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lundi 15 décembre 2014

Nos nouveaux cuirassés.

Nos nouveaux cuirassés.


Après de longues, trop longues tergiversations, le Ministre de la marine a enfin obtenu des chambres, le stock complet, soit six, des nouveaux cuirassés qui doivent jouer dans notre marine le rôle que le Dreadnought, bientôt appuyé par trois bâtiments identiques, joue déjà dans la marine anglaise.
On a beaucoup critiqué  la lenteur qui a présidé à la confection des plans de ces navires, lenteur d'où est résulté un retard assurément regrettable dans leur construction. Ce retard a d'ailleurs failli leur coûter l'existence.
Si leur mise en chantier avait suivi de près la première discussion qui a eu lieu à la Chambre à leur sujet et qui remonte à avril 1906, M. Michel, rapporteur du budget de la marine pour 1907, n'aurait pu arguer de ce que quatre d'entre eux n'étaient pas commencés pour demander leur suppression.
Par ailleurs le retard qu'a subi leur mise en chantiers a permis de les doter de quelques perfectionnements, très appréciables. C'est ainsi que tous les six seront munis de turbines, comme machines motrices, alors que primitivement deux d'entre eux seulement devaient en recevoir.
C'est ainsi également qu'ils seront dotés d'une artillerie d'un modèle nouveau dont la construction vient à peine d'être commencée et dont la puissance est sensiblement supérieure à celle du modèle actuellement en service.
Nos futurs cuirassés porteront les noms célèbres assurément, mais bien peu maritimes, de Danton, Diderot, Condorcet, Mirabeau, Voltaire, Vergniaud.
Leur déplacement sera de 18.000 tonnes avec une longueur de 145 m., une largeur de 25,70 m. et un tirant d'eau à l'arrière de 8,40 m. Comparés aux bâtiments du type précédent, lesquels ne sont d'ailleurs pas tous achevés, ils réalisent un accroissement de tonnage de 3.000 tonneaux.


Leur coque sera construite d'après les données les plus modernes; c'est à dire que dans toute la partie où les projectiles, les torpilles, l'éperon d'un ennemi ou même un échouage peuvent produire des avaries graves ou même mortelles, toutes les précautions seront prises pour limiter le plus possible l'effet d'une voie d'eau.
On y arrivera par un cloisonnement intensif qui divisera en une infinité d'alvéoles d'acier la partie de la coque située en dessous de la cuirasse.
En dedans de ces alvéoles on placera encore une cuirasse légère supportée par une double coque; cette cuirasse est spécialement destinée à protéger les organes vitaux du navire placés dans les fonds contre les dégâts que peuvent produire les explosions de torpilles. Les bons effets de cette protection ont été démontrés à bord du cuirassé russe Cesarevitch qui en était muni lorsqu'une torpille japonaise vint le frapper devant Port-Arthur dans la nuit du 8 février 1904. Grâce à elle la voie d'eau fut localisée, et le Cesarevitch, réparé dans l'arsenal de Port-Arthur, put reprendre son rang dans la ligne de bataille russe.
On n'a pas jugé utile d'adopter, pour les grandes cloisons étanches dont seront munis nos cuirassés, comme tous les bâtiments modernes, la disposition appliquée par l'amirauté anglaise pour son Dreadnought, à bord duquel, pour rendre leur utilisation plus efficace, on a supprimé dans ces cloisons toutes les portes, au grand détriment, il faut le dire, de la facilité des communications. On se contentera de les percer le moins possible et leur fermeture sera assuré par un système automatique.


