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jeudi 13 août 2026

La cruche brisée.







 
En flânant dans le "Livres d'heure à proverbes", datant de 1450 environ, on trouve cette gravure qui, après examen attentif, finit par intriguer.
Elle est sous-titrée: "Tant va le pot à l'iaue quil brise". La cruche est cassée, certes, mais la jeune femme semble rejeter la responsabilité sur elle, elle l'a montre du doigt, comme si, elle n'était pour rien dans cet accident, comme si la cruche avait tout fait pour finir brisée.


Ce pourrait-il que ce brave M. de La Fontaine, le célèbre fabuliste, nous en apprenne un peu plus. Nous voyons, la jeune et svelte Jeanne, que Dame Germaine avait envoyé quérir de l'eau, chue à terre avec sa cruche cassée,
les jupons en bataille. Et Jean qui l'assiste, qui range ou sort, un couteau de son pantalon. Etrange scène mais nous commençons à y voir plus clair. 

Mais glissons d'abord dans une chambre en cette fin du XVIIIe siècle.




Nous sommes en 1791 et Philibert-Louis Debucourt crée cette gravure; "La Rose mal défendue".
Une femme est en prise avec un homme qui veut s'emparer de sa rose qu'elle écarte de lui, tout en restant assise près de lui, ce qui révèle des failles dans la défense. Le désordre est total dans la pièce, le chapeau jeté au sol, une chaise renversée, divers objets les accompagnent, aucun doute que si la rose avait été dans un vase, celui-ci aurait été brisé.




 
D'ailleurs, deux ans plus tôt, en 1789, Michel Garnier ne s'y était pas trompé. L'homme s'est emparé de la rose et le vase est brisé!





En 1785, Jean-Frédéric Schall  a peint "La Feinte Résistance", et là aussi un vase est cassé.




 Pourtant, en 1771, Jean-Baptiste Greuze nous avait tout dit.

La jeune fille porte une cruche cassée à son bras. C'est le symbole de l'innocence envolée, de la virginité perdue. Son regard semble être figé par la stupeur. Sa robe est chiffonnée, de travers, laissant apparaître un sein et elle tente de retenir des roses coupées dans son tablier. Derrière elle, sur la fontaine,  figure un lion, symbole de la force du mâle ainsi que du désir auquel elle n'a pas pu résister.
L'époque était dominé par les "philosophes des lumières", Jean-Jacques Rousseau, partisan du retour à la nature et des vertus familiales et Diderot, le moralisateur, qui militait pour un retour de la morale en peinture adoraient Greuze. Mais, certains esprits affutés ont commencé à comprendre le coup de la cruche brisée. Sous couvert de donner une leçon de moralité, Greuze flattait les instincts voyeurs des libertins de l'époque, et si le public était sensible à la tristesse de la jeune fille, il se délectait de la sensualité du sein découvert.





L'idée fut exploitée. En 1773, le graveur Jean Massard s'inspira du tableau de Greuze pour réaliser cette gravure.
La dédicace précise: "Dédiée à Mademoiselle Sophie Arnould, Pensionnaire du Roi et Première Actrice de l'Académie Royale de Musique".
Sophie Arnould était une des cantatrices et actrices les plus célèbres du XVIIIe siècle en France. Elle était aussi réputée pour sa vie sentimentale tumultueuse et publique. Elle menait une vie de libertine assumée. Dédier l'image d'une jeune fille qui vient de perdre sa virginité a une femme aussi libre était typique de l'ironie du XVIIIe siècle.

Pour terminer cette enquête palpitante, citons un conte poétique de Jean-Pierre Claris de Florian écrit en 1778 et publié dans l'Almanach des muses.


« ….Advint pourtant qu’à la fontaine
prochaine,
madame Alix l’envoye un beau matin
remplir sa cruche ; elle y court : mais advint
que par hasard se trouva là Colin ;
il a seize ans, il est beau, mais malin ;
il prend, avec douceur, la cruche à Colinette,
puise de l’eau, la rend à la fillette ;
pour son salaire, il a pris un baiser ;
le premier pris défend de refuser
celui qui fait que bientôt on trébuche ;
de baisers en baisers, Colin cassa la cruche.

