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mercredi 29 juillet 2026

Au lit.











Le lit, huile sur carton peint par Henri de Toulouse-Lautrec en 1892.





Dans le lit.






Le baiser.





Durant les années 1890, Toulouse-Lautrec a passé beaucoup de temps à peindre le quotidien des pensionnaires des maisons closes de Paris. Ces trois tableaux montrent deux femmes partageant le même lit. Une des femmes est coiffée "à la garçonne", coiffure très rare à l'époque et réservée pratiquement à certaines prostituées, ce qui pouvait laisser supposer qu'il s'agissait d'un homme. Mais Toulouse-Lautrec a documenté leur vie de couple et leurs relations respectives avec leurs clients masculins confirmant qu'il s'agissait bien de deux femmes.
 

samedi 4 juillet 2026

 L'amour Français 

            et l'amour Anglais.







L'auteur de cette caricature française est inconnu; elle date de 1815.


A gauche l'amour Anglais:

Un gros Anglais tient un sac de pièces tandis qu'une femme tente de le séduire, plus attirée par sa fortune que par son charme. D'autres sacs d'or sont posés à terre tandis qu'un chien pisse dessus.
Sous le dessin on peut lire un poème:

L'anglais.

De ce galant François si je suivais la mode
Je prendrais près d'un tendre objet
Votre Chasse avec Méthode,
Mais comme Anglois j'employe un moyen plus commode,
Et l'art de t'acheter tout fait.


Le sens caché:

"Votre chasse avec méthode"

L'anglais "chasse" le "tendre objet": la femme est considérée comme du gibier. Cette caricature française rappelle que l'Anglais est mercantile et qu'il considère tout comme une marchandise qu'il peut acheter.

"L'art de t'acheter tout fait"

Nous ne somme pas dans le domaine de la galanterie et de la séduction. L'Anglais ne donne pas son cœur, il paye pour posséder le corps de la femme. "Tout fait" rappelle le goût des Anglais pour les produits manufacturés immédiatement consommables, en opposition au "fait main" qui impose dans ce cas l'établissement d'une relation amoureuse. 


A droite l'amour Français:

Un jeune homme, élégant et svelte se met à genoux dans une pose théâtrale et passionnée. Il quémande les faveurs d'une femme qui le repousse en feignant la vertu et la pudeur.
Sous le dessin on peut lire un poème:

Le Français.

En vain elle résiste; à force de constance
Je saurai vaincre sa rigueur.
A la plus flatteuse espérance
Déjà je m'abandonne et chaque résistance
Est un pas de plus vers son coeur.

Le sens caché:

"L'aspect théâtral"

Dans la tradition française, la femme doit repousser les avances du prétendant afin de préserver sa réputation, mais cette attitude n'est qu'une façade.

"Chaque résistance est un pas de plus vers son coeur"

En réalité la résistance de la femme fait partie intégrante du jeu amoureux et respecte le code du libertinage. Plus elle résiste plus elle exacerbe le désir de l'homme. La résistance n'est pas un refus c'est une invitation à continuer.


vendredi 3 juillet 2026

 L'horloge de l'amour.



Cette estampe date de 1680, sous le règne de Louis XIV. Le style et le français utilisé est typique de la période baroque et de la littérature galante. 





A I heure: "Je l'aurois sçeu plustôt"

"Je l'aurai su plus tôt": L'amant regrette d'avoir ouvert son cœur tardivement.



A II heures: "Mes coups ne luy feront point mal"

Les flèches font souffrir mais ne tuent pas.



A III heures: "Je dormois l'Amour blessé plustôt"

Le réveil soudain de la passion après une période d'insouciance.



A IV heures: "Il finira comme il a commencé"

L'amour s'éteindra avec la même intensité ou soudaineté qu'à ses débuts.



A V heures: "Il ne me surprendra plus"

L'amant blessé cherche à fermer son cœur aux futures flèches.



A VI heures: "Le bateau va se perdre s'il s'esgare"

Le cœur est un navire sur des flots tumultueux et risque le naufrage s'il perd sa route.



A VII heures: "Je sers sa fortune"

Le hasard gouverne la chance en amour.



A VIII heures: "Il me plaist sans raison"

La passion est irrationnelle et échappe à toute logique.



A IX heures: "J'attens mes coups tranquillement"

La douce attente de l'amant prêt à recevoir les flèches du destin.



A X heures: "Il en sçaura plus d'un"

Les secrets du cœur finissent toujours par être découverts.



A XI heures: "Tel ay bien blessé l'autre"

Le jeu cruel des amours croisés, celui qui blesse un cœur est souvent blessé par un autre.



A XII heures: "On ne peut plus eschapper"

Le constat final: face au temps et à Cupidon la soumission est totale.



D'autres inscriptions existent en dehors de l'horloge dans des phylactères:

Par exemple, en bas, à gauche, un bandeau surplombe des personnages  sous des arbres:  

"Tel se plaint en secret des peines qu'il endure, qui ne sçauroit changer l'ordre de la nature

L'homme souffre des tourments de l'amour, mais il y retourne sans cesse! c'est la fatalité humaine.


lundi 8 janvier 2024

Yvonne.


