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jeudi 1 octobre 2026

Cœur d'amour épris.







 "Le livre du Cœur d'amour épris" est un manuscrit allégorique écrit en 1457 par le roi René d'Anjou, pour partie en prose, pour partie en vers.

Le récit est assez touffu mais on peut le résumer de la façon suivante: pendant le sommeil d'un chevalier poète (qui est le roi René lui-même), le dieu Amour en profite pour lui arracher le cœur qu'il confie à l'écuyer Ardent Désir. Le cœur personnifié par le chevalier Cœur reçoit une mission: libérer Douce Merci, une dame idéale comme décrite dans l'amour courtois, qui était prisonnière de Refus, Honte et Crainte. Dans leur fuite, ils traversent la Forêt de Longue Attente, naviguent sur la Mer d'Envie, s'arrêtent à l'Hôpital d'Amour et font halte au Château de Bon Repos. Pendant ce périple, ils nourrissent par leurs sentiments Espérance, Jalousie, Tristesse et Courroux.

Les miniatures sont données dans le désordre et peuvent provenir de plusieurs copies différentes. En effet, le roi René n'avait écrit que le texte qui fut recopié plusieurs fois et dont les copies furent enluminées plus tard.





Le roi René est endormi sur son lit. C'est en profitant de son sommeil que le dieu Amour, va lui arracher le cœur qui sera personnifié par le chevalier Cœur. Celui-ci, va entreprendre une quête chevaleresque pour délivrer sa dame Douce Merci.





L'opération est faite. Le dieu Amour s'est saisi du cœur du roi René. Il va le confier à Ardent désir. Personnifié par le chevalier Cœur, la longue quête va commencer.






L'homme vêtu de rouge sur le cheval noir, à droite est l'écuyer Ardent Désir. Il fait la rencontre d'Humble Requête, le "poursuivant d'amour", vêtu de blanc sur un cheval alezan, qui est le messager du dieu Amour.
Le dialogue est inscrit sous l'image et commence par une explication écrite en rouge:

Icy parle de la humble Requeste le poursuyvant damours et dit:

Ici parle humble Requête, le poursuivant d'amour, et dit:

puis vient un poème:

Que lors lee tres bien trouvee
Devant poursuyvant bien approuve
Mon doulx amy humble requeste 
Outre mer ou allez en queste.

Quelle joie d'avoir si bien trouvé,
Devant moi, ce poursuivant de valeur!
Mon doux ami [moi] Humble Requête,
[Je vous demande]! allez-vous en quête au-delà des mers?

Humble Requête salue courtoisement Désir. Il lui demande s'il part "outre mer". Au moyen âge "outre mer" signifiait "voyage lointain" comme par exemple les croisades. Pour réussir sa quête, le chevalier Cœur devra s'allier avec les forces de la Courtoisie.







Cœur et Désir arrivent au Château de Tristesse. La femme vêtue de rouge, au sein apparent est l'allégorie de la mélancolie. Au dessus de la porte du château fortifié que Désir est en train de franchir, il existe une inscription qui symbolise la dépression amoureuse.





Le chevalier Cœur, à droite,  affronte le chevalier Courroux à gauche, sous le regard de l'écuyer Désir. Le casque de Courroux est surmonté d'une tête de dragon crachant du feu. Le chevalier Cœur, lui, arbore des ailes de cygne rouges et un caparaçon recouvert de cœurs ailés.
Pour les lecteurs impatients, disons tout de suite que le chevalier Cœur va terrasser le chevalier Courroux.






Le chevalier Cœur, accompagné de son écuyer Désir arrivent devant le Pont Périlleux. Une vieille femme tente de les avertir du danger qui les attend. En effet, de l'autre côté du pont, se tient le Chevalier Noir, représentant le refus amoureux, décidé à leur barrer la route.







Au cours de leur voyage, le chevalier Cœur et l'écuyer Ardent Désir découvrent une petite maison à colombage. Le chevalier Cœur descend de cheval et pénètre dans la maison. Il découvre une personne vêtue de noir couleur du deuil. Il s'agit de Mélancolie.






