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samedi 25 mars 2017

Frais d'établissement des petits métiers à Paris.

Frais d'établissement des petits métiers à Paris.
Le cordonnier en vieux- Le chiffonnier- La marchande de friture.


Lorsqu'un paysan breton a prélevé, sur le prix de son travail de 365 jours, ce qu'il doit aux impôts, il ne lui reste que 20 francs au plus à dépenser pendant toute l'année pour se nourrir et se vêtir.
"Vingt francs! s'écriait l'écrivain qui établissait dernièrement ce fait sur des calculs rigoureux; vingt francs! c'est ce que coûte un dîner d'une heure chez les Frères Provençaux*!"
"Vingt francs! peuvent dire de leur côté ceux que les circonstances ont amenés à connaître dans les détails intimes de leurs mœurs les plus pauvres habitans de la capitale; vingt francs! c'est juste la somme nécessaire aux frais d'établissement les plus considérables de chacun des petits commerces, des petites professions qui font vivre presque un huitième de la population de Paris."
A Paris, en effet, il est une classe laborieuse d'hommes et de femmes, vieillards, jeunes filles, enfans, dont toute l'existence repose uniquement sur un gain quotidien qui ne s'élève pas toujours à dix sous, et qui atteint rarement trente sous.
Encore leur faut-il, au commencement, des instrumens de travail, un capital, un fonds, qu'ils perdent parfois en quelques journées; car ils sont exposés, aussi bien que les grands commerçans, aux faillites. Il suffit, pour consommer leur ruine, d'une maladie qui a duré plus d'une semaine; d'une amende que par imprudence ils ont encourue; d'une partie de plaisir qui a commencé trop tôt le dimanche et à fini trop tard le lundi; ou même d'un prêt généreux à quelque malheureux plus malheureux qu'eux-mêmes, et qu'il n'ont pu secourir qu'en engageant au Mont-de-Piété tout ce qu'ils possédaient.
A défaut d'outils, de marchandises ou de provisions, ils seraient réduits à la mendicité; mais, habitués au travail et à une sorte d'indépendance au milieu de cette grande ville, dont ils sont les habitans nomades, ils ne se résigneraient qu'à la dernière extrémité à vivre d'aumônes; ils préfèrent emprunter à des pauvres gens qu'ils ont peut-être aidés autrefois, ou, s'ils demandent à des personnes riches de leur connaissance, c'est à titre d'avance seulement; ils exigent même souvent alors qu'on aille acheter avec eux les objets qui leur sont nécessaires pour travailler, soit qu'ils ne veulent pas être soupçonnés d'un mauvais emploi de l'argent, soit qu'ils redoutent eux-mêmes la tentation, toujours prête à les saisir au milieu de leurs privations continuelles.
Il y a une variété infinie de ces petits métiers, et ils nécessitent en général plus d'aptitude et d'expérience qu'on ne saurait imaginer.
Les uns peuvent être considérés comme fixes et durables, par exemple ceux des écrivains publics, barbiers sans boutique, petites couturières à la journée, etc., marchandes des quatre saisons, marchandes de friture, de gaufres, de petits gâteaux, de jouets, commissionnaires, porteurs d'eau, marchand d'habits, joueur d'orgue, marchand de ferraille, de bric-à-brac, de verres cassés, chiffonniers, décrotteurs, etc., etc.; d'autres, au contraire,  sont passagers, changeans, et souvent sont sujet au cumul, par exemple ceux des marchands de tisane, scieurs de bois, ébarbeuses de socques, colporteurs d'almanachs, crieur d'évènemens remarquables et de jugemens célèbres, marchand de marrons, pêcheur à la ligne, etc., etc.; mais tous, sans exception, peuvent être entrepris au moyen d'une première mise de fond, qui n'est, suivant leur importance, que de 20 fr., de 10 fr., et quelques-uns même de 5 fr.
Des renseignements minutieux, en grande partie extraits des procès-verbaux et des pièces de comptabilité d'un comité de secours institué vers 1820 par quelques jeunes gens dans la rue Taranne, nous permettront de donner successivement les notes statistiques des frais indispensables d'établissement de ces différentes professions; avant tout, nous croyons nécessaire de faire précéder cette sorte d'inventaire d'une seule remarque générale. La plupart des états dont il sera question s'exercent en plein air, ou à peu près; il est donc une dépense qui doit prudemment précéder toutes les autres, c'est le paiement du loyer d'un réduit pendant la durée du premier mois de travail. Le prix le plus élevé, chez les principaux logeurs, est fixé à 4 francs, du moins aux environs du Panthéon, de Notre-dame et de l'Hôtel-de-Ville.

