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mercredi 1 juillet 2026

 Recettes de cuisine.






L'image ci-dessus est la premier page d'un livre de cuisine, un des plus anciens, publié à Paris en 1540.
Il porte la mention "Liure de Cuy" , cuy pour cuisine. Il est suivi du texte suivant:

fine tres vtille & prouffitable contenant en soy
la manière dhabiller toutes viandes.Auec
la manière de seruir es bancquetz & festins
Le tout reueu & corrige oultre la p(re)miere im=
pression par le grant escuyer de cuysine.

Sous la gravure figure l'adresse du libraire situé sur le parvis de Notre-Dame:

On les vend a Paris en la rue neufue
nostre dame a lenseigne sainct Nicolas.




 La table.
(sommaire)






Ordonnance de cuisine du chappon boully.
(recette du chapon bouilli)





Saulcisses de Lombardie.
 (recette avec de la volaille, du gibier et du porc)

Cocombre contrefaict saulcisse: pomme: poire.
(recette à base de rouelle de veau haché menu accompagné
 de gingembre, de sucre et de cannelle)



Livre de cuysine tres utile et prouffitable, Paris 1540.

 Les étapes du criminel

 vers le bien.


Comment on travaille au relèvement du coupable.


Lorsque sur le coupable reconnu dangereux pour la société se sont refermées les portes de la prison, que va-t-il advenir de lui? Faut-il penser qu'il est à jamais perdu, condamné pour toujours au vice, d'autant plus irrémédiablement perverti qu'il va vivre dans une atmosphère d'infamie? N'y a-t-il pas moyen de travailler au relèvement moral de celui qui, malgré les pires aberrations, reste une créature humaine? Tel est le problème qui se pose aux sociétés, en matière pénale. Faire une visite aux prisons et aux bagnes du monde entier, examiner les différents systèmes aujourd'hui en vigueur pour amender le criminel, ce sera une étude singulièrement poignante et qui nous réserve l'émotion de frappants contrastes, puisque aux laideurs des pires déchéances, elle oppose le spectacle réconfortant de l'honnêteté reconquise.



Les sociétés, comme les individus, ont le droit de se défendre. Mettre dans l'impossibilité de nuire ceux dont les mauvais instincts et les vices troublent l'ordre général et menacent les individus, est pour elles la condition même de la durée. Cela explique suffisamment  l'existence  des lois pénales et montre que tribunaux et prisons répondent à une nécessité.
Mais une fois la sécurité de tous assurée, un autre aspect du problème de la pénalité s'impose à notre attention. Ceux sur qui viennent de se refermer les portes de la prison, les barrières du bagne, sont des hommes et doivent être traités comme tels. Ce n'est pas à dire seulement qu'on doivent s'abstenir de toute cruauté à leur égard, éviter de les faire souffrir inutilement. Il y a plus. Tant qu'il reste chez l'être humain une lueur de conscience, tout espoir n'est pas perdu de l'améliorer, de le relever de sa déchéance et, qui sait? de lui permettre de reprendre un jour dans la société la place qu'une erreur, si grave soit-elle, lui a fait perdre. Sur la porte des prisons des hommes ne doit pas être inscrite la phrase fameuse: "Vous qui entrez ici, laissez toute espérance."
Ce principe bienfaisant et largement humain est celui qui domine aujourd'hui la pénalité. Mais il n'en a pas toujours été ainsi et les sociétés ne s'y sont élevées que progressivement.
Le crime et le criminel n'inspirèrent d'abord à la société qu'un sentiment d'horreur. Le coupable était pour elle un être de honte, irrémédiablement perverti. Pour ces réprouvés quelle pitié pouvait-on garder? Aussi, les prisons de jadis étaient-elles de véritables "géhennes", exiguës, malsaine, privées d'air et de lumière. Dans les "chartres basses" du Petit-Chatelet, un ministre de Charles VI constatait qu'on ne pouvait passer un jour sans être à demi asphyxié. Dans celles de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, creusées à trente pieds sous terre, le prisonnier ne pouvait se tenir debout et vivait dans l'eau croupissante, suintant des entrailles, sur une litière de paille pourrie. En vain des voix généreuses protestèrent. Au lendemain de la Révolution, on pouvait encore dire d'un homme qu'il était mort à la vie sociale s'il avait une fois franchi la porte d'une geôle. Placé dans un milieu de corruption, maltraité, rongé par les maladies, la fin de sa peine le trouvait incapable de tout, sauf de vengeance et de nouveaux crimes. Il était condamné au crime à perpétuité.

