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mardi 4 août 2026

 Vieillissement.






Lithographie de Edme-Jean Pigal vers 1825, présente sur la planche n°56 de l'album "Mœurs parisiennes".

La formule: "La Mort n'a pas faim" était une expression utilisée par les médecins et le peuple à l'époque. Elle désignait les personnes très maigres et très âgées qui, malgré leur fragilité apparente, survivaient à toutes les maladies. La mort n'avait pas faim surtout car il n'y avait presque rien à manger sur leurs os.
Cette réflexion est celle du badaud parisien, assis sur une borne, au ventre replet et au regard moqueur qui regarde deux vieillards décharnés.

mercredi 22 juillet 2026

 Après la mort, le médecin.





Gravure de Jacques Lagniet publiée entre 1657 et 1663.

"Après la mort le médecin" veut dire qu'il est inutile d'apporter des remèdes lorsque le patient est mort!

En haut, à droite un poème sur la morale de cette scène:

A quoy bon d'un corps mort consulter les urines
Clisteres ny sirops onguents ny medecines
Ne peuvent à ce corps donner soulagement
A tard après la mort vient le medicament.

En clair, le traitement arrive trop tard.

Sur la fiole d'urine  il est écrit "ecompt"  (escompte) révélant que le médecin a déjà calculé sa note.

Au dessus du médecin, on lit: " Medecins et mareschaux font souvent mourir gens et Chevaux." Les médecins et les marécaux-ferrants servant de vétérinaires étaient souvent considérés comme des charlatans.

Près de la pleureuse; " Des bons s'en vont et les meschants demeurent."

Sur le côté du lit: " Il vaut mieux en terre qu'en pré."
Sous le lit, au sol et au centre: "On est plus en terre qu'en pré."
On passe plus de temps mort et enterré que vivant à se promener dans les prés.

mardi 23 février 2021

 Le marchand de cercueils.


Sous ce titre: les "Va-nu-pieds" de Londres, M. Hector France publie une série de tableaux de la vie populaire à Londres.
L'éditeur Charpentier vient de réunir en un volume  ces études si remarquables et si pleines de vérité sur les gueux et sur les types pittoresques de la grande cité anglaise.


J'ai pour voisin un heureux négociant, un de ceux qui ne chôment jamais. Il ne redoute ni morte-saison, ni caprice de la mode, ni pénurie de clients, ni grève. Son atelier est toujours plein et ses produits incessamment s'écoulent. Les vitrines de sa boutique sont illustrées d'armoiries peintes sur des écussons en losange et des devises des grands du monde sont mêlées aux enseignes des morts:

HOG VINCES SIGNO
FOURNISSEUR DE FUNERAILLES
DIEU ET MON DROIT
MONUMENTS ET TOMBES
PRO REGE
CERCUEILS POUR TOUTES LES BOURSES