Cordonnier en vieux.
Il n'est personne qui n'ait souri devant une caricature qui représente un savetier fort en colère contre sa femme, et s'écriant, je crois, dans son indignation: "Malheureuse! tu oses insulter un homme établi! **"
Cette exclamation est très naturelle et très juste. Celui qui a le bonheur de posséder quelques outils, des formes qu'il a façonnées lui-même, un mauvais siège et un toit de bois large d'un pied et demi, à une place fixe, est à l'un des premiers rangs des petits métiers. S'il est économe, assidu, rangé, s'il tient parole à ses pratiques, qui sont en général les servantes de la rue, il parviendra, à force d'économies à se faire pour la mauvaise saison un enclos de planches peintes avec des croisées vitrées, ou bien à sous-louer un intérieur de porte bâtarde, qui, avec le temps, pourra s'agrandir en boutique; et même, qui sait, s'il n'obtiendra pas un jour une place de portier!
Voici la liste et le prix des outils qui lui sont le plus nécessaires:

Une paire de pinces:  3 f.
Un marteau:  2 f. 25
Deux tranchets à 1 f. 50:  3 f.
Une demi-douzaine de manches d'alênes à 15 c.:  90 c.
Une paire de tenailles:  1 f. 50
Un astic en buis:  75 c.
Idem en os:  50 c.
Un plastron:  50 c.
Deux biseigles à 75 c.:  1 f. 50
Un fusil:  75 c.
Une mailloche:   1 f. 25
Un fer à jointures:  1 f. 10
Idem à piqûre:  1 f.
Une roulette:  75 c.
Un fer à coulisse:  1 f. 50
Idem à passe-poil:  1 f. 20
Planches, bois pour les formes et un siège:  3 f.

                                     Total:  24 f. 45 c.


Chiffonnier.
Le chiffonnage est un métier difficile. L'apprentissage est long et difficile pour s'ouvrir un chemin paisible à travers la concurrence, pour arriver à diviser habilement le travail de chaque semaine, de chaque jour, de chaque nuit; pour connaître les heures favorables, les bons endroits, les débris les plus précieux à enlever, os, verres cassés, chiffons, papier, carton, bourres de crin, produits chimiques, etc.; pour se faire bien venir des portières; enfin pour avoir, dans différens quartiers, des maisons, comme on dit, attitrées. L'état est assuré quand on n'a plus à craindre de s'attirer par inexpérience les querelles et les coups des confrères, quand on est suffisamment connu des agens de police, quand on a une casquette chaude, des guêtres de cuir, un dos de cuir, une lanterne garnie de son verre, et qu'on a pu se laisser pousser la barbe, de manière à poser au moins dans les ateliers. Les chiffonniers habiles savent améliorer sensiblement leur métier: ils parviennent à s'associer, à louer un coin de grenier, et à emmagasiner les matières de choix, de manière à être en état d'attendre des offres de plus en plus avantageuses des marchands et des fabricans.

Une médaille de chiffonnier***:  2 f.
Un mannequin:  3 f.
Un crochet:  50 c.
Une lanterne:  75 c.

                   Total:  6 f. 25 c.

Marchande de friture.
Les premiers frais de ce métier, lorsqu'il ne s'exerce que dans les rues et sur les ponts, ne s'élèvent pas au-delà de 10 à 12 francs. Il suffit alors d'un éventaire qui s'attache à la ceinture, d'une hotte, d'un panier, d'une poêle à main, d'un petit réchaud, et de quelques provisions en charcuterie et en pommes de terre****. Dès qu'il cesse d'être ambulant, la dépense est plus considérable, les provisions sont plus variées; il est besoin d'un assortiment de poissons: soles, limandes, carlets, fretin, etc. Enfin lorsque l'on commence à avoir besoin de plusieurs fourneaux à la fois, de s'approvisionner à la Halle à la volaille, la profession est de premier ordre, et son nom se transforme en celui de rôtisseur.

Un fourneau: 4 f.
Un baquet:  2 f. 50
Un seau:  1 f.
Deux tréteaux et une planche:  5 f.
Un chevalet:  1 f. 
Deux paniers:  1 f. 50
Plat et assiettes: 1 f. 50
Une poêle à frire: 1 f. 50
Une hotte:  3 f.
Une pelle et une pincette:  1 f.
Un soufflet:  1 f.
Deux pots de grès:  1 f.
Premières provisions:  3 f.

