Translate

lundi 2 novembre 2026

Premier baiser.






 

Peinture académique du français William-Adolphe Bouguereau de 1890. Il n'est pas possible de voir ce tableau, il appartient à une collection privée dont le nom du propriétaire est anonyme pour des raisons de sécurité.

Elle est intitulée très souvent, à tort, "Le Premier baiser". "Le premier baiser" le vrai, est une autre œuvre de Bouguereau datant de 1873. Son vrai titre est "L'Amour et Psyché, enfants".
Il représente Cupidon, avec ses ailes d'ange, et Psyché, avec ses ailes de papillon, s'embrassant sur un nuage. Eux au moins n'ont pas l'impression d'être sur un petit nuage, ils y sont.

L'histoire de Cupidon et Psyché est un des récits les plus célèbres de la mythologie grecque tiré des Métamorphoses d'Apulée. Psyché, en grec, veut dire âme, mais aussi papillon. Ce récit symbolise le voyage de l'âme humaine au travers des épreuves qu'elle subit pour gagner le royaume divin.

Voici très rapidement un résumé de cette histoire. 
Psyché est une princesse mortelle. Sa beauté est si extraordinaire que les hommes abandonnent les temples consacrés à Vénus pour venir l'adorer. Voilà qui déplait fortement à Vénus, qui si elle aussi est réputée pour sa beauté extraordinaire, n'est pas connue pour sa clémence et son bon caractère. La crise de jalousie qui l'anima lorsqu'elle apprit cette désertion fut dantesque. Elle convoqua son fils, Cupidon et lui ordonna de frapper Psyché avec une de ses flèches pour la rendre amoureuse de l'être le plus monstrueux de la terre.  Décision hâtive car cet amour incertain est plus fréquent qu'on le croit, à preuve, dans ses Odes et Ballades de 1826, Victor Hugo nous apprend que:  "On voit des biches qui remplacent leurs beaux cerfs par des sangliers". 
Mais enfin, Cupidon obéit à sa mère. Seulement en voyant Psyché, il est ébloui par sa beauté à tel point qu'il en perd ses moyens et se blesse avec la flèche qui lui était destinée. Et c'est lui qui tombe éperdument amoureux de Psyché. Cupidon l'entraîne en cachette dans un somptueux palais. Il revient toutes les nuits auprès de Psyché pour lui parler du pays, dans le noir absolu. Toutes les nuits car Vénus sait tout, voit tout. Il fait promettre à Psyché de ne jamais chercher à voir son visage. Psyché accepte cet amour nocturne. Là encore, rien d'étonnant, de nos jours encore, certains couples pratiquent la chose en aveugle ce qui permet de se guider au toucher.
Seulement, Psyché avait des sœurs, un peu jalouses, elle aussi. Elles la persuadent qu'il est tout à fait possible qu'elle couche avec un monstre. L'idée fait son chemin et une nuit, profitant du sommeil de Cupidon, Psyché allume une lampe à huile et elle découvre Cupidon. Emerveillée pas sa beauté, sa main se met à trembler et une goutte d'huile bouillante tombe sur l'épaule de Cupidon. Le réveil fut brutal et prenant ses ailes à son cou, Cupidon s'enfuit.
Que faire pour retrouver son amour enfui? Psyché se soumet à Vénus qui, perverse, lui inflige quatre épreuves impossibles: Trier des grains minuscules, rapporter de la laine d'or, puiser l'eau du Styx et descendre aux Enfers. Psyché est tenace, grâce à l'aide de forces de la nature, elle triomphe de toutes ces épreuves. Et à ce moment, elle bénéficie d'une aide inattendue: Zeus, qui surveillait les agissements de Vénus, est touché par la détermination de Psyché. Il lui accorde l'immortalité, lui fait boire de l'ambroisie et lui permet de vivre son amour éternellement avec Cupidon et cette fois-ci, au grand jour.

Ce tableau de Bouguereau a été présenté au Salon de Paris de 1890 où il reçut un accueil chaleureux du public. Ramener Cupidon et Psyché sous forme d'enfants de trois à quatre ans rassurait le bourgeois en effaçant toute trace de sensualité tout en conservant le fond de l'histoire. Bouguereau est à l'apogée de sa carrière, il est aussi Président de la Société des Artistes français, ce qui ne gâche rien. Seuls les impressionnistes ont été un peu bougons.
Gogaille.