Ce négociant s'appelle Joyce (Joie), comme on peut le voir aux petits cercueils peints ingénieusement disposés en forme de lettres au-dessus de sa boutique, et il a poussé gaiement jusqu'au bout l'étalage de son art.
Une coquette boîte d'enfant toute tapissée de soie rose, orne un côté de la vitrine. Le couvercle est dressé au bout avec une plaque d'argent lisse, prête pour le nom du petit client, tandis qu'un cimetière en miniature, formé de coquettes tombes d'albâtre, s'étend sur l'autre coin.
Chaque matin, une fillette à museau rose prend plaisir à en varier le dessin.
Mais le véritable ornement de la boutique est un magnifique tableau à l'huile que par les beaux temps l'entrepreneur accroche à sa porte. Un corbillard de première classe, conduit par des chevaux fringants, s'avance lentement vers le cimetière dont les tombes en amphithéâtre se dressent sur une verdoyante colline embellie de chapelles funèbres, et dans le ciel  d'un bleu d'azur planent de grands oiseaux blancs. Les voitures de deuil suivent à la file, ornées de têtes aux portières. Dans la première, un monsieur guilleret regarde avec admiration le paysage enchanteur.
C'est ce que font les passants, qui ne manquent pas de dire: Voici dans cette belle allée ombreuse un petit coin qui me conviendrait assez.
On peut aller le retenir d'avance.
La route est unie, les allées ensoleillées, et, au pied du coteau, un cabaret champêtre où devisent en vidant des pots de bière blonde des croquemorts cravatés de blanc, ouvre pour vous sa porte hospitalière.
De ma fenêtre, je plonge dans l'atelier et j'assiste aux détails de la confection de notre dernier paletot. J'ai eu sous les yeux les échantillons les plus séduisants. Bien que monsieur Joyce travaille pour tous, ses préférences sont acquises aux riches, et c'est dans la féodalité de la cassonnade, du thé et de la chandelle qu'il recherche ses clients.
Sa spécialité est le cercueil de bon ton, le coffin respectable, la bière de gentleman, et, ainsi qu'il l'annonce, il en a pour tous les goûts et toutes les bourses, depuis la caisse plaquée d'acajou jusqu'au coffre de palissandre sculpté ou celui d'ébène massif, orné à ses coins d'arabesques d'argent, comme un psautier de marquise et bordé de satin rose comme un lit de fiancée.
Dressés et alignés au fond de la boutique, ils étaient leur luxe intérieur. Larges, spacieux, confortables, solides, le couvercle s'y fixe sans bruit par de bonnes vis de Birmingham. Quelle différence avec les nôtres si étroits et si fragiles! Fragilité qui aurait du bon dans les inhumations précipitées s'il ne pesait un tombereau de terre qui empêche les cris des ensevelis vivants de n'être entendus que des vers.
Ici, ces effroyables étouffements sont moins à redouter. Entre le dernier souffle et l'inhumation, la loi exige un délai de huit jours. Pendant une semaine, la famille garde le cadavre. Cela peut avoir ses désagréments et ses tristesses. Mais on a la certitude que le mort aimé, réveillé dans la fosse, ne se laboure pas la poitrine au fond du cercueil.
- Vos cercueils, me dit un jour M. Joyce, de la camelote (brummagen). Le caractère des deux nations est là tout entier. Légers, futiles, sans solidité et sans surface, vous faites des boîtes de cartons qui crèvent sous la première motte de terre, et des institutions de pacotille qui s'effondre au premier coup de fusil. Vous êtes à l'étroit dans vos logements exigus, ficelés dans votre réglementation, étouffés par votre bureaucratie. Pas de principes! pas de religion! pas de morale! Nous autres, les vieux Bretons, nous nous installons à notre aise; nous somme honnêtes, loyaux, religieux et, dans nos institutions libres, nous jouons librement des coudes comme nous pouvons le faire dans nos cercueils.
Ce disant, il riait, surveillant la besogne de ses employés. L'un, armé d'un tampon, le promenait en tous sens, vernissant une belle caisse d'acajou; il la retournait avec effort sur toutes ses faces, comme un garçon de bain turc ferait d'un gros baigneur hydropique, et recommençait à polir. Un autre donnait le dernier coup de main à une boîte capitonnée de ouate et de soie. Il rangeait un oreiller festonné de dentelles pour reposer la tête et assujettissait un coussin à la place des reins. Un troisième fixait un écusson d'argent, un quatrième des moulures de bronze.
Un jeune gentleman, le deuil au chapeau et la joie sur la face, examine le funèbre travail. Je pense que c'est un héritier, car ses yeux semblent dire:
- Enfin! on va pouvoir le mettre là-dedans. Il y sera, ma foi, très bien; oui, en vérité, il y sera très bien.
La fillette passe de temps en temps son minois rose; elle joue à cache-cache avec un frère cadet et de grands éclats de rire détonnent derrière les cercueils; puis on entend la voix du père:
- Nelly, faites attention; Tommy, ne soyez pas si fou, vous allez gâter le cercueil de l'alderman.
Par la porte vitrée, un misérable regarde.
Il voit ces somptueux apprêts, cette soie, ces rubans, ces festons, ces dentelles, ces écussons d'argent, cette couche douillette destinée à un mort, et il calcule combien d'heureux mois il pourrait vivre avec le prix de toutes ces choses que l'on va jeter dans un trou et qui demain ne seront plus qu'un tas de fumier.
Et lui qui a pour lit les marches des escaliers de Trafalgar, ou les voûtes des ponts, ou la paille des bouges de Drury-Lane, envie cette couche moëlleuse où l'on étendra un cadavre pour le livrer aux vers.
Une ivrognesse passe en trébuchant et s'arrête; comme l'homme affamé, elle regarde aussi:
- Quoi! tout cela pour un damné mort! De la soie pour envelopper des pourritures, tandis que mon pauvre corps qui est bien vivant n'a que du coton en loques! Ah! maudit mort, ta charogne sera mangée des vers malgré la belle boîte. Oui, dans quelques jours tu deviendras semblable à un vieux morceau de fromage oublié dans un buffet!
Et elle rit, l'ivrognesse, elle rit, et devant les somptueux cercueils béants, elle se met à danser la gigue, chantant:

Le ver, le ver nous mangera!
Le ver, le ver nous mangera!

