre coût. 
Ne nous offusquons pas, la pratique existe toujours, mais on fait plus simple, en cas de besoin les banques centrales émettent plus de papier monnaie, en conservant la même valeur faciale. Evidemment, le processus crée de l'inflation et conduit souvent aux dévaluations.

Au moyen âge, les pièces de monnaie de grande valeur étaient en argent ou en or. Leur valeur dépendaient du poids et de leur titre. Les faux monnayeurs utilisaient principalement quatre techniques.

1° Le rognage.

La technique consistait à découper légèrement le bord des pièces avec des cisailles pour récupérer la limaille d'or ou d'argent. La limaille ainsi récupérée en quantité suffisante était ensuite fondue pour créer des lingots ou de fausses pièces. Les pièces limées étaient remises sur le marché. C'est à cause de ce type de fraude que les stries ou les marquages furent apposés sur les tranches des pièces afin d'éviter le rognage.

2° Le billonnage.

Le billonnage est l'altération de l'aloi. Les faussaires fondaient les pièces d'or et ajoutaient du cuivre et du plomb au produit. Le mélange ainsi obtenu permettait de frapper plus de pièces avec moins d'or. C'est cette technique qu'a utilisé Philippe le Bel.

3° Le sauçage.

On fabriquait la pièce en cuivre ou en plomb puis on la plongeait dans un bain d'argent ou d'or en fusion. Un fin revêtement se déposait sur la pièce lui donnant l'apparence d'une vraie. Les faussaires devaient faire vite et varier les lieux d'écoulement de la fausse monnaie car le revêtement ne durait que peu de temps, arraché facilement par les frottements.

4° Le moulage.

Tout le processus de fabrication était repris. On prenait l'empreinte de vraies pièces dans des moules pour y couler du métal bon marché ou, pour les plus doués, on fabriquait de faux coins en fer qui servaient pour frapper, mais la plupart du temps le résultat était grossier.

Pour détecter cette fausse monnaie, les marchands et les changeurs utilisaient diverses techniques comme l'examen visuel ou la pierre de touche. Mais la méthode la plus pratiquée consistait à laisser tomber la pièce sur un comptoir en pierre pour comparer le son résultant avec celui d'une vraie pièce. On complétait ce test par une mesure au trébuchet. On plaçait d'un côté de la balance le poids théorique de la pièce et de l'autre la pièce à vérifier. Si la balance "trébuchait", c'est à dire penchait, la pièce était fausse ou rognée. C'est de là qu'est venue l'expression, encore usitée de nos jours, pour qualifier la qualité des pièces de monnaie d'espèces "sonnantes et trébuchantes". 


Dixième journée du Décaméron

Nouvelle 7





 
Enluminure du XVe siècle relative à la dixième journée du Décaméron, nouvelle 7, de Giovanni Boccaccio. Elle a été réalisée vers 1430.

Elle représente le roi Pierre III d'Aragon, portant sa couronne, embrassant Lisa Puccini, malade d'amour. La reine est présente en retrait avec sa suite, tandis qu'un musicien tente de réconforter la malade.

Lisa Puccini, une jeune roturière, se meurt d'amour pour le Roi. C'est un amour impossible. Avouer son amour serait inutile et même dangereux. Pour se confier, elle choisit Minuccio, un musicien très apprécié par le Roi et introduit à la Cour. Minuccio va se servir de la puissance de l'art pour transmettre le message au Roi. Il demande au poète Mico da Siena de mettre en vers la souffrance de Lisa et il compose une douce mélodie sur laquelle ces vers seront posés. Il interprète devant le Roi et la cour cette composition qui décrit une jeune fille qui se meurt d'amour pour le Roi.
Intrigué, le Roi demande des explications en privé à Minuccio, qui lui parle de la maladie de Lisa. Le Roi, ému, promet de rendre visite à la jeune fille. Et il tint sa promesse. Il s'approche de son lit, la réconforte et lui donne un chaste baiser sur le front. Ce baiser ragaillardit la jeune fille qui guérit instantanément de sa maladie d'amour.
Nous sommes à l'époque de l'amour courtois (fin'amor) dont le Roi connait les codes. Pierre III déclare à Lisa qu'il accepte son amour mais qu'il restera platonique. Il sera son chevalier qui défendra ses couleurs et son honneur dans les tournois. Il lui choisit un époux fortuné nommé Perdicano que Lisa accepte par obéissance, lui offre une importante dot et des vastes domaines.