Le chevalier Cœur a été terrassé par Mélancolie et jeté dans la Rivière des Larmes. Fort heureusement, une femme habillée d'une robe violette, se penche pour sauver Cœur. C'est Espérance qui vient à son secours pour le tirer de ce mauvais pas. Pendant ce temps, l'écuyer Ardent Désir assiste, impuissant, à la scène. Le Chevalier Noir, de l'autre côté de la Rivière des Larmes attend toujours patiemment.









Espérance, près de sa tente, décrit au chevalier Cœur les épreuves qu'il devra surmonter. Il devra vaincre Danger pour pouvoir rejoindre Douce Merci.





Cœur et Désir arrivent devant une chapelle. Une naine, vêtue d'une peau de lion et possédant des grands pieds les accueille. Son nom est Jalousie. Ils réclament le gite pour la nuit.







Cette image est double: à droite, on voit le chevalier Cœur et son écuyer Désir boire de l'eau de la Fontaine de fortune, et à gauche, les deux mêmes endormis. La lance et le casque à ailes de cygne rouges de Cœur reposent à terre.





Alors que la nuit tombe, une terrible tempête se lève. Cœur et Désir se réfugient sous un tremble.








Le chevalier Cœur et son écuyer Désir, après s'être arrêtés à une fontaine, subissent une énorme tempête qui les laissent paralysés. Après avoir dormi, alors que Désir dort encore, Cœur déchiffre le début de l'inscription de la Fontaine de Fortune:

"Voir cy devant soubz ce perron
De marbre noir comme charbon
Sourd la fontaine de fortune..."

La Fontaine de Fortune prévient les voyageurs que celui qui boira de son eau ou qui renversera de l'eau, même une seule goutte sur le perron, déclenchera une terrible tempête. Cette fontaine symbolise les tourments de l'amour. En ignorant cet avertissement la veille, ils ont déclenché la tempête.





Après avoir fait halte au manoir d'Honneur, le chevalier Cœur et Ardent désir arrivent au bord de la mer de la Basse Tromperie. Cœur, Désir et Largesse, un autre compagnon trouvé en route accostent sur le rocher de la Franchise. Ils y rencontrent deux femmes, Attente qui symbolise l'espérance et Fiancée qui symbolise la confiance, en train de pécher.







Pour continuer leur route, ils doivent trouver un bateau. Les deux femmes, Attente et Fiancée, propriétaires d'un bateau, accueillent les héros méritants, et leur offre leur aide pour leur permettre de poursuivre leur quête.








Après bien d'autres péripéties, ils arrivent enfin au but de leur quête. Cette enluminure se nomme "Cœur devant Mercy". A gauche se trouve la dame Douce Mercy, assise sur son trône, avec sa compagne. Le chevalier Cœur en armure, revêtu d'une tunique rouge s'adresse à elle en tendant les bras, entouré des membres de la cour. Son casque aux ailes de cygne rouges est posé à terre.






Une arche monumentale supporte 20 armoiries certaines anciennes, d'autres contemporaines du roi René. Le chevalier Cœur, vêtu de son armure et d'une veste rouge désigne les blasons à son écuyer Désir et à un autre compagnon. Le porche ouvre sur le Cimetière des amants fidèles dont on aperçoit les tombeaux.





L'écuyer Désir rendant hommage à Honneur. La scène se passe dans un camp militaire.


On ne peut s'empêcher de penser que le livre du Cœur d'amour épris est un peu l'ancêtre de nos bandes dessinées. Plusieurs enlumineurs s'y sont mis, aidés par des tas d'apprentis. Imaginons le temps passé et la monotonie du travail de ceux qui dessinaient les encadrements sur certaines miniatures !

mercredi 30 septembre 2026

Les fruits de la philosophie.









Caricature réalisée sous le pseudonyme "Drat" intitulée "When Bradlaugh Triomphs" de 1877.

