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dimanche 21 avril 2024

Chez les bourgeois du temps jadis.



Qui ne serait curieux de se trouver tout à coup reporté à plus d'un siècle en arrière dans la bourgeoisie d'autrefois, pour y vivre de la vie de chaque jour, s'asseoir à la table de famille, écouter les récits des grands-parents, assister au manège des tout petits? Les mémoires, les correspondances, les livres de raison* que tenaient les ménagères nous permettent de reconstituer dans les moindres détails l'histoire au jour le jour de ces mœurs familiales, tandis que les divers aspects en revivent dans les tableaux et les gravures des plus charmants artistes du XVIIIe siècle. En les évoquant, nos lecteurs ne goûteront pas seulement la douceur de réveiller pour un temps le souvenir d'images disparues, ils auront aussi cette sensation délicieuse de respirer une atmosphère de santé et de bonhomie, de simplicité et de bonne humeur vraiment française.





L'Accordée de village. Tableau de J-B Greuze.

Quelle émotion naïve et sincère dans cette scène de famille! La mère retient encore par la main sa fille aînée qu'elle va marier et le père tend les bras à l'honnête garçon qui va devenir son gendre. Les fiancés semblent embarrassés de leur bonheur, tandis que les enfants s'attristent d'une séparation prochaine ou admirent un spectacle réhaussé encore par la présence du notaire qui va signer le contrat.


Frivolité, sécheresse, élégance railleuse, hardiesse, spirituelle, voilà les traits sous lesquels nous nous représentons volontiers, les mœurs du XVIIIe siècle. La société d'alors, telle qu'on l'imagine, tombe en ruines sous les festons et les guirlandes qui la décorent. De la famille, il ne reste, dit-on, que le mot: le mariage est l'association de deux indifférences, Monsieur et Madame vivent en étrangers; les enfants poussent comme ils peuvent; bientôt ils deviennent gênants, les parents s'en débarrassent. Où sont les filles? au couvent. Les garçons? au collège, ou pis encore, au donjon de Vincennes, s'il plait à un père, comme il plut au marquis de Mirabeau d'y faire enfermer son fils...
Tel est bien, en effet, le spectacle que présentait à la fin de l'Ancien Régime un petit monde spécial de privilégiés; mais il y avait, au-dessous de la brillante corruption de la Cour, dans les profondeurs de la nation, tout un peuple honnête, laborieux, force et grandeur véritables du pays. Chez le bourgeois et l'artisan, à Paris et dans les provinces, d'inépuisables trésors de vertus roturières et de ressources cachées se conservaient intacts à l'abri du foyer domestique.


En nourrice. -Pour vingt-cinq francs.
- La tante aux quatre cents neveux.

Sur un seul point les familles bourgeoises ressemblent à celles de l'aristocratie: elles aussi se conforment à un usage aussi universel qu'impitoyable: jamais la mère ne nourrit son enfant.
La conséquence est une effrayante mortalité des petits: il en périt un sur deux, dans les premiers mois, faute de soins. Les parents de Mme Roland avaient perdu cinq enfants en nourrice: ce qui n'empêcha pas la dernière née d'y être à son tour expédiée car on était convaincu que l'air de la campagne, aspiré dans ce bas âge,  rendait les constitutions de bronze. La vérité est que ceux qui résistaient à ce régime étaient à l'épreuve de tout. On sait au surplus que les familles d'autrefois étaient d'une fécondité grandiose: la mère de Blaise Pascal, qui mourut à l'âge de quatre-vingts ans, après avoir perdu plus de mille enfants, petits-enfants, neveux et arrières neveux, en conservait encore quatre cent neuf vivants.
Naissance et baptême ont lieu le même jour; le même jour aussi, la nourrice emporte son nourrisson: c'est quelque femme alliée ou connue de la famille. Elle élève le marmot en vrai paysan: il est sevré avant l'âge, bourré de légumes et de racines sans nul apprêt, suçant des os et grignotant des croûtes sous prétexte que cela fait les dents.
Mme de Genlis nous conte que sa nourrice n'avait pas de lait et n'eut donc garde de lui en donner. Elle l'éleva avec du vin trempé d'eau, où l'on délayait de la mie de pain de seigle passée au tamis: cette étrange soupe s'appelle, en Bourgogne, de la miaulée. Ce système d'ailleurs réussit à merveille: la petite était délicate, sa santé devint robuste.
Il va sans dire que les nourrices de ce temps-là n'étaient pas toutes consciencieuses. Un jour, un avocat de Troyes reçoit la visite d'un paysan à large carrure, qui, afin de l'intéresser à son affaire, lui apprend qu'il est son frère de lait." C'est donc toi, s'écria l'avocat, qui avalais le pain, le vin, les pot-au-feu et les biscuits que mes parents m'envoyaient chaque semaine! Allons je vois qu'ils t'ont profité: fais-moi donc le plaisir d'aller les digérer dehors!"
Mais le plus souvent on garde un bon souvenir des mois de nourrice et c'est la coutume de rester en rapports avec la paysanne qui vous a élevé. Elle ne manque jamais d'apporter à Pâques le pain rond qu'on appelle coignot. Dans les malheurs de la maison, elle accourt. On va la voir dans la chaumière où elle vous a allaité, on écoute ses contes de bonne femme, elle vous montre vos endroits préférés de jadis, elle vous fait par le menu l'historique de vos petites espiègleries et l'on s'égaye avec elle de ces doux enfantillages.
Aussi bien les honoraires d'une bonne nourrice ne sont pas ruineux. Il en coûte 25 francs par an... et un mouchoir.


Vielles maisons, vieux habits.

Après deux années, au plus, passées chez la nourrice, l'enfant rentre dans sa famille: nous allons pénétrer avec lui dans cette maison où il vivra toute sa vie, comme y ont vécu ses parents et ses grands parents.



Une dame de la bourgeoisie en costume de ville.
(d'après une gravure de Gravelot).


