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samedi 3 octobre 2026

Un sentimental.







 
Eau-forte colorée à la main de Thomas Rowlandson publiée en 1811 à Londres sous le titre "A man of feeling" (un homme de sentiment).

Cette caricature utilise le même nom que le livre de Henry Mackenzie de 1771, un roman larmoyant qui connut un grand succès à l'époque. Le héros était un homme hyper-sensible qui pleurait page après page devant le malheur des autres et qui finit par mourir lui-même d'un chagrin d'amour platonique.

Mais dans le cas de cette estampe, il s'agit d'une critique acerbe de la luxure et de la décadence des mœurs des milieux universitaires, notamment des universités d'Oxford et de Cambridge. 
L'image décrit la chambre d'un "Fellow", c'est à dire un enseignant-chercheur titulaire d'âge mûr. Assis sur une chaise, tenant sur ses genoux une jeune fille, coiffé de son "mortarboard" (bonnet doctoral), il affiche un sourire lubrique. Sur la table, des bouteilles d'alcool étiquetées "Gin", "Rum" (Rhum) et "Coniac" (Cognac) ainsi que des citrons nécessaires à la confection du punch invitent à la libation. Sur le sol, gisent un grand livre, le "Doomsday Book" ( le Grand Livre du Jugement dernier), des pipes, un tire-bouchon et un livre plus petit, ouvert, où il est écrit: "a Fellow Feeling for the human Race" (un penchant pour la nature humaine). En anglais, le mot "Fellow" désigne à la fois le grade universitaire mais aussi, un ami, un compagnon. Il s'agit ici d'un jeu de mot: le "penchant pour la nature humaine" du "Fellow" en question se résume surtout par un penchant pour la nature de la jeune fille assise sur ses genoux.
Un écriteau, accroché au mur, rappelle les faits marquants de la vie universitaire: "Term begins -Term ends- Long vacation" (Le trimestre commence-Le trimestre se termine-Les longues vacances). Sur le manteau de la cheminée, on peut voir un violon, une statuette de nymphe en train de se déshabiller et l'almanach d'Oxford.
A noter qu'un collègue du "Fellow" observe la scène par la fenêtre en montrant un intérêt certain.

Thomas Rowlandson n'avait pas beaucoup d'efforts d'imagination à faire pour dessiner cette scène. Il n'avait qu'à faire appel à ses propres souvenirs car il pratiquait lui-même assidument la fête, l'alcool et les plaisirs charnels. C'était de plus un joueur compulsif. On raconte qu'il aurait joué 36 heures d'affilée dans un tripot. Il a plusieurs fois perdu sa fortune, dont un héritage très important qu'il tenait d'une tante française. Pour se refaire, il produisait en série des caricatures.

L'utilisation du même titre que celui du roman à l'eau de rose de Henry Mackensie était destiné à entretenir une confusion dans l'esprit de l'acheteur. Celui-ci croyait acheter une illustration poétique et hautement morale et il se retrouvait avec un vieil érudit lubrique, à la trogne rougeaude due à l'alcool, en train d'explorer le corps d'une jeune fille. C'était un "clickbait"  comme disaient les anglais de l'époque, un "attrape-nigaud".


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