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samedi 31 octobre 2015

Je m'en moque comme de l'an 40.

Je m'en moque comme de l'an 40.

Voilà une expression familière que presque tout le monde emploie sans en connaître le sens. C'est qu'elle est fort vieille, et l'on sera surpris d'apprendre qu'elle date du XIe siècle, c'est à dire qu'elle a neuf cents ans.
On sait que l'on tremblait, au Xe siècle, de voir arriver la fin du monde.
L'an 1000 fut longtemps désigné comme le terme de l'existence de la terre, et personne n'ignore les terreurs des populations à cette époque;
L'an 1000 se passa et le cataclysme qu'on attendait ne se produisit pas.
Aussitôt les savants examinèrent le texte des Écritures Saintes et ils y trouvèrent que la phrase de Jésus sur laquelle on se basait pour croire à la fin du monde, était exactement "dans mille ans et plus".
L'an 40 devint alors la date fatale pour les superstitions des peuples, et les années qui suivirent l'an 1000 furent considérées comme des années de grâce accordées par Dieu
C'est à partir de ce moment qu'on fit, dans les actes publics, précéder le millésime des années par cette expression immuable: l'an de grâce...
Mais l'an 40 après l'an 1000 survint et rien ne changea sur la terre.
La terreur se dissipa, et nos pauvres aïeux, rassurés, se moquèrent de l'an 40 autant qu'ils l'avaient redouté.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 4 juin 1905.

Ceux dont on parle.

Élisée Reclus.


La famille des Reclus restera célèbre à plus d'un titre dans l'histoire intellectuelle et sociale de notre temps. L'auteur de cette éminente lignée, pasteur protestant dans le Sud-Ouest, n'a pas eu moins de quatorze enfants, dont quatre devaient devenir des hommes de génie.
Le premier, Elie, s'occupa d'ethnologie et fut professeur à l'Université libre de Bruxelles, où son fils Paul, dont on connait les opinions ultra-radicales et les retentissantes aventures, reçut également une chaire.
Onésime, cadet d’Élisée, s'est acquis par d'importants ouvrages géographiques, une très belle notoriété; c'est un savant et un penseur, mais aussi un écrivain à la plume évocatrice, au talent prestigieux. Paul, cadet d'Onésime (les noms bibliques abondent chez ces farouches athées), est l'homme "arrivé" de la dynastie; professeur à la Faculté de Médecine, c'est l'un des trois ou quatre "princes" de la chirurgie contemporaine. Citons encore, pour compléter le catalogue de cette famille aussi envahissante que celle des Monod, des Berger ou des Reinach, Mme Pauline Kergomard, née Reclus, inspectrice générale, chevalier de la Légion d'Honneur et, ce qui ne gâte rien, l'une des femmes les plus spirituelles de son siècle. Quant à Élisée, c'est, comme on sait, un géographe d'une science très étendue, doublé d'un philosophe, d'un anarchiste et d'un apôtre.



Élisée Reclus erra dans son enfance de la Gascogne à la Prusse; il terminait ses études quand se produisit le coup d'Etat du 2 décembre. Résolu à bouder l'Empire, il prit son sac et son bâton, et sains daigner honorer son pays d'une visite, parcourut l'Europe et l'Amérique. Il ne se fixa à Paris que quelques années plus tard.
La guerre de Sécession engagée entre les Etats de l'Amérique à propos de l'abolition de l'esclavage, lui fournit le sujet d'importants articles à la Revue des Deux-Mondes. Cette question de l'esclavage lui tenait au cœur: n'avait-il point refusé la main d'une charmante Mexicaine, dotée d'un certain nombre de millions de dollars, en laissant entendre au bon capitaliste qui le sollicitait de devenir son gendre, "qu'il eut d'abord à affranchir tous ses esclaves"! L'infortuné beau-père court encore. Evidemment, M. Reclus est un homme sans usages.
En 1869, toujours hostile à l'Empire, il s'affilia à l'Internationale, ce qui ne l'empêcha pas de se montrer bon patriote pendant la guerre. Dès septembre 1870, il se fit incorporer, avec ses frères, dans la garde nationale, sans vouloir accepter de grade et en demandant, bien qu'il fut marié et père de deux enfants, à être désigné pour les bataillons de marche. Mais l'inaction où était tenu ce corps le lassa et il entra dans la compagnie d'aérostiers de son vieil ami Nadar, où il servit jusqu'à la fin du siège.
La Commune devait naturellement le compter parmi ses partisans: il fut fait prisonnier dans un des premiers combats livrés à l'armée de Versailles, au plateau de Châtillon. Longtemps tenu au secret, il fut condamné à la déportation simple.
D'illustres savants, notamment Darwin, intercédèrent pour lui auprès de Thiers, qui, en 1872, commua cette peine en celle de bannissement.
M. Reclus s'installa en Suisse et reprit ses travaux scientifiques. On lui offrit sa grâce, mais il refusa de rentrer en France avant l'amnistie de tous les prisonniers de la Commune. D'ailleurs cet anarchiste impénitent ne désarmait pas, et des poursuites intentées en 1883 devant le tribunal de Lyon contre les anarchistes affiliés à l'Internationale révélèrent que les chefs du parti étaient M. Reclus et le prince Kropotkine. Ce dernier fut condamné à la prison avec quarante de ses compagnons. Quant à Élisée Reclus, il voulut, magnanime, s'offrir à la justice française, mais on laissa ce nouveau Regulus à ses chères études.
Dernier détail: il s'abstient de "ces honteuses coutumes où croupit l'humanité carnivore", ou plus simplement, il est végétarien. "Un tel! ma femme me trompe!" disait-il un jour à un de ses amis. Et comme l'ami effaré, restait bouche bée; "Le croyez-vous? répond Élisée. Elle met du jus de viande dans mes épinards!"

                                                                                                                  Jean-Louis.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 28 mai 1905.

Signe des temps.

Signe des temps.











Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 28 mai 1905.

Malines.

Malines.
(Belgique)


Selon quelques historiens, Malines aurait été, dès le milieu du sixième siècle, le chef-lieu d'une seigneurie qui appartenait à Gui d'Ardenne. Celui-ci l'aurait vendu à Monulphe, fils du comte de Dinant et vingt et unième évêque de Tongres; et enfin ce prélat l'aurait cédé à l'église de Liège. Quoi qu'il en soit, les évêques de ce siège eurent de bonne heure une autorité souveraine à Malines. Elle ne leur fut donnée, s'il faut en croire d'autres écrivains, qu'en 910, par le roi Charles le Simple. A cette époque ce n'était qu'une faible agglomération de chaumières élevées autour d'une chapelle dédiée à saint Rombaut, qui y souffrit le martyre quelques temps après le milieu du huitième siècle, et à peine rétablies des désastres dont elle furent affligées pendant les incursions des Normands. Cette bourgade n'occupait à l'origine qu'un étroit espace situé sur la rive droite de la Dyle, et moins exposé, à cause de son élévation, aux débordements de cette rivière; c'était le monticule sur lequel fut bâtie par la suite l'église Notre-Dame.
Peu à peu, elle s'agrandit, grâce aux nombreux concours des pèlerins qu'attirait de toutes parts l'oratoire de Saint-Rombaut. En 970, l'évêque de Liège, Notger, l'entoura d'une enceinte de palissades. Cette première limite se rompit bientôt, et les maisons débordèrent sur la rive droite de la Dyle. Des chapelles, des églises, des monastères, des constructions de toute nature s'élevèrent peu à peu, et la ville fut munie, vers l'an 1300, d'une enceinte de murailles. Malines acquit bientôt une grande importance, et son industrie prit un développement si rapide, qu'en 1370 ses drapiers faisaient travailler trois mille deux cents métiers.
Malheureusement, en 1342, un terrible incendie vint la dévaster en partie, et dévorer les plus belles de ses splendides constructions et quatre paroisses toute entières. La cathédrale de Saint-Rombaud fut rudement atteinte par ce désastre
Cependant, dès le milieu du quatorzième siècle, Malines sortit par degrés de ses cendres et se réédifia de plus belle. Mais ce fut surtout au quinzième siècle que commença la grande période de la splendeur monumentale de cette ville.