Aujourd'hui encore, même à Paris, dans les vieux quartiers des abords du Pont-Neuf, rue Dauphine, rue Séguier, rue de Buci, sur le quai de Gesvres ou le quai de la Mégisserie, on aperçoit des maisons aux façades jaunies, hautes de deux ou trois étages, et qui n'ont qu'une ou deux fenêtres à chaque étage; il y a une boutique au rez-de-chaussée, pas de porte cochère, mais une entrée par la boutique ou par le couloir, faite seulement pour les gens de connaissance. Ces maisons, d'aspect suranné, paraissent dépaysées en face du spectacle de la vie moderne qui passe devant leurs vieux visages. En effet, elles sont d'un temps où chaque famille, si modeste soit-elle, habite dans une maison qui est sa maison. Demeure incommode et de pauvre mine, n'importe, c'est la maison de famille, c'est le toit paternel. Avoir sa maison à soi, ce sera, depuis le XIXe siècle, le luxe des grosses fortunes; c'est alors un bien commun à beaucoup de Français de la plus mince condition.
Ces demeures, faites à la taille des gens, passent de père en fils, et s'enrichissent à mesure des souvenirs des générations. Elles vivent, vieillissent, rajeunissent avec les habitants; on change une aile, on ajoute un étage ou un pignon. A ces embellissements s'attachent la mémoire de leur auteur. On dit: "Mon fils Pierre naquit, ma fille Fanchon se maria l'année que mon aïeul perça cette fenêtre, établit ce balcon". Il y a quelques années seulement s'éteignit, au n° 16 de la rue Beautreillis, dans le quartier Saint-Paul, M. D. de Hansy, âgé de quatre-vingt-onze ans, et dont la famille, véritable doyenne de l'habitation dans la même demeure, y était fixée depuis 1555.
Aussi bien dans cette époque où la vie est sans fièvre, où la société est stable, tout semble participer de l'immutabilité de la maison. Les charges, les métiers, ne sortent pas d'une famille: dans celle de Diderot, on était coutelier depuis deux cents ans. La famille célèbre des Varin, qui s'est perpétuée jusqu'à nos jours, a produit des graveurs sans interruption depuis le temps de Louis XIII.
Les meubles eux-mêmes ne se renouvellent pas: la coquetterie n'est pas d'avoir les plus nouveaux, mais les plus anciens. Une description de Limoges, faite en 1809, nous apprend que, dans chaque maison, le mobilier existait depuis deux ou trois siècles. "M. La Fosse père, ajoute l'auteur, quoique mort centenaire, n'avait de toute sa vie acheté aucun meuble nouveau. Aujourd'hui, son fils, âgé de quatre-vingt-trois ans, se contente de ceux de son père et n'en a pas d'autres."
Bien mieux: on ne grandit pas seulement dans la maison et dans les meubles, mais aussi dans les habits paternels! Il y a d'abord les vêtements d'apparat, de pompeux vêtements de noces, qu'on met une fois dans la vie et qui se lèguent de père au fils, de la mère à la fille; ce sont ensuite les menus bijoux, la montre en or de Monsieur, ou celle en or de Madame, une bague, une tabatière, des boucles de culotte et de souliers. Mais elles-mêmes, les nippes de tous les jours servaient à deux générations! Voici comment.
Un bourgeois n'a que deux habits, l'un d'hiver, l'autre d'été, plus l'habit noir, en réserve pour les deuils. L'habit d'hiver sort le matin de la Toussaint, rentre à Pâques, où c'est le tour du vêtement d'été: toute la France change à dates fixes de saison et de costume. Au bout de sept à huit campagnes, voilà l'habit râpé: on le retourne. Quand cet envers est lui-même défraîchi, est-ce une raison pour le perdre? Le tailleur trouvera bien le moyen d'en faire de beaux costumes pour les enfants, qui grandissent ainsi, étranglés ou flottants, dans la défroque paternelle.


Un seul feu pour tous. 
Sous le manteau de la cheminée.

Comme elle habite une seule maison, la famille se réunit dans une seule pièce, qui est la pièce par excellence et, comme on dit d'un mot: la salle. Cette salle, située au rez-de-chaussée ou au premier étage, est en réalité la cuisine. C'est ainsi que les Thouin, qui reçoivent la compagnie la plus illustre de Paris, font "salon" l'hiver dans leur fumeuse cuisine: on y entend Jean-Jacques*, qui lui- même vit chez lui entre un fourneau et une fenêtre garnie de pots de fleurs et d'une cage à serins, et aussi M. de Malesherbes, garde des sceaux du Roy, qui y vient converser des soirées entières, philosophiquement assis sur une huche.
Un seul feu pour tous et une seule lumière, lumière bien économe, lampe à huile de chènevis, chandelle de résine et, plus rarement, de suif; enfants et domestiques iront se coucher à l'aveuglette, de peur du feu, et pour aguerrir les petits.
Aux quatre murs de la salle, des portraits d'ancêtres qui pour le prix ne valent pas grand chose et pour l'art ne valent rien; mais ils complètent la famille assemblée par la continuelle présence des parents morts. On distingue dans l'ombre d'un angle le grand lit à rideaux où couche la servante; dans l'angle opposé, un vaisselier massif étincelle vaguement d'un bel ordre de plats, d'assiettes et d'écuelles d'étain. La faïence est alors presque inconnue, et la servante paye tout ce qu'elle a le malheur de casser.
La cheminée, comme l'autel dans la maison antique, est l'âme de la pièce. Son vaste manteau abrite deux bancs où quatre personnes peuvent se faire face en carré. La crémaillère noircie offre au feu de l'âtre le ventre d'une marmite. Le rôti se dore sur les chenets; le tournebroche est représenté par une cage en forme de roue, qu'un chien* ou quelque autre bête est chargé de faire tourner. Hélas! tristes retours de la destinée! c'est parfois une oie, qui fait rôtir le dindon, en attendant son tour d'être mise elle-même à la broche.


Pères et fils. 
Celle qui est l'âme de la maison.

Dans un tel milieu, on respire une atmosphère d'affection et de cordialité. Que le beau monde raille, s'il lui plait, les vertus bourgeoises; qu'il s'égaie aux dépens de ces honnêtes époux qui ne font pas mystères de se chérir, se promènent le dimanche au bras l'un de l'autre en beaux atours, et n'ont pas honte de s'appeler en public "mon trésor" ou "mon mouton".
Le fait est que cette vertu n'est ni guindée, ni grondeuse. Le père de famille, si austère soit-il, s'égaie volontiers au contact des gaietés juvéniles. Voyez le portrait charmant que le président Grosley nous fait de son père, un homme de loi, occupé à de difficiles travaux de jurisprudence.
"Son cabinet prenait jour sur un courette fort étroite, qui servaient à nos jeux. Nous étions une douzaine de gamins; je laisse à penser quel tintamarre! Pourtant jamais une plainte. Il nous encourageait plutôt; au jeu de volant, il prenait la raquette, quand il avait la cour à traverser. Mais c'est à colin-maillard qu'il fallait voir son cabinet envahi, et des nichées de gamins se cacher dans tous les coins, sous les meubles, et jusque entre ses jambes, se blottir à trois ou quatre dans sa robe de chambre. Rien de tout cela n'apportait de distraction à son travail.
"Ce cabinet n'avait ni cheminée ni poêle. En hiver il y tenait tant qu'il pouvait, avec le secours d'une chaufferette sous les pieds. Les grands froids le chassaient à la cuisine qui devenait son cabinet au milieu du bavardages des enfants et des femmes.
"Devant le feu de cette cuisine, la mère réchauffait le marmot au maillot; avant que de rhabiller l'enfant essuyé, elle ne manquait jamais d'en apporter le derrière à baiser à mon père qui, au baiser, ajoutait une petite claque."



Le père de famille. Gravure de Ch. N. Cochin.

La vertu, au XVIIIe siècle, n'était ni guindée ni grondeuse, et si le père de famille savait quand il fallait s'absorber dans les travaux de sa profession, il ne dédaignait pas non plus de s'intéresser aux jeux ou aux études de ses enfants, auquel la porte de son cabinet était toujours ouverte.


On croira peut-être qu'un pareil tableau fait exception dans le siècle? Ecoutez donc ce morceau où un homme qui a été élevé aux premières dignités, La Reveillère- Lepeaux, membre de la Convention, l'un des chefs du gouvernement du Directoire, soupire après le temps de ces douces joies de famille. "Combien de fois, dans ma plus grande élévation, j'ai pensé aux heureux moments que je passais à Faye avec mes petites filles! Que d'amers regrets quand, au milieu des somptueux repas qu'il fallait donner ou recevoir, je me souvenais de ces déjeuners inoubliables où, lorsque la maman leur avait mis la tartine à la main, les deux petites accouraient pour me suivre au jardin! Là, pour compléter le régal, je montais sur un cerisier de Montmorency et, me tendant leurs petits paniers, elles riaient aux éclats en recevant ces belles cerises rouges..."
Ce sont de braves gens que ces pères qui jouent au papa avec leur fillettes. Et pourtant ils disposent d'une autorité presque égale à celle du vieil Horace. Tant que vit le père, son fils, fût-il lui même grand-père, est toujours petit garçon. L'âge, l'esprit, la dignité n'y font rien; dans la famille, le chef seul est majeur.
On n'est relevé de cette dépendance que par une investiture spéciale conférée par le père. C'est ainsi que le 12 juin 1792, en pleine Révolution, nous assistons à Limoges, à cette scène étrange entre Pierre Chapoulaud fils, curé de Bazoches en Gatinais, et son père, Pierre Chapoulaud, imprimeur, par-devant un juge au tribunal du district, lequel en considération des infirmités du vieillard, s'est déplacé à son domicile.
Le fils a quarante-cinq ans, l'expérience et la force de l'âge, le caractère sacré du prêtre; mais il n'est, en présence de son père, qu'un enfant qui lui doit respect et soumission. Il s'agenouille devant lui et, les mains jointes dans ses mains, dans l'attitude des suppliants, le prie solennellement de vouloir bien l'émanciper, "afin qu'il puisse traiter ses affaires en personne libre et indépendante". Et le vieillard consent. "En signe de quoi il releva son fils de terre, et lui disjoignit les mains."
Mais il y a à côté de ces maîtres en apparence tout puissants, une personne qui, avec beaucoup moins de droits, n'a en réalité guère moins de pouvoir: c'est la maîtresse de maison.
On la voit sans cesse, allant, venant, distribuant des ordres, mettant la main à la pâte, ayant l'œil à tout, ne sortant guère que pour la messe et le marché, dehors en "capote" de taffetas, d'étamine et de camelot, chez elle, en bonnet à coques et tablier immaculé. Elle tient toutes les provisions sous clef, dont elle porte un trousseau d'une douzaine pendu à sa ceinture.