                                    Total:  27 f.

                                                                                                                 (à suivre)

Le Magasin pittoresque, 1833, livraison 3.




* Nota de célestin Mira:

Le restaurant des Trois Frères Provençaux était situé au Palais-Royal.









Carte du restaurant des "Trois Frères Provençaux" (Bibliothèque de Dijon)
** Un homme établi:





*** Médailles de chiffonnier:






**** Marchande friture.



mardi 14 octobre 2014

Cordonniers.

Cordonniers.


Les cordonniers ou "cordouaniers" tirent leur nom de ce que le cordouan, ou peau de chèvre corroyée, était autrefois le cuir le plus employé pour la confection des chaussures. D'après les anciennes règles de leur corporation, chaque maître payait dix sous au grand chambellan et six au chancelier. Les cordonniers étaient, de plus, assujettis à une redevance appelée heuses ou"bottes du roi": au lieu de s'en acquitter en nature, ils payaient trente-deux sous parisis. Un syndic, un doyen, des jurés réglaient les différends et inspectaient les marchandises. Ces magistrats de la corporation étaient élus par leurs pairs en assemblée générale. Cette élection se faisait, à Paris, dans la halle aux cuirs. Pendant de longues années, la distinction entre cordonniers et savetiers fut l'objet de discussions fort vives.
Dans ces derniers temps, on a écrit deux livres curieux sur la profession de cordonnier (1). On y trouve une histoire de la chaussure, de la profession, et la reproduction de monuments figurés qui datent de diverses époques; outre les sceaux et les bannières des corporations, il existe, en effet, des peintures et des sculptures représentant des cordonniers à l'oeuvre, entre autres: 
- une miniature du quinzième siècle, où l'on voit les Vie et martyre de saint Crépin et saint Crépinien;
- une sculpture en pierre de François Gentil (seizième siècle), à l'église Saint-Pantaléon de Troyes, où l'on voit ces deux saints arrêtés pendant leur travail par ordre de Dioclétien;
- un cordonnier peint sur un vitrail publié par MM. Chevrier et Martin;
- une représentation semblable sur une miniature d'un manuscrit de la Bibliothèque de la ville de Rouen;
- des cordonniers en diverses attitudes sur les stalles de la cathédrale de Rouen;
- une boutique de cordonnier du seizième siècle, gravée par Jost Ammon;
- l'estampe d'Abraham Bosse, que nous reproduisons;





- une caricature du dix-septième siècle contre les Espagnols, intitulée: Leurs altesses Catholiques saint Crépin et saint Crépinien;
- une Échoppe de savetier en 1737, par Bouchardon, etc.
Jean Reynaud a écrit, dans l'Encyclopédie nouvelle, un article intéressant sur les cordonniers. "L'art du cordonnier, dit-il, figure au premier rang des industries utiles. Ce sont les cordonniers qui assurent la liberté de nos mouvements sur la terre, en garantissant nos pieds contre l'humidité et l'âpreté du sol. Grâce à eux, l'humanité se voit à l'abri de ces épines dont il est parlé dans la malédiction prononcée pas Dieu contre la postérité du premier homme...
Mais si les cordonniers assurent notre liberté de locomotion, ils ne le font qu'en perdant la leur à la tâche, car la modicité de leur gain les retient tout le jour au travail; et s'ils nous empêchent de souffrir, c'est en souffrant pour nous, car leur métier, tel qu'il se pratique encore aujourd'hui, est extrêmement pénible."
Il s'étonnait, du reste, de voir les ouvriers persister à travailler assis, en se courbant tout le jour et en se servant de leurs genoux comme d'une table, lorsqu'en certains pays, en Angleterre, par exemple, on fait des souliers debout et sur un véritable établi. Il ne doutait pas que les machines qui existent déjà, et qu'on peut perfectionner, ne dussent remplacer la main de l'ouvrier, au moins pour les chaussures les plus grossières, qui sont aussi les plus nombreuses. Enfin, il lui paraissait qu'il n'y a pas lieu de n'user que du cuir comme matière de recouvrement dans la chaussure, et qu'il importerait, au contraire, de se servir d'une substance tout aussi imperméable, mais plus apte à se mouler exactement sur le pied et à suivre tous ses contours et ses mouvements avec plus de souplesse et de facilité.
"Travailleurs courageux, chercheurs intelligents du beau dans le bon, dit M. Vincent, ne croyez pas qu'il soit absolument nécessaire de faire de la poésie, de la peinture ou de la sculpture pour être un artiste. Tout ouvrier qui fait avancer son métier d'un pas dans la route éternelle du progrès, relève de l'art."
"Qui ne voit, dit aussi M. Michelet, que la plupart des métiers, si l'on y pénètre à fond, relèvent de l'art? Ceux du bottier, du tailleur, sont bien près de la sculpture."