Derniers vestiges du passé. "La maison des morts" en Sibérie.

Ce qu'étaient les prisons et les bagnes de jadis, nous pouvons en juger en voyant ce qu'était, il y a peu de temps encore, les bagnes de Sibérie, derniers vestiges du passé, restes de l'ancienne et fausse conception de l'objet de la pénalité. Nous aurons soin de n'en emprunter la description qu'à des écrivains russes.



Dans un bagne de Sibérie. Types de forçats.

Ce qu'étaient les bagnes d'autrefois, on peut s'en faire une idée par
les "maisons de force" en Sibérie, telles qu'elles étaient récemment encore.
Parqués pèle-mêle dans des dortoirs pendant les longues soirées de l'hiver septentrional, les condamnés étaient astreints à la promiscuité la plus démoralisante. Et les quelques bons instincts qui pouvaient subsister
en eux étaient vite étouffés par le voisinage de tous les vices.



Dostoïevsky, englobé à vingt sept ans dans une conspiration, passa quatre ans de fers dans un de ces bagnes. Dans ses Souvenirs de la Maison des Morts, il nous a raconté l'effroyable vie des "malheureux": c'est le nom que le peuple en Russie donne aux condamnés.
"Qu'on se figure une longue chambre, basse et étouffante, éclairée à peine par des chandelles et dans laquelle traînait une odeur nauséabonde. On y parquait plus de trente hommes. Il fallait attendre quatre heures au moins avant que tout ce monde fut endormi; aussi était-ce un tumulte, un vacarme de rires, de jurons, de chaînes qui sonnaient, une vapeur infecte, une fumée épaisse, un brouhaha de têtes rasées, de fronts stigmatisés, d'habits en lambeaux, tout cela encanaillé, dégoûtant".
Quelques lignes de Tolstoï pour compléter ce tableau: "Partout sur le sol s'étalaient d'étranges figures humaines à demi cachées par de grands manteaux. Seuls ne dormaient pas quelques forçats qui, dans un coin du corridor,  jouaient aux cartes à la lueur d'une chandelle. Un vieux forçat, assis nu sous une lampe, cherchait des poux dans ses vêtements... Trois prisonniers étaient couchés l'un devant l'autre, sous le cuveau à ordures. L'un d'eux était un idiot, l'autre un petit garçon de dix ans; il dormait comme dorme les enfants, les deux mains à plat sous sa joue, et du caveau le liquide empesté suintait sur lui." 



En Sibérie: l'arrivée d'une condamnée dans une maison de force.

Dès leur arrivée dans la maison de force, les condamnés sont
enchaînés au moyen de fers qu'on rive à leurs membres, et que
souvent, ils ne quitteront qu'à leur mort.



Pendant le jour, un tiers à peine des détenus travaille sérieusement, les autres rôdent sans but dans les casernes, intriguant, s'injuriant. Ceux qui ont quelque argent s'énivre d'eau de vie. La verge est le châtiment quotidien: châtiment terrible! Le regard fou, les lèvres tremblantes, le condamné passe entre deux rangées de soldats armés de verges vertes, la "rue verte", pour parler le langage du bagne. A un commandement, les verges sifflent et viennent couper comme un rasoir l'échine du coupable. Cinq cents verges suffisent pour tuer un homme; au delà, pour le forçat le plus robuste, c'est la mort certaine. Si le détenu ne peut subir en une seule fois le nombre fixé, deux ou trois mille par exemple, on suspend l'exécution et il part à l'hôpital faire soigner les atroces blessures où les verges ont laissé leurs échardes.. Aussitôt guéri, il subit le reste de son supplice. Souvent, il ne le subit pas jusqu'au bout et retourne mourir sur le lit qu'il vient de quitter. N'oubliez pas que ces peintures ont déjà plusieurs années de date, et que depuis ce temps le régime des bagnes, même en Sibérie, est devenu plus humain.



Un village de déportés en Sibérie.



Le prisonnier préservé des influences dégradantes.

