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vendredi 9 octobre 2026

Indolence.







Tableau de Jean-Baptiste Greuze datant de 1756 et intitulé "Indolence" ou "La Paresseuse italienne".

Cette toile a été réalisée lors du séjour de Greuze à Rome. Une jeune femme à la poitrine opulente, aux vêtements débraillés est assise sur une chaise au milieu d'un grand désordre. 
Une cuvette blanche est à demi renversée sur le sol, à l'arrière deux assiettes sont visibles, gisantes au pied de sa chaise. Le fait que la cuvette soit renversée et que ces assiettes soient posées au sol indique une hâte soudaine. Certains spécialistes voient dans ce désordre une transition brutale, le besoin urgent d'ablutions intimes ou la précipitation liée à des ébats amoureux. Avec Greuze, on finit souvent par trouver ce qu'on veut dans ses réalisations. Et pourtant le titre de cette toile porte sur la paresse, qui est un péché capital. A-t-on besoin d'en ajouter un autre? Et que vient faire la paresse dans cette hypothèse?
Bien sûr, un pied est déchaussé, et au XVIIIe siècle, montrer un pied nu est une allusion directe à la perte de la virginité ou de la vertu. La jeune femme a arrêté son effeuillage au milieu du gué, l'autre pied est chaussé mais le bas retombe n'étant plus tenu par la jarretière. Le bas retiré et sa jarretière sont posés négligemment sur un petit meuble de travail. Et puis, il y a cette besace, accrochée au dossier de la chaise. Il est peu probable qu'elle appartienne à la jeune femme, mais plutôt à un amant de passage innatendu, ce qui expliquerai le désordre et l'air fatigué de la jeune femme. Cette hypothèse est renforcée par la présence d'une fiasque de vin posée sur le meuble situé derrière elle. Le vin est souvent lié à la luxure. Mais dans ce cas peut-on encore qualifier la jeune indolente de paresseuse?

Une histoire intéressante est liée à "La Paresseuse". Greuze autorisa le graveur Pierre-Etienne Moitte, en 1757, à s'en servir de modèle pour graver une estampe. Seulement Moitte, en accord avec Greuze, accentua le débraillé de la jeune femme, en montrant plus que la censure ne tolérait. Les tirages furent vendus fort chers à de riches collectionneurs, sous le manteau, pour servir de Curiosa. Puis, pour pouvoir vendre à plus grande échelle, il reprit la plaque de cuivre et y grava un peu de tissu sur la poitrine de l'indolente et des ombres ailleurs. Pour parer à toute tentative de censure, il ajouta la mention suivante en bas de l'image: "Dédié à Monsieur Boyer de Fonscolombe", un aristocrate et grand collectionneur. Moitte avait transformé ainsi l'image d'une servante débraillée, énamourée, en un objet d'art raffiné.

Le premier acheteur du tableau de Greuze fut l'abbé Louis Gougenot. Outre homme d'Eglise, l'abbé était aussi magistrat au Grand Conseil, mécène et collectionneur d'art. Après sa mort, sa collection fut dispersée et l'indolente circula de main en main, jusqu'à la Russie avec le comte Chouvalov. En 1934 le musée Wadsworth Atheneum à Hartford en fit l'acquisition. Il a intégré par la suite les collections du Metropolitan Museum of Art de New-York.  Il est donc faux de prétendre, comme on le voit écrit parfois que les Nazis s'en étaient emparés, puisqu'il a été acquis légalement en 1934 et mis en sécurité dans le Connecticut.

jeudi 8 octobre 2026

Serrons les dents.







 

Cette gravure est issue de l'ouvrage "Chirurgie" publié en 1719 par le chirurgien allemand Lorenz Heister.

L'image montre l'amputation d'un bras, sans aucune anesthésie, d'un patient pleinement conscient.

Le chirurgien (B) utilise une scie pour couper l'os le plus rapidement possible. Le patient (A) est conscient et subit l'amputation. Les assistants (C,D,E) empêchent le patient de bouger tandis que l'un d'entre eux tire sur le bras pour faciliter le passage de la scie. Une cuvette est placée en dessous pour recueillir le sang.

