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dimanche 30 août 2015

Une journée à l'exposition.Part I

Une journée à l'exposition. Part I






Entre autres mérites, l'Exposition a celui de vous faire perdre peu à peu la notion de l'individualisme, les leçons de la lutte pour la vie, et le plein exercice de sa volonté. On y devient fataliste, mais d'un fatalisme de galet roulé par le flux, d'épave errante au gré des remous. Un Occidental habitué à régler sa journée heure par heure: Bourse, déjeuner, rendez-vous d'affaires, boulevard, dîner, théâtre, etc., etc., doit souffrir de cette transformation inattendue, mais un poète rêveur s'y abandonne avec délices; certes, il a pu résister au début, vers le moi de mai, quand une fièvre de tout voir à la fois le poussait haletant aux quatre coins de l'immense caravansérail; seulement, peu à peu, l'influence orientale, égyptienne, hindoue, a réduit en lui ses velléités inutiles de direction et d'études, pour ne lui laisser, par Mahomet et par Allah, que le charme d'une existence sans but qui tue les heures dans un décor polychrome et changeant.
Or, par une après-midi orageuse, automnale et bleutée de brumes légères, je m'étais assis, après déjeuner, près des Fontaines qui servent, le soir, aux feux d'eaux d'artifice. 



A cet instant j'avais encore assez de volonté en moi pour songer que je m'étais chargé d'une commission à la Galerie des Machines; mais, dans une douce torpeur, je fouillais vainement ma mémoire pour savoir exactement ce dont il s'agissait. J'avais pourtant noté la chose sur un calepin, à la façon dont agissent les purs Occidentaux qui manquent de mémoire; seulement ce calepin demeurait introuvable dans je ne sais quelle poche, et je me sentais envahir par l'orientalisme de la digestion qui estompait, éloignait et obscurcissait définitivement le souvenir de mon projet. Néanmoins, j'étais résolu à me rendre à la célèbre Galerie où mugissaient les monstres de fer enchaînés par la mathématique, lorsqu'un spectacle amusant (oh! amusant pour un tout petit enfant) me fit rester encore un instant près des Fontaines.
Un homme coiffé d'un vague chapeau affectant la forme du surouâ, chaussé de hautes bottes, marchait dans l'eau calme du lac, en poussant devant lui, au fond, un racloir destiné je pense à élaguer la vase. Cet homme, par une rencontre imaginative, qu'autorise cette saison, où généralement sur les plages j'erre au soleil couchant, évoqua soudain une idée de pêche à la crevette. Il m'en vint par un double mirage, comme une senteur salée dans les narines, et quelque tumulte de houle dans l'oreille. C'était doux et naïf, mais je manquais d'énergie pour regretter l'Océan, qui est là-bas, au delà des gares, dans un trou, vaste sans doute, mais d'où l'on ne peut pas contempler la Tour..., non la Galerie des Machines.
La galerie!... J'allais me diriger vers elle, lorsqu'un Espagnol prodiguant les usted me demanda où se trouvait lou Camono de hierro Decauville. Cet Espagnol ressemblait à Méphistophélès et je crus bien faire en rendant à ce diable le service de le conduire à la station Trocadéro. Arrivé là, et ayant reçu les "muy bien" et les "muchas gracias" du démon, je m'aperçus que j'étais fort loin de mon but, et que, d'autre part, un voyage sur le chemin de fer à voie étroite réveillerait peut être mon occidentalisme momentanément confus.
J'adore d'ailleurs cette ligne essentiellement cosmopolite, résumé des idiomes de l'univers, dont les barrières se constellent d'affiches évidemment imprimées à Babel même; de plus, elle fournit l'occasion d'un jeu nouveau: savoir à qui ressemble tel ou tel étranger. On peut compter de la sorte plusieurs Francisque Sarcey, des Gounod, quelques Boulanger, de-ci, de-là, un Coppée, ou un Floquet, et s'ils ne parlaient point, on prendrait leur compartiment comme une rangée de fauteuil d'orchestre, un jour de première.
J'avais pris un train express, d'où je débarquais à l'Esplanade.
Le soleil, désembrumé, éclairait les feuillages rougissants, dessinait vivement les arêtes du minaret, et, dans le lointain, changeait en tiare d'or fauve la pagode d'Angkor. Le dôme des Invalides mêlait sa note à tout cet orientalisme, et si l'ombre invisible de Napoléon a le droit de sortir pour visiter l'Exposition, comme le pensent bien des personnes mystiques, le héros doit croire qu'il a conquis l'Inde sur les Anglais.
J'allais toutefois reprendre le train, lorsque mon diable d'Espagnol m'accoste poliment, et me traitant d'usted, me demande: "Ondé esta el souk tounissien?" Dans l'état fataliste où se trouvait plongé mon être, je ne pouvais manquer d'obéir à la moindre suggestion; comme une poussière subit la brise, j'allais donc jusqu'à la Tunisie.




N'est-il point ravissant, d'ailleurs, ce pays des arcades, où s'étale l'indolence des grands burnous, parmi toute une floraison d'étoffes aux couleurs voyantes, parmi les ors, les rouges vifs, les bleus violents, à travers un parfum de caouâ mêlé aux flottantes odeurs des poudres de des sachets orientaux? n'est-ce point un endroit unique pour forcer au repos un cerveau européen, fatigué de questions intérieures et extérieures: élections et guerres? Pour oublier les mornes ennuis qui vous happent, les affaires accumulées l'une sur l'autre qui vous guettent au coin des rues, vous suivent dans les lieux de réunion, les tracas variés de plaisir ou d'argent que vous croyez lâcher sur votre seuil, et qui montent l'escalier derrière vous, que vous espérez déposer sur votre palier, comme un visiteur fâcheux, et qui pénètrent dans votre home, s'asseoient près de vous à table, versent du poison dans votre potage et troublent votre vie; ces vicissitudes d'ambition et de désespoir que vous comptiez vainement jeter dans votre cabinet de toilette avec le tas de vos vêtements, et qui se glissent dans votre chemise de nuit pour lutiner votre dernière minute de veille, et empester votre sommeil? Là, dans ce cadre exotique, où vous ne devez rien à personne, ni solliciter quoi que ce soit, vous endormez, tout éveillé, vos peines, et aussi vos plaisirs, parfois plus lourds qu'un remords. Vous êtes dans l'oasis de la paix, comme un seigneur des Mille et une Nuits ayant échappé aux corsaires; vous êtes Simbad le Marin, entre deux naufrages. Vous n'avez point la peine de vous repaître de chimères, ni de les avaler en forçant votre imagination, non, elles vous habitent paisiblement, dans un vague brouhaha de pensées qui n'en sont point.
Le minaret se dresse comme un paratonnerre contre la foudre de l'Activité; et le muezzin qui chante là-haut ses prières avec une terrible et sympathique voix nasillarde, en agitant son étendard aux quatre points cardinaux, ressemble à quelque sorcier aimable qui serait a vos ordres et chasserait loin de vous, au profit des beaux songes, les noires réalités...
Je fus tiré de ce farniente par un donneur de prospectus, maudit, trois fois maudit prospectus!!! Grand Concert tunisien, grand succès! débuts de la troupe soudanaise, composées de danseuses, chanteuses, musiciens! Danse du ventre... Ah! encore! encore! trop de ventres, décidément, ô peuples quorum Deus venter est; trop de haussements d'épaules dans le nombril!... Hélas! je poursuivis ma lecture: Danse du ventre par les célèbres almées Saphia et Mbarca, favorites du sérail du... Mahdi... Ah! ce mahdi, sombre évocation d'Anglais mis en purée!... Danses tunisiennes par les almées Barroucha et Maïra; débuts du nègre danseur... 



Ah! ce nègre! la danse du ventre par un nègre... Maudit prospectus! Ma curiosité suscitée me poussa vers ce nègre. horrible enfant du désert, ce soldat du mahdi, vêtu comme une femme, avec une jupe bleue ornée de volants de dentelles blancs, les pieds dans des chaussettes jadis bleues, et percées au talon, se démenait autant que Saphia, Mbarca, Barroucha et Maïra toutes ensemble.
Je disparus. L'orient s'était assombri pour moi.