- Allez vous-en, s'écria M. Joyce furieux, ouvrant la porte de sa boutique; rentre chez vous, vieille sorcière. Vos enfants n'ont-ils pas honte de vous laisser sortir ainsi? Filez, voici le policeman.
La vieille, lui faisant la nique, s'en alla continuant sa gigue:

Le ver, le ver, nous mangera!
Et M. Joyce y passera.

Avait-elle lu Shakespeare, cette égalitaire?
" Le roi gras et le mendiant maigre ne sont qu'un service différent, deux plats pour la même table. Voilà la fin!"
Et, se retournant tout à coup, elle aperçut sur le seuil du magasin funèbre les enfants de l'undertaker.
- Et vous aussi, mes petits canards, glapit-elle, vous irez dans la boîte, vous irez dans la boîte... et le ver vous mangera.
M. Joyce ferma violemment la porte: les cris joyeux recommencèrent, et l'on entendit bientôt la voix grondeuse du papa:
- Tommy, faites attention; Nelly, ne soyez pas si folle, vous allez gâtez le cercueil de l'alderman.
Et je rêvais, plongeant mes regards dans la boutique du undertaker et, songeant aux vanités posthumes de ces riches orgueilleux, je me rappelais ces vers d'un vieux poète normand, dignes d'être mis dans la bouche d'Hamlet:

Je songeais cette nuit que de mal consumé
Côte à côte d'un pauvre on m'avait enterré,
Et n'en pouvant plus souffrir le voisinage,
En mort de qualité,  je lui tins ce langage:
- Retire-toi, coquin, va pourrir loin d'ici,
Il ne t'appartient pas de m'approcher ainsi!
- Coquin! me répond-il, d'une arrogance extrême,
Va chercher tes coquins ailleurs, coquin toi-même!
Ici, tous sont égaux: je ne te dois plus rien
Je suis sur mon fumier, comme toi sur le tien.

                                                                                                                      Hector France.

La Vie populaire, dimanche 4 novembre 1883.

mercredi 11 avril 2018

La résurrection d'un fou.

La résurrection d'un fou.




L'hôpital de Taxin à Constantinople vient d'être le théâtre de la plus macabre et de la plus tragique aventure, telle que les romanciers les plus imaginatifs et les plus outranciers n'en pourraient imaginer de plus effarants.

A cet hôpital sont mis en traitement toute une catégorie de fous, à vrai dire peu dangereux, et qui se trouvent ainsi avoir l'autorisation de circuler à peu près librement dans les jardins.
Or, l'un de ces jours derniers, mourait un des hospitalisés, et comme de coutume, le corps fut déposé provisoirement dans une salle réservée.
Vint à passer un des fous, pensionnaire de la maison, qui, par la porte entr'ouverte, aperçut le cadavre. Quelle idée de fou traversa cette cervelle malade? Sans doute ne le saura-t-on jamais. Toujours est-il que le nouveau venu entra dans la pièce funèbre et en ferma la porte derrière lui.. Puis, saisissant le cadavre, il s'en fut le placer dans une armoire où l'on serrait des médicaments et divers appareils. Cette pénible besogne accomplie, il enferma le défunt dans l'armoire.
Revenu au milieu de la pièce, le fou s'enveloppa du linceul et prit la place du mort.
Bientôt arriva l'aumônier, un digne vieillard qui commença lentement à dire les prières des morts. 
Tout à coup, il se troubla. Le mort avait bougé légèrement la tête et maintenant il dardait sur lui le feu de ses prunelles fixes. Un effroi sans bornes, une terreur glacée s'empara du pauvre homme qui lâcha son bréviaire et tomba d'un seul bloc, à la renverse. Il était mort.
Le fou en eut-il conscience? Était-il lui-même en proie à d'étranges troubles nerveux? Toujours est-il qu'il demeura étendu sur la dalle enveloppé dans son suaire en attendant les événements.
Ceux-ci ne tardèrent pas à se produire. Des infirmiers arrivèrent, pour un motif quelconque et découvrirent le corps du prêtre étendu sur le plancher.
Croyant à un simple évanouissement du vieillard, et voulant d'abord lui porter secours, ils se précipitèrent vers l'armoire aux médicaments. Mais en ouvrant la porte du placard, ils reçurent entre leurs bras le cadavre mal étayé qu'y avait enfermé le fou.
Saisis à leur tour d'une véritable panique, ils reculaient pour s'enfuir, quand ils s'aperçurent que le corps étendu quelques instants avant, à côté de l'aumônier, s'était maintenant dressé dans son linceul et que cet autre revenant les regardait blêmir en ricanant.