Epargner au prisonnier les horreurs de la détresse matérielle et les dangers d'une promiscuité qui, par son influence pervertissante, rend impossible tout retour au bien, tel est le premier point qu'il faut obtenir. C'est le double souci qui a dirigé la création des maisons centrales françaises ou belges, anglaises ou américaines. Avant toutes choses, on a voulu mettre le condamné à l'abri des ignobles camaraderies. On s'est efforcé d'y arriver par le systèmes de l'isolement en cellule.
Un prisonnier arrive. Dès son passage au greffe, une cagoule à mailles serrées, qui se rabat sur la tête à la manière d'un capuchon, dérobe à tous la vue de son visage. Aussi longue que soit sa peine, il n'aura jamais de témoins de sa déchéance. Pendant ses promenades au préau, le silence obligatoire l'isole aussi bien que les murs de sa cellule. Il vit ignoré des gens qu'il ignore lui-même. Aussi lui sont évitées les influences dégradantes de l'incarcération commune et ces amitiés dangereuses, par le moyen desquelles de véritables associations de malfaiteurs se forment en vue des "bons coups" futurs.
Dans sa cellule, il trouve, avec le calme et la paix, le meilleur remède contre les secousses morales. Tout l'invite à un retour sur lui-même: les lectures qu'on lui conseille, les enseignements qu'il reçoit, la voix persuasive du prêtre qui vient le voir. En Belgique, ce sont les directeurs de prison qui visitent eux-mêmes les détenus; ils les interrogent avec bienveillance sur leur vie, leur passé, sur leurs projets, les exhortant au bien par des paroles réconfortantes. Pour faire jaillir d'une âme la bonne étincelle, il suffit parfois d'un mot, d'un regard!
Cette cure morale est facilitée par la cure de propreté physique. Des gens d'esprit superficiel ont plaisanté le prétendu luxe des pénitenciers modernes, du confortable des cellules de Fresnes ou de Louvain; 3 m de haut, 2,50m de large, 4 mètres en profondeur! Des ventilateurs renouvellent l'air trois fois par jour! de larges fenêtres font pénétrer l'air et la lumière à flots! Douze litres d'eau débités quotidiennement par une fontaine! Le gaz! L'électricité! "De la sorte, a-t-on dit, les coquins sont mieux traités que les honnêtes gens." A ces railleries sans portée, il faut opposer ces sages et humaines paroles d'un administrateur belge: "Prenez un vagabond mal tenu, abruti par l'alcool et la débauche, mettez-le dans un local clair, aéré: imposez-lui la propreté et l'hygiène; il y prendra goût; vous le conduisez ainsi vers la propreté morale par la propreté physique". Bien plus,  à Saint-Gilles-les-Bruxelles, à Louvain, le prisonnier peut orner sa cellule de quelques petits objets. S'il dessine, il aura droit, à titre de récompense, d'accrocher ses esquisses parmi ses instruments de travail, d'avoir une fleur, un oiseau. Certains mettent dans leur installation une sorte de recherche. Ce souci de se faire l'illusion de chez soi, de parer sa cellule comme une demeure d'homme libre, est le signe certain d'un retour du criminel à des sentiments qui ont quelque chose d'humain.

Un terrible châtiment: le travail stérile et sans objet.

Nous sommes loin encore du relèvement. Ce suprême résultat ne peut être obtenu que d'une seule manière, par l'emploi d'un unique remède. Seul le travail peut régénérer le condamné. C'est par la paresse que les condamnés se sont perdus, c'est par le travail qu'il faut les transformer.



Le pénitencier de Tunis. Forçats arabes se rendant au travail,
 sous la conduite d'un gardien.


L'oisiveté est mauvaise conseillère. Aussi, aujourd'hui, cherche-t-on
 généralement à faire travailler les forçats et les prisonniers condamnés
 à une longue peine, au lieu de les laisser inactifs dans leur cellule.



Mais pour que ce travail ait son efficacité salutaire, il faut que ce soit un travail normal, productif et rémunéré. Car il est une forme sous laquelle le travail n'est que le plus atroce des châtiments: c'est quand il est inutile, stérile, sans aucun objet que lui-même: tel est en Angleterre le hard-Labour. A Pentonville, à Milbank, à Holloway, avant de passer au régime ordinaire des détenus français, belges ou américains, les convicts (détenus) sont soumis à une épreuve qui, dans l'esprit de la loi anglaise, a pour but de dompter les caractères les plus rebelles. Pendant au moins un mois, très souvent pendant un temps beaucoup plus long, le convict fait tourner le tread-wheal (roue à marches) ou tread- wheal (moulin à marches).* C'est un immense cylindre garni sur toute sa surface de marches ou palettes pareilles à des aubes de moulin. 



