Sylvie.
Ce tableau du style rococo, du peintre français François Boucher a été peint en 1755 et s'intitule "Sylvie délivrée par Aminte".
Il est tiré de la pièce de théâtre pastorale du poète italien Torquato Tasso ( Le Tasse) écrite en 1573 et typique de la Renaissance. Tout les ingrédients sont réunis, la transformation des sentiments, le sacrifice, l'amour innocent dans le cadre idéal de l'Arcadie.
Aminte est un jeune berger qui, seul au milieu de ses moutons, aperçoit un jour une jeune femme dont il tombe éperdument amoureux. Il s'agit de la nymphe Sylvie (Sylvia dans la pièce). Mais l'amour n'intéresse pas Sylvie, toute dévouée au culte de Diane, la déesse de la chasse, qui préfère courir les bois. Le berger a beau faire, a beau dire, Sylvie reste froide et totalement insensible. Normalement, l'histoire pourrait s'arrêter là et Boucher n'aurait pas peint ce tableau.
Car, un jour, alors que la belle Sylvie se baigne seule à une fontaine, surgit un satyre tout poilu, avec ses sabots et ses cornes de bouc, protégé par Dionysos le dieu du vin et de l'ivresse, qui la surprend, la capture et l'attache nue à un arbre pour pouvoir mieux abuser d'elle. Le faune se prépare déjà à l'assaut lorsque Aminte averti par on ne sait qui, intervient, met le satyre en fuite et délivre Sylvie de ses liens. C'est cet épisode qui est précisément décrit dans ce tableau.
Normalement, Aminte aurait dû recueillir le bénéfice de son intervention, mais Sylvie se contente de lui exprimer sa gratitude tout en lui reprochant de l'avoir vu nue. C'est tout juste si elle ne se plaint pas de sa lenteur à défaire ses liens. Aminte n'a pas le temps de lui dire qu'il n'a rien vu, occupé qu'il était par les nœuds qui l'immobilisaient, Sylvie sans un mot s'enfuit à toute jambe dans les bois.
Aminte, le front piteux, le cœur gros revint à ses moutons. C'est alors qu'une rumeur parcourt la forêt: Sylvie aurait été dévorée par les loups lors d'une partie de chasse. Son voile aurait été retrouvé ensanglanté. Pour Aminte, c'était trop. Fou de douleur, incapable de vivre sans elle, il préfère mettre fin à ses jours en se jetant du haut d'un précipice pour la rejoindre dans la mort.
Là encore, l'histoire pourrait s'arrêter là. Mais séchons nos pleurs, elle n'est pas terminée. En réalité, Sylvie a survécu à l'attaque des loups. En apprenant le suicide d'Aminte, ce cœur inflexible s'adoucit et Sylvie se sent envahie de remords. Elle maudit sa dureté et ressent, au fond d'elle-même, une sorte d'amour naissant. Mue par ces nouveaux sentiments, elle part à la recherche de son corps afin de pleurer dessus. Arrivée sur les lieux du drame, elle aperçoit la dépouille d'Aminte dans des buissons. Et miracle, Aminte n'est pas mort. Les buissons ont amorti sa chute et il n'est que blessé. Sylvie s'empresse de lui apporter des soins, lui confesse ses sentiments et finalement le pièce se termine par leur union, célébrée par tous les bergers d'Arcadie. Cette fois-ci, l'histoire s'arrête là et nous ne saurons pas s'ils eurent de nombreux enfants.
Ce tableau fait partie d'une série de quatre qui ont été commandés par la marquise de Pompadour pour décorer son château de Crécy. En 1757, le duc de Penthièvre rachète le château et les collections qui le décorent. Puis, il décide de transférer ces œuvres afin de décorer les dessus de portes de sa résidence à Paris, l'hôtel de Toulouse. A la révolution, l'hôtel de Toulouse est confisqué et devient propriété de l'Etat. En 1808, Napoléon 1er y installe le siège de la Banque de France qui conserva les décorations d'origine et qui sont toujours en place. Ce qui fait que Sylvie ne rencontra plus de satyres ni autres menaces, les seuls loups présents étant les loups de la finance que la présence de Sylvie dénudée ne fait lever aucun de leurs sourcils.
Les femmes que peint Boucher répondent à des caractéristiques bien précises. On les a appelé des "femmes-poupées": visages ronds, petits nez retroussés, bouche en cœur et yeux en amandes. La peau est très blanche avec du rose sur les joues (comme à la Cour), les seins, les coudes et les genoux. On est en droit de se demander où il pouvait trouver tous ces modèles. En fait, nulle part. Il avait tellement peint de femmes qu'à l'apogée de sa carrière il n'utilisait plus de modèles, il peignait de mémoire. D'ailleurs, Diderot, qui n'est jamais bien loin de Boucher ou de Greuze, reprochait à Boucher de ne pas peindre de vraies femmes:
"Cet homme a tout, excepté la vérité... Ses femmes sont trop fardées, ses enfants trop poupons, ses bergers trop musqués"
écrivait-il. Il lui reprochait de peindre de mémoire:
"Vos nymphes ne sont que des poupées de cire, des fantômes de chair. C'est que vous n'avez jamais vu la nature, ou que vous ne la regardez plus. Vous l'avez chassée de votre atelier."
Le libertinage de boucher exaspérait Diderot:
"Quel déboisement de pudeur! Quelle profusion de fesses et de seins... Cet homme ne prend le pinceau que pour me montrer des tétons et des fesses. Je suis bien aise d'en voir, mais je ne veux pas qu'on me les montre."
Hé bien, monsieur Diderot, apprenez que nous, nous "sommes bien aise qu'on nous les montre"!

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