Ce fut la déroute. A leurs cris d'horreur, d'autres employés accoururent. Les malades valides les suivirent, ainsi que les infirmières. Et le spectacle qui s'offrit à leurs yeux ne fut pas de nature à les rassurer.
A terre, gisait, convulsé, les yeux grands ouverts, la bouche plissée par la suprême grimace de l'horreur, le cadavre du malheureux prêtre.
Devant l'armoire ouverte, un autre cadavre, tombé parmi les fioles pharmaceutiques, dans un amoncellement indescriptible de verre pilé.
Et enfin, drapé dans un linceul comme dans un manteau, un être grimaçant, riant et pleurant alternativement qui regardait cette scène en prononçant d'incompréhensibles paroles.
Les plus courageux tremblèrent.
Tous ne furent pas loin de penser qu'un cadavre avait subitement recouvré la vie et avait massacré un malade et le prêtre.
Nul n'osait approcher du fou gesticulant, nul n'osait relever les morts. Enfin, trois agents de police attirés par les cris d'horreur, pénétrèrent dans l'hôpital. Ils ne rencontrèrent personne dans les longs couloirs: tout le personnel de l'établissement s'était massé dans la salle qui avait servi de théâtre au drame mystérieux, ou dans les pièces adjacentes. Le directeur, l'économe, le médecin chef étaient absents. Et les cris d'horreur persistaient, plus déchirants!
Les agents, en désespoir de cause, durent se confier à la direction sage... d'un fou, pensionnaire de la maison, qu'ils avaient trouvé prosterné au jardin. Heureusement ce fou, était à demi raisonnable, car il comprit ce qu'attendaient de lui les agents de l'autorité. Il les conduisit vers la chambre fatale.
Les "sergents de ville" turcs n'ont peur de personne, pas même des morts! Ceux-ci relevèrent les cadavres, ligotèrent le faux-mort, non sans lui administrer quelques taloches bien senties et commencèrent aussitôt une enquête sur ces dramatiques incidents.
Chose vraiment extraordinaire: l'auteur de ce drame terrible en avait ressenti une violente commotion. Son état ne tarda pas à devenir des plus graves et à nécessiter les plus grands soins. Mais à la stupéfaction générale, alors que, d'une minute à l'autre, on attendait le trépas du malheureux, celui-ci sembla reprendre quelques forces et avec elles, quelque lucidité!

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 15 septembre 1907.

vendredi 27 janvier 2017

L'esprit de la semaine.

L'esprit de la semaine.

Des différentes locutions employées pour annoncer le décès d'un individu.

Vous pouvez dire: il a rendu l'âme; ce sont les académiciens qui parlent de la sorte. C'est la traduction d'un vers de Virgile, qui, peignant un héros dont la vie s'écoule avec le sang d'une blessure, dit qu'il a vomi son âme de pourpre.
"Il a passé le Styx ou l'onde noire", appartient aux chansonniers qui ont gardé le culte de la mythologie, et montent derrière Panard et Désaugiers dans la barque à Caron. Les shakespeariens diront plutôt: Il est dans le royaume des taupes, par allusion au sombre Hamlet, qui crie à son père: Vieille taupe!
Citons aussi les expressions du langage courant:
Il est nettoyé, il est fumé, il est cuit, il est frit, il est fricassé, il est rasibus, il est ratiboisé, il est claqué (d'autres disent: il a claqué), il est rincé, mots familiers à l'aide desquels on remplace galamment ce vilain mot qui sonne si mal aux oreilles, et qu'Hérold a accompagné d'une note si douloureuse et si sinistre dans le Pré aux Clercs: il est mort.

