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jeudi 28 septembre 2023

Les Chinois. 


Le nihilisme, engendré par l'absence de la foi, menace l'Europe, mais cette menace n'est pas la seule suspendue sur nos têtes.
L'Europe pourrait, dans un avenir peu éloigné, avoir d'autres ennemis que les religieux.
Un missionnaire qui connait la Chine nous disait que le mépris qu'on fait des peuples de l'extrême Orient est une marque d'ignorance, et que les Chinois peuvent peser tout à coup sur l'Europe civilisée comme autrefois les barbares méprisés par l'empire romain.
La Chine a près de 406 millions d'habitants; le Japon sur ses petites îles a un territoire presque semblable à la France et 33 millions d'habitants.
Ces peuples ont des qualités intellectuelles qui peuvent être développées très-vite, ils sont vigoureux de corps et employés facilement à de rudes travaux, capable d'ailleurs de beaucoup de discipline. L'Empire chinois a une certaine cohésion au milieu de ses difficultés intérieures, et si l'élément militaire, qui est peu considéré, venait a être mis en honneur, des vice-rois ou gouverneurs chefs de province immenses et ayant de 60 et 70 millions de sujets, pourraient bientôt fournir de redoutables armées. Qui sait si la Russie ne disciplinera pas un jour ces nouveaux soldats de l'extrême Orient, après avoir conquis leur sol! nous pourrions donc voir un jour, au lieu des corps d'armée prussiens qui se substituaient les uns aux autres après leurs défaites, des armées d'un million d'hommes chacune se succéder pour nous écraser.
Si le Chinois sortait de son pays où le sol refuse à nourrir une population déjà bien plus compacte que la nôtre dans le même nombre d'hectares, le Chinois se multiplierait rapidement et envahirait de cette façon surtout les pays appauvris par le vice et par les crimes contre Dieu et contre la société, qui sont le propre des races décrépites. On voit cette multiplication du Chinois à l'étranger là où l'on permet aux coolies de s'établir et de fonder des familles.
Deux officiers inconnus l'un à l'autre qui ont voyagé en extrême Orient, lors de nos expéditions militaires, nous avaient signalé des choses analogues. Le soldat chinois, nous disaient-ils dans des conversations séparées, est excellent soldat, et depuis notre expédition de Chine et les leçons prises de nous, une nouvelle expédition là-bas, ne saurait plus du tout se faire comme s'est faite la première.
On avait fourni alors des infrastructures aux impériaux qui combattaient les rebelles avec nous, et l'on avait vite formé parmi eux des officiers et des sous-officiers. Ces corps d'armée sans armes, avec de seules échelles, ont accompli le plus rude de notre campagne, ils ont pris les forts et montré les qualités de vrais soldats.
Faisons une réflexion.
Si jamais le vieil empire des fils du soleil païen et barbare dans sa civilisation s'ébranlait pour tomber sur l'Europe, on ouvrirait sans doute les yeux et l'on reconnaîtrait alors, mais trop tard, quel crime d'indifférence commet l'Europe chrétienne depuis plusieurs siècles en ne portant point, comme elle le devrait, les lumières de l'Evangile à ces malheureux qui pourrissent dans les ténèbres de l'idolâtrie.
Il y a des missionnaires, c'est vrai; parfois les navires de France les ont portés gratuitement et même, çà et là, les ont protégés, comme on protège aussi les marchands, ou un peu moins. Il y a loin de là à une action sociale, où le pays se serait saigné pour envoyer des armées d'apôtres, de moines, de prêtres séculiers, comme le voulait Colomb pour l'Amérique. Sous Louis XIV, cet effort n'eût pas demandé autant d'astuce que les affaires de la régale et des commandes qui ont commencé la destruction des ordres religieux que la Révolution a consommée. M. Ferry achève heureusement de les ressusciter en voulant les sceller au tombeau.
Cela n'eût certes pas coûté autant de millions et de sang que les diverses expéditions ruineuses, où l'on a entassé l'argent par 50, 60, 100 millions, tandis qu'un impôt volontaire d'environ sept millions doit suffire en ce moment à l'entretien des missionnaires de tout l'univers entier.
A l'intérieur, la France, sur un budget de quatre milliards, a refusé aux prêtres 100 fr., aux évêques 5 000 fr.; la vraie politique de la France catholique eût été de jeter dans l'extrême Orient au moins cent millions par an et mille missionnaires. Notre budget alors n'eût pas pris les accroissements qu'on sait; car l'argent donné à Dieu rapporte dès ce monde, et aujourd'hui, nous aurions un immense commerce, d'immenses revenus donnés par surcroit et des bénédictions qu'on n'estime pas au poids de l'or.
Que l'on dise bien son Credo, et ce que nous affirmons ici ne semblerait pas extraordinaire, et l'on comprendrait que l'Europe, pour n'avoir pas voulu envahir par la croix, pourrait être un jour envahie de la façon la plus inattendue par le fer et le feu.

Le Pèlerin, 3 avril 1880.

mardi 27 juillet 2021

 L'exposition de 1867.

Chinois et mobilier.


