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dimanche 27 septembre 2026

Le pédicure.









 
Peinture à l'huile de l'allemand Hermann Clementz datant de 1903 et intitulée "Der Pedikör" ("Le Pédicure").

Au delà de l'art de la pédicurie, le peintre inverse les relations de pouvoir et de genre très codifiées au début du XXe siècle. Ici, l'homme, plus âgé, se trouve à genoux, courbé, absorbé par sa tache, devant une jeune femme noyée dans des coussins et des riches étoffes. C'est la raison pour laquelle ce tableau a été qualifié "d'art féministe amusant". Hermann Clementz profite aussi du fait que les soins du corps, autrefois cachés, étaient devenus, à cette époque, des signes de richesse et de distinction. La jeune femme a donc ajouté à la panoplie indispensable des preuves de sa réussite, outre la coupe de fruits frais, le vase de fleurs coupées et son chien blanc blotti contre elle, le pédicure à genoux, à ses pieds, ce qui d'ailleurs pour un pédicure n'a rien de surprenant.

En Egypte ancienne, le soin des pieds était un marqueur social. Les esclaves frottaient les pieds des nobles avec des huiles parfumées et du lait. Le flacon de vernis servait à afficher son rang, seules les familles royales et la haute noblesse avaient le droit de se peindre les ongles de pied en rouge. Les classes inférieures devaient se contenter de teintes plus claires.
Chez les romains, la santé des pieds était essentielle. Et on peut le comprendre. Pratiquement tout le monde marchait en sandales sur des chemins boueux ou des rues pavées plus ou moins régulièrement. Les pieds ne devaient comporter aucun poil et c'est pourquoi dans les thermes des esclaves exerçaient le métier d'alipilus. Les alipilis épilaient les aisselles, les jambes, le dessus des orteils et des pieds. On dispose de ces détails car Sénèque s'était étendu sur le sujet dans ses écrits. Il habitait au dessus de thermes à Rome et il se plaignait fort des hurlements des clients à qui on arrachait les poils à l'aide d'une pâte de poix brûlante.
Pour nettoyer la peau, les Romains n'avaient pas de savon. Ils s'enduisaient d'huile d'olive. Ensuite, un esclave raclait l'huile mélangée à la sueur et à la saleté avec un instrument de métal incurvé appelé strigile. Pour les pieds, ils utilisaient la pierre ponce volcanique pour supprimer la corne et les cals nombreux à cause de la marche.
Au moyen âge, on ne s'occupait pas des pieds que l'on jugeait impurs. Les ongles incarnés et les cors étaient confiés aux barbiers-chirurgiens qui utilisaient les mêmes outils pour couper la barbe, arracher les dents, faire des saignées ou raboter les callosités des pieds sans la moindre aseptie.
Cependant, Louis XV avait à son service un certain Rousselot, médecin-pédicure de son état en 1762. Les pieds du roi ont dû l'inspirer car il a publié un des premiers traités sur les maux de pieds. Napoléon 1er, quant à lui, était obsédé par ses pieds. Son pédicure attitré Tobias Koen le suivait partout et accessoirement s'occupait aussi des pieds de Joséphine et de Talleyrand.

Nous n'aborderons pas ici la podophilie car au vu de la trousse à outils du vieux monsieur, visiblement, il ne s'intéresse qu'aux cors de la jeune fille.
La bière.





Gravure sur bois du français Gustave Doré de 1872, intitulée "Brewers at Rest" ("Brasseurs au repos") pour l'ouvrage collectif "London: A Pilgrimage" dirigé par le journaliste britannique William Blanchard Jerrold.

Cet ouvrage montre le contraste saisissant qui existait entre les quartiers aisés et la misère noire des quartiers populaires à l'époque victorienne.
Cette image est extraite du chapitre relatif à l'industrie de la bière à Londres. Elle montre des ouvriers d'une brasserie pendant une pause sur leur lieu de travail.