I


Pour ce que par trois fois déjà, lecteur que je voudrais ami, je t'ai amené à ma suite, dans le plus noble des mondes, n'en va pas conclure que je me voue uniquement à l'histoire des aristocratiques amours, comme certains auteurs de mémoires du siècle dernier qui ne sortaient plus de la ruelle des grands.
Tout au contraire, si tu le veux bien, nous encanaillerons-nous quelquefois dans la compagnie des petites gens, rentiers obscurs de petites villes, ouvriers des grandes cités "guaignant cahin caha leur paouvre et paillarde vie" comme disait Rabelais, paysans et paysans surtout. Car nous ne nous entretiendrons que d'aventures galantes, et c'est encore en plein soleil, sous la rude caresse du vent qui fouette le visage, que le sang de l'homme, comme un ruisseau mystérieux sous les mousses, comme la sève sous l'écorce, murmure le mieux l'immortelle chanson des voluptés. Nous serons donc volontiers bucoliques, à l'instar de Théocrite et de Virgile, qui ont été deux admirables poètes de la passion.
Aujourd'hui, nous sommes en Bretagne, non loin de la mer bleue qui, elle aussi, fait courir d'ardentes ferveurs dans les veines, traînant encore, dans son atmosphère salée, le parfum vivant des cheveux de celle qui l'eût autrefois pour berceau. Nous sommes, de plus, dans un humble cabaret de village, chez le père Cornebec, renommée à dix lieues à la ronde pour son cidre mousseux à l'or liquide empanaché de blanc, et pour l'adresse de conscience qui lui permettait d'être, à la fois, un homme de grande piété devant le Seigneur et un filou sérieux devant ses contemporains. Car il n'en était pas un autre pour servir à fausse mesure des clients avec une telle perfection.
Et Dieu avait béni l'honnête commerce de cet être selon son cœur, en lui donnant pour fille un miracle de grâce et de beauté, bienfait complété bientôt par les joies ineffables du veuvage. Donc, Yvonne, maîtresse de maison à seize ans était l'orgueil et la gaieté et le rayon de soleil dont l'auberge était sans cesse illuminée. Elle était blonde avec des cheveux couleur d'épis embroussaillés sur le front, comme une gerbe mal nouée; ses yeux étaient de ce bleu profond particulier aux filles qui ont souvent regardé l'Océan, à l'heure où y tremble le reflet des étoiles sur les infinis sombres de l'azur. Aussi ses prunelles aux transparences de lapis étaient-elles comme constellées, et, sous sa peau, sous sa peau blanche aussi, d'imperceptibles petits astres d'or rappelaient-ils que, pour un peu, elle eût été une rousse. Un nez impertinent plutôt que régulier, une bouche légèrement charnue et d'un rouge de bigarreau complétaient les grâces visibles de son visage. Gardons à sa robe le secret des trésors qu'elle tenait cachés mais qui n'en faisaient pas moins loucher les malins. Car de jeunes seins, fermes et durs, un peu haut perchés peut être sur sa poitrine, comme des pigeons blancs qui vont s'envoler, des hanches n'ayant leur élargissement complet qu'au niveau de la naissance des cuisses, ne sont pas splendeurs pour échapper à l'esprit d'observation des gens de bien qui savent que l'admiration de la femme est la première des vertus. Donc Yvonne était, de tous points, une délicieuse créature, courant, d'une table à l'autre, dans la fumée lourde des pipes et les vapeurs grisantes du liquide paternel, un sourire accueillant aux lèvres et un mot gracieux pour chacun.

II

Vous pensez bien que les amoureux ne manquaient pas à une si délectable personne. Amoureux pour le bon motif, j'entends! Car Yvonne avait une grande renommée de sagesse et le père Cornebec entendait que l'honnêteté de sa fille réparât, devant Dieu, les iniquités de son commerce. Les trois plus ardents autour de cette gente pucelle, comme on disait au bon temps, était certainement le gars Lohic, le gars Corentin et le gars Bertrand qui, pour l'amour d'elle et la contemplation sereine de ses beaux yeux, se ruinaient la bourse et l'estomac à boire, voulant conquérir l'estime du père avant tout. mais celui-ci avait, pour son enfant, de plus hautes visées. Il prenait avec joie l'argent des trois godelureaux, mais il ne leur baillait pas grande espérance pour les réconforter de ces pertes Et Yvonne? Yvonne n'avait-elle pas une préférence secrète pour quelqu'un des trois? C'est à son corset que nous laisserons, pour cette fois, le secret des battements de son cœur. Il s'y trouve en bonne compagnie, entre les jolis nénés que j'ai dit plus haut et je voudrais bien être à sa place. Sachez seulement qu'un dimanche soir, où elle avait été voir sa tante, Yvonne permit à Corentin de lui dire des choses très douces, sous l'obscure clarté des cieux attendris, et dans une mystérieuse musique d'épithalame chantée par le vent  tremblant dans les feuilles et par la mer lointaine couchant, sur la grève, les longues palmes d'argent des reflux. La nature est une adorable proxénète et la seule dont une jeune fille doive écouter les pernicieux conseils. C'était une nuit douce, entre toutes les nuits, une nuit à peine commencée, avec des blancheurs laiteuses courant sur l'azur sombre, et des clignotement d'yeux d'or souriant au vol éperdu des désirs. Et quel parfum montait des bruyères, mêlés aux effluves mordants de l'Océan! Des fleurs d'églantier s'effeuillaient lentement parmi les ronces et l'on était au printemps, dans ce grand appel des choses et des êtres se conviant entre eux à des joies inconnues, à des bonheurs faits d'intentions et de souvenirs.
Si vous n'appelez pas ça des circonstances atténuantes!
Mon Dieu, ce n'est pas que j'entendre défendre Yvonne d'un crime. Ce n'en est pas un que d'aimer un gars un peu plus âgé que vous seulement, brave et robuste, et que le lui prouver par un beau soir d'avril dans l'enivrement d'un rêve certainement descendu du ciel!
Quelques temps après cette promenade, ce n'était qu'une voix autour du père Cornebec.
- Votre fille Yvonne devient, de jour en jour, plus belle!  Mais méfiez-vous! Elle engraisse trop!
Le fait est qu'Yvonne portait, sur son visage, et ailleurs encore, une fleur triomphante d'épanouissement. La jeune fille était devenue comme subitement femme. Cornebec en fut d'abord tout naturellement orgueilleux. Mais un jour, enfin, la vérité lui creva les yeux (expression bien vicieuse et qui n'est pas de moi). Elle les lui ouvrit, au contraire, sur l'anormale rotondité du ventre de sa fille et, comme il n'y avait jamais eu d'hydrotropique dans la famille, il sut à quoi s'en tenir.
Ce que le saint homme fit péter de noms de Dieu à cette occasion!

III

Découvrir le séducteur de sa fille fut son immédiate pensée. Le gars Lohic, le gars Corentin et le gars Bertrand! Le coupable était là vraisemblablement! Cornebec s'en fut, ivre de colère, chez le premier. Mais Lohic établit victorieusement une façon d'alibi en faveur de son innocence. Il faisait justement ses vingt-huit jours* à l'époque où l'œuf avait dû être déposé dans le poulailler vivant d'Yvonne. Très désappointé, notre homme (c'est Cornebec que j'entends dire) alla chanter son antienne chez Bertrand. Mais le gars, qui passait pour un chrétien hors ligne, jura sur son salut éternel qu'il avait été étranger à cette expérience de couvage. Le désappointement du père irrité n'en fut que plus grand. Il termina sa visite inquisitoriale par Corentin qui, avec une franchise toute bretonne, lui répondit:
- Eh bien oui, père Cornebec, c'est moi! mais j'adore Yvonne et je suis prêt à tout réparer.
- A la bonne heure! Au moins toi, tu dis la vérité! s'écria Cornebec, et je te donnerai ma fille. Mais ne me parle jamais de tes amis Lohic et Bertrand! En voilà des sournois dont on ne peut tirer un seul mot.
Et le cabaretier s'en fut par tout le village, répétant à qui voulait l'entendre:
- Quel honnête homme que Corentin! Mais quelles canailles que Bertrand et Lohic!
Et il fit aux deux gars, sans s'expliquer davantage, une si mauvaise réputation que peu s'en fallut qu'ils ne fussent forcés de quitter le pays.
Et tout le monde approuva Cornebec de s'être donné pour gendre le sincère Corentin plutôt que ces cachotiers de Lohic et de Bertrand, qui ne trouveraient plus jamais à se marier maintenant.
Les bans ne traînèrent pas, croyez-le, Yvonne devint, à temps encore, madame Corentin. C'était un mariage, en effet, qui n'avait plus besoin de longs préliminaires. La naissance du jeune Corentin prouva, de la part de cet enfant, une certaine impatience à entrer dans la vie et un mépris absolu des convenances. - En voilà un qui n'aimera pas attendre aux portes! observa un grinchu avec un sourire méchant. - Dans notre famille, jamais on a porté plus de six mois! fit sentencieusement Cornebec. C'est un signe de santé.
Et comme tout le monde adorait Yvonne, qui était une adorable créature, les mauvais propos ne durèrent pas longtemps.