Cette illustration fait suite au procès intenté à Annie Besant et Charles Bradlaugh qui avaient publié The fruits of Philosophy (Les fruits de la philosophie) écrit par le médecin américain Charles Knowlton qui décrivait différentes méthodes de contraception.
Au centre, Annie Besant et Charles Bradlaugh dansent en pleine rue, célébrant le verdict du procès. A droite, on voit un cabinet fermé du médecin local surmonté d'un panneau "A Sawbones Surgeon and Accoucheur" et une pancarte "This Shop To Let" (Boutique à Louer).  Sawbones est un terme argotique signifiant "scieur d'os" assimilant le médecin au boucher. A gauche, deux femmes portant des pancartes, l'une "Wet Nurse" (nourrice allaitante) et l'autre "Monthly Nurse" (garde-malade) qui semblent désœuvrées. Devant la porte de l'église, un panneau informe que la "révérente" Annie Besant fera un sermon le dimanche, se moquant ainsi du statut de libre penseuse athée et de militante féministe de celle-ci.

Resituons le contexte de l'affaire.
En 1876, un libraire de Bristol est arrêté pour avoir vendu The fruits of Philosophy, un livre américain vieux de quarante ans. Pour stopper les poursuites, le libraire plaide coupable et s'engage à détruire tous ses stocks.
Charles Bradlaugh et Annie Besant s'insurgent contre cette censure et décident de créer leur propre maison d'édition (Freethought Publishing Company). Ils réimpriment le livre et informent la police de la date de sa mise en vente pour se faire arrêter. Ce qui ne manque pas. Ils sont arrêtés en avril 1877 et tombent sous le coup de l'Obscene Publications Act de 1857 (Loi sur les publications obscènes).
Le procès débute en juin 1877 devant la haute cour du Queen's Bench en suscitant un grand intérêt parmi le public. Ils assument eux-mêmes leur propre défense. Le jury, entièrement masculin, est fasciné par les talents oratoires d'Annie Besant. Elle défend avec vigueur, pendant plusieurs jours, l'intérêt d'un contrôle des naissances pour sortir les femmes de la classe ouvrière de la pauvreté.
Le procureur, quant à lui, affirme que le livre est "sale et immonde" et susceptible de "dépraver les mœurs publiques".
Le jury conclut les débats en déclarant qu'effectivement le livre est de nature à corrompre les mœurs mais que ce n'était pas l'intention des deux accusés. La sentence tombe: Six mois d'emprisonnement pour les deux, amende de 200 livres et interdiction de continuer à diffuser le livre.
Appel est interjeté et en février 1878, devant la cour d'appel Charles Bradlaugh parvient à faire casser le jugement de première instance pour un vice de procédure: l'accusation n'avait pas indiqué les passages du livre considérés comme obscènes. Les condamnations sont annulées.
Pendant ce temps, profitant de la publicité fournie par le procès, le livre s'est vendu à plus de 125 000 exemplaires.

Le livre en question, "The Fruits of philosophie" est considéré comme le premier livre traitant de la contraception en Angleterre. Il préconisait trois méthodes:
- la douche vaginale: Knowlton proposait d'utiliser l'eau froide mélangée à des solutions d'alun, de vinaigre, de sulfate de zinc ou de bicarbonate de soude. L'auteur insistait sur le fait que cette méthode était "sûre, bon marché, pratique et inoffensive".
- la barrière mécanique: elle était assurée par une petite éponge naturelle, humidifiée par du vinaigre qui bloquait l'accès à l'utérus.
- Les méthodes comportementales: le coitus interruptus, mais il n'était pas fiable et surtout dépendait du partenaire et la continence périodique en identifiant les périodes fertiles, même si les connaissances scientifiques étaient, dans ce domaine, rudimentaires.