Pour réaliser ces dessins, Gustave Doré a dû se déguiser en troquant ses vêtements pour des habits élimés d'ouvriers. Accompagné par Blanchard Jerrold, il a ainsi pu visiter les recoins les plus sombres de Londres. Les habitants de ces quartiers se méfiaient des bourgeois et des journalistes, et non seulement, il fut obligé de se déguiser mais il était hors de question de faire des croquis de ce qu'il voyait. Doré fut donc contraint d'observer attentivement les scènes qui lui étaient offertes et de les dessiner de mémoire une fois de retour à son hôtel. 
Les ouvriers, outre leur salaire, avaient droit à une ration de bière journalière, souvent plusieurs litres par jour, censée leur donner des forces pour porter les lourds tonneaux contenant la bière.
La publication du livre provoqua un véritable scandale à Londres. La presse britannique et la haute société de Londres accusa Gustave Doré d'être un "français ne sachant montrer que la laideur et la misère", de trop s'attarder que sur les conditions de travail très dures des ouvriers au lieu de vanter l'Empire britannique.

L'image nous montre possiblement l'intérieur de la brasserie Barclay Perkins & Co puisqu'on sait qu'il l'a visité.
En 1832, cette brasserie, qui était la plus grande du monde, fut victime d'un immense incendie qui la détruisit presque complètement. Les dommages furent énormes, estimées à plus de 40 000 livres de l'époque, ce qui représentait une fortune. La brasserie fut reconstruite mais sa destruction par l'incendie laissa un traumatisme durable dans l'entreprise.
En 1850, elle fut le théâtre d'un violent incident qui provoqua une crise diplomatique. Le général autrichien Julius Jacob von Haynau, qui s'était fait remarquer lors de la répression des révolutions de 1848 en Italie et en Hongrie par sa cruauté impitoyable, visita la brasserie.
Les ouvriers brasseurs, reconnaissant le général "hyène", c'était son surnom, entrèrent dans une grande colère et attaquèrent le général en lui jetant de la boue et du fumier. Il dut s'enfuir, poursuivi par les ouvriers aux cris de "A bas le bourreau!'. Cet incident provoqua une crise diplomatique majeure entre le Royaume-Uni et l'empire autrichien.

Au XXe siècle, la brasserie Barclay & Perkins, dont le produit phare était la bière Porter, une bière brune qui ne faisait plus recette, se mit à péricliter. En 1955, elle se voit contrainte de fusionner avec son principal concurrent, la brasserie Courage. Le site historique de Park Street, datant de 1616, cesse définitivement ses activités au début des années 1970. En 1981, l'immense site industriel est démoli pour laisser place à des quartiers résidentiels.

samedi 26 septembre 2026

Hystérie.







 
Huile sur toile de Hubert-Denis Etcheverry en 1900 intitulée " Une Consultation de Sigmund Freud".

Mettons tout de suite les choses au point: une consultation de Sigmund Freud est plus qu'improbable. Même si Freud a étudié à Paris dans le service de Charcot à la Salpêtrière en 1885-86, il vivait et exerçait à Vienne, en Autriche, et ce n'était pas du tout un médecin mondain qui se déplaçait dans les familles bourgeoises. C'est sans doute à cause de la renommée mondiale de Freud que le peintre ou des marchands d'art ont ajouté son nom au titre pour augmenter la valeur du tableau.
On voit donc un médecin prendre le pouls d'une jeune femme allongée qui semble épuisée ou victime d'une crise d'hystérie, fréquente à l'époque.
En arrière plan on voit deux hommes en train de discuter et qui ne semblent pas inquiet de l'état de la jeune femme. Seule la servante s'active sur ses oreillers sans doute par solidarité féminine.