L'un des rendez-vous le plus en vogue de l'Exposition est le pavillon chinois, dont la Semaine a déjà parlé. Dans le jardin réservé s'élèvent plusieurs constructions, copie photographiée de celles qui servent de  palais dans le Céleste Empire; les mêmes que vous pourriez voir à Pékin ou à Canton, avec cet avantage, qu'elles sont à Paris et que l'on peut les quitter dès qu'on les a bien admirées. Or, dans un pavillon carré, qui s'élève à droite de la porte de triomphe, comme on en fait en Chine, se tiennent deux reines de céans, les aimables chinoises dont vous avez fait la connaissance: j'ai nommé A-Naï et A-Tchoë. Dans ce moment où chacun répète à la fin de la journée: "Que j'en ai vu de rois!" car on ne va pas un jour au Champ-de-Mars sans rencontrer au moins trois ou quatre souverains, et une douzaine de plus petits; fatigués des grandeurs et des rencontres augustes ou sérénissimes, j'avais, par amour de la couleur locale, arboré mon parasol chinois qui, par le temps qui coule, ne peut guère servir que de parapluie, et, l'un portant l'autre, nous sommes allés faire une grande visite aux Chinoises. C'était le moins que je puisse faire, que de mener mon parasol aux lieux qui l'ont vu faire. Nous arrivons donc dans le pavillon, et, suivant le balcon du rez-de-chaussée, je veux entrer par une porte ouverte. J'avais oublié que j'étais en Chine, ce qu'un honorable sergent de ville s'est empressé de me rappeler en me montrant une porte fermée, destinée à servir d'entrée: les portes ouvertes ne servent qu'à sortir. Enfin j'ai été admis dans le sanctuaire, et derrière un double comptoir j'ai reconnu mes connaissances de la Chine. Elles fumaient très-philosophiquement, non pas des cigarettes, je suis obligé de l'avouer, mais d'énormes pipes, en songeant à la terre des fleurs, où l'on cueille le nénuphar, ou même autre chose.
On a affirmé qu'elles avaient les qualités les plus rares, et je suis incapable de dire le contraire, car je serais trop désolé de nuire à leur avenir. A-Naï, toutefois, me paraît supérieure à sa compagne, elle est plus gaie, plus vive, je dirais plus spirituelle, si sa loquacité et les gestes peuvent autoriser cette opinion. Mais A-Tchoë... elle me semble bien coquette... Du reste, jugez-en par vous-mêmes. C'est elle que vous avez sous les yeux... 



A qui la pomme?


La toilette française a éveillé sa curiosité; elle s'est levée, aussi promptement que la pauvre estropiée l'a pu, car à seize ans elle a les pieds d'une enfant de cinq ans, emprisonnés dans d'énormes chaussures, et d'un regard dédaigneux elle analyse la toilette d'une Parisienne. La robe-empire forme péplum, avec la casaque toujours empire et à dents, lui paraît un accoutrement bizarre; la toque lui semble ridicule, et la coiffure laisse des doutes motivés dans son esprit; car si, en Chine, on fait des potiches, on laisse, en revanche, la postiche de côté. Puis cette jupe écourtée, montrant la botte, ne lui dit rien qui vaille. La Parisienne, de son côté, n'a pas perdu son temps, et reste convaincue, après mûr examen, qu'il est nécessaire d'envoyer sa couturière en Chine; elle rapporterait nécessairement quelques nouveaux patrons qui, combinés avec ceux qui existent, feraient des vêtements délicieusement absurdes, c'est à dire fort en vogue.
Que voulez-vous que le critique, que vous apercevez dans le coin du tableau, vous dise à l'oreille: A qui la pomme? non plus la pomme de beauté, mais celle du ridicule... Il se le demande... et moi aussi.
Ne croyez pas toutefois que, voulant de parti pris me moquer, je m'adresse plutôt aux femmes qu'aux hommes. Savez-vous pourquoi ces jeunes gens causent avec le mandarin ici présent? C'est qu'ils viennent de faire un joli petit scandale en voulant, bon gré mal gré, voir les pieds des riveraines du fleuve Jaune. Si vous aviez été témoin de la colère d'A-Naï et d'A-Tchoë! Décidément, les hommes bien souvent sont eux aussi de singuliers magots.
Laissez-moi vous donner un conseil; hélas! j'en ai acheté le droit bien cher; - ne prenez pas le chemin de fer en sortant de l'Exposition. Pour aller du Champ-de-Mars à la gare de Montparnasse, on met à pied vingt minutes. La vapeur éloigne les distances, rappelez-vous-le; en chemin de fer, on met une heure et demie. et puis, quel agrément! changer trois fois de voiture, attendre, et longtemps, sous un hangar en plein air, qu'au autre train veuille bien passer; puis, rien qu'une seule classe. De sorte que vous avez l'avantage de voyager avec des maçons gris regagnant Vaugirard ou Issy. Pour un homme, passe; mais pour une femme! J'ai été témoin de tout ce que cela offre de désagréments, et ne puis que répéter: Allez à pied, en voiture, si vous en trouvez, en omnibus, et chaque jour on augmente le nombre de ces vastes véhicules; tâtez du bateau à vapeur; voyagez plutôt en ballon, ou en aéronef, que de prendre le chemin de fer, et vous vous en trouverez bien. Mettez, pour mieux vous le rappeler, ma recommandation sur l'air de: N'allez pas dans la forêt Noire.