Il fallut attendre les premiers préservatifs en caoutchouc pour une protection efficace. Avant l'arrivée du caoutchouc, les préservatifs existaient déjà, mais ils étaient réalisés à partir d'intestin de mouton ou de vessie de porc. Ces préservatifs étaient cousus à la main et les coutures étaient épaisses. Ils coûtaient très chers mais ils étaient réutilisables. Il fallait les laver, les faire sécher et les huiler avant tout nouvel usage. Mais surtout, ils n'étaient pas extensibles, ce qui posait certains problèmes notamment aux coutures.
En 1839, l'américain Charles Goodyear met au point la vulcanisation consistant à faire chauffer le caoutchouc avec du souffre. Le matériau obtenu était élastique, imperméable et résistant aux déchirures. Dès 1855, les premiers préservatifs apparurent, mais ils étaient confectionné à partir de bande de caoutchouc vulcanisé que l'on enroulait sur des moules en forme de pénis. Les bords étaient ensuite soudés à chaud pour former une couture. Cette couture était rigide, épaisse et fragile et nuisait aux sensations. A la fin du XIXe siècle, on pensa à l'immersion du moule en verre ou en porcelaine dans une solution de caoutchouc liquide mélangé à du benzène; en séchant une fine pellicule entourait le moule supprimant la couture.

Au moment où Anne Besant et Charles Bradlaugh gagnaient leur procès, les préservatifs étaient produits industriellement en Angleterre mais ils étaient vendus de façon confidentielle, sous le manteau, par des pharmaciens ou des herboristes comme article d'hygiène afin de lutter contre la syphilis, la loi interdisant la promotion des contraceptifs.

mardi 29 septembre 2026

Fin'amor.








 
Cette miniature est issue du codex Manesse (Manessische Liederhandschrift), un recueil de poèmes et de chansons d'amour courtois réalisé entre 1300 et 1340.

L'amour courtois ou fin'amor en occitan, est un manuel de bonne conduite qui décrit à un chevalier la façon de se conduire avec une dame de la noblesse.

Ce code de conduite, établi au XIe siècle, repose tout d'abord sur l'idéalisation de la Dame. La femme occupe une position sociale supérieure à celle de son amant. Le chevalier lui est entièrement soumis sur le modèle vassalique. La dame est perçue comme un être inaccessible, d'une beauté et d'une vertu sans égales. Cette relation doit être menée dans le secret le plus absolu. L'amour courtois est presque toujours adultère, la dame étant en général mariée à un seigneur de la région. Le secret sert à préserver l'honneur de la dame. Dans ses poèmes, l'amant utilise un pseudonyme que seule la dame connait. 
Mais cette relation est longue à établir. La dame ne donne pas ses faveurs immédiatement. Le chevalier doit prouver sa valeur par sa patience et sa loyauté. Le temps et la distance font partis de l'épreuve. La souffrance amoureuse purifie le cœur de l'amant.
Au XIIIe siècle un clerc nomme Andreas Capellanus (André le Chapelain) rédige le traité De Amore. Parmi toutes ces règles, on trouve:

"Le mariage n'est pas une excuse légitime contre l'amour" qui veut dire que l'amour véritable ne peut exister que hors du mariage arrangé.
"Qui ne jalouse pas ne peut aimer". La jalousie est la preuve de l'attachement.
"L' Amour diminue et augmente constamment". L'amour n'est jamais figé.
"Un nouvel amour chasse l'ancien".

L'amour courtois est tout sauf platonique, la sexualité y joue un rôle primordial, mais elle est codifiée. L'amour courtois n'est pas pressé, il retarde l'échéance pour augmenter le prix car l'attente participe au plaisir. L'amant gravit petit à petit les "degrés de l'amour" accordés par la dame.
D'abord, la naissance du désir, avec le regard et le soupir; puis la prière, l'amant ose déclarer sa flamme; vient ensuite le baiser et l'attouchement, première concrétisation physique et enfin le don du corps (appelé le surplus) qui dépend de la dame.
Pour bien prouver que les amants aiment languir, la dame, très souvent, imposait à son chevalier l'épreuve suivante: ils se mettaient tous deux entièrement nus, et s'adonnaient uniquement aux caresses et aux préliminaires qui pouvaient durer longtemps avec l'engagement formel de ne pas pratiquer d'acte de pénétration. C'était le moyen aussi de tester la mezura, c'est à dire la maîtrise de soi pour profiter de la source d'extase de cette pratique (le joy).