Marguerite d'Autriche, à son retour de France, fut reçue à Malines en 1493, et y fixa sa résidence. Son palais, dont il ne reste plus qu'une humble tourelle, à côté de l'église des Jésuites, avait un vaste développement, et élevait audacieusement dans l'air sa tour façonnée en forme de quille, et ses pignons sur lesquels étaient accroupis des lions armés de bannières. Cette riche habitation, où la jeune princesse se consola longtemps de son triple veuvage, servit plus tard de demeure au jeune Charles-Quint, dont Marguerite fut la tutrice. Ce fut le rendez-vous des artistes et des savants dont la fille de Marguerite de Bourgogne se plaisait à s'entourer pour se distraire des chagrins qui affligèrent sa vie. C'est là que Bernard Van-Orley conçut ses plus gracieuses peintures; là que brillèrent tous ces musiciens célèbres dont le nom vivra autant par leurs propres œuvres que dans les pages immortelles de Rabelais; là qu’Érasme lui-même reçut l'accueil dû à l'esprit et à la science. 
Parfois le vieux palais remplaçait les fêtes calmes et silencieuses de l'intelligence par des fêtes plus bruyantes et moins sévères. On faisait venir du pays de Waas quelques-uns de ces joueurs de clairon si renommés alors par leurs poumons infatigables, et les portes de la royale demeure s'ouvraient toutes larges pour livrer passage à un cerf à dix cors, sur les traces duquel le futur empereur d'Allemagne lançait une meute acharnée. La chasse bondissait à travers les rues; les cors retentissaient, les chiens aboyaient de toutes leurs forces, les chevaux faisaient jaillir des étincelles du pavé des places publiques, jusqu'à ce que Charles-Quint eût forcé le noble animal et lui eût donné le coup de grâce. 
D'autres fois, c'étaient de grandes solennités poétiques, ouvertes par les chambres des rhétoriciens. On voyait arriver, de toutes les villes du Brabant, les membres de ces corporations littéraires, vêtus de soie, de velours et de drap d'or, ou montés sur des chars antiques, ornés d'emblèmes et d'allégories. Et du haut du balcon de leur palais, Marguerite et Charles-Quint applaudissaient aux soties et aux mystères que les rhétoriciens représentaient devant la porte de la demeure impériale.
Tous les grands seigneurs du pays s'étaient groupés autour de cette belle princesse, et ils commencèrent à ériger à Malines des palais ou des hôtels, dont la plupart ont été abattus depuis, mais dont d'autres survivaient encore au seizième siècle. Du palais d'Hoogdtræten, il ne reste qu'une tourelle, qui sert de belvédère au petit séminaire. Celui de Nassau fut confisqué en 1567; il est converti en hospice.
On remarquait encore à Malines, à la fin du dix-huitième siècle, deux hôtels très-remarquables du commencement du seizième siècle, l'hôtel d'Hoogdtræten et celui des comtes de Nassau. (1)

(1) Extrait de la Belgique monumentale et de l'Histoire de l'architecture en Belgique, par Schayes.

Le Magasin pittoresque, septembre 1866.

vendredi 30 octobre 2015

Statue du roi René, à Angers.

Statue du roi René,
              à Angers
        (Maine-et-Loire)


René de Sicile, dernier duc d'Anjou, a laissé dans son ancienne capitale une mémoire populaire et vénérée. Il est né au château d'Angers; Angers a été sa ville de prédilection.
C'est près d'Angers, au bord de la Maine, dans le monastère de la Baumette, qu'il se plaisait à peindre ou à chanter la dame de ses pensées, Jeanne de Laval. C'est au pied des murs du château d'Angers que, déjà sur le déclin de l'âge, il venait réchauffer au soleil ses membres engourdis: la tradition a conservé à ses hautes murailles le nom de "Cheminées du roi René".
Lorsque les Angevins ont voulu ériger une statue au dernier de leurs ducs, ils ont eu soin de la placer auprès de leur château.



La statue de René d'Anjou est l'oeuvre d'un Angevin aussi, de notre célèbre statuaire David.
David a reproduit dans une statue colossale les traits du bon roi; puis autour du piédestal il a réuni douze statuettes représentant les principaux personnages des annales angevines: Dumnacus, Roland, Robert le fort, Foulque-Nerra, Foulques V roi de Jérusalem, Henri II (Plantagenet), Philippe-Auguste, Charles 1er frère de Saint-Louis, Louis 1er roi de Sicile, Isabelle de Lorraine, Jeanne de Laval et Marguerite d'Anjou.
"Je suis heureux, écrivait David à l'un  de ses compatriotes, lorsque son oeuvre quitta son atelier, je suis heureux d'avoir terminé ces pages historiques de notre Anjou, et j'éprouverai aussi un grand honneur si elles sont accueillies avec bienveillance par mes compatriotes: ils verront, je l'espère, que le statuaire républicain ne répudie pas les gloires qui furent les brillantes auréoles de notre France, et, par leur courage guerrier, les dignes ancêtres des héros de notre république et de l'empire.

Le Magasin pittoresque, septembre 1866.

Une chasse au tigre.

Une chasse au tigre.


Il est deux heures du matin, tout repose. Le calme le plus complet, un silence que le plus léger bruit ne vient même pas interrompre. Silence à ce point absolu qu'il me semble percevoir la sourde exhalation de la flore fantastique qui m'entoure, l'éternel soupir, la respiration gigantesque de la nature qui sommeille. Mais non, tout est muet et le souffle le plus léger ne vient même pas faire vibrer dans la nuit la somptueuse végétation de Népaul!
La chaleur est suffocante, aplatissante. Le ciel d'un bleu implacable toute la journée sans le moindre nuage blanc est d'une désespérante uniformité.
C'est à cette chaleur torride que tu devras, mon cher ami, de recevoir ces quelques lignes. Tu connais ma paresse. Mais quoi que tu m'écrives, je ne puis croire qu'un boulevardier comme toi puisse après de si longs mois d'absence porter quelque intérêt au journal insipide d'un exilé. Accuse donc de ce subit accès épistolaire le manque d'air et la chaleur suffocante qui m'empêche de reposer ce soir.
Pour être sincère je t'avouerai, n'en ris pas trop et fléchis pour cette fois ton snobisme, que la température n'est pas seule cause de mon insomnie. Je suis sous l'influence d'une excitation joyeuse que ne peuvent connaître les Parisiens et qui fait circuler plus vivement le sang dans les veines des plus aguerris, ici même. Dans quelques heures, à l'aurore, nous partons pour une grande chasse au tigre.
Cela a été décidé durant le dîner avec mes Anglais, les compagnons de voyage dont je t'ai si souvent parlé, après avoir entendu les récits d'une troupe d'indigènes affolés par les ravages que ces fauves ont commis dans le village, hier.
Tu sais quel est mon amour, je dirai plus, mon fanatisme pour tous les exercices du corps, pour tous les efforts violents où l'homme a besoin de tout son sang-froid, de toute son énergie. Tu dois te rendre compte de ma joie à la pensée de cette chasse qui, à l'attrait de la lutte, du péril, ajoute encore la satisfaction d'une oeuvre utile, d'une bonne oeuvre à accomplir.



