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mardi 31 janvier 2017

Le monde des prisons.

Le monde des prisons.


Un des hommes les plus marquants du parti socialiste, M. Emile Gautier, a été condamné, en 1882, à cinq ans d'emprisonnement pour délit politique. Grâcié en 1885, il a vécu trente-cinq mois en prison, ce qui lui a permis de connaître de visu et par une expérience personnelle ce qui se passe dans ce monde des prisons, si inconnu, malgré les innombrables écrits dont il a été l'objet.
Comme le fait très justement remarquer M. Emile Gautier, dans les notes très curieuses qu'il vient de publier dans les Archives de l'anthropologie criminelle et des sciences pénales, sous ce titre: le Monde des prisons, notes d'un témoin, pour connaître à fond le monde des prisons, ce monde à part qui a son histoire, ses traditions, ses mœurs, ses coutumes, ses conceptions, ses besoins, sa morale, sa vanité, ses héros, ses gloires, son langage, sa littérature, même son art et sa poésie, il faut y avoir vécu, non pas comme spectateur ou metteur en oeuvre, mais comme patient; il faut avoir été prisonnier. Ce n'est qu'à cette condition qu'on peut avoir pénétré ce qu'on pourrait appeler l'âme de ce monde spécial.
Un des caractères les plus distinctifs de ce monde, c'est le sentiment profond où sont ceux qui le constituent de l'abîme infranchissable qui les sépare de la société. Ils se considèrent comme d'une autre race que le commun des mortels, d'une race vouée à l'ostracisme et à la déconsidération, et il en résulte ceci, que presque tous se drapent orgueilleusement dans leur dégradation. Il n'est pas rare de voir des détenus qui, pour se faire valoir auprès des camarades, pour augmenter leur prestige, imaginent de véritables romans à la manière noire, dans lesquels ils s'attribuent le rôle principal, c'est à dire le plus odieux, et se vantent, devant un cercle pétrifié d'admiration, de forfaits qu'ils n'ont jamais songé à commettre.
A ce sujet, M. Emile Gautier rapporte que,  pendant les quatre-vingt trois semaines qu'il a passé dans les prisons de Paris, tant à Sainte-Pélagie qu'à la Santé, il était frappé du respect que lui témoignait le troupeau du "droit commun"; il s'imaginait que ces misérables, conservant encore dans leur déchéance un certain sens moral, savaient distinguer entre un condamné politique et un condamné pour vol, faux, attentat à la pudeur, etc. C'était une erreur. Le respect témoigné à M. Gautier provenait de ce qu'il était celui  qui "jouissait" de la plus forte condamnation.
En effet, dans toutes les prisons de la Seine, il ne se subit pas, en dehors des condamnés politiques, de peine d'une durée supérieure à un an, une condamnation de plus d'un an mène directement son homme à "la centrale". Or, l'écrivain socialiste avait cinq ans. Il était le doyen, le "meg"; il portait une auréole, d'autant plus importante qu'aux cinq années de prison s'ajoutaient dix années de "trique" (surveillance de la haute police). Les détenus, quand ils sont entre eux, apportent une coquetterie cynique à se vanter de leurs exploits réels ou imaginaires; mais, au contraire, avec les autorités, avec les gens dont ils ont peur ou besoin, ils se donnent pour des petits saints et ne cessent de protester de leur innocence. Tous, à les en croire, même ceux qui posent, au dortoir, à l'atelier ou "sur la cour", pour des malfaiteurs endurcis et relaps, auraient été victime d'erreurs judiciaires. L'hypocrisie, d'une part, et la vanité professionnelle, de l'autre, se disputent ces âmes troubles.
Une des curiosités du monde des prisons, ce sont les inscriptions dont sont recouvertes les murailles et les boiseries, inscriptions patiemment gravées à la pointe d'une aiguille ou d'un éclat de vitre. Il faut avoir lu, dit M. Gautier, ces devises panachées de sentimentalisme et d'obscénité, ces chansons bizarres en argot, parfois d'une inspiration douce, mélancolique et tendre, ces expansions, candides à force de cynisme, de la fierté professionnelle, ces déclarations d'amour inavouables et ces hymnes dithyrambiques à l'adresse des "illustration" de l'endroit, pour se faire une idée de ce qu'il fermente d'amour-propre malsain et de passions anormales au fond de ces géhennes: il y aurait dans cette épigraphie pénitentiaire un trésor de documents psychologiques à recueillir.