Boccace montre que l'art, la poésie et la musique, peut servir de pont entre le peuple et le Roi et qu'il est aussi capable de guérir la mélancolie et même la mort.

Lorsque le Roi Pierre III d'Aragon rend visite à Lisa, Boccace précise qu'il vient seul, accompagné du musicien, afin d'éviter les ragots. Seulement, au moyen âge, un roi se penchant pour embrasser une jeune fille nue sous ses draps, sans être accompagné, pouvait prêter à confusion parmi la noblesse française. C'est la raison pour laquelle, l'enlumineur anonyme de l'école du Maître de Bedford a décidé d'ajouter la reine, Constance de Sicile, avec ses dames de compagnie. Le but était d'orienter la compréhension de la visite royale vers un acte de charité et de couper court à toute interprétation sexuelle. C'était le "politiquement correct" de l'époque.

vendredi 9 octobre 2026

Indolence.







Tableau de Jean-Baptiste Greuze datant de 1756 et intitulé "Indolence" ou "La Paresseuse italienne".

Cette toile a été réalisée lors du séjour de Greuze à Rome. Une jeune femme à la poitrine opulente, aux vêtements débraillés est assise sur une chaise au milieu d'un grand désordre. 
Une cuvette blanche est à demi renversée sur le sol, à l'arrière deux assiettes sont visibles, gisantes au pied de sa chaise. Le fait que la cuvette soit renversée et que ces assiettes soient posées au sol indique une hâte soudaine. Certains spécialistes voient dans ce désordre une transition brutale, le besoin urgent d'ablutions intimes ou la précipitation liée à des ébats amoureux. Avec Greuze, on finit souvent par trouver ce qu'on veut dans ses réalisations. Et pourtant le titre de cette toile porte sur la paresse, qui est un péché capital. A-t-on besoin d'en ajouter un autre? Et que vient faire la paresse dans cette hypothèse?
Bien sûr, un pied est déchaussé, et au XVIIIe siècle, montrer un pied nu est une allusion directe à la perte de la virginité ou de la vertu. La jeune femme a arrêté son effeuillage au milieu du gué, l'autre pied est chaussé mais le bas retombe n'étant plus tenu par la jarretière. Le bas retiré et sa jarretière sont posés négligemment sur un petit meuble de travail. Et puis, il y a cette besace, accrochée au dossier de la chaise. Il est peu probable qu'elle appartienne à la jeune femme, mais plutôt à un amant de passage inattendu, ce qui expliquerait le désordre et l'air fatigué de la jeune femme. Cette hypothèse est renforcée par la présence d'une fiasque de vin posée sur le meuble situé derrière elle. Le vin est souvent lié à la luxure. Mais dans ce cas peut-on encore qualifier la jeune indolente de paresseuse?

Une histoire intéressante est liée à "La Paresseuse". Greuze autorisa le graveur Pierre-Etienne Moitte, en 1757, à s'en servir de modèle pour graver une estampe. Seulement Moitte, en accord avec Greuze, accentua le débraillé de la jeune femme, en montrant plus que la censure ne tolérait. Les tirages furent vendus fort chers à de riches collectionneurs, sous le manteau, pour servir de Curiosa. Puis, pour pouvoir vendre à plus grande échelle, il reprit la plaque de cuivre et y grava un peu de tissu sur la poitrine de l'indolente et des ombres ailleurs. Pour parer à toute tentative de censure, il ajouta la mention suivante en bas de l'image: "Dédié à Monsieur Boyer de Fonscolombe", un aristocrate et grand collectionneur. Moitte avait transformé ainsi l'image d'une servante débraillée, énamourée, en un objet d'art raffiné.