L'Econome. Tableau de Chardin.

Un pain de sucre, des sacs d'épices, deux paquets de chandelles de six, le panier de vin ordinaire monté de la cave et deux bouteilles de vin cachetées commandées chez le traiteur... la bourgeoise fait le compte de la dépense occasionnée par ces apprêts luxueux. Cette économie lui permettra de bien recevoir ses hôtes tout en restant dans les limites de son budget.


Quoique son domaine se borne au soin du ménage et des enfants, sans s'occuper directement des affaires de son mari, elle en fait la prospérité. C'est le cas, par exemple, chez M. Phlipon, le père de Mme Roland: quand il perdit sa femme, il se dérangea, son petit commerce de boîtes de montres gravées diminua, les apprentis désertèrent l'atelier; tout alla de mal en pis.


A la place d'honneur.
Aïeules vénérées, marraines chéries.

Mais ce qui fait le caractère unique de ces maisons du vieux temps, c'est la présence continuelle des vieilles gens au milieu de la jeunesse; il y avait des figures qui depuis ont presque disparu du tableau de la famille et qui donnaient à celle d'autrefois un aspect patriarcal trop rare dans la notre.
C'était alors une loi que les grands-parents, veufs ou incapables de se suffire, soient recueillis dans les jeunes ménages. Ils y occupent la place d'honneur. Marmontel, dans une page charmante, nous décrit l'intérieur de son père, pauvre tailleur d'habits d'un pauvre bourg du Limousin: il y a là deux bisaïeules, une grand mère, trois grand'tantes, une tante, sœur de la maman et au milieu de ces ancêtres, six enfants, quatre fils et deux filles. A force d'ordre et d'économie, tout cela subsiste avec très peu de bien. Et l'on sent, au ton dont l'écrivain en parle, quelle force de sagesse et de sécurité lui venait d'avoir vu, dans son enfance, "les deux bonnes vieilles qui, à l'âge de quatre-vingts ans, buvaient encore au coin du feu, le petit coup de vin."
Et que de fois le président Grosley dut entendre l'histoire de sa trisaïeule Mme Bourbon! Cette femme d'un autre âge, après avoir eu le bonheur de célébrer ses noces d'or, vint à perdre son mari. Elle continua de réunir chaque dimanche ses soixante-douze enfants et petits enfants à sa table, faisant après le repas une lecture pieuse, avertissant les uns de leurs défauts, écoutant les plaintes des autres, jugeant sans appel, et réconciliant les parties qui étaient tenues de s'embrasser devant elle. Elle terminait par un discours où elle exhortait ses enfants à demeurer unis.
Un jour, après une exhortation plus touchante que de coutume, on lui vit appuyer sa tête dans sa main. On crut qu'elle se recueillait: elle venait d'expirer. Elle avait plus de quatre-vingts ans, et n'avait perdu ni cheveu ni une dent.
Grand'mères, grand'tantes, marraines en cheveux blancs au fond de leur bergères, types exquis d'un temps où l'on avait l'art de vieillir! "Bonne-maman Phlipon, écrit Mme Roland était une petite femme de bonne grâce et de belle humeur, dont les manières agréables, le langage poli, le rire gracieux et le coup d'œil malin annonçaient encore quelques prétentions à plaire, ou à faire souvenir qu'elle avait plu. Elle avait soixante-cinq ou six ans, donnait des soins à sa toilette, appropriée d'ailleurs à son âge, car elle se piquait par dessus tout de bien sentir et d'observer les convenances. Beaucoup d'embonpoint, une marche assez légère, une contenance fort droite, une petite main dont elle faisait jouer les doigts avec grâce. Elle était aimable pour les jeunes personnes dont la société lui plaisait beaucoup, et de qui elle mettait quelque orgueil à être recherchée."
Sa sœur Angélique n'était pas un moins joli personnage. "Cette bonne fille, asthmatique et dévote, pure comme un ange, simple comme un enfant, était la très humble servante de son aînée: les soins de leur petit ménage roulaient uniquement sur elle. Une domestique, ambulante, qui venait deux fois le jour, était chargée des plus grossiers; mais Angélique suffisait au reste, et habillait sa sœur avec révérence. Elle devint tout naturellement ma gouvernante, en même temps que Mme Phlipon se faisait mon institutrice."
Il y a du reste presque dans chaque famille, de ces tantes non mariées, personnes sans âge et qui toujours semblent rajeunir à force de s'empresser au service des enfants des autres. Mère sans être mère, la vieille fille a dans les familles nombreuses la fonction exquise et mainte fois renouvelée de marraine.



L'éducation commencée. Tableau de Lépicie.

Rien de plus charmant que cette composition qui réunit si joliment l'aïeule et la petite fille, l'une pleine d'amour et l'autre de confiance! Qu'il était doux d'apprendre ainsi, non pas seulement à lire dans un livre, mais à connaître par degrés le sens et la règle de la vie.


Leprince-d'Ardenay, négociant du Mans, en avait une dans son enfance, dont il écrit des choses doucement émouvantes. Le caractère de la bonne vieille était si affable, qu'on l'appelait la tante Mignonne. Sa part dans l'éducation de son filleul, c'étaient les gâteries; elle se donnait le plaisir de lui procurer tous les petits jeux de son âge. Elle se laissait doucement tyranniser. C'est elle qui lui faisait des contes de fées, qu'il écoutait avec un sien brigand de cousin, à l'âge bienheureux de quatre ou cinq ans.
Un jour, elle leur fait le conte d'une fée qui avait des perles dans les cheveux. Il n'en fallait pas tant: car une marraine pour un enfant, n'est-ce pas une fée? "Mignonne, est-ce que vous avez, vous aussi, des perles dans les cheveux?" Mignonne permet d'y regarder. Et voilà les deux bourreaux, chacun s'armant d'un peigne, et grimpés sur un petit tabouret, qui décoiffent Mignonne avec précaution et, tirant chacun de son côté, cherchent avec la plus scrupuleuse attention les perles qu'ils espéraient trouver. Ils en étaient là, lorsque entra Jeanneton, la vieille gouvernante. Ciel! quelle algarade! "Eh bien, mademoiselle, y pensez-vous? perdez-vous la tête? a-t-on jamais vu?... - Eh paix! ma bonne Jeanneton. Ne faut-il pas être complaisant à tous, et enfant avec les enfants?" répondit simplement Mignonne.




Le jeu de l'oie. Tableau de Chardin.

L'amour des enfants, c'est la plus sûre marque de l'esprit de famille. Chardin le savait bien, lui qui ne manqua jamais de lui donner un rôle dans ses scènes d'intérieur où il excellait. Nul comme lui ne s'est plu à peindre leurs jeux où perce déjà le caractère des hommes et femmes qu'ils seront un jour.