Une Parisienne, jolie, alerte, causait avec un burnous devant un bazar; sur la boutique on lisait ce nom: Barbouchi. La dame avait acheté je ne sais quoi, un gandourah bleu-allah et un coussin vert-prophète; et le marchand ayant mis une main sur son cœur, l'autre sur son front, se prosternait presque dans un salut, disant: Barbouchi content! Barbouchi content!. La Parisienne souriait, lisant dans les yeux de l'Arabe une admiration flatteuse, et ce court tableau me réconciliait déjà avec l'Orient. Mais l'Arabe se redressant déclara: "Moi porter vous à Tunis, si vous vouloir..." Ah! non, non!; s'ils enlèvent aussi les femmes de Paris... Non. Pour fuir un spectacle pareil, je repris rageusement le petit Decauville, qui devait sans hâte me ramener à la Galerie des Machines.



... Un philosophe a écrit un livre que je n'ai point lu, mais dont le titre est demeuré fixé dans mon crâne: Les Troubles de la Volonté et les Oscillations de la Sensation. Je regrette vivement de n'avoir point savouré son oeuvre.  J'y aurais sans doute trouvé l'explication de mes mouvements durant ce jour fatal, où j'atteignis les dernières limites de l'indifférence à l'égard de mes devoirs envers moi-même et envers mes concitoyens; car, hélas!, j'ignore ci qui a pu advenir, faute par moi d'atteindre, ce jours-là, la Galerie des Machines. Peut-être une invention féconde, un moyen hygiénique de détruire la guerre ou le phylloxéra, l'institution d'une mécanique à pain pour enfants pauvres et délaissés, je ne sais quoi enfin, a été retardé de plusieurs siècles meâ culpâ.



... Après avoir échoué au Pavillon Espagnol, sous l’œil de feu de quelques Andalouses, je me trouvais, peu de temps après, sur les coussins du Pavillon Suédois, qui ressemble fort à un chalet suisse. Une jeune fille, symbole de la Scandinavie, portait là un bonnet noir, pointu, brodé de tulle blanc; le corsage bouffant et neigeux était souligné par une jupe sombre. 



Blanc et noir, nivôse et pluviôse, le glacier et le pin. Autour d'elle, ici des bijoux brillants, des aiguières et des vases de toutes formes, là des peaux de bêtes, pendues, pareilles à des cartes de géographie; plus loin, des liqueurs: aracks-punch, militar-punch, Verga-ot, en des fioles rouges, jaunes, bleues, complément de couleur pour ces pays blanc-et-noir.

                                                                                                                                   (A suivre)

                                                                                                  Emile Goudeau.

Revue Illustrée, Juin 1889- décembre 1889.

samedi 29 août 2015

La France équinoxiale.

La France équinoxiale.


A côté des peuples jeunes et des pays nouveaux que nous passons actuellement en revue, et à l'avenir desquels nous voudrions quelque peu lier les destinées futures de notre patrie, d'autres régions et d'autres populations, tenues à l'écart, ignorants que nous sommes de leur valeur, méritent un peu de cette attention si prodigieuse aux choses acquises et si ménagée à tout ce qui n'est pas, comme on dit vulgairement, tombé dans le domaine public.
La France a été l'une des premières parmi les puissances européennes, à affirmer, sur tous les points du globe, l'esprit de conquête, et c'est sous le règne de Louis XIV que ce besoin d'expansion s'est particulièrement produit. N'avons-nous pas, en effet, au moment des affaires de Madagascar, fait remonter à l'époque du Roi-Soleil nos revendications sur la grande île africaine? Puisque aujourd'hui nous cherchons, en vertu de traités perdus dans la nuit des siècles, à recueillir quelques lambeaux de notre ancienne puissance coloniale, il est bon, croyons-nous, d'indiquer ces coins de terre que les vicissitudes de la situation actuelle nous font un devoir de réunir à la métropole.
Il y a deux cents ans, toujours sous le règne de Louis XIV, nous étions parvenus à établir nos droits sur un vaste territoire situé à l'embouchure du plus vaste fleuve du monde, sur les rives de l'Amazone, entre la rivière Oyapock et le rio Araguary. Bien que contigu à la Guyane, il lui est absolument différent. Il fait partie de l'Amazonie, de cette merveilleuse région brésilienne dont le commerce avec la France est supérieur à celui que nous entretenons avec la Grèce, le Portugal, le Venezuela, la Réunion, les Indes hollandaises, le Mexique, le Cap, le Sénégal, les Antilles anglaises, l'Australie, le Danemark,  la Cochinchine, le Guatemala, les Indes françaises, la Guyane française, l'Equateur, les Philippines, la Bolivie et Siam: nous avions là, selon l'expression du temps, la France équinoxiale. La superficie totale de ce territoire est de 40.000 kilomètres carrés, soit six ou sept départements français; le Brésil, aujourd'hui, nous en conteste, non pas la totalité, mais tout au moins la moitié.
Il est à regretter que cette question du différend franco-brésilien n'ait pas encore été réglée d'une manière définitive depuis si longtemps qu'elle existe. En 1883 et 1884, il est vrai, on crut un instant que cette affaire allait sortir du long sommeil dans lequel toutes les diplomaties qui se sont succédé l'avait plongée; un échange de notes eut lieu entre M. Jules Ferry, alors ministre des affaires étrangères, et M. le baron d'Itajuba chargé d'affaires du Brésil. Comme trop souvent, il arrive en pareil cas, on se borna à un envoi réciproque de petits papiers, et la suite fut renvoyée au prochain numéro.
Cependant, il est certain que la France et le Brésil, grâce aux relations très amicales qui ne cessent de régner entre les deux pays, pourraient facilement arriver à un arrangement amiable. La presse brésilienne a fait preuve à cet égard des meilleures dispositions. Nous devons ajouter que les territoires qui se trouvent entre l'Oyapock et l'Amazone, à diverses reprises occupés, puis abandonnés par la France, sont en définitive toujours à l'état de marché neutre à peu près inutilisé. Les populations de cette contrée vivent aujourd'hui dans un état anarchique en dehors des influences française et brésilienne, à leur propre détriment et à celui des pays dont elles pourraient se réclamer.
M. Henri Coudreau, ancien Normalien, professeur à l'Université, a pris tâche d'apporter son concours à la solution de cette question si grave et si importante de l'Amazonie. Homme de grand talent, défenseur convaincu et acharné de l'influence française dans le Nouveau Monde, il a exploré et étudié à fond cette région si vaste, si riche, véritable grenier d'abondance des sociétés futures, et dont il nous a déjà donné la description dans son beau livre si bien écrit: Les Français en Amazonie.
Chargé d'une nouvelle mission dans cette contrée, M. Henri Coudreau est reparti il y a quelque temps, accompagné uniquement d'un jeune secrétaire, M. Laveaux, qui n'a cessé d'ailleurs de le suivre dans les missions antérieures qui lui ont été confiées.
Espérons que tous deux sauront amasser assez de preuves et de documents pour démontrer que l'oeuvre entreprise pas Louis XIV ne doit plus rester aujourd'hui lettre morte.
Nous avons en vérité trop perdu de nos conquêtes dans le Nouveau Monde, depuis les quelques arpents de neige dont parlait Voltaire, jusqu'à la colonie Malouine, et sans vouloir conquérir de nouvelles possessions sur la large et longue bande de terre qui sépare ces deux extrémités, nous désirons tout au moins conserver ce que nous avons pu acquérir, d'autant plus qu'en agissant ainsi nous ne portons ni ombrage, ni préjudice à aucune nation américaine: Monroë peut donc dormir tranquille.
Enfin, pour terminer et fixer le souvenir de ceux qui ignorent l'existence de l'Amazonie, nous leur citerons ces lignes que nous avons rencontrées dans le livre de M. Coudreau:
"A quelques lieues au nord de l'embouchure du gigantesque Amazone, un cours d'eau modeste, aux bords riants et heureux, aux gracieux méandres rappelant la Seine par son tracé et son parcours, descend à l'Atlantique entre un marais peuplé d'oiseaux d'eau et une montagne peuplée d'urnes cinéraires et funéraires, archives des tribus disparues. Ce fleuve modeste et beau, heureux et calme, c'est le ... Counani, le rio des prairies, des hautaines futaies et des cimetières indiens."
Le nom de ce rio rappellera que sa vallée a failli voir naître une république dont l'éclosion bizarre servit à égayer tant de gens... Le moment d'hilarité passé, souvenons-nous que si les républiques y meurent, des sociétés y vivront et viendront prospérer au milieu de cette nature grandiose de cette France équinoxiale qui inspirera peut être un jour quelques belles pages à Pierre Loti.

