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jeudi 5 novembre 2026

Jardin de thé.









Gravure publiée à Londres le 10 octobre 1781 par William Humphrey intitulée "The tea garden" ( le jardin de thé).

Les jardins de thé étaient une spécificité typiquement anglaise. C'étaient des parcs paysagers située en périphérie des villes qui, contrairement aux coffeehouses exclusivement réservés aux hommes, étaient ouverts aux femmes. Elles pouvaient s'y promener librement sans surveillance. De plus, ces jardins étaient ouverts à tous, quelque soit la classe sociale. Ils ont permis à la classe moyenne émergeante de côtoyer l'aristocratie, même s'il existait des préférences. Les grands jardins de plaisance, les plus réputés, comme Vauxhall ou Ranelagh imposait un droit d'entrée fixe d'un shilling et attiraient surtout la bourgeoisie et l'aristocratie. Les plus petits jardins de banlieue souvent adossés à des auberges ou des sources thermales étaient d'accès gratuit, seules les consommations étaient payantes. Ceux-là étaient surtout fréquentés par des commerçants et des artisans.
On pouvait flâner dans les allées, écouter des concerts en plein air, danser, jouer aux quilles ou aux boules et surtout déguster du thé chaud accompagné de tartines de pain beurré, de brioches ou de gâteaux.
Une anecdote mérite d'être rapportée. Les cuisines étaient souvent assez éloignées des tables et pour s'assurer d'avoir du thé chaud, il existait une boîte verrouillée munie d'une fente, dans lequel on pouvait glisser une pièce au moment de la commande afin d'accélérer le service. Cette boîte portait l'inscription suivante: "T.I.P.S. : To Insure Prompt Service". Le mot anglais "tip", qui signifie pourboire, provient de cette pratique.

La gravure nous montre deux femmes en compagnie d'un homme autour d'une table de thé. Les deux femmes portent des chapeaux démesurés typique de cette période géorgienne. L'homme lui semble être du genre "macaroni". On surnommait ainsi les jeunes anglais qui revenaient de leur "Grand Tour" en Italie en important des modes extravagantes. Le "macaroni" était l'ancêtre du dandy.

L'image est accompagnée de deux textes:

A gauche:

All innocent within the shade you see 
This little Party sip salubrious Tea.

Tout innocente à l'ombre, vous voyez
 Cette petite compagnie siroter un thé salutaire.

A droite:

Soft Tittle-Tattle rises from the Stream 
 Sweeten'd each word with Sugar & with Cream 

De légers commérages s'élèvent du ruisseau
 Adoucissant chaque mot avec du sucre et de la crème

 
On peut s'étonner de la présence dans le texte de gauche du mot "salutaire" qualifiant le thé. Nous sommes au XVIIIe siècle, siècle où le thé fut introduit en Angleterre. Or, ce ne fut pas sans mal. Le corps médical était divisé. Si certains médecins affirmaient que le thé purifiait le sang et soignait la mélancolie, d'autres prétendaient qu'il détruisait les nerfs, rendait les femmes stériles et provoquait l'hystérie. L'auteur du dessin, en insistant sur le rôle salutaire du thé ne prend pas partie, il fait juste remarquer que ceux ou celles qui consommaient du thé officiellement pour des raisons de santé, fréquentaient surtout les jardins de thé pour échanger les derniers potins du moment.


mercredi 4 novembre 2026

Histoire sans paroles.











Miniature extraite de "L'Histoire d'amour sans paroles" du début du XVIe siècle conservée au Musée Condé de Chantilly. 

L'ouvrage ne comporte aucun texte, d'où le qualificatif  "sans paroles". Il se compose de 28 miniatures pleine page. C'était un peu l'ancêtre des bandes dessinées muettes. Le lecteur était obligé d'imaginer la signification et le contexte de la scène, genre très rare à cette époque.

L'auteur est anonyme, mais les experts attribuent l'œuvre à un artiste de l'école de Touraine. Le couple a été identifié comme étant Jean III de Brosse, comte de Penthièvre et son épouse Louise de Laval. 
La dame se tient debout et se peigne devant un miroir convexe. Le mari l'observe. Le peigne joue un rôle particulier au moyen âge. C'est le messager du désir et de la passion. Offrir un peigne en buis était un cadeau fréquent, pour des fiançailles, par exemple. Les temps ont changé. Il est peu probable qu'offrir un peigne à sa mie soit un geste apprécié de nos jours. Il est même probable que les conséquences soient très défavorables.
Le miroir convexe, appelé  miroir sorcière, est un symbole de fidélité.
Le lit à baldaquin est recouvert d'un riche tissu rouge brodé d'or. Les motifs représentent des ailes, l'aile étant l'emblème de la famille Brosse. Au milieu de ces ailes, on trouve un I majuscule. Le prénom "Jean" était orthographié "Iehan" à l'époque. Il s'agit donc bien de Jean de Brosse.
Comme chez les nobles le mariage était indissociable des intérêts financiers, sous le ciel de lit, on trouve deux aumônières qui représentent le rapprochement des deux patrimoines.
Jean est assis sur une chaise curule à haut dossier appelée cathèdre. Ce genre de siège représente le pouvoir et l'autorité.

