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lundi 7 mai 2018

Proclamation de l'Empereur.

Proclamation de l'Empereur
       
           au peuple français.



     Français,

Il y a dans la vie des peuples des moments solennels où l'honneur national, violemment excité, s'impose comme une force irrésistible, domine tous les intérêts et prend seul en main la direction des destinées de la patrie. Une de ces heures décisives vient de sonner pour la France.
La Prusse, à qui nous avons témoigné pendant et depuis la guerre de 1866 les dispositions les plus conciliantes, n'a tenu aucun compte de notre bon vouloir et de notre longanimité. Lancée dans une voie d'envahissement, elle a éveillé toutes les défiances, nécessité partout des armements exagérés, et fait de l'Europe un camp où règnent l'incertitude et la peur du lendemain.
Un dernier incident est venu révéler l'instabilité des rapports internationaux et montrer toute la gravité de la situation. En présence des nouvelles prétentions de la Prusse, nos réclamations se sont fait entendre. Elles ont été éludées et suivies de procédés dédaigneux. Notre pays en a ressenti une profonde irritation, et aussitôt un cri de guerre a retenti d'un bout de la France à l'autre. Il ne nous reste plus qu'à confier nos destinées au sort des armes.
Nous ne faisons pas la guerre à l'Allemagne, dont nous respectons l'indépendance. Nous faisons des vœux pour que les peuples qui composent la grande nationalité germanique disposent librement de leurs destinées.
Quant à nous, nous réclamons l'établissement d'un état de choses qui garantisse notre sécurité et assure l'avenir. Nous voulons conquérir une paix durable, basée sur les vrais intérêts des peuples, et faire cesser cet état précaire où toutes les nations emploient leurs ressources à s'armer les unes contre les autres.
Le glorieux drapeau que nous déployons encore une fois devant ceux qui nous provoquent, est le même qui porta à travers l'Europe les idées civilisatrices de notre grande Révolution. Il représente les mêmes principes; il inspirera les mêmes dévouements.

     Français, 

Je vais me mettre à la tête de cette vaillante armée qu'anime l'amour du devoir et de la patrie. Elle sait ce qu'elle vaut, car elle a vu dans les quatre parties du monde la victoire s'attacher à ses pas.
J'emmène mon fils avec moi, malgré son jeune âge. Il sait quels sont les devoirs que son nom lui impose, et il est fier de prendre sa part dans les dangers de ceux qui combattent pour la patrie.
Dieu bénisse nos efforts. Un grand peuple qui défend une cause juste est invincible!

                                                                                                      Napoléon.

*****

Proclamation de l'Empereur
   

                          à la flotte.

Cette proclamation a été lue par l'Impératrice à bord de la frégate-amiral la Surveillante, à Cherbourg.

      Officiers et marins,

Quoique je ne sois pas au milieu de vous, ma pensée vous suivra sur ces mers où votre valeur va se déployer.
La marine française a de glorieux souvenirs; elle se montrera digne de son passé.
Lorsque, loin du sol de la patrie, vous vous trouverez en face de l'ennemi, songez que la France est avec vous, que son coeur bat avec le vôtre, et qu'elle appelle sur vos armes la protection du ciel.
Pendant que vous combattrez sur mer, vos frères de l'armée de terre lutterons avec la même ardeur pour la même cause que vous. Secondez réciproquement vos efforts, que couronnera le même succès.
Aliez, montrez avec orgueil nos couleurs nationales. En voyant le drapeau tricolore flotter sur nos vaisseaux, l'ennemi saura que partout il porte dans ses plis l'honneur et le génie de la France.

                                                                                                                 Napoléon.


LA GUERRE. Centralisation des troupes.
Une station entre Metz et Forbach.



LA GUERRE. Metz: Départ d'un détachement pour le camp de Ban Saint-Martin.
Transport des bagages.



LA GUERRE. Quartier général du maréchal Frossard, à Saint-Avold.



LA GUERRE. Armement du fort Saint-Julien, près Metz.



LA GUERRE. Le village de Sierck, près Thionville, frontière française.



Paris. Les engagements volontaires.



La marine prussienne. Le Roi-Guillaume,
frégate cuirassée de premier rang.



Toulon. Illumination de l'escadre,
la nuit de la déclaration de guerre.



Types et physionomies de l'armée du Rhin.
Avant l'entrée en campagne.
La baignade dans la Moselle, à Metz.



Types et physionomies de l'armée du Rhin.
Pèche à la main dans les fosses des fortifications de Metz.


Croquis d'après nature par M. Lançon, correspondant spécial de l'Illustration.



L'Illustration, journal universel, 30 juillet 1870.

mercredi 25 avril 2018

L'orgie des milliards et du sang.

L'orgie des milliards et du sang.


De minutieux calculs ont établi, approximativement, combien coûterait une guerre entre l'Allemagne, l'Autriche et l'Italie, d'une part, la France et la Russie, de l'autre, étant données les dépenses normales à prévoir.

L'Allemagne: 10.681.000.000.
L'Autriche:      5.327.000.000.
L'Italie:            5.187.000.000.
La France:     10.726.000.000.
La Russie:      11.726.000.000.

Cette guerre mettrait en ligne plus de 16 millions d'hommes, comme nous l'allons voir, et coûterait donc près de 42 milliards.

L'Europe sur le pied de guerre.