On voit que l'amour courtois n'a rien à voir avec le devoir conjugal. Le devoir conjugal sert à procréer, il est souvent dénué de plaisir pour la femme. Le fin'amor se vit en dehors du mariage. C'est un espace où le plaisir sexuel fondé sur la réciprocité est célébré pour lui-même.

Pour revenir sur la miniature, on constate que le chevalier est couronné. L'enlumineur a utilisé cette ruse pour pouvoir représenter un couple adultérin nu dans un lit sans s'attirer les foudres des autorités morales. Il pouvait prétendre avoir représenté une allégorie du Royaume de l'Amour. La couronne symbolise de triomphe de l'Amour courtois en élevant les amants au dessus du commun des mortels. Pour rappeler que la scène se déroule la nuit, on voit une énorme bougie blanche qui éclaire la chambre satisfaisant ainsi à l'obligation du secret, mais au moyen âge, la bougie est aussi un symbole phallique pour bien faire comprendre la nature de la scène à ceux qui n'auraient pas compris.


L'Odalisque brune.









 

Huile sur toile, de style rococo, de François Boucher réalisée en 1745 et intitulée "L'Odalisque brune".

Le tableau montre un grand désordre dans les tissus et les coussins. Mais le désordre n'est qu'apparent, l'organisation du tableau est au contraire d'une grande rigueur géométrique. Si l'on trace les deux diagonales du tableau, mais aussi les lignes médianes qui coupent le tableau en deux parties égales, leurs intersections se situent en un point unique juste sur la raie des fesses de la jeune dame. C'est le centre du tableau. Dans les compositions académiques, le centre d'un tableau est réservé à l'élément le plus noble ou le plus sacré. 
C'est un piège pour l'œil, on peut regarder un élément du décor, quel que soit l'endroit, on est vite ramené au centre. L'érotisme n'est pas suggéré il est contenu dans une construction mathématique. Le centre du tableau devient le centre du monde (pas bien loin de l'origine du monde de Gustave Courbet). On peut imaginer que Boucher a commencé son travail à partir de ce centre pour organiser son tableau.

L'odalisque brune a beaucoup choqué la société de l'époque. On admettait alors de peindre une femme nue à la seule condition qu'elle soit liée à un alibi historique ou mythologique comme par exemple une nymphe, ou Vénus ou encore Diane. Mais là, il s'agit d'un nu profane, d'une simple mortelle. Elle est allongée sur le ventre, la chemise relevée, le fessier à l'air sans aucune gêne. Elle montre même sur son visage une certaine complicité, un accord tacite qui enferme le spectateur dans le rôle du voyeur. Le scandale a été d'autant plus grand que des contemporains de Boucher ont cru reconnaître les traits du visage (évidemment!) comme ceux de Marie-Jeanne Buzeau, la propre femme de Boucher. Quand Diderot à découvert une estampe réalisée à partir de ce tableau, il est entré dans une fureur inouïe. Il a accusé publiquement Boucher de "prostituer sa propre femme" en vendant son intimité.

A l'époque, le tableau n'était pas visible. Il s'agissait d'une commande privée qui n'était pas censé être montrée au public. Pourtant, en 1765, une gravure représentant fidèlement le tableau est produite, celle que a provoqué la colère de Diderot. C'était une attaque directe contre Boucher, d'autant que la gravure était accompagnée d'un texte: "Gravé d'après le tableau de Monsieur Boucher, Premier peintre du Roi".
Pourtant, Boucher s'était montré très discret. En regardant de très près la petite table en bois sur laquelle repose un brûle-parfum, on voit, gravé dans le bois de la table la signature de Boucher suivie de la date 1745 (non visible sur cette image).