Madame Alix, écoutez mes leçons :
il faut fuir, mais il faut connoître les garçons ;
si trop de liberté perdit sa soeur Colette,
trop d’ignorance a perdu Colinette. »


mardi 27 juin 2017

Le chêne de Clovis.

Le chêne de Clovis.


Presque toutes les forêts de France ont leurs arbres célèbres, leurs doyens historiques, auxquels s'attache une légende gracieuse ou terrible. A Fontainebleau, l'on vous montre le vénérable Pharamond. Gigantesque et chevelu, comme le héros dont il porte le nom, ce chêne séculaire domine de toute la tête les grands arbres de la Tillaie. Peut-être a-t-il vu en effet passer sous ses branches le roi farouche qui commanda les premiers Francs.
Dans les Vosges, à Contréxeville, vous saluerez le chêne de Henri IV, le souverain familier. Le bois de Vincennes enfin est fier de posséder l'arbre sous lequel saint Louis, accessible aux humbles comme aux puissants, rendait la justice à ses sujets.
Que ces légendes soient fondées ou non, elles sont charmantes. On y retrouve cette poésie du paysan, toujours un peu païenne, qui confond les grands hommes et les grandes choses. Le roi, le chêne, c'est tout un dans l'imagination populaire; Pharamond paraît aussi grand que son arbre, et les personnages de notre histoire prennent des proportions de contes de fées.
Souvent aussi la mort joue son rôle dans ces traditions. Le souvenir d'un crime, d'une exécution se perpétue, et donne aux ombrages épais, aux branches vigoureuses, aux troncs noueux, un aspect terrible. Il semble qu'il y ait encore du sang sur la mousse verte.
L'arbre qui a été témoin d'un meurtre reste sombre. On dirait qu'il garde, en l'exagérant, l'impression du drame d'autrefois.
C'est ainsi que le chêne de Clovis est resté longtemps un objet de crainte superstitieuse. Pourtant il n'avait assisté qu'à un acte de justice primitive, une de ces exécutions rapides si fréquentes aux premiers temps de notre histoire. Pourtant tout souriait autour de lui, l'herbe pleine de fleurs, l'eau pleine de rayons. Mais le souvenir tuait le paysage.




Non loin de cet arbre s'étaient rencontrés les soldats de Syagrius et ceux de Clovis. La bataille avait été terrible; les morts nombreux dans les deux camps. Cependant le chef des Francs remporta la victoire, et tous les trésors de l'ennemi tombèrent entre ses mains. On déposa le butin au pied  du plus vieux chêne de la forêt. C'étaient des vaisselles  d'or et d'argent, des ornements finement ouvragés, des armes magnifiques et, par dessus tout, un vase merveilleux, d'une richesse et d'une beauté incomparables.
Suivant l'usage, on procède au partage des prises. Clovis donne à chacun de ses compagnons une part des dépouilles et garde pour lui le vase précieux.
A ce moment un soldat s'avance.
- C'est moi qui l'ai trouvé, dit-il, je le veux pour ma part.
- Tout ce qui est ici m'appartient, répond le roi.
- Nous l'aurons donc ni l'un ni l'autre, s'écrie le soldat.
Et d'un revers de sa hache, il brise l'oeuvre d'art en mille pièces.
Clovis se contint; mais le lendemain, passant ses troupes en revue, il s'arrêta devant un de ses soldats et jeta sa javeline à ses pieds. Pendant que celui-ci se baissait pour la ramasser, Clovis leva sa framée sur lui et lui fracassa la tête.
Puis se tournant vers ses guerriers:
- Souvenez-vous du vase de Soissons!

                                                                                                              Ed. Morel.

Le Musée universel, revue illustrée hebdomadaire, premier semestre 1874.

samedi 8 novembre 2014

Verre de Charlemagne.

Verre de Charlemagne.

La belle coupe de verre en forme de calice que représente notre gravure appartient au musée de la ville de Chartres; on la désigne communément sous le nom de hanap de Charlemagne (1) ; elle n'a pas moins de 24 centimètres de hauteur, y compris le pied ou support en cuivre argenté, ciselé à sa partie supérieure et enrichi à sa base de godrons en bossage. 