                                                                                                              Georges Guilaine.

Revue Illustrée, Juin 1889- Décembre 1889.

vendredi 28 août 2015

Course à l'abîme.

Course à l'abîme.

Horreur! Horreur! Horreur! Les pauvres Angevins arrachés à leur lit sont saisis par la bande. De force on les enlève, on les tire du logis, on les traîne, on les pousse, on les secoue tremblants, frissonnants, hurlants, reculants, culbutants, gémissants, étranglants avec cris et menace, sarcasmes et jurons.



"Hop! hop! hop! dépêchons! tôt! tôt! Satan nous attend, déjà brasiers sont allumés et fourches aiguisées! Dépêchons! Ha! ha! ha! ha! hi! hi! hi! ho! ho!"
Et toujours ce rire sardonique, ce rire infernal, plus horrible que le reste, qui roule dans le gosier des fantômes et fait qu'entre deux cahots les victimes se disent: Les fantômes sont si gais! Qui l'eut cru?
Enfin les malheureux qui se croyaient déjà dans le vestibule et la caverne des enfers s'échappent pendant un soubresaut de gaieté où plus vivement se tordaient leurs bourreaux, s'aperçoivent qu'ils se trouvent moins près des marais infernaux que de la fontaine Gobeline et s'échappent, serrés de près par leurs effrayants persécuteurs, qu'ils entendent encore crier à leurs oreilles: "Hou! hou! Lucifer vous attend, hop! hop!"



Et pour échapper à l'horrible poursuite, il n'est fente si étroite, si petit trou où n'essayent de se fourrer les malheureux, et mieux passerait un chameau par le trou d'une aiguille que ce gros père à souquenille jaune par cette lucarne où, la tête la première, il s'engouffre en toute hâte.

Grand Almanach Français illustré, 1891.

Saint Crépin et saint Crépinien.

Saint Crépin et saint Crépinien.


"Tous ceux qui vivent d'un travail mercenaire font un métier dégradant", dit Cicéron avec toute l'antiquité païenne. Le christianisme vint rétablir le travail manuel. Quand saint Paul se retira chez le corroyeur Aquilas, l'Apôtre des nations, foulant aux pieds l'orgueil du citoyen romain, s'exerça généreusement au métier de son hôte. Aquilas fabriquait des tentes pour les armées romaines; Saint Paul prend part à la préparation des peaux. Laboramus, écrit-il aux Corinthiens, laboramus operantes manibus nostris. Ces simples mots transforment de fond en comble le monde social, en substituant au travail serf le travail libre.
Deux patriciens romains, Crépin et Crépinien, désireux de donner à nos pères le même enseignement, franchissent les Alpes et vont s'établir à Soissons. Les Gaulois n'estiment que la profession des armes. Crépin et Crépinien adoptent le métier réputé le plus abject. Peu à peu la grâce divine ensoleille l'atelier, qui devient une école de philosophie où pauvres et riches, vont s'initier à l’Évangile. 



Quand sonne l'heure de la persécution; quand le préfet Rictiovare, s'emparant des deux Romains, fait enfoncer des broches entre leurs ongles et ordonne au bourreau de découper sur leur dos des lanières de peau sanglante, Crépin et Crépinien opposent à ces horribles sévices une sérénité magnanime.
Nombre de chrétiens ne connaissent pas assez leurs héros. S'ils exploraient les épopées dont les Acta sanctorum déroulent les péripéties, peut-être se montreraient-ils plus fiers.
Il faut rendre à la corporation des cordonniers cette justice, qu'elle n'a jamais méconnu la noblesse de son origine. Aujourd'hui encore, fidèle au culte de ses saints patrons, elle célèbre leur fête par des cérémonies religieuses et des banquets.
Chaque année, à Soissons, les reliques des deux saints sont exposés à la vénération des fidèles, et les cordonniers de la ville tiennent à porter la châsse sur leurs épaules à la procession qui précède la grand'messe que fait chanter la corporation. A Doullens (Somme), la veille de la Saint-Crépin, un apprenti, la lèvre supérieure ombragée d'une épaisse moustache et le corps surchargé des outils de la profession, fait le tour de la ville, monté sur un cheval grossièrement harnaché.
" L'archiconfrérie royale des cordonniers de Paris" fut fondée par Charles V, au XIVe siècle, mais la corporation remonte au IXe siècle. Le même souverain fut le héros d'une scène curieuse. Un jour qu'il se trouvait à Troyes, il fit raccommoder ses chaussures par un cordonnier de la ville.
"Quel prix veux-tu pour ton travail? demanda le roi.
- Je ne veux aucun salaire, répondit le disciple de saint Crépin.
- Mais alors quelle grâce désires-tu obtenir?
- Une seule. Donnez à ma corporation la faveur de célébrer la Saint-Crépin à l'abbaye royale de Saint-Loup.
- Qu'il en soit fait comme tu le demandes" fit le roi.
Les "grands airs" de messieurs les cordonniers et les savetiers mettaient nos pères en liesse. Avec quelle joie on les satirisait! Mais les chevaliers de l'alène" ne se formalisaient pas de ces brocards, et ils riaient les premiers des bonnes plaisanteries dont on les blasonnait. Parmi les chansons que les cordonniers ont inspirées aux bardes des temps jadis, nous n'en citerons que deux.
 Voici la première:




II
Tous les lundis, ils s'en font une fête, (bis)
Et le mardi ils ont mal à la tête,
Lon la,
Battons la semelle, le beau temps reviendra.

III
Et le mardi ils ont mal à la tête, (bis)
Le mercredi ils vont boire chopinette,
Lon la,
Battons la semelle, le beau temps reviendra.

IV
Le mercredi ils vont boire chopinette, (bis)
Le jeudi ils aiguisent leurs alènes,
Lon la,
Battons la semelle, le beau temps reviendra.

V
Et le jeudi ils aiguisent leurs alènes, (bis)
Le vendredi ils sont sur la sellette,
Lon la,
Battons la semelle, le beau temps reviendra.
VI
Le vendredi ils sont sur la sellette, (bis)
Et le samedi petite est la recette,
Lon la,
Battons la semelle, le beau temps reviendra.

Au tour de messieurs les savetiers; la joyeuse cantilène que voici les concerne:




II
Des procureurs assis dedans leurs places, 
Les voyant v'nir, faisant laides grimaces,
Disent à leurs clercs: "Que demandent ces gueux?"
Et place à messieurs, etc.

III
Maître Tobie, le plus vieux de la bande,
Est député pour aller à l'offrande
Disant aux jeunes: "Laissez passer les vieux."
Et place à messieurs, etc.

IV
Maître Gervais, comme le plus capable, 
Aux Trois Maillets fait dresser la table;
Car en festins c'est lui qui s'entend le mieux.
Et place à messieurs, etc.

V
Et quand il vient à sortir de Saint-Pierre,
Aux Trois Maillets ils ont couru grand erre, 
Et le bedeau y marchait devant eux.
Et place à messieurs, etc.

VI
Le premier mets, ce fut une échignée,
Des pois au lard et de la fricassée,
Un haricot bien gras et plantureux.
Et place à messieurs, etc.

VII
Après suivaient le boudin et l'andouille;
De gros navets et des plats de citrouille;
Les aloyaux y allaient deux à deux.
Et place à messieurs, etc.