La vitesse d'exécution est primordiale car il n'existait aucune anesthésie. Parfois, avant l'amputation, on faisait boire une forte dose d'alcool, souvent du rhum, au patient pour réduire les réactions du système nerveux. Un bon chirurgien devait couper les chairs, scier l'os et ligaturer les vaisseaux en moins de deux à trois minutes, afin d'éviter la mort par arrêt cardiaque provoqué par la douleur (choc neurogénique). 
Les assistants n'étaient pas là pour rassurer le patient. Ils étaient recrutés en fonction de leur force physique. En effet, sous la douleur intense et l'adrénaline, le patient développait une force surhumaine. On raconte que des chirurgiens furent souvent blessés au moment où la scie attaquait l'os.
On ignorait totalement l'existence des bactéries et aucune précaution particulière n'était prise. Les chirurgiens, pour renforcer leur prestige opéraient avec leurs plus beaux habits, en perruque poudrée. Ces vêtements n'étaient jamais lavés et les instruments passaient d'un patient à l'autre sans être nettoyés. Pire, la présence de pus dans une plaie était considéré comme un élément très positif, on le nommait le "bon pus louable", qui prouvait que le corps se débarrassait de la maladie.
Les boîtes à outils des chirurgiens étaient aussi de vrais chefs-d'œuvre. C'étaient des boîtes en acajou ou en noyer, très ornées, avec un intérieur capitonné de soie ou de velours rouge. Qu'on se rassure, la couleur rouge n'était obligatoire que pour masquer les taches de sang occasionnés par les outils qui n'étaient jamais nettoyés. Une fois l'opération terminée, on rangeait les outils en vrac dans la boîte et on partait voir un autre patient. Les outils étaient principalement des couteaux d'amputations, des pinces à séquestre pour attraper les éclats d'os et des fers à cautériser. Une fois le sciage terminé, les fers chauffés à blanc étaient appliqués sur les chairs pour stopper les hémorragies.

Néanmoins, Lorentz Heister a révolutionné la technique d'opération. Avant lui, les barbiers-chirurgiens utilisaient encore la hache ou les couperets pour amputer, ce qui provoquait beaucoup d'éclats d'os. En utilisant une scie comme le montre l'image on obtenait une coupe plus nette et plus précise.

Pour le patient, par contre, l'aventure était périlleuse. Le taux de mortalité oscillait entre 40 et 80 % , les amputations des bras étant moins mortelles que celles des jambes.
La première cause de décès était l'hémorragie. Sans intervention du chirurgien, le patient se vidait de son sang en quelques minutes. Outre les fers chauffés à blanc, on utilisait aussi de l'huile bouillante ou du goudron chaud pour cautériser. Ambroise Paré préconisait la ligature des vaisseaux, un par un avec des fils de soie. Si le fil cassait, le patient mourait d'une hémorragie dans son pansement. Il lui fallait aussi survivre au choc cardiaque lié à la douleur. Seule la rapidité d'exécution permettait d'éviter cette réaction. Enfin, et ce n'était pas le plus mince défi, il fallait survivre à l'infection. La mort survenait dans les deux semaines suivant l'opération par une infection généralisée de l'organisme. Seule la résistance naturelle du système immunitaire pouvait s'y opposer. Certains chirurgiens, comprenant empiriquement que l'infection venait de la plaie, utilisaient les moyens du bord: sulfate de cuivre, vin ou vinaigre pour nettoyer les plaies. 

L'ouvrage de Lorenz Heister fut d'abord rejeté par les universitaires, essentiellement parce qu'il était rédigé en allemand et non en latin. Mais il était destiné aux barbiers-chirurgiens, en général peu instruits, mais qui pratiquaient ces interventions très souvent. Finalement, ce livre est devenu le manuel de chirurgie le plus vendu à travers le monde pendant 60 ans.
Danaé.