Le petit Moniteur illustré, 24 février 1889.

samedi 27 août 2016

L'amour et la mort.

L'amour et la mort.

Curieuses et instructives du point de vue humain et psychologique sont les études qu'a publiées M. Proal sur l'étroite connexité qui existe entre l'amour et la mort.
Les désespoirs d'amour occasionnent annuellement en France un chiffre de suicides qui oscille entre 400 et 500. En ce qui concerne Paris, la ville que l'on considère à tort comme la plus blasée, les suicides par amour sont relativement plus élevés que partout ailleurs.
D'après les statistiques fournies par M. Proal à l'appui de ses affirmations, il résulte qu'il y a beaucoup plus d'hommes que de femmes qui se suicident par amour. Cependant, l'année 1904 fait exception: sur 247 suicides attribués à cette cause, il y eut 123 hommes et 124 femmes. Les statistiques prouvent en outre que l'amour fait des victimes à tout âge. En 1902, 87 jeunes personnes se suicidèrent dont les âges oscillaient entre douze et dix-sept ans; et 474, entre dix-sept et vingt-et-un. 
De temps à autre se suicide par amour un individu de plus de quarante ans, mais de tels cas sont excessivement rares.

Mon dimanche, revue populaire illustrée, 17 février 1907.

jeudi 18 décembre 2014

Thérapeutes d'occasion en Russie.

Thérapeutes d'occasion en Russie.

A en croire la revue Progr. Thinker, analysée par la Lumière, la thérapeutique, bien et dûment diplômée, en Russie, aurait fort à faire pour lutter victorieusement contre les préjugés et superstitions qui prétendent guérir de toutes les maladies les sujets de l'empire des tzars.
Ces vaine croyances y sont tellement tenaces, dit le professeur Vinogradoff, que des hommes sortis de l'université ont peine à s'en affranchir.
Dans le gouvernement de Kostroma, un malade, gravement atteint, est exposé sur son lit, fenêtres ouvertes, tout enduit de miel. Si les mouches se jettent avec ensemble sur l'appât offert à leur avidité, le patient guérira; il est irrémédiablement perdu si le miel devient noir, et si, par conséquent, l'essaim ailé s'en détourne. Cette tradition nous rappelle que, dans certaines régions de la France, à l'encontre des croyances russes, les bonnes femmes affirment qu'un malade est condamné quand il est envahi par les mouches.
Mais revenons à la Russie.
Les thérapeutes d'occasions qui se vouent au soulagement et à la guérison de leurs semblables, leur placent, sous les aisselles, des feuilles vertes; du moment qu'elles restent inaltérées, c'est un signe de guérison prochaine; si elle se flétrissent, c'est la mort à brève échéance.
Lorsque la fin est imminente, c'est un autre ordre de cérémonies. On présente au mourant les mets les plus raffinés; et, à l'exemple des anciens glissant entre les doigts une obole entre les doigts des agonisants pour le passage du Styx, les Russes chargent le moribond de leurs compliments pour leurs amis défunts. La porte est ouverte pour laisser à la mort ses grandes entrées. Puis, sur le rebord intérieur de la fenêtre, on dispose une cuvette pleine d'eau, où l'âme prendra un bain avant de s'envoler vers la demeure céleste. Mais, en même temps,  les saintes icônes sont entourées d'un cercle de bougies allumées. Cet éclairage a giorno empêche le diable de s'emparer de l'âme, l'esprit malin ne se plaisant, on le sait, que dans les ténèbres.
Quelquefois le prétendu mort n'est qu'en léthargie. Mais ses parents et amis n'admettent pas un tel état. Leur homme est mort et bien mort. S'il s'avise d'en revenir, c'est évidemment par malice, c'est pour entraîner d'autres décès dans la famille. Aussi son entourage met-il bon ordre à ces velléités de résurrection. Pour se défendre, ces gens éplorés et sanglotants de douleur, frappent le revenant à coup de clef d'église et si vigoureusement qu'il meurt cette fois pour tout de bon.
Si la famille plante des arbres ou des arbrisseaux sur la tombe du défunt, elle se garde bien de choisir des pins, des sapins et autres végétaux à feuilles aciculaires; c'est évidemment par peur des pointes, une phobie spéciale signalées par tous les médecins qui traitent des maladies nerveuses.