IV

Nous voici maintenant à la mairie de Saint-Fleurant où le père et deux témoins viennent déclarer la naissance de l'héritier Corentin. Le père, vous le connaissez. Mais les deux témoins? Parbleu: Lohic et Bertrand, rentrés en grâce auprès de leur ancien compagnon, malgré le mal que son beau-père lui en avait dit. L'unique employé de la mairie, en l'absence de M. le Maire, était en train de lire un roman qui l'intéressait beaucoup. Aussi, est-ce avec infiniment de mauvaise humeur qu'il reçut cette triple et administrative visite. Quand il en connut l'objet:
- Le nom du père! fit-il brusquement en ouvrant son registre sans terminer son bouquin.
Certaines habitudes pieuses sont demeurées en Bretagne et certains mots n'y peuvent changer de sens, par la force même de l'habitude.
Les trois jeunes gens, le père et les deux témoins, comprirent mal et, de très bonne foi, se signant ensemble, ils dirent à voix basse un Pater Noster, cuidant que ce fut par cette petite dévotion que la déclaration des enfants aux mairies dût commencer, ainsi que nos sacrements ne s'octroyent qu'après certaines prières. Durant ce temps, l'employé avait repris sournoisement sa lecture. Puis le sentiment de son devoir lui revenant, et n'entendant pas la réponse à la question qu'il avait posée:
- Vous venez déclarer un enfant, n'est-ce pas? hurla-t-il d'une de ces voix aimables qu'on ne trouve que dans les bureaux, et auprès desquelles le grincement des portes est une musique gracieuse. je vous ai demandé le nom du père.
Ce fut Lohic, un peu vexé, qui lui répondit le plus naturellement du monde:
- Monsieur, nous l'avons fait tous les trois!
Et le père Cornebec, arrivant en même temps par derrière, de s'écrier:
- J'en étais sûr!
 Et d'un double revers de la main, il calotta Lohic et Bertrand stupéfaits, en les appelant: Menteurs!





Trente bonnes farces, Armand Sylvestre, Paris, Ernest Kolb, éditeur, 1890.



* Nota de célestin Mira:

* Les "vingt-huit jours" étaient la période de sélection des futurs conscrits pour le service militaire obligatoire.


  
Mireille dans l'opérette "Les vingt-huit jours de Clairette".

vendredi 5 mars 2021

La griffe de lion.


Le lieutenant de vaisseau Julien de Rhé était revenu dans un triste état de sa station en Cochinchine; et lorsqu'après trois longs mois de maladie dans la maison familiale, en Touraine, il entra en convalescence et put faire les cent pas sur la terrasse au bord de la Loire, entre sa mère et sa sœur, - avec quel amour elles l'avaient soigné, les chères femmes!-, le jeune homme éprouvait souvent encore, au souffle déjà froid de l'automne, des frissons assez inquiétants.
- Allez passer le gros de l'hiver à Pau, conseilla le médecin... Climat doux, pas trop chaud, calmant et sédatif par excellence... C'est ce qui vous convient... et vous reviendrez dans trois mois chez madame votre mère, tout à fait grand garçon.
C'est pourquoi, vers la mi-novembre, accoudé à sa fenêtre ensoleillée de l'hôtel Gardères*, Julien de Rhé contemplait le sublime panorama des Pyrénées et fumait les délicieuses cigarettes du convalescent, si âpres au goût renouvelé, qui lui rappelait celles qu'il avait jadis grillées en cachette dans l'entrepont du Borda et qui lui rendaient les sensations de la seizième année.
- Tiens, tiens, tiens!... ce Pau... mais c'est plein de jolies femmes, remarqua le jeune homme, la première fois qu'il était allé écouter la musique militaire sur la place Royale et flâner au soleil devant la statue, en style troubadour, du bon roi Henri*, et, bien qu'il ne fut ni un libertin, ni un fat, le marin, repris d'un bel appétit de la vie, mit sa casquette d'uniforme n°1 et sa redingote aux trois galons d'or neufs, où brillait cette rosette de la Légion d'honneur que sa mère lui avait posé sur son lit, quand il était si malade, et qu'il avait bien cru ne porter qu'une fois, sur le drap noir de son cercueil.
Comme il avait bien fait de venir à Pau, tout de même! C'était exquis, ce doux soleil qui chauffe sans brûler, ce bel azur, ce vaste paysage, ce lointain amphithéâtre de collines, et, tout là-bas, ces cimes de neige dans le ciel! C'était amusant comme tout de circuler dans la foule cosmopolite, parmi les belles étrangères, et d'entendre leurs voix parler toutes les langues de l'Europe et se confondre comme les divers chants des oiseaux dans une volière*. Sans doute, il y avait bien quelques rencontres affligeantes, comme celle de ce jeune Anglais, phthisique au dernier degré, qu'un domestique poussait dans une petite voiture, enseveli sous les plaids et sous les cache-nez, avec des yeux de poisson cuit et un respiratoire de taffetas noir sur la bouche. Ah! cela donnait froid dans les os; mais, après un premier mouvement de pitié, l'homme est si égoïste!, Julien songeait que, lui aussi, faisait peur à voir, quand il avait débarqué à Toulon, maigre comme un squelette, deux ronds de chocolat sous les yeux; et qu'il était bien guéri maintenant, et qu'il revenait de loin.
Et, respirant l'air tiède à pleins poumons, frémissant de bien-être, la caresse du soleil dans le dos, en toilette soignée, rasé de frais, fier de sa rosette neuve, Julien de Rhé se sentait heureux d'être au monde, donnait des pièces blanches aux mendiants, attardait son regard sur celui des jolies femmes croisées au passage et s'arrêtait tout attendri devant les robustes petites filles américaines, bas et gants noirs et robes blanches envolées, qui dansaient en rond autour d'un arbre de la place Royale, au rythme du pas redoublé joué par la musique militaire.