 


Tableau du français Anne-Louis Girodet, réalisé en 1799 intitulé "Mademoiselle Lange en Danaé", conservé au Minneapolis Institute of Art.

Danaé est la fille d'Acrisios, roi d'Argos et d'Eurydice. Un oracle annonça que Argos serait tué par son petit fils ce qui lui déplut assez. En conséquence, afin de vaincre le sort, Argos fit enfermer Danaé dans une tour de bronze afin d'éviter tout contact avec l'extérieur. Mais Zeus, qui avait plus d'un déguisement dans son sac se transforma en pluie d'or qui tomba sur la princesse. Nous ne disposons pas des détails de leurs ébats mais Danaé, quelque temps plus tard, donna naissance à un fils, Persée.

La question qui se pose est: pourquoi Danaé? L'histoire est peu commune. Ce tableau est un vengeance de Anne-Louis Girodet vis à vis de Mademoiselle Lange. Anne Françoise Elisabeth Lange est une célèbre actrice et courtisane de l'époque. Elle passa commande à Girodet d'un portrait la représentant en Vénus. Celui-ci se met au travail et satisfait du résultat, inscrivit son œuvre au Salon de peinture de Paris. Seulement, Mlle Lange trouva le tableau affreux, incompatible avec sa beauté parisienne et refusa de payer le peintre. Furieux, Girodet retire son inscription au Salon, découpe son œuvre en quatre et envoie le tout à Melle Lange. Sa colère ne diminuant pas, il se remet au travail et peint en quelques jours Mlle Lange en Danaé. Il attend quelques jours après l'ouverture du salon et le 26 fructidor an VII, il y fait accrocher sa nouvelle toile. Le public parisien, friand des scandales en tout genre, se rue au salon pour voir la toile. Mlle Lange, devenue la risée du tout Paris, la fait décrocher, mais trop tard. 

Les symboles présents sur cette toile sont sans équivoques et représentent des attaques très précises. 

- La cupidité et la prostitution. Elle est représentée nue, en train d'attraper des pièces d'or volantes sans un drap bleu. Voilà la réponse, c'est Zeus déguisé en pluie d'or et elle est donc Danaé.

- Le miroir. C'est le symbole de la vanité. Elle s'admire, obnubilée par sa beauté physique sans voir sa laideur morale.

- Le mari dindonné. Le dindon porte une alliance à sa patte. Il s'agit bien du mari, le richissime banquier Michel Jean Simons, un mari trompé mais content de se faire plumer.

- Les enfants. Le petit Amour ailé qui l'aide à amasser les pièces d'or a les traits de sa fille illégitime, Palmyre, un autre ramasse des plumes de paon.

- L'infidélité conjugale. Deux colombes, symboles de l'amour, sont attachées à une balance. L'une est écrasée par des pièces d'or (Fidelitas, la fidélité écrasée par l'argent) et l'autre tente de s'envoler (Constantia, la constance qui s'envole)

- L'amant ruiné. Sous le lit, on voit un masque de satyre avec une pièce d'or coincée sur son œil borgne Ce masque représente un de ses anciens amants, le marquis de Leuthraud qu'elle a ruiné.

Le scandale fut tel que Mademoiselle Lange et son mari durent fuir Paris de toute urgence. Ils ne pouvaient plus paraître en public sans déclencher les moqueries et les rires. Après s'être momentanément installés en Italie, ils rejoignirent leur château de Bossey en Suisse. Quelques années plus tard, Simons subit une faillite totale et fut ruiné. Mademoiselle Lange, qui avait pris la précaution de faire séparer leurs biens respectifs, ne partagea pas la ruine de son mari. Après bien des pérégrinations, elle revint vivre incognito dans son hôtel particulier rue de Choiseul à Paris. Elle mourut dans l'indifférence générale, à Paris, le 25 mai 1816 à l'âge de 43 ans.

L'histoire est cruelle. Après avoir remué ciel et terre pour faire disparaître ce tableau de son vivant afin de sauver sa réputation, c'est ce même tableau qui immortalisera son nom dans le monde entier.