(1) Histoire de la chaussure, de la cordonnerie et des cordonniers célèbres dans l'antiquité, par Charles Vincent; Paris, 1859.
      Histoire de la chaussure depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, suivie de l'Histoire sérieuse et drolatique des cordonniers et des artisans dont la profession se rattache à la cordonnerie, par Paul Lacroix (le bibliophile Jacob) et Alphonse Duchêne; Paris, 1859.

Le magasin pittoresque, 1865.

vendredi 30 août 2013

Petit dictionnaire des arts et métiers.

Bottier, cordonnier.

Les bottiers et les cordonniers appartiennent à la même corporation. Ils avaient le droit de faire et vendre des souliers, bottes, bottines, etc. L'histoire de la chaussure est presque aussi vieille que celle du monde, et pendant le cours des siècles, les formes des souliers et des bottes ont, comme chacun le sait, varié à l'infini. Rappelerons-nous les chaussures à la poulaine, à pointe si longues qu'on les rattachait aux genoux; les patins, les souliers à crevés, à bouffettes ornées de perles, de grains d'or ou de touffe de rubans telles qu'on les porta sous Louis XIV et Louis XV; les souliers à talons rouges réservés à la noblesse, les souliers à boucle, etc... ?
Les bottes, dont l'usage se généralisa lorsque l'armure fut abandonnée, prirent, elles aussi, les formes et les noms les plus divers: bottes à chaudron, à la houssarde, à l'anglaise, etc. Par suite de son usage de plus en plus répandu, la botte devint un des termes de comparaison les plus fréquents; il suffit de mentionner les locutions: Haut comme ma botte; A propos de bottes; S'en soucier comme de ses vieilles bottes; etc, etc.
A Venise, au seizième siècle, il y eu un ordre de la Botte, de même qu'il y a en Angleterre l'ordre du Bain. Chacun connaît l'usage que Bassompierre fit un jour de sa botte, en y buvant ce qu'on peut bien nommer cette fois le coup de l'étrier. L'absolutisme royal parut même un jour s'incarner dans une paire de bottes: ce fut en bottes de chasse et le fouet à la main que Louis XIV vint signifier ses volontés au Parlement de Paris. Le soulier eut toujours quelque chose de plus pacifique et de plus mondain.
C'étaient de véritables chefs-d'oeuvre que les souliers qui étaient portés à la cour de France sous l'ancienne monarchie. Aussi vit-on Louis XIV honorer le mérite de la corporation des cordonniers dans la personne du sieur Lestage, établi à Bordeaux à l'enseigne du Loup Botté, et qui fut à la fois un poète habile et un cordonnier renommé. Louis XIV le nomma cordonnier royal et lui donna des armes parlantes: d'azur à la botte d'or, couronnée de même, avec une fleur de lys de chaque côté.
Ces chaussures, si élégantes, avaient pourtant certains défauts, elles étaient souvent peu commodes. Ce n'était pas sans raison, par exemple, au siècle dernier les chaussures de femmes inspiraient les réflexions suivantes:
" Les divers mouvements des os du pied, qui donnent tant de facilité pour la marche et que l'on voit très libres dans l'état naturel, se perdent d'ordinaire par la mauvaise manière de chausser les pieds. La chaussure haute des femmes change tout à fait la conformation naturelle des os, rend leurs pieds cambrés, voûtés et incapable de s'aplatir: elle leur ote la facilité de la marche; elles ont de la peine à marcher longtemps, même par un chemin uni, surtout à marcher vite, étant obligées alors de se balancer  à peu près "comme les canards", ou de se tenir les genoux plus ou moins pliés ou soulevés, pour ne pas heurter des talons de leur chaussure contre terre. Les souliers trop étroits ou trop courts, chaussures si fort à la mode chez les femmes, les blessant souvent, il arrive que, pour modérer la douleur, elles se jettent, les unes en devant, les autres à l'arrière, les unes sur un côté, les autres sur l'autre, ce qui non seulement préjudicie à leur taille et à la grâce de leur démarche, mais leur cause des cors qui ne guérissent jamais."
Les cordonniers formèrent de tout temps, par suite de l'utilité générale de leur profession, une corporation nombreuse et puissante. Elle comptait à Paris vers la fin du dix-huitième siècle plus de 1.800 maîtres. Elle avait à sa tête un syndic, un doyen et deux maîtres des maîtres; elle était encore gouvernée par deux jurés de cuir tanné, appelés aussi jurés du marteau, deux jurés de la chambre, quatre jurés de la visitation royale et douze petits jurés. Il y avait encore trois lotisseurs, trois gardes de la halle et un clerc.
Le syndic, qui était le chef suprème de la communauté, était élu annuellement et n'était qu'une seule fois rééligible. Les maîtres des maîtres et les jurés restaient deux ans en charge, mais ils étaient réélus par moitié chaque année. Ces élections avaient lieu le lendemain de la Saint-Louis, dans la halle aux cuirs, et en présence du procureur du roi ou de son substitut. Les gardes de la halle, qui étaient qualifiés de prud'hommes, étaient nommés à vie et étaient tenus de fournir un cautionnement.
Les maîtres cordonniers jouissaient du droit d'étaler leur marchandise, le mercredi et le samedi, aux premiers des sept piliers des halles de la tonnellerie, à commencer par le premier qui était adjacent à la rue Saint-Honoré. Les fripiers leur ayant intenté un procès à ce sujet, le Parlement intervint, et, par un arrêt du 7 septembre 1671, maintint les cordonniers dans la possession de leur droit traditionnel, mais en ordonnant avec beaucoup d'équité, qu'aucun maître tenant boutique à Paris ne pourrait vendre à la halle aucun ouvrage de son métier, et que seuls les pauvres maîtres non tenant boutique auraient le droit d'étalage, aux conditions néanmoins qu'ils seraient nommés par la communauté, que leurs noms y seraient enregistrés; qu'à chaque pilier il y aurait deux pauvres maîtres; qu'ils ne pourraient changer de place qu'une autre ne fût vacante par mort ou reprise de boutique; qu'ils seraient sujets à la visite des jurés de leur communauté ainsi qu'aux amendes et peines communes aux autres maîtres, en cas de contravention aux statuts et réglements.