Russie: 8.500.000 h. en 1302 bataillons, 854 escadrons, avec 5.388 canons.
Allemagne: 3.000.000 h. en 1816 bataillons, 666 escadrons, 5.700 canons.
France: 2.250.000 h. en 1.200 bataillons, 500 escadrons, 4080 canons.
Autriche: 1.827.000 h. en 805 bataillons, 423 escadrons, 2.464 canons.
Italie: 1.293.000 h. en 805 bataillons, 666 escadrons, 5.700 canons.




Encore faut-il supposer que la lutte ne s'étendrait pas davantage. Les Etats-Unis ont fait, eux aussi, dans ces dernières années, de grosses dépenses pour leur armement, et ils ont montré qu'ils ne reculaient pas devant la guerre.
Fort heureusement les gouvernements n'ont pas souvent l'occasion de se servir des engins de mort qu'ils s'ingénient à perfectionner, mais leur construction, leurs essais, l'entretien des troupes, l'instruction des recrues, la paix armée enfin,  absorbe une grosse part des finances de chaque pays.

L'Europe sur le pied de paix.

Russie: 896.000 soldats sur 86 millions d'habitants.
France: 616.000 soldats sur 39 millions d'habitants.
Allemagne: 550.000 soldats sur 49 millions d'habitants.
Autriche: 361.700 soldats sur 39 millions d'habitants.
Italie: 324.700 soldats sur 29 millions d'habitants.
Angleterre: 200.000 soldats sur 36 millions d'habitants.





Ce que coûte la paix armée.

Russie: 1.240.000.000 francs sur 4.750.000.000 de budget total.
Allemagne: 803.126.000 sur 3.876.000.000.
France:  972.517.000 sur 3.528.000.000.
Italie: 265.000.000 sur 1.730.000.000.
Autriche: 373.000.000 sur 2.833.000.000.
Angleterre: 600.000.000 sur 2.800.000.000.





Les produits réunis de l'enregistrement et du timbre, de l'impôt sur le sucre et des taxes assimilées aux contributions directes sont bien inférieure à la dépense annuelle du pied de paix. on voit que si le désarment général était décidé, on pourrait supprimer du coup une part de l'impôt.

Autre rapprochement non moins suggestif.

Les dépenses de l'Assistance publique montent à 38 millions de francs dont 3 millions sont fournis par les dons et les legs: les contribuables donnent donc vingt-sept fois plus d'argent pour tuer leurs semblables que pour les secourir.
Et ces dépenses seraient, nous venons de le voir décuplées en temps de guerre; l'imagination ne peut s'imaginer les désastres qu'entraînerait une guerre continentale avec les engins de plus en plus meurtriers des modernes armées. Sans vouloir faire de prophéties, on peut croire aujourd'hui virtuellement closes les périodes des combats entre grandes nations. L'expérience le prouve: les guerres financières, les démonstrations armées de puissances à petit état, les expéditions coloniales sont, à notre époque, fort nombreuses; il faut que les nations industrielles aillent conquérir de nouvelles colonies, pour assurer de nouveaux consommateurs aux produits de plus en plus nombreux des grandes usines européennes. Mais depuis trente ans, malgré des difficultés sans nombre, jamais deux grandes puissances ne se sont fait la guerre continentale. Pourquoi? parce qu'aujourd'hui tous les hommes valides doivent porter les armes, parce que si le fléau éclatait, le champ, la mine, l'usine serait désertés. Or l'outillage moderne ne permet plus ces absences de travailleurs, il faut que les machines fonctionnent sans interruption, sous peine de se détraquer. Et d'autre part, les idées de fraternité et de solidarité prolétariennes internationales ont été semées dans les cerveaux ouvriers du monde; certains événements significatifs de ces dernières années, les grèves multiples allumées aux quatre coins du globe, prouvent qu'il ne serait pas sans danger, pour l'ordre établi, de mettre des fusils entre les mains des ouvriers. 
Les peuples, par leur attitude, ont en quelque sorte imposé la paix aux souverains. De la guerre de 1870 une révolution est sortie, et, pendant deux mois, les insurgés ont été maître de Paris! il est raisonnable de penser qu'aucun gouvernement, le plus autocrate ni le plus libéral, ne voudrait déchaîner sur l'Europe pareils événements. Et nous assistons à ce spectacle étrange des armées permanentes, entretenues et renforcées, ruinant les nations, en face d'une paix écrasante imposée à l'Europe par une volonté supérieure à celle de tous les souverains réunis.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 4 octobre 1903.

jeudi 29 mars 2018

Qu'as-tu fait de ta tête?

Qu'as-tu fait de ta tête?

Pendant la guerre de Crimée, deux fantassins, camarades de lit, l'un Bourguignon, l'autre Franc-Comtois, s'étaient juré de se secourir mutuellement sur le champ de bataille, s'il arrivait malheur à l'un d'eux.
A l'attaque du Grand- Redan*, le Bourguignon eut la jambe emportée; il appela son camarade, lui fit voir sa blessure et le supplia de le porter à l'ambulance.
Le Franc-Comtois, pour toute réponse, s'empressa de le charger sur ses épaules et de se diriger vers les tranchées.
En chemin, un boulet enleva la tête du blessé sans que le Franc-Comtois s'en aperçut.
Un officier qui le vit passer avec ce cadavre sur les épaules, lui demanda où il allait.
- A l'ambulance, mon lieutenant, où je vais faire panser mon camarade.
- Comment, imbécile, tu vas faire panser un corps sans tête?
- Sans tête! fit le fantassin.
A ces mots, il déposa le cadavre à terre, et le considérant avec stupéfaction:
- Ah! par exemple, c'est trop fort, s'écria-t-il, mais il vient de me dire lui-même que c'était une jambe qu'il avait perdue!
Le brave Franc-Comtois, s'il n'est pas mort, cherche encore le mot de l'énigme.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 1er décembre 1907.