*****

Quelles bonnes dispositions pour devenir amoureux, n'est-ce pas? Aussi l'heureux convalescent reçut-il le coup de foudre, le jour où il vit Mlle Olga Babarine, la plus belle fille de la colonie russe, descendre de cheval devant l'hôtel Gassion*, où elle demeurait avec sa mère.
Il était cinq heures du soir environ et elle revenait de la chasse au renard. Les cinq ou six adorateurs en habits rouges qui l'accompagnaient avaient mis bien vite pied à terre et s'étaient bousculés à qui lui tiendrait l'étrier. Elle s'était laissée glisser dans les bras du premier arrivé, et tout de suite, frappant du pommeau de sa cravache sur une table de la véranda, elle avait demandé une tasse de lait, l'avait bue d'une seule lampée, et tout debout, son svelte corps de déesse  du Primatice* moulé par l'amazone noire, ses folles torsades de cheveux couleur de cuivre s'échappant du chapeau d'homme et répandues sur ses épaules, elle riait, tenant à deux mains sa tasse vide, satisfaite et comme grisée par la boisson fraîche, avec deux moustaches de crème au coin de la bouche; et le soleil couchant dans sa chevelure allumait autour de son visage une sorte de halo d'or.
Puis, soudain redevenue sérieuse, elle posa sa tasse sur la table, fit un léger salut du front, plein de dédain, au groupe d'habits rouges, et rentra dans l'hôtel d'un pas impérial, en fouettant sa jupe avec sa cravache.
Trois jours après, Julien de Rhé, qui avait passé son temps à dire à ses connaissances: "Qui est-ce? J'en suis fou, je l'adore, etc.", était présenté, ce qui n'était pas très difficile, chez ces dames Babarine, et faisait partie du peloton d'amoureux de la belle Russe.
Était-elle Russe, après tout, cette capiteuse créature, qui, depuis le commencement de la saison, galopait toute la journée et valsait toute la nuit? Oui, par son père putatif, par le premier mari de sa mère, le comte Babarine. Mais tout le monde savait fort bien que la mère avait précisément divorcé au moment de la naissance de sa fille et que Mme Babarine, qui d'ailleurs avait pour père un banquier de New-York, nommé Jacobson, avait entretenu tout le temps une liaison presque publique avec un prince royal du Nord, un Christian ou un Oscar quelconque, liaison dont Olga était probablement née. Avait-elle une nationalité, cette enfant qui avait été élevée à bâtons rompus dans un nursery d'Ecosse, dans un couvent de Naples, dans un pensionnat mômier de Genève, qui avait dormi le tiers de ses nuits sur les coussins des express, et qui ne voyait passer dans ses souvenirs, comme dans un stéréoscope, que les villes d'eaux, bains de mer, stations hivernales et autres lieux de rendez-vous galants, où sa mère, une belle personne encore malgré la couperose, promenait depuis quinze ans son ennui de coquette sur le retour, son samowar et ses ouistitis? Hélas, elle n'avait pas de patrie, l'étrange fille, qui, à côté de pudeurs de vierge, avait des hardiesse de garçon et qui disait, en se moquant d'elle-même:
- Moi, je ne suis ni de Londres, ni de Paris, ni de Vienne, ni de Saint-Pétersbourg... Je suis de table d'hôte.
Avait-elle une famille? Pas davantage. Son véritable père, l'Oscar ou le Christian, auquel Mme Babarine ne cessait de faire allusion, était mort depuis plusieurs années, et quant au comte russe, son père selon la loi, il ne s'occupait jamais d'elle. Ruiné de fond en comble, il n'avait d'autre moyen d'existence que son coup de fusil infaillible et il vivait en gagnant tous les prix des tires aux pigeons, comme une sorte de Bas-de-Cuir* civilisé. Quant à la comtesse, malgré de périodiques attendrissements maternels qui donnaient sur les nerfs à tout le monde tant ils sonnaient faux, elle était douée d'un de ces égoïsmes parfaits, absolus, sphériques, qu'on ne trouve jamais en défaut, et, pendant une fièvre typhoïde dont Olga avait failli mourir à huit ans, Mme Babarine n'avait pas oublié une seule fois, tout en veillant sur sa petite fille, par respect humain, de mettre ses gants gras pour la nuit, qui lui conservaient les mains si blanches.
Julien de Rhé apprit toutes ces choses lorsqu'il fut enrôlé dans l'escadron volant de Sigisbées* qui manœuvrait sans cesse autour de Mlle Olga Babarine et il se mit à aimer éperdument la singulière et troublante fille, qui se laissait regarder dans les yeux, et qui, le jour où un ami commun lui présenta le lieutenant de vaisseau, lui dit en allumant une cigarette de phéresli*:
- Ah! c'est vous qui êtes si amoureux de moi?... Bonjour, monsieur.
Puis elle lui donna une solide poignée de main, comme un homme.
Il se mit à l'aimer, l'honnête et brave marin, à l'aimer d'autant plus qu'il ne tarda pas à la comprendre et à la plaindre. Car il ne s'y trompa pas; Olga était fantasque, mal élevée, mais sans coquetterie, et son âme était fière et franche. Qui sait? Peut-être sentait-elle toute la vanité de sa vie d'agitation et de plaisirs? Le certain, c'est qu'elle jugeait, et sévèrement, ces jeunes gens qui caracolaient auprès d'elle à la chasse au renard et qui se faisait inscrire chaque jour sur son carnet de bal*. Tous la désiraient, aucun ne l'estimait, car nul d'entre eux ne s'était encore décidé à la demander en mariage. Aussi les traitait-elle durement et les rappelait-elle au respect, d'une rude coup de caveçon, la belle écuyère, s'ils s'avisaient de lui parler de trop près dans le cou, pendant le tourbillon d'une valse, ou de presser trop longtemps la main qu'elle tendait en camarade.
Julien, à qui la délicatesse de son cœur donnait de la pénétration d'esprit, - allez, ce sont souvent les naïfs qui voient le plus juste, découvrit le secret trésor de loyauté qu'il y avait dans cette fille de race, au fond si malheureuse. Sans doute il l'aimait pour sa beauté, et la tête lui tournait, quand dans une halte de danse, il la sentait s'appuyer sur son bras, dans sa splendeur de rousse aux yeux noirs, au teint de rose après l'orage, lui parlant avec abandon et l'énivrant de ses yeux d'étoiles et de son haleine de violette. Mais il l'aimait aussi, il l'aimait surtout pour ses peines si orgueilleusement cachées; et il avait un cruel serrement de cœur en surprenant le regard sombre, le regard douloureux d'Olga sur sa mère, quand Mme Babarine, à son thé de quatre à six, assise en contrejour pour dissimuler ses points noirs aux ailes du nez, vainement combattus par l'anti-bolbos*, évoquait, à mots aussi peu couverts que possible, ses royales conquêtes dans les cours du Nord.
L'épouser! Oui, l'enlever de ce milieu plein de périls, l'emporter chez sa mère, à lui, qui était une sainte femme, lui faire respirer la fortifiante et pure atmosphère d'une vraie famille, la sauver en un mot! Il y songeait, il ne songeait plus qu'à cela! Il croyait même, parfois, qu'Olga avait deviné son désir, et, lorsque ces "quatre à six" de Mme Barbarine, où Olga traitait tous ses admirateurs avec sa franchise garçonnière, elle présentait au marin le verre de thé à la russe, il voyait au fond des yeux de la jeune fille comme une douce et lointaine lumière, qui semblait répondre à sa pitié généreuse et à sa tendresse infinie.