*****
Le défaut général que l'on doit signaler dans l'organisation intérieure du palais est la difficulté énorme qu'on rencontre quand on veut comparer les produits similaires. J'aimerais infiniment mieux, me disait l'autre jour un haut fonctionnaire, voir tous les meubles de tous les pays pêle-mêle, dans une même pièce, au moins je pourrais aller de l'un à l'autre et tirer un profit réel de la comparaison. Au lieu de cela, il faut une demi-heure pour aller d'un bout à l'autre d'une galerie, on a le regard attiré par autre chose, et quand on arrive où l'on veut, si toutefois on y arrive, on ne se rappelle plus ce que l'on vient voir.
En France, comme en Angleterre, on n'a presque exposé que des meubles de luxe, très-beaux et bien faits, je le reconnais, mais d'un prix auquel bien des gens ne peuvent atteindre. Les meubles sont de bon goût, de ce goût qu'on ne comprend qu'en France et qu'il est difficile de définir.
La maison Lemoine, de Paris, a trois meubles qui attirent l'attention de tout le monde: une commode en acajou moucheté, ciré, dont les contours sont incrustés de nacre. Le pris est de 4,000 francs.
Une bibliothèque à trois corps, en poirier noirci incrusté d'ivoire gravé, servant à mettre des bijoux, des médailles, des bibelots. Le reste pour les livres; on est si habitué à les faire passer après tout, qu'on ne leur réserve que bien peu de place, ce qu'on a de trop. Ce meuble coûte néanmoins 35,000 francs, fantaisie de banquier.
Comme maintenant on ne lit que peu ou point, on remarque une tendance prononcée à remplacer les meubles à livres par les meubles à bibelots qui, fiers de leurs nouveaux privilèges, prennent droit de cité sous le nom pompeux de meubles de cabinet. La maison Lemoine en expose un de ce genre en bois d'Amboine, avec de gracieuse colonnettes d'ébène incrustées de marqueterie et couronnées de chapiteaux d'ivoire; et plus loin un bureau à cylindre (dit Louis XVI) fait pour orner le même cabinet.
La maison Hunsiger expose un de ces jolis meubles à la façon italienne construits en ébène et incrustés d'ivoire gravé. Je citerai d'abord un buffet-commode Louis XIII valant 1,600 francs; puis une crédence de meuble à bijoux, d'un dessin élégant et d'une exécution remarquable. Ce meuble a trois panneaux. Celui du milieu représente Thalie chassée par la Peinture*, motif copié sur le tableau de Coypel. Sur ce seul panneau, il y a huit personnages, et sur le meuble entier, on compte plus de soixante sujets, ornements toujours en ivoire gravé. J'ai voulu parlé de ce beau travail supérieur à ses analogues venus d'Italie, quoiqu'il ne soit pas encore achevé. Le fronton placé, il vaudra 10,000 fr., et je m'étonne qu'il ne soit pas encore vendu.
Le même fabricant expose de petits cabinets du même genre, soit pour contenir des bijoux, soit pour serrer des cigares, chose indispensable dans un cabinet actuel. Les prix varient entre 250 et 350 francs. Enfin je citerai une table Louis XIII faite en ébène, soutenue par huit colonnettes cannelées reliées entre-elles par des entre-jambes très-ornées et dont le prix est de 250 fr.
Chez Roll, de Paris, nous trouvons un ameublement complet de chambre à coucher, en poirier teint. Sculptures, incrustations, rien n'y manque. Un lit à baldaquin, un petit meuble (dit bonheur du jour*), dont le bas sert  aux bijoux et aux dentelles, tandis que le haut est une étagère. Puis une armoire à glace... Enfin, pour la bagatelle de 22,000 francs, vous en verrez l'affaire. Quelle misère!
Voici maintenant une superbe armoire destinée à un beau château. Le panneau principal est orné d'un trophée de chasse représentant un lièvre et un perdreau morts, et un oiseau vivant qui picore les poils du lièvre. Je défie un fervent de saint Hubert de passer devant l'œuvre de M. Knecht, de Paris, sans désirer l'acquérir.
Paris trouve une rivale redoutable dans la capitale de la Bretagne. La maison Leglas-Maurice, de Nantes, expose un cabinet complet, y compris les lambris, les pilastres représentant la peinture, la sculpture, l'architecture... et le plafond aux armes de la ville de Nantes. Les meubles sont en poirier teint sculpté. Ainsi une bibliothèque-bureau, dont le bas est une armoire et le haut une bibliothèque. On remarque que le corps supérieur est en retrait, et trois petits panneaux sculptés, représentant la Lecture, l'Ecriture et la Géométrie, pouvant se renverser et former pupitre, unissent les deux corps de ce meuble, d'une valeur de 12,000 francs.
Encore une bibliothèque en poirier teint, d'un style renaissance pur, comme sculpture et architecture. Je ferai remarquer que le meuble de M. Jemey (du faubourg Saint-Antoine) mérite une mention spéciale; il est sculpté en plein bois avec un fini remarquable, incrusté de marbre d'Algérie et couronné d'une gracieuse corniche. On ne peut rien lui reprocher. Pendant notre visite, un souverain étranger est venu pour en faire l'acquisition. Ce qui prouve en faveur du vendeur comme de l'acheteur.
M. Mariolle, de Saint-Quentin, nous a montré un joli bureau rotonde, surmontée d'une étagère fermée. Le bois est en acajou moucheté du meilleur effet. Ce meuble élégant repose un peu la vue de beaucoup de dorures de mauvais goût qui sont toutes voisines.
Je citerai maintenant plusieurs sculptures sur bois, qui sont de véritables œuvres d'art. Un baromètre, d'une valeur de 3,000 francs, a été justement apprécié par un gros financier, qui a été séduit par les fleurs, les fruits et les anges bouffis. Pour moi, je déclare ma préférence pour le charmant petit coffre à bijoux, plus simple, mais aussi plus finement sculpté. Une petite guirlande de fleurs entourant une lyre, la Poésie méditant au milieu des fleurs, son sujet favori.
Plusieurs bonheurs du jour, destinés à serrer les bijoux, ont été envoyés par MM. Warnemünde, de Paris. Ces meubles, en poirier incrusté d'ivoire, sont ornés encore de deux émaux peints par Popelin, et représente la peinture et la musique. Si l'exécution en est belle et soignée, le prix en est assez élevé: 5,000 francs. La même maison a exposé un cabinet, en noyer, dont les sculptures sont de vraies guirlandes de fleurs; dans les panneaux, des faïences ordinaires semblent jurer avec le reste du meuble.
La Touraine s'est fait dignement représenter dans le quartier du mobilier français. M. Dupont, d'Azay-le-Rideau, expose un grand meuble où le chêne ne sert que d'encadrement à cette pierre dure dite de Chauvigny, sculptée en relief par le patient artiste. Un grand personnage, qui, par sa position même, est obligé de se connaître en art, admirait beaucoup ce travail de patience et de talent, qui excite du reste une approbation universelle.
Je finirai par une nouvelle invention: les toilettes Leroy, se remplissant et se vidant sans qu'on puisse les changer de place, soit au moyen de robinets, soit en tournant la cuvette à droite ou à gauche. Dans ce mouvement de rotation, d'un côté elle ouvre le robinet qui l'emplit d'eau, de l'autre elle ouvre une soupape permettant au liquide contenu dans la cuvette de s'échapper.
Qu'on ne s'étonne pas si je n'ai que des compliments à faire aux fabricants français.
Comme le disait M. Thiers, après un examen approfondi notre pays est incontestablement le premier dans tous les genres de fabrication; dans les inventions, les perfectionnements et l'exploitation, il a et garde le même rang. C'est ce dont on se convaincra en comparant les produits nationaux aux productions exotiques.

