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mardi 6 octobre 2026

Le téléphone.




Couverture du journal "Le Rire" du 3 octobre 1908, dessin de Jacques Wély.

" - C'est dommage! Le téléphone c'était si commode pour mentir! "

Pourquoi la jeune femme se désole-t-elle? 
L'utilisation du téléphone se développait ainsi que les centraux manuels. Or qui dit central manuel dit opératrices du téléphone. Et elles pouvaient tout entendre. Le téléphone, à ses débuts, avait été accueilli avec enthousiasme par les mondaines car c'était l'arme absolue pour mentir sans se faire prendre. "Je ne peux pas venir ce soir, je suis bloquée à la campagne" alors qu'on se trouvait dans les bras d'un autre, passait très bien. Mais le réseau se modernisait, outre les opératrices, les centraux pouvaient connaître l'endroit d'où on appelait. Et ceci explique le "C'est dommage!"

Comme toute invention, le téléphone a suscité des peurs irrationnelles de même nature que celles que provoquent de nos jours les technologies modernes.

- Angoisse des indiscrétions et de l'espionnage. 

Le public était terrifié à l'idée que des secrets d'Etat, des secrets de famille ou des conversations intimes puissent être interceptées. Ce en quoi, ils n'avaient pas complètement tort.
Beaucoup s'opposaient à l'idée qu'un étranger puisse pénétrer dans les intérieurs bourgeois sans y avoir été invité. Un appel téléphonique était ressenti comme un véritable viol de l'intimité et une menace contre la vie privée.

- Déshumanisation des relations sociales.

Sans contact visuel, il était impossible d'apprécier la sincérité de son interlocuteur. Les expressions du visage étaient scrutés à la loupe lors des conversations depuis des siècles, le téléphone rendait cette pratique impossible.
Par ailleurs, chacun sait que la distance libère souvent la parole et qu'il est plus facile de se laisser aller à des outrances au téléphone que face à face. Ce phénomène s'est d'ailleurs produit très tôt avec l'affaire Sylviac. En avril 1904, l'actrice française Marie Thérèse Chauvin, dite Sylviac, perd patience après avoir attendu 55 minutes une communication qui n'aboutit jamais. Excédée, elle s'en prend à la surveillante d'un central téléphonique parisien et déclare que les opératrices, surnommées les "demoiselles du téléphone", s'expriment "comme des vachères". Les P&T réagissent fermement en coupant la ligne de l'actrice pendant 17 jours et en déposent une plainte pour "outrage à un fonctionnaire dans l'exercice de ses fonctions".

- Craintes médicales et sanitaires.

L'idée que le téléphone était un vecteur de transmission des maladies était très répandue. On pensait que les microbes pouvaient suivre les fils du téléphone et se propager d'un abonné à l'autre.
Dans les zones rurales, on craignait que les fils téléphoniques attirent la foudre ou causent des rhumatismes à cause des ondes. L'installation des poteaux et des câbles a provoqué une forte résistance. Beaucoup de propriétaires refusaient la présence de poteaux sur leurs terrains pour ne pas perturber le bétail.

L'administration des Postes, Télégraphes et Téléphones (PTT) imposait des critères de recrutement stricts pour les opératrices. D'abord, pour des raisons obscures, elle devaient être impérativement célibataires, d'où le surnom de "demoiselles du téléphone". Si elle se mariaient, elles étaient contraintes de démissionner. Leur taille  (entre 1,45 et 1,70 m) devait leur permettre d'atteindre le haut des panneaux de connexion . De plus, elles devaient être issues de bonnes familles, avoir une bonne moralité et montrer une grande discrétion.
Le rythme de travail était intense. Une demoiselle devait gérer un portefeuille de 100 clients avec parfois 400 connections à l'heure. Elles n'avaient pas le droit de parler entre elles, de s'absenter sans autorisation. Des surveillantes passaient et repassaient derrière elles pour s'assurer que les consignes étaient respectées. Elles chronométraient chaque geste et elles ne pouvaient dire que deux choses: "Je vous écoute" ou "On vous passe...".
De plus, elles devaient porter un casque de plomb en permanence, pesant plus d'un kilogramme, qui leur occasionnait des douleurs cervicales. Le brouhaha étaient infernal car elles étaient côte à côte et le bruit des paroles, les cliquetis des fiches métalliques sur le répartiteur était incessant. Si on ajoute l'inconfort des chaises en bois quand elles étaient assises ou les longues stations debout, on avait du mal à croire les PTT qui parlaient de "crises de nerfs" lorsqu'une des demoiselles s'effondrait.
Pour couronner le tout, les salaires étaient très faibles, les promotions inexistantes et le management injuste. Ce cocktail explosif n'allait pas tarder à porter ses fruits. En 1909, les "demoiselles" déclenchèrent une grève massive qui coupa les communications pendant une dizaine de jours et qui s'étendit à tous les services des PTT. Clémenceau dut faire intervenir l'armée pour transporter les sacs postaux.

Ce métier disparu progressivement vers la fin des années 1970, le dernier central manuel ayant été fermé en 1979.
 

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