En effet, les murs des postes de police, des préaux, des cellules, des chauffoirs, des corridors, sans parler des parois des "paniers à salade" jouent, pour les détenus le rôle protéiforme de théâtre, de tribune, de journal, de bureau de poste et d'agences de renseignements. C'est par leur intermédiaire que ceux-ci échangent les nouvelles du dehors, qu'ils s'encouragent mutuellement au crime, qu'ils réchauffent leur haines collectives contre la société et qu'ils lèguent aux "amis" le soin de les venger de leur dénonciations. "Mort aux révélateurs" est une des inscriptions les plus fréquentes.
Les murailles ne sont point, d'ailleurs, le seul moyen qu'aient les détenus de correspondre entre eux. Outre la complicité assez ordinaire des prévôts, des contremaîtres libres, des gardiens, les détenus un peu "débrouillards" n'ont que l'embarras du choix entre une douzaine de procédés classiques: il y a , d'abord, la ficelle, tendue par le poids d'une boule de mie de pain et qu'on parvient, après quelques tâtonnements, à lancer, en dehors, d'une fenêtre à l'autre, en se tenant suspendu aux grilles à la force du poignet et qui sert à établir un système de va-et-vient très commode. Il y a les livres de la bibliothèque, qui circulent de mains en mains, chargés de cryptogrammes, il y a les tuyaux d'eau et les conduits d'air chaud qui constituent d'excellents porte-voix. Il y a surtout les water closets qui, lorsqu'on ne craint pas de se fourrer la tête dans la lunette, peuvent parfaitement jouer le rôle d'un téléphone. Dans les prisons de Paris, c'est un usage courant.
Un autre mode de communication entre détenus est celui qui a lieu en tambourinant sur la muraille, soit avec le poing, soit avec le dos d'une cuiller, ou avec un talon de sabot, etc... Un coup veut dire a, deux b, et ainsi de suite. Ce procédé est lent, mais en prison le temps ne compte pas. D'ailleurs, avec un peu d'exercice, on arrive à une précision et une rapidité incroyables, sans parler des perfectionnements que l'on peut apporter à cette méthode. Ainsi on arrive à traduire des phrases entières par des signaux auditifs conventionnels qui dispensent de décomposer les mots lettre à lettre: "j'ai pu de la sorte, rapporte M. Gautier, à la prison de Saint-Paul à Lyon, tailler avec mes voisins d'interminables bavettes sur les sujets les plus compliqués et les plus abstrus." Il n'est même pas besoin que les cellules soient contiguës pour que les prisonniers puissent user de ce mode de communication. Au moyen des murs des corridors, ils causent à quarante et cinquante mètres de distance.
On ne saurait imaginer à quel point la claustration développe l'esprit de ruse et d'ingéniosité. Ainsi il est interdit aux détenus de garder en poche la moindre somme d'argent. A leur entrée dans la prison ils sont soigneusement fouillés et toutes les valeurs dont on les trouve nantis sont déposées au greffe. Il en est de même pour les gratifications et salaires provenant de leur travail. Eh bien, on ne se doute pas des sommes considérables qui circulent à l'intérieur des prisons. Certains détenus arrivent, pour se procurer de l'argent "liquide" à réaliser de véritables miracles. M. Gautier a connu des prisonniers qui étaient détenteurs de 100 à 200 francs en or. Quelques possèdent des billets de banque, jusqu'à concurrence de 1.000 à 2.000 francs. Le plus difficile n'est pas tant d'entrer de l'argent que de le sortir quand on quitte la prison, car on ne lève pas un écrou sans procéder à la plus minutieuse perquisition. 
Quant au tabac, sous toutes ses formes, dont l'usage est interdit, sous les peines les plus sévères, dans toutes les prisons autre que les prisons de la Seine, il n'y a que les imbéciles et les décavés qui s'en passent. Le marché du "perlot" est toujours abondamment fourni, en dépit du prix exorbitant (2,50 fr. à 3 fr. le paquet de cinquante centimes) que nécessitent les difficultés et les périls de la contrebande. Quant aux journaux, même les détenus tenus au secret le plus rigoureux peuvent souvent s'en procurer.
Et dire que tant d'intelligence, de patience, de force, de volonté sont uniquement mises au service du mal et perdues pour la société! Quel dommage qu'on ne puisse les utiliser pour le bien public!