                                                                                                                      Alfred Nettement fils.

La Semaine des familles, samedi 8 juin 1867.


* Nota de Célestin Mira:

* Thalie chassée par la Peinture:

* Bonheur du jour:


Exemple de "Bonheur du jour" de style Napoléon III.






vendredi 13 mai 2016

Ce que les chinois pensent de nous.

Ce que les chinois pensent de nous.

Les Chinois possèdent d'excellentes cartes et des descriptions minutieuses et fidèles de leur vaste pays. Mais, selon le voyageur russe Skattschkoff (1), leur ignorance de la géographie du reste de l'univers est à peine croyable.
Ils sont persuadés aujourd'hui comme il y a trois ou quatre mille ans, que la Chine est vraiment au milieu de la terre,  et que tous les pays d'Asie, d'Europe ou d'Amérique, sont les vassaux de leur empereur.
Les hommes, mêmes les plus lettrés, soutiennent gravement que les Européens aiment peu l'instruction, qu'ils lisent rarement, qu'il est d'usage de crever les yeux à tout chrétien mort. Il pousse du froment en Europe, mais il est noir. Aux mariages, on n'admet que les domestiques. Les femmes ont les pieds grands et sont effrontées. Les maisons sont des tours à plusieurs étages. Les Européens n'aiment pas à marcher: ils se font rouler dans de lourds équipages; ils n'aiment pas à payer leurs dettes. La Russie serait depuis longtemps noyée par un fleuve immense de Corée si, dans ce dernier pays, on en contenait les eaux par de fortes écluses.
Nous devons ajouter que l'un de nos savants sinologues, M. G. Pauthier, reproche à ces assertions de M. Skattschkoff d'être exagérées. Il cite un ouvrage chinois en cent livres qui est une Géographie historique de tous les états du monde excepté la Chine, par Wei-youen. On peut croire, de plus, que les Chinois qui émigrent jusqu'en Californie doivent, à leur retour, communiquer des notions moins fausses à leurs concitoyens; mais il faudra du temps pour détruire l'ignorance et les préjugés de plus de deux cents millions d'hommes.

(1) Mémoire lu à la Société impériale géographique de saint-Pétersbourg, le 4 mars 1866.

Le Magasin pittoresque, août 1870.

mardi 22 septembre 2015

Exécution de pirates chinois.

Exécution de pirates chinois.