Le milieu du vase est orné d'une large bande circulaire d'entrelacs dessinés par des filets dorés dont l'intérieur est rempli de petits points blancs et bleus en relief, formés par des émaux incrustés; au-dessus de cette bande règne une inscription en caractères arabes, dorés au milieu et colorés en rouge sur les côtés de leurs entailles, et, au-dessous, un cordon d'ornements courant en frise circulaire.
Suivant une tradition longtemps accréditée, rapportée par des historiens sérieux, et dont les modernes orientalistes ont seuls, dans ces derniers temps, démontré la fausseté, cette magnifique coupe aurait fait partie des présents envoyés par le calife Aroun-al-Raschid à l'empereur Charlemagne, et aurait été donné par ce dernier à l'abbaye de la Madeleine de Châteaudun (Eure-et-Loir) , qu'il avait fondée ou seulement restaurée. Quoi qu'il en soit, elle avait été conservée jusqu'à la révolution dans le trésor de cette abbaye. En 1798, le président du directoire du département la réclama à la municipalité de Châteaudun pour l'envoyer à la Bibliothèque nationale; mais elle fut oubliée et resta à la Bibliothèque de la ville de Chartres jusqu'à la création du Musée en 1834.
C'est d'après la forme des caractères composant l'inscription que plusieurs orientalistes ont prouvé que ce curieux verre ne pouvait remonter au delà du douzième siècle. M. Reinaud l'a ainsi traduite en 1821: 
"Que sa gloire soit éternelle et sa vie longue et saine, que son sort soit heureux, son siècle favorable et sa fortune parfaite."
Ce savant ajoute que quelque croisé appartenant au pays chartrain ou dunois l'aura rapporté d'Orient, comme tant d'autres monuments de ce genre épars dans les différentes villes de France, et il pense que ce fut sans doute après la prise de Damiette, soit à la première croisade de saint Louis.


(1) On appelait hanap un verre à boire ou coupe réservée habituellement dans les repas au principal convive. Ces vases, d'après M. de Laborde, n'avaient pas de formes déterminées; on les fabriquait également de diverses matières, depuis le bois jusqu'à l'or, depuis le cristal jusqu'aux pierres précieuses.


Le magasin pittoresque, décembre 1876.

dimanche 12 octobre 2014

Les rhytons.

Les rhytons.

Nos lecteurs savent déjà ce que c'est qu'un rhyton, sorte de vase à boire fort usité chez les Grecs et parmi d'autres nations de l'antiquité, imitation embellie de la corne employée, dès l'origine, au même usage par la plupart des peuples. 
L'art s'appliqua de bonne heure à ciseler la matière primitive ou à l'incruster de métaux précieux; puis on fit en terre cuite et en métal des vases qui ne rappelaient plus que par un contour général la corne de bœuf dont ils étaient dérivés. Ils consistaient le plus souvent, comme celui de la collection de M. le duc de Luynes que nous reproduisons, en un col évasé et plus ou moins long, terminé par une tête d'animal, taureau, cheval, mulet, griffon, chien, bélier, panthère, éléphant,etc., formant ainsi des variétés que l'on distinguait par le nom de l'animal représenté. Le col était quelquefois pourvu d'une anse et couvert de figures peintes ou en relief. 



