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lundi 22 décembre 2014

Dans les vieux bouquins.

Dans les vieux bouquins.


Ambroise Paré, le père de la chirurgie française, a écrit plus d'une page que l'on lit encore aujourd'hui avec le plus grand intérêt. savourez plutôt ce fragment d'un chapitre sur la "Douleur des dents", auquel nous conservons son orthographe de l'époque, pour lui laisser tout son cachet.

De la douleur des dents. 
Le douleur des dents est la plus grande et cruelle qui soit entre toutes les douleurs, sans mort, et pour la preuve, je la laisse à ceux qui en ont esté vexés. J'ay mémoire qu'un varlet de chambre de défunct Monseigneur le Connestable me dict, que pour une extrême douleur de dent qu'il avoit à Chantilly, s'il n'eust eu peur d'être damné, il se fust jetté par une fenestre dans les fossés, et se fust noyé, pour être exempt de la douleur: davantage me dit qu'en 24 heures il se feit une apostème sur la gencive qui se suppura à l'endroit de sa douleur, et peu de jours après sa dent tomba en pièces, qui montre que les dents se peuvent apostumer, et pourrir comme les autres os, ce qu'on voit parce qu'elles se pertuisent, et corrodent, et par cette pourriture les vers s'engendrent.
La cause d'icelle douleur vient de cause antécédente, ou de primitive: d'antécédente, comme reume et défluxion chaude ou froide, tombant sur icelles, qui remplit l'alvéole (c'est à dire le lieu où elles sont insérées) de façon qu'elle pousse la dent hors, qui faict qu'elles sont souvent avancées en dehors tellement que le malade n'ose, et ne peut nullement mascher dessus pour l'extrème douleur qu'il sent, et la fluxion fait qu'elles sont relachées, qui cause les faire branler: et si elles sont corrodées, creuses, et pertuisées jusques à la racine, lorsque le malade boit, il luy semble qu'on luy donne un coup de poinçon dedans.

Les signes pour cognoistre si la douleur est faicte de matière chaude ou froide.
Les signes que la cause est chaude, c'est que la douleur est aiguë et poignante, comme si on met des eguilles dedans; on sent aussy une grande pulsation à la racine de la dent, et aux temples: pareillement sera cogneuse quand on applique remèdes frais qui apaisent la douleur. Les signes que la cause de la douleur est froide, c'est que le malade a une grande pesanteur de teste, et jette beaucoup de salive et d'humidité par la bouche, et la douleur s'apaise par remèdes chauds; et en ces douleurs ne faut que les barbiers et dentateurs (c'est à dire arracheur de dents) se hastent trop subit les arracher sans le conseil de plus avisés qu'ils ne sont quelquefois.

Cure.
Pour la cure il y a trois intentions: La première est ordonner le régime; la seconde purger la matière antécédente; la troisième application de remèdes particuliers propres à céder cette extrême douleur. La première intention est ordonner le régime sus les six choses non naturelles; la deuxième est vacuer la matière antécédente, comme s'il est besoing qu'il soit seigné et purgé, on appellera pour ce faire un docte médecin; aussy pour divertir la fluxion, on appliquera des ventouses derrière le col, et sur les espaules; aussy si la matière est chaude, on appliquera sur la gencive, à l'endroit de la douleur, des sansues pour évacuer la matière conjointe on ouvrira les venes de dessoubs la langue, ce que j'ai faict par plusieurs fois, et sedé des douleurs extrêmes, mais auparavant que les appliquer, je faisais petites scarifications avesques un deschaussoir de dent. La tierce intention sera accomplie en appliquant plusieurs remèdes contrarians à la cause de la douleur, comme si la matière est chaude, il faut tenir en la bouche vin de grenade, avec eau de plantin, et un peu de vinaigre bouillis avec rose et sumach, et fleurs de grenades: il faut noter ici que les remèdes sédatifs de la douleur des dents doilvent estre de ténue substance, à cause qu'elles sont fort dures, et partant les antiens ont tousjours voulu mettre du vinaigre, parce qu'il est incisif et pénétratif.