Au XIXe siècle l'hystérie, ou réputée telle,  est une pathologie majeure des femmes. Jusqu'en 1860, la médecine reste influencée par la médecine de l'antiquité grecque. En grec hystera signifie utérus. En conséquence, les convulsions, les spasmes sont attribués à des "frustrations" de cet organe. L'idée la plus répandue dans le corps médical était que l'abstinence sexuelle, le célibat ou l'absence de maternité provoquaient des congestions de l'utérus. Celui-ci provoquaient alors des "vapeurs" qui remontaient au cerveau.
Face à une maladie aussi mystérieuse, les traitements délirants fleurirent. Il y eut d'abord le compresseur d'ovaire inventé par Charcot. L'idée était de comprimer fortement la zone ovarienne pour couper court à la crise. Il y eut aussi la douche glacée surprise qui créait un choc tel que la crise s'arrêtait. Enfin, on tenta les inhalations de substances toxiques, du nitrite d'amyle, de l'éther, du chloroforme qui plongeaient les patientes dans un calme artificiel.
D'autres rejetaient ces manières fortes et préconisaient l'isolement. On enfermait la patiente dans une chambre faiblement éclairée pendant plusieurs semaines ou plusieurs mois. Il lui était interdit de se lever, de lire, d'écrire et même de parler. Elle se devait de rester dans une immobilité totale, la nourriture, exclusivement à base de lait, lui étant administrée par des infirmières. Ce traitement était censé reposer le cerveau. En fait il s'est vite révélé qu'il créait des atteintes psychologiques très graves par privation sensorielle.
D'autres encore, restant convaincu que l'hystérie était liée à la sexualité pratiquaient des massages pelviens. Le but, d'après eux, était d'amener la patiente au "paroxysme hystérique" afin de relâcher les tensions nerveuses de l'utérus. Le "paroxysme hystérique" en question était en réalité un orgasme! Comme malgré tout ces manipulations étaient longues et pénibles les premiers vibrateurs électromécaniques firent leur apparition dans les cabinets médicaux et furent présentés comme des instrument novateurs pour soigner les nerfs féminins.
Dans les cas incurables, pour les femmes indomptables, on allait jusqu'à recourir à la chirurgie, l'ovariotomie ou la clitoridectomie, notamment aux USA où des milliers de femmes furent ainsi mutilées.
Au delà de la médecine, au XIXe siècle,  toute femme qui refuse son rôle de mère ou d'épouse, qui a des colères excessives, une sexualité trop libre ou même des velléités d'indépendance est qualifiée d'hystérique. C'est une façon de la discréditer et de la mettre sous tutelle familiale ou médicale.

A la fin du XIXe siècle, Freud quitte le domaine neurologique pour celui de la psychologie en affirmant que ce qu'on appelle hystérie est le résultat d'un conflit psychique inconscient soit du fait d'un traumatisme ou des désirs sexuels réprimés ne pouvant s'exprimer par la parole. 

Jean-Martin Charcot, quant à lui révolutionna la compréhension de la maladie dans les années 1870-1890. Charcot se détourne de l'utérus et affirme qu'il s'agit de lésions au cerveau. Il détaille la crise d'hystérie en trois phases: la léthargie, la catalepsie et le somnambulisme. 
On ne peut toutefois pas parler de Charcot sans évoquer Blanche Wittman.
Blanche Wittman est internée en 1877 à l'âge de 18 ans pour des crises de convulsions. Elle est prise en charge par Charcot. Elle devient rapidement le cobaye parfait, étant très réceptive à l'hypnose. Charcot donne des séances publiques devant le Tout-Paris où Blanche est la vedette.





Ce tableau s'intitule "Une leçon clinique à la Salpêtrière". Il a été réalisé par André Brouillet en 1887. On y voit Charcot en train de présenter Blanche Wittmann, soutenue par Joseph Babinski, en état d'hystérie. Elle mime des hallucinations terrifiantes et adopte la posture célèbre de l'arc de cercle.
A la mort de Charcot en 1893, les séances d'hypnoses s'arrêtent et curieusement les crises d'hystérie aussi. Elle est déclarée guérie mais elle reste à l'hôpital en tant qu'employée. 
La découverte des rayons X révolutionne la médecine. Elle est affectée comme assistante au tout nouveau laboratoire de radiologie de la salpêtrière. Le problème est qu'à cette époque, on ignore complètement les dangers de la radioactivité. Blanche manipule et s'expose quotidiennement au radiations.
Elle développe de nombreux cancers de la peau qui nécessitent des amputations. On commence par les doigts, puis le bras gauche et enfin une partie du bras droit. Malgré ces mutilations, Blanche continue son travail dans une petite voiture à roulettes, avec un courage sans faille. Elle décède en 1912 à l'âge de 53 ans.