VIII
Les pieds de porc, les groins, les oreilles,
Dans ce festin leur semblaient des merveilles;
C'étaient leurs mets les plus délicieux.
Et place à messieurs, etc.

IX
Les raves étaient à deux doubles la botte, 
Il y avait cinq à six carottes,
Ragoût du tout réservé pour les vieux.
Et place à messieurs, etc.

X
Pour le dessert, il fut des plus honnêtes,
Du vieux fromage avecque des noisettes
Et un grand plat de marrons tout véreux.
Et place à messieurs, etc.

XI
Marrons pourris, poires et pommes molles,
En les mangeant on eut dit de la colle,
Car leurs mentons en étaient tout baveux.
Et place à messieurs, etc.

XII
Le vin clairet à trois sols ou quatre,
Il en fut bu presques à deux cents quartes;
Si ivres étaient qu'il leur ressort des yeux?
Et place à messieurs, etc.

XIII
Ils sont sortis lorsqu'on ne voyait goutte,
De son logis chacun a pris la route,
Minuit sonnait avant d'être chez eux.
Et place à messieurs, etc.

XIV
Les femmes ont dit: Voyez la diablerie
De ces messieurs de la savatterie;
Ils sont si fous, qu'il tombent deux à deux.
Et place à messieurs, etc.

XV
Ce sont pourtant de grands homme de guerre,
Qui sur la selle ont toujours le derrière,
La dague au poing, le pied à l'étrieux.
Et place à messieurs, etc.

XVI
Ceux qui ont fait cette chanson jolie
Étaient présents à cette confrérie,
Et au festin allèrent avec eux.
Et place à messieurs, etc.


Sous ce badinage parfois burlesque, on devine un sentiment de fierté chrétienne. Le savetier n'a pas honte de sa profession, et, s'il en parle avec une gravité comique, il ne faudrait pas essayer de prendre au sérieux ses plaisanteries: on sent que notre artisan se rebifferait. Au surplus, sous l'ancien régime, tous les corps d'état affichent, comme la communauté de Saint-Crépin, la même fierté. pour exercer un métier manuel, on ne s'en croit pas moins noble. Les corporations ont leurs armoiries, leur bannière et leur sceau, comme les plus puissants seigneurs de l'époque féodale. Pas un artisan n'oublie que l'Eglise, notre Mère, a ennobli le travail des mains; personne n'est humilié d'un condition que le Christ a daigné partager!

Les fêtes de nos pères, Oscar havard, Mame, 1898, Tours.

jeudi 27 août 2015

Paray-le-Monial.

Paray-le-Monial.(1)




La petite ville est antique; elle s'élève dans une plaine d'aspect agréable, mêlée de prairies et de vignes qui sont la richesse et la parure de la Bourgogne dont les pampres, tantôt verts, tantôt teintés de rouge, sont d'un si bel effet, et font si bien comprendre les dires du vieux chroniqueur: "Le plus beau royaume, la France; la plus belle duché, la Bourgogne..." Son aspect bienveillant, hospitalier, doux, et les mœurs de ses habitants tiennent ce que promet et fait attendre sa vue. 
Paray-le-Monial a un blason, comme doit en avoir un toute ville qui se respecte un peu, et le sien est charmant. Ses armes sont d'argent au paon rouant d'azur, bégué et patté de gueules, ce qui veut dire que sur un fond blanc se détache un paon faisant la roue et montrant sa brillante queue bleue, et, pour relever encore sa beauté, et voulant faire mieux que la nature, on a donné à l'animal un bec et des pattes rouges.. Ceci fait ressortir le paon héraldique de Paray-le-Monial et le distingue de la famille commune des paons ordinaires.
La petite ville a eu comme tant d'autres sa ceinture de murailles et de tours, mais sans médire du courage de ses habitants qui en on fait montre en maintes circonstances, nous nous imaginons qu'elle n'a jamais eu l'humeur bien guerroyante. Elle n'a point l'aspect rébarbatif de certaines cités qui, dans le temps où nous vivons, dans la paix de notre civilisation moderne, ont encore gardé quelque chose qui fait songer aux nécessités imposées par les mœurs d'autrefois. En personne prudente et sage, Paray-le-Monial, non comme menace, mais pour préserver ses foyers des attaques des seigneurs, des malandrins et des routiers, avait donc une enceinte fortifiée.
C'était du reste une ville essentiellement monacale, créée pour ainsi dire, ou du moins embellie par des moines et religieuses qui y abondaient. Elle possédait même la seule église qui tant dans tout le Charolais fût, comme architecture, digne de quelque intérêt. Elle appartenait à un prieuré de l'ordre de Saint-Benoît, fondé en 973 par Lambert, comte de Charolais; ce prieuré fut, dès 999, réuni à la puissante abbaye de Cluny. Hugues, fils de Lambert, suivant les traces paternelles, fit rebâtir le monastère et édifia une nouvelle basilique, consacrée le 9 décembre 1004 sous le vocable de Notre-Dame et de Saint-Jean-Baptiste. C'est l'édifice, bien connu des fidèles de France et de l'étranger, qui subsiste encore, du moins en partie et qui est devenu l'église paroissiale. Son plan forme une croix latine, mais les deux bras du transept sont si allongés que l'ensemble du monument a presque l'apparence d'une croix grecque. Ainsi que toutes les autres églises de l'Ordre de Saint-Benoit, la basilique de Paray-le-Monial était précédée d'une avant-nef dont de très jolies sculptures byzantines ornaient les portes.
Dans la chapelle de la Vierge se trouve le tombeau de Jean de Damas de Digoine, seigneur de Clessey, chevalier de la Toison d'or, inhumé en 1468.
Cette église était fort riche en reliques, reliquaires, vases sacrés; malheureusement arrivèrent les abominables guerres religieuses; elle sévirent en Bourgogne comme dans toutes les autres provinces de France, et, en 1562, les protestants s'emparant de Paray-le-Monial, n'épargnèrent pas les richesses religieuses. Si les guerres civiles dévastent, celles qui ont pour prétexte ou raison les croyances religieuses, sont plus terribles encore. 
Les habitants de Paray-le-Monial étaient aussi fort laborieux, très entendus en affaire industrielles et commerciales: ils s'établirent en bourgeois paisibles dans la ville, et y fondèrent une fabrique renommée d'étoffes et de toiles fines. Ce fut, je ne parle pas du présent, l'époque la plus prospère de la cité, elle se décora de belles demeures, et la richesse fut grande jusqu'à la malheureuse révocation de l'Edit de Nantes. Alors de Paray-le-Monial qu'avait habité le célèbre Dumoulin, où Théodore de Bèze avait fait entendre sa voix éloquente dans le temple construit près de la Porte du Poirier, trois cents des plus riches familles émigrèrent; elles allèrent porter en Suisse, en Allemagne, leurs capitaux et leurs industries, et ce petit coin du Charolais en éprouva grand dommage et grandes souffrances.
Le palais abbatial orné d'admirables jardins et promenades que l'on voyait encore en 1789 avait été construit en 1480 par le prieur Jean de Bourbon et achevé par Jacques d'Amboise, mort à Paray en 1516. Dans une des grandes salles de l'édifice on voyait une fresque représentant l'ouverture de la porte du Conclave d'où était sorti le pape Clément XI. Cette peinture avait été exécutée par les ordres d'Emmanuel Théodore de Bouffon, cardinal doyen du Sacré-Collège lors de cette exaltation. Ce Prélat tombé dans les mauvaises grâces de Louis XIV, pour témoigner de l'énergie avec laquelle il supportait cette disgrâce, avait fait peindre la principale pièce de son blason, une tour; elle était frappée par la foudre et le cardinal avait écrit au bas ces fières paroles: immota stat et inconcussa.
Paray-le-Monial possédait encore une autre peinture historique que les moines, pour la commodité de certains aménagements, détruisirent. Lorsque le Dauphin, qui fut Louis XI, s'enfuyant de la cour de son père, se hâtait de gagner le Dauphiné, il tomba malade à Paray chez l'abbé Jean de Bourbon. Pour célébrer sa guérison et en conserver le souvenir, dans une tour nommée "le Moine Gorre" on avait peint les écussons du Duc de Bourgogne, du Dauphin et des Seigneurs qui l'accompagnaient.
Aujourd'hui Paray-le-Monial est devenu un lieu de pèlerinage: c'est dans cette petite ville que Marie Alacoque a institué la dévotion au cœur de Jésus.
Paray-le-Monial possédait un collège dirigé par les Jésuites; l'un d'eux le P. Cl. de la Colombière, donna une forme à l'exaltation religieuse de Marie. Ce père nous a laissé de minutieux mémoires sur la vie de la bienheureuse Visitandine. Elle y mourut le 17 octobre 1790.
Paray-le-Monial est aujourd'hui un petit coin heureux, où la vie est agréable et douce; elle prospère, elle a pris sa part dans le mouvement de la richesse sociale, et, si elle n'a plus délégantes et curieuses maisons comme celle que nous offrons à nos lecteurs, elle n'a plus les chaumes d'autrefois.