Lorsqu'on n'a jamais vu de tigres autre part que dans les cages de Bidel et de Pezon, ou dans le cadre trop neuf et trop doré qui rehausse les toiles du Salon, on a peine  à considérer ce félin comme autre chose qu'un chat très gros, très digne et l'on ne peut se figurer les préparatifs indispensables à mener à bien une entreprise comme une chasse aux tigres.
Comme montures, nous aurons naturellement les éléphants, dressés tout spécialement à cette chasse, comme abri le howdah, petit pavillon fixé par des sangles au dos de l'animal, bien misérable refuge, à peine suffisant pour vous garantir des rayons meurtriers du soleil. On y est fort mal, du reste, cahoté, chaviré en un perpétuel mouvement de houle et il faut une certaine habitude pour ajuster son tir. Du reste, le côté peu confortable de l'installation ne fixe pas longtemps l'attention, concentrée tout entière dans le regard, qui se promène, scrute et tente de percer l'horizon, mais le regard même n'est pas libre, j'oubliais de te dire que devant soi, tout près, le cornac, à califourchon sur l'encolure, aux premières loges pour le spectacle... et la bataille, dirige le grave pachyderme.
La troupe se met en branle, les hautes herbes foulées craquent sous les pas pesants des mastodontes; un petit arbre barre-t-il la route? l'éléphant, tout bonnement le brise ou le déracine.
Mais bientôt on voit les animaux s'agiter, s'énerver, les trompes dont le mouvement de pendule scandait la marche se balancent plus rapidement sur un mode rythmique et violent, frappent alternativement le sol et produise aussi un bruit sourd continu, signe de colère, présage de l'attaque prochaine.
C'est un instant d'attente angoissante. Le cœur précipite ses battements dans la poitrine. Alors, tu peux m'en croire, mon cher, la chaleur et l'incommodité du howdah sont totalement oubliés, non pas que l'on pense au danger, oublié aussi le danger, à cet instant le moi de chacun, tout ce que l'on possède de vitalité est tendu vers cette seule idée: la venue du fauve sur ce terrain nu où les herbes ont été brûlées pour le dégager.
Le seul sentiment qui subsiste encore est un sentiment d'orgueil, d'amour-propre. Chacun désire avidement pouvoir tirer le premier en bonne position, abattre l'ennemi royal sous les regards jaloux de ses camarades; c'est que c'est une satisfaction unique, cette occasion d'affirmer son adresse, son énergie, son calme aux yeux de la troupe aguerrie qui vous entoure.




Mon premier tigre est pour toi. Il est de taille comme tu pourras voir et j'imagine que l'affection que tu me portes sera doublée d'un peu d'estime et sans fausse modestie d'un peu d'admiration pour ce Nemrod parisien quand tu fouleras au saut du lit, en pantoufles, la riche dépouille de ma victime.
Lequel de nous tous sur l'étroite couchette de ce camp ne fait pas cette nuit le merveilleux rêve d'être le héros de la journée et d'abattre demain plus de pièces que les forêts de l'Inde n'abritent de carnassiers.
Le plus loyal, le moins hâbleur des chasseurs n'admettra du reste jamais que le tigre qu'il vient de tirer, et dont la fuite rampante à travers le fourré se dessine sous les ondulations des herbes, n'est au moins effleuré sinon gravement blessé par la balle qu'in vient d'envoyer? Mes flegmatiques compagnons jurent par saint Georges et tous les saints du Paradis, avoir atteint le fauve, atteint que dis-je, mortellement blessé! Petite vanité soit! de ne pas vouloir avouer une maladresse ou une faiblesse. Mais vanité exercée au milieu du danger, et rien au monde que je sache n'est capable de faire avouer à un chasseur de tigres qu'il a manqué son but. C'est le combat contre le fauve, mais c'est presque autant une lutte entre les chasseurs, entre leurs cornacs, fiers du triomphe que remportent leurs maîtres, entre les montures elles-mêmes actives et pleines d'émulation courageuse.
Je voudrais être le premier à l'attaque, et que tu puisses me voir, solide au poste, le regard calme, la main sûre. Comme les heures qui me séparent de l'aube sont lentes à s'écouler! Ce n'est pas que cette chasse comme tu serais tenté de le croire, soit sans danger pour un tireur habile. Le tigre n'a pas toujours la délicate attention de se présenter à nous comme il faudrait qu'il fût pour être tué. Les indigènes qui connaissent bien les mœurs des félins, qui prétendent connaître leur tactique, qui se guident autant sur les traditions que sur leurs observations personnelles, avouent que malgré toute leur expérience, ils sont comme les novices, exposés aux attaques soudaines du tigre dont les bonds prodigieux viennent surprendre le chasseur sans que rien leur ait permis de prévoir et d'éviter l'agression.




Ce soir, à table, je te prie de croire que l'anecdote suivante que nous a rapporté Sir Walter X..., le gros major anglais ne nous a pas laissés aussi indifférents, qu'elle te laissera, lorsque tu parcourras cette lettre à la table du Cercle.
Il a été témoin du fait sur le territoire de Durbungah, frontière célèbre du Népaul. Après la description du départ toujours si pittoresque, la marche, l'approche de l'ennemi, l'anxiété des hommes, le coup de feu, et enfin l'animal blessé, plongeant et disparaissant dans les hautes herbes, laissant derrière lui une traînée sanglante.
Les cris de victoire, les hurrahs joyeux s'élèvent au milieu de la jungle, mais au milieu de ce concert de triomphe résonne une exclamation de soudaine terreur, sans une plainte, sans un rugissement, rampant, se tassant, inaperçu à la faveur de cette allégresse hâtive, le tigre est revenu au combat.
Il s'arrête une seconde, rassemble ses forces, se ramasse et d'une détente brusque, d'un saut prodigieux, il s'attache rugissant, la gueule ouverte, les dents dévorantes, les lèvres frangées d'écume, à la tête d'un éléphant. L'étreinte terrible des deux colosses ne dure qu'un instant, le pachyderme en furie, d'un colossal coup de tête a rejeté son ennemi au somment de son crâne à deux pieds du capitaine Johnson, calme dans la howdah.
Tous les compagnons de l'homme levèrent leur rifle d'un mouvement instinctif. Mais il était impossible de faire feu, les montures affolées se défendaient contre leur conducteur et la brusquerie de leurs mouvements faisait craindre qu'on atteignit l'homme et non la bête. Il fallait donc assister impassible à la lutte. Le tigre, un instant près de retomber, s'était cramponné dans un nouvel effort. Johnson fait feu et manque son ennemi qui se précipite sur lui d'un élan sauvage. On le crut mort.
Par un de ces hasards providentiels que le destin nous offre à tous au moins une fois dans la vie, l'éléphant, au bruit de la détonation, s'était violemment secoué. La tête énorme, qui servait de base au tigre, et sur laquelle il avait pris son élan, faisant tout à coup défaut au fauve furieux, l'animal rasant le howdah, passa à quelques centimètres du chasseur miraculeusement sauvé. 
Le cornac de Johnson au contraire, gisait ensanglanté, le cou et le dos labourés par le déclic terrible des pattes de derrière du carnassier.
Mais je voudrais que tu vives ici en face du danger, que tu entendes chaque jour comme moi parler de cet inconnu, qui arrive à tenter le moins audacieux, lorsque parfois ses rugissements nous éveillent, il faudrait que tu puisses entendre la parole brève et métallique du colonel contant ses exploits pour comprendre l'attirance de ces récits et frémir de leurs drames.
Tu ne peux non plus te figurer la joie, le triomphe, les exclamations glorieuses qui suivent la mort du fauve terrifiant, cette ivresse, cette griserie de curée, lorsque dépouillés avec un soin religieux les restes du carnassier gisent à terre. 



Et les précautions que l'on prend pour enlever à dos d'éléphant la peau du royal vaincu, dont les cornacs superstitieux tentent d'arracher les moustaches, se figurant que c'est un merveilleux philtre d'amour.
Je reviendrai sur tout ça quelque jour, à mon retour peut être. J'entends mes amis qui m'appellent, le barrissement de nos montures, tandis que les fouets claquent autour d'eux. Le jour se lève, je pars...

Le Sport universel illustré, 5 mars 1898.

mercredi 28 octobre 2015

Le vin de Jeanne d'Arc.

Le vin de Jeanne d'Arc.
Tiré d'un manuscrit découvert en 1500 dans l'abbaye de Pontarlier.


Le lendemain de l'interrogatoire public de Jeanne, à la nuit close, Cauchon, évêque de Beauvais, accompagné d'un moine dominicain, Favier, vint la réveiller dans sa prison et lui dit:
- Il est une chose sur laquelle je ne t'ai point publiquement interrogée, afin de garder une voie à ton salut. Réponds-moi sincèrement sur cette chose et je te jure sur les Évangiles que tu seras mise en liberté à l'instant même.
- Je ne refuse point de répondre, dit Jeanne, si ce que vous me demandez n'est point trahison envers mon Dieu, mon roy ou la France.
- Est-il point vrai, dit l'évêque, que le jour où tu assistais au sacre de Charles VII, il se retira avec toi et deux chevaliers en la sacristie de l'église, et que là tu versas une liqueur dans son gobelet en lui disant:
"- Celui-ci n'est-il pas le vrai breuvage du roy de France?
"- Oui, répondit-il, celui-ci me fait roy bien plus que l'huile sainte du sacre; avec celui-ci, j'ai acquis en vérité le nom de victorieux et jamais je n'en boirai d'autre."