Nota de Célestin Mira:

*



Intérieur d'une batterie russe du  Grand-Redan, 
Sébastopol, en 1855.

mercredi 3 août 2016

Les prisons de Richemond.

Les prisons de Richemond.


Les journaux de New-York sont remplis de détails sur les prisons de Richemond, depuis qu'un espion du Nord, étant parvenu à pénétrer dans le triste séjour où les confédérés retiennent leurs prisonniers, en a fait à son retour le plus navrant tableau.
Nos correspondants nous adressent, de leur côté, des renseignements assez complets: et quoique nous faisions la part de l'exagération que suscitent en tout temps les passions politiques, il est évident que le régime auquel sont soumis dans le Sud les prisonniers du Nord laisse beaucoup à désirer.
"Nos pauvres camarades, dit The Examiner, sont jetés sur l'îlot de Belle-Isle, près Richemond, au nombre de plus de cinq mille. Pendant que les prisonniers confédérés sont chez nous l'objet de bons traitements, qu'ils reçoivent une nourriture abondante et jusqu'à des rations de tabac, nos soldats sont traités avec la plus grande inhumanité. Ils sont couverts de haillons, et on les voit se traîner, maigres et décharnés, en proie à la fièvre et à la faim, n'ayant pour tour abri que les misérables gîtes qu'ils parviennent à se construire eux-mêmes. 



Chaque jour la mort fait de grands vides dans leurs rangs et nous ne savons lesquels plaindre le plus, ou de ceux qui meurent ou de ceux qui survivent."
Nous ne pouvons que faire les vœux les plus sincères pour que les belligérants, à quelque parti qu'ils appartiennent, n'oublient jamais et le respect dû au malheur, et les droits imprescriptibles qu'ont les prisonniers à être traités avec humanité. Puissent de pareils excès ne jamais se renouveler.

                                                                                                                                 A. H.

Le Monde illustré, 9 janvier 1864.

mercredi 3 février 2016

La rentrée des classes en 1870.

La rentrée des classes en 1870.

On vit beaucoup dans le passé.
La rentrée des classes qui, cette semaine, a ramené sous l'indulgente férule de leurs maîtres tous les collégiens de France, me remet en mémoire une autre rentrée des classes, celle du mois d'octobre 1870. Je faisais mes débuts au lycée. J'avais 10 ans. jusque là, j'avais paressé dans une pension renommée, à laquelle certaines descriptions d'Alphonse Daudet m'ont souvent fait penser. On n'a pas, à proprement parler, de souvenirs de la onzième année. Quelques impressions moins vagues que d'autres, se dégagent de la confusion de l'ensemble. Quelques images isolées émergent, sans qu'on sache pourquoi elles ont été conservées plutôt que d'autres, dont il semble qu'on aurait du être frappé de façon plus profonde et partant plus durable. Quelques lueurs étoilent une masse d'ombre.
La difficulté consiste à ne pas trop se mêler de ce qu'on sait avec ce dont on se souvient, à ne pas trop embellir et fausser ce qu'on a vu par ce qu'on a lu. Il faut ajouter qu'à cette époque là, les enfants de dix ans, sauf exceptions, bien entendu, n'avaient que dix ans. Ils n'avaient pas la maturité que nous voyons aujourd'hui aux petits hommes âgés de la moitié de vingt ans. Ils étaient distraits, ignorants sur bien des points, indifférents sur d'autres, ne savaient mettre les choses à leur plan, assistaient sans bien comprendre à des spectacles tragiques dont le sens profond leur échappaient et ne prenaient pas de notes en vue de leurs Mémoires.
Que d'histoire, pourtant,  se faisait et se défaisait sous nos yeux! La guerre, l'invasion, la révolution, toutes les convulsions d'un grand peuple dans un raccourci de quelques semaines. Je revois, par les beaux jours d'été, les rues pleines d'une foule bruyante et gaie qui crie: "A Berlin!" Les mitrons, les femmes, les gamins, ils sont tous en partance pour Berlin. C'est vers les boulevards que se porte tout ce monde en fête. Ils sont les rendez-vous de tous les manifestants et de tous les badauds. C'est là que défilent, musique en tête, les beaux régiments qui s'en vont, eux aussi à Berlin, en promenade. C'est là que coule, tout le jour, le fleuve d'enthousiasme... Une autre journée de tumulte, de vociférations, d'acclamations. Cette fois, on crie: "Vive la République!" Il fait superbe. Tout Paris est dehors. On chante dans les rues, sur l'impériale des omnibus pris d'assaut. C'est le 4 septembre. La République est proclamée... Pourtant, il paraît que les Prussiens continuent d'avancer; la banlieue reflue chez nous; on rencontre, maintenant, dans les faubourgs, dans les avenues, des charrettes chargées d'un tas de pauvres choses, des troupeaux qui vont parquer dans les terrains vagues. Peu à peu, le cercle se referme, l'investissement s'achève: Paris est isolé du monde.