Fato non repugnandum  (Il ne faut pas lutter contre le destin).

mercredi 7 octobre 2026

Le jardin de Vénus.







 

L'image est une enluminure du XVe siècle issue du manuscrit d'astrologie de la Renaissance "De Sphaera coelestis et planetarum descriptio", "Le jardin de Vénus ou le jardin d'Amour". Ce manuscrit a été réalisé dans les années 1460-1470 et était destiné à la famille Sforza de Milan.

Sous le signe de la planète Vénus, des jeunes aristocrates dans un jardin d'amour (hortus conclusus) sont réunis pour profiter des plaisirs terrestres.

De nombreux symboles sont présents dans cette image:

- Le jardin clos. Au Moyen Age le jardin clos symbolisait la virginité de la Vierge. A la Renaissance, ce jardin clos devient le jardin de l'Amour. C'est une sorte de paradis terrestre où les lois morales sont suspendues pour laisser place au plaisir et à la séduction.

- La fontaine. C'est la Fontaine de Jouvence qui rajeunit ceux qui s'y baigne et qui ravive le désir. La nudité des baigneurs, hommes et femmes confondus, est le symbole de la pureté retrouvée, de l'âge d'or sous l'égide de Vénus.

- Les musiciens et les chanteurs. A la Renaissance la musique représente l'harmonie des cœurs. Les chants polyphoniques symbolisait l'entente parfaite entre amants.

- La nourriture. Les plaisirs de la table sont indissociables de ceux de l'amour. Un vieux proverbe dit: "Sans Cérès (le blé) et Bacchus (le vin), Vénus (l'amour) se meurt". On aperçoit un grand panier rempli d'oranges et des tonneaux de vin. Les oranges, fruit coûteux à l'époque, sont associées aux fruits d'or du Jardin des Hespérides et symbolisent la fertilité, la richesse et l'amour.

L'auteur de cette enluminure est Cristoforo de Predis. Sa particularité est qu'il était sourd et muet de naissance. On ne peut qu'être étonné quand on regarde l'image par le bruit qu'elle suggère: les musiciens, la fontaine, les chanteurs, ce qui, pour un sourd de naissance est remarquable. D'ailleurs, à ses débuts Léonard de Vinci a travaillé avec la famille de Predis, à Milan, et lui aussi a été surpris. A tel point, qu'il conseille aux peintres dans ses carnets de notes d'observer les mouvements des sourds-muets pour traduire le côté expressif de leurs personnages.

Quand on regarde cette illustration, on peut se dire que peut-être que Cristoforo était sourd et muet, mais qu'en tous les cas, il était loin d'être manchot. 

Prendre son pied.






 

Cette estampe a été publiée le 2 août 1784, par Carington Bowles l'éditeur d'estampes le plus important de Londres. Elle est intitulée " The fashionable shoe-maker trying on an italian slipper", " Le cordonnier à la mode essayant une mule italienne". L'auteur est inconnu.

Un cordonnier, à genoux, est en train d'ajuster une chaussure au pied d'une cliente élégante.

A la fin du XVIIIe siècle, en Angleterre, pour une femme, montrer son pied était considéré comme un geste déplacé, voire érotique. exception était faite pour le cordonnier. Le métier de cordonnier obligeait à s'agenouiller aux pieds de la dame, qui devait remonter ses jupes pour tendre son pied au dit cordonnier qui s'en emparait. Seulement un détail cloche dans cette image. Le soi-disant cordonnier est vêtu à la dernière mode et ses vêtements ne correspondent pas du tout aux habits de travail des cordonniers. Les essais de chaussure se passaient à domicile. Il est à peu près certain qu'en fait de cordonnier, nous avons ici à faire à un jeune dandy qui joue le rôle pour mieux pouvoir toucher le pied et la cheville de sa maîtresse en toute quiétude. Par ailleurs, à cette époque, l'Italie était considérée par les Anglais comme le pays du libertinage, et tout ce qui provenait d'Italie sentait un peu le soufre; or les chaussures en question sont des mules italiennes. Bien entendu, pour sauver les apparences, on vendait cette estampe comme étant l'expression d'une critique des extravagances de la mode.