Ce que Jeanne fit boire au roi.

- Il est possible, dit Jeanne,  que j'aie dit et que notre sire le roy ait répondu quelque chose d'approchant et, s'il faut dire vrai, je me le rappelle présentement comme si j'y étais.
- Eh bien!, dit Cauchon, apprends-nous de quoi était composé ce merveilleux breuvage qui a rendu Charles victorieux de ses ennemis et l'a fait roy de France. Je te jure encore, tu sortiras d'ici saine et sauve avant que le jour ait paru.
Jeanne se prit à regarder Cauchon avec étonnement, puis elle lui dit:
- Ce breuvage, monseigneur, était du vin des campagnes situées entre Épernay et Reims, du vin simple et naturel.
- Détestable sorcière! s'écria l'évêque, nulle crainte ne peut donc te forcer à dire la vérité?
- Hélas! je la dis sans déguiser nullement. Ce breuvage était du vin de Champagne, je le jure devant Dieu.
- Cependant, reprit Cauchon, tu avoues avoir tenu le propos que j'ai dit?
- Hélas!, monseigneur, écoutez-moi, voici comment cela arriva. Un jour, plusieurs seigneurs de la Cour, après avoir écouté mes paroles, s'en laissèrent persuader, car alors j'étais inspiré par l'esprit de Dieu, et mes discours avaient le don de la persuasion. Ces seigneurs me conduisirent dans un château où était le roy Il s'y faisait grand bruit et les serviteurs chargés de fruits et de venaisons allaient en venaient par tout le château. On nous conduisit dans une salle où un festin était somptueusement servi. Le roy assis en haut bout de la table était déjà pris de vin. Il chantait avec gaieté, malgré les malheurs dont le peuple était accablé. En nous voyant entrer, il dit au seigneur La Hire, un de ceux qui nous conduisaient:
"- Que penses-tu de ce banquet?
"- Je pense, dit le seigneur La Hire, qu'on ne peut perdre son royaume plus gaiement!
"- Hors d'ici, s'écria Charles, hors d'ici les mauvais conseillers! Il faut rire et boire.
"- Bien, lui dis-je, buvons et rions, Sire.
"- Voilà qui est sage, repartit Charles, Jeanne, je te ferai mon boucher et mon échanson. Allons donne-moi de ce vin qui est dans cette cruche d'argent."

Le vin champagne se boit à Reims.

" Je pris la cruche, et en ayant versé dans le gobelet du roi, le le goûtai selon l'usage. Mais à peine en eus-je avalé une gorgée que je rejetai la cruche loin de moi en disant:
"- Quel est ce détestable vin?
"- Par le ciel, tu es difficile, dit Charles. Ce vin est de notre belle province de Champagne.
"- Ce n'est pas vrai, lui dis-je, le vin de Champagne que doivent boire les roys de France n'est bon que dans la ville de Reims où sont les Anglais.
"A cette parole que l'esprit de Dieu m'avait dictée, tous les assistants applaudirent en criant et en faisant briller leurs épées, et le roy Charles, rappelé de son ivresse, s'étant levé soudainement, tira aussi son épée et cria:
"- Ores, que ce vœu soit pour vous comme pour moi, nous ne boirons plus de ce vin qu'en la ville de Reims.
"- Et je vous le verserai, Sire" répondis-je.
"Vous savez, monseigneur comment s'est accompli ce vœu, comment Dieu fit tomber Orléans et Reims dans nos mains. 
Le roi étant sorti un moment parce que la chaleur et la fatigue l'accablaient, on lui apporta une cruche de vin de Champagne pour le rafraîchir; je lui versai et dis la parole que vous avez rappelée et à laquelle il répondit ce que vous savez. Voilà la vérité, il n'y en a point d'autre.
Cette réponse mit en fureur l'évêque, qui fit torturer Jeanne, sans obtenir d'elle d'autre réponse. (1)

(1) Ce récit authentique de maître Favier, parent de l'évêque Cauchon, fut découvert sur un parchemin attaché à l'apologie de Jeanne d'Arc, prononcé en 1456 par le chancelier de l'Université.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 21 mai 1905.

La nouvelle place du Châtelet.

La nouvelle place du Châtelet.


Qui se rappelle aujourd'hui l'ancienne place du Châtelet? C'est à peine si nous pouvons retrouver dans nos souvenirs le restaurant du Veau qui tette et un grand magasin de faïences, situé en avant de la Chambre des notaires. La place était étroite, mal nivelée, encaissée entre des maisons grises, toujours mouillée par l'eau d'une fontaine; on n'y voyait ni arbres, ni enfants, ni cette foule de passants et de voitures qui maintenant y débouchent par la rue Saint-Denis, le boulevard Sébastopol et le pont au Change. La colonne qui en marquait à peu près le centre a été enlevée de terre par de puissantes machines, déplacée et exhaussée; le pont a été démoli et sa direction changée. Les deux côtés est et ouest sont bordés par les façades de deux théâtres neufs, qui tienne le milieu entre le monument et la bâtisse industrielle. Sans chercher davantage ce qui n'est plus, nous nous bornerons à décrire ce qui est.