*****

Tous ces événements ont amené bien de la perturbation; la rentrée des classes s'en est trouvée reculée; ce n'est qu'un retard; il faut bien, n'est-ce pas? que les études reprennent et que les collégiens aillent au collège. Octobre est entamé, plus qu'entamé. Enfin, nous sommes convoqués pour le 18. Parisien de la rive droite, j'habite à quelques maisons d'Ernest Legouvé, je n'ai pas le choix. Je vais au lycée que les papiers administratifs nomment Condorcet, mais qui dans les familles et chez nous autres, n'est connu que sous le nom de toujours: le lycée Bonaparte.
Rue Caumartin, deux perrons parallèles: l'un est celui du lycée, l'autre celui de l'église Saint-Louis d'Autin. Eglise et lycée se tiennent, voisinent et communiquent, l'une étant la chapelle de l'autre. une porte intérieure permet aux professeurs, qui assistent en corps à la messe du Saint-Esprit, de pénétrer dans l'église sans avoir à sortir du lycée. Cette messe du Saint-Esprit, c'est la cérémonie officielle de la rentrée. Élèves ou maîtres, on ne saurait y manquer sans excuse valable. On ne songe guère à y manquer. C'est la préface légitime, indispensable, de toute période d'activité qui recommence, que ce soit la rentrée des classes ou celle des tribunaux.
La "sixième", où j'entre, est une classe très importante; on nous le dit, mais nous le savons de reste et nous n'aimerions pas qu'on nous confondit avec les petits de huitième que nous croisons dans les cours. Des garçons qui ont déjà deux ans de latin et qui commencent le grec, on ne peut pas les prendre pour des gamins. Il y en a de très forts. Ils ont le maniement des exercices de la classe où je m'embrouille consciencieusement, et savent pour chaque jour quel livre il faut apporter, et quel cahier sera le bon cahier. Cela commence par la récitation des leçons qui commence elle-même par quelques maximes en latin, tirées de l'Ecriture sainte. Puis un chapitre de la grammaire de Lhomond et Deltour. Puis une page de la grammaire grecque de Burnouf. Dans ces grammaires-là, tout est si clair, si précis! Pour ne pas comprendre ou pour ne pas retenir, il faut le faire exprès. nous ne faisons pas exprès de cette manière-là; au contraire.
Notre professeur, M. Evrat, est un des plus réputés du lycée. Il y enseigne depuis fort longtemps. Car il est très âgé et il paraît, aux gamins que nous sommes, encore beaucoup plus âgé que son âge. C'est un petit vieillard, un peu tremblotant, mince, grêle et tout blanc. Mais comme il sait tenir sa classe, et comme il sait son affaire! Et comme nous prenons avec lui l'exacte notion de ce manquement à l'ordre universel qu'est un solécisme, moins grave pourtant que le barbarisme qui est, à vrai dire, une monstruosité!
... Est-ce lui? En képi et vareuse de garde national?... C'est bien lui,M. Evrat, qui nous arrive revenant du rempart. Il a déposé son fusil dans une encoignure de la classe, son fusil qui est peut-être chargé. D'instinct notre cœur se serre. Ce frêle vieillard, en défenseur de la patrie! Quelle image de la détresse publique!

*****

1er janvier 1871. La tradition et le plus élémentaire sentiment des convenances veulent qu'au 1er janvier, on aille présenter ses devoirs à ses supérieurs. L'avenue de La-Motte-Picquet, où demeure M. Evrat, est bien loin de la rue Saint-Marc. Il a neigé, tous ces derniers jours. Ni fiacres, ni omnibus. Mais que penserait-on d'un élève qui, le 1er janvier, n'irait pas porter ses vœux à son professeur? Nous partons de bon matin, ma mère et moi. A mesure que nous approchions du terme de notre voyage, les voies s'élargissent, de grands espaces vides se découvrent, tout blancs d'une épaisse couche de neige... J'ai vu, dans ma vie,  des gens bien étonnés. Je n'en ai jamais vu de plus étonné que l'excellent homme en recevant ces visiteurs si inattendus, cependant que ses regards allaient avec un peu d'effarement, du pauvre groupe que nous formions à la fenêtre, d'où s'apercevait le morne tapis de neige.
Sur la route du lycée que nous suivons matin et soir, il n'y a pas de jour que nous ne rencontrions des détachements de mobiles ou de gardes nationaux. Ils font peine à voir, si mal vêtus, traînant la jambe, l'air si las, en désordre. Reviennent-ils des remparts, y vont-ils? Est-ce la trouée qui s'apprête, la fameuse trouée qu'on nous annonce depuis tant de jours pour le lendemain?
Le dimanche, l'après-midi, nous allons vers l'Arc de Triomphe, pour voir tomber les obus.
M. Belin, qui, chaque semaine, vient de Montmartre me donner une répétition, lui aussi vêtu en garde national, a dit, devant moi:
- Les Prussiens entreront dans Paris; ils entreront; mais il n'en sortira pas un seul.
Les Prussiens sont entrés; ils sont ressortis; mais que devient M. Belin? On ne l'a plus revu Est-ce vrai qu'il fait partie de l'Internationale?