Alors, la jeune femme peinte par Etcheverry souffre-t-elle d'une crise d'hystérie comme le prétend le titre? Doit-on lui pratiquer des massages pelviens jusqu'au paroxysme hystérique? ou tout simplement d'une fatigue passagère? Chacun sera juge.
Judith.








 
Huile sur toile du peintre baroque hollandais Jan de Bray en 1659 intitulée "Judith et Holopherne".

La veuve juive Judith s'apprête à décapiter le général assyrien Holopherne avec sa propre épée tandis qu'un servante assiste à la scène.

Cette scène est tirée du "Livre de Judith". On estime qu'il a été écrit au IIe siècle avant J.-C. pendant la révolte des Maccabées. Envoyé par Nabuchodonosor, le général Holopherne assiège la ville juive de Béthulie. Judith, jeune veuve d'une grande beauté fait semblant de se rallier à lui. Une fois dans la camp militaire, elle s'infiltre dans la tente d'Holopherne, le séduit, le force à boire et profite de son ivresse pour le décapiter. Elle revient ensuite dans la ville de Béthulie et harangue son peuple qui, à la nouvelle de la mort d'Holopherne, met son armée en déroute et sauve la ville.
Ce texte est très controversé car il est truffé d'erreurs. Par exemple,  Nabuchodonosor est considéré comme le roi des Assyriens de Ninive alors qu'il était roi des Babyloniens à Babylone. Béthulie, la ville de Judith est présentée comme une ville stratégique qui bloque l'accès à Jérusalem. Or malgré des siècles de recherches archéologiques en Palestine, il semble que cette ville n'a jamais existé. Ninive a été complétement rasée en 612 avant J.-C. et le règne de Nabuchodonosor a commencé en 605 après J.-C. soit plusieurs années plus tard. Il est précisé dans le livre que le peuple juif vient tout juste de revenir de son exil à Babylone et qu'il a reconstruit le Temple de Jérusalem or c'est Nabuchodonosor qui a détruit le temple et déporté les Juifs à Babylone, etc.
Plutôt qu'une chronique historique, les historiens optent pour un texte religieux mettant en valeur la résistance face à un oppresseur. Ce texte est néanmoins inclus dans les bibles catholique et orthodoxe mais pas dans le canon hébraïque. De plus, il fut rejeté par les Protestants comme récit apocryphe.
En 1659, l'année où Jean de Bray peint ce tableau les catholiques utilisent Judith pour symboliser la victoire contre l'hérésie c'est à dire les protestants. Les protestants, bien qu'ayant banni ce texte, continuent d'admirer Judith qui incarne la résistance des Pays-Bas protestants contre l'Espagne catholique qui les occupe.

Jan de Bray, pour personnaliser Judith, a pris une de ses sœurs comme modèle et on pense qu'il s'est peint lui-même pour représenter Holopherne. 
Mais l'intérêt de ce tableau est autre. D'autres peintres avant lui comme Le Caravage, ont été inspiré par Judith et Holopherne. Mais en général le résultat était sanglant, la tête était exhibée. Là, Jean de Bray a figé le temps, juste avant que le sabre ne frappe. On ne peut s'empêcher de se sentir mal à l'aise quand on regarde la scène, on redoute la suite, l'atmosphère devient poisseuse, glauque. On s'attend à voir le sang gicler sur les draps blancs immaculés et on est satisfait de ne pas voir la suite, l'imagination nous suffit.
Faux Semblant.









 
Enluminure extraite du Roman de la Rose, vers 1525 offert à François 1er.