Ainsi, dans le rhyton que l'on a sous les yeux, au-dessus de la tête de taureau, couverte d'un vernis noir, qui forme l'extrémité du vase et, en quelque façon, la pointe de la corne, on voit, modelé dans la terre rouge, un griffon terrassant un cheval. Quelques auteurs croient reconnaître dans le choix des figures du col un rapport constant avec celui de la tête qui termine le rhyton, et ce rapport serait fondé sur des idées mythologiques; ils pensent qu'il en devait être ainsi au moins pour les rhytons modelés et peints avec le plus de talents, et appartenant, comme celui-ci, à la belle époque de l'art.
Un grand nombre de peintures et de passages des auteurs anciens nous renseignent sur la manière dont on se servait des rhytons. Beaucoup, mais pas tous, étaient percés à leur extrémité d'une petite ouverture par où le liquide s'écoulait en un jet mince; cette manière de rafraîchir les boissons par une évaporation rapide est encore un usage dans beaucoup de contrées du Midi. Comme il était impossible, on le comprend à première vue, de faire tenir un rhyton sans le renverser sur l'ouverture du col, et par conséquent sans le vider, on le posait sur un support dont la forme correspondait en creux au contour extérieur du vase, ou bien consistant en baguettes disposées en fourche ou en trépied, comme ceux dont on se sert précisément pour le même usage dans les collections d'antiques.
Il est probable que la plupart des beaux rhytons que l'on possède encore étaient des objets de luxe employés dans les festins ou dans certaines solennités; quelques-uns étaient des pièces de pur ornement. Ils furent modelés dans l'argile à la même époque que tant d'admirables vases trouvés en Grèce, en Sicile et en Italie, qui n'ont d'autre ornement que la pureté de leurs contours et l'élégance des peintures qui couvrent leurs parois.

Le magasin pittoresque, 1865.

lundi 17 février 2014

M. Mollard et le vase de Sèvres.

M. Mollard et le vase de Sèvres.


Le voyage du roi et de la reine d'Italie à Paris, en 1903, fit blanchir les cheveux de M. Mollard. L'Histoire a conservé le souvenir du désespoir qui prit le chef du protocole quand il sut le cruel embarras du roi d'Italie à l'Hôtel de Ville, forcé de répondre à un discours dont il n'avait compris goutte. Mais ce sont les coulisses de l'histoire qui ont gardé pour la postérité la mémoire de la délicieuse petite anecdote qui ajouta encore aux tourments du pauvre M. Mollard durant la visite que nous rendirent tout récemment don Carlos de Portugal et la reine Amélie.
C'était le second ou le troisième soir du séjour à Paris de Leurs Majestés. Elles avaient dîné à l'Elysée et regagné sur le coup de minuit leur appartement du ministère des Affaires étrangères. 
Chacun était allé bonnement se coucher, les lumières s'éteignaient, et M. Mollard, harassé mais content, arpentait un couloir qui aboutissait au perron de sortie quand, en face de lui, s'ouvrit brusquement une porte et "la señora comtesse", première dame d'honneur de la reine, parut, fort agitée. M. Mollard s'arrêta, la señora en fit autant, et ces deux importants personnages se regardèrent, ahuris.
Puis la comtesse parla et M. Mollard aussi, mais comme la comtesse n'entendait pas un mot de français et que M. Mollard ne savait pas le portugais, ils ne se comprirent que fort mal. Et plus la comtesse gesticulait et moins M. Mollard comprenait.
A la fin, impatientée, la noble dame saisit par la manche le chef estomaqué du protocole, le conduisit devant un admirable vase de Sèvres qui ornait la galerie et, là, touchant du doigt la pièce de céramique, indiquant d'un autre doigt la chambre de la reine, elle demeura muette, hiératique, rigide.
Soudain M. Mollard poussa un petit cri, un tout petit cri protocolaire, il avait compris.
Le vase.... la chambre de la reine.
Vous avez compris aussi, n'est-ce pas? Vous avez deviné que la señora comtesse réclamait, pour la chambre de la reine, le modeste, intime et indispensable attribut que l'on avait négligé d'y placer? Que faire? Où se procurer le meuble? M. Rouvier, homme simple et ministre roturier, n'en devait point posséder d'assez nobles pour être offerts à une reine!
M. Mollard eut une idée. Il écrivit, très vite. Un garde républicain, requis, monta à cheval et partit au grand galop vers l'Elysée. Mme Loubet fut très bonne, très généreuse. A la reine de Portugal, elle prêta son propre bien. Et le garde républicain le rapporta, soigneusement enveloppé et paré, attention délicate et touchante, d'une faveur aux couleurs franco-portugaises. Alors la señora comtesse se calma et M. Mollard, bénissant le ciel de l'avoir doté d'un esprit ingénieux, put enfin aller se coucher.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 28 janvier 1906.