(1) Les vieux historiens écrivent Parai, et comme nous parlons de la ville au temps jadis, nous aurions pu lui conserver dans notre article sa vieille orthographe.

Grand Almanach Français illustré, 1891.

Le carnet de madame Elise.

Les arrangements qui profitent.

Que de ménagères douées d'une grande bonne volonté, d'une énergie immense, manquent d'expérience et de jugement! Avec une patience inlassable, elles s'efforcent de mettre en ordre leur maison et ne peuvent y parvenir, parce que l'ordre qu'elles y établissent n'est pas en accord avec les obligations de l'existence de chaque jour.
C'est surtout aux jeunes femmes que ce reproche peut s'adresser; pour elles, mettre en ordre un appartement, c'est le préparer comme pour une inspection, une parade de quelques heures, et non le disposer en vue des besoins quotidiens, du train-train habituel. Elles s'ingénient à draper des tentures, à obtenir des arrangements du plus séduisant effet, à grouper des objets avec art, mais ne songent point que, dans le courant de la vie, on ne peut longtemps se plier à des combinaisons gênantes.
Que d'exemples de cet ordre mal compris se pressent sous notre plume! Ce sont des écharpes, des nœuds fixés par quelques épingles que dérange le moindre mouvement, des livres alignés sur une table et que le moindre choc fait choir, des coussins empilés qui s'effondrent.
Voici une armoire sur les rayons de laquelle les piles de linge, joliment disposés, offrent à l’œil un spectacle agréable; mais qu'on ne s'avise pas d'essayer d'enlever la moindre serviette, tout l'échafaudage s'écroulerait sans pitié, au grand désespoir de la maîtresse de maison.
Il en est de même pour les planches, les cartons, les tiroirs de rubans, les boîtes à gants, etc.
Interrogez une maîtresse de maison ayant acquis de l'expérience avec les années et elle vous dira combien de déceptions ont suivi ses rangements les plus savants et quelles dures leçons il lui a fallut subir avant d'avoir acquis l'ordre durable qu'on admire maintenant chez elle.
C'est par l'étude des besoins journaliers, des coutumes naturelles, qu'elle a compris combien l'ordre, pour être profitable, devait être en accord avec les nécessités de l'existence quotidienne.
Sous prétexte d'ordre, on a souvent l'habitude de placer sur des rayons très élevés les objets usuels. Certes, cette manière de procéder rend la pièce plus nette, plus ordonnée; mais au point de vue pratique cette installation de parade est maladroite et ne peut être respectée. Admettez-vous qu'il soit possible de dresser, chaque fois qu'on aura besoin d'un objet placé sur un haut rayon, une échelle ou un escabeau et, si on se plie à cette contrainte, n'en résultera-t-il pas une perte de temps, une fatigue inutiles?
Il est du premier devoir de la maîtresse de maison de ranger son appartement de telle sorte que le maintien de l'ordre soit pour tous facile et sans contrainte; le confort ne doit nullement être sacrifié à la parade.
On pourra adopter quelques dispositions compliquées pour les pièces où l'on reçoit et qui ne sont pas d'un usage journalier, le salon, par exemple, c'est le domaine et la coquetterie de la maîtresse de maison; mais en revanche, dans tout le reste de l'appartement, on veillera strictement à établir et entretenir un ordre sage, intelligent, pratique; c'est la seule façon de le rendre durable.

                                                                                                               Mme Elise.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 19 février 1905.

mercredi 26 août 2015

La soupe.

La soupe.


Salon de 1892.
(Champ de Mars)


La Soupe

Tableau de M. David-Nillet (Germain).

(Phot. Laussedat et Sabatier, à Paris)


La soupe!... voilà une question sur laquelle, depuis la naissance du monde, on a toujours été d'accord. Qu'elle s'appelle soupe ou potage, elle est la base de toute société et de tout gouvernement. La poule au pot d'Henri IV fut le plus spirituel secret de sa popularité. 
Un homme qui a mangé la soupe de bon appétit est toujours supérieur à celui qui n'a mangé que des friandises, et les femmes qui soignent bien leur pot-au-feu, supérieures à celles qui passent leur thèse.
Le tableau de M. David-Nillet représente l'heure de la soupe chez les ouvriers; la scène est plus élégante chez les riches, mais le bon appétit est la seule vraie différence qui distingue les uns des autres.

La France illustrée, paraissant le samedi de chaque semaine, 30 juillet 1892.


Dieppe.

Dieppe.

Située à l'embouchure de la rivière d'Arques, dans la Manche, entre deux rangées de collines calcaires qui se terminent brusquement en falaises escarpées du côté de la plage, Dieppe est divisée en deux parties par les eaux du port: Dieppe proprement dite, à l'ouest, et le Pollet, faubourg exclusivement habité par les gens de mer, à l'est; le tout comprenant environ 20.000 habitants. 
Le port est un des plus sûrs et des plus profond de nos côtes; bien abrité, il peut admettre des navires de plus de 1.200 tonneaux; dans ses deux bassins, situés l'un entre la ville et le Pollet et l'autre près du chemin de fer, il peut contenir jusqu'à 200 navires (non de 1.200 tonneaux, par exemple), et autant de barque de pêche. Il est protégé par deux belles jetées. De nombreux bâtiments partent chaque année de Dieppe pour aller pêcher le hareng dans la mer du Nord et la morue à Terre-Neuve.
Dieppe est célèbre par ses bains et son casino, dont la mention suffit; il ne l'est pas moins par ses ivoireries, dont il est fait un commerce considérable depuis des siècles.
Au Xe siècle, Dieppe n'était encore qu'un hameau de pêcheurs. Sa prospérité de date guère que du XVe siècle, après que, prise par les Anglais sous Charles VII, elle leur fut reprise en 1433. Elle devint également célèbre à cette époque par les audacieuses entreprises de ses marins. C'est alors que florissait le légendaire Ango. Parmi les enfants de Dieppe qui ont fait sa gloire, nous ne devons pas oublier non plus l'intrépide amiral Duquesne.
A cette époque, Dieppe est l'entrepôt du commerce de toutes les nations; mais elle fut bombardée en juillet 1694, après la désastreuse affaire de  la Hogue, et réduite en cendres; elle ne se releva jamais entièrement de ce désastre. 
De l'ancienne ville, en conséquence, il ne reste que le château, l'église Saint-Jacques et l'église Saint-Rémy. C'est aujourd'hui une ville moderne, à larges rues bien bâties, bien entretenues, pourvues de bornes-fontaines qui y répandent l'eau en abondance et de vastes quais. Le château de Dieppe est un édifice pittoresque, à pont-levis et à tourelles, qui date du XVe siècle; il est bâti au sommet de la colline qui s'élève derrière l'établissement des bains. Il servit de retraite à Henri IV se repliant en bon ordre devant les ligueurs; et en 1650, c'était la duchesse de Longueville qui y cherchait un refuge contre la vengeance d'Anne d'Autriche et du cardinal de Mazarin.