*****

18 mars. En sortant de classe, le matin, nous apprenons que les canons de Montmartre ont été enlevés. Il paraît que c'est une révolution qui commence...
Maintenant, sur la route du lycée, nous croisons tout le temps des généraux.
Le bruit court que les Communards vont faire sauter Paris. Il y a des barils de poudre déposés dans les égouts. Est-ce que la rue Saint-Marc est menacée?
Mes parents m'ont envoyé poser la question au professeur de physique. Un peu interloqué, le professeur de physique. Il réfléchit, tire son carnet, s'informe de mon âge, du numéro de notre maison, note ces renseignement et d'autres encore comme autant de données du problème, aligne des chiffres, fait son calcul... Il n'y a aucun danger pour la rue Saint-Marc.
On nous a prévenu qu'il n'y aurait plus de classes jusqu'à nouvel ordre. Nous allons nous promener pour voir les barricades. Celle de la place de la Concorde, à l'entrée de la rue de Rivoli, nous paraît la plus remarquable. C'est, en réalité, un ensemble de barricades épaisses, solides, bien espacées, tout un ouvrage compliqué et savant.
On commence à se fusiller entre la barricade de la rue Drouot qui est aux mains des Versaillais, et celle de la rue Richelieu, où résistent les Communards, à la hauteur de l'immeuble de la Compagnie des Indes. On nous a crié de rentrer. Il était temps.
... Les classes recommencent. C'est l'époque des compositions de fin d'année. Il va falloir se remettre ferme au travail.





*****

Afin de compléter et de préciser mes souvenirs, et pour retrouver les noms de quelques-uns de ceux qui furent mes condisciples de l'Année terrible, j'ai recherché le palmarès de l'année 1871. Il ne figure pas dans la collection. J'ai eu l'explication de cette lacune en ouvrant celui de l'année suivante. Voici les premiers mots que prononça à la distribution des prix du mois d'août 1872, le professeur chargé du discours d'usage, l'excellent M. Quinot:

"N'est-ce pas une consolation, n'est-ce pas même une joie de revoir après deux ans d'interruption cette fête de la grande famille universitaire? cette solennité simple et sérieuse de la distribution des prix, dont le retour est le signe d'un état de chose régulier, normal, dont l'absence, au contraire, correspond toujours à une époque troublée, funeste, à un deuil de la Patrie? Les anciennes annales de nos concours nous offraient déjà, en 1815, une de ces lacunes douloureusement significatives; au lieu de la liste accoutumée des prix et des accessits, nous y lisons cette mention brève et sinistre:
- Le concours n'a pu avoir lieu par suite des événements politiques.
L'année 1871 est venue, plus terrible que 1815, créer un second vide dans nos fastes universitaires. 1871! c'est à dire la guerre étrangère et la guerre civile, Paris affamé et Paris incendié; deux provinces séparées violemment de la France et une rançon exorbitante exigée de nous par le vainqueur!"

Au fait, voilà un argument pour ceux qui réclament la suppression de la distribution des prix. Il y a des précédents: 1815 et 1871.
Je feuillette la liste des lauréats de cette année. Un nom est marqué d'une croix: François d'Orléans, duc de Guise, né à Orléans-House (Angleterre). C'est le fils du duc d'Aumale, emporté il y a quelques jours à peine. En rhétorique, Charles Chenu ne s'élevait pas au-dessus de l'accessit, en discours français, mais obtenait le prix de mathématiques. En troisième, Paul Hervieu se distinguait en vers latins, en version latine et grecque; rien en français. En quatrième, Georges Laguerre était le triomphateur, plusieurs fois couronné, d'une division, tandis que dans l'autre, Henri Bergson et Charles Walckenaer se disputaient tous les prix, laissant, toutefois, Etienne Grosclaude remporter la victoire en mathématiques. En septième, Abel Hermant avait tous les prix... Les mêmes élèves étaient vraisemblablement ceux du Condorcet de 1870, ceux, du moins, qui se trouvaient alors à Paris.
Ainsi, par un sentiment de convenance, on avait, au lendemain de la guerre et de la Commune, supprimé la solennité de la distribution des prix, qui est une fête. Mais, pendant la guerre et pendant la commune, dans Paris assiégé, dans Paris affamé, dans Paris à feu et à sang, les études ont continué, régulièrement, les collèges ont offert aux jeunes gens leur asile paisible et studieux, les maîtres ont rempli leur tâche sans défaillance, jusqu'au bout. Sous le canon de l'ennemi, dans le tumulte de la guerre civile, le corps enseignant ne s'est pas départi de son calme, de son sang-froid, de son attachement au devoir professionnel. Chacun est resté à son poste. C'est un bel exemple de courage civique. C'est un des traits qui honorent la Patrie malheureuse.

                                                                                                                            René Doumic
                                                                                                                      de l'Académie française.

Les Annales politiques et littéraires, revue universelle paraissant le dimanche, 12 octobre 1913.

mercredi 29 juillet 2015

La guerre racontée par les soldats russes.

La guerre racontée par les soldats russes.

Les futurs historiens du siège de Port-Arthur trouveront des documents sincères dans les lettres que les soldats de Stoessel ont réussi à faire parvenir, en dépit du blocus japonais, à leur famille et à leurs amis.
Mon Dimanche est heureux de pouvoir offrir à ses lecteurs les plus intéressants passages de ces lettres, parues dans les journaux russes et qui renferment les plus vraies des impressions de campagne.