On distingue tout d'abord, en venant de la Cité, un quinconce entouré d'un trottoir et muni de bancs. C'est en même temps un lieu de refuge pour les piétons et un artifice nécessaire pour dissimuler la déviation du boulevard Sébastopol et la façade biaise de la Chambre des notaires.
Au milieu du quinconce s'élève la jolie colonne du Palmier: c'est une des mieux conçues que nous connaissions. Ses proportions moyennes permettent d'en apprécier les ornements; et l'on sent que l'architecture a voulu respecter le loi du goût qui défend  aux concepteurs des arts plastiques de dépasser la portée des yeux humains. Une Victoire dorée domine le chapiteau, formé par un faisceau de feuilles de palmier; les bourrelets de l'arbre sont ingénieusement remplacés par de doubles tores entre lesquels on lit divers noms de bataille: Mont Thabor, les Pyramides, Austerlitz, Lodi, Arcole. Le groupe des quatre femmes qui entourent la base a le mérite de ne point ressembler à ces statues rapportées, sans caractère commun, dont on décore trop souvent nos édifices. Des aigles cernés de couronnes occupent les faces du piédestal, et des cornes d'abondance en arrondissent les angles. Au-dessous du socle primitif on a glissé un grand soubassement carré, dont les angles sont rachetés par des pilastres saillants. Quatre sphinx mâles, dans le goût égyptien, sortent du massif où leurs croupes demeurent engagées. A chaque pilastre correspond deux vasques semi-circulaires; le tout est environné d'un grand bassin à fleur de terre. Bien que le monument  se trouve altéré dans ses proportions, il offre encore, si l'on ne regarde pas les sphinx de trop près, un aspect très-agréable.
Le théâtre du Châtelet, qui remplace le cirque du boulevard du Temple (1), occupe le côté gauche ou occidendal de la place. Il a été construit en 1861 et 1862, sur les plans de M. Davioud. C'est un vaste rectangle compris entre la place, le quai de la Mégisserie, l'avenue Victoria et la rue des Lavandières. On y accède par un porche ouvert conduisant à un spacieux vestibule décoré de colonne, pour gagner les escaliers des places secondaires et du parterre. Des issues latérales, établies sur le quai et l'avenue Victoria, évitent tout encombrement à la sortie. De plus, un passage couvert pour les voitures traverse l'édifice parallèlement à la façade et communique avec le vestibule. A l'entre-sol, deux escaliers pour le service des places principales s'élèvent jusqu'au troisième étage de la salle; d'autres montent jusqu'au dernier amphithéâtre. Les couloirs mesurent partout près de 4 mètres en largeur et s'élargissent encore au droit des escaliers. Le foyer principal n'a pas moins de 25 mètres sur 7; il est au niveau des premières loges. Les deux hautes cheminées en pierre qui ornent ses extrémités sont sculptés dans le style de la renaissance, tandis que les couleurs, arabesques, encadrements, tentures, qui garnissent les parois et les fenêtres, prétendent rappeler Pompéi et Herculanum. Du foyer, cinq portes conduisent à une grande loggia qui donne sur la place. A l'étage supérieur est un autre foyer précédé d'une terrasse. Quant à la salle, elle égale presque en dimensions celle de l'Opéra. C'est la plus grande salle de Paris sous le rapport de la contenance; elle est disposée pour recevoir jusqu'à trois mille personnes. Neuf grandes arcades, chacune subdivisée par deux autres plus petites, portées sur des points d'appui apparents en fonte ornée, soutiennent les immenses amphithéâtres et encadrent les loges. Tous les balcons des galeries brillent d'or et de vive couleurs. L'éclairage, heureusement conçu, se fait sans lustre et sans becs de gaz répandus dans la salle. Un plafond lumineux, tout en verre décorés, envoie, à l'aide de puissants réflecteurs, une clarté suffisante en somme, bien qu'un peu voilée. La salle y perd en gaieté, mais le spectateur y gagne en air respirable et pur d'émanations carboniques. L'aération a aussi été l'objet de soins particuliers. Des conduits, qui passent sous le quai et viennent aboutir à différents orifices dissimulés, amènent du bord de l'eau un air toujours renouvelé qui s'échappe par des ouvertures ménagées dans la voûte. La scène, aussi grande que celle de l'Opéra, est pourvue d'annexes et de dégagements utiles au jeu des machines et des trucs, principal élément du succès dans un théâtre où tout est donné au spectacle. Une vaste cour vitrée, au fond, s'ajoutant à un immense magasin de décors, permet de produire des effets visibles pour le spectateur à 45 mètres du rideau (Moniteur du 30 janvier 1862.)
Maison sur le quai, le nouveau Cirque est monument sur la place du Châtelet. Sa façade, malgré de nombreux défauts dans les détails, n'est déparée que par les vilaines toitures arrondies du comble. Elle se compose de deux pavillons latéraux et d'un corps central en retraite, qui s'y relie par des galeries et des terrasses. Chaque pavillon, couronné d'une sorte d'attique, comprend dans sa hauteur deux fenêtres superposées en un seul cadre et une large porte vitrée qui sert de devanture à une boutique. Le porche du rez-de-chaussée est soutenu par cinq arcades peu ou mal ornés; en arrières les portes des vestibules, de même ouverture, sont terminées par un arc d'une courbure très-faible. La meilleure partie de la façade, c'est la loggia du grand foyer. Les cinq arcades ne manquent pas de légèreté, et leurs piliers à quatre ressauts, bien que grêles, n'ont point mauvaise grâce; à chaque grande baie correspond une porte carrée, surmonté d'un œil-de-bœuf; en avant, dans la balustrade même, sont plantés cinq candélabres à plusieurs becs. Au-dessus, derrière quatre statue de MM. Élias Robert, Chatrousse, Aizelin et Chevalier, se cache la terrasse du second foyer.
Le Théâtre-Lyrique fait face au nouveau Cirque; il remplace comme lui une salle du boulevard du Temple, l'ancien Théâtre-Historique. Comme lui, il forme un rectangle, moins grand, il est vrai, mais qui occupe encore une surface de 1.850 mètres. L'aménagement intérieur est conçu dans le même système; nous y retrouvons les doubles sorties, les grands escaliers, les larges couloirs, les deux foyers avec salons, bustes, tentures néo-grecques. Chauffage, éclairage, ventilation, sont établis comme au Cirque; un conduit, ouvert dans le square  de la tour Saint-Jacques, peut introduire par heure et par spectateur 30 mètres cube d'air.
La salle, égale en dimensions à la Comédie-Française, contient environ quinze cents places. Elle comprend un balcon, un premier et un second étage de loges à salon, une galerie et un amphithéâtre. Deux riches avant-scène encadrent le rideau et supportent une élégante voussure qui forme conque acoustique. De tous les points de la salle la scène est bien en vue (au moins pour ceux qui occupent le devant des loges). On n'a pu obtenir ce résultat qu'en supprimant les colonnes saillantes des avant-scène, ailleurs si gênantes pour les loges de côté. Le fond rouge des loges fait ressortir les riches peintures blanc et or des balcons.
La scène aussi profonde que celle de l'Opéra-Comique est de 7 à 8 mètres plus large. Elle est desservie par un corps de bâtiment sur l'avenue Victoria, où les artistes disposent de trente loges commodes et aérées. Les salles des choristes, comparses, et les foyers réservés aux différentes classes du personnel, les magasins d'accessoires, les ateliers pour les costumes, occupent les bâtiments du quai de Gèvres.
La façade renferme de bonnes parties, mais bizarrement associées, remarque applicable à tous les travaux des architectes contemporains. Ainsi, au dessus des arcades classiques du premier étage, où s'ouvrent les fenêtres circulaires du foyer, règne une longue tribune byzantine dont cinq larges pied-droits et cinq petites colonnes trapues soutiennent les bases architraves. Ce qui plait à Saint-Germain des Près n'est plus à sa place dans cette décoration hybride et jure avec le style renaissance des piliers inférieurs et des chapiteaux ornés de lyres. Le rez-de-chaussée n'est point ouvert comme celui du théâtre voisin. Les arcades fermées de grilles sont devenues de vastes portes-fenêtres vitrées et boisées; le porche est changé en vestibule, ce qui a permis de donner plus d'extension aux vestiaires et aux salons d'attente.
Telles sont les dispositions et les édifices de la nouvelle place du Châtelet. Les voies nombreuses qui s'y réunissent (boulevards de la Cité et de Sébastopol, avenue Victoria, rues Saint-Denis et des Lavandières, quai de Gèvres et de la Mégisserie) y amènent toute la journée quantité de passants affairés, de voitures et d'omnibus. Les théâtres y font durer le mouvement et la vie bien avant dans la soirée.

(1) Le Cirque du boulevard du Temple devait son origine à un Anglais nommé Astley, qui, en 1780, établit dans le rue du faubourg-du-Temple, 24, un manège et un spectacle de voltige. En 1784, Franconi père prit la direction du théâtre et en augmenta l'importance. transféré en 1802 dans le jardin des Capucines, et en 1807 rue du Mont-Thabor, le Cirque revint bientôt au faubourg du Temple. Incendié les 15 et 16 mai 1826, il fut reconstruit sur le boulevard. La salle a été démolie pour l'ouverture du boulevard du Prince-Eugène.

Le Magasin pittoresque, avril 1866.

mardi 27 octobre 2015

La fête de sainte-Geneviève.

La fête de sainte-Geneviève.


Depuis le commencement du siècle, la neuvaine de sainte Geneviève s'ouvre à Saint-Etienne-du-Mont au milieu d'une affluence considérable de fidèles, accourus de toutes les paroisses du diocèse. Ni les sarcasmes des soi-disant philosophes, ni les fureurs des sectaires, n'ont pu entamer le culte de l'illustre bergère. Malgré les malheurs et les troubles des temps, Paris vénère sa patronne comme à l'époque de Charlemagne.




Aujourd'hui, de même qu'il y a dix siècles, la châsse de la vierge de Nanterre reçoit la visite de milliers de pèlerins, qui viennent apporter en masse au tombeau de la sainte des médailles, des objets de piété, du linge destiné aux malades, et qui s'en retournent consolés et raffermis. Dieu veut visiblement que l'humble bergère reste l'immortelle médiatrice de cette ville immense, et la porte, pour ainsi dire, dans ses bras pour la préserver de la suprême chute.