Comme souvent cette estampe avait son pendant (companion print).




Dans le pendant, on n'a plus affaire à un cordonnier mais à un tailleur de corset. Les deux estampes étaient vendues ensemble. Celle-ci porte le nom de "The stay-maker taking a pleasant circumference" "Le tailleur de corset mesurant une circonférence agréable".

Après le pied et la cheville, c'est la taille. L'homme enlace la taille de la jeune femme avec son ruban à mesurer. La "circonférence agréable" est surtout agréable pour l'homme, d'autant qu'il peut vérifier sa mesure à loisir. A noter toutefois, qu'il faut être anglais pour évoquer la circonférence d'une dame. Comme dans la première estampe, la femme regarde l'homme avec un œil complice tandis que l'artisan la couve d'un œil ardent.

Ces estampes étaient la plupart du temps acquises par de jeunes hommes ou des bourgeois qui s'en servaient pour décorer leurs cabinets ajoutant à ceux-ci une touche d'érotisme imperceptible.


mardi 6 octobre 2026

 Pas bête, l'étudiant.






Lithographie de Frédéric Bouchot de 1831 intitulée "Pas bête l'étudiant; il étudie la nature".

Pourquoi la nature en montant sur les toits de Paris? D'abord, constatons qu'il s'agit d'un étudiant en médecine. La tête de mort placée dans un angle de la fenêtre nous met sur la voie. Et au XIXe siècle, la médecine faisait partie des sciences naturelles. On étudiait bien sûr l'anatomie humaine. Et sans doute par conscience professionnelle, notre étudiant étudie surtout la nature de la jeune femme visible dans l'encadrement.

Mais le propos serait banal si on ignorait que l'on a ici affaire à ce qu'on appelait jadis une "lithographie à système" ou encore "image à surprise". Lorsqu'on a vendu cette estampe, elle était légèrement différente. La fenêtre où se trouve la jeune femme était recouverte par un papier collé sur un de ses côtés  qui masquait ce qui s'y trouvait à l'intérieur. L'acheteur devait soulever le papier pour découvrir ce que l'étudiant regardait sournoisement.
Ces lithographies étaient assez fréquentes et quand on soulevait le cache, on trouvait souvent une dame en déshabillé ou en train de faire sa toilette. Autre avantage du procédé, le cache permettait d'échapper à la censure puisque seuls les acheteurs pouvaient voir ce qui était caché. 
Le problème, c'est que les caches ont été tellement manipulés qu'ils se sont presque tous détachés et qu'il est très rare de trouver encore des lithographies à système intacts. Les musées se les arrachent et seuls quelques collectionneurs fortunés en possèdent encore.
Comme quoi la curiosité est vraiment un vilain défaut.
Le téléphone.




Couverture du journal "Le Rire" du 3 octobre 1908, dessin de Jacques Wély.

" - C'est dommage! Le téléphone c'était si commode pour mentir! "

Pourquoi la jeune femme se désole-t-elle? 
L'utilisation du téléphone se développait ainsi que les centraux manuels. Or qui dit central manuel dit opératrices du téléphone. Et elles pouvaient tout entendre. Le téléphone, à ses débuts, avait été accueilli avec enthousiasme par les mondaines car c'était l'arme absolue pour mentir sans se faire prendre. "Je ne peux pas venir ce soir, je suis bloquée à la campagne" alors qu'on se trouvait dans les bras d'un autre, passait très bien. Mais le réseau se modernisait, outre les opératrices, les centraux pouvaient connaître l'endroit d'où on appelait. Et ceci explique le "C'est dommage!"

Comme toute invention, le téléphone a suscité des peurs irrationnelles de même nature que celles que provoquent de nos jours les technologies modernes.

- Angoisse des indiscrétions et de l'espionnage. 