Le schéma que nous donnons ci-dessus montre les surface de la coque qui seront recouvertes de cuirasses d'acier. Celle qui protégera la flottaison, point éminemment sensible qu'il importe au premier chef de rendre invulnérable aura une épaisseur de 250 mm. Cette cuirasse montera à 1,20 m. au-dessus de l'eau et descendra jusqu'à 1,60 m. au-dessous. C'est la limite à laquelle on estime que la force de pénétration des projectiles sera suffisamment amortie par le matelas d'eau qu'ils auront dû traverser, pour que la coque ne puisse plus être traversée.
Dans sa partie inférieure, cette cuirasse, qui n'aura plus à supporter que des chocs amoindris pour la raison que je viens de dire, aura seulement 80 mm. d'épaisseur. On réalise ainsi une économie de poids et d'argent qui n'est pas à dédaigner.
Une seconde cuirasse, plus mince, surmonte la première et couvre le flanc du bâtiment sur toute la partie qui s'étend entre les deux tourelles des extrémités.
Le but de cette cuirasse est de faire exploser, avant qu'ils n'aient pu pénétrer dans l'intérieur du navire où ils produiraient d'énormes dégâts, les obus chargés en mélinite ou produits analogues.
Enfin une troisième cuirasse, placée seulement sur la partie avant, sera chargée de protéger le bâtiment contre les coups d'enfilade qui sont toujours très redoutables. Ces coups ne pouvant se produire que sous une très forte incidence, il suffit pour faire dévier les projectiles d'une épaisseur d'acier de 64 mm.
La protection est complétée par un pont cuirassé en dos d'âne placé comme un couvercle sur la partie immergée du bâtiment et dont les bords viennent se raccorder avec le cou inférieur de la cuirasse et par un second pont également cuirassé, mais moins fortement, situé à quelque distance au-dessus du premier et destiné à le préserver des chocs des éclats d'obus qui auraient pénétré dans la coque et y auraient fait explosion.
L'artillerie des nouveaux cuirassés se composera de 4 pièces de 305 mm logées deux par deux dans les tourelles qui occuperont les extrémités, et de 12 pièces de 240 mm également accouplées en six tourelles disposées comme le montre notre dessin.
Cette artillerie a bénéficié du retard subi par la mise en chantiers des bâtiments qui nous occupent. Ses pièces sont d'une puissance notablement supérieure à celles du modèle jusqu'ici employé et qui porte le nom de modèle 1893-96.
C'est ainsi que le nouveau canon de 305 mm lancera un projectile de 440 kg à la vitesse initiale de 875 m. à la seconde, alors que pour le modèle précédent, ces chiffres étaient respectivement: 338 kg et 830 m.
Pour la pièce de 240 mm on aura un projectile de 220 kg et la vitesse initiale de 875 m. contre 170 kg et 830 m. qu'atteignaient les mêmes éléments avec les pièces du modèle 1896.
On voit que le nouveau modèle présente sur celui qu'il va remplacer un avantage très sensible. Pour l'ensemble des 10 pièces tirant d'un même bord, le poids de l'acier lancé en une seule bordée est supérieur de 340 kg à ce poids de l'ancienne bordée.
L'armement sera complété par 20 pièces légères destinées à repousser les attaques des torpilleurs et par deux tubes lance-torpilles sous-marin.
Il n'y aura pas de hunes armées.
On s'est efforcé d'échapper, à bord des cuirassés type Danton, aux reproches, trop justifiés par la navrante expérience de l'Iéna, dont sont l'objet presque tous nos navires actuels au sujet du logement de leurs munitions.
Déjà à bord du type République, dont les premières unités viennent d'entrer en service, on a fait de grands progrès, si bien que la température des soutes de la République se maintient presque sans variations, même après quelques jours de mer, autour du chiffre excellent de 15°.
Les dispositions qui donnent un si bon résultat, sans l'emploi d'aucun moyen artificiel comme circulation d'eau, appareil réfrigérant, seront encore perfectionnées à bord du Danton. Les soutes, seront placées loin de toutes sources de chaleur, dans les fonds du navire, en contact avec la coque qui leur transmettra la fraîcheur des couches d'eau situées à 8 m. environ de la surface.
On a tout combiné également pour que la distribution des munitions se fasse rapidement. Les soutes sont, à cet effet, réparties en trois groupes placés à l'avant, au milieu et à l'arrière du bâtiment.
Un couloir ou coursive, dans lequel aboutissent les monte-charge, fait communiquer entre eux ces trois groupes de magasins. Il en ressort cet avantage qu'au combat les munitions de toutes les soutes peuvent être utilisées pour une pièce ou un groupe de pièces quelconque et que les munitions, afférentes à une ou plusieurs pièces démontées et mise hors de combat, seront utilisées ailleurs. Cette coursive, placée tout à fait à l'abri des projectiles ennemis, offre naturellement un passage très heureux au faisceau des fils de transmission d'ordres, dont l'importance saute aux yeux.
Les six bâtiments, je l'ai déjà dit, seront munis de turbines.
L'amirauté anglaise nous a permis de profiter de l'expérience qu'elle a acquise sur cette importante matière et une commission d'officiers de marine et d'ingénieurs français a pu, l'été dernier, recueillir dans les arsenaux, et à bord des navires anglais mêmes, tous les éléments utiles sur la valeur de ce nouveau système de machines.
Chaque cuirassé sera muni de quatre arbres placés de part et d'autre de l'axe du navire. Chaque arbre portera une seule hélice.
Sur chacun des arbres porte-hélices seront attelées deux turbines pour la marche avant et une pour la marche arrière. Toutes ces turbines seront du modèle anglais Parsons.
Elle tournerons au maximum à la vitesse de 300 tours par minute.
On espère que le chiffre de 19 nœuds, prévu pour la vitesse des nouveaux cuirassés, sera largement dépassé.
Les contrats passés avec les constructeurs stipulent que les bâtiments devront être présentés en recette quatre ans après la promotion des marchés. Nous pouvons donc compter les voir à flots en 1910 et en service en 1912.
Le Danton est sur cale dans l'arsenal de Brest, le Mirabeau dans celui de Lorient, le Voltaire est confié aux chantiers de la Seyne, le Vergniaud à ceux de la Gironde, le Condorcet à ceux de la Loire et le Diderot aux chantiers de Saint-Nazaire.
L'auteur des plans de ces bâtiments, qui promettent d'être très remarquables, est un de nos plus distingués ingénieurs des constructions navales, M. l'ingénieur en chef Gayde.

                                                                                                          A. Sauvaire Jourdan.
                                                                                                      Officier de marine en retraite.

La Nature, deuxième semestre 1907.

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