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lundi 14 octobre 2013

Traditions de Carême.

En Champagne et en Lorraine.

Chaque province de France avait ses coutumes et ses traditions, dont la plupart ont disparu, mais dont quelques unes ont survécu à toutes les révolutions.
Parmi les premières, il faut citer la singulière procession qui avait lieu dans la cathédrale de Reims, au lendemain du carnaval.
Jusqu'à la fin du XVIe siècle, le mercredi saint, après les "Ténèbres", les chanoines allaient processionnellement à l'église de Saint-Rémi, rangés sur deux files, chacun traînant derrière soi un hareng attaché à une corde. Chaque chanoine était occupé à marcher sur le hareng de celui qui le précédait, et à sauver le sien des surprises du suivant.
Cet usage extravagant ne put être supprimé qu'avec la procession. Un cartulaire de l'église de Reims en explique ainsi l'origine: "Cette procession avait été institué en 1429 au sacre de Charles VII, en mépris des Anglais qui faisaient trophée de la Journée dite des Harengs, où le duc de Bourbon fut défait, en voulant faire entrer un convoi de harengs à Orléans que les Anglais assiégeaient, ce qui n'empêcha pas Jeanne d'Arc de faire lever ce siège et de conduire Charles VII à Reims."
D'autres coutumes se sont perpétuées jusqu'à notre époque, entre autres, celle des feux allumés sur les montagnes, le premier dimanche de Carême, ce qui lui a valu le nom de dimanche des Brandons. 
Le mois dernier encore, chaque village des Vosges, du duché de Bade, a tenu à avoir son brasier traditionnel.
En Lorraine, c'est le Beieren-Sonntag (de bailler, donner) ou dimanche des Valentines ou Bules, que l'on retrouve jusqu'en Savoie. On peut définir les "Valentines", le mariage en masse de toutes les filles d'une paroisse, fait par des jeunes gens, à la criée, autour de la "bule" qui flambe. La liste des unions est dressée d'avance par les conscrits de l'année, qui forment le comité de la fête et donnent l'élan pour aller chercher la paille ou les fagots dans une grande voiture.
La "bule" dressée dans la soirée, les jeunes gens forment le cercle autour. Les jeunes filles se tiennent à quelques pas, assez près pour voir et entendre, assez loin pour avoir le droit de dire qu'elles n'ont point assisté au spectacle. Les petits enfants se faufilent, curieux, entre les groupes qui forment la galerie; il fait nuit; nul ne sera reconnu. L'attente est anxieuse.
Après quelques instants d'un silence solennel, le feu éclate, il s'irrite, il s'élance et ses flammes rougeâtres illuminent toute le scène.
Pendant que les gerbes d'étincelles, rappelant le bouquet d'un feu d'artifice, retombent en pluie de feu, les jeunes gens s'écrient en choeur: "J'y dônne ! j'y dônne !" en allemand "mer gînn ! mer gînn !". Deux noms sont proclamés et salués par des coups de fusil, au milieu des applaudissements et des rires de la foule: le premier couple est conjoint.
" J'y dônne ! j'y dônne !" c'est le conjungo vos, le conjungo du magistrat municipal, qui continue, interrompu par les feux de mousqueterie, jusqu'à ce que tout le village soit marié et qu'il ne reste plus de jeune fille pour "coiffer sainte Catherine".
Parfois, quelques noms malicieusement accouplés soulèvent les lazzis ou éveillent quelques colères, mais comment distinguer le coupable au milieu de cette jeunesse bruyante et tapageuse ?...
Cependant la "bule" s'affaisse, elle cesse de flamber et peu à peu, elle s'éteint dans la fumée. Les " Valentins" vont rendre visite à leurs "Valentines", c'est le nom de leurs "commères" et celles-ci leur présentent des gaufres.
A la Mi-Carême, ce sera le tour des "compères", ils iront acheter à la ville la plus prochaine, pour leurs "fiancées du dimanche des Valentines" des chapelets de petits gâteaux percés au centre, qu'on appelle "bretgels", et qui se vendent ce jour là par milliers. Le dimanche de la Mi-Carême, au lieu de s'appeler le "dimanche de Loetare" a pris de là le nom de dimanche des " bretgels".

                                                                                                        C. Passim.

Journal des voyages, dimanche 21 avril 1889.

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