Le premier acheteur du tableau de Greuze fut l'abbé Louis Gougenot. Outre homme d'Eglise, l'abbé était aussi magistrat au Grand Conseil, mécène et collectionneur d'art. Après sa mort, sa collection fut dispersée et l'indolente circula de main en main, jusqu'à la Russie avec le comte Chouvalov. En 1934 le musée Wadsworth Atheneum à Hartford en fit l'acquisition. Il a intégré par la suite les collections du Metropolitan Museum of Art de New-York.  Il est donc faux de prétendre, comme on le voit écrit parfois que les Nazis s'en étaient emparés, puisqu'il a été acquis légalement en 1934 et mis en sécurité dans le Connecticut.

jeudi 8 octobre 2026

Serrons les dents.







 

Cette gravure est issue de l'ouvrage "Chirurgie" publié en 1719 par le chirurgien allemand Lorenz Heister.

L'image montre l'amputation d'un bras, sans aucune anesthésie, d'un patient pleinement conscient.

Le chirurgien (B) utilise une scie pour couper l'os le plus rapidement possible. Le patient (A) est conscient et subit l'amputation. Les assistants (C,D,E) empêchent le patient de bouger tandis que l'un d'entre eux tire sur le bras pour faciliter le passage de la scie. Une cuvette est placée en dessous pour recueillir le sang.

La vitesse d'exécution est primordiale car il n'existait aucune anesthésie. Parfois, avant l'amputation, on faisait boire une forte dose d'alcool, souvent du rhum, au patient pour réduire les réactions du système nerveux. Un bon chirurgien devait couper les chairs, scier l'os et ligaturer les vaisseaux en moins de deux à trois minutes, afin d'éviter la mort par arrêt cardiaque provoqué par la douleur (choc neurogénique). 
Les assistants n'étaient pas là pour rassurer le patient. Ils étaient recrutés en fonction de leur force physique. En effet, sous la douleur intense et l'adrénaline, le patient développait une force surhumaine. On raconte que des chirurgiens furent souvent blessés au moment où la scie attaquait l'os.
On ignorait totalement l'existence des bactéries et aucune précaution particulière n'était prise. Les chirurgiens, pour renforcer leur prestige opéraient avec leurs plus beaux habits, en perruque poudrée. Ces vêtements n'étaient jamais lavés et les instruments passaient d'un patient à l'autre sans être nettoyés. Pire, la présence de pus dans une plaie était considéré comme un élément très positif, on le nommait le "bon pus louable", qui prouvait que le corps se débarrassait de la maladie.
Les boîtes à outils des chirurgiens étaient aussi de vrais chefs-d'œuvre. C'étaient des boîtes en acajou ou en noyer, très ornées, avec un intérieur capitonné de soie ou de velours rouge. Qu'on se rassure, la couleur rouge n'était obligatoire que pour masquer les taches de sang occasionnés par les outils qui n'étaient jamais nettoyés. Une fois l'opération terminée, on rangeait les outils en vrac dans la boîte et on partait voir un autre patient. Les outils étaient principalement des couteaux d'amputations, des pinces à séquestre pour attraper les éclats d'os et des fers à cautériser. Une fois le sciage terminé, les fers chauffés à blanc étaient appliqués sur les chairs pour stopper les hémorragies.

Néanmoins, Lorentz Heister a révolutionné la technique d'opération. Avant lui, les barbiers-chirurgiens utilisaient encore la hache ou les couperets pour amputer, ce qui provoquait beaucoup d'éclats d'os. En utilisant une scie comme le montre l'image on obtenait une coupe plus nette et plus précise.