Ces grand'mères, ces tantes Mignonnes ont pour office de présider aux jeux des enfants, d'enseigner à lire aux garçons, de leur commencer l'écriture et la grammaire, jusqu'à ce qu'ils soient d'âge à passer au collège. Quant aux petites filles, elles ne bougent de la maison, et dès l'âge de six ans, instruites aux soins du ménage, elles portent une paire de ciseaux attachée à la ceinture par un nœud de rubans.


Un plat pour chaque jour.
Ordonnance invariable des repas.

Tout le monde se retrouvera réuni, autour de la table de famille, à des heures fixées de temps immémorial et qui, elles non plus, ne varient pas. Libre aux grands seigneurs, après des nuits blanches au Palais-Royal, de dîner à quatre heures et de souper à dix: ces dérèglements marquent assez, aux yeux du bourgeois, le scandale de leur vie. Pour lui, il reste attaché, comme un moine à la règle de son ordre, à un horaire sacré, formulé dans ce proverbe:

Lever à six, dîner à dix,
Souper à six, coucher à dix,
Fait vivre l'homme dix fois dix.

Un coup de vin au saut du lit, la soupe avalée sur le pouce entre sept et huit heures, le goûter entre trois et quatre complètent le programme. Honni qui y eût rien changé!
Le menu même des repas était fixé presque sans variante, jour par jour, pour tout le royaume. Tous les Français, le même jour, à la même heure, mangent le même plat.

Dimanche à dîner, le bouilli; le soir, la longe de veau.
Lundi, bouilli fricassé; blanquette.
Mardi, fraise de veau; volaille.
Mercredi, carré de mouton; omelette au lard.
Jeudi, gigot rôti; hachis.
Vendredi, morue; haricots.
Samedi, purée; soupe aux choux.

Le vin se tire à la pièce et se boit au gobelet: on en achète un à la naissance de chaque enfant: celui du chef de famille se reconnait à sa taille imposante. C'est le père qui, avant chaque repas, descend à la cave.
On ne prend du café que par remède. Quatre livres de sucre suffisent pour un an. Il n'est pas rare qu'un voisin emprunte le pain de sucre* pour figurer sur sa table, quand il a des hôtes; au reste, c'est pour lui un point d'honneur que de le rendre intact, comme s'il se fût agi d'une pièce d'argenterie. Il y a sur toutes les tables une boîte en fer blanc appelée la cuisinière, divisée en quatre parties contenant divers épices dont chacun se sert à son gré. Au milieu, dans une case ronde se loge la noix muscade avec la petite râpe.



Le déjeuner. Tableau de Boucher.

Chez ces bourgeois aisés quelle familiarité dans les rapports avec les enfants! Pendant le déjeuner du matin, la maman considère avec tendresse sa petite fille toute entourée de joujoux, tandis que l'aînée, avec un air de réserve et d'attente comiques, se demande si sa jeune tante consentira à lui faire goûter une cuillerée de son café.


Le souper du soir est le repas important de la journée. C'est pour celui-là que se font les invitations. Le jour des Rois, le jeudi Gras, Pâques, les fêtes patronales sont jours de banquets de famille. Alors on fait grande chère, on débouche le vin vieux, on trinque, et l'explosion du premier bouchon est le signal des chansons: chacun y va de la sienne. Depuis toujours, il est d'usage que chacun apporte son plat; chacun a voulu faire une surprise; d'où il résulte qu'on voit souvent sur la table cinq ou six cochons de lait et une vingtaine de chapons.
Du reste, si simples que soient les repas aux jours ordinaires, un cérémonial précis, aussi méticuleux qu'à Versailles, préside à table. Il est inouï que l'assemblée se soit assise avant la récitation du Bénédicité, ou levée avant celle des Grâces. Si un ecclésiastique est présent, c'est à lui que revient l'honneur de bénir la table. Cet office à l'ordinaire est délégué par le père à l'ainé des fils. Mais il est contraire à toutes les règles qu'une femme ose prononcer ces propos.
Le maitre de maison découpe lui-même les viandes, et sert les convives dans un ordre invariable. On trouverait fort étrange qu'un enfant demandât quelque chose à table. S'il avait le malheur de montrer de l'aversion pour un des comestibles communs, c'est alors qu'on lui apprenait à vivre! Plutôt que d'en passer par ses goûts, on lui fera apprêter un immense plat du mets qu'il ne saurait souffrir et, pendant huit jours, soir et matin, froid ou réchauffé, il n'aura à manger autre chose. On l'instruit d'ailleurs avec soin des règles de la civilité puérile et honnête; il ne tarde pas à savoir qu'on brise la coque d'un œuf après l'avoir gobé, que le fromage se mange à la pointe du couteau, et que c'est une incongruité grave de se gratter la tête à table avec ses ongles, ou de se moucher dans sa serviette.


Dimanche en famille.
Villégiatures de citadins.

"Où irons-nous demain s'il fait beau? demande le père, le soir des samedis d'été.
Et regardant sa fille en souriant:
"A Saint-Cloud? Les eaux joueront, il y aura du monde.
- Ah! papa, si vous vouliez aller à Meudon, je serais bien plus contente."



Le bal de Saint-Cloud, d'après une estampe ancienne.

Si, toute la semaine, l'existence du bourgeois du XVIIIe siècle se passait à la boutique ou à la maison, les beaux dimanches on se rendait en famille à Meudon ou plutôt encore à Saint-Cloud. Le jeu des eaux, le bal champêtre ajoutaient un attrait de plus aux charmes de cette promenade traditionnelle.


A cinq heures du matin, le dimanche, chacun est debout: une robe légère, fraîche, bien simple, une voilette de tulle, c'est tout l'ajustement. Les voila partis, père, mère et fille. On prend le bateau au Pont-Royal, un batelet qui dans le silence d'un navigation douce les conduit aux rivages de Bellevue non loin de la verrerie dont on aperçoit de loin le panache de fumée. Par des sentiers escarpés, on gagne les côteaux de Meudon: on découvre une maisonnette dans les bois; c'est le logis d'une laitière, une veuve qui vit là avec quelques poules et deux vaches. Ah! les délicieux goûters chez la bonne vieille, avec un peu de pain bis et beaucoup d'appétit! Et puis en route pour rêver ou courir sous les hautes futaies, dont l'ombre s'étoile de lumières sur le sable du chemin! On soupe gaîment chez le suisse du parc; le soir tombe, on rentre à Paris, et l'on recommence le dimanche suivant.
Deux jours de fête se suivent-ils, faisant ainsi de véritables loisirs: alors c'est le grand jeu; on ne rentre pas, on couche à la Reine de France, et ce sont parfois des aventures plaisantes qui font scintiller l'éclat de rire charmant de la jeune fille mise en gaité par le grand air. Car ils n'occupent qu'une chambre à eux trois: la fille couche avec sa mère, le père prend l'autre lit; il veut tirer les rideaux, le ciel de lit se détache et tombe si exactement qu'il lui fait une couverture. Après le premier moment de frayeur, fusée de rire du trio, lesquels redoublent quand l'hôtesse accourue, stupéfaite de voir son lit ainsi décoiffé, s'écrie en levant les bras:
"Ah! mon Dieu! comment est-il possible que ce ciel de lit soit tombé! Voilà dix-sept ans qu'il était là, et jamais il n'a bougé!"
Souvent, les soirs d'été, il y a bal dans les guinguettes, les arbres sont des lustres illuminés de lampions, l'orchestre est composé d'un crincrin et d'une clarinette. Rien de plus honnête alors que ces bals de barrière, à Sceaux ou à Saint-Cloud. Mlle de Corancez qui devait être un jour la mère du général Cavaignac y valse sur l'herbe avec ses sœurs. Tels sont les plaisirs des petites bourses. Mais les bourgeois à leur aise sont partis dès la veille, la boutique fermée, pour la modeste maison de campagne qu'ils possèdent près de la barrière. Ils y ont mené leur femme, leur grande fille et leur garçon de boutique, quand on est content de lui, et qu'il a su plaire à ces dames.
"On a porté la veille, dans un fiacre bien plein, toute la provision et un pâté de Le Sage. Le père fera des contes, la mère rira aux larmes; la grande fille s'émancipera un peu et se tiendra moins droite; le garçon de boutique, qui aura acheté des bas de soie blancs et des boucles toutes neuves, honoré du titre de joli garçon, fera des gentillesses et déploiera tous ses moyens de plaire, attendu qu'il aspire de loin à la main de Mademoiselle; car elle aura en dot 10 000 à 12 000 fr."
Et ce sont des plaisirs sans luxe, mais non sans art. Quel joli croquis nous fait Mme Roland de "ces concerts boiteux d'après souper, où, sur la table qu'on venait de desservir, des étuis de manchon servaient de pupitre au bon chanoine Bareux, en lunette, faisant ronfler sa basse tandis que j'égratignais un violon, et tandis que mon oncle détonait sur la flute!"
Cette simplicité de mœurs, cette santé, cette bonhomie, voilà ce que l'on trouvait dans la France et à Paris même, dans la majeure partie de la nation, à la veille de la Révolution. 