Le 10 mai dernier, avait lieu à Kow-Loon, village de la côte de Chine et sur le rivage même qui fait face à l'île de Hong-Kong, l'exécution de dix pirates chinois. Leur crime, ou plutôt leur tentative criminelle mérite d'être racontée.
Au mois de novembre de l'année dernière, le steamer Namoa, de la Compagnie Douglas-Laprack, partait de Hong-Kong pour un voyage ordinaire vers les ports du Nord. Le Namoa, outre une forte cargaison d'opium, emportait un certain nombre de groups de piastres. Parmi les passagers se trouvaient une dizaine de bons apôtres à l'air candide et doux qui, comme les autres, avaient payé leurs places.
Tout à coup, dans la nuit, alors que le Namoa avançait à petite distance de la côte, les bons apôtres se sont transformés en forbans. Se précipiter sur l'homme de barre et le terrasser, empoigner l'officier de quart sur sa passerelle, fut pour eux l'affaire d'un instant.
Ils avaient déjà, à la faveur du tumulte et de l'obscurité, mis le bord au pillage, lorsque la défense s'organisa. Les dix pirates ne tardèrent pas à être acculés à l'arrière et, ne trouvant que cette route libre, sautèrent dans la mer. La proximité de la côte leur permit de gagner la terre à la nage. Malheureusement, il y a des juges, parait-il, même en Chine. Saisis et passés en jugement, ils viennent, par une exécution à laquelle on a voulu donner un grand retentissement, d'expier leur crime.
L'exécution a eu lieu à l'endroit même où ils ont touché terre et vis-à-vis de celui où le crime a été commis.



Après un solennel jugement, affiché dans toutes les provinces de l'empire, les pirates ont été amenés de la prison à Kow-Loon en grande pompe, accompagné du Tao-taï (préfet) de la province et des autorités. Là, après lecture du jugement, on les a fait agenouiller sur une ligne, à deux mètres les uns des autres, et en dix coups de sabres leurs têtes roulaient par terre à côté des corps.



Comme tout bon chinois, ils sont morts sans même pousser un soupir, avec ce mépris particulier de la vie, cette assurance tranquille de l'homme pour qui la vie n'est rien. Notre première photographie, fait au moment même de l'exécution, traduit ce sentiment avec une singulière éloquence.
Quant aux autorités, il est bien possible que la haine de l'étranger innée chez le Chinois ait momentanément seulement cédé à la peur et que cette exécution, malgré la pompe dont elle a été entourée, ne porte aucun fruit.

L'Illustration, samedi 4 juillet 1891.

mercredi 29 octobre 2014

L'art capillaire chez les Chinois.

L'art capillaire chez les Chinois.


L'information qui prête à l'Impératrice Douairière Tzu-Hsi l'intention d'interdire à ses sujets le port de la natte, rencontre maints incrédules parmi les Européens initiés aux mœurs des Célestes. En supposant qu'elle ait réellement ce projet, il est peu probable qu'elle en poursuive avec succès la réalisation. Pierre le Grand commença son oeuvre de civilisation en contraignant les Moscovites à raser leurs barbes de patriarches. Mais un chinois préfère la mort à la perte de sa natte, même si l'on fait miroiter à ses yeux cette flatteuse perspective... que l'ablation de sa chevelure lui vaudra une plus grande ressemblance avec les sujets du Mikado!
Nous ne pouvons pas imaginer un Chinois sans sa natte, et nous oublions volontiers que cet usage ne fut introduit en Chine qu'il y a cinq ou six siècles. Son origine est expliquée de diverses façons. La théorie la plus généralement admise est que cette mode fut introduite en Chine par les conquérants mandchous. Ils eurent même recours à un curieux stratagème pour la faire adopter: un édit fit défense aux criminels de porter leurs cheveux tressés. Ainsi la natte devint, si j'ose dire, comme un "casier judiciaire blanc".
C'est la partie de son individu que le Chinois soigne avec le plus grand soin. 



Si pauvre qu'il soit, il saura économiser sur son maigre salaire pour rémunérer le perruquier au moins une fois par quinzaine. Dans les faubourgs des grandes villes comme Shanghaï, Amoy, Pékin, vous verrez à chaque carrefour la boutique, ou plutôt l'étal, de l'artiste capillaire, qui exerce en plein vent son métier compliqué.



L'opération est longue, parce que multiple. Il commence par raser le front, les tempes et la nuque du client, en se servant d'un outil primitif qui a tout l'air d'un vieux morceau de ferraille. L'usage du savon lui est inconnu: il le remplace par de l'eau tiède. Le même outil lui sert à faire tomber les rares poils du menton et des lèvres. Il consacre alors son attention aux cils, qu'il racle ou épile, stupide procédé qui explique pourquoi les cas d'ophtalmie sont si fréquents en Chine.
Une trousse spéciale lui permet maintenant d'aborder les oreilles, qu'il nettoie dans les moindres replis. Et ce n'est qu'après ces longs préliminaires qu'il entame le gros de la besogne, peignant les cheveux avec un peigne de bois, les enduisant d'une huile qui n'est odoriférante que pour les narines chinoises, s'attardant à l'élaboration de la natte, qu'il tresse avec un ruban dont la couleur fut indiquée par le client.