Le tableau est resté longtemps caché au public. Il n'a quitté les boudoirs isolés ou les cabinets de curiosité privés qu'en 1914 par un leg au Louvre du collectionneur Basile de Schlichting. Ce n'est qu'après la première guerre mondiale que le public pu le découvrir.
Le Baiser.









Huile sur toile du peintre Auguste Toulmouche réalisée vers 1870 et intitulée "Le Baiser". La tableau était de dimension modeste, 64 x 43 cm, de style très académique et montre l'intérieur typique d'une demeure bourgeoise du XIXe siècle.

La scène se passe probablement lors d'un bal masqué, très en vogue à cette époque, puisque l'homme est déguisé en "pierrot" , une des figures de la Commedia dell"arte. Les deux protagonistes se penchent au dessus d'une petite table de desserte, supportant une coupe de fruits, pour s'embrasser. Un seau à champagne est posé au sol, symbolisant la fête. La jeune femme est vêtue de rose. Au XIXe siècle, la couleur blanche, symbolisant l'innocence et la pureté, était réservée aux jeunes filles à marier, le rouge, symbolisant la passion et la maturité,  aux femmes mûres et déjà mariée et le rose se situait entre les deux symbolisant la jeunesse, la séduction autorisée et la liberté de flirter.

Auguste Toulmouche était marié à une cousine par alliance de Claude Monet. En 1862, Monet arrive à Paris avec la volonté de devenir peintre. Sa famille le place sous la tutelle de Toulmouche, peintre très connu à cette époque. 
Mais Toulmouche se rend vite compte que son style académique ne correspond pas au goût du jeune Monet. Il l'envoie donc dans l'atelier de Charles Gleyre et c'est là que Monet fit la connaissance de Renoir, Sisley et Bazille. De cette rencontre allait naître le mouvement impressionniste.







 

lundi 28 septembre 2026

 Le ramoneur.




Gravure à l'eau forte et au burin du graveur français Nicolas Joseph Voyez vers 1770 d'après un tableau de Jean-Baptiste Greuze, intitulée "Le Ramoneur".

La scène représente une femme et un ramoneur, à genoux, dans un intérieur d'une maison du XVIIIe siècle. Dans l'esprit libertin de l'Ancien Régime, le ramoneur est associé à des actes grivois caractérisés. Dans les chansons populaires, les pièces de théâtre "ramoner la cheminée" était une métaphore sexuelle classique. Face à la maîtresse de maison, au décolleté généreux, tenant son balai, le ramoneur, à genoux, lève vers elle des yeux implorant. Officiellement, il quémande un travail ou lui demande de le payer pour le travail accompli. C'est le "drame bourgeois" cher à Greuze. Mais Greuze pratiquait le double sens et pour les spectateurs avertis, il s'agissait d'une parodie de l'amour courtois, issu du moyen âge.
Seul le petit garçon assis sur sa chaise avec son chien empêche le dénouement de la confrontation. On sent que la jeune femme hésite, qu'elle détaille le petit ramoneur. Le chien, qui incarne la fidélité, lui sent le danger moral et observe le ramoneur libertin, prêt à bondir.
Ce genre de situation était très prisé des amateurs car ils pouvaient jouer eux aussi sur le double sens. 

On peut lire:

A gauche: "Ce Dessein est au Cabinet de l'Ordre Royal"
A droite: "de M.r Damery Chevalier Militaire de S.t. Louis"
Au XVIIIe siècle dessin s'écrivait dessein rappelant que la gravure a été réalisée à partir d'une œuvre originale.
Il est amusant de constater que le graveur  Nicolas Joseph Voyez s'est un peu empêtré dans le texte. Il faut lire: "Ce Dessein est au Cabinet de M.r Damary, Chevalier de l'Ordre royal et Militaire de S.t Louis". Le chevalier de Damary, en réalité Pierre-Marie-Louis de Boisgelin de Kerdu, a joué un rôle important en tant que collectionneur. Les peintres et les acheteurs autorisaient souvent des graveurs à reproduire une œuvre originale. Ces estampes étaient tirées à de nombreux exemplaires diffusés dans toute l'Europe, ce qui était source de revenus pour les uns et de notoriété pour les autres. Le fait que l'estampe mentionne le nom de Damery était un gage de qualité.
"Voyez Sculp." veut dire en latin Voyez sculpsit qui signifie "Voyez l'a gravé. De même "Greuze delin." est l'abréviation de Greuze delineavit "Greuze l'a dessiné"
Enfin, on termine par une mention commerciale: "Se vend A Paris chez Beauvarlet, rue St. Jacques vis à vis celle des Mathurins." Jacques-Firmin Beauvarlet était un des plus importants marchands d'estampe de Paris.