Comme tous les statuts et réglements des diverses corporations, ceux des cordonniers étaient assez compliqués. Ils remontaient au temps de Charles VIII (1491), mais ils furent souvent depuis l'objet de notables modifications.
Les cordonniers étaient placés " sous les confrairies des glorieux Saint Crespin et Saint Crespinien."
Pour être reçu à la maîtrise, il fallait avoir été apprenti chez les maîtres de la ville et avoir fait publiquement le chef-d'oeuvre, à l'exception des fils de maîtres qui n'étaient pas tenus à des obligations aussi strictes. Au sein de la corporation des cordonniers comme des autres corporations, il se forma peu à peu, par suite de cette disposition, une sorte d'aristocratie. Il en était ainsi non seulement à Paris, mais en province. Voici un extrait des statuts de la ville du Mans; cet extrait indiquera suffisemment les privilèges des fils des maîtres cordonniers: " Et au regard de la création de ceulx qui voudront estre maistres dudit mestier; et ce fait feront leur rapport à la justice de la suffisance ou insuffisance du dict compagnon qui aura besongné devant eulx; et s'il s'est trouvé suffisant, il sera créé maistre, en payant premièrement dix livres tournois et quatre livres de cire pour le droit de confrairie, et leur diner, etc.
Quant à la création de la maistrise des enfans des maistres dudict mestiers, les fils d'iceux maistres nez et procédez en loyal mariage pourront estre passer maistres sans qu'il soient tenu tailler leur chef-d'oeuvre devant les maistres jurez, et pourront iceult enfans présenter leur chef-d'oeuvre en affirmant par serment qu'ils l'auront taillé d'eux mesmes et sans fraude; et ce faisant, sy ledit chef-d'oeuvre est trouvé suffisant pas les maistres jurez, il sera receu; et seront les dicts enfans de maistres crées maistres en payant premièrement à la confrayrie quatre livres de cire, et aux maistres jurez chacun cinq sols tournois ( au lieu de dix livres tournois) et leur disner seulement".
Le compagnon étranger qui épousait la veuve ou la fille d'un maître gagnait la franchise par cinq années de service et pouvait être admis à l'épreuve du chef-d'oeuvre.
Chaque maître ne pouvait avoir plus d'une boutique dans la ville et les faubourgs, ni plus d'un apprenti à la fois. Cet apprenti devait rester chez son patron au moins quatre ans.
Tous les maîtres, même les privilégiés, qui vendaient leurs ouvrages aux marchands des halles, était tenu de marquer des deux premières lettres de leur nom les souliers sur le quartier en dedans, les bottes en dedans de la genouillère, et les mules sur la semelle du talon.
Les compagnons qui avaient contracté un engagement avec un maître ne pouvait le quitter trois semaines avant Noël, Pâques, Pentecôte et la Toussaint, sans doute parce que ces époques étaient celles où les cordonniers, alors comme aujourd'hui, avaient le plus d'ouvrage; pendant le cours de l'année, les compagnons devaient prévenir leurs maîtres huit jours à l'avance qu'ils désiraient les quitter.