Récit de Zélénoff.

Le soldat Zélénoff décrit en ces termes un combat dans le secteur nord-ouest de Port-Arthur:
De nuit, les Japonais se précipitent dans nos tranchées. Ils ne disent pas un mot, jusqu'à ce qu'ils soient au milieu de nous. Dans l'obscurité, ils ont l'air de géants; l'un d'eux me saute dessus: son poids m'effraie plus que sa baïonnette. Mais je suis le conseil de mon capitaine et je croise énergiquement la baïonnette. La baïonnette du Japonais m'égratigne au sommet de la tête, mais la mienne le transperce. Beaucoup des nôtres sont tués par les Japonais, qui s'approchent en rampant comme des vers, attrapent nos camarades par les jambes et les renversent. L'ennemi se sauve. Tout à coup, un Japonais que nous croyions mort bondit sur ses pieds et enfonce un couteau dans le dos de Galakoff. Nous en sommes si fâchés que nous saisissons le Japonais à bras-le-corps et lui tournons la tête jusqu'à ce que la nuque lui craque. Le voilà mort pour de bon cette fois.

Récit de Somionof.

Le sergent Somionof donne une idée du véritable effet de ces bombardements qui paraissent si effroyables dans les télégrammes.
Hier, les Japonais ont canonné toute la journée les forts et la ville. Dans les forts, il y eut deux tués; dans la ville personne ne fut touché; et pourtant une centaine d'obus tombèrent dans les places les plus fréquentées. Aujourd'hui, tout le monde se moquait des obus et on s'amusait à les ramasser: alors l'un d'eux éclata dans une boutique où étaient couchés sept malades. Je vis l'explosion en passant et j'accourus. Le toit avait disparu. Les malades étaient tous à terre, en un seul tas. L'un n'avait plus de tête, un autre avait été écrasé par une poutre, trois autres étaient morts de peur. Il y en avait un partagé en deux moitiés: il geignait comme un lapin, et, me prenant pour un Japonais, il cria: "Achève-moi, je souffre trop."

Récits de Voronof et de Wolsky.

Une autre lettre du fusilier Voronof montre comment les russes traitent les lâches.
Les Japonais s'approchent par milliers. Alors deux de nos soldats se sauvent. Mon voisin se retourne, tire sur l'un d'eux et le blesse au bras. On les rattrape, on les place contre l'épaulement, bien en vue. Mais les obus japonais ne les atteignent pas. Alors, je leur attache dans le dos une pancarte portant le mot lâche, et nous les forçons à marcher à travers la ville et les retranchements. Quiconque les aperçoit crie: "Lâches!" C'est terrible pour eux. La nuit suivante, l'un se coupa la gorge, mais l'autre continua à se promener avec sa pancarte, et chacun le bafoua, et on lui donna des coups de pied.
Wolsky raconte cet épisode d'une sortie russe:
Quatre des nôtres se trouvent isolés. Les Japonais se précipitent sur eux en mugissant comme des taureaux, mais sans tirer, tant ils sont en fièvre. L'un des quatre jette son fusil et lève les mains: ses camarades l'exterminent et continue à combattre. Un officier japonais brandit une longue épée et grappe l'un des Russes, mais celui-ci l'abat d'une balle dans la tête. Les trois hommes se groupent et résistent aux Japonais durant cinq bonnes minutes. Une balle tue l'un d'eux; le deuxième est saisi par les jambes et renversé. Le troisième reste debout comme un roc au milieu des vagues; il brandit son fusil et tue à coups de crosse plusieurs Japonais. Un petit officier agite un mouchoir, pour lui faire signe de se rendre. Mais il ne veut pas; en criant: "Hourrah!" il se précipite sur eux, et tombe enfin percé de six baïonnettes...

Noël russe en Mandchourie.

Dimitri Bagrianof écrit du bord du Cha-Ho:
"Noël! officiers et hommes boivent solennellement la vodka (eau-de-vie) à la santé du tsar. Le chef de bataillon, tout en remplissant de l'alcool national un grand verre, dit d'une voix grave: "Je bois à la santé de Sa Majesté l'empereur Nicolas II!" Il boit, il s'incline, fait un signe de croix. Ses officiers et ses hommes l'imitent. Tout le monde use du même verre. Chacun a pour sa part une tcharka, c'est à dire un peu plus de 12 centilitres. Maintenant, on nous distribue les cadeaux envoyés: celui-ci reçoit de bonnes choses à manger, celui-là des bottes neuves ou des images pieuses, cet autre, qui est un savant, des livres et de quoi écrire. Des centaines de milliers de cigarettes arrivent de Crimée. Il y a aussi des dons bizarres: un parfumeur nous a expédié mille flacons d'odeur!
"On dîne. On absorbe des quantités énormes de soupe aux choux et de thé sans crème. Puis nous nous amusons. Les uns se lancent à toute vitesse du haut des petites collines, montés sur les louizhi, qui sont des patins à neige moscovites. Voici un combat de boules de neige: on y va pour de bon; on se jette même des morceaux de glace; les joues déchirées et les yeux au beurre noir ne provoquent que des rires; personne ne proteste.
"On organise des concours de danse: face à face, Ivan et Louka dansent le trépak ou la kazatchka, jusqu'à ce que l'un des deux tombe de fatigue et s'avoue vaincu.
"Quant aux Cosaques, ils ont leu djidjitovka: ils tirent des coups de fusil, debout sur leurs selles ou bien couchés sous le ventre de leur cheval.
"La nuit approche. On se rassemble autour des feux. Des artistes dessinent sur la neige, à la pointe de leur baïonnette, des caricatures de camarades ou bien de Japonais. Le pisar (écrivain) du régiment écrit, à raison d'un sou pièce, des lettres pour les familles. Il excelle dans l'épître amoureuse, et il ajoute même des vers, en l'honneur de l'adorée de Dimitri ou d'Alexis. Il termine toujours en affirmant que la guerre touche à sa fin, et que, dans la bataille un Russe vaut vingt Japonais."