L'église Saint-Jacques est un bel édifice de la fin du XIIIe siècle, surmonté d'une coupole moderne. L'église Saint-Rémy, qui renferme les tombeaux de plusieurs gouverneurs de Dieppe, fut terminée seulement au XVIIe siècle.
On peut citer encore à Dieppe, l'établissement de bains, naturellement; puis l'hôtel de ville, l'hôpital, le théâtre; enfin quelques maisons historiques échappées au bombardement de 1694; la maison d'Ango, qui renferme aujourd'hui le collège communal, et la maison Quenouille, la résidence préférée de la duchesse de Berry. La statue de Duquesne, par Dantan, s'élève au centre de la place du marché.

                                                                                                                               O. R.

Journal des Voyages, dimanche 14 novembre 1886.

Les clients malgré eux.

Les clients malgré eux.


Des Bordelais ont eu l'idée de vendre des vins du Midi ou d'ailleurs comme vins de Bordeaux en les offrant à un prix réduit. Ils ont très bien compris que cette différence de prix pourrait faire naître chez les consommateurs des doutes sur l'authenticité de ces vins; d'autre part, ils estimaient que cette différence, expliquée d'une manière adroite, pourrait leur apporter de nombreux clients. Ils ont alors imaginé des moyens très curieux et d'une moralité douteuse pour présenter leurs marchandises.
Ce sont surtout d'anciens commis-voyageurs qui se livrent à ce commerce. Ils réunissent quelques employés pour faire écrire des lettres manuscrites dont ils inondent la France et l'étranger. Certains d'entre eux louent dans les communes environnantes de Bordeaux une "modeste chambrette" qui les autorise à recevoir leur courrier  en pays vignoble; tous les jours, ils envoient de Bordeaux un cycliste pour chercher au bureau de poste de la commune voisine les lettres qui leur sont adressées et pour expédier celles qui sont faites à Bordeaux. Ce stratagème leur permet d'écrire sur du papier orné de belles vignettes, qui sont surmontées de noms de châteaux aussi ronflants que fantaisistes.
Cette mise en scène étant prête, ces industriels appliquent toute leur imagination à trouver des rédactions de lettres aussi alléchantes que possible.
Des propriétaires annoncent qu'ils ont fait une récolte si considérable qu'ils n'ont pas la place de la loger dans leurs chais. Ils offrent leurs vieux vins à vils prix pour faire de la place aux vins nouveaux.
Des héritiers écrivent qu'en faisant l'inventaire de la cave d'un parent décédé, ils ont trouvé des vins dont ils n'ont ni l'emploi ni le logement. Ils présentent ces vins à un prix réduit à la condition qu'on les prenne avant l'expiration de la période du bail en cours du défunt, de façon qu'ils n'aient pas les ennuis et les frais de la location d'un chais.
Des créanciers offrent des vins qui leur ont été donnés en gage de leurs créances et comme ils ont eu soin d'obtenir un gage très large et qu'ils ne veulent que réaliser leurs capitaux, les prix semblent très avantageux.
De prétendus liquidateurs, dont la dénomination est évidemment mensongère, présentent d'une date à une autre des vins à bas prix. Ce système a eu beaucoup de succès au moment de l'expulsion des congréganistes.
Il arrive aussi qu'un Parisien reçoive une barrique de vin expédiée en port payé à son adresse, sans avoir rien commandé. Généralement il refuse de prendre livraison, alors le lendemain un représentant se présente chez lui, pour lui dire que sa maison a commis une erreur d'adresse et qu'elle serait prête à subir un gros sacrifice pour éviter les frais de retour. Il montre une facture destinée au pseudo- client et propose un rabais de 10 à 20 %. Ce truc réussit quelquefois.
Dans son courrier, une personne notable trouve une lettre contenant un chèque d'une maison de Bordeaux, payable à Paris. Elle s'empresse de retourner le chèque (qui est couvert ou non par un dépôt en banque!) à cette maison. Celle-ci écrit pour se confondre en remerciements, pour expliquer qu'un employé maladroit s'est trompé d'enveloppe en enfermant le chèque, et pour montrer toute se gratitude à la personne qui lui a sauvé cette somme d'argent, elle offre un rabais important sur ses vins. Des gens honnêtes croient à l'honnêteté de leur correspondant et tombent dans le piège.
Un télégramme avec réponse payée arrive, annonçant que la "maison" a accepté un prix déterminé par barrique pour 100 barriques et qu'elle demande le jour où elle doit livrer. Le destinataire du télégramme répond que celui-ci lui a été adressé par erreur et qu'il ne connait pas l'expéditeur. Ce dernier répond que pour le remercier de l'avoir avisé aussitôt de l'erreur, l'affaire étant urgente, il lui offre une barrique seulement au prix du gros dont il a eu connaissance par le télégramme.
Nous pourrions multiplier ces citations à l'infini. Le principe est toujours le même! faire croire au consommateur qu'on a envers lui une dette de reconnaissance que l'on veut payer par une réduction de prix.
Voyons maintenant ce qu'offrent ces industriels. Ils expédient du vin à 48, 53 ou 61 francs la barrique de 225 litres rendue à Paris, tous frais payés; voyons maintenant quels sont ces frais:

Logement de la barrique.............................12
Soutirage et préparation de la barrique..... 2
Camionnage à Bordeaux............................ 1
Transport de Bordeaux à Paris.................. 9,35
Congé de régie............................................ 3,60
Timbre de correspondance pour aviser.... 0, 15
Timbre d'acquit........................................ 0, 10
Encaissement par la poste........................ 0,70
                                                                                                 ______
                                                                                                  28, 90

Par conséquent, il reste 19,10, 24,10 ou 32,10 pour payer 225 litres de vins nu, les frais généraux du commerçant et ses bénéfices. Même en admettant que ces frais généraux et ses bénéfices soient nuls, il serait impossible de trouver en Gironde du vin de Bordeaux à ce prix. Les consommateurs feront donc bien de se méfier des circulaires et des annonces de la quatrième page des journaux faites par de prétendus Bordelais.

                                                                                                                  Raymond Brunet.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 2 avril 1905.

Ceux dont on parle.

Le sâr Péladan.


M. Péladan s'est fait très jeune une place et un nom dans la littérature cabalistique. Un autre se fût contenté peut-être d'illustrer le nom de Péladan, la célébrité suffit à de petits cerveaux: au rénovateur de la RoseCroix, il fallait des satisfactions plus raffinées. Constatant que les titres de mage et de sâr étaient inusités en France et probablement abandonnés en Chaldée, il se dit que ce qui n'était à personne était à tout le monde, et se décerna avec un grand sérieux la dignité de sâr merodack.
Ce que sont exactement les fonctions et les privilèges d'un sâr merodack, de plus savant vous l'apprendront; je puis dire seulement que celui qui porte ce titre est un personnage très important, quelque chose comme un évêque qui serait ministre. C'est très beau, en somme, pour M. Péladan d'être arrivé là si jeune et sans protection.




Jusqu'alors, il avait dirigé, rue d'Argenteuil, une petite revue bibliographique, et le soir il fréquentait quelques réunions de lettrés. Le titre de sâr et l'amitié d'un autre décadent illustre, M. Huysmans, le tirèrent tout à coup de l'ombre: M. Péladan devint le desservant d'une chapelle née du caprice de la mode et fréquentée, point n'est besoin de le dire, surtout par des femmes. Il était consulté sur des questions intimes et donnait des philtres pour se faire aimer. Son costume, comme sa profession, n'était pas bien défini: il n'était point parisien, ni français, encore moins chaldéen. C'était le plus souvent un veston, avec manchettes, col et jabot de dentelles. Il eut aussi un complet Watteau, bleu, avec un pli dans le dos, et porta un chapeau gris sans ruban.
Lorsque ses disciples et son tailleur lui laissaient des loisirs, M. Péladan écrivait. A la fois homme de lettre, philosophe et mystagogue, il a donné, sous le titre général de la Décadence latine, une série de douze volumes, qui témoignent encore sur les quais de sa fécondité et de l'indifférence du public. En même temps, il ressuscitait l'ordre de la RoseCroix, dont il devenait d'emblée grand-maître; il s'entourait de commandeurs et de chevaliers, et pour rajeunir cet ordre quelque peu démodé, il fondait en 1892 le Salon de peinture de la RoseCroix, où les visiteurs les plus moroses ne pouvaient conserver leur sérieux plus de dix minutes.
Aucune forme de l'art n'échappe à la connaissance d'un sâr merodack: M. Péladan organisa également des concerts au nom de la RoseCroix et composa des pièces de théâtre, notamment Babylon, où voisinent, comme dans ses romans, la matière et le symbole. La RoseCroix était alors à son apogée; la décadence des décadents allait bientôt venir.
Aujourd'hui, moins heureux que plusieurs de ses frères en cabale, qui, comme lui ont fait peau neuve, le sâr Péladan végète. Il écoule avec peine sa copie et n'est pas de l'Académie des Goncourt. Il est tombé de trop haut. Quelle situation, quel titre pouvait-on décemment offrir à un ancien sâr, à un mage démissionnaire?