Le plus atroce de tous les supplices: le châtiment par
un travail inutile et stérile.
Le "hard-labour" dans la prison anglaise de Rangoun (Indo-Chine).


Les condamnés doivent, pendant des heures, faire tourner un immense
 cylindre en s'élevant de marche en marche sur les palettes qui le garnissent.
 A la moindre défaillance de l'un d'eux, les palettes actionnées par
ses compagnons de chaîne viennent lui frapper brutalement les jambes.



Vêtus d'un pagne, vingt-quatre condamnés viennent se ranger debout sur les marches d'une de ces machines, les deux mains appuyées à une traverse placée un peu au-dessous de leur tête. A un signal donné, ils posent le pied sur la marche supérieure. La lourde masse s'ébranle. Le mouvement de rotation dérobe successivement sous eux toutes les marches du cylindre et ils grimpent de palette en palette, sans jamais changer de place. Une seconde d'inattention et le convict rate la marche. La roue lui frappe avec violence les genoux et les jambes, lui meurtrit la chair. L'atroce douleur ne cesse que lorsque retentit le coup de sifflet du repos. On a calculé que le travail accompli par lui en huit heures équivaut à une ascension perpendiculaire de 8 kilomètres et demi, soit, pour prendre un terme de comparaison, un peu plus de 28 fois la hauteur de la Tour Eiffel.



Dans la prison de Dartmoor (Angleterre):
la chambre des chaînes.



Le supplice de l'effort systématiquement improductif a d'ailleurs ses variantes. Tantôt, pendant des journées entières, le convict, condamné au shot-drill* (manœuvre du boulet), transporte des boulets de droite à gauche, puis de gauche à droite, indéfiniment; tantôt, on lui impose cet autre appareil de hard-labour en usage dans presque toutes les prisons anglaises, le crank*: c'est une sorte de tambour à moitié plein de sable et muni d'une manivelle au moyen de laquelle le prisonnier fait mouvoir une roue à godets. A chaque tour, en traversant la couche de sable, les godets se remplissent puis se vident en haut de la course pour venir s'emplir à nouveau. Le convict passe des heures et des heures à manœuvrer cet absurde instrument. L'imagination des anciens qui condamnaient les suppliciés des Enfers à remplir un tonneau sans fond, ou à rouler un rocher sans cesse retombant, n'a rien inventé de plus infernal.

Le travail normal est le meilleur agent du relèvement.

Pour avoir toute sa vertu morale, il faut que le travail soit un travail productif, une série d'efforts combinés en vue d'un résultat à obtenir. C'est ce travail, conforme à la loi naturelle, qui peut faire reprendre au coupable sa place dans l'humanité. Hâtons-nous de dire que si la pénalité anglaise, par une véritable aberration, admet le hard-labour, elle a su faire sa place à côté de lui au travail régénérateur. On en a la preuve en visitant les chantiers de Portsmouth, de Portland ou de Chatham, de Woking, de Dartmoor ou de Brixton. Là, sur d'immenses terrains, au nombre parfois de 1300 et de 1500, les convicts travaillent par escouades de vingt ou trente sous la conduite d'un gardien*. A voir l'ordre qui règne dans ces ateliers et l'activité de ces centaines d'ouvriers, on est tenu d'oublier que ce sont des condamnés que l'on a sous les yeux. Que de magnifiques travaux publics en Angleterre sont leur œuvre! Ce sont eux qui ont construit les digues gigantesques de Portland et creusé un bassin capable de servir de refuge à toute la flotte de guerre, eux qui ont ouvert à Portsmouth et à Chatham d'énormes bassins à flots. Chacun de ces pénitenciers est une véritable école professionnelle, d'où sortent d'excellents ouvriers.
Nous avons en France parfaitement compris l'efficacité du travail comme agent de moralisation. Nos maisons centrales de Melun ou de Poissy sont de vastes établissements de travail tout résonnant du bruit des marteaux, du cri des outils sur l'acier, du souffle des forges, du halètement régulier des machines. Menuisiers, serruriers, charpentiers et forgerons y travaillent sous l'œil d'habiles contremaîtres. Les livrées que portent les employés de l'Etat y sont taillées et cousues. Les industries les plus délicates y ont leur place. C'est ainsi qu'à Melun on peut visiter une imprimerie administrative, d'où sortent des publications officielles remarquablement exécutées. En une seule année, en 1899, sur 114 détenus qui en composaient le personnel, quatre seulement connaissaient le métier avant leur condamnation. Tous ces détenus, le jour où ils quitteront Melun, auront entre les mains un gagne-pain.
En Belgique, chaque cellule est un petit atelier. Au prisonnier qui fait preuve d'intelligence, l'Etat fournit les outillages les plus coûteux. L'un tourne les métaux, l'autre le bois, l'autre exécute de fins travaux de serrurerie. Si la cellule est trop étroite pour le métier qu'il exerce, il s'installe dans la somptueuse galerie qui forme l'artère de chaque quartier; ou bien encore, à Louvain, dans les sous-sols garnis de machines-outils, il fait l'apprentissage de la grande industrie, la tête couverte d'une cagoule*.
De son labeur, le détenu retire un avantage immédiat. Le produit lui en est payé, ou plutôt c'est le pénitencier qui administre lui-même ses gains; il en fait deux parts. La première forme le "pécule de réserve" ou "masse" qui lui sera remise à sa sortie de prison. Ainsi, par une économie obligatoire, on soustrait le détenu  à l'horrible tentation qui s'offrirait à lui, si, au lendemain de sa mise en liberté, il se trouvait seul au milieu d'une ville, désavoué de tous, sans travail et sans ressources. Sur l'autre part de ses gains, il adoucit un peu les sévérités du régime, achète à la cantine des suppléments de nourriture, envoie à sa femme et à ses enfants de petites sommes d'argent. D'après une moyenne établie à l'un des derniers congrès pénitentiaires, le produit de la journée d'un détenu serait d'environ 31 centimes, sur lesquels il économise deux sous. Certains détenus adroits et actifs arrivent à gagner ce que gagnerait un ouvrier ordinaire dans la vie libre. Le prix du travail quotidien varie ainsi  de 13 centimes, tarif de l'épluchage de la laine à Beaulieu, jusqu'à 1 fr. 75 dans les services intérieurs de Clairvaux: quelques-unes de nos maisons centrales sont à vrai dire, des manufactures dont les employés sont relativement bien payés.