*****

- Oui, mademoiselle, mon congé de convalescence expire dans huit jours. je quitterai Pau demain, j'irai passer quelques jours en Touraine auprès de ma sœur, puis de là, je repartirai pour Brest, comme aide de camp du préfet maritime, et dans un an, dix-huit mois, je reprendrai la mer.
Ils étaient seuls, dans un coin du salon de lecture de l'hôtel, debout près d'une fenêtre ouverte, devant le ciel de la nuit, où palpitaient des milliers d'étoiles.
- Adieu donc et bon voyage, répondit Olga de sa voix franche et ferme. Mais j'ai quelque chose à vous demander, monsieur de Rhé... Oui, cette griffe de lion montée sur un petit cercle d'or que vous portez en breloque... Eh bien, j'en ai envie... Cela vient d'un lion que vous avez tué dans une chasse, autrefois, en Afrique, n'est-ce pas?... Je suis une espèce de fauve, moi... Ce bibelot-là me convient... Donnez-le moi, je le garderai en souvenir de vous.
Julien détacha la petite breloque et la mit dans la main de la jeune fille; mais soudain, il prit cette main entre les siennes, et tout bas, ardemment:
- Je vous aime! lui dit-il. Voulez-vous devenir ma femme?
Olga dégagea doucement sa main, en gardant la griffe de lion, puis, croisant ses bras sur sa poitrine, elle regarda pendant un long moment M. de Rhé bien en face, sans émotion apparente.
- Non, dit-elle enfin, non!... Et pourtant vous êtes le premier qui m'aimez et qui me le dites de cette façon-là. Mais c'est pour cela que je refuse...
- Olga! s'écria Julien d'une voix altérée.
- Ecoutez-moi, reprit-elle en l'interrompant d'un geste et comprenez bien pourquoi je vous dis non... C'est que je ne me sens pas digne de vous et que je vous rendrais malheureux... Vous savez bien, cette lettre de votre sœur que vous vous plaignez d'avoir perdue... Eh bien, c'est ici que vous l'avez laisser tomber, et je l'ai ramassée, et je l'ai lue... Votre sœur répondant à la confidence que vous lui aviez faite de vos sentiments pour moi... sentiments que j'ai devinés depuis longtemps... Elle s'en réjouissait en simple et vertueuse enfant qu'elle est, mais dans des termes qui m'ont fait comprendre quelle profonde, quelle effrayante différence entre une véritable jeune fille et moi! ... En lisant cette lettre, pleine de détails intimes et touchants, j'ai vu aussi ce qu'était votre famille, vieille maison d'honnêtes gens, où vous ne devez faire entrer qu'une honnête femme... Bénissez Dieu, monsieur de Rhé, d'avoir une mère en cheveux gris à qui vous ne pouvez penser sans sentir quelque chose de délicieusement doux qui se fond dans votre cœur... Moi aussi, j'ai une mère, moi aussi!... mais j'ai été forcée de la juger... Vous n'avez vu que ses ridicules, monsieur, mais je la connais mieux... Si vous lui demandiez ma main, elle vous la refuserait, parce que vous êtes de petite noblesse et que votre fortune est médiocre... Ma mère a décidé que je ne ferai qu'un grand mariage ou sinon... sinon, elle me trouvera autre chose... Hein! j'ai de l'expérience pour une fille de dix-neuf ans! ... C'est horrible, n'est-ce pas? Mais c'est ainsi... Voilà pourquoi nous étions l'hiver dernier à Nice, l'été dernier à Skéweningue, et pourquoi nous sommes maintenant à Pau! Voilà pourquoi nous roulons comme des colis d'un bout à l'autre de l'Europe, pourquoi nous ne couchons que dans des lits d'auberge et ne mangeons qu'à la table d'hôte. Ma mère a été presque princesse royale, vous comprenez, et elle m'a fait entendre depuis l'âge de quinze ans que j'étais destinée à être au moins archiduchesse, fût-ce de la main gauche... Un mariage avec un petit gentilhomme, presque un bourgeois!... A ses yeux, je dérogerais. Ah! je dois vous inspirer le dégoût, et je me fais honte à moi-même! Ne protestez pas... Non, vous ne voudriez pas amener devant votre mère, comme votre fiancée, comme votre femme, celle à qui l'on a mis tant de boue dans le cœur... Et puis, je ne suis qu'un objet de luxe, coûteux et inutile, dont vous n'avez pas besoin, qui ne vous donnerait pas de bonheur... D'ailleurs, je ne vous aime point, je n'aime personne... L'amour, c'est dans les choses qu'on m'a défendues... Adieu, monsieur de Rhé, levez-vous et allez-vous-en sans me dire un mot, je vous en conjure... Seulement, vous me laissez votre griffe de lion, n'est-ce pas? Elle me rappellera un honnête garçon envers qui j'ai agi en honnête fille... Ne me dites plus rien et quittons-nous pour toujours... Adieu.

*****

Trois ans après, le transport à vapeur le Du Couëdic, revenant du Sénégal, venait de faire escale aux Canaries, pour prendre le courrier, et continuait son chemin par une nuit de gros temps, lorsque le vaguemestre entra dans le carré des officiers et déposa sur la table un paquet de journaux.
Julien de Rhé déploya une feuille d'informations, venant de Paris et vieille de près de trois semaines, et il y lut, sous la rubrique: Déplacements et villégiatures, les lignes suivantes:
" S. M. le roi de Souabe, qui voyage, comme on le sait, dans le plus strict incognito, sous le nom de comte d'Augsbourg, est depuis hier soir dans nos murs.
Un fâcheux incident s'est produit à la gare, au moment de l'arrivée du roi. La baronne de Hall qui, seulement accompagnée de sa mère, la comtesse Babarine, avait fait le voyage avec Sa Majesté, a perdu un bijou de peu de valeur, mais auquel Mme de Hall attache, paraît-il, le plus grand prix. C'est une simple griffe de lion, montée sur un petit cercle d'or.
Mme de Hall a promis deux mille francs de récompense à la personne qui lui rapporterait cet objet."
- Julien, prenez garde... Vous allez oublier l'heure de votre quart, cher ami.
- Merci dit Julien de Rhé en jetant le journal et comme sortant d'un rêve.
Cette nuit-là, le timonier, qui était seul sur la passerelle avec l'officier de quart, vit celui-ci porter son mouchoir à son visage à plusieurs reprises, et pourtant, quoiqu'il y eut beaucoup de vent et de houle, l'embrun n'arrivait pas jusque-là.