                                                                                                                      Jean-Louis.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 2 avril 1905.


Le sâr Péladan pris pour un charlatan.

C'est par son vêtement plus encore que par ses théories métaphysiques que le sâr Péladan s'est fait une réputation d'excentrique. Il arborait volontiers des vestons de velours mauve ou blanc, des gilets jaunes, des pantalons bizarres, des chapeaux fous. Une amusante aventure lui arriva à Saint-Briac, plage bretonne où il aimait à passer la saison d'été.
Lorsqu'on le vit paraître pour la première fois sur la place du bourg, son costume provoqua une vive rumeur. Soit pour affirmer sa dignité de mage, soit dans le but de séduire la foule toujours amoureuse du clinquant, il avait orné son feutre de longues plumes d'autruche. Un justaucorps de velours chaudron lui serrait la taille et, très bouffants, ses chausses de peluche écarlate s'enfouissaient au dessus du genou en de hautes bottes de peau de daim. Une fraise aux plis empesés complétait ce vêtement archaïque qui rappelait celui des gentilshommes du XVIe siècle.
On s'empressa autour du personnage empanaché, chacun voulant savoir ce que ce déguisement signifiait. Les opinions les plus diverses étaient émises, lorsqu'un homme, sortant d'un groupe, avisa M. Péladan qu'il apostropha en ces termes:
- Je suis l'adjoint de Saint-Briac et vous pouvez m'en croire, c'est inutile de demander la permission, vous ne ferez pas un sou dans la commune, un de vos confrères est venu ici l'année dernière; il avait deux chevaux, un nègre et un musicien. Eh bien, il est parti comme il est venu, il n'a pas trouvé de clients...
Horreur! on prenait le mage pour un marchand d'orvétian et un arracheur de dents! Très confus, M. Péladan protesta et expliqua que s'il se culottait d'aurore et ceignait son front d'une auréole, c'était en poète désireux de mettre sa tenue en harmonie avec la beauté de la plage.
On le cru fou et personne ne s'occupa plus de lui.

mardi 25 août 2015

Pas facile!

Pas facile!




Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 26 mars 1905.

Ma femme va au bal.

Ma femme va au bal.





Madame. - Ah! que c'est gentil d'arriver de bonne heure. (Regardant sa pendule.) Six heures moins un quart. Mais comme tu as froid, mon pauvre ami, tes mains sont glacées! Viens t'asseoir près du feu. (Elle met une bûche dans la cheminée.) J'ai pensé à toi toute la journée. Obligé de sortir par un pareil temps, c'est cruel! As-tu fait tes affaires? Es-tu content?
Monsieur. - Très content, chère petite. (A part.) Je n'ai jamais vu ma femme aussi aimable. (Haut, prenant le soufflet.) Très content, très content, et j'ai une faim! Bébé a-t-il été gentil?
Madame. - Tu as faim! Tous les bonheurs à la fois. Bravo! (Appelant) Marie, prévenez à l'office que monsieur veut dîner de bonne heure. Qu'on soigne ce que vous savez et un citron.
Monsieur. - Des mystères?
Madame. - Oui, monsieur, je vous ménage une petite surprise, et j'aime à croire que vous en serez ravi.
Monsieur. - Voyons la surprise.
Madame. - Oh! c'est une vraie surprise... Comme tu es curieux; voilà déjà tes yeux qui brillent. Si je ne te disais rien, pourtant!
Monsieur.- Eh bien! tu me briserais le cœur.
Madame. - Tiens, je ne veux pas t'impatienter. Tu auras ce soir à dîner de petites huîtres vertes et un... perdreau. Suis-je gentille?
Monsieur. - Des huîtres et un perdreau! Tu es un ange. (Il l'embrasse.) Un ange! (A part) Que diable a ma femme aujourd'hui? (Haut) Tu n'as pas eu de visites dans la journée?
Madame. - J'ai vu ce matin Ernestine qui n'a fait qu'entrer et sortir. Elle vient de mettre sa femme de chambre à la porte. Croirais-tu qu'on a rencontré cette fille, avant-hier soir, habillée en homme, et avec les vêtements de son maître encore? c'est trop fort!
Monsieur. - Voilà ce que c'est que d'avoir des domestiques de confiance. Et tu n'as vu qu'Ernestine?
Madame. - Mais oui, c'est bien assez... (Avec une exclamation.) Que je suis étourdie! J'oubliais; j'ai eu la visite de Mme de Lyr.
Monsieur. - Que le bon Dieu la bénisse! Rit-elle toujours de travers pour cacher sa dent bleue?
Madame. - Tu es méchant. Elle t'aime pourtant beaucoup. Cette pauvre femme! J'ai été vraiment touchée de sa visite. Elle venait me rappeler que son... tu vas te fâcher. ( Elle l'embrasse et s'assoit tout près de son mari.)
Monsieur. - Je vais me fâcher, je vais me fâcher... Je ne suis pas un Turc, voyons de quoi s'agit-il?
Madame. - Tu sais que nous avons des huîtres et un perdreau. Tiens, allons dîner. Je ne veux pas te le dire, te voilà déjà de mauvaise humeur. D'ailleurs je lui ai presque dit que nous n'irions pas.
Monsieur, levant les bras au ciel. - Patatras! je m'en doutais. Qu'elle aille au diable, elle et son thé. Mais qu'est-ce que je lui ai donc fait à cette femme-là?
Madame. - Elle croit te faire plaisir. C'est une charmante amie. Moi je l'aime, parce qu'elle dit toujours du bien de toi. Si tu avais été caché dans ce cabinet pendant sa visite, tu n'aurais pas pu t'empêcher de rougir. (Monsieur hausse les épaules.) "Il est si aimable, votre mari, me disait-elle, si gai, si spirituel! Tâchez de l'amener, c'est une bonne fortune que de l'avoir." J'ai répondu: "certainement!" Mais, en l'air, tu sais. Oh! baste! je n'y tiens pas du tout. On ne s'y amuse pas tant que ça chez Mme de Lyr. Il y a dans les coins un tas de gens sérieux... Je sais bien que ce sont des personnages influents et qui peuvent être utiles, mais qu'est-ce que cela peut me faire à moi? Viens dîner! Tu sais qu'il restait une bouteille de ce fameux Pommard, je l'ai conservé pour arroser ton perdreau, tu ne t'imagines pas combien j'ai de plaisir à te voir manger un perdreau. Tu dégustes cela avec tant d'onction... Tu es gourmand, mon petit mari. (Elle lui prend le bras.) Viens, mon ami, j'entends ton gamin de fils qui s'impatiente dans la salle à manger.
Monsieur, l'air soucieux. - Hum!... et pour quand?
Madame. - Pour quand... quoi?
Monsieur. - Le thé parbleu.
Madame. - Ah! le bal, tu veux dire... je n'y pensais plus. Le bal de Mme de Lyr? Pourquoi me demandes-tu cela, puisque nous n'irons pas? Dépêchons-nous, le dîner refroidit... Pour ce soir.
Monsieur, s'arrêtant court. - Comment ce thé est un bal, et ce bal pour ce soir? Mais, sapristi! on ne vous lâche pas comme cela au bal à bout portant. On prévient d'avance;
Madame. - Mais elle nous a envoyé une invitation il y a huit jours. Je ne sais ce qu'elle est devenue, cette carte. J'ai oublié de te la montrer, j'ai eu tort.
Monsieur. - Tu as oublié, tu as oublié...
Madame. - En somme, tout est pour le mieux; tu aurais été maussade toute la semaine. A table!