Pour le patient, par contre, l'aventure était périlleuse. Le taux de mortalité oscillait entre 40 et 80 % , les amputations des bras étant moins mortelles que celles des jambes.
La première cause de décès était l'hémorragie. Sans intervention du chirurgien, le patient se vidait de son sang en quelques minutes. Outre les fers chauffés à blanc, on utilisait aussi de l'huile bouillante ou du goudron chaud pour cautériser. Ambroise Paré préconisait la ligature des vaisseaux, un par un avec des fils de soie. Si le fil cassait, le patient mourait d'une hémorragie dans son pansement. Il lui fallait aussi survivre au choc cardiaque lié à la douleur. Seule la rapidité d'exécution permettait d'éviter cette réaction. Enfin, et ce n'était pas le plus mince défi, il fallait survivre à l'infection. La mort survenait dans les deux semaines suivant l'opération par une infection généralisée de l'organisme. Seule la résistance naturelle du système immunitaire pouvait s'y opposer. Certains chirurgiens, comprenant empiriquement que l'infection venait de la plaie, utilisaient les moyens du bord: sulfate de cuivre, vin ou vinaigre pour nettoyer les plaies. 

L'ouvrage de Lorenz Heister fut d'abord rejeté par les universitaires, essentiellement parce qu'il était rédigé en allemand et non en latin. Mais il était destiné aux barbiers-chirurgiens, en général peu instruits, mais qui pratiquaient ces interventions très souvent. Finalement, ce livre est devenu le manuel de chirurgie le plus vendu à travers le monde pendant 60 ans.
Danaé.







 


Tableau du français Anne-Louis Girodet, réalisé en 1799 intitulé "Mademoiselle Lange en Danaé", conservé au Minneapolis Institute of Art.

Danaé est la fille d'Acrisios, roi d'Argos et d'Eurydice. Un oracle annonça que Argos serait tué par son petit fils ce qui lui déplut assez. En conséquence, afin de vaincre le sort, Argos fit enfermer Danaé dans une tour de bronze afin d'éviter tout contact avec l'extérieur. Mais Zeus, qui avait plus d'un déguisement dans son sac se transforma en pluie d'or qui tomba sur la princesse. Nous ne disposons pas des détails de leurs ébats mais Danaé, quelque temps plus tard, donna naissance à un fils, Persée.

La question qui se pose est: pourquoi Danaé? L'histoire est peu commune. Ce tableau est un vengeance de Anne-Louis Girodet vis à vis de Mademoiselle Lange. Anne Françoise Elisabeth Lange est une célèbre actrice et courtisane de l'époque. Elle passa commande à Girodet d'un portrait la représentant en Vénus. Celui-ci se met au travail et satisfait du résultat, inscrivit son œuvre au Salon de peinture de Paris. Seulement, Mlle Lange trouva le tableau affreux, incompatible avec sa beauté parisienne et refusa de payer le peintre. Furieux, Girodet retire son inscription au Salon, découpe son œuvre en quatre et envoie le tout à Melle Lange. Sa colère ne diminuant pas, il se remet au travail et peint en quelques jours Mlle Lange en Danaé. Il attend quelques jours après l'ouverture du salon et le 26 fructidor an VII, il y fait accrocher sa nouvelle toile. Le public parisien, friand des scandales en tout genre, se rue au salon pour voir la toile. Mlle Lange, devenue la risée du tout Paris, la fait décrocher, mais trop tard. 

Les symboles présents sur cette toile sont sans équivoques et représentent des attaques très précises. 

- La cupidité et la prostitution. Elle est représentée nue, en train d'attraper des pièces d'or volantes sans un drap bleu. Voilà la réponse, c'est Zeus déguisé en pluie d'or et elle est donc Danaé.

- Le miroir. C'est le symbole de la vanité. Elle s'admire, obnubilée par sa beauté physique sans voir sa laideur morale.

- Le mari dindonné. Le dindon porte une alliance à sa patte. Il s'agit bien du mari, le richissime banquier Michel Jean Simons, un mari trompé mais content de se faire plumer.

- Les enfants. Le petit Amour ailé qui l'aide à amasser les pièces d'or a les traits de sa fille illégitime, Palmyre, un autre ramasse des plumes de paon.

