Serrons les dents.
Cette gravure est issue de l'ouvrage "Chirurgie" publié en 1719 par le chirurgien allemand Lorenz Heister.
L'image montre l'amputation d'un bras, sans aucune anesthésie, d'un patient pleinement conscient.
Le chirurgien (B) utilise une scie pour couper l'os le plus rapidement possible. Le patient (A) est conscient et subit l'amputation. Les assistants (C,D,E) empêchent le patient de bouger tandis que l'un d'entre eux tire sur le bras pour faciliter le passage de la scie. Une cuvette est placée en dessous pour recueillir le sang.
La vitesse d'exécution est primordiale car il n'existait aucune anesthésie. Parfois, avant l'amputation, on faisait boire une forte dose d'alcool, souvent du rhum, au patient pour réduire les réactions du système nerveux. Un bon chirurgien devait couper les chairs, scier l'os et ligaturer les vaisseaux en moins de deux à trois minutes, afin d'éviter la mort par arrêt cardiaque provoqué par la douleur (choc neurogénique).
Les assistants n'étaient pas là pour rassurer le patient. Ils étaient recrutés en fonction de leur force physique. En effet, sous la douleur intense et l'adrénaline, le patient développait une force surhumaine. On raconte que des chirurgiens furent souvent blessés au moment où la scie attaquait l'os.
On ignorait totalement l'existence des bactéries et aucune précaution particulière n'était prise. Les chirurgiens, pour renforcer leur prestige opéraient avec leurs plus beaux habits, en perruque poudrée. Ces vêtements n'étaient jamais lavés et les instruments passaient d'un patient à l'autre sans être nettoyés. Pire, la présence de pus dans une plaie était considéré comme un élément très positif, on le nommait le "bon pus louable", qui prouvait que le corps se débarrassait de la maladie.
Les boîtes à outils des chirurgiens étaient aussi de vrais chefs-d'œuvre. C'étaient des boîtes en acajou ou en noyer, très ornées, avec un intérieur capitonné de soie ou de velours rouge. Qu'on se rassure, la couleur rouge n'était obligatoire que pour masquer les taches de sang occasionnés par les outils qui n'étaient jamais nettoyés. Une fois l'opération terminée, on rangeait les outils en vrac dans la boîte et on partait voir un autre patient. Les outils étaient principalement des couteaux d'amputations, des pinces à séquestre pour attraper les éclats d'os et des fers à cautériser. Une fois le sciage terminé, les fers chauffés à blanc étaient appliqués sur les chairs pour stopper les hémorragies.
Néanmoins, Lorentz Heister a révolutionné la technique d'opération. Avant lui, les barbiers-chirurgiens utilisaient encore la hache ou les couperets pour amputer, ce qui provoquait beaucoup d'éclats d'os. En utilisant une scie comme le montre l'image on obtenait une coupe plus nette et plus précise.
Pour le patient, par contre, l'aventure était périlleuse. Le taux de mortalité oscillait entre 40 et 80 % , les amputations des bras étant moins mortelles que celles des jambes.
La première cause de décès était l'hémorragie. Sans intervention du chirurgien, le patient se vidait de son sang en quelques minutes. Outre les fers chauffés à blanc, on utilisait aussi de l'huile bouillante ou du goudron chaud pour cautériser. Ambroise Paré préconisait la ligature des vaisseaux, un par un avec des fils de soie. Si le fil cassait, le patient mourait d'une hémorragie dans son pansement. Il lui fallait aussi survivre au choc cardiaque lié à la douleur. Seule la rapidité d'exécution permettait d'éviter cette réaction. Enfin, et ce n'était pas le plus mince défi, il fallait survivre à l'infection. La mort survenait dans les deux semaines suivant l'opération par une infection généralisée de l'organisme. Seule la résistance naturelle du système immunitaire pouvait s'y opposer. Certains chirurgiens, comprenant empiriquement que l'infection venait de la plaie, utilisaient les moyens du bord: sulfate de cuivre, vin ou vinaigre pour nettoyer les plaies.
L'ouvrage de Lorenz Heister fut d'abord rejeté par les universitaires, essentiellement parce qu'il était rédigé en allemand et non en latin. Mais il était destiné aux barbiers-chirurgiens, en général peu instruits, mais qui pratiquaient ces interventions très souvent. Finalement, ce livre est devenu le manuel de chirurgie le plus vendu à travers le monde pendant 60 ans.

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