Mandragore.
Ce document provient du "Dioscoride" de Naples, un manuscrit enluminé du début du VIIe siècle (vers l'an 600). Il est conservé à la Bibliothèque nationale de Naples.
Il s'agit d'une copie de l'herbier de Dioscoride, un médecin et botaniste grec du 1er siècle.
L'image montre,
au centre, une mandragore mâle, ΜΑΝΔΡΑΓΟΡΑ ΑΡΡΗΝ (Mandragora arrhen),
à droite, une mandragore femelle, ΜΑΝΔΡΑΓΟΡΑ ΘΗΛΕΙΑ (Mandragora theleia)
et à gauche une plante indiquée ΜΥΡΙΟΦΥΛΛΟΝ (Myriophyllon), peut être l'achillée millefeuille ou une plante aquatique.
La mandragore est une plante qui a suscité énormément de fantasmes pendant tout le moyen âge. Pour deux raisons essentielles: d'abord pour la forme de sa racine qui ressemble plus ou moins à un être humain et ensuite pour ses puissantes propriétés hallucinogènes et toxiques.
La croyance la plus répandue était que la mandragore était une créature vivante qui se situait entre le monde animal et le monde végétal. On prétendait que lorsqu'on déracinait la plante, elle poussait un cri si terrible qu'il tuait instantanément celui qui l'entendait et que si on en mourrait pas, on devenait fou.
Voilà qui était ennuyeux. Aussi, on avait mis au point une technique particulière pour la récolter. On commençait par se boucher les oreilles avec de la cire ou de la poix afin de ne pas entendre. Puis on attachait une solide corde autour de la racine et l'autre extrémité de la corde était nouée autour du cou d'un chien noir, de préférence affamé. On s'éloignait alors à une distance qui limitait les effets du cri et on jetait un morceau de viande au chien. Le chien se précipitait sur la viande et de ce fait arrachait la mandragore qui poussait un grand cri. Le chien tombait raide mort d'un seul coup, mais le cueilleur était indemne.
Pline l'Ancien, lui préconisait de prendre des précautions géométriques. La cueillette devait se faire uniquement de nuit sous certaines phases de la lune. Avant de toucher la plante, le cueilleur devait tracer trois cercles magiques à la pointe d'une épée. Ah! j'oubliais, il devait se placer face à l'Ouest pour se préserver de mauvaises ondes.
Bien sûr, la légende la plus célèbre arrivée jusqu'à nous, surtout en Allemagne, voulait que la mandragore ne poussât qu'aux pieds des gibets. On prétendait que lorsque le sperme ou l'urine d'un condamné à mort innocent, arrosait la terre, celle-ci était fécondée par la douleur et l'innocence et qu'elle donnait naissance à une racine de mandragore. C'est aussi pour cette raison que la mandragore était surnommée, au moyen âge, "l'herbe aux pendus".
La mandragore, nous disent les botanistes, appartient à la famille des Solanacées, tout bêtement comme la tomate ou la pomme de terre, mais aussi comme la mortelle belladone, une famille hétéroclite comme on le voit. Mais ils nous apprennent aussi que la mandragore contient trois alcaloïdes qui agissent sur le système nerveux.
- La scopolamine. C'est le plus redoutable des trois. Elle provoque des hallucinations intenses et une perte de contrôle de la volonté, suivie d'une amnésie.
- L'atropine. Elle augmente le rythme cardiaque, assèche la salive, la sueur et provoque une dilatation très importante des pupilles.
- L'hyoscyamine. Elle est proche de l'atropine mais elle s'avère hautement toxique pour le coeur.
Malgré les risques majeurs que la mandragore faisait courir à la santé, elle fut néanmoins utilisée au moyen âge comme un anesthésique chirurgical, grâce à "l'éponge somnifère". Mais cette éponge était réservée à ceux qui pouvaient disposer de beaucoup d'argent car elle était très rare. Le principe était simple. On imbibait un morceau d'éponge avec de la mandragore, de l'opium et du jusquiame. On laissait sécher. Pour soulager le patient avant une amputation, on réhydratait l'éponge et on lui faisait respirer pour l'endormir plus ou moins. On utilisait aussi la mandragore comme sédatif contre les spasmes et comme analgésique local.
Bien entendu, la mandragore était très convoitée par les sorcières qui s'en servaient volontiers pour créer ce qu'elles appelaient un "onguent de vol". Effectivement, la mandragore provoque une sensation de lévitation ou de dédoublement. Les hallucinations sont visuelles, nombreuses et très réalistes.
Lors du procès en hérésie de Jeanne d'Arc, en 1431, les juges anglais l'accusèrent de posséder une racine de mandragore. On retrouve ce passage lors de son interrogatoire consigné dans les minutes du procès:
Les juges: "Qu'avez-vous fait de votre mandragore."
Jeanne d'Arc: "Je n'ai point de mandragore et n'en eus jamais."
Elle explique ensuite qu'elle sait ce que c'est et ajoute: "J'ai ouï dire que c'était une chose mauvaise et qu'on en tire de l'argent; mais je n'en crois rien, et mes Voix ne m'en ont jamais rien dit."
De nos jours, la mandragore n'est plus du tout utilisée par la médecine car la frontière entre la dose thérapeutique et la dose mortelle est trop mince.
Le dessinateur n'avait jamais vu de mandragore de sa vie. Il s'est basé pour ces dessins en suivant le texte en grec. Il a dessiné la partie aérienne des plantes de façon très fidèle, mais, se fiant à ses lectures, il a dessiné les racines de mandragore comme deux corps humains bien en chair.
Ce document a été conservé pendant des siècles dans le monastère dominicain à Carbonara, mais en 1718 il a été confisqué par les Habsbourg et envoyé à Vienne. Ce n'est qu'en 1919 qu'il fut restitué à Naples.

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