Les annales de la santé, 15 novembre 1910.


dimanche 19 octobre 2014

La dernière heure.

La dernière heure.

Dans ce tableau, dit Lavater, l'affection et la douleur se peignent sous des formes et des attitudes très-variées. Celles-ci, considérées séparément, ne manquent pas de caractère; prises dans l'ensemble, elles ne se rapportent pas assez au sujet.


Plusieurs figures de cette composition, et même des groupes entiers, ont une action théâtrale, et la douleur qui part du cœur n'est pas grimacière. J'aime surtout, pour la vérité de l'expression, les deux enfants agenouillés devant le médecin, qui leur impose silence avec une physionomie indifférente. Je distingue ensuite ce pauvre honteux, appuyé sur sa béquille, et priant pour son bienfaiteur d'un air qui semble récapituler tout le bien qu'il en a reçu. Il y a beaucoup d'énergie encore dans l'attitude de cette jeune fille à genoux, tenant d'une main son livre de prières, et se cachant le visage dans le coussin du lit. 
Le jeune homme aussi, penché sur le corps, donne des marques non équivoques d'une affection vivement sentie. Enfin, et malgré l'incorrection du dessin, la jeune personne qui étend les bras sur le devant du tableau exprime une douleur vraie.

(1) Extrait du grand ouvrage de Lavater, édition in-4° de 1807, t. VI, pl. 258.

Le magasin pittoresque, 1865.

lundi 5 mai 2014

La folle de Corbreuse.


La folle de Corbreuse.