Estampe du XVIIe siècle de Jean Brunot, dessinateur et graveur et édité par Jacques Lagniet. Cette gravure est extraite d'un ouvrage intitulé "Recueil des plus illustres proverbes divisé en trois livres".

L'image nous montre une table où un groupe de femmes festoient. Un homme sert à boire tandis qu'une femme tend son verre. Un chat, insensible aux libations, dort, en boule, sur le sol.

L'image est titrée: "Gogaille, le diable est mort!" C'était une expression très courante à l'époque. Le diable incarnait la certitude absolue du châtiment. Si le diable est mort, la punition s'envole, les barrières morales s'effondrent, tout est permis. Mais le diable n'est pas celui qu'on croit dans le cas présent. L'homme qui sert à boire est le mari d'une des convives et pour que nous comprenions bien son état, une femme fait, avec sa main, le geste du mano cornuta, des cornes en tenant le poing fermé et en levant l'index et l'auriculaire. Le mari est cocu. Son autorité est balayée. Le diable, c'est le patriarcat et l'autorité masculine au sein du foyer. Ces dames célèbrent leur liberté devant un époux transformé en serviteur. 
Cette image est extrêmement subversive car elle remet en cause l'ordre social et pourtant le pouvoir royal l'a autorisée. Pourquoi? Les tensions sociales étaient très fortes et l'autorité royale avait besoin de "soupapes de sécurité" pour détourner l'attention du peuple. Remettre en cause l'autorité patriarcale était risquée mais salutaire, mais il ne fallait pas mécontenter trop les patriarches. C'est pourquoi celui-ci est présenté comme un mari cocu. Un mari cocu, ce n'est plus tout à fait un patriarche, c'est un maladroit, un faible et comme l'ensemble des hommes était persuadé que ça n'arrivait qu'aux autres, le pouvoir jouait sur du velours.

Un poème, situé sous l'image, accompagne la scène:

Quand avec cinq ou six, parmy les bonnes cheres,
 la femme fait gogaille a tirelarigot

"Faire gogaille" voulait dire "faire la fête" sans retenue. Des femmes qui font gogaille ce sont des femmes qui mangent et boivent comme les hommes, des effrontées qui partage ripaille sans autorisation du mari.

"A tire-larigot" expression encore utilisée de nos jours, veut dire excessivement, énormément. Deux thèses s'affrontent quant à son origine. La première prétend qu'elle viendrait du nom d'une ancienne petite flûte pour des raisons inconnues, la seconde des sonneurs de la cloche "Rigaud" de la cathédrale de Rouen qui devaient boire beaucoup pour se donner la force de tirer la cloche.
.
Le mary verse à boire à ces bonnes commères
Tout debout teste nuë, et croque le marmot,
 "Tout debout teste nuë": être "debout" et "tête nue" était la façon de se tenir des valets face à leurs maîtres. Le mari est relégué au rang de serviteur.

"croque le marmot": Le marmot en question n'est pas un enfant, comme nous l'entendons de nos jours. Il s'agit ici du heurtoir d'une porte, en fer ou en bronze, représentant un animal ou toute autre figure. Il arrivait qu'un visiteur non désiré attende longtemps qu'on lui ouvre après avoir manœuvré le heurtoir. Il restait de longues minutes à contempler le heurtoir, ce qu'on appelait "croquer le marmot".
Fait a Paris par Iean brunot comme dans la rue St denis
Avec privilege du Roy.

L'inscription verticale sur la fenêtre est une chansonnette de l'époque:

 « Resiouissons
nous iamais
nous ne serions
pour si ieune »

ce qui veut dire: 

Réjouissons-nous,
jamais
nous ne serons
aussi jeunes.

C'est une ode au carpe diem qui justifie les excès de table des dames qui, ma foi, ne sont pas si bêtes. Et tant pis pour le mari, faisons gogaille tant qu'on est jeune.