Le Roman de la Rose est un poème composé de figures allégoriques. L'enluminure ci-dessus représente deux personnages majeurs du roman: Faux Semblant (allégorie de l'hypocrisie) sous l'apparence d'un moine dominicain et Contrainte Abstinence sous l'apparence d'une dame en robe de cour. Faux Semblant remet son cœur à Contrainte Abstinence pour sceller leur alliance destinée à tromper les gardiens de la Rose.
Pour comprendre cette alliance, il est nécessaire de connaître le contexte. Pour faire simple, disons que l'armée du Dieu Amour assiège le château de Jalousie pour délivrer Bel Accueil qui permettra à l'Amant de cueillir la Rose.
Le château de Jalousie est une forteresse-prison où se trouve enfermé Bel Accueil qui a laissé l'Amant pénétrer dans l'enceinte et par ce fait qui lui a permis d'obtenir un baiser de la Rose. Bel Accueil représente l'accueil courtois et la bienveillance de la dame. L'Amant a fait un rêve à l'âge de vingt ans. Il s'est trouvé transporté dans un jardin clos (le jardin du Déduit) où se trouvait un rosier. En le regardant, il est tombé amoureux d'une Rose, symbole de la dame convoitée et de la virginité.

Faux Semblant rejoint les rangs de l'armée du Dieu Amour. Celui-ci s'étonne et le somme d'expliquer sa présence. Faux Semblant explique qu'il dispose de la faculté de se fondre n'importe où sans être inquiété. Il est l'espion par excellence, parlant plusieurs langues, aux multiples aspects physiques. Il explique à Amour que les barons de son armée (Franchise, Hardiesse et Courtoisie) ont échoué et que la force ne lui permettra pas de gagner, qu'il faut utiliser la ruse et disposer d'une stratégie. Faux-Semblant prétend qu'il peut abuser n'importe quel gardien du jardin clos et notamment le gardien le plus farouche Malebouche (la médisance). Pour Faux Semblant, le seul moyen de terrasser la calomnie c'est d'utiliser contre elle un mensonge encore plus grand. De plus, Faux Semblant ne vient pas seul, il est accompagné par Contrainte Abstinence qui contrôle l'esprit des gens. Devant ce déluge d'arguments, le Dieu Amour se laisse convaincre et nomme Faux Semblant à la tête de son armée.
Faux Semblant et Contrainte Abstinence se rendent donc devant Malebouche, celui qui dénoncent tous les amants. Contrainte Abstinence commence par l'envelopper de paroles rassurantes et hautement morales. Pendant ce temps, Faux Semblant s'approche et lui coupe la langue, puis lui tranche la gorge. Les portes du château s'ouvrent permettant à l'Amant de poursuivre sa quête de la Rose.

Offrir un livre qui vante les mérites du mensonge et du travestissement tout en pratiquant le meurtre à François 1er était conforme aux pratiques de l'époque. La politique royale, à cette époque,  utilisait, plutôt que la force brute, la diplomatie secrète, les alliances stratégiques et l'espionnage, en somme des faux-semblants. 
Mais il s'agissait aussi d'une violente critique religieuse, particulièrement contre les ordres mendiants, c'est à dire les Dominicains et les Franciscains. Faux Semblant est déguisé en moine dominicain. A l'époque, ces moines n'étaient pas cloîtrés mais vivaient au cœur des villes. Alors que ces moines faisaient vœu de pauvreté et vivaient de mendicité, en fait, ils s'enrichissaient. Faux Semblant  reconnait lui-même qu'il préfère confesser les riches plutôt que les pauvres car il n'y a "aucun profit" à confesser un indigent. En clair, les moines distribuaient des indulgences contre monnaie sonnante et trébuchante ou contre des influences. Faux Semblant porte l'habit de bure mais il ne s'agit que d'un déguisement. C'est de là que vient l'expression toujours d'actualité "L'habit ne fait pas le moine". L'auteur, Jean de Meun, nous montre que l'Eglise est devenue le temple de l'ambition politique et du mensonge pouvant conduire au meurtre.