Autre.
Prenès roses rouges, sumach, orge, de chacun une demi-poignée, semence de josquiame conquassée, deux dragmes, de tous les sandants de chacun une dragme, laitue, de la sommité de ronces, morelle, plantin, de chacun une demi-poignée, le tout sera bouilli dans quatre livres d'eau commune, et un peu de vinaigre, jusqu'à ce que l'orge se crève, et d'icelle décoction en sera tenue en la bouche un peu tiède.

Autre trocisque.
Prenès semence de pourpié, de josquiame, coriandre, lantilles, escorce de sandal, citrin, roses rouges, pirètre, camphre, de chacun demi-dragme, et soient bien pilés ensemble avec fort vinaigre, et soient formés trocisques: lorsqu'on en voudra user, on en prendra un ou deux avec eau de rose, et en sera frotté la gencive, et tenu en la bouche.

Autre remède.
Si les gencives sont relaxées (c'est à dire la chair qui environne les dents), faut que le malade se gargarise de choses froides et astringentes, comme oxicrat, auquel on aura faict bouillir noix de cipres, mirtilles et un peu d'alun; et si la douleur ne cessait, faut user de narcotiques pour stupéfier la gencive. Exemple: seminis josquia, alb. opij. Camph. paper. alb. q. s. conquantur cum sapa, et soit appliqué sur la dent; pareillement sera mis dedans l'oreille ce qui s'ensuit: oppij. et cast. an. 3, d stemp. cum oleo rosat. L'ouverture de la vene qui est au derrière de l'oreille cede la douleur, chose par moy souvent expérimentée, aussy un petit emplastre de poix et de mastic posé sur l'artère de la temple, du costé de la douleur. Pour ceder la douleur de cause froide, prenès eau de vie, meslée avec une décoction faicte de vin et vinaigre, rosmarin, sauge, pirêtre et un peu de thériaque, et soit posé sur la dent.

Autre.
Pour une extrême douleur de dents que j'avois, une petite bonne femme me conseilla y mettre dessus une gosse d'ails un peu cuite sous les cendres, et la mettre la plus chaude que je pourrais endurer, ce que je fy, et tost après ma douleur fut cessée, tellement que depuis je l'ay practiqué en plusieurs, où l'on a vu un effaict merveilleux, aussy on en mettra dedans l'oreille.
......... Il y a autres vices et accidens qui adviennent aux dents: à savoir quand elles sont relaxées, et qu'elles branslent, davantage pourriture, corruption, pertuisement, et des vers engendrés en icelles, congélation et autres. Les dents branslent pour la relaxation des gencives, qui se faict de cause primitive, comme cheutte, ou coup, et aussy par cause antécédente, comme fluxion qui descent du cerveau, ou par certaines vapeurs eslevées de l'estomach, et quelquefois par faute de nourrissement, ce qu'on void aux vieilles gens, pareillement par corrosion de certain humeur qui tombe aux gencives. Or le branslement qui vient par sécheresse et défaut d'aliment jamais ne se cure, mais les autres seront aidés par choses contraires: et premièrement le malade évitera de mascher choses dures, et de trop parler; si le branslement vient par coup ou cheuttes, et si elles sont aucunement hors de leur place, le chirurgien les réduira, et les liera aux autres proches qui sont fermes et entières, et ne les doit on achever d'arracher, car elles se peuvent raffermir et tenir fermement dans leurs alvéoles: ce que j'ay encore depuis naguère faict à un mien voisin et ami  nommé Anthoine de la rue, maistre tailleur d'habis, demeurant au bout du pont saint-Michel, lequel reçut un coup de pommeau de dague sus la mandibule inférieure, qui fut cause qu'elle fut entièrement fracturée, et trois dents mises et renversées en la bouche, et presque du tout hors de leurs alvéoles, toutefois la fracture de la mandibule fut réduite, et les dents remises en leur place, et liées et attachées avec un fil en double, ciré, avec les prochaines: je lui ordonnay viandes qui ne falloit mascher, comme pressis, coulis, orge mondé, panade, gelée, jus d'éclanche de mouton, et autres semblables; aussi lavemens et gargarismes astringens; et autres choses nécessaires à la fracture, et ainsy fut guéri, de façon qu'aujourd'huy masche aussi bien dessus lesdictes dents, qu'il fit jamais; partant le jeune chirurgien  fera semblable lorsqu'il se trouvera à l'endroit. Or posons le faict qu'il y eust une dent mise du tout hors de sa place par quelque coup, ou par l'imperice de l'arracheur de dents, ou du malade qui lui en auroit faict tirer une bonne pour une mauvaise, on la doit promptement remettre droitement en sa place, et la bien lier avecques les autres choses, et par ce moien elle peut reprendre. Un homme digne d'être creu m'a affirmé qu'une Princesse aiant faict arracher une dent s'en fit remettre subit une autre d'une sienne damoiselle, laquelle se reprint, et quelques temps après maschait dessus comme sus celle qu'elle avoit fait arracher auparavant: cela ayge ouy, je ne l'ay pas veu, et s'il est vray il peut bien estre: si le branslement vient par reume distillant du cerveau, ou par vapeurs élevées de l'estomach, on y remédira par leurs contraires, et aussy par gargarismes et opiats faict de choses astringentes, comme berberis, sumach, nuc-cupressi, alum, rochoe, centinod, ypuris, succi acaciæ, et leurs semblables: davantage le malade tiendra souvent en sa bouche un peu d'alun de roche, le tournant tantost d'un costé tantost de l'autre.