Louise joue donc une scène érotique avec son peigne et ses cheveux. Nous sommes là à la limite de la bienséance. D'ailleurs, au fond, une servante veille dans l'embrasure d'une porte. Même mariés, les époux dans la noblesse se devaient de rester dans les limites convenues.
 Compétition.





Huile sur toile du peintre baroque italien Guido Reni, datant de 1618-1619 et intitulé "Atalante et Hippomène". 

Guido Reni devait particulièrement apprécier ce thème puisqu'il en a réalisé trois versions. Celle qui est reproduite ici est conservée au Musée du Prado à Madrid. Une autre version est conservée au Musée de Capodimonte en Italie à Naples. Une troisième version a été récemment découverte en France, à Libourne. En 1949, un particulier fait don au musée des Beaux-Arts de Libourne d'une toile représentant Atalante et Hippomène. Les différents conservateurs du musée considèrent qu'il s'agissait d'une copie sans valeur et le temps passant le tableau est décroché du musée et on l'entrepose dans les réserves municipales pendant des décennies. Dernièrement, le tableau est confié à des restaurateurs, qui, pris d'un doute, consultent des historiens d'art et des experts. Après analyse des pigments utilisés, de la toile et de la technique picturale, les conclusions sont formelles: il ne s'agit pas d'une copie mais d'un troisième exemplaire original peint par Guido Reni.

L'histoire mettant en scène Atalante et Hippomène est tirée des Métamorphoses d'Ovide.
Atalante est une chasseresse. Sa particularité est qu'elle est capable de courir à une vitesse inégalée. A tel point qu'elle refusait de se marier sauf avec celui qui la battrait à la course. Hippomène était intéressé par la dame et il était bon coureur lui aussi. Seulement un détail retenait son enthousiasme. Atalante avait une coutume originale, celle de mettre à mort tous ceux qui échouaient à la battre dans une course. 
Hippomène alla se confier à la déesse Aphrodite qui se décida à l'aider. Elle lui remit trois pommes d'or en provenance du jardin des Hespérides. Et Hippomène, muni de ses pommes d'or, alla défier Atalante. Atalante, certaine de réussir, accepta le challenge.
La course commença, les deux s'élancèrent mais Hippomène se rendit compte qu'Atalante allait le dépasser. Il laissa tomber une pomme d'or. Les femmes sont ce qu'elles sont et Atalante est une femme. A la vue de la pomme s'or, elle s'arrête et va la ramasser. Pendant ce temps, Hippomène a continué à courir. Et à chaque fois qu'Atalante s'apprête à le dépasser, il échappe une pomme d'or, et Atalante stoppe sa course pour la ramasser. Les trois pommes ont suffi pour que Hippomène gagne la course et Atalante, Aphrodite avait vu juste.
La toile montre justement Atalante en train de ramasser la troisième pomme d'or.
Hippomène est fou de joie, il a battu Atalante, gagné sa main et plus si affinités. Seulement, dans son ivresse, Hippomène fait une erreur fatale. Il oublie d'aller remercier Aphrodite! et c'est bien connu, les dieux sont susceptibles. La déesse de l'Amour décide de se venger d'un tel affront. Lors d'un voyage du couple, alors qu'ils faisaient un peu de tourisme près d'un sanctuaire sacré dédié à Cybèle, la déesse-mère, celle qui se trouve dans un char tiré par des lions, Aphrodite les frappe d'un désir sexuel irrépressible. Les deux se trouvent dans un état de surexcitation tel qu'ils pénètrent dans le temple et s'unissent charnellement à l'intérieur, profanant ainsi le sanctuaire. Cybèle n'apprécie pas du tout l'outrage et d'un seul coup d'un seul, elle les transforme en lions et les attèle à son char. Il faut savoir, selon Pline l'Ancien, que les anciens Grecs et Romains étaient persuadés que les lions ne pouvaient s'accoupler qu'avec des léopards. Atalante et Hippomène, transformés en lions étaient donc condamnés à ne plus avoir de relations sexuelles à jamais, tout en étant à côté l'un de l'autre. Un vrai supplice.