Le tressage de la natte.

C'est que cet usage national comporte toute une étiquette, réglée minutieusement. Par exemple, la mort d'un proche parent oblige le Chinois à se passer des services d'un perruquier pendant trois lunes. 



Durant cette période, il ne devra ni peigner sa natte, ni raser son front et sa nuque. Plus tard, il tressera ses cheveux avec une tresse de cordelette blanche qui ne descendra pas plus bas que la moitié de la natte. A la longue, la tresse blanche sera remplacée par une bleue. Mais qu'il se marie, ou qu'il marie un de ses fils, et il demandera au perruquier   de tresser sa natte avec une cordelette rouge, la couleur qui marque la joie.

En sortant de chez le coiffeur, les élégants vont exhiber
leur natte sur les promenades.

Je n'ai parlé que des coiffeurs achalandés par le bas peuple.. Mais les villes chinoises comptent d'innombrables boutiques meublées parfois avec un grand luxe, où les Célestes des classes aisées fréquentent. Les gens riches ont à leur solde des valets qui n'ont d'autre mission que de soigner la natte du maître. Cette même étiquette interdit à un vulgaire coolie de porter enroulée sur le sommet du crâne, ou nouée sous le chapeau. Ce simple détail montre un abîme social. On a vu des chinois tombés dans la misère qui se suicidaient parce que le patron qui les employait voulait les obliger à nouer leur natte! Ils étaient prêts à supporter philosophiquement toutes les humiliations, sauf celle-là!
Aussi, comme des domestiques ont le droit de porter la natte allongée, voit-on de nombreux ouvriers abandonner un métier lucratif pour se mettre en service, afin d'acquérir un privilège qui est le summum de leur ambition. Voici l'occasion de raconter un trait de mœurs qui m'a paru typique.
Le Consul des Etats-Unis à Amoy avait à son service un jeune Chinois d'humeur turbulente. Quand il servait à table, il avait de ces mouvements brusques qui faisaient tournoyer sa longue natte dans le cou des convives, voire dans leur assiette. Le Consul finit par se fâcher, et le boy eut à choisir entre deux alternatives: nouer sa natte, ou reprendre son ancien poste de marmiton. Il choisit une troisième issue: la pendaison.
Un Chinois commettrait une faute impardonnable s'il rendait ou recevait une visite sans laisser sa queue pendre de toute sa longueur sur le dos. Un jeune fonctionnaire, ancien attaché à une ambassade d'Europe, avait pris l'habitude de se rendre à bicyclette à son bureau. Par mesure de précaution, il logeait le bout de sa natte dans une poche. Or, il commit l'oubli de se présenter en cette tenue devant son chef, un mandarin entiché des vieilles coutumes. Et ce fut la cause de sa disgrâce: il avait gravement offensé son supérieur en ne laissant pas flotter librement sa natte en son auguste présence!
Couper la natte d'un Chinois est un crime abominable que la loi punit de mort. Souvenez-vous qu'un Chinois privé de cet ornement est considéré comme un criminel, et que personne n'acceptera de le fréquenter ou de l'employer. Aussi, le premier soin d'un prisonnier libéré est-il de se procurer une fausse natte: elle vaudra à ses yeux toutes les amnisties du monde. Et les quelques Chinois qui, de retour d'Europe ou d'Amérique, sacrifient leur natte à leur amour du progrès, sont de véritables héros: pour la grande majorité de leurs compatriotes, ils ne sont plus que des évadés du bagne.

                                                                                                                         V. Forbin.

La Nature, premier semestre 1908.

lundi 20 janvier 2014

Les costumes d'hiver en Chine.

Les costumes d'hiver en Chine.

Le Céleste empire occupe une telle superficie que, sur son vaste territoire, on trouve tous les climats; dans le Sud, les hivers ne sont point rigoureux; mais dans le Nord, le thermomètre marque souvent 20° au-dessous de 0. 
Dans cette région, chez eux, les Chinois se chauffent à outrance, couchant sur les calorifères; pour sortir, ils se couvrent de vêtements, sans compter. C'est d'abord une robe de coton ouatée et piquée, puis, à mesure que le froid augmente, le nombre de robes s'accroît; on en ajoute jusqu'à trois sur la première. Bientôt le porteur ressemble à une boule; les bras enfilés dans cette succession de manches épaisses, perdent toute leur liberté, et rien n'est plus curieux que la gent chinoise trottant les bras en croix, et s'effaçant de profil pour circuler dans la foule qui encombre les rues étroites de ses villes.
Mais là ne se bornent pas les précautions prises, il faut qu'un homme soit bien pauvre pour ne pas porter sur la bouche un petit masque préservateur, et pour ne pas enfermer ses oreilles dans de petites boites duvetées, qui affectent la forme exacte du cartilage.
Inutile d'ajouter que le soulier à grosse semelle se transforme en botte fourrée. 
Les guerres en hiver dans le nord de la Chine doivent être aussi peu meurtrières que possible: les hommes perdent toute liberté de mouvement dans l'attaque, et ce capitonnage les rend à peu près invulnérables.