Le manuscrit du Roman de la Rose est remis à François 1er mais peu après le roi subit une déroute à la bataille de Pavie contre Charles Quint. Il est fait prisonnier. Louise de Savoie, sa mère, doit rassembler l'argent de la rançon. Le livre est saisi comme butin de guerre. Inigo Fernandez de Velasco, chargé de la garde des enfants royaux laissés en otages à Madrid, s'en empare. Ce manuscrit reste caché en Espagne pendant quatre siècles par les descendants de Velasco. 
En 1911, le livre est acquis par le collectionneur américain J. Pierpont Morgan. Il est conservé de nos jours par "The Morgan Library & Museum".
Fort heureusement, beaucoup de copies du "Roman de la Rose" ont été réalisées au moyen âge, mais le personnage de Faux Semblant  n'y apparaît que très peu, sous la forme d'une ou deux enluminures, alors que dans l'original il apparaît dans douze miniatures. Cette minimisation du rôle de Faux semblant avait pour but d'atténuer la critique contre l'Eglise, critique jugée trop subversive.

jeudi 24 septembre 2026

Jeune fille à la fenêtre.








 
Peinture sur bois du hollandais Gerrit Dou vers 1655 intitulée "Jeune fille à la fenêtre". Cette œuvre appartient à l'époque du "Siècle d'or hollandais".

Le peintre Gerrit Dou fut l'élève de Rembrandt. Il fonda l'école des "fijnschilders" (peintres fins) à Leyde. Ce tableau utilise la technique du trompe-l'œil. L'encadrement sur lequel la jeune femme s'appuie semble la projeter à l'extérieur de la pièce. 
Nous voyons une jeune servante portant un corset rouge vif sur une chemise blanche. Elle tient dans sa main un pichet en étain muni d'un couvercle. Ce type de pichet est appelé un "Jan Steen kan" (une chope Jan Steen). Jan Steen était un peintre hollandais qui était versé dans les scènes de beuveries où ce type de pichet était omniprésent à tel point qu'il a fini par porter son nom.
Comme toujours en peinture, les récipients font référence à l'anatomie féminine. Ici, un pichet fermé symbolise la vertu préservée en opposition avec un récipient renversé ou brisé qui évoque la perte de la virginité. Le public de l'époque savait très bien décoder tous ces symboles et en était très friands.
La fenêtre est une frontière entre l'intérieur de la maison où règne la vertu, le travail domestique et la bonne moralité et l'extérieur plein de danger et de tentations pour la jeune fille. En se penchant par la fenêtre, la jeune fille se place dans une zone ambigüe qui semble lui plaire. Ce contraste est rappelé par sa tenue, le rouge de son corset symbole de passion sur sa chemise blanche symbole de pureté. 
Par ailleurs, elle cesse son travail ce qui dans la société calviniste de l'époque était assimilé à de l'oisiveté, mère de tous les vices. On comprend, que cette scène banale à notre époque était en fait provocatrice au XVIIe siècle en Hollande et nous n'aborderons pas son décollé plongeant qui complète le tableau pour ne pas en rajouter.

Gerrit Dou était obsédé par la poussière. Il était paniqué par l'idée que des grains de poussière puissent altérer le fini de ses couches de peinture. Quand il entrait dans son atelier, il ouvrait la porte le plus doucement possible, se déplaçait lentement sur la pointe des pieds et allait s'asseoir un bon moment pour attendre que la poussière soulevée malgré ses précautions, retombe au sol. Pour peindre ce tableau, il travaillait sous un grand parasol ouvert pour éviter tout contact de sa peinture avec un corps étranger aussi minuscule fut-il.
En plus, c'était un perfectionniste. Il a passé cinq jours entiers pour peindre la main de la servante qui tient le pichet en étain et cinq autres jours pour peindre le pichet. Ses clients s'exaspéraient souvent de sa lenteur et la livraison d'une simple commande d'un petit tableau pouvait prendre plusieurs années.