Une musique lente, et doucement triste, résonne. Là-bas, des chœurs entonnent les vieilles chansons qui charment les dimanches d'été dans les villages de l'immense patrie russe.

Mon Dimanche, Revue populaire illustrée, 29 janvier 1905.

mercredi 21 janvier 2015

Les victimes des batailles.

Les victimes des batailles.

Dans la campagne de Crimée, quatre-vingt-quinze mille six cent quinze Français sont morts, soit sous le feu de l'ennemi, soit dans les ambulances ou hôpitaux. Que de deuils! Les avantages ont-ils compensé tant de sacrifices?
Oh! l'horrible mal que la guerre, et combien l'on devrait réfléchir avant d'en affirmer la nécessité! La Russie est-elle moins puissante aujourd'hui qu'avant la prise de Sébastopol? Nous entendons bien des doutes à cet égard. Il se forme une opinion de plus en plus considérable qui voudrait qu'on se bornât aux guerres défensives.
Sous le premier empire, on a brûlé, dit-on, en Russie, après notre retraite, 242.612 cadavres français.
En 1813, soixante mille morts sont restés sur le champ de bataille de Leipzig.
En opposition à ces nombres effrayants, on cite des batailles qui ont été vraiment aussi peu meurtrières que possible.
Dans la guerre où les Etats-Unis ont fait la conquête de la Californie, on n'a compté que deux hommes tués et deux blessés.
Si l'on remonte les siècles, on trouve que dans la bataille de Brémule (20 avril 1119) les Français n'eurent que trois hommes tués sur neuf cents combattants. A la bataille de Castracaro, merveille! personne ne périt. Il est vrai de dire que ces dernières batailles n'étaient en réalité que des actions de parade, où les chefs d'armées, les condottieri, plus jaloux d'argent que de gloire, et s'intéressant fort peu au triomphes des princes qui les payaient, s'épargnaient mutuellement, autant pour la fraternité d'armes qu'ils reconnaissaient entre eux, que par la crainte de Dieu. (1)

(1) Voy. une communication très-intéressante de M. Ed. de la Barre-Duparcq à l'Académie des sciences morales et politiques.

Magasin pittoresque, 1870.

dimanche 12 janvier 2014

Retour des Philippines.

Retour des Philippines.


La guerre aux Philippines que l'on croyait terminée après la demande d'armistice faite par le général Luna, lieutenant d'Aguinaldo, reprend de plus belle.
Pour la gloire du pavillon étoilé (old glory)... et surtout de M. Mac Kinley, des centaines de volontaires tombent sous les balles des Philippins.


                         Le Pavillon américain à bord d'un transport ramenant les cadavres des soldats tués à l'ennemi.
Les pauvres diables paient cher le rêve militariste de l'oncle Sam. La mère-patrie cependant ne laisse pas leurs cadavres pourrir sur le sol ennemi, elle les fait placer dans des cercueils ad hoc et ramener au pays natal.


                                                                                                Les cercueils dans l'entrepont d'un transport.
Nos gravures donnent une idée très exacte de cette funèbre opération.



                                                                                                                            Du débarquement aux casernes.
C'est d'abord le débarquement des funèbres colis sous l’œil vigilant des autorités; puis le transport des cercueils par les pall bearers, sorte de croque-morts militaires, jusqu'aux casernes, et le convoi final.




                                                                                   Convoi funèbre passant sous le Mémorial Arch à New-York.
Les New-Yorkais suivent d'un œil attristé les différentes phases de ces lugubres cérémonies et, s'ils songent un instant que des scènes du même genre eurent lieu en Espagne pendant la guerre hispano-américaine, ils doivent sans doute trouver que le bonheur d'ajouter une étoile de plus au drapeau de l'Union ne vaut pas tant de vies humaines.


                                                                                                                                  L'identification des corps.


La Vie Illustrée, 18 mai 1899.

mardi 17 septembre 2013

Si la guerre éclatait.

Si la guerre éclatait.