Le public était terrifié à l'idée que des secrets d'Etat, des secrets de famille ou des conversations intimes puissent être interceptées. Ce en quoi, ils n'avaient pas complètement tort.
Beaucoup s'opposaient à l'idée qu'un étranger puisse pénétrer dans les intérieurs bourgeois sans y avoir été invité. Un appel téléphonique était ressenti comme un véritable viol de l'intimité et une menace contre la vie privée.

- Déshumanisation des relations sociales.

Sans contact visuel, il était impossible d'apprécier la sincérité de son interlocuteur. Les expressions du visage étaient scrutés à la loupe lors des conversations depuis des siècles, le téléphone rendait cette pratique impossible.
Par ailleurs, chacun sait que la distance libère souvent la parole et qu'il est plus facile de se laisser aller à des outrances au téléphone que face à face. Ce phénomène s'est d'ailleurs produit très tôt avec l'affaire Sylviac. En avril 1904, l'actrice française Marie Thérèse Chauvin, dite Sylviac, perd patience après avoir attendu 55 minutes une communication qui n'aboutit jamais. Excédée, elle s'en prend à la surveillante d'un central téléphonique parisien et déclare que les opératrices, surnommées les "demoiselles du téléphone", s'expriment "comme des vachères". Les P&T réagissent fermement en coupant la ligne de l'actrice pendant 17 jours et en déposent une plainte pour "outrage à un fonctionnaire dans l'exercice de ses fonctions".

- Craintes médicales et sanitaires.

L'idée que le téléphone était un vecteur de transmission des maladies était très répandue. On pensait que les microbes pouvaient suivre les fils du téléphone et se propager d'un abonné à l'autre.
Dans les zones rurales, on craignait que les fils téléphoniques attirent la foudre ou causent des rhumatismes à cause des ondes. L'installation des poteaux et des câbles a provoqué une forte résistance. Beaucoup de propriétaires refusaient la présence de poteaux sur leurs terrains pour ne pas perturber le bétail.

L'administration des Postes, Télégraphes et Téléphones (PTT) imposait des critères de recrutement stricts pour les opératrices. D'abord, pour des raisons obscures, elle devaient être impérativement célibataires, d'où le surnom de "demoiselles du téléphone". Si elle se mariaient, elles étaient contraintes de démissionner. Leur taille  (entre 1,45 et 1,70 m) devait leur permettre d'atteindre le haut des panneaux de connexion . De plus, elles devaient être issues de bonnes familles, avoir une bonne moralité et montrer une grande discrétion.
Le rythme de travail était intense. Une demoiselle devait gérer un portefeuille de 100 clients avec parfois 400 connections à l'heure. Elles n'avaient pas le droit de parler entre elles, de s'absenter sans autorisation. Des surveillantes passaient et repassaient derrière elles pour s'assurer que les consignes étaient respectées. Elles chronométraient chaque geste et elles ne pouvaient dire que deux choses: "Je vous écoute" ou "On vous passe...".
De plus, elles devaient porter un casque de plomb en permanence, pesant plus d'un kilogramme, qui leur occasionnait des douleurs cervicales. Le brouhaha étaient infernal car elles étaient côte à côte et le bruit des paroles, les cliquetis des fiches métalliques sur le répartiteur était incessant. Si on ajoute l'inconfort des chaises en bois quand elles étaient assises ou les longues stations debout, on avait du mal à croire les PTT qui parlaient de "crises de nerfs" lorsqu'une des demoiselles s'effondraient.
Pour couronner le tout, les salaires étaient très faibles, les promotions inexistantes et le management injuste. Ce cocktail explosif n'allait pas tarder à porter ses fruits. En 1909, les "demoiselles" déclenchèrent une grève massive qui coupa les communications pendant une dizaine de jours et qui s'étendit à tous les services des PTT. Clémenceau dut faire intervenir l'armée pour transporter les sacs postaux.

Ce métier disparut progressivement vers la fin des années 1970, le dernier central manuel ayant été fermé en 1979.