La mère laborieuse. Tableau de Chardin.

Le digne, le paisible intérieur! Ne reflète-t-il pas l'esprit d'ordre et la sage raison de cette jeune mère?  Avec quelle gravité elle enseigne à sa fille les menus ouvrages et les vertus familiales qui feront d'elle, à son tour, une bonne maîtresse de maison!


N'en est-ce pas assez pour expliquer quel trésor de forces intactes, quelles réserves d'énergie et de vertu longtemps accumulées allaient apporter au service de la France tous ces humbles de la roture! Ce sont ces mœurs bourgeoises qui ont sauvé la France des convulsions de la Terreur, où croula le faite de sa société légère et artificielle; ce sont leurs traditions qui se perpétuent dans la France d'aujourd'hui et lui font une vigueur profonde et durable.

Lectures pour tous, novembre 1903.

* Nota de Célestin Mira:

* Livre de raison: Le livre de raison, tenu par le père ou la mère, contenait les comptes du ménage, mais aussi les faits marquants de la famille. Il servait d'aide-mémoire et était transmis de générations en générations afin de constituer un lien familial historique.



Livre de raison, 1785.

* Jean-Jacques: il s'agit de Jean-Jacques Rousseau.

* Chien tournebroche ou turnspit dog: il n'est pas impossible que cette pratique hasardeuse soit à l'origine de l'expression "dog's life": une vie de chien.



* Pain de sucre: jusqu'à la fin du XIXe siècle, le sucre blanc raffiné était fabriqué et vendu sous forme de cône à la pointe arrondie.


Fabrication des pains de sucre.


mardi 16 avril 2024

L'Etat peut-il faire notre bonheur?



 Une des tendances les plus caractéristiques de notre époque est celle qui consiste à nous en remettre de toutes choses à l'Etat. Qu'est-ce donc que l'Etat? D'où lui viennent ses ressources? Est-il plus ou moins actif, plus ou moins dépensier, plus ou moins capable de progrès, de perfectionnement que des particuliers? Voit-on les entreprises dont il a pris la direction réussir mieux que celles qui dépendent de l'industrie privée? Les pays les plus prospères sont-ils ceux où l'Etat a le plus ou le moins de prérogatives? Et qu'adviendrait-il de nous le jour où nous aurions abdiqué toute initiative à son profit? Ce sont là des questions également intéressantes pour la fortune publique et le sort de chacun de nous; nos lecteurs trouveront ici un libre examen, pratiqué à la lumière des faits.


A chaque instant, lorsqu'on cause entre Français des affaires publiques ou de la difficulté qu'on trouve dans toutes les carrières à gagner sa vie, il arrive qu'on dise: "L'Etat devrait faire ceci, l'Etat devrait faire cela, l'Etat devrait empêcher ceci, l'Etat devrait subvenir à cela, etc..." De même, s'il s'agit des injustices du sort, des accidents, des abus, de l'inégalité des destinées humaines, le même refrain revient naturellement sur les lèvres de beaucoup de gens: "L'Etat devrait remédier à tout cela, c'est l'Etat qui devrait arranger tout cela".



Une fausse image de l'Etat.

On s'imagine parfois l'Etat comme une divinité bizarre,
disposant d'un trésor inépuisable et pouvant à son gré,
le répandre sur les citoyens. C'est très faux.


Qu'est-ce donc que cet Etre merveilleux qu'on invoque comme la puissance suprême dans toutes les circonstances où il semble que la lutte des intérêts privés et l'exercice de la liberté individuelle produisent de malheureux résultats? Quelle est donc cette puissance assez riche pour subvenir à tous les besoins, assez clairvoyant pour les distinguer tous, assez juste pour proportionner toutes les récompenses au mérite, et assez forte pour contraindre chacun au maximum d'efforts et de vertu? 



Une image vraie de l'Etat.

Ce sont les citoyens eux-mêmes qui engraissent l'Etat et qui
lui apportent tout l'or que l'Etat répand ensuite sur ses serviteurs.


Qu'est-ce que cet être fictif qu'on appelle l'Etat? A-t-il vraiment toutes ces qualités, et peut-il faire notre bonheur? C'est ce que nous allons examiner ici.


Qu'est-ce que l'Etat?