A chacun selon ses œuvres.

Dans la plupart de ces maisons est appliqué un excellent système de régime progressif, d'après lequel le personnel est l'artisan de son propre sort, maître d'abréger les étapes qui conduisent à la liberté. Nous pouvons étudier ce système dans les prisons anglaises, où il fonctionne régulièrement. A son entrée à Pentonville et à Millbank, le convict anglais reçoit une carte sur laquelle sa conduite est notée chaque soir à l'aide de points ou "marques"; 8 points pour l'accomplissement parfait de sa tâche, 7 pour une production inférieure, 6 pour un travail moyen. Chacun des jours de sa captivité bien ou mal employé a une influence directe sur sa vie pénitentiaire. Un tableau placé dans sa cellule lui indique jour par jour le total des marques qu'il possède, et le coup d'œil qu'il y jette chaque soir stimule singulièrement son courage, car il y lit sa destinée comme il lirait l'heure aux aiguilles d'un cadran.
Grâce au nombre de ses points dans les Public works prisons (prisons de travaux publics), il traverse plus ou moins rapidement les cinq classes de travaux forcés qui le mène à la libération conditionnelle. De mauvaises notes et il s'attarde dans la "Probation class" (classe d'épreuves), mal nourri, privé de visites et de correspondances. De bonnes notes, et il acquiert des avantages matériels, une nourriture plus substantielle, l'élévation du prix de son travail, la permission de recevoir des visites, d'écrire: détails réglés par une arithmétique rigoureuse. C'est ainsi que dans la deuxième classe on a droit à recevoir une lettre tous les six mois, dans la troisième, tous les quatre mois, dans la quatrième tous les trois mois. Enfin, si la conduite du détenu n'accuse aucune défaillance, on le tient quitte de la cinquième classe et on le met en liberté provisoire. Les constatations fournies par la statistique établissent de façon irréfutable la vertu efficace de ce régime. Sur 1000 convicts libérés en 1871, il n'y en a eu que 128 qui n'aient mérité aucune réduction de peine. On comprend au surplus le principe de cette méthode: c'est de rétablir sur ses véritables bases la vie du condamné. En effet, être capable de mérite et de démérite, c'est être rentré dans les conditions de la vie morale.

En Nouvelle-Calédonie. Du vol à la propriété.