 


 

dimanche 1 novembre 2026

Courtisane souriante.










 
Huile sur toile du peintre néerlandais Gerard van Honthorst, de 1625,  intitulée "Courtisane souriante, tenant une image obscène". Ce tableau est conservé au Saint Louis Art Museum aux Etats-Unis.

Ce tableau représente une jeune femme, d'apparence avenante, habillée de rouge et or. Il s'agit en fait d'une prostituée vantant ses services. Elle nous montre un médaillon dans lequel se trouve peint une femme nue vue de dos. Une légende, invisible ici, accompagnait le dessin: "Wie kent mon naers van afteren" qui veut dire: "Qui peut reconnaître mes fesses de dos?"

A cette époque, aux Pays-Bas, la prostitution était chose courante. Il était fréquent que des courtisanes commandent des tableaux de ce genre pour les exposer aux yeux des clients potentiels. Ces tableaux étaient en quelque sorte des panneaux publicitaires.
La jeune femme arbore un sourire franc et engageant ce qui était très rare à l'époque. Car on ne souriait pas chez les calvinistes, le sourire était considéré comme vulgaire et indécent, surtout s'il découvrait les dents.
La question posée par le médaillon est typique de l'humour hollandais de l'époque. En écrivant "Qui peut reconnaître mes fesses de dos?" elle s'adresse aux anciens clients en leur demandant: "Puisque vous pensez bien me connaître, êtes-vous capable de m'identifier ainsi?" Histoire de faire naître un petit goût de "Revenez-y".

Bien sûr, il n'y a pas que le médaillon qui parle, la tenue de la jeune femme aussi. D'abord sa coiffe faite de plumes d'autruche teintées. La plume représentait la moralité douteuse, la luxure. Le rouge vif du corsage, le décolleté généreux tout est fait pour attirer l'œil. Elle porte l'uniforme des "femmes de plaisir". Le contraste avec la tenue bourgeoise de l'époque est total. La bourgeoisie portait uniquement des tenues sombres, souvent noires avec comme seule touche de fantaisie une fraise blanche.

Ce tableau est conservé au Saint Louis Art Museum aux Etats-Unis, enfin si on ne tient pas compte d'une escapade. Dans la nuit du 3 au 4 septembre 1978, des cambrioleurs désactivent les sécurités du Musée et dérobent trois chefs-d'œuvre dont cette toile. Quelques mois plus tard, les malfrats réclament une rançon. Un agent secret du FBI se fait passer pour un client et leur donne rendez-vous dans un motel de l'Illinois. Le FBI arrête tout le monde et récupère le tableau de la Courtisane en très bon état.

La fugue de la Courtisane s'est terminée là. Elle a retrouvé sa place au Musée dont la sécurité a été renforcée et elle continue d'aguicher les visiteurs avec son sourire communicatif.
Novembre.










 
Enluminure du "Bréviaire Grimani", manuscrit flamand de 1510 environ, réalisé par Gerard Grimani avec l'aide d'Alexander et Simon Bening. Cette miniature représente le mois de Novembre.

Au premier plan, on voit un paysan accompagné de son troupeau de porcs. Le paysan se sert d'un bâton pour faire tomber les glands d'un chêne pour nourrir ses porcs. Les porcs sont friands des glands. Cette activité s'appelle "la glandée". Moyennant le paiement d'une redevance au seigneur propriétaire des terres, la glandée était accordée aux paysans. Elle était largement pratiquée pour engraisser les bêtes avant l'hiver. En effet, le lard pour la nourriture et le bois pour le chauffage permettait aux paysans de pouvoir passer l'hiver dans des conditions à peu près acceptables. Un grand nombre de porcs étaient abattus au mois de décembre appelé le "mois des boucheries".
Un chien aide à garder le troupeau.
A l'arrière plan, on aperçoit des chasseurs à pied qui traquent des lièvres avec des lances, ce qui suppose une grande dextérité.
Au centre, tout en haut, on devine le passage du char céleste et les signes astrologiques de novembre: le Scorpion et le Sagittaire.

La végétation jaunit, les feuilles des arbres tombent, les brouillards reviennent, les températures baissent: bienvenu en Novembre.