Comme quoi, la politesse est indispensable lorsqu'on fait appel aux divinités comme à tout le monde d'ailleurs.


mardi 3 novembre 2026

Accostage.









 
Caricature anglaise publiée par Carington Bowles le 4 juin 1781 et intitulée "An English man of War, taking a French Privateer". Cette estampe est conservée au British Museum.

Cette caricature joue sur le double sens des mots. Il convient de rappeler qu'en 1781, la France était en guerre contre la Couronne britannique au sujet de l'indépendance des Etats-Unis. La traduction littérale du titre est: "Un navire de guerre anglais capturant un corsaire français".
Première dualité, "man of war", en anglais, veut dire, indifféremment "homme de guerre" ou "bâtiment de guerre" et seconde, "privateer" se traduit pas "corsaire" ou "prostituée" qui croisait à la manière des navires, dans les rues, à la recherche des clients.
Ce qui fait que l'autre traduction devient: "un homme de guerre anglais s'empare d'une courtisane française".
Le décor est planté, il manque les accessoires. La courtisane est habillée à la dernière mode extravagante de Paris. Elle tient dans ses mains une boîte contenant des accessoires divers, le maquillage et les parures des courtisanes. Au passage, le dessinateur se moque aussi de l'obsession des femmes anglaises pour la mode française, malgré la guerre.
Le marin anglais est habillé à la mode des marins de l'époque: pantalon à rayures blanches et rouges, veste bleue, chapeau rond. On peut remarquer qu'il porte une badine souple sous son bras. Au XVIIIe siècle, en Angleterre, seuls les nobles et les officiers avaient l'autorisation de porter l'épée dans la rue. Pour se donner une certaine prestance, les autres, dont les marins, et par opposition aux esclaves qui n'avaient droit à rien du tout, le port de la badine était fréquent. Surtout chez les marins en goguette, car sur les navires, la badine servait aussi à punir les marins. A terre, muni de sa badine, le marin se sentait libre et pouvait faire le beau pour séduire les femmes.
Le marin anglais parlait un jargon incompréhensible du reste de la population. Outre leurs tenues plus que voyantes ils avaient une démarche chaloupée caractéristique (sea-swagger).
Après des mois en mer, le retour à terre donnait lieu à des débordements légendaires des "men of war", dilapidant leurs soldes en quelques jours, dans les tavernes, au jeu ou avec des prostituées.

Qui mieux que Paul Fort pourra décrire les états d'âme du marin en escale?

C'est là l'sort de la marine,...
On accost' mais on devine
Qu'ça s'ra pas le paradis!

On aura beau s'dépêcher
Fair' bon dieu, la pige au temps,
Et l'bourrer d'tous nos péchés
ça n's'ra pas ça et pourtant...

Tout' les joies, tous les soucis,
Des amours qui dur'nt toujours,
On les r'trouvent en raccourci
Dans nos p'tits amours d'un jour.

Dame Fortune.








 
Cette enluminure représente dame Fortune face à l'écrivain italien Jean Boccace. Elle est issue du manuscrit "De casibus virorum illustrium" (Des cas des nobles hommes et femmes) traduite en français par Laurent de Premierfait. Ce manuscrit est conservé à la BNF.

Dame Fortune est souvent représentée avec des multiples bras, cent bras, précise Boccace. Cette bizarrerie symbolise sa nature aléatoire, changeante, capricieuse; elle distribue la richesse ou ruine de nombreuses personnes simultanément sans logique apparente.
Fortune est souvent associée à la Roue de la fortune.






Fortune fait tourner la roue. 
A gauche, un homme, en tunique verte, monte, plein d'espoir: Regnabo (je régnerai).
Il est couronné et triomphant une fois arrivé au sommet: Regno (je règne).
La roue tourne et la déchéance débute: Regnavi (j'ai régné).
Enfin, en bas, déchu de tout pouvoir, ignoré de tous: Sum sinz regno (je suis sans royaume).





Autre représentation de dame Fortune devant Boccace et cette fois-ci, elle a les yeux bandés, afin de rappeler que ses choix sont arbitraires.






Dame Fortune discute avec Boccace. Elle a relevé sur son front son bandeau ce qui prouve qu'elle peut cesser d'être aveugle. Elle a ses favoris du moment. En fait, elle distribue souvent ses largesses en toute conscience jusqu'au moment où elle se lasse ou on la lasse.