Qui a jamais vu l'Etat? Dans quels hommes ou dans quels monuments peut-on l'apercevoir?  Où faut-il aller pour le rencontrer?
L'Etat serait-il le président de la République? Non, car le président de la République est payé par l'Etat. De plus, il est éphémère et créé par un millier d'hommes, sénateurs et députés, qu'on appelle le Congrès, quand ils sont réunis à Versailles. Est-ce que c'est ce millier d'hommes qui est l'Etat? Non, car l'Etat donne des ordres aux fonctionnaires, aux soldats, et aucun fonctionnaire ni soldat n'obéit à un ordre direct d'un député  ou d'un sénateur. Est-ce que l'Etat ce sont les ministres? Non, car l'Etat paye les ministres, pour qu'ils fassent leur besogne. L'Etat a des dettes et les ministres ne sont nullement obligés de puiser dans leur propre bourse pour les payer. On ne voit donc pas bien qui est l'Etat.
La raison en est très simple: c'est que l'Etat, c'est nous tous. Chacun de nous, citoyens majeurs qui sommes dix millions d'électeurs, est un dix-millionième de l'Etat. Si l'Etat est riche, c'est de l'argent que nous lui donnons. S'il est puissant, c'est parce que nous lui prêtons main-forte. S'il est charitable, c'est à nos frais. Enfin, s'il est équitable, c'est que nous avons les uns pour les autres certaines idées de justice. Mais toutes ces qualités, il ne peut pas les avoir plus que nous. Quand nous lui donnons cent sous, il ne peut pas faire des largesses pour six francs. Quand nous lui cachons notre capacité de travail ou d'intelligence, il ne peut pas les mesurer. Si chacun de nous refuse de se déranger quand il appelle aux armes ou à l'impôt, qui est-ce qui viendra vous cherchez? En un mot, l'Etat étant composé d'hommes, peut-il avoir les qualités que ces hommes n'ont pas et que seul peut posséder un Dieu? Ce n'est guère probable.
De fait, il ne les possède pas. Les gens qui se figurent l'Etat comme un Etre supérieur qui voit tout, qui sait tout, qui possède tout, qui peut tout, qui est souverainement juste et ne fait que le bien, sont victimes d'une espèce de superstition. Supposons que nous appelions Etat la collection de gens que nous payons et que nous décorons et que nous retraitons pour administrer ce que nous mettons en commun, c'est à dire les finances et les services publics, pour veiller à l'entretien des routes et à leur sécurité, pour diriger les hôpitaux, etc. , nous voyons aussitôt que cette collection de gens n'offre absolument aucune des qualités de la Divinité.
D'abord, sont-ils omniscients? On imagine parfois que l'Etat possède des moyens d'information occultes mille fois plus puissant que les particuliers. Mais il n'en est rien. Le directeur d'un journal ou d'un grand établissement financier a des moyen de contrôle supérieurs à ceux de l'Etat. A notre époque où les journaux possèdent par tous les pays des milliers de collaborateurs et peuvent dépenser, pour tout découvrir, des millions, la première chose que fait un ministre, un ambassadeur, même un préfet de police, pour savoir ce qui se passe, c'est d'acheter un journal. C'est un journaliste, M. Stanley, qui a retrouvé Livingstone au fond de l'Afrique, et, le soir où le président Carnot a été assassiné à Lyon, cet événement a été connu d'un grand journal plusieurs heures avant de l'être des ministres restés à Paris. Ainsi, certains particuliers, mus par l'intérêt personnel, sont parfois beaucoup mieux outillés pour connaître les secrets d'Etat que l'Etat lui-même. A plus forte raison, l'Etat est-il incapable de discerner avec justesse ce qui fait chacun de nous, chacun des 38 millions de Français, dans son travail et sa vie privée.
Donc, l'Etat n'est pas omniscient. Est-il du moins omniriche? Non, L'Etat n'a pas d'autre argent que celui que nous lui donnons. Il en a même moins, car il a des dettes vis-à-vis de nous, tandis que nous n'en avons pas vis-à-vis de lui. Quand nous lui demandons une subvention pour construire un hospice, une caserne, une église, une route, un tramway, un pont, et qu'il donne à la commune que nous habitons une somme d'argent pour cela, cette somme ne lui est pas tombée du ciel. Elle ne lui est pas venue de l'étranger. Il ne l'a pas puisée dans un trésor secret dont il a la clef, comme ces trésors des anciens maharajahs, cachés sous les ruines de l'Inde. Non, cette somme vient de notre propre poche.
C'est nous qui l'avons portée  chez le percepteur qui nous la remet, et si nous avions marqué les pièces et les billets, quelquefois nous pourrions les reconnaître... Seulement l'Etat nous rend moins en argent ou en services qu'il ne nous demande, parce qu'il est obligé de payer, sur notre argent, tous ses fonctionnaires. Et comme l'Etat n'est pas une personne qui a un intérêt immédiat à regarder à la dépense, il dépense beaucoup plus d'argent pour ses services que le ferait un particulier. Donc, l'Etat, par lui-même, ne possède rien. M. d'Avenel a très justement dit: "L'Etat ne peut pas plus alimenter les particuliers qu'un nourrisson ne peut nourrir sa nourrice."
L'Etat est-il du moins omnipotent? Oui, en ce qui concerne les choses apparentes et qui peuvent être imposées par la force: l'impôt, la voirie, les établissements publics, car il a pour lui la police, l'armée que nous remettons entre les mains des gens que nous choisissons et que nous payons pour nous administrer. Si quelqu'un ou même si tout un groupe d'hommes refuse publiquement l'obéissance matérielle aux lois, l'Etat le sait, puisque c'est public; et, puisque c'est matériel, il peut matériellement forcer ce groupe de citoyens à observer matériellement la loi. Là-dessus l'Etat est très fort. Mais il y a des choses en ce monde que le plus grand despote ne peut pas nous obliger à faire, si elles nous ennuient: il ne peut rien sur l'intelligence, la volonté, l'effort, le cœur.
Dans l'histoire de Don Quichotte, on raconte que Sancho Pança, devenu gouverneur de l'île de Barataria, interrogea un vagabond et, mécontent de ses réponses, lui dit: "Tu dormiras cette nuit en prison! - Non, dit l'autre. - Comment, non? Tu me défies de t'envoyer dormir en prison? Gardes, saisissez cet homme, jetez-le au fond du cachot. - Je ne dormirai tout de même pas en prison, répliqua l'autre, car je resterai éveillé." Or il est autre chose que l'Etat est encore bien incapable de faire que de forcer chacun de nous à dormir, c'est de nous empêcher de dormir, quand nous avons envie ou besoin de dormir, ou encore de nous faire travailler. Il y a un sentiment qui le peut: c'est l'intérêt personnel, le désir de gagner sa vie. Mais si ce sentiment, par hasard était absent, toute la puissance de l'Etat ne pourrait le remplacer pour les millions de travailleurs d'une nation.

Qu'arriverait-il si l'Etat était patron?

Cependant il faudrait que l'Etat fût omniscient, omniriche et tout-puissant pour qu'il pût remédier à toutes les injustices de la lutte pour la vie et à toutes les inégalités humaines. Par exemple, il est injuste qu'un homme qui travaille jusqu'au bout de ses forces n'arrive pas à gagner sa vie, tandis qu'un autre, plus adroit, plus intelligent, plus chanceux, gagne le superflu en ne travaillant que deux heures par jour. Mais il faudrait être omniscient pour deviner si, réellement, tel homme, tel jour, a travaillé de toutes ses forces, ou bien s'il le prétend faussement; et l'Etat ne l'est pas. Il est injuste qu'arrivé à soixante ans, et même à cinquante dans certains métiers fatigants, un travailleur n'ait pas le pain assuré par une retraite; mais pour constituer une retraite à chacun des 38 millions de Français, à partir de cinquante ans, il faudrait que l'Etat fût omniriche, et il ne l'est pas. De plus, si chacun de nous était sûr dans tous les cas d'avoir une retraite, beaucoup ne feraient rien et n'économiseraient rien, mangeraient tout à mesure, et ainsi frustreraient les autres travailleurs qui, eux, s'épuiseraient pour constituer une retraite aux fainéants. Pour empêcher cela, il faudrait que l'Etat fût partout, vit tout et fût tout-puissant sur nos volontés et nos intentions, et il ne l'est pas.
Enfin, il est injuste qu'un ouvrier qui ne demande qu'à travailler et qui offre ses deux bras, ne trouve pas de travail, soit victime du chômage, à cause des milliers et des milliers de circonstances qui règlent l'offre et la demande. Mais pour que l'Etat donnât toujours du travail à qui en demande, il faudrait qu'il fût patron, le patron universel, et il faudrait qu'il fût le patron idéal, celui qui produit le mieux, le meilleur marché, le plus vite, avec le plus de progrès. Il faudrait aussi qu'il fît mieux face à la concurrence étrangère. Sans être un Dieu, il faudrait aussi que l'Etat fût un patron plus intelligent, plus actif, plus agressif, plus prévoyant, plus humain que tout autre patron. L'est-il en réalité? Hélas! il faut en rabattre!



Le patron, sous le régime de la libre concurrence,
court après le client.


Non seulement, l'Etat ne peut pas faire une besogne surhumaine, mais on n'a pas remarqué jusqu'ici qu'il fît les besognes ordinaires de l'industrie et du commerce mieux ou même aussi bien qu'un particulier ou une association de particuliers. Il est entrepreneur de chemins de fer, confectionneur de poudre et de tabac, fabricant de céramique, imprimeur. Or, il travaille toujours plus chèrement et le plus souvent moins bien que les particuliers. Il va plus lentement: il est en plus réfractaire au progrès.



Comment l'Etat-patron recevrait le client.