Un garçon qui quittait son maître pour s'établir ne pouvait prendre une boutique dans le quartier qu'il avait quitté.
Telles étaient les principales clauses des statuts applicables à tous les cordonniers de la capitale, sauf à une compagnie religieuse de frères cordonniers qui était venu s'établir à Paris au milieu du dix-septième siècle, et qui, placée sous la protection spéciale du clergé, n'était pas astreinte aux visites des jurés.
On connait l'anecdote relative au peintre grec Apelle, qui, ayant profité des critiques d'un cordonnier au sujet de la manière dont les personnages de ses tableaux étaient chaussés, fit à ce cordonnier, qui s'enhardissait jusqu'à lui adresser des observations au sujet de sa peinture elle-même, une réponse qui, traduite en latin, est devenue proverbiale: Ne sutor ultra calceam (Cordonnier, mais pas au delà de la chaussure). Les cordonniers ne suivirent pas toujours ce conseil, et l'on n'a pas à le regretter. Fox, fondateur de la secte des quakers, commença par être cordonnier. Linné, l'illustre botaniste, fut apprenti cordonnier; afin de pouvoir s'acheter des livres, il raccomodait les souliers de ses camarades de l'Université d'Upsal. Le célèbre érudit Balduin avait été cordonnier à Amiens. Jean-Baptiste Rousseau était le fils d'un cordonnier et fut lui même apprenti cordonnier; il eut la faiblesse de rougir de sa naissance et prit le nom de Verniettes, où ses adversaires trouvèrent l'anagramme Tu te renies. La communauté des cordonniers fournit même un souverain pontife à la catholicité; ce fut Jean Pantaléon, qui, en 1261, fut élu pape sous le nom d'Urbain IV. On rapporte qu'en mémoire de son origine il décida que la chaire de l'église de Saint-Urbain, à Troyes où il était né, fût, aux grandes fêtes, parée d'un tapis représentant la boutique de son père avec tous ses instruments.
Dans les diverses villes, les communautés des cordonniers avaient en général des armoiries; c'étaient souvent des armes parlantes. A Douai, par exemple, ils portaient "d'azur à un compas de cordonnier d'or posé en pal dans un soulier aussi d'or." Au Mans, "d'argent à une botte de sable". A Grasse, "de gueules à un couteau à pied d'argent emmanché d'or posé à dextre, et un tranchet aussi d'argent emmanché d'or à sénestre, l'un et l'autre en pal." Dans d'autres endroits, à Bapaume, par exemple, où elles étaient de "sinople à un chef écartelé d'or et de sable", ces armoiries n'avaient rien de particulier.
Les communautés avaient aussi leurs sceaux: ils représentaient, en général, une botte, un soulier, un soulier à la poulaine, etc.
Le mot cordonnier s'écrivait autrefois cordouanier, de cordouan, qui signifiait, dans le vieux français, cuir de Cordoue, ville célèbre par ses tanneries.
Les cordonniers eurent souvent des démélés avec les savetiers, qui prétendaient former avec eux une seule et même corporation; mais presque tous les savetiers se virent déboutés de cette prétention, et la communauté des maîtres carreleurs-savetiers demeura distincte des maîtres cordonniers.

Magasin Pittoresque, février 1879.