Ne pourrait-on aller plus loin encore? De celui qui a été l'ennemi de tout ordre social, ne pourrait-on faire un membre de la société? Ne pourrait-on, d'un ancien voleur, faire un honnête homme et d'un ancien forçat faire un bon petit propriétaire? Ne vous hâtez pas de crier au paradoxe. Tel est l'objet de la transportation, et cet objet est fréquemment réalisé.
A dire vrai, la transportation dans des terres lointaines n'est pas née d'une idée aussi chrétiennement généreuse, et lors des premiers essais, au XVIIe et XVIIIe siècle, en peuplant de condamnés des contrées du Mississipi et les îles de l'Amérique, la vieille Europe cherchait seulement à se débarrasser sur le nouveau monde de la lie de sa population. La pratique Angleterre y vit surtout un excellent moyen de coloniser; elle dut y renoncer lorsque les Australiens accueillirent à coups de canons ses envois de convicts. La France est seule aujourd'hui à posséder des colonies de condamnés et à faire de la transportation une merveilleuse méthode d'amendement moral.
A leur arrivée dans la colonie, les condamnés sont répartis dans les différents établissements de la Guyane et de la Nouvelle Calédonie. 



Une colonie de forçats à la Nouvelle-Calédonie.

Parmi ces hommes que le crime a réunis dans cette prison commune,
tous ne sont pas également pervertis. Quelques-uns, victimes d'un moment d'égarement, peuvent revenir au bien s'ils sont soutenus dans la bonne voie. Sévères quand il le faut, les règlements doivent encourager toutes les bonnes volontés et permettre au forçat repenti de se refaire une vie nouvelle.



Terrains à défricher, champs à cultiver, routes à percer, bâtiments à construire, la besogne ne manque pas. Comme le convict anglais, le forçat a devant lui cinq classes à parcourir. Chacune comporte ses privilèges. Bien noté, il peut, après un délai de trois ans, parvenir à la première classe et demander sa mise en concession.
Voilà comment on procède. Le forçat fait d'abord un stage d'un an dans les fermes et apprend le métier sous la direction d'agents de culture. Dès que son instruction est suffisante, on lui distribue un terrain absolument inculte, et il se met à l'œuvre. Les débuts sont pénibles. S'il était abandonné à lui-même dès le premier jour, le concessionnaire échouerait sûrement. Aussi l'administration l'aide-t-elle pendant trente mois; elle lui fournit des vivres et lui assure des soins en cas de maladie. Chaque mois, des inspecteurs viennent le visiter, dressent un état des travaux exécutés, des animaux élevés, le conseillent et l'encouragent. Enfin,  le nouveau colon réussit. Le sol est fécondé, la maison bâtie. Il est propriétaire de sa concession. Le travail lui a rendu sa place dans la société; il peut désormais se mouvoir sans heurter les droits d'un autre; il acquiert sans voler; il possède légitimement.


L'intérieur d'un pénitencier à la Nouvelle-Calédonie.



Une existence nouvelle commence pour lui; s'il a déjà femme et enfants, il peut les faire venir et la partager avec eux; sinon, il se marie. Un convoi de femmes est arrivé au couvent pénitencier de Bourail; dès que les sœurs de Saint-Joseph de Cluny les déclares aptes au mariage, le concessionnaire peut se mettre sur les rangs et venir "faire sa cour" à travers la grille du parloir. Singulières fiançailles, où une religieuse présente les futurs époux l'un à l'autre en leurs révélant leurs antécédents judiciaires.
Et maintenant voici l'ancien forçat devenu chef de famille. La paternité consacre son relèvement et lui restitue l'honneur jadis perdu. Quel chemin parcouru depuis le jour de la cour d'assises, quand, les yeux à terre et la conscience lourde, il a senti tomber sur sa tête, la terrible sentence qui l'isolait du monde!
Ne croyez pas d'ailleurs qu'on ne trouve que la petite concession de 4 à 5 hectares, la case primitive, suffisante, sans plus, à abriter du soleil et de la pluie, le champ étroit de maïs  et de haricots, la douzaine de poules et le couple de "pocas" (cochons). Nombre de forçats ont étendu leur domaine, quelques-uns ont fait fortune. Aux environs de Bourail et de Nouméa, les deux grands centres de la colonie, on peut voir d'importantes exploitations rurales, de vastes plantations de café et de tabac. 




Vue du port de Nouméa (Nouvelle-Calédonie).

C'est autour de Nouméa que sont établies les fermes où le forçat
 apprend l'agriculture; admis après un stage d'un ans à devenir
concessionnaire d'un terrain inculte, il se met à l'œuvre, bâtit une
maison, pratique l'élevage. Après quelques années d'efforts, il peut
devenir un petit propriétaire, se marier, fonder une famille, en un mot
reprendre sa place dans la société d'où son crime l'avait exclu.