Premièrement l'Etat n'est pas économe mais dépensier. Il ne produit pas à bon compte, mais à grand frais. Là où un particulier dépense 10 francs et deux journées de travail, il dépense 20 francs et huit jours. S'il plante un arbre, il lui faut mobiliser une armée d'employés. Entre ses mains, une entreprise quelconque devient une mauvaise affaire. En France, par exemple, pour obéir à la pression publique, le gouvernement a successivement construit et administré directement près de2 800 kilomètres de lignes qui ont coûté, d'après le rapport de la Commission du Budget pour 1895, l'énorme somme de 1 275 millions, en y comprenant les insuffisances annuelles capitalisées. Les bénéfices annuels étant de 9 millions, alors que les dépenses sont de 57 millions, le déficit annuel est d'environ 48 millions. Ce déficit tient en partie aux frais gigantesques d'exploitation. Alors que le coefficient d'exploitation est de 50 pour 100 pour les grandes compagnies telles que le Paris-Lyon et l'Orléans, par exemple, peu intéressées à économiser pourtant puisque l'Etat leur garantit un minimum d'intérêt, le coefficient d'exploitation des chemins de fer de l'Etat atteint le chiffre invraisemblable de 77 pour 100.
Secondement, l'Etat n'est pas progressif, mais routinier. Il n'y a personne qui aille moins vite dans la voie du progrès. Un infime détail le montrera. On a partout remplacé les lampes à huile par des procédés plus modernes d'éclairage: mais dans les ministères, c'est à dire chez l'Etat, on a conservé les lampes à huile. Les personnes qui s'imaginent que si l'Etat remplaçait les particuliers à la tête des usines, les choses pourraient aller bien, oublient l'histoire de toutes les inventions.
Quand l'Anglais Bessemer, en 1856,  inventa le convertisseur qui permet d'extraire des fontes grises, du prix moyen de 15 francs les 100 kilogrammes, un acier revenant à 30 francs les 100 kilogrammes, c'est à dire le moyen de révolutionner toute la métallurgie, et par la métallurgie, les chemins de fer, et par les chemins de fer le monde entier, il fut impossible d'obtenir de l'Etat le moindre concours. Son invention était pourtant pour l'Angleterre une source colossale de richesse. Auparavant, elle ne produisait que 50 000 tonnes d'acier; dans la suite, elle en produisit 750 000. Cependant, l'Etat ne le comprit que bien longtemps après tout le monde. Il repoussa pendant vingt ans ce progrès, qui fit gagner au pays 4 milliards 230 millions de francs. Il s'opposa même, à l'Exposition de 1867, à ce que Bessemer reçût, en France, la croix de grand officier de la Légion d'honneur. On voit ce qui serait advenu si, en Angleterre, l'Etat avait dirigé toutes les usines de métallurgie. Il aurait retardé pendant vingt ans le progrès qui enrichit le pays. Heureusement l'intérêt individuel des patrons était là. L'initiative privée entreprit ce que l'Etat se refusa même à examiner. c'est l'histoire de la plupart des grandes inventions.
Pourquoi l'Etat est-il plus dépensier que les particuliers et pourquoi est-il moins entreprenant?
C'est à cause de l'énormité de sa machine et de la complication de ses rouages.
Dans un établissement de l'Etat, par exemple une exploitation rurale, on se trouve à avoir à la fois des chevaux qui font du fumier et des champs qui ont besoin de fumier. Cependant le règlement ne permet pas qu'on mette sur les champs le fumier qui sort de l'écurie. La loi oblige à le vendre, quitte à racheter ensuite, à beaux deniers comptants et naturellement plus cher, un autre fumier pour engraisser les terres.
Dans un autre établissement de l'Etat, une manufacture, un acheteur ne peut pas, même en offrant de payer tout de suite, faire une commande, si les crédits affectés par l'Etat aux travaux à exécuter dans l'année à cette manufacture, sont épuisés. Elle refuse donc la commande, le public attendra. D'ailleurs cette manufacture a raison, car le jour où elle livrera son produit, le prix ne lui en sera pas remis par l'acheteur; il n'entrera pas dans ses caisses, mais il sera porté chez le percepteur du département. Il entrera dans le budget général de l'Etat, non dans le budget particulier de la manufacture. On juge, d'après cela, quelles complications de comptes entraînent de telles chinoiseries. Un ministre a raconté à la Chambre l'histoire d'une longue controverse dans les bureaux d'un ministère, ayant pour objet de savoir si une dépense de 77 kilogrammes de fer figurerait pour 3 fr. 46 ou 3 fr. 47 dans le budget de ce ministère. Pour le décider, il fallut la délibération prolongée d'une demi-douzaine de chefs de bureau et finalement l'intervention directe du ministre lui-même.
De telles minuties sont risibles au premier abord. Mais, si on y réfléchit, on s'aperçoit qu'elles sont les conséquences obligée de tout travail exécuté par l'Etat. Dans cette immense collectivité anonyme, où l'on manie l'argent de tout le monde et où personne n'y est de sa poche, il faut une surveillance minutieuse de tous les instants. Il faut donc, pour exécuter le moindre travail, une immense armée de fonctionnaires. Il y a cinquante ans, ils étaient 188 000 et coûtaient 245 millions. Aujourd'hui, ils sont 689 000 et coûtent 627 millions. 
Un jour, un chef de bureau vit arriver un solliciteur demandant un petit emploi dans l'administration. Pour le décourager, il lui annonça qu'il y avait déjà 40 000 demandes. 


Comment-il se fait que le nombre de fonctionnaires
augmente sans cesse.


A l'encontre des particuliers qui s'efforcent toujours de
restreindre leur personnel, l'Etat trouve sans cesse prétexte
à augmenter le nombre de ses fonctionnaires. "J'ai déjà
40 000 demandes", répondit un jour un chef de bureau à un
solliciteur qui demandait un emploi dans l'administration.


Le solliciteur fut d'abord atterré; puis il réfléchit que ces 40 000 demandes elles-mêmes devaient faire l'objet d'un travail nouveau et, au chef de bureau qui se désolait de ne pouvoir rien faire pour lui, il répondit triomphalement: " Mais si, charger-moi de les classer!" 


Atterré tout d'abord, le visiteur ne se tint pas pour battu.
Réfléchissant au travail énorme qu'aller représenter le classement
 de ces 40 000 demandes, il se proposa pour cette besogne.


Par là, on voit quelle perte de temps, de travail et d'argent ce serait pour la nation, si l'Etat voulait encore se charger des industries actuellement régies par les particuliers.



... Et fut accepté. Moralité: le nombre des fonctionnaires
a triplé depuis cinquante ans.


Mais ne serait-il pas possible que l'Administration vint à changer et que l'Etat, un jour, ne fût plus aussi lent et aussi minutieux dans ses opérations? Non, car s'il changeait, ce ne serait plus l'Etat. Si les rouages étaient simplifiés, la machine marcherait plus vite, mais elle marcherait sans sécurité. Toute cette paperasserie garantit la régularité des opérations. L'Administration française est très honnête, très ponctuelle, beaucoup plus qu'une autre administration sur le globe, mais elle doit à la complication de ses rouages où tout est organisé en vue de la probité. Si l'Etat n'était plus si lent, il ne serait plus si sûr. Car, dans l'Etat, personne n'a un intérêt personnel et pressant à surveiller et à activer la marche des choses. Il n'y a que les particuliers qui puissent aller vite et sûrement, parce qu'un particulier est et se sent responsable. L'Etat ne l'est pas. Envers qui le serait-il? S'il dépense trop, tant pis! Il fera un nouvel impôt. S'il ne vend pas ses produits, peu lui chaut: il interdira aux produits étrangers de passer la frontière. Ayant la force d'imposer par le monopole son produit à chacun de nous, il ne s'inquiète pas si son produit nous plait. Tous ces défauts, il les a, non parce qu'il est dirigé par telle ou telle personne, mais parce qu'il est l'Etat, c'est à dire qu'il n'est pas soumis comme le patron particulier ou comme une société de particuliers au coup de fouet, au danger comme au bienfait de la concurrence.
En même temps, il ne profite pas des mille et mille ressources de l'initiative individuelle. Quiconque travaille pour lui-même, dans une spécialité, déploie constamment toutes ses facultés inventives, s'ingénie à trouver un outil nouveau, une combinaison commerciale inédite, adaptés aux besoins exacts de sa clientèle, dans le moment précis où il agit. Il n'est pas arrêté par des règlements d'ensemble, élaborés pour des centaines de mille de travailleurs à la fois. Il est libre de ses mouvements. Cette liberté assure le succès. Toutes les fois qu'il veut obtenir d'hommes intelligents et travailleurs leur maximum de rendement utile, il faut leur laisser leur liberté de mouvement.