La Petite Revue, premier semestre 1889.

mercredi 15 janvier 2014

Les chinois aux philippines.

Les chinois aux philippines.


On répute le Chinois d'humeur casanière. Or, il n'existe pas de peuple plus remuant, plus affairé. La moindre ville du Céleste-Empire apparaît aux yeux du voyageur comme le centre d'un commerce dévorant. On dirait une ruche d'abeilles. Ici des cultivateurs labourant les champs, semant et récoltant les moissons; là, des artisans tissant la soie, pétrissant le kaolin ou l'argile; de ce côté des portefaix transportant des marchandises à dos; de cet autre, des mariniers charriant des denrées multiples empilées dans les flancs de leurs larges jonques. Tous travaillent d'un incessant labeur. Par tempérament? Peut être non. Par amour du lucre? Bien certainement. Le Chinois reste, avant tout, un avide de fortune, et, à tout prendre, c'est à cette soif du gain, innée chez lui, qu'on doit de le voir émigrer vers toutes les parties du globe.
Les Chinois immigrés en 1828, dans l'archipel des Philippines, s'élevaient au nombre de cinq mille sept cent huit. Décuplez ce nombre et vous obtiendrez, à fort peu près, le chiffre de l'immigration actuelle. En effet, avec leurs qualités positives, les Célestials atteignent de prompts résultats au milieu des populations imprévoyantes habitant les îles océaniennes. Non seulement, grâce à leur tempérament glacial, à leur esprit circonspect et patient, ils remplacent vite les indigènes dans tous les métiers d'intérieur, mais encore, ils se trouvent merveilleusement secondés, par l'espèce de franc-maçonnerie qui les unit à l'étranger. Il faut qu'un Chinois soit bien déshérité de Bouddha pour ne pas trouver, là où il va, un compatriote susceptible de le guider.
Au dire des plus récents voyageurs, l'immigration chinoise menace de submerger, à courte échéance, la population indigène des Philippines. Certes, cette immigration comprend bien quelques mauvais sujets, échouant tôt ou tard dans les bagnes. Mais le meilleur vin n'est-il pas sa lie?
Lorsque l'émigré chinois débarque à Manille, à Albay, à Dagra ou sur tout autre point, on peut affirmer, que quatre vingt-dix-neuf fois sur cent, il se trouve à peu près nu. Excellente condition pour se mettre à l'oeuvre, en ce sens qu'elle permet d'accepter, sans vergogne, le travail le plus vil.
Le nouveau colon se fait débardeur, balayeur, commissionnaire, cuisinier, blanchisseur... que sais-je! Il se plie à tout. Il nargue les brûlures du soleil ou les flagellations de la pluie. Son tempérament, du reste, l'aide puissamment. Que réclame son estomac, en somme? Pour dîner, quelques chiques de bétel ou une modeste camote; pour souper, la fumée d'une simple cigarette. Quant à son corps, il se contente d'une garde-robe tout à fait rudimentaire, composée au plus d'un chapeau de paille et d'un caleçon! mais dans la ceinture de ce caleçon se trouve une bourse, réceptacle de la fortune présente et de l'avenir de l'émigré.
Hélas! cette malheureuse bourse subit bien des vicissitudes. Gonflée par l'économie des gains, elle se voit souvent redevenir d'une platitude navrante, sucée par la sangsue du jeu, vice éminemment chinois. Un Célestial ne sait pas résister aux irritants plaisirs de courir les chances d'un combat de coqs, d'une loterie, ou des cartes. Néanmoins l'économie l'emporte toujours sur le jeu. Le crasseux immigré de la première heure parvient à se nipper. Il chausse ses pieds de sandales, enveloppe ses jambes d'une jupe de soie, vêt son torse d'une fine camisole, enroule sa précieuse natte de cheveux sur sa nuque, et le voilà trottinant de par la ville en qualité de courtier, ou trônant avec majesté derrière le comptoir d'une boutique.
L'eau va à la rivière, dit le proverbe. L'aisance amène la fortune. Alors deux voies se présentent au Célestial parvenu; retourner dans sa patrie ou s'implanter définitivement aux Philippines. Ceux que le spleen étreint, s'engagent dans la première. Leur nombre décroit chaque année. Presque tous restent sur la terre étrangère. Ils s'y font baptiser, choisissent pour parrain un Européen de grand crédit, surmontent, moyennant finance, les répugnances des jeunes filles indigènes et se marient. Car, remarquons-le en passant, la femme honnête du Céleste Empire n'émigre pas. Ainsi en règle avec les convenances sociales, le négociant chinois se loge grandement et reçoit. Plusieurs voyageurs, le Dr Montano entre autres, nous ont laissé à ce sujet, de précieux documents.
Le "home" d'un Chinois des Philippines se recommande par une propriété exquise. Le rez-de-chaussée, bâti en pierre, est réservé aux magasins. L'étage supérieur, posé comme une cage sur cette maçonnerie, présente de nombreux panneaux à lames de nacre semi-opaques, pouvant glisser les uns derrière les autres et laisser ainsi tout l'intérieur communiquer librement avec l'air extérieur. Une toiture de tôle galvanisée recouvre le tout. Architecture fort simple, mais bien appropriée à ce pays trop ensoleillé et fréquemment sujet aux tremblements de terre ou aux incendies. Un large escalier en bois de camagnon, sorte d'ébène, conduit du rez-de-chaussée à l'étage supérieur.
Lorsque le Chinois transplanté a décidé de recevoir, c'est au bas de cet escalier qu'il vient attendre ses invités.. Il se tient sur la dernière marche, entouré de ses associés, en tenue de gala, la tresse déroulée et, détail typique, la serviette sur le bras. Comme l'étiquette chinoise interdit aux femmes de la maison de se présenter devant des étrangers, l'amphitryon, qui se pique de belles manières, a eu soin d'inviter plusieurs métisses. Ces dames encombrent le salon, inondé de lumière. Elles sont vêtues de sayas, ou jupes de soie très raide, aux couleurs éblouissantes. A leurs oreilles tremblent et étincellent d'énormes diamants. Leurs éventails, diaprés de couleurs vives, battent l'air avec rapidité. Dans leurs cheveux noirs, abondamment huilés, se nichent des fleurs de l'ylang-ylang et du calachuchi, dont les blancheurs relèvent singulièrement les teints bronzés. Bien à portée de la main, un peu partout, se dressent des guéridons chargés de pâtisseries et de bonbons.
Quand tinte l'heure du repas, les invités passent dans la salle à manger où s'allonge une table couverte de mets oranges, lilas, rouge, vert, bleu, mêlant leurs couleurs d'arc-en ciel aux scintillements de l'argenterie. Les plats réputés défilent: nids d'hirondelles, oreilles de jeunes rats à la gelée, serpent boa sauce gingembre... tous mets forts colorés, mais d'une odeur un tantinet nauséabonde, d'une saveur âpre, pimentés au delà du possible.
Le Célestial, né aussi malin que le créateur du vaudeville, rit sous cape.Toutefois, comme il tient à sa réputation d'homme bien élevé, il ordonne de servir du chocolat, des jambons et autres victuailles moins chinoises et qu'il a soin de faire arroser de tous les breuvages connus, depuis le gin jusqu'au champagne.
Après le repas les convives allument des cigares de Cagayan, une province de Luçon qui produit le tabac le plus estimé. Puis, l'orchestre, qui a joué pendant le festin, s'installe au fond du salon et attaquent des valses, des jotas, des ragoneses et en avant la dance!
C'est ainsi que les Chinois deviennent petit à petit seigneurs et maîtres aux Philippines. Dans un temps fort prochain ils remplaceront complètement les indigènes, donneront à l'archipel une vie tout autre et la mourante colonie espagnole pourrait bien revivre en un état florissant.