                                                                                                               François Coppée.

La vie populaire, dimanche 25 mars 1883.

* Nota de Célestin Mira:

* Hôtel Gardères, devenu hôtel de France, aujourd'hui transformé en appartements:




* Place Royale à Pau, statue de Henri IV:




* Pau, boulevard des Pyrénées, vers 1900:




* Pau, hôtel Gassion:




* Francisco Primaticcio, dit "Le Primatice" est un peintre italien de la fin de la Renaissance:


Tableau du Primatice.


* La saga des Bas-de-Cuir (leatherstocking tales), formée de cinq romans de l'écrivain américain James Fenimore Cooper, dont le "Dernier des Mohicans" raconte l'histoire des Etats-Unis de 1740 à 1804.




* Sigisbée, ou chevalier servant: dans la noblesse italienne, au XVIIIe siècle, le sigisbée accompagnait au grand jour la femme mariée.


Dans ce tableau, on peut voir un sigisbée accompagnant une dame mariée,
le mari se trouvant en arrière plan.


* Phéresli: variété de tabac d'origine turque.

* Carnet de bal: Le carnet de bal, petit accessoire de poche, annoté par la danseuse, est destiné à connaître l'ordre des danses et le partenaire qui s'est inscrit.


Carnet de bal en or.


* Anti-bolbos:



mercredi 13 janvier 2021

Héléna. 


- Oui, mon cher, me dit le comédien Narcisse, les choses se passaient ainsi aux portes de la civilisation européenne, il y a moins de quinze ans, quand j'avais l'honneur d'appartenir, en Egypte, à la troupe française qui faisait les délices du vice-roi.
- Et tu as connu ce Politi qui répandait la terreur dans une grande ville, en s'y comportant comme un voleur de grand chemin?
- J'ai plus d'une fois pressé sa main déloyale. Grec de naissance, il était redouté même des autres Grecs. Entrait-il dans quelque cercle magnifique ou même dans un simple tripot, il mettait main basse sur les enjeux, s'adjugeait violemment le salaire des tricheries communes et jouaient du couteau si quelque malavisé se trouvait offusqué de cette familiarité.
- Et la police?
- Elle le redoutait infiniment et traitait avec lui de pair à pair. Car il ne faut pas croire que les mouchards aient plus de goût que les autres hommes pour avoir le ventre ouvert. Politi était considéré de tous les gardiens de la sécurité publique, jusqu'au jour où Héléna résolut sa mort.
- Qui, Héléna?
- Une admirable fille souliote dont il avait fait sa maîtresse.
- Que lui avait-il donc fait pour en mériter une telle haine?
- Oh! l'aventure est la plus dramatique du monde, avec un côté vraiment fantastique, quelque chose de tragique et de vraiment inattendu.
- Voulez-vous me la conter?
- Très volontiers.
Et c'est maintenant mon ami le comédien Narcisse, le plus véridique des hommes, qui parle à ma place:
- Cette Héléna, comme je l'ai dit, un miracle de beauté, une créature superbement bestiale, avec des grands yeux noirs qui semblaient doux parce qu'ils étaient suprêmement indifférents. Sa chevelure noire s'ouvrait, comme une vague qui se dédouble, en deux larges ondes dont ses épaules étaient submergées, des épaules d'un dessin irréprochable, d'une blancheur laiteuse; tout respirait, en elle, une singulière pureté, et l'arc des lèvres semblait toujours tendu sur l'invisible flèche d'un sourire énigmatique, sans vraie tendresse. Le corps tout entier offrait une magnifique pâture aux caresses, mais sans vibrations intérieures indiquant qu'elles étaient profondément senties. Au demeurant, une brute splendide, avec des ténacités sournoises et des colères muettes pleines de lendemains menaçants. Politi semblait fou de cette fille bien faite pour être la compagne d'un sacripant de son espèce, sans lueur de conscience pouvant troubler ses propres cynismes. Il avait quitté, pour s'attacher à elle, sa femme, une Grecque comme lui, mais laide et maussade, une façon de matrone qu'il semblait se complaire à oublier.
Cependant, cette épouse délaissée mourut. Bien qu'elle la gênât peu de son vivant, Héléna en éprouva une joie sauvage, celle d'une délivrance. Et, comme le tact lui était un sentiment tout à fait inconnu, elle fit éclater une joie bruyante de ce débarras, se répandant en injures inutiles contre la défunte, la poursuivant dans sa mémoire des plus ignobles noms. Car elle était grossière à souhait, ayant grandi dans quelque port, avec des matelots pour maîtres du beau langage.
Il fallut qu'elle alla bien loin, car Politi lui-même, se senti intérieurement froissé de cette allégresse déplacée et sonore. Mais, comme il n'aimait pas les querelles de ménage, il sortit sans rien témoigner de son mécontentement. C'est ici que nous entrons dans le mélodrame.
- Entrons-y, Narcisse, si cela vous plait ainsi.
Le mauvais époux attendit la nuit pour mettre à exécution son silencieux projet. Par hasard, il laissa s'allumer les maisons de jeu, sans y fondre le poignard à la main, suivant son aimable coutume. On le vit avec étonnement se diriger vers le cimetière où, la veille, il avait accompagné d'un air de parfaite indifférence, le corps de celle qui avait porté son nom. Le cimetière était fermé, mais Politi était agile et eut bientôt franchi le petit mur dont un beau clair de lune baignait la crête, s'allongeant en lame d'argent, mettant un cliquetis de lumière dans les masses sombres des verdures pendantes aux pierres. Le respect des tombes éparses sur son chemin n'était pas pour ralentir sa course. Il bondit, comme une bête, parmi les terres fraîchement remuées, s'enfonçant dans les hautes herbes que l'oubli avait poussées ça et là sur les sépultures délaissées. Des vols de chouettes troublées dans leur nocturne chasse lui battaient le visage, et les lucioles allumées dans les bordures des allées le regardaient comme des yeux d'or phosphorescent, les yeux de petites étoiles tombées. Elles le virent, mélancoliques de cette profanation, s'accroupir et creuser avec le fer et les ongles, dispersant autour de lui des poussières noires et lourdes avec des racines s'échevelant entres ses doigts fiévreux...
Quand il rentra chez lui au petit jour, il avait quelque chose d'enveloppé dans sa main, quelque chose de rigide et, d'un bond, il entra dans sa chambre, où Héléna l'attendait, voluptueusement couchée dans son rêve triomphant de maîtresse maintenant sans rivale. par habitude et dans ce demi sommeil, plein de mouvements inconscients qu'ont les femmes que leur amant réveille, elle étendit vaguement les bras vers Politi, comme pour l'étreindre d'une caresse enveloppante. Mais celui-ci, d'un geste furieux, abattit sur la joue de la Souliote, l'objet qu'il avait dissimulé. Le bruit d'un soufflet terrible retentit. Et c'était bien un soufflet dont il venait de lui meurtrir le visage. Car, ce qu'il avait apporté, c'était l'avant-bras et la main de sa femme qu'il avait détaché du cadavre, afin que la morte se vengeât elle-même, et parce qu'il lui répugnait de frapper lui-même une femme.
Héléna poussa un cri rauque de bête blessée. Puis ce fut tout; et, tranquille, elle laissa son maître s'étendre auprès d'elle sur le lit où le débris horrible avait roulé.
Mais Politi était condamné à mort dans l'impitoyable volonté de sa maîtresse.
J'ai dit que la police avait désespéré de s'emparer jamais de lui. Il avait, en effet, une façon de sortir de sa propre maison qui le garantissait de toute agression immédiate. Ouvrant silencieusement les serrures de sa porte massive et garnie de fer, il poussait violemment celle-ci en avant, la heurtant de son corps comme d'un bélier vivant, en bondissant comme un acrobate, au milieu de la rue, un revolver chargé à chaque main. Cette attitude, immédiatement défensive, ne permettait aucune surprise à son endroit.
Or, un jour qu'il était absent, Héléna fit venir des ouvriers qu'elle paya grassement et qui substituèrent aux gonds puissants de cet huis formidable, dont la maison était défendue, des chevilles de bois pourri plantées dans de la glaise, si bien que, sans que la porte offrit aucun changement apparent, il suffisait d'un effort très léger pour la jeter en avant, à plat par terre.
Quand Politi, le lendemain, se rua dessus, comme à l'ordinaire, elle céda, s'abattit sous son poids, l'entraînant dans sa chute, si bien qu'il fut couché d'un coup sur le ventre, les bras en croix et inutilement armés. En même temps, dix poignards plongeaient dans son flanc et entre ses épaules. Car la police, prévenue et en embuscade, n'attendait que sa chute pour en finir avec lui.
Un rire strident retentit dans la demeure.
Héléna s'était vengée. Ainsi mourut le forban.
- Et tout cela n'est pas un roman, narcisse?
- La vérité pure. Tout le monde a connu Politi là-bas. Et on nous parle des mœurs extraordinaires des républiques italiennes, accusant l'obscurité des siècles de cette barbarie savante où le fer et le poison jouaient leur rôle sans répit!
-La terre tourne, Narcisse, et ce qui était ici hier est là demain, en surface ne faisant que rouler dans les espaces sans se modifier jamais vraiment. Ainsi, ce que nous appelons le progrès. Mais la somme des vices humains demeure immuable. Elle suit, comme la mer que retient la force centrifuge, cette révolution éternelle d'un globe, dont chaque point a son tour de gloire et d'infamie.