Dame Fortune n'a pas disparu avec le moyen âge. Elle réapparaît de temps en temps.




comme le montre cette lithographie de Fortuné-Louis Méaulle (quand on se prénomme Fortuné, on ne peut faire moins) pour la Loterie de l'Union centrale des Arts décoratifs datant de 1878. Dame Fortune a changé de tenue, certes, mais ses yeux sont bandés et la roue est toujours présente, sous un de ses pieds.






ou encore cette couverture du magazine allemand Juden du 8 janvier 19oo, du genre "Art nouveau" réalisée par la comtesse Otolia Olga Kraszewska. Dame fortune est toujours là, toujours les yeux bandés le pied sur la roue de la fortune. Cette fois-ci, elle avance l'aiguille d'une horloge pour quitter le XIXe siècle et entrer dans le XXe siècle. Hélas! elle ne nous a pas gâté, si ce nouveau siècle nous a donné le meilleur, il nous a aussi apporté le pire.

lundi 2 novembre 2026

Premier baiser.






 

Peinture académique du français William-Adolphe Bouguereau de 1890. Il n'est pas possible de voir ce tableau, il appartient à une collection privée dont le nom du propriétaire est anonyme pour des raisons de sécurité.

Elle est intitulée très souvent, à tort, "Le Premier baiser". "Le premier baiser" le vrai, est une autre œuvre de Bouguereau datant de 1873. Son vrai titre est "L'Amour et Psyché, enfants".
Il représente Cupidon, avec ses ailes d'ange, et Psyché, avec ses ailes de papillon, s'embrassant sur un nuage. Eux au moins n'ont pas l'impression d'être sur un petit nuage, ils y sont.

L'histoire de Cupidon et Psyché est un des récits les plus célèbres de la mythologie grecque tiré des Métamorphoses d'Apulée. Psyché, en grec, veut dire âme, mais aussi papillon. Ce récit symbolise le voyage de l'âme humaine au travers des épreuves qu'elle subit pour gagner le royaume divin.

Voici très rapidement un résumé de cette histoire. 
Psyché est une princesse mortelle. Sa beauté est si extraordinaire que les hommes abandonnent les temples consacrés à Vénus pour venir l'adorer. Voilà qui déplait fortement à Vénus, qui si elle aussi est réputée pour sa beauté extraordinaire, n'est pas connue pour sa clémence et son bon caractère. La crise de jalousie qui l'anima lorsqu'elle apprit cette désertion fut dantesque. Elle convoqua son fils, Cupidon et lui ordonna de frapper Psyché avec une de ses flèches pour la rendre amoureuse de l'être le plus monstrueux de la terre.  Décision hâtive car cet amour incertain est plus fréquent qu'on le croit, à preuve, dans ses Odes et Ballades de 1826, Victor Hugo nous apprend que:  "On voit des biches qui remplacent leurs beaux cerfs par des sangliers". 
Mais enfin, Cupidon obéit à sa mère. Seulement en voyant Psyché, il est ébloui par sa beauté à tel point qu'il en perd ses moyens et se blesse avec la flèche qui lui était destinée. Et c'est lui qui tombe éperdument amoureux de Psyché. Cupidon l'entraîne en cachette dans un somptueux palais. Il revient toutes les nuits auprès de Psyché pour lui parler du pays, dans le noir absolu. Toutes les nuits car Vénus sait tout, voit tout. Il fait promettre à Psyché de ne jamais chercher à voir son visage. Psyché accepte cet amour nocturne. Là encore, rien d'étonnant, de nos jours encore, certains couples pratiquent la chose en aveugle ce qui permet de se guider au toucher.
Seulement, Psyché avait des sœurs, un peu jalouses, elle aussi. Elles la persuadent qu'il est tout à fait possible qu'elle couche avec un monstre. L'idée fait son chemin et une nuit, profitant du sommeil de Cupidon, Psyché allume une lampe à huile et elle découvre Cupidon. Emerveillée pas sa beauté, sa main se met à trembler et une goutte d'huile bouillante tombe sur l'épaule de Cupidon. Le réveil fut brutal et prenant ses ailes à son cou, Cupidon s'enfuit.
Que faire pour retrouver son amour enfui? Psyché se soumet à Vénus qui, perverse, lui inflige quatre épreuves impossibles: Trier des grains minuscules, rapporter de la laine d'or, puiser l'eau du Styx et descendre aux Enfers. Psyché est tenace, grâce à l'aide de forces de la nature, elle triomphe de toutes ces épreuves. Et à ce moment, elle bénéficie d'une aide inattendue: Zeus, qui surveillait les agissements de Vénus, est touché par la détermination de Psyché. Il lui accorde l'immortalité, lui fait boire de l'ambroisie et lui permet de vivre son amour éternellement avec Cupidon et cette fois-ci, au grand jour.