- L'infidélité conjugale. Deux colombes, symboles de l'amour, sont attachées à une balance. L'une est écrasée par des pièces d'or (Fidelitas, la fidélité écrasée par l'argent) et l'autre tente de s'envoler (Constantia, la constance qui s'envole)

- L'amant ruiné. Sous le lit, on voit un masque de satyre avec une pièce d'or coincée sur son œil borgne Ce masque représente un de ses anciens amants, le marquis de Leuthraud qu'elle a ruiné.

Le scandale fut tel que Mademoiselle Lange et son mari durent fuir Paris de toute urgence. Ils ne pouvaient plus paraître en public sans déclencher les moqueries et les rires. Après s'être momentanément installés en Italie, ils rejoignirent leur château de Bossey en Suisse. Quelques années plus tard, Simons subit une faillite totale et fut ruiné. Mademoiselle Lange, qui avait pris la précaution de faire séparer leurs biens respectifs, ne partagea pas la ruine de son mari. Après bien des pérégrinations, elle revint vivre incognito dans son hôtel particulier rue de Choiseul à Paris. Elle mourut dans l'indifférence générale, à Paris, le 25 mai 1816 à l'âge de 43 ans.

L'histoire est cruelle. Après avoir remué ciel et terre pour faire disparaître ce tableau de son vivant afin de sauver sa réputation, c'est ce même tableau qui immortalisera son nom dans le monde entier.

Fato non repugnandum  (Il ne faut pas lutter contre le destin).

mercredi 7 octobre 2026

Le jardin de Vénus.







 

L'image est une enluminure du XVe siècle issue du manuscrit d'astrologie de la Renaissance "De Sphaera coelestis et planetarum descriptio", "Le jardin de Vénus ou le jardin d'Amour". Ce manuscrit a été réalisé dans les années 1460-1470 et était destiné à la famille Sforza de Milan.

Sous le signe de la planète Vénus, des jeunes aristocrates dans un jardin d'amour (hortus conclusus) sont réunis pour profiter des plaisirs terrestres.

De nombreux symboles sont présents dans cette image:

- Le jardin clos. Au Moyen Age le jardin clos symbolisait la virginité de la Vierge. A la Renaissance, ce jardin clos devient le jardin de l'Amour. C'est une sorte de paradis terrestre où les lois morales sont suspendues pour laisser place au plaisir et à la séduction.

- La fontaine. C'est la Fontaine de Jouvence qui rajeunit ceux qui s'y baigne et qui ravive le désir. La nudité des baigneurs, hommes et femmes confondus, est le symbole de la pureté retrouvée, de l'âge d'or sous l'égide de Vénus.

- Les musiciens et les chanteurs. A la Renaissance la musique représente l'harmonie des cœurs. Les chants polyphoniques symbolisait l'entente parfaite entre amants.

- La nourriture. Les plaisirs de la table sont indissociables de ceux de l'amour. Un vieux proverbe dit: "Sans Cérès (le blé) et Bacchus (le vin), Vénus (l'amour) se meurt". On aperçoit un grand panier rempli d'oranges et des tonneaux de vin. Les oranges, fruit coûteux à l'époque, sont associées aux fruits d'or du Jardin des Hespérides et symbolisent la fertilité, la richesse et l'amour.

L'auteur de cette enluminure est Cristoforo de Predis. Sa particularité est qu'il était sourd et muet de naissance. On ne peut qu'être étonné quand on regarde l'image par le bruit qu'elle suggère: les musiciens, la fontaine, les chanteurs, ce qui, pour un sourd de naissance est remarquable. D'ailleurs, à ses débuts Léonard de Vinci a travaillé avec la famille de Predis, à Milan, et lui aussi a été surpris. A tel point, qu'il conseille aux peintres dans ses carnets de notes d'observer les mouvements des sourds-muets pour traduire le côté expressif de leurs personnages.

Quand on regarde cette illustration, on peut se dire que peut-être que Cristoforo était sourd et muet, mais qu'en tous les cas, il était loin d'être manchot.