La principale des deux églises dédiées par nos pères à sainte Geneviève s'élevait sur l'emplacement actuel du lycée Henri IV. La tour du lycée est le seul reste de cette antique église, placée d'abord sous le vocable de saint Pierre et de saint Paul. A la fin du XIe siècle, on y montrait encore une chasuble du prince des apôtres, qu'on faisait toucher aux paralytiques. On y conservait aussi la pièce de monnaie marquée du monogramme  que saint Germain avait donné à la bergère de Nanterre. Dans une étroite cellule adjacente à cette église, vivait une recluse. Dès qu'elle rendait l'âme, une autre prenait sa place. Les postulantes se faisaient inscrire longtemps à l'avance; de frêles jeunes filles considéraient les alvéoles comme des palais, et faisaient queue dans ces antichambres du paradis.
On sait que la châsse de saint Geneviève était portée en procession dans les rues pendant les calamités publiques, pour demander la paix, le beau temps, le rétablissement de la santé du roi, la fin d'une épidémie, etc. Le peuple avait toujours gardé la mémoire du prodige arrivé par son intercession en 1129 sous le règne de Louis le Gros, alors que le mal des ardents tuait les Parisiens par milliers; la médecine ne comprenait rien à cette effroyable peste. On porta solennellement la châsse de la sainte à l'église Notre-Dame, dont la nef et le parvis débordaient de malades et tous furent instantanément guéris, sauf trois incrédules, éclatante exception qui confirma le miracle.




Rien ne saurait aujourd'hui donner la moindre idée de la pompe de ces processions, décrites par les vieux auteurs avec une admiration naïve. Elles se firent souvent et toujours avec un éclat et une affluence inouïs, sous le règne de Louis XIV. Guy Patin a raconté dans ses lettres celle de 1652; Mme de Sévigné, celle de 1675; et Larguillière a consacré le souvenir de la procession de 1694, la plus remarquable de toutes, par le tableau votif qui existe encore à Saint-Etienne-du-Mont.
Une pièce des archives nous indique sommairement l'ordre de marche de la procession de 1675, celle qu'à décrite Mme de Sévigné, décrétée pour demander à Dieu la cessation du mauvais temps.
En tête marchaient les Cordeliers, sur soixante-dix- neuf rangs (sans compter la croix, les acolytes et les enfants de chœur), avec sept reliquaires; puis venaient les Jacobins, sur quarante-neuf rangs; les Augustins, sur quarante; et des confrères, nu-pieds, couronnés de fleurs, portant de grands cierges, avec leurs châsses et reliquaires, sur cent douze rangées; Ensuite le clergé de Saint-Magloire et les religieux de l'abbaye de Saint-Germain, les chapitres d'une multitude d'autres confrères, vêtu de blanc ou de noir, toujours pieds nus, tous accompagnés de leurs châsses, croix et bannières. A peu près au milieu de cet immense cortège, s'avançait d'abord la châsse de saint Marcel, l'ordinaire compagnon de la patronne de Paris dans ces circonstances solennelles, puis celle de sainte Geneviève, portée par vingt-deux confrères revêtus d'aubes et le cou cerclé de fraises blanches, escortée par quatre sergents l'épée au côté, quatre officiers du Châtelet en robes rouges, et le lieutenant criminel, en robe courte. Les chapelains, chanoines et chapitre de Notre-Dame, sur cent vingt-cinq rangs et les religieux de Sainte-Geneviève, sur quatre-vingt-seize rangs, marchaient un peu plus loin, suivis de cent douze juges, du chapitre et de l'abbé, à la droite de l'archevêque, tous deux mitrés et donnant leur bénédiction à la foule. Le défilé se terminait par deux secrétaires à la cour, quantité d'huissiers, le premier greffier, avec son bonnet fourré, garni de diamants, les six présidents à mortier, les conseillers, en robes rouges et en bonnets carrés, la cour des aides, et enfin la ville ayant à sa tête le prévôt des marchands, avec son habit, mi-parti drap et satin.
La patronne de Paris resta populaire sous la révolution. En 89 et 90, on mêlait sans cesse les démonstrations en son honneur aux manifestations patriotiques. A chaque instant, poissardes, harengères, les femmes de la rue de Sèvres, du faubourg du Roule, etc., imaginaient d'aller en cortège, habillées de blanc, bouquets en main, bannières au vent, escortées par la garde nationale du quartier, avec la musique, remercier la bergère de Nanterre de la liberté reconquise. Au cours d'une de ces processions, les dames du marché Saint-Martin passèrent chez Bailly, le nouveau maire de Paris, et lui présentèrent un bouquet avec une brioche.
Il fut bien complimenté et embrassé. Les jours suivants, cet exemple fut imité par les autres districts; et le bon Bailly raconte dans ses Mémoires, avec un naïf chatouillement d'orgueil, ces défilés de demoiselles en blanc, qui venaient le fêter et le baiser en revenant de faire la visite à sainte Geneviève.
Mais l'heure des iconoclastes allaient bientôt sonner. Déjà au cours du XVIIIe siècle, l'impiété s'était déchaînée contre la pauvre fille du peuple.
En 1747, l'antique et vénérable église de Sainte-Geneviève est condamnée à la destruction par des édiles sans patriotisme; la pioche démolit ce sanctuaire vénérable, bâti sur l'emplacement de la maison où la sainte avait demeuré. On ne voulut plus se souvenir ni des larmes qu'elle avait versé dans cet asile, ni des prières qu'elle avait répandues pour le salut de son peuple. L'année suivante, en 1748, les mêmes échevins livraient au pic des maçons l'antique église de Saint-Jean-Baptiste, "Saint-Jean-le-Rond", comme l'appelait les fidèles, où sainte Geneviève s'était enfermée avec les femmes de Paris pour implorer contre Attila la miséricorde divine.
Mais si ces stupides niveleurs faisaient disparaître d'augustes édifices, ils respectaient la sainte. La Révolution, à peine victorieuse, s'en prend à la vierge de Nanterre elle-même. Le 4 avril 1791, l'Assemblée constituante décrète que la nouvelle basilique de Sainte-Geneviève deviendra, sous le nom de Panthéon, la sépulture des grands hommes.
Deux ans à peine après ce décret, par une orageuse nuit de thermidor, le cadavre putréfié de Marat sera porté au fracas du canon et à la lueur des torches, et placé auprès des restes de Mirabeau. L'année précédente, les jacobins avaient retiré de l'église la châsse de sainte Geneviève, pour la remettre au curé de Saint-Etienne-du-Mont. Trêve passagère! Les ornements du reliquaire devaient tenter la cupidité des vainqueurs. Le 9 novembre 1793, l'hôtel de la Monnaie reçoit la châsse de sainte Geneviève. Le procès-verbal de confiscation constate, dans un langage hideusement blasphématoire, que les spoliateurs trouvèrent dans le sépulcre intérieur plusieurs petits paquets contenant probablement des reliques, une fiole lacrymatoire, un stylet de cuivre, sans doute la fibule avec laquelle sainte Geneviève attachait ses vêtements ou retenait sa chevelure, enfin les ossements de la vierge de Nanterre, enveloppés de linge blanc. Dieu permit dans sa colère, et en punition d'un peuple infidèle et révolté, que les restes de la sainte subissent le contact de ces mains ensanglantées par le crime. 
Mais un sacrilège plus odieux encore allait être commis. Le 21 novembre 1793, la Commune décrète que les reliques de saint Geneviève seront brûlées en place de Grève, à savoir, au lieu ordinaire de l'exécution des vulgaires criminels, "et cela, déclare l'arrêté révolutionnaire, pour expier le crime d'avoir servi à propager l'erreur et à entretenir le luxe de tant de fainéants." C'est en ces termes qu'Anaxagoras Chaumette résume la glorieuse histoire de sainte Geneviève. Et le procureur de la Commune ne se contente pas d'outrager la patronne de Paris, il condamne ses ossements à l'incinération. Le 3 décembre suivant, un bûcher, fait de chasubles, d'étoles, de chapes, de mitres, etc. se dresse devant l'hôtel de ville.
On y jette pèle-mêle les restes de la protectrice de Paris; puis, les nouveaux barbares, renouvelant l'attentat des Anglais contre Jeanne d'Arc, précipitent les cendres de la vierge libératrice dans la Seine.
En 1830, la Révolution profane de nouveau l'édifice consacré à sainte Geneviève. Des menaces sont proférées devant le temple. Une bande de forcenés vient saccager les objets du culte, et le ministre Laffite donne l'ordre de séquestrer la châsse. Quelques jours après, la croix est arrachée du dôme et le culte divin proscrit de la basilique, de nouveau transformée en Panthéon



A ce châtiment infligé à la sainte s'ajoute une autre humiliation. Le 16 juillet 1831, une solennité maçonnique est célébrée sous les voûtes de l'église en l'honneur des mânes des "morts" de juillet 1830!... C'est en 1852 seulement que la bergère de Nanterre reprit possession de l'édifice, qui lui avait été consacré par le roi Louis XV. Pendant trente-trois ans, les cérémonies du culte s'accomplirent sans obstacle dans le sanctuaire construit par Soufflot. Après la guerre, sous les auspices de M. de Cumont, alors ministre des beaux-arts, les murailles s'enrichirent de peintures dues au pinceau de nos meilleurs artistes. Cette décoration n'était pas terminée quand, le 5 mai 1885, au lendemain de la mort de Victor Hugo, la Chambre, sur proposition de M. Goblet, ravit de nouveau le Panthéon au culte et décide de le transformer en un campo santo des grands hommes. La dépouille de M. Ernest Renan repose dans les caveaux, à côté du tombeau du poète des Odes et Ballades.