                                                                                                                      Armand Sylvestre.

La Vie populaire, dimanche 22 novembre 1885.

mardi 8 décembre 2020

Croquis d'après nature. 


Maître Rativeau, notaire, rue Joquelet, s'appelle Armand de son petit nom: c'est un notaire à l'eau de rose, un notaire jeune encore et très bichonné. Lorsque quelqu'un, le relançant au fond de son étude où il lit les journaux des boulevards, lui demande un instant d'audience, il répond presque toujours:
- Adressez-vous à mon second clerc;
- Permettez, monsieur Rativeau, c'est que l'affaire est importante; j'aurais préféré que vous-même...
- Alors, c'est bien différent. Parlez à mon premier clerc.
Le premier clerc, M. Guignard, est l'âme de la maison. Il a toute la confiance de M. Armand, pardon, de maître Rativeau, et la mérite absolument, comme il a eu et mérité celle des patrons qui ont précédé celui-ci. C'est dans son cabinet à lui que s'élaborent les travaux de conséquence. Il y a vu passer plusieurs générations de clients. Il les connait ou les a connus par leurs noms, et, quoique presque sexagénaire, il se rappelle par le menu l'histoire de leurs intérêts, c'est à dire en somme leur propre histoire.
La sienne, à lui, dame! elle tient ou paraît tenir dans ces deux mots: travail et prosaïsme.
Un matin de l'été dernier, il était dans son fauteuil de maroquin vert, devant un large bureau où s'amoncelait le papier timbré. Bien seul et bien tranquille, il réfléchissait mollement à une donation entre vifs dont il s'était chargé de rédiger l'acte. Ses regards, éteints par une vague somnolence, se promenaient machinalement sur les cartons verts qui cachaient les murs. Il ne se sentait pas en train. Son déjeuner lui pesait un peu. Le temps lourd le faisait souffler. Les petites misères du célibataire qui ne "se fait pas tout jeune" et qui s'alourdit le préoccupaient au moins autant que la donation entre vifs. En sorte que, pour le moment, la formule: travail et prosaïsme ne se réalisait qu'à moitié; le travail languissait; mais, en revanche, le prosaïsme, plus florissant que jamais, s'étalait avec magnificence sur la personne du maître clerc, depuis l'opulent abdomen jusqu'aux bouffissures des joues.
On frappa discrètement à la porte.
- Entrez! dit M. Guignard en réprimant au bâillement.
Une dame parut, une bonne dame d'une cinquantaine d'années, mise avec goût mais sans recherche.
- Madame Cardy! s'écria le gros homme un peu réveillé.
Il fit un effort, se leva, avança au fauteuil.
- Je vous dérange?... demanda Mme Cardy en s'asseyant.
- Oh! nullement, chère madame. J'ai toujours du plaisir à vous voir. Très sincèrement. Cela me rajeunit. Et ce plaisir n'est que trop rare...
- C'est votre faute, monsieur Guignard. Vous m'avez si bien conseillée, si bien dirigée dans le débrouillement de mes affaires depuis la mort de mon mari, que maintenant je commence à voir clair dans cette affreuse bouteille à l'encre, et n'ai plus besoin de vous importuner aussi souvent.
M. Guignard fut sur le point de répondre une galanterie. Il se retint:
- J'ai fait, dit-il simplement, comme j'aurais fait pour ma sœur.
- Je ne sais comment vous remercier.
- Tout entier à votre service. Dire que je vous ai vue à quinze ans!... Voyons, parlons affaire. Qu'y a-t-il de nouveau?
Il s'enfonça dans le dossier de son siège, joignit les mains sur la proéminence de son vaste gilet, fit tourner lentement ses pouces et, la tête un peu renversée, ferma les paupières à demi. C'était son attitude officielle, celle d'un homme prêt à écouter et à se recueillir. Le simple mortel faisait place au maître clerc, et le maître clerc devenait machine à consultations.
- Voici la chose, dit Mme Cordy. mon fils aîné sera majeur dans trois semaines. Je suis sa tutrice. J'ai des comptes de tutelle à rendre, n'est-ce pas? Quelles formalités me faut-il remplir.
- Article 469, dit aussitôt M. Guignard en nasillant un peu: tout tuteur est comptable de sa gestion lorsqu'elle finit... Article 471: le compte définitif de tutelle sera rendu aux dépens du mineur lorsqu'il aura atteint... Ah! çà! mais, s'écria-t-il tout à coup en changeant de ton, votre fils a donc ses vingt et un ans?
- Mais certainement, cher monsieur.
- C'est inouï: comme les années passent! comme elles passent!...
- Hélas! vous ne savez donc pas que je pourrais avoir une fille de vingt-six ans si la mort?...
- Oui, je me rappelle, chère madame. Mon Dieu! mon Dieu!... Tout cela ne nous fait pas jeunes!...
Il songea de nouveau durant quelques secondes. Puis reprenant son nasillement:
- Il faut convoquer le conseil de famille. Ce conseil, article 407, sera composé, non compris le juge de paix, de six parents ou alliés... Moitié du côté paternel, moitié du côté maternel.
- Ah! voilà la difficulté, monsieur Guignard. De mon côté, je ne vois plus de parents ni d'alliés. Je n'ai plus personne.
- C'est comme moi. Seul au monde, chère madame. Vous, du moins, vous avez des enfants. Ils vous font un passé et un avenir. Et puis... et puis... vous êtes encore une jeune femme!