Le petit Moniteur illustré, 23 décembre 1888.

mercredi 3 août 2016

Les prisons de Richemond.

Les prisons de Richemond.


Les journaux de New-York sont remplis de détails sur les prisons de Richemond, depuis qu'un espion du Nord, étant parvenu à pénétrer dans le triste séjour où les confédérés retiennent leurs prisonniers, en a fait à son retour le plus navrant tableau.
Nos correspondants nous adressent, de leur côté, des renseignements assez complets: et quoique nous faisions la part de l'exagération que suscitent en tout temps les passions politiques, il est évident que le régime auquel sont soumis dans le Sud les prisonniers du Nord laisse beaucoup à désirer.
"Nos pauvres camarades, dit The Examiner, sont jetés sur l'îlot de Belle-Isle, près Richemond, au nombre de plus de cinq mille. Pendant que les prisonniers confédérés sont chez nous l'objet de bons traitements, qu'ils reçoivent une nourriture abondante et jusqu'à des rations de tabac, nos soldats sont traités avec la plus grande inhumanité. Ils sont couverts de haillons, et on les voit se traîner, maigres et décharnés, en proie à la fièvre et à la faim, n'ayant pour tour abri que les misérables gîtes qu'ils parviennent à se construire eux-mêmes. 



Chaque jour la mort fait de grands vides dans leurs rangs et nous ne savons lesquels plaindre le plus, ou de ceux qui meurent ou de ceux qui survivent."
Nous ne pouvons que faire les vœux les plus sincères pour que les belligérants, à quelque parti qu'ils appartiennent, n'oublient jamais et le respect dû au malheur, et les droits imprescriptibles qu'ont les prisonniers à être traités avec humanité. Puissent de pareils excès ne jamais se renouveler.

                                                                                                                                 A. H.

Le Monde illustré, 9 janvier 1864.

mercredi 1 octobre 2014

Maisons centrales de détention.

Maisons centrales de détention.