Mais tout cela ne nous dit pas ce que regarde la servante. Elle esquisse un sourire, ses yeux se font langoureux. Il s'agit probablement d'un homme, peut être un prétendant. Qui sait? Personne, et nous ne le saurons pas, nous sommes condamnés à imaginer.

Le sérail.







 
Caricature française, auteur anonyme vers 1800-1810 intitulée "Suite Effrayante des Fréquentations du Sérail". A Paris, chez Martinet, Librairie, rue du Coq Honoré.

Le "Sérail" désignait les maisons closes et autres lupanars. Un homme, au visage émacié, le corps décharné, repousse avec un geste de rejet deux courtisanes accompagnées d'un homme. L'homme alité est atteint, à un stade avancé, de la syphilis. Cette estampe était destinée à prévenir contre les dangers de la débauche et des relations sexuelles tarifées.

Au XIXe siècle, les maladies vénériennes étaient la preuve matérielle du péché. La souffrance physique était associée à la déchéance morale. La femme était considérée comme la principale coupable. Le vecteur principal du mal, c'était la "femme-poison". L'Etat exigeait des examens médicaux rapprochés pour toutes les prostituées et les incarcérait en cas d'infection. A l'inverse, l'homme bourgeois était vu comme la victime de ses pulsions incontrôlables. Mais la société réagissait bien au delà de la maladie. La seconde moitié du XIXe siècle a vu une baisse significative de la natalité par rapport à l'Allemagne,  dont le coupable fut rapidement identifié à la syphilis, alors qu'elle sévissait aussi en Allemagne. Elle était le symbole de la dégénérescence de la race. Elle menaçait l'équilibre de la famille du fait de sa transmission héréditaire. De fortes campagnes furent entreprises pour prôner la fidélité et l'interdiction des rapports sexuels hors mariage. En effet, la syphilis frappait toutes les couches de la société et des figures célèbres furent atteintes comme Guy de Maupassant, Charles Baudelaire, Jules de Goncourt ou Gustave Flaubert entre autres.

Les traitements médicaux étaient non seulement inefficaces mais souvent plus mortels que la maladie elle-même. La médecine officielle s'inspirait encore de la théorie des humeurs d'Hippocrate, les virus et les bactéries étaient inconnus. Trois principaux traitements étaient administrés:

- Le traitement au mercure. Ce traitement était pratiqué depuis de XVIe siècle. Il l'était encore au XIXe siècle et a donné naissance à un dicton populaire de l'époque, aujourd'hui disparu: "Une nuit avec Vénus, toute une vie avec Mercure". On l'appliquait en frictions sous forme de pommade, ou sous forme de pilules ou encore en inhalations dans des bains. Le médecin considérait que le traitement portait ses fruits lorsque le patient salivait abondamment (jusqu'à plusieurs litres de salive par jour) pensant que le "poison syphilitique" était ainsi évacué. Evidemment, ce remède provoquait de graves intoxications entraînant la perte de toutes les dents suite à l'ulcération des gencives, des tremblements, des nécroses osseuses et de nombreux morts par empoisonnement.

- Le iodure de potassium. Apparu dans les années 1830, il n'était pratiqué que dans la phase ultime de la maladie. Il ne guérissait pas de l'infection mais il réduisait les tumeurs cutanées et soulageait les douleurs des lésions.

- Les purges, les sudations, les saignées. Le but était de purifier le sang. Les patients passaient des heures dans des étuves pour transpirer abondamment. On utilisait aussi des décoctions diverses, comme celle à base de bois de gaïac, le bois-saint, originaire des Antilles pour provoquer des vomissements et des diarrhées. Enfin, la saignée restait une pratique courante au début du XIXe siècle pour réduire l'inflammation du patient.

Ce n'est qu'en 1909 avec la découverte par Paul Ehrlich du Salvarsan, un composé à base d'arsenic et surtout par l'usage de la pénicilline en 1943 que la syphilis fut vaincue rapidement et définitivement.