Je la voyais de loin, sur le chemin qui mène de Corbreuse aux Granges-le-Roi, s'avancer de mon côté, leste, joyeuse, portant une cruche à chaque main. Quelques pas encore et nous allions nous croiser, quand, faisant un crochet, elle entra dans une grande pièce de seigle, fraîchement fauchée, où hommes et femmes travaillaient au bottelage.
- Eh! Jeanne, lui criai-je, où allez-vous donc ainsi, ma belle enfant?
- Vous le voyez, monsieur, me répondit-elle avec un doux sourire, je porte à boire aux moissonneurs qui sont là-bas, à l'ouvrage depuis le point du jour.
- En effet, j'aperçois maintenant votre père, le brave Michon, et votre frère Henri... Mais le troisième, le grand brun?... Je ne l'ai jamais rencontré dans le pays, ce me semble.
- C'est Valentin, un de nos petits cousins, avec qui j'ai été élevée à Etampes. Il appartient au même régiment que mon frère. Ils sont venus tous deux en congé pour la moisson; mais  la voilà finie, et demain ils rejoignent leur corps. Encore deux ans à faire... Comme c'est long!
- D'autant plus long que M. Valentin ne me paraît pas excessivement patient, si j'en juge de la façon dont il agite en l'air son chapeau, depuis que vous êtes arrêtée.
- Oh! c'est qu'il a soif... D'abord, lui, il a toujours soif... Mais ne croyez pas qu'il se grise jamais, au moins.
- Avec quelle chaleur vous le défendez, Jeanne!... serait-ce un amoureux, par hasard?
- Mon fiancé, s'il vous plaît, monsieur.
Et, sur une belle révérence, la jeune fille me tourna les talons et se dirigea en toute hâte vers les trois moissonneurs.
Ceci se passait au commencement d'août 1887. Il y a quelques jours, une partie de chasse me ramenait à Corbreuse. Selon mon habitude, j'entrais au cabaret du père Michon. Le femme seule était là, vieillie de dix ans, triste, abattue. Pressentant un malheur, j'osais à peine lui demander des nouvelles de sa famille. Le père fagotait en ce moment dans les bois de Richarville; Henri et le cousin étaient partis pour le Tonkin quelque temps après avoir quitté Corbreuse.
- Quant à ma pauvre fille, continua Mme Michon avec un gros soupir, elle devait épouser Valentin au mois de septembre prochain...
-Eh! bien...
- On ne vous a donc rien appris dans le village?... Pardonnez-moi, monsieur, mais ça me fait tant de mal de redire ces choses-là... Tenez, lisez vous-même.
En me parlant, elle tira d'un vieux coffret, caché sous le comptoir, un papier tout froissé qu'elle me tendit.
C'était une lettre de Bac-Ninh, 5 octobre 88, signée Henri Michon et conçue en ces termes:
"Mes chers parents, j'ai à vous annoncer une nouvelle qui va désoler bien du monde au pays et surtout ma bonne petite sœur. Recommandez- lui donc de prendre son courage à deux mains. La semaine dernière, envoyés en reconnaissance, nous rencontrâmes, aux environs de Phudaphuc, une bande de pirate composée d'une centaine de Chinois et d'Annamites. L'affaire fut chaude; je vous en réponds. Nous avions démoli la moitié au moins de ces brigands-là, lorsque, en s'élançant à la poursuite des fuyards, mon brave Valentin, qui venait de passer sergent, reçut une balle en pleine poitrine. Transporté à l'ambulance, il délira pendant deux jours. Il ne cessait d'appeler Jeanne. On avait beau lui mettre chaque instant des petits morceaux de glace dans la bouche, rien ne pouvait le désaltérer; c'était l'effet de la fièvre; il murmura encore une fois: j'ai soif... Jeanne, dépêche-toi... apporte à boire... Une minute après, il n'y avait plus personne."
- Le père achevait à peine de nous lire cette lettre, poursuivit la bonne femme toute éplorée, que ma petite Jeanne tombait inanimée dans nos bras... Ah! monsieur, si vous aviez vu son désespoir quand elle revint à elle, au bout de quelques heures!... Pourtant la nuit parut l'avoir calmée... Au matin, elle s'habilla sans souffler mot, prit deux de ces cruches qui nous servent à monter le cidre de la cave, et s'achemina vers la porte. 
- Où vas-tu donc, mon enfant? lui demandai-je.
- Mère, ne faut-il pas que je porte à boire aux moissonneurs?
Elle sortit... Il faisait beau... D'ailleurs, pourquoi la contrarier? On la suivit de loin... Elle se rendit à la grande pièce de terre qui borde le chemin des Granges, s'arrêta un instant à l'endroit où elle avait causé avec Valentin, la veille du départ... puis elle rentra, aussi tranquille que si rien n'était arrivé. Mais, le lendemain, elle retourna là-bas, et, aujourd'hui encore, comme tous les jours depuis deux mois, elle est allée porter à boire aux moissonneurs.
- Alors la malheureuse enfant?...
- Elle est folle, mon bon monsieur, acheva la mère en sanglotant.

                                                                                                                        James Desportes.

La Petite Revue, premier semestre 1889.

samedi 7 décembre 2013

Chronique du Journal du Dimanche.

Chronique du Journal du Dimanche.