Il y a en France dix-neuf maisons centrales de détention; trois d'entre elles se trouvent sur le territoire de l'ancienne Normandie, à Beaulieu, près de Caen; à Gaillon, arrondissement de Louviers; et au Mont-Saint-Michel, dans le voisinage d'Avranches.
La maison de Beaulieu fut fondée en 1160 ou 1161 par Henri II, duc de Normandie, pour recevoir les malades attaqués de la lèpre; de là le nom de maladrerie, qu'elle conserve encore. A l'époque de la révolution de 1789, elle servait à enfermer des condamnés, des personnes détenues en vertu de lettres de cachets, celles qui étaient arrêtées pour vagabondage, et les aliénés des deux sexes.
La maison centrale de Gaillon, instituée par décret du 3 janvier 1812, occupe l'ancien château des archevêques de Rouen, situé sur les bords de la Seine.
Quant à la maison du Mont-Saint-Michel, c'était une abbaye fondée, au commencement du VIIIe siècle, sur le sommet aplati d'un rocher, qui a environ trois quarts de lieue de circuit, et qui s'élève au milieu d'une vaste plage sablonneuse, que la mer dans son flux couvre entièrement. Le château fort servait autrefois de prison d'état.
Toutes les maisons centrales sont administrées suivant le même système, sauf quelques modifications nécessités par les localités. Ce qui dans ces maisons doit surtout intéresser les amis de l'humanité, c'est le régime pénitentiaire, au moyen duquel on peut espérer de corriger les individus que la société outragée a repoussés de son sein, et qui, pour la plupart, sont destinés à y rentrer après un intervalle plus ou moins long. Tous les observateurs éclairés qui ont visité la maison de Beaulieu, ont admiré l'ordre et la propreté qui y règnent; et ils ont pu se faire une idée du régime auquel sont soumis les détenus.
Depuis notre première révolution, un grand nombre de publicistes, de philantropes, et le gouvernement lui-même ont été animés du désir d'opérer la réforme matérielle des prisons, et d'établir en France un système pénitentiaire.
C'est par un décret de l'empereur, daté de Bayonne, lors de son entrée en Espagne, que les maisons centrales furent instituées; et c'est de cette époque que commence la réforme des prisons.
La maison centrale de Melun, qui, à une certaine époque, avait fait le plus de progrès dans son organisation matérielle et morale, étant placée près de Paris, fut visitée par un grand nombre de curieux de la capitale et de philantropes de tous les pays. Les idées de perfectionnement qu'ils s'étaient faites sur le régime pénitentiaire, ne se trouvant pas entièrement réalisées dans ce qu'ils voyaient, ils ne tinrent aucun compte des améliorations déjà introduites, et, au lieu d'en indiquer de nouvelles et d'aider par de sages conseils à perfectionner le système, ils l'attaquèrent et l'entravèrent dans sa marche.
Pour faire ressortir l'injustice et l'exagération de ces critiques sur le régime des maisons centrales, il suffira d'en citer une seule. A la botte de paille, seul coucher qui existât dans les prisons, on a constitué un lit à fond sanglé, un matelas contenant treize livres de laine, une paire de draps, une couverture et un couvre-pieds; mais comme ce lit était un peu plus large que les cadres des officiers de marine, et que les draps étaient cousus jusqu'à la poitrine, de prétendus philantropes l'ont comparé à un cercueil dans lequel on enterrait les détenus tout vivans, après les avoir mis toutefois dans un sac ou linceul.
Un rapide aperçu de l'une des maisons centrales de France, celle de Beaulieu, fera juger à nos lecteurs des autres améliorations introduites dans notre système pénitentiaire. Cette maison est située dans une position des plus salubres, à moins d'un quart de lieue de l'octroi de la ville de Caen, sur le bord de la route de Bayeux.
Une moitié des batimens de cette prison est destinée aux ateliers, et l'autre aux dortoirs; les rez-de-chaussée servent de réfectoires. Ainsi les prisonniers n'habitent pas la nuit les mêmes corps de bâtimens qu'ils ont occupés de jour; ils trouvent le soir et le matin des salles bien aérées où règne la plus grande propreté, et qui sont exemptes de toute mauvaise odeur.
Un bâtiment placé entre le quartier des hommes et celui des femmes, contient trente-six cellules isolées, divisées chacune en deux petites pièces, l'une pour le coucher, et l'autre pour le travail. Ces cellules, sans fers, sans instrumens de torture, sont le seul moyen de punition qui soit mis en usage. Les détenus qui troublent l'ordre ou qui refusent de travailler, y sont renfermés pendant un temps plus ou moins long, suivant la gravité de leur faute. Les hommes, endurcis, que rien n'a pu réduire, et dont l'exemple serait dangereux, y sont placés dans un isolement absolu, à l'exception cependant des heures de repas, qu'ils prennent avec les autres prisonniers.
A leur entrée dans la maison, on visite les condamnés pour s'assurer s'ils ne sont point atteints de maladies contagieuses. On leur fait prendre un bain; si les hommes ont les cheveux trop longs ou malpropres, on les coupe, et on leur fait prendre l'uniforme de l'établissement, qui est en étoffe de laine pour l'hiver, et en coutil pour l'été. S'ils ont une profession, et qu'elle fasse partie des industries de la maison, on la leur laisse exercer; s'ils n'en ont pas, on leur accorde, autant que possible, la liberté d'en choisir une, dont ils font l'apprentissage.