Il dit cela comme se parlant à lui-même. Il le dit sans la moindre intention de galanterie. Ces mots "jeune femme" partaient d'un sentiment sincère. Il voyait Mme Cardy à travers ses souvenirs. Ses souvenirs, ce jour-là lui revenaient à l'improviste et il s'y laissait aller bonnement.
Non, certes, elle n'était plus jeune, la bonne dame. Elle paraissait son âge, ni plus ni moins: cinquante ans ou bien près. Mais, il faut le dire, son visage était resté agréable. Ses yeux d'un bleu très clair et sans fadeur, donnait un je ne sais quoi de limpide et de bien vivant à sa physionomie. on y lisait comme à livre ouvert un cœur droit, un esprit sans visées extraordinaires, mais sain et cultivé, une existence qui pouvait avoir des ombres, mais nulle tache. Sur cette figure de petite bourgeoise, souriait une finesse tempérée de bonté, une pointe de cet enjouement naturel dont l'âge ne détruit point la grâce. Dans la bonne femme, il y avait de la parisienne, et dans la Parisienne il y avait de l'honnête femme.
Au reste, il n'est pas impossible qu'elle eût été très jolie.
Elle fut un peu décontenancée par les derniers mots de M. Guignard, qu'elle prit pour un compliment. Elle se tut, et laissa le maître clerc continuer;
- Le conseil de famille, reprit-il, se tiendra au domicile du mineur: Neuilly, n'est-ce pas?... Neuilly!... C'est là aussi que j'ai été mineur (et il souriait tristement), et vous également, chère madame. A défaut d'alliés, on prendra des amis de la famille. Vous avez bien des amis, j'espère?... moi, par exemple, me voulez-vous?...
- Certes, monsieur Guignard! Je ne sais comment...
- Me remercier, c'est convenu. Vous me désignerez les autres, et je leur écrirai sans préjudice de la démarche de politesse que vous leur devrez. Neuilly, cela leur fera faire une promenade; et à moi, cela me fera un pèlerinage. C'est là-bas que nous nous sommes connus gamins, tout gamins, vous rappelez-vous? Oh! Dieu, quand je pense que je vous ai tutoyée! Je faisais déjà mon droit que vous étiez encore en pension. Mais il y avait les vacances, il y avait le grand jardin, où nos deux familles se réunissaient en été, le soir, pour voisiner... j'étais un grand fou, un grand sot... j'ai manqué ma vie...
Ici, sa voix se mit à trembler légèrement.
- Que voulez-vous? continua-t-il. Les bévues de la jeunesse!... Je suis resté seul avec mes belles idées d'indépendance. Vous vous êtes mariée. Chacun est allé de son côté... Comme tout cela est loin! Et comme je me le rappelle! et comme vous étiez jolie!...
- Oh! monsieur Guignard, interrompit Mme Cardy un peu troublée, quelle illusion voulez-vous me donner là? des illusions à notre âge!...
- A mon âge, voulez-vous dire. Vous avez raison, ce serait ridicule, si c'était illusion de ma part. Je ne sais pas ce que j'ai, aujourd'hui, de remuer tous ces souvenirs. c'est plus fort que moi...
Alors, d'un mouvement qui ressemblait à un élan contenu, il prit la main de sa visiteuse:
- Madame, chère madame... il y a un détail que vous ne connaissez pas: c'est que je vous ai aimée, bien aimée, longuement aimée... lorsqu'il n'était plus temps! Est-ce drôle, hein?... un clerc de notaire!
Et, tout à coup, Mme Cardy qui, de ses yeux limpides, le regardait avec une surprise profonde, vit briller quelque chose au coin de ses paupières: c'était une larme.
Et cette larme lui parut si touchante, si bonne, si cordiale, et il mit tant de choses dans l'émotion discrète de cet aveu si tardif, qu'elle aussi, à son tour, elle aperçut le bonhomme à travers ses souvenirs: plus de rides, plus d'embonpoint, plus de difformités vulgaires... Dans l'atmosphère lourde du cabinet, entre ces deux vieilles personnes, passe comme un souffle de renouveau, venu du jardin de Neuilly!
Cela ne dura que deux secondes, deux secondes d'attendrissement très pur et très doux, pendant lesquelles la visiteuse laissa sa main gantée dans celle du vieil ami.
- Je ne croyais pas vous conter jamais jamais cet enfantillage, reprit-il un peu confus. Je vous l'ai caché même lorsqu'arriva votre veuvage; j'étais déjà un vieillard. Ma vie est finie maintenant...
- La mienne aussi, dit la veuve.
- Chère madame, chère amie... tachez de ne pas rire de moi... et revenons à votre affaire.
Ils y revinrent en effet, et, d'un ton franchement reposé, convinrent des dispositions à prendre. M. Guignard se chargea, bon gré mal gré, de toutes les démarches nécessaires. Il n'était plus très ingambe ni très actif, mais il ferait pourtant diligence. Elle le remercia de son mieux.
Quand ce fut fini, il y eut un serrement de main tout amical et sans embarras. Il la reconduisit jusqu'à la porte de l'étude. Comme elle s'éloignait déjà, il lui dit:
- Ah! j'oubliais, chère madame... mes amitiés à vos enfants.
Et, bientôt après, le vieux monsieur et la vieille dame, repris par le train de la vie, se remettaient chacun de son côté à la tâche quotidienne, un peu rajeunis au fond du cœur par cette fugitive étincelle de poésie qu'un souvenir avait fait briller sur la prose de leur existence.

                                                                                                                     Gabriel Liquier.

La Vie populaire, jeudi 29 octobre 1885.

Nota de Célestin Mira:




Le clerc de notaire.