La cabane a disparu, remplacée par une confortable maison. Des voitures à bœufs, lourdement chargées, transportent les denrées au marché de l'île. Des hommes en blouse, les outils sur l'épaule, vont au travail ou en reviennent. C'est une concession qui a fait boule de neige. L'ancien forçat est devenu gros fermier. Un français qui a fait le tour de la colonie, de concession en concession; M. Paul Mimande, en a rapporté des faits bien curieux. Ils établissent, que là comme ailleurs, les habituels ressorts de l'activité humaine ont tout leur effet: avec la responsabilité se développent l'initiative et l'énergie. Un certain S..., par exemple, qui a acquis du "bien" dans l'élevage, montre avec orgueil à ses visiteurs plusieurs chevaux dans ses "paddocks" qui ont gagné des courses! Les frères N..., eux, ont fait fortune dans la mégisserie. Dès que leur concession leur eut rapporté quelque argent, ils bâtirent un hangar, achetèrent à leurs voisins toutes les peaux des animaux abattus, les tannèrent et les mirent dans le commerce. La qualité du cuir était bonne, le prix inférieurs à celui des fabricants australiens. Les commandes affluèrent, et les frères N... sont aujourd'hui des industriels considérés à Nouméa. Ils sont adjudicataires depuis dix ans de la fourniture des souliers des forçats, et à confectionner chaque année pour l'Etat vingt mille paires de chaussures, ils réalisent de jolis bénéfices.




Une colonie pénitentiaire à la Nouvelle-Calédonie.

Il ne dépend que des détenus d'abréger leur séjour au pénitencier.
Employés dès le début à défricher, ils peuvent, à force d'activité
et de bonne conduite, parvenir à obtenir la concession d'un terrain,
 dont ils deviennent propriétaires. C'est alors une existence nouvelle
 qui commence pour eux.






Le retour définitif à la vie honnête et digne.

Il semblerait, d'après ce que nous venons de dire que le condamné aux travaux forcés, à l'expiration de sa peine, ait la part plus belle que le prisonnier au sortir de Melun, de Clairvaux ou de Poissy. A l'un s'offrirait un libre champ d'activité, tandis que des difficultés sans nombre guetteraient l'autre. C'est à cette anomalie que remédie la charité privée, dont l'œuvre intervient pour compléter celle de la maison centrale.
Inquiet du sort futur de ses détenus, voici ce que fit, vers 1850, un maître d'école, M. Organ, le second de Crofton, l'organisateur des prisons d'Irlande. Il prit un plan du comté de Dublin, le divisa en districts, marqua d'un trait toutes les fermes et toutes les usines, grandes ou petites; puis il se mit en campagne et chercha du travail aux prisonniers dont la libération approchait. sans se lasser, il alla de ferme en ferme, d'usine en usine, le plus souvent repoussé, parfois mit rudement à la porte. Le moindre succès le consolait de ces rebuffades. Quand, après avoir fait vingt-cinq lieues dans une journée il avait trouvé un patron qui l'avait bien accueilli, il revenait content: "J'estimais, disait-il, que ma journée n'était pas perdue". Le "patronage" était né; Crofton l'institua dans toute l'Irlande. Dès lors, des œuvres de ce genre se multiplièrent. En 1857, fut fondée à Londres la grande et puissante Société réservée aux convicts, la "Discharged prisoners Aid society". Plus de 20 000 condamnés jusqu'à ce jour ont profité de ses bienfaits. Elle les recueille à leur sortie de prison, les interroge sur leurs projets, sur leurs goûts, leur remet une petite somme et leur fournit un logement. L'agent de la Société leur cherche ensuite un travail.
Chez nous, les efforts de la charité privée sont admirables. Tout le monde sait avec quel zèle les prisonniers sont accueillis dans les refuges du Bon-Pasteur ou de Sainte-Anne. D'anciennes confréries se sont transformées en maison de bienfaisance: c'est "l'Œuvre des Prisons" à Aix et à Toulon; le "Bureau de la Miséricorde" à Toulouse. Enfin, il y a deux ans, le "Société du Patronage des détenues et des Libérées", vieille d'un demi-siècle, ouvrait à Paris, rue Michel Bizot, un asile modèle.
Par le travail et l'instruction, par la toute-puissance surtout d'une bonté jamais lasse, que de malheureuses ont été "guéries" rue Michel Bizot! C'est un roman vécu que chacune de ces guérisons. Une femme rentre à l'asile; elle a commis le plus monstrueux des crimes: elle a tué son enfant. Dix-huit mois de cellule à la prison de Nanterre ont fait naître en son âme ce premier symptôme du salut qui s'appelle le remords...
Elle est aujourd'hui établie en Amérique, mariée, mère de famille. Une autre a épousé un fermier "très à l'aise". Une autre encore... Mais ce serait vingt-cinq bons mariages dont il faudrait écrire l'histoire. Disons seulement que sur 100 détenues le patronage de la rue Michel Bizot obtient au moins 60 relèvements absolus, définitifs, sans rechutes à redouter.
Pour les jeunes détenus du département de la Seine, la récidive était jadis de 75 pour 100. Il semblait que Paris et ses environs fussent un foyer de crimes, impossible à assainir. Eh bien! cette tâche presque irréalisable, la Société du Patronage fondée en 1835 par M. Bérenger de la Drôme, l'a entreprise et menée à bien. La récidive est aujourd'hui au-dessous de 5 pour 100. Même chiffre pour le pénitencier agricole de Mettray, rue Michel Bizot, la récidive est presque nulle.
Il est tel condamné dont on a fait un caissier intègre, et qui, d'une existence entière, a racheté la folie d'une heure. Un jeune détenu américain de la prison d'Elmira a réussi, trois ans après sa sortie, à acquérir une situation de confiance dans un des plus grands journaux de New-York.
Souhaitons donc que ces Sociétés grandissent et s'étendent. Elles couronnent l'œuvre des pénitenciers; elles guident les premiers pas du repentir dans la voie du bien. Au détenu, sorti de la maison centrale, amendé, régénéré, prêt à une vie probe et active, il faut donner les moyens de ne pas retomber. Alors seulement, la société peut dire qu'elle a mené son œuvre jusqu'au bout, puisqu'elle a su faire du châtiment un moyen, non pas une simple répression, mais de relèvement, et rendre au coupable de jadis la dignité humaine.