dimanche 27 septembre 2026

Le pédicure.









 
Peinture à l'huile de l'allemand Hermann Clementz datant de 1903 et intitulée "Der Pedikör" ("Le Pédicure").

Au delà de l'art de la pédicurie, le peintre inverse les relations de pouvoir et de genre très codifiées au début du XXe siècle. Ici, l'homme, plus âgé, se trouve à genoux, courbé, absorbé par sa tache, devant une jeune femme noyée dans des coussins et des riches étoffes. C'est la raison pour laquelle ce tableau a été qualifié "d'art féministe amusant". Hermann Clementz profite aussi du fait que les soins du corps, autrefois cachés, étaient devenus, à cette époque, des signes de richesse et de distinction. La jeune femme a donc ajouté à la panoplie indispensable des preuves de sa réussite, outre la coupe de fruits frais, le vase de fleurs coupées et son chien blanc blotti contre elle, le pédicure à genoux, à ses pieds, ce qui d'ailleurs pour un pédicure n'a rien de surprenant.

En Egypte ancienne, le soin des pieds était un marqueur social. Les esclaves frottaient les pieds des nobles avec des huiles parfumées et du lait. Le flacon de vernis servait à afficher son rang, seules les familles royales et la haute noblesse avaient le droit de se peindre les ongles de pied en rouge. Les classes inférieures devaient se contenter de teintes plus claires.
Chez les romains, la santé des pieds était essentielle. Et on peut le comprendre. Pratiquement tout le monde marchait en sandales sur des chemins boueux ou des rues pavées plus ou moins régulièrement. Les pieds ne devaient comporter aucun poil et c'est pourquoi dans les thermes des esclaves exerçaient le métier d'alipilus. Les alipilis épilaient les aisselles, les jambes, le dessus des orteils et des pieds. On dispose de ces détails car Sénèque s'était étendu sur le sujet dans ses écrits. Il habitait au dessus de thermes à Rome et il se plaignait fort des hurlements des clients à qui on arrachait les poils à l'aide d'une pâte de poix brûlante.
Pour nettoyer la peau, les Romains n'avaient pas de savon. Ils s'enduisaient d'huile d'olive. Ensuite, un esclave raclait l'huile mélangée à la sueur et à la saleté avec un instrument de métal incurvé appelé strigile. Pour les pieds, ils utilisaient la pierre ponce volcanique pour supprimer la corne et les cals nombreux à cause de la marche.
Au moyen âge, on ne s'occupait pas des pieds que l'on jugeait impurs. Les ongles incarnés et les cors étaient confiés aux barbiers-chirurgiens qui utilisaient les mêmes outils pour couper la barbe, arracher les dents, faire des saignées ou raboter les callosités des pieds sans la moindre aseptie.
Cependant, Louis XV avait à son service un certain Rousselot, médecin-pédicure de son état en 1762. Les pieds du roi ont dû l'inspirer car il a publié un des premiers traités sur les maux de pieds. Napoléon 1er, quant à lui, était obsédé par ses pieds. Son pédicure attitré Tobias Koen le suivait partout et accessoirement s'occupait aussi des pieds de Joséphine et de Talleyrand.

Nous n'aborderons pas ici la podophilie car au vu de la trousse à outils du vieux monsieur, visiblement, il ne s'intéresse qu'aux cors de la jeune fille.