Il est rare que les prisonniers, quelque récalcitrants qu'ils soient, ne se conforment pas, dès les premiers jours de leur arrivée dans la maison, à l'ordre qu'ils y trouvent établi. La plus courte instruction leur suffit, et la conduite des autres prisonniers leur sert d'exemple. Ils savent qu'ils doivent être propres, décens, soumis et laborieux, et qu'à ces conditions ils seront traités avec douceur.
L'habillement est parfaitement entretenu. La nourriture, sans être abondante, suffit pour l'entretien d'un bon état de santé.
Les prisonniers, ayant droit aux deux tiers de leur salaire, dont l'un est mis en réserve pour l'époque de leur sortie, peuvent, avec celui qui leur est remis chaque semaine, se procurer un supplément de nourriture, qu'ils paient d'après un tarif renouvelé tous les huit jours. Mais, quand ils n'auraient pas cette ressource, leur force n'en seraient pas diminuées.
Il n'est vendu à la cantine aucune liqueur spiritueuse, ni aucun mets propre à exciter la gourmandise, et à donner des goûts qui ne peuvent être que dangereux pour des hommes destinés à vivre du fruit de leur travail. Chaque détenu ne peut acheter qu'un litre de cidre par jour, et à l'heure du dîner seulement.
Les médecins font régulièrement une visite tous les jours, et davantage si le besoin l'exige. Le traitement des malades est, sous tous les rapports, le même que dans les hôpitaux les mieux tenus.
Après le lever et le coucher, les prisonniers prennent une demi-heure de récréation, ils ont en outre une heure de repos à chaque repas.
En entrant dans les ateliers, les détenus se mettent à leur travail; et, dès ce moment, toute conversation cesse. Ce silence n'est pas absolu: arrive-t-il qu'un détenu ait besoin du secours de son maître ou d'un de ses camarades, il a la permission de le réclamer; de là résulte nécessairement un échange de quelques mots. Cette faculté qui leur est accordée, sans occasionner du bruit ou du désordre, entretient chez eux des rapports de bienveillance et d'égards réciproques, qui adoucissent leurs mœurs. Dans les dortoirs, on n'entend plus un mot après la prière du soir; c'est le moment du repos et du sommeil, après une longue journée de travail.
Pour soustraire, autant que possible, les prisonniers à la mauvaise influence de leurs conversations, on a crée, dans les préaux, de petits jardins qu'ils cultivent avec beaucoup de soins, d'intelligence et d'intérêt: ces jardins sont couverts de fleurs pendant la belle saison. rien n'est plus remarquable que le respect que les détenus portent réciproquement à ces petites propriétés: pas une fleur n'a encore été dérobée.
C'est à l'heure de ces promenades, de ces moments consacrés au repos, que l'on peut distinguer les trois classes de prisonniers qui peuplent les maisons de détention. Ils se recherchent presque toujours entre eux; et voici comment on peut les classer: 1° les hommes profondément dépravés, qui se sont endurcis dans le crime, qui en font métier, et qui n'ont d'autres pensées que celles d'en commettre de nouveaux. Le nombre n'en est que trop grand à cause de leur dépravation; mais il excède rarement quinze sur mille, et il est souvent au-dessous: ceux-là sont incorrigibles. 2° Ceux à qui une mauvaise éducation a fait contracté, dès l'enfance, sous les yeux de leurs parens, et peut être par leur influence, l'habitude du vol et de la paresse: ils ne sont ni méchans ni cruels, ils ne commettraient pas de grands crimes; mais ils ne peuvent plus s'accoutumer à une vie laborieuse et sage. Cette classe est nombreuse, et présente peu de conversions. La troisième classe se compose des hommes que de mauvaises compagnies, des circonstances fortuites, le besoin, des malheurs imprévus, ont entraînés dans le crime: dans les maisons de détention, ils deviennent laborieux, et dans la société, ils prennent souvent place à côté des ouvriers les plus estimés.
Un avantage immense, sous le rapport financier, résultera bientôt du travail des prisonniers. Si nous ne pouvons pas, comme aux Etats-Unis, où les prix de la main-d'oeuvre sont quatre fois plus élevés qu'en France, couvrir les dépenses de nos maisons centrales par le travail journalier des prisonniers, nous avons du moins un moyen d'amortissement qui nous donnera un peu plus tard les mêmes résultats. Le tiers du produit de la main-d'oeuvre, qui est mis en réserve pour être versé aux prisonniers le jour de leur libération, n'est pas déposé dans les caisses de ces établissemens. On ne conserve, sur les rentrées de chaque mois, que ce qui est nécessaire pour payer les masses de réserves des prisonniers qui sortent dans le courant du mois suivant; le reste est placé sur l'Etat, en achat d'inscriptions de rente 5 p. %. Ce plan, qui a été adopté en 1819, a eu des résultats extraordinaires. Les dix-neuf maisons centrales, réparties sur divers points de France, ont alors placé entre elles 125.000 fr. et les placemens s'élèvent aujourd'hui à plus de 3.000.000. On conçoit, d'après cette progression, comment nous arriverons à un capital dont le revenu suffira pour couvrir toutes les dépenses.

Le Magasin Universel, 1834-1835.