Lecture pour Tous, 1901-1902, Paris Hachette et Cie.


* Nota de Célestin Mira:

* Moulins de discipline:



Moulin de discipline de la prison de Brixton en Angleterre en 1827.




Moulin de discipline en Jamaïque en 1837.



Moulin de discipline de la prison de Pentonville à Londres en 1895.




* Shot-drill: Le shot-drill,  en usage dans les prisons anglaises, consistait à déplacer des boulets de canon à longueur de journée.


Shot-drill.



* Crank: Le crank était une sorte de roue munie de pales actionnée par une manivelle. Les pales de cette roue brassaient du sable ou des gravier. Les prisonniers devaient effectuer entre 6000 et 15000 rotations pas jour, réparties sur 6 heures. Le prisonnier devait atteindre son quota de tours pour pouvoir bénéficier de ses différents repas. Un compteur indiquaient le nombre de tours de manivelle effectués. Les gardiens pouvaient agir sur une vis de serrage rendant le mouvement plus difficile à réaliser.  Ce "serrage de vis" est à l'origine du surnom "screw" donné aux gardiens de prison anglais.



Le crank.




Le crank en cellule.



* Prisonniers au travail sur les ports en Angleterre: les prisonniers étaient entassés sur des pontons-prisons (prison hulks)  ou des vieux navires de guerre transformés en prison flottante. Ils étaient employés au tâches de terrassement, de creusement, de dragage, de construction de digues et de quais ainsi qu'au déchargement des navires de transport.


Travaux de terrassement par des prisonniers  à Woolwich, sur les bords
 de la Tamise en 1800. On voit à l'arrière plan deux pontons-prisons,
lieux de détention des prisonniers.



Des prisonniers transportant de lourdes pierres lors
de la modernisation du port de Chatham vers 1860.




* Cagoule: cette cagoule appelée capuchon belge a fait partie, surtout en Belgique, de l'uniforme pénal. Son but était d'éviter que les prisonniers se contaminent entre eux et récidivent. Il fut peu usité en France malgré une loi de 1875, sauf à la prison de Fresnes, où il ne fut aboli qu'en 1950.



Détenu de la prison de Bruxelles portant le capuchon belge.




Port du capuchon belge par un détenu de la prison de Fresnes.




Prison de Fresnes: port du capuchon belge.