Les Fêtes de nos Pères, Oscar Havard, Mame, 1898.

lundi 26 octobre 2015

Sur l'influence du printemps.

Sur l'influence du printemps.

Deux fermiers parlaient de l'espoir
Que, pour la récolte prochaine,
Un vent chaud faisait concevoir.



"Si ce temps dure une semaine,
Dit l'un deux, voisin, sur ma foi,
Bientôt tout sortira de terre.
-Ah! que dites-vous là, compère.
Bon Dieu! songez que j'ai, moi,
Trois femmes dans le cimetière.

                                                                                                          Alexandre Dumas.

Mon Dimanche, Revue populaire illustrée, 21 mai 1905.

Ceux dont on parle.

M. Paul Doumer.

M. Doumer n'est pas seulement de ceux dont on parle; il est aussi de ceux qui parlent et, en ce moment, de ceux qui font parler, puisque, président de la Chambre, il doit se borner à diriger les débats. Il a même eu, à ce sujet, un mot spirituel en prenant possession du fauteuil présidentiel: attaqué vivement par ses adversaires qui lui reprochaient d'avoir posé sa candidature à la dernière heure et d'avoir ainsi triomphé par surprise, il répondit qu'il y avait de la lâcheté à attaquer le président de la Chambre, qui était le seul à ne pouvoir se défendre.




Jamais des paroles aussi dures n'avaient encore, au Palais-Bourbon, accueilli président nommé par ses collègues. Son élection a fait beaucoup d'ennemis à M. Doumer. Elle lui a fait, vous pensez bien, beaucoup plus d'amis. Des uns et des autres, d'ailleurs, il prend le même souci: d'ami, on ne lui en connait qu'un, qu'il a jusqu'ici protégé avec un succès inouï. Il s'appelle M. Doumer.
Des mauvaises langues lui reprochent d'avoir pour les convictions politiques la même indifférence que pour les individus. On rappelle que, ministre des Finances dans le cabinet Bourgeois en 1895, il accepta l'année suivante de M. Méline le poste de gouverneur général de l'Indo-Chine. Cette histoire prouve tout simplement que M. Doumer a autant d'estime pour ces deux personnages et qu'il ne sait rien lui refuser de ce qui peut servir à sa fortune. Au surplus, il est bien possible que cet homme véritablement supérieur considère avec un souverain mépris les termes d'opportunisme, de radicalisme, de socialisme que des esprits chicaniers ont inventés, et qui n'ont de valeur à ses yeux que lorsqu'ils s'effacent devant un mot plus flatteur: majorité. S'il a des préférences, il les tient secrètes et sait les sacrifier au besoin; il appartient enfin à cette classe d'hommes d'Etat dont il est prudent d'attendre la mort pour dire qu'elle fut leur opinion.
Par contre, ce que l'on peut affirmer en toute confiance, c'est son intelligence qui est tout à fait remarquable. (Je prie mes lecteurs de croire que ce n'est pas là une basse flagornerie et que je ne sollicite aucun bureau de tabac, même de passage.)  Sa carrière en est la preuve. Venu d'Auvergne à Paris, il reçut une éducation primaire et entra à quatorze ans comme apprenti dans une fabrique de médailles. Devenu bientôt ouvrier, il passa six ans à travailler, à la sortie de l'atelier, pour développer son instruction, et plus heureux que son compatriote Lintilhac, il réussit à décrocher une licence: la licence es sciences, alors que tant de jeunes potaches, cultivés au lycée depuis l'âge de huit ans, obtiennent à grand peine leur bachot. Professeur de mathématiques, il dut quitter l'Université par suite d'une maladie de la gorge: sa carrière politique date de cette époque. Dieu le préserve d'une rechute qui l'empêche d'atteindre à de plus hautes destinées encore. Qui sait? Nous assisterons peut être à la naissance d'une dynastie. Doumer 1er ne sonne pas mal. Le II me plairait moins.

                                                                                                                   Jean-Louis.

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Les faiblesses de M. Doumer.

Ce n'est que des grands hommes qu'on peut dire qu'ils ont des faiblesses.
Celles de M. Doumer consistent dans une profonde aversion pour le nombre 13 et pour... l'orthographe, dont il méprise les subtilités comme tous les hommes d'action.
Ses amis et ses ennemis n'ont garde d'oublier ces légères imperfections.
Un certain dimanche du mois de mars dernier, on inaugurait la mairie d'une petite ville voisine d'Aurillac: M. Doumer consentit à se rendre, pour cette cérémonie, dans son pays natal, où il n'était pas venu depuis 1892; comment lui dire qu'on ne l'avait pas vu depuis treize ans, ce que la politesse commandait pourtant de faire?
Le préfet, homme adroit, trouva une périphrase à la fois éloquente et spirituelle:
"Il y a aujourd'hui douze ans et douze mois, dit-il, que vous avez daigné..."
M. Doumer sourit; par contre, il fit grise mine au maire de l'endroit, qui n'a pas moins de treize enfants!
Le lendemain, un des journaux du Cantal, hostile au président de la Chambre, rendit compte de la cérémonie avec force railleries à l'adresse de M. Doumer, qui, piqué au vif, écrivit à l'auteur de l'article pour le provoquer.
Mais les journalistes ne respectent rien! Celui-là renvoya à M. Doumer sa propre lettre au bas de laquelle il avait écrit:
"J'ai le choix des armes. Je choisis l'orthographe: vous êtes mort."

Mon dimanche, revue populaire illustrée, 21 mai 1905.

L'école du gracieux sommeil.

L'école du gracieux sommeil.


Les cours de beauté de notre capitale et les instituts de massage cosmopolites où se présentent bien des Parisiennes ne seront bientôt plus que des inventions barbares et désuètes. En effet, aucun de nos professeurs n'avait encore pensé aux leçons de sommeil, et cette lacune nous vaudra d'être, une fois encore, devancés par les Américains.
Dans la cinquième avenue de New-York, l'école Spuller, sous ce titre: Ecole de grâce dans le sommeil (Sleep gracefully school) donne à toutes les ladies les moyens de dormir en beauté. La théorie du Dr Spuller part de ce principe: après une nuit passée dans une mauvaise position, la dormeuse se réveillera, non seulement avec les traits déformés, mais encore de méchante humeur. De plus le ronflement, musique anti-esthétique s'il en fut et qui peut agacer le plus patient des maris, doit être combattu.
L'institut révèle alors à l'apprentie dormeuse les moyens de séduction utilisables: à savoir que les cheveux seront dénoués et rendus libres, que le corps sera étendu légèrement incliné sur le côté, que la tête reposera sur la nuque afin de ne pas permettre aux joues un contact prolongé avec l'oreiller.
Quant au ronflement, on le vaincra à l'aide d'un appareil qui emboîte le menton, ferme la bouche et vient s'attacher au sommet de la tête.
Les maîtres de cette école garantissent un succès complet après douze leçons pour les règles de beauté et douze autres pour corriger le ronflement... après quoi ils livrent aux maris difficiles des femmes au sommeil exquisement tranquille et silencieux.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 21 mai 1905.

dimanche 25 octobre 2015

Marteaux de porte au moyen âge.

Marteaux de porte au moyen âge.