Un suicide vient d'avoir lieu dans de bien tristes circonstances.
Le sieur X..., rentier, domicilié rue du Hasard-Richelieu, vivait depuis quelque temps séparé de sa femme, lorsqu'un procès gagné par celle-ci l'autorisa à rentrer au domicile conjugal.
Cette réintégration, qui devait s'effectuer promptement, était pour le malheureux X... un sujet d'inquiétude amère.
Deux jours avant le retour de cette épouse peu chérie, le sieur X... fit venir chez lui un ouvrier menuisier. Il lui fit d'abord sceller dans le mur un fort piton; ensuite, lui donnant des planches prêtes, il lui fit confectionner un coffre sur des mesures indiquées par lui, et qui n'était autre chose qu'un cercueil à sa taille.
Le lendemain matin, un voisin dont le regard pouvait plonger dans le logement du rentier, l'aperçut droit, immobile contre le mur, et pourtant ayant la pâleur, les yeux éteints d'un cadavre. Le commissaire de police de la section du Palais-Royal, étant aussitôt averti, fit ouvrir la porte.
On trouva le sieur X... pendu. A la corde qui le soutenait, il avait attaché une épingle en or, une bague chevalière, puis une lettre à sa femme.
Il lui disait que, puisqu'elle le contraignait à chercher le repos dans la mort, il la suppliait de l'y laisser tranquille; c'est à dire d'emporter la bague et l'épingle, qui venait d'elle; d'aller habiter un autre logement et de lui faire la grâce de ne plus porter son nom.
On a beaucoup parlé aussi du suicide d'un officier supérieur, qui a eu lieu dernièrement à Wiesbaden. Voici les détails de cette scène affreuse. Après avoir vu d'un regard désespéré ramasser par le croupier les derniers débris de sa fortune, l'officier posa sa tête sur la rampe du tapis vert devant lequel il était assis comme un homme plongé dans la méditation, et dans cette attitude il se brûla la cervelle avec un pistolet qu'il tenait chargé dans sa poche, et dont personne ne le vit se saisir. Le crâne fut mis en lambeaux. Cet horrible entr'acte ne produisit pourtant aucune épouvante ni aucun découragement dans l'esprit dénaturé des joueurs; tout ce qu'on voyait sur les figures, c'était l'ennui, l'irritation de cette interruption inattendue. Un Anglais s'en plaignit hautement et s'opposa à ce que le jeu fût suspendu pour la fin de cette triste journée. On procéda rapidement au nettoyage de la salle inondée de sang; les joueurs changèrent leurs paletots, également maculés; le croupier se replaça à la roulette et le jeu reprit son cours autour de la roue tournante.
Grand nombre d'autres suicides se sont accomplis ces jours-ci. Mais on ne voit plus guère de difficultés soulevées par le clergé au sujet des suicidés; ils vont comme les autres peupler les cimetières.
A propos des cimetières, M. Bonneau, dans le journal la Presse, fait un long et savant article pour engager le gouvernement à prendre des mesures pour que les morts soient brûlés, et non enterrés.
Chaque commune aurait un sarcophèbe, ou vaste fourneau destiné à cet usage, et on remettrait religieusement les cendres du corps aux parents. 
Cela aurait l'avantage:
  1° d'ôter le dégoût qu'inspire la mort quand on pense au tableau qu'offrirait, si on pouvait le voir, le bas-fond de nos cimetières;
  2° d'assainir l'air
 3° de laisser aux vivants ces larges espaces de terrain qu'occupent les morts, et dont le besoin se fait chaque jour mieux sentir
 4° d'entretenir le respect des morts et leur souvenir par la présence de leurs cendres au foyer domestique.
On jettera d'abord les hauts cris devant ce système, comme devant tout ce qui choque la routine, puis ensuite on y viendra.
L'inconvénient des inhumations trop promptes, dans lesquelles les gens sont enterrés vifs, serait ainsi évités, sans compter les autres bévues qui se pratiquent parfois dans les convois.
L'autre jour, par exemple, on enterrait un soldat mort à l'hôpital. Une escorte du régiment auquel il appartenait présenta la bière à l'église; l'aumônier dit les prières; les honneurs militaires furent rendus au cimetière. Mais on avait omis un léger détail. En rentrant à l'hospice, on trouva le mort, qui avait été oublié là. Le malheureux fut enterré sans bruit, les personnes qui s'étaient occupées de ses obsèques ne voulant pas recommencer la cérémonie.
Autre projet d'utilité publique. Savez-vous ce que coûte à nourrir une mouche? Non, Eh bien, les mouches mangent par an cinquante-deux mille trois cent quarante sept kilogrammes de sucre indigène et colonial. Un habile statisticien, étant aux eaux, s'est occupé de résoudre ce problème, qui touche de près à l'alimentation publique. En considérant d'ailleurs combien cet animal gourmand est aussi incommode, insolent, tourmentant, le savant disait: "on ferait bien de mettre à prix les têtes des mouches, comme dans la Haute-Marne on a mis à prix les têtes de vipères. ce serait un infaillible moyen de faire baisser énormément le prix des sucres, sans compter l'immense avantage de nous débarrasser d'hôtes fort importuns."

                                                                                                                           Paul de Couder.

Journal du Dimanche, 7 décembre 1856.

dimanche 27 octobre 2013

Ingres.

Ingres.





La lettre de Ingres a été écrite au directeur de l'Autographe, pour qui fut fait ce dessin de la mort d'Hippolyte Flandrin.




Ce dessin a pour légende: "La mort elle-même regrette celui qu'elle vient de frapper"
Ingres est mort peu après le plus illustre de ses élèves.

L'Autographe, samedi 2 mars 1872.