Comment l'Etat patron surveillerait-il ses ouvriers?

Serait-ce au moins le triomphe de l'égalité entre les hommes? Supposons que la France soit une immense usine où chacun travaille à une tâche assignée par l'Etat et, moyennant sa docilité, soit assuré d'un salaire quotidien et d'une pension de retraite. Ce serait fort beau, mais, immédiatement, la somme totale de la richesse produite par les travailleurs baisserait. Pourquoi, en effet, se donnerait-on beaucoup de peine, puisque, de toute façon, la vie serait assurée? On se ferait moins scrupule de flâner aux dépens de l'Etat qu'aux dépens d'un particulier. Il faudrait donc que l'Etat surveillât de très près chacun des citoyens, mais il ne pourrait le faire qu'au moyen d'une armée innombrable de surveillants, qui, eux, ne feraient rien du tout que de surveiller. Ce serait une caste de privilégiés comme les seigneurs d'autrefois, comme les millionnaires d'aujourd'hui. Naturellement, tout le monde voudrait être "inspecteur du travail". On pourrait dire d'eux comme des pompières de Nanterre:

Ce sont les pompières
De Nanterre.
Ah! chacun voudra
Etre de ce corps-là.

Quant aux autres, laboureurs, ouvriers, ingénieurs, commerçants, ils seraient soumis à un régime d'obéissance passive.



Un particulier plante un arbre.

Deux hommes suffisent, travaillant une heure, pour cette opération
très simple et peu coûteuse, quand elle est faite par un simple propriétaire.


Serait-ce au moins le règne de la justice absolue?
Non. Dans les projets des philosophes qui veulent que l'Etat fasse notre bonheur, il y a toujours "des inspecteurs rétribués par l'Etat", des "membres du ministère de l'Assurance sociale".



L'Etat plante un arbre.

Une escouade de travailleurs, de surveillants, d'inspecteurs,
est nécessaire pendant une demi-journée pour planter
un arbre dans un jardin public ou sur un boulevard quand
le travail est dirigé et commandé par l'Etat.


Comment ces hommes seraient-ils libérés des passions, des préjugés et des intérêts mesquins plus que d'autres hommes? Sans doute, en présence de la dure bataille économique, on regrette que les conditions de travail dépendent des patrons ou des ouvriers, et l'on se prend à souhaiter que le travail soit réglé et dirigé par une puissance meilleure. Mais en quoi les employés de l'Etat-patron seraient-ils meilleurs, plus vertueux, plus savants, plus impartiaux que les patrons et les ouvriers? En quoi seraient-ils plus désintéressés? Car, en fin de compte, l'Etat, ce sont les employés de l'Etat. L'Etat n'est pas un Dieu, qui descend sur la terre faire lui-même sa besogne: l'Etat, c'est le gapian, c'est le percepteur, c'est le contrôleur, c'est l'huissier, c'est le garde-champêtre. Si le patron a des défauts et est intéressé, est-ce que le gapian est un ange? Est-ce qu'il est plus qu'un autre incapable de céder à une tentation de lucre et de faire un passe-droit? - Non, assurément.
Enfin, si attentifs que soient ces surveillants, ils ne pourraient pas doser, avec une exactitude souveraine, la part d'efforts que chacun de nous donnerait et notre droit à la récompense nationale. Ce serait relativement possible, si chacun de nous produisait le même genre de travail- comme le casseur de pierres sur la route ou le ramasseur de foin.- On verrait, chaque soir, le tas que le travailleur a cassé ou la meule qu'il a construite, et l'on jugerait s'il a bien gagné sa journée. Mais aujourd'hui, dans une industrie,  c'est une complication inouïe de rouages différents qui rend le contrôle presque impossible.
Personne, en effet, ne produit, à lui tout seul, un objet entier qu'il peut montrer au contrôleur. Non seulement les classes ouvrières sont réparties et strictement spécialisées par métiers ou professions, mais, dans un même métier, il y a des subdivisions à l'infini, d'après la nature des mouvements et des opérations. Par exemple, 18 opérations distinctes avec 18 catégories d'ouvriers pour la confection des épingles; 70 opérations distinctes pour la confection des cartes à jouer; 1662 opérations successives pour la fabrication d'une montre de bonne qualité! chaque industrie se subdivise en spécialités nombreuses: par exemple, l'horlogerie en 102 métiers, la métallurgie en 1000 métiers.



Comment se conduiraient les ouvriers de l'Etat-patron.

Les travailleurs des Ateliers nationaux, en 1848,
d'après un dessin du temps par Tony Johannot.


Ainsi donc, si l'Etat s'occupait de faire ce que font les particuliers aujourd'hui dans le régime de la libre concurrence, c'est à dire si tout devenait monopole de l'Etat, on verrait:
1° Moins de résultats obtenus pour une si grande somme d'efforts;
2° La marche du progrès se ralentir;
3° L'inégalité des conditions sociales persister.


Que peut faire l'Etat pour nous?

Donc l'Etat ne peur rien pour notre bonheur... que nous laisser tranquilles. "Les grands, disait Beaumarchais, nous font déjà une grande grâce quand ils veulent bien ne pas nous faire du mal." On peut dire justement la même chose de l'Etat. Il ne peut rien pour notre bonheur, mais il peut nous rendre malheureux en nous empêchant d'ouvrir nos ports, de recevoir des marchandises étrangères, de nous établir aux colonies, en interdisant l'entrée de nos villes aux denrées de première nécessité, en nous espionnant par ses gabelous, en venant roder dans nos maisons, enfin en venant prélever sur notre travail ou sur notre héritage l'argent que nous ou les nôtres avons péniblement gagné. Ne lui demandons rien, ou le moins possible. Si imparfait qu'il soit, c'est encore le régime de la liberté individuelle, de la libre concurrence, et de l'offre et de la demande libres, qui proportionne le mieux la récompense à l'effort. Regardons autour de nous: ce sont ceux qui ont le plus laborieusement travaillé, et le moins inutilement dépensé dans leur vie, qui ont généralement la vieillesse la moins misérable. Sans doute, il y a bien des exceptions à cette loi, trop d'exceptions, et ce sont des injustices du sort, mais tout système arbitraire en ferait naître encore bien davantage et serait encore plus injuste que l'état actuel.
Il va sans dire que la question de la forme du gouvernement n'est ici aucunement engagée; on peut aussi bien concevoir une République où les prérogatives de l'Etat sont démesurées et une République où elles sont réduites au minimum. Mais le fait est que les nations où l'Etat fait peu de chose: les Etats-Unis, l'Angleterre sont les plus riches du monde. Celles où il fait presque tout: l'Italie, l'Espagne, sont parmi les plus pauvres. Telle est la leçon de l'histoire impartiale et de la science désintéressée. Non seulement l'Etat ne peut pas faire notre bonheur, mais la mainmise par l'Etat sur les entreprises et les industries privées serait le suicide d'une nation.

Lectures pour tous, février 1904.