On se met à table. La nappe est blanche, les couteaux sont brillants, les huîtres sont fraîches, le perdreau, cuit à point, exhale un parfum délicieux. Madame est charmante et rit à tout propos. Monsieur se déride sensiblement et s'étale dans sa chaise.

Monsieur. - Il est bon ce Pommard. Tu n'en veux pas un petit peu, ma petite femme?
Madame. - Mais si, mais si, ta petite femme en veut. (Elle pousse son verre d'un petit mouvement coquet.)
Monsieur. - Tiens... Tu as mis ta bague Louis XVI. Elle est charmante cette bague.
Madame, mettant sa main sous le nez de son mari. - Oui, mais regarde donc, il y a un petit bout qui se détache. 
Monsieur, embrassant la main de sa femme. - Où cela, ce petit bout?
Madame, souriant. - Tu plaisantes toujours; je te parle sérieusement, tiens, là, parbleu ça se voit bien! (Ils s'approchent et penchent tous les deux la tête pour voir de plus près.) Tu ne vois pas? (Elle indique un endroit de la bague de son doigt rose et effilé.) Là... tiens... là.
Monsieur. - Cette petite perle qui... Que diable as-tu dans les cheveux, ma chère. Tu sens horriblement bon. Il faudra la donner au bijoutier. Cette odeur est d'une finesse délicieuse... Ça te va pas mal, les boucles.
Madame. - Tu trouves? (Elle façonne sa coiffure dans sa blanche main.) Je m'en doutais que tu aimerais ce parfum-là; mais à ta place, je...
Monsieur. - Qu'est-ce que tu ferais à ma place, ma chérie?
Madame. - J'embrasserais ma femme tout bêtement.
Monsieur, embrassant sa femme. - Tu as des idées, sais-tu? Donne-moi encore un peu de perdreau, je te prie. (La bouche pleine.) Comme c'est gentil, ces pauvres petites bêtes, quand ça court dans les blés! Tu sais leur petit cri de rappel quand le soleil se couche?... Avec un peu de sauce... Il y a des moments où il vous monte au cerveau des bouffées de poésie campagnarde. Quand je pense qu'il y a des sauvages qui les mangent aux choux! Ah çà! mais dis-moi donc... (Il se verse à boire.) Tu n'as pas de toilette préparée?
Madame, avec un étonnement candide. - Quelle toilette, mon ami?
Monsieur. - Eh bien! pour Mme de Lyr.
Madame. - Pour le bal! Quelle mémoire tu as! Tu y penses donc toujours? Mon Dieu, non, je n'en ai pas... Ah! si, j'ai ma robe de tarlatane, tu sais. Et puis, il faut si peu de chose pour fabriquer une toilette de bal.
Monsieur. - Et le coiffeur n'est pas prévenu?
Madame.-  C'est vrai, il n'est pas prévenu; d'ailleurs, je ne tiens pas à y aller à ce bal. Nous allons nous installer au coin du feu, lire un peu et nous coucher de bonne heure... Tu m'y fais penser, je me souviens qu'en partant Mme de Lyr m'a dit: "Votre coiffeur est le mien, je le ferai prévenir." Suis-je étourdie, je me souviens que je n'ai rien répondu. Mais ça n'est pas loin, je peux envoyer Marie lui dire de ne pas se déranger.
Monsieur. - Puisqu'il est prévenu, ce perruquier de malheur, laisse-le venir, et allons nous distraire un peu  chez cette bonne Mme de Lyr, mais à une condition, c'est que je trouverai mes affaires préparées sur mon lit, avec mes gants, tu sais, mon habit, et tu me mettras ma cravate blanche.
Madame. - Marché conclu. (Elle l'embrasse.) Tu es le meilleur des maris. Je suis enchantée, mon bon chéri, parce que je vois que tu t'imposes un sacrifice pour me faire plaisir, car ce bal en lui-même m'est assez indifférent!... Je n'y tenais pas, là, sincèrement, je n'y tenais pas.
Monsieur. - Hum! Eh bien, je vais fumer un cigare pour ne pas vous gêner, et à dix heures, je suis ici. En cinq minutes, je serai déguisé en noir, des pieds à la tête. Adieu.
Madame. - Au revoir.

Une fois dans la rue, monsieur allume son cigare et boutonne son paletot. Deux heures à perdre. Ça n'a l'air de rien quand on est occupé, mais quand on n'a rien à faire, c'est autre chose. Le pavé est gras, la pluie commence à tomber. Heureusement le Palais-Royal n'est pas loin. Au bout du quatorzième tour de galerie, monsieur regarde à sa montre. Dix heures moins cinq minutes, l'époux va être en retard, il se précipite et rentre au logis. Dans la cour, la voiture est déjà attelée.
Dans la chambre à coucher, deux lampes sans abat-jour répandent à torrent la lumière. Sur les meubles et le lit, des montagnes de mousseline et de rubans. Les robes, les jupons, les bijoux s'entremêlent dans un chaos charmant. Sur une table qui semble attendre, les pots de pommade, les bâtons de cosmétique, les épingles à cheveux, les peignes et les brosses sont rangés avec soin. Deux nattes artificielles s'étalent languissantes sur un amas noirâtre, qui ne ressemble pas mal à une forte poignée de crin, au milieu de ces luxueuses richesses, madame est échevelée, madame est inquiète, madame est furieuse.

Monsieur, regardant sa montre. - Eh bien, ma chère, es-tu coiffée?
Madame, avec impatience. - Il me demande si je suis coiffée. Ne vois-tu pas que j'attends le coiffeur depuis une heure et demie, un siècle? Ne vois-tu pas que je suis furieuse, car il ne viendra pas le misérable!
Monsieur. - Le monstre!
Madame. - Oui, le monstre! Je te conseille de plaisanter.

On sonne. La porte s'ouvre et la femme de chambre s'écrie: "Madame, c'est lui!"
Un quart d'heure après, le roulement d'une voiture se fait entendre. Madame est prête, sa coiffure lui va bien, elle sourit à la glace en enfonçant les baguettes dans ses gants longs et étroits.
Monsieur a manqué son nœud de cravate et arraché trois boutons. Les marques de la plus mauvaise humeur sont peintes dur ses traits.

Monsieur. - Allons, voyons, descendons, la voiture attend; il est onze heure et un quart (A part.) Encore une nuit blanche. Fouette cocher, rue de la Pépinière, 224!

On arrive. La rue de la Pépinière est en émoi. Des sergents de ville passent, rapides, au milieu de la foule. Dans le lointain, des cris confus et des roulements qui s'approchent se font entendre. Monsieur se précipité à la portière.

Monsieur. - Qu'est-ce qu'il y a Jean?
Le Cocher. - Monsieur, c'est le feu! Voilà les pompiers qui arrivent!
Monsieur. - Conduisez-nous toujours au numéro 224.
Le Cocher. - Nous y sommes, monsieur, au 224, c'est là qu'est le feu!
Le Concierge de la maison, se détachant d'un groupe et s'approchant près de la voiture. - Monsieur se rend sans doute, comme tout le monde, chez Mme de Lyr. Madame est au désespoir, mais le feu est chez elle... Impossible de recevoir.
Madame, avec exaltation. - C'est une indignité!
Monsieur, chantonnant. - Désolant! désolant... (Au cocher.) retournez d'où vous venez et bon train, je tombe de sommeil. (Il s'étend dans le fond de la voiture et redresse son collet.) Après tout, j'y ai gagné un perdreau bien cuit.

                                                                                                          Gustave Droz.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 26 mars 1905.