De la pourriture, errosion et pertuisement des dents, et des vers trouvés en la racine d'icelles.
L'errosion se faict par un humeur aigu et âcre, qui les corrode et pertuise, voire souvent, jusqu'en leurs racines : pour corriger cette pourriture (après avoir faict les choses universelles) on appliquera dedans le trou huile de vitriol, ou eau forte, ou un petit cautère actuel.... et s'il est besoing (de peur qu'on touche à autre partie qu'au lieu que l'on veut cautériser) on mettra lesdicts cautères avesques une canule, à fin de corriger la pourriture et errosion, et faire mourir les vers: or, si le pertuis estoit entre les dents, comme souvent advient, de sorte qu'on ne peut appliquer nulle des choses susdictes, on limera entre la dent saine et celle qui est pertuisée tant qu'il sera besoin, et sera faite ouverture telle qui sera nécessaire pour appliquer les choses susdictes, et prendra on plus sus celle qui est errodée, que sus la saine. Et pour faire mourir les vers, faut appliquer les choses caustiques, aussy pirêtre détrampé en vinaigre, ou thériaque dissout en mesme liqueur: sera aussy appliqué ails, ou oignons, ou un peu d'aloés,...

De la limosité ou rouillures des dents et la manière de les conserver.
Il faut après le repas laver la bouche avec un peu de vinaigre, semblablement les curer à fin qu'il ne demeure quelque petit reste de viande, laquelle se corrompt entre les dents, qui faict qu'après elle s'altèrent et pourrissent, et font que l'alaine est de mauvaise odeur, aussy il se concret une matière terrestre, comme une rouille sus icelles, de couleur jaunastre, qui les corrode comme la rouille de fer: ce qui advient par faute de les nettoier et de mascher dessus, dont la faut oster par petits intrumens propres à ce faire, puis après seront frottées d'un peu d'eau forte et eau de vie meslées ensemble, a fin d'oster le reste que les instrumens n'auroient peu faire. Pour les conserver ne faut pas mascher choses par trop dures, ni rompre noiaux, ni os, et autres semblables: aussy, qu'on ne les cure ordinairement avec chose qui les déchausse, et qu'on les frotte avec dentifrices faicts de racine de guimaulve boullues en vin blanc et alun de roche, en soient souvent frottées les dents; aussy poudre faicte d'os de sèche, pourcelène, pierre ponce, alun cuit, corne de cerf, et un peu de canelle y est souverainement bonne, aucuns ne prennent que de la crouste de pain bruslée mis en poudre.

Les annales de la santé, 15 janvier 1911.

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