Ce tableau de Bouguereau a été présenté au Salon de Paris de 1890 où il reçut un accueil chaleureux du public. Ramener Cupidon et Psyché sous forme d'enfants de trois à quatre ans rassurait le bourgeois en effaçant toute trace de sensualité tout en conservant le fond de l'histoire. Bouguereau est à l'apogée de sa carrière, il est aussi Président de la Société des Artistes français, ce qui ne gâche rien. Seuls les impressionnistes ont été un peu bougons.
Gogaille.










Estampe du XVIIe siècle de Jean Brunot, dessinateur et graveur et édité par Jacques Lagniet. Cette gravure est extraite d'un ouvrage intitulé "Recueil des plus illustres proverbes divisé en trois livres".

L'image nous montre une table où un groupe de femmes festoient. Un homme sert à boire tandis qu'une femme tend son verre. Un chat, insensible aux libations, dort, en boule, sur le sol.

L'image est titrée: "Gogaille, le diable est mort!" C'était une expression très courante à l'époque. Le diable incarnait la certitude absolue du châtiment. Si le diable est mort, la punition s'envole, les barrières morales s'effondrent, tout est permis. Mais le diable n'est pas celui qu'on croit dans le cas présent. L'homme qui sert à boire est le mari d'une des convives et pour que nous comprenions bien son état, une femme fait, avec sa main, le geste du mano cornuta, des cornes en tenant le poing fermé et en levant l'index et l'auriculaire. Le mari est cocu. Son autorité est balayée. Le diable, c'est le patriarcat et l'autorité masculine au sein du foyer. Ces dames célèbrent leur liberté devant un époux transformé en serviteur. 
Cette image est extrêmement subversive car elle remet en cause l'ordre social et pourtant le pouvoir royal l'a autorisée. Pourquoi? Les tensions sociales étaient très fortes et l'autorité royale avait besoin de "soupapes de sécurité" pour détourner l'attention du peuple. Remettre en cause l'autorité patriarcale était risquée mais salutaire, mais il ne fallait pas mécontenter trop les patriarches. C'est pourquoi celui-ci est présenté comme un mari cocu. Un mari cocu, ce n'est plus tout à fait un patriarche, c'est un maladroit, un faible et comme l'ensemble des hommes était persuadé que ça n'arrivait qu'aux autres, le pouvoir jouait sur du velours.

Un poème, situé sous l'image, accompagne la scène:

Quand avec cinq ou six, parmy les bonnes cheres,
 la femme fait gogaille a tirelarigot

"Faire gogaille" voulait dire "faire la fête" sans retenue. Des femmes qui font gogaille ce sont des femmes qui mangent et boivent comme les hommes, des effrontées qui partage ripaille sans autorisation du mari.

"A tire-larigot" expression encore utilisée de nos jours, veut dire excessivement, énormément. Deux thèses s'affrontent quant à son origine. La première prétend qu'elle viendrait du nom d'une ancienne petite flûte pour des raisons inconnues, la seconde des sonneurs de la cloche "Rigaud" de la cathédrale de Rouen qui devaient boire beaucoup pour se donner la force de tirer la cloche.
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Le mary verse à boire à ces bonnes commères
Tout debout teste nuë, et croque le marmot,
 "Tout debout teste nuë": être "debout" et "tête nue" était la façon de se tenir des valets face à leurs maîtres. Le mari est relégué au rang de serviteur.

"croque le marmot": Le marmot en question n'est pas un enfant, comme nous l'entendons de nos jours. Il s'agit ici du heurtoir d'une porte, en fer ou en bronze, représentant un animal ou toute autre figure. Il arrivait qu'un visiteur non désiré attende longtemps qu'on lui ouvre après avoir manœuvré le heurtoir. Il restait de longues minutes à contempler le heurtoir, ce qu'on appelait "croquer le marmot".
Fait a Paris par Iean brunot comme dans la rue St denis
Avec privilege du Roy.

L'inscription verticale sur la fenêtre est une chansonnette de l'époque:

 « Resiouissons
nous iamais
nous ne serions
pour si ieune »

ce qui veut dire: 

Réjouissons-nous,
jamais
nous ne serons
aussi jeunes.

C'est une ode au carpe diem qui justifie les excès de table des dames qui, ma foi, ne sont pas si bêtes. Et tant pis pour le mari, faisons gogaille tant qu'on est jeune.