La lettre.
Huile sur toile d'Auguste Toulmouche réalisée en 1874 et intitulée "La lettre".
Auguste Toumouche était un peintre académique spécialisé dans la "peinture de genre". L'Académie des beaux Arts avait toujours privilégié la "peinture d'histoire" qui traitait de sujets mythologiques, historiques ou religieux. La peinture de genre, considérée comme secondaire, n'arrivait que bon dernier dans les types soutenus par l'Académie.
Mais après la Révolution française et la prise de pouvoir de la bourgeoisie, les nouveaux acheteurs d'art faisaient partie de cette classe. Et les goûts de la bourgeoisie différaient grandement de ceux de l'aristocratie. Les bourgeois préféraient des tableaux plus petits, mieux adaptés à leurs habitations et qui surtout, mettaient en valeur leur mode de vie. Les scènes de genre du second Empire portent sur les salons élégants fréquentés par la haute société parisienne et surtout de l'intimité des femmes inactives de la bourgeoisie. Ainsi, la lecture, la correspondance amoureuse, les travaux de toile et la toilette sont des sources d'inspiration récurrentes, sans oublier, les sorties au théâtre, à l'opéra, les promenades et les grands boulevards.
Bien entendu, ce style n'était pas du goût de tout le monde. Certains critiques lui avaient donner le surnom étonnant "d'art pompier". On lui reprochait son manque d'ambition, d'avoir délaisser les grandes idées philosophiques au profit de sujets futiles comme une femme qui boude, qui lit une lettre ou qui admire un bijou. Ainsi, Emile Zola qualifiait les femmes de Toulmouche de "poupées délicieuses", ajoutant que ses tableaux ressemblaient à des vitrines de grands magasins. Courbet et Millet, quant à eux, lui reprochaient d'ignorer la pauvreté, l'industrialisation forcenée de l'époque et la dureté de la vie ouvrière.
Charles Baudelaire pensait que le peintre moderne ne devait pas chercher ses sources d'inspirations dans l'antiquité mais dans la rue parisienne. Sa définition de l'art moderne est restée célèbre: "La modernité, c'est le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l'art, dont l'autre moitié est l'éternel et l'immuable", tellement célèbre que, de nos jours, bien souvent, nous avons même supprimé la deuxième moitié, de sorte que l'art n'est plus transitoire, mais instantané.
Revenons donc à l'art pompier avec ce tableau de Toulmouche.
Il représente une femme vêtue à la mode de l'époque. En 1874, les crinolines toutes rondes ont disparu au profit de la "robe à tournure". La robe à tournure est le terme bien-pensant de ce que tout le monde appelait le "faux-cul". Le faux-cul est une demi-cage fixée à l'arrière sous les jupons ce qui faisait ressembler les femmes de l'époque à certains convois grande longueur visibles parfois sur nos routes. Si ces robes accentuaient le volume fessier des dames, elles avaient un gros inconvénient, c'est que les chaises n'étaient pas conçues pour supporter de tels excès volumétriques. C'est la raison pour laquelle la dame n'est assise que sur l'extrémité de la chaise pour laisser de la place à l'attirail.
La femme s'est arrêtée d'écrire, elle repose sa tête sur sa main en la penchant à gauche, c'est à dire vers le passé, ce qui peut signifier qu'elle se remémore un souvenir en rapport avec la lettre ou qu'elle cherche ses mots. Sur la table, recouverte d'une épaisse nappe à franges, rouge ornée de fleurs, se trouve un bouquet de violettes entouré d'un papier blanc qui indique que ce bouquet vient d'arriver. C'est le cadeau d'un prétendant ou d'un amant et c'est à celui-ci qu'elle répond. Au XIXe siècle on pratiquait une sorte de code, le langage des fleurs. La violette symbolisait l'amour secret, la discrétion et la fidélité.
Les fleurs sont largement présentes dans la pièce. Outre la nappe rouge de la table et son bouquet de violettes, le papier peint bleu est à fleur et les rideaux aussi. Cette profusion de fleurs montre l'univers domestique étouffant dans lequel la femme est confinée.
On aperçoit un encrier pour rappeler à la fois le niveau d'éducation de la femme mais aussi que la correspondance était une des rares activités intellectuelles qu'elle pouvait pratiquer en toute liberté. Afin de bien rappeler le poids des conventions sociales un imposant vase néo-grec en marbre noir vient imposer ses formes géométriques dans cette cage dorée.
Ainsi, au premier abord, on voit une jolie femme dans un intérieur luxueux, mais un examen plus attentif laisse apparaître l'attente, l'ennui et le secret qui peuplent sa solitude. Comme quoi, il faut souvent s'y prendre à deux fois.

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