                                                                                            Frédéric Dillaye.

Journal des Voyages, dimanche 5 mai 1889.

jeudi 19 septembre 2013

Chronique de l'émigration.

Cochinchine.

Les statistiques de l'immigration constatent que, du 1e janvier au 30 novembre de l'année 1888, il est entré en Cochinchine 5.095 Asiatiques étrangers de plus qu'il n'est est sorti. La plupart sont des Chinois; les Malais et les Indiens sont relativement très peu nombreux.
Les bras sont ce qui manque le plus en Cochinchine et puisque la population est trop dense dans le delta du Tonkin, que ne cherche-t-on à provoquer un mouvement d'immigration des Tonkinois ? Ne serait-ce pas un excellent moyen de combattre le recrutement des bandes de pirates que de fournir par des concessions de terres facilement cultivables en Cochinchine des moyens d'existence à tous les pauvres diables d'Annamites que la misère seule pousse au brigandage ?
Quelques esprits entreprenants, comprenant tout le parti qu'on peut tirer pour le développement de la colonie de l'utilisation intelligente de l'immigration asiatique, sollicitent en ce moment même la concession d'une des plus grandes îles du Mékong située à la frontière du Cambodge et du Laos inférieur, et dont ils veulent faire un centre important de production en même temps qu'un grand entrepot commercial.
C'est sur l'île de Logneu, qui est actuellement inhabitée, qu'ils ont porté leurs vues. Elle a environ quarante-cinq kilomètres de longueur. Ses rives, régulièrement inondées par les crues annuelles du fleuve qui les fertilisent, sont propres à la culture du café, du poivre et du cacao. Enfin, Logneu contient d'immenses plaines où l'on pourrait se livrer à l'élevage du bétail, pour lequel la Cochinchine et le Cambodge sont, à l'heure actuelle, tributaires du Siam.
Les promoteurs de l'entreprise ont l'intention, si la concession leur est accordée, de peupler Ca-Logneu de travailleurs chinois dont ils encourageraient le mariage avec les femmes cambodgiennes.
Ils y installeront des comptoirs d'importation de produits français, et leurs agents auront pour principale mission de faire le possible pour attirer à Ca-Logneu, dont la situation au point de vue commercial est bien choisie, toutes les marchandises du Laos qui sont actuellement dirigée sur Bangkok par la voie de terre au grand profit du commerce anglais. C'est un moyen de lutter contre la prépondérance que l'Angleterre cherche à conquérir dans la vallée du Mékong.

Journal des Voyages, dimanche 3 mars 1889.