Comme on le voit, c'est la France qui tient la tête de colonne avec une armée de six millions d'hommes sur le pied de guerre, soit un soldat pour six civils; ce qui revient à dire qu'un Français aurait, en cas de conflit armé, à défendre six personnes, femmes, enfants, vieillards, invalides, etc.
Après nous, ce sont les Etats-Unis, qui peuvent mettre dix millions d'hommes sur pied; un soldat américain aurait à protéger sept personnes . Avec l'Italie (3.200.000 hommes), nous arrivons déjà à dix personnes à défendre; à douze avec l'Allemagne, qui peut pourtant lever quatre millions et demi d'hommes. Chaque soldat de l'armée Autrichienne (deux millions d'hommes) aurait à défendre vingt-deux personnes; le Russe (armée: cinq millions d'hommes) en aurait vingt-six à protéger; l'Anglais (un million d'hommes), plus de quarante; et enfin l'Espagne ne pouvant lever que 250.000 hommes pour la défense de ses dix-huit millions d'habitants, chacun de ses soldats aurait à protéger soixante-douze civils.
Ces chiffres sont tout théoriques; ils n'en sont pas moins éloquents, bien qu'ils ne comprennent pas l'effectif de la marine de guerre. Une guerre entre la Duplice et la Triplice mettrait aux prises de notre côté , onze millions de soldats franco-russes, contre neuf millions trois-quart d'Allemands, d'Autrichiens et d'Italiens: vingt et un million d'hommes ! Aucun trésor de guerre ne pourrait fournir la subsistance de ces armées colossales...accompagnées de centaines de mille chevaux.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 19 avril 1903.

vendredi 30 août 2013

La fin des guerres navales.

La fin des guerres navales.

Notre confrère anglais l'Answers ayant eu l'idée de demander à Jules Verne son opinion sur l'avenir de la navigation sous-marine, le célèbre romancier, qui habite Amiens et écrit en ce moment son cent deuxième ouvrage, a répondu par l'article qu'on va lire.


L'avenir de la navigation sous-marine.

En dépit de toutes mes dénégations, la croyance populaire persiste à m'attribuer l'invention ou du moins la première idée du navire sous-marin. C'est là, sans doute, ce qui me vaut l'honneur que l'Answers me fait aujourd'hui, de me demander mon opinion sur l'avenir de la navigation sous- marine.
Tout d'abord, faisons justice à la légende qui veut absolument que j'ai crée de toutes pièces le premier sous-marin. En faisant des recherches, on contatera facilement que bien des années, cinquante ans au moins, avant ma description du Nautilus, plusieurs nations, notamment l'Italie, essayaient d'en construire. Tout ce que j'ai fait a été, profitant du privilège qu'ont les auteurs d'ouvrages d'imagination, de sauter à pieds joints par-dessus toutes les difficultés scientifiques et de créer sur le papier ce que d'autres cherchaient à réaliser matériellement.
Pour ce qui est de la question que vous me posez, j'estime, tout en me défendant de prendre les allures d'un prophète, que la navigation sous-marine ne sortira pas du domaine exclusivement militaire.



Les transatlantiques sous-marins sont-ils possibles.

Le Nautilus, tel que je l'ai décrit, n'existera jamais dans la réalité. En d'autres termes, les sous-marins ne deviendront jamais des paquebots transatlantiques ou des navires de commerce. Il est possible qu'on trouve le moyen d'y respirer à l'aise pendant un jour ou deux; mais jamais on ne parviendra à y faire respirer une centaine de personnes pendant une très longue traversée. Et alors même qu'on atteindrait ce but, la pression de l'eau à une certaine profondeur empêcherait la marche du sous-marin ou le déformerait. Pensez à la taille colossale que devrait avoir un pareil transatlantique, pensez à la lenteur de sa marche retardée par la terrible résistance de la masse liquide, et dites franchement si vous croyez qu'on puisse jamais établir un service régulier entre Londres ou Le Havre et New York !
Et puis, que gagnerait-on à prendre une pareille voie ? Naviguerait-on dans le sein de l'océan aussi vite que le paquebot qui file à sa surface, l'avantage de ne plus payer son tribut au mal de mer compenserait-il les désavantages d'un pareil voyage ?


La fin des guerres navales.

Je le répète: l'avenir du sous-marin est exclusivement dans la guerre. Avec le temps, chaque nation possédera une nombreuse et rapide flotte de Nautilus en miniature. Chacun de ces petits navires (car je pense qu'ils seront plus petits que ceux d'aujourd'hui et montés seulement par un ou deux hommes) sera capable de placer des torpilles sous de gros cuirassiers avec une précision mathématique, et de les faire sauter. Je ne crois pas qu'on puisse trouver un système de défense qui ait raison de la mobilité et surtout de l'invincibilité des perfides sous-marins. Et je suis persuadé que cette invincibilité amènera fatalement, dans un avenir plus ou moins éloigné, à la fin de la guerre navale, devenue trop dangereuse et trop aléatoire.
J'ai suvi très attentivement les récentes manoeuvres des escadres françaises, dans la Méditérranée, et anglaises, dans l'océan atlantique, et j'ai été frappé de la façon dont les sous-marins se glissaient inaperçus au milieu des flottes, torpillaient, puis se retiraient sans avoir été inquiétés.
Eh bien, imaginez une attaque combinée de cent de ces navires, avec leur effroyable mobilité. Croyez-vous que jamais une invention humaine puisse neutraliser leur terrible pouvoir? La réfraction de l'eau, la profondeur à laquelle peut plonger le sous-marin, l'impossibilité de controler ses mystérieux mouvements, tout cela en fait le plus redoutable engin de guerre que l'homme ait crée. Dans un certain nombre d'années, quand moi même je dormirai sous la terre, cette effroyable puissance sera plus grande encore. Et toute guerre navale sera impossible.
Etant un ami de la paix, je me réjouis d'un pareil résultat.

                                                                                                                    Jules Verne.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 1e février 1903.