Le Magasin pittoresque a fait paraître dans son vingt troisième volume (1855) les dessins de plusieurs beaux heurtoirs ou marteaux de porte du moyen âge, et l'indication d'un grand nombre de pièces de serrurerie du même genre, dont quelques unes sont figurées dans divers recueils. En publiant actuellement un nouveau modèle, d'après un heurtoir du quinzième siècle, que l'on a pu voir l'automne dernier à l'exposition du Musée rétrospectif, nous y joignons quelques explications historiques empruntées au savant Dictionnaire raisonné de l'architecture française, de M. Viollet le Duc.
" Les premiers heurtoirs paraissent avoir été de petits maillets suspendus extérieurement aux huis des portes.

D'un maillet qui là pent a sus l'uis assené. (1)

Les anneaux de fer attachés à des têtes de bronze en dehors des portes dès une époque très-ancienne, servaient également de heurtoirs, car ils sont souvent munis d'une boucle en partie renflée qui frappait sur une grosse tête de clou. Ces anneaux facilitaient le tirage des vantaux lorsqu'on voulait fermer la porte; de plus, ils étaient à la porte de certaines églises un signe d'asile..."
M. Viollet le Duc donne dans son Dictionnaire le dessin d'un heurtoir à anneau au onzième siècle, encore attaché à la porte du nord de la cathédrale du Puy, le plus ancien, dit-il, qui lui soit connu en France, et un autre du commencement du treizième siècle, attaché à la porte occidentale de la cathédrale de Noyon. La tête et l'anneau sont en bronze. 
"Mais, ajoute l'auteur, ces heurtoirs à anneaux paraissent avoir été particulièrement destinés aux portes d'églises, par suite peut-être de la tradition du droit d'asile. Aux vantaux des portes d'habitation, les heurtoirs sont primitivement, ainsi que nous le disions tout à l'heure, des maillets, puis, plus tard, des marteaux suspendus au moyen de deux tourillons. Les plus anciens dont nous avons pu nous procurer les dessins sont très-simple de forme, et ne sont ornés que par les gravures au burin qui couvrent la tige du marteau ainsi que les deux boucles servant à maintenir ses tourillons. Les heurtoirs du quinzième siècle sont moins rares."
M. Viollet le Duc cite celui  de la porte de l'Hôtel-dieu de Beaune, et donne les dessins de deux autres: l'un qui se trouve à Châteaudun, l'autre à Troyes, au Musée. Ces heurtoirs, comme ceux du siècle précédent, ne sont autre chose que des marteaux suspendus frappant sur une tête de clou, mais les formes en sont plus compliquées, plus recherchées: celui du Musée de Troyes, par exemple, représente un enfant portant dans ses mains un écusson armorié; les ferrures qui servent à attacher les marteaux aux portes offrent des dessins dans le goût de l'architecture du temps, ou bien l'armature découpée à jour rappelle les formes contournées du style flamboyant alors à la mode.
"Au seizième siècle, on revient aux heurtoirs en forme d'anneaux ou de boucle avec poids à l'extrémité, pour les portes d'hôtels ou de maisons. Il en existe de fort jolis de ce genre aux Musées du Louvre et de Cluny. Les heurtoirs à marteaux ne furent plus en usage que pour les portes d'habitations rurales."



C'est donc au seizième siècle qu'appartiendrait, à n'en juger que par sa forme générale, le heurtoir qui est ici figuré; mais il n'y a pas en ces matières de règle absolue, et, par le détail des ornements, comme par le travail, l'attribution au quinzième siècle, que l'on trouve dans le catalogue du Musée rétrospectif, nous semble parfaitement justifiée. Ce heurtoir était autrefois attaché à la porte d'une maison de la ville de Mons en Belgique. On sait que, jusqu'à une époque avancée, l'art de la ferronnerie et de la serrurerie a été pratiqué avec une grande habilité dans les Flandres, comme dans le nord de la France et dans les pays d'Outre-Rhin.


(1) Roman de Berte aux grans piés, ch. XLV.

Le Magasin pittoresque, mai 1866.

Courtaud.

Courtaud.


Bien des gens, qui se promènent à Paris, aux Champs-Elysées, ou sur les quais de la Seine, du côté de la Bastille, ne se doutent pas que ces quartiers, aujourd'hui si peuplés et si animés, étaient, au temps de Charles VII, des faubourgs presque déserts, où ne se s'élevaient que de rares maisons, entourées de grands jardins.
On risquait sa vie à s'aventurer dans ces parages. Là, se donnaient rendez-vous les mendiants, les brigands, les déserteurs, les aventuriers français, anglais et bourguignons. Ajoutez que ce domaine des malfaiteurs servait encore de repaire aux loups. Cela vous étonne, n'est-ce pas, heureux petits Parisiens de ce siècle, qui n'avaient jamais vu de loups que dans les ménageries? Eh bien! à l'époque dont je parle, les loups couraient, pendant l'hiver, sur le parvis de Notre-Dame et sur la place Maubert. Au mois de novembre 1438, ils firent une invasion dans la capitale, et dévorèrent un enfant près de l'église des Innocents. En décembre, ils étranglèrent quatorze personnes à la porte Saint-Antoine.
Pendant cette période, on n'avait pas à craindre les chiens errants... Les fauves se chargeaient de les supprimer. Vaches et veaux périssaient pas centaines. Les moutons étaient décimés, et, chose plus fâcheuse, les bergers disparaissaient comme les troupeaux. Bref, personne n'osait plus sortir de la ville, et tous les habitants se désolaient.
Parmi ces loups, il en était un d'une vigueur, d'une taille et d'une audace telles qu'il répandait à lui seul autant de terreur que tous ses congénères réunis. On ne parlait que de lui à Paris. Des voyageurs avaient aperçu de loin cette "terrible et horrible et horrifique bête" et ils avaient remarqué qu'elle était sans queue.
En raison de ce défaut physique, on appela Courtaud ce redoutable animal. Lorsqu'un bourgeois s'écartait un peu de son domicile, les voisins ne manquaient pas de lui dire: "Garde-toi de Courtaud!" Les mères disaient à leurs enfants: "Sois sage ou j'appelle Courtaud!" Courtaud prenait à tâche de mériter sa célébrité, et il ne se passait guère de jours qu'il ne commit un méfait.
Et maintenant vous allez voir, lecteurs, comment à quelque chose malheur est bon.
Le règne de Charles VII fut un temps d'atroce misère. L'invasion anglaise, les séditions, les épidémies, les rigueurs de la température, la disette s'étaient coalisés contre les Français. Les artisans, les laboureurs mourraient de faim par milliers.
En cette année 1438, vivait à Paris un pauvre forgeron, père de quatre enfants tout petits. Il n'avait pas de travail; sa famille qu'il aimait fort était sans feu et sans pain. Un jour, le forgeron s'arma d'une hache et d'un couteau; il sortit de la ville, et s'avança bravement à travers les vignobles et les vergers que couvrait une neige épaisse. Que cherchait-il? Vous le devinez, il cherchait Courtaud.
Il le cherchait et il le rencontra. Longue et affreuse fut la lutte entre cette affreuse bête et ce père qui se sacrifiait pour ses enfants. Il faut croire que la pensée des êtres chéris dans l'intérêt desquels il combattait soutint les forces du brave ouvrier. Il triompha et abattit le loup à ses pieds.
Aussitôt la victoire gagnée, il emprunta une brouette, y plaça le fauve, la gueule en avant, grande ouverte, et, poussant devant lui ce trophée, il entra dans Paris: "Qui veut voir Courtaud?" Alors bourgeois, seigneurs, paysans, soldats, se pressèrent autour du pauvre homme. Chacun admirait, avec des exclamations de joie, le cadavre du monstre. On se montrait en riant ses dents si aiguës, si longues; ses griffes puissantes. On dansait autour du loup inanimé, saignant. On chantait: "Courtaud est mort! Courtaud n'est plus!"
De toute part, les pièces de cuivre et d'argent pleuvaient sur le forgeron. A la fin de la journée, sa besace était remplie de monnaie, et il se réjouissait, l'intrépide, en songeant que ses enfants auraient du pain pour longtemps.

Mon Journal, Recueil hebdomadaire illustré pour les enfants, 9 juillet 1898.