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mardi 3 août 2021

 Noël.


La fête de Noël est demeurée une de ces fêtes privilégiées qui remuent, non-seulement les cœurs chrétiens, mais les âmes qui se sont peu à peu détachées de l'Eglise, leur mère. L'Assomption, Pâques, le Jour des Morts, Noël, voilà les grands jours qui ramènent les enfants prodigues auprès des autels. La nuit de Noël surtout est restée populaire dans les campagnes. Elle vient dans une triste et sombre saison où la nature semble enveloppée d'un linceul de glace et de brouillards. Les jours noirs, comme on dit en Bretagne, sont arrivés, et l'on sent d'autant plus vivement les rayons de ce soleil spirituel qui réchauffe les cœurs et illuminent les âmes. Noël! Noël! ce cri, qui était le cri de joie de nos pères, ne laisse aucun cœur insensible, et quand il s'élance, avec le beau cantique d'Adam, d'une bouche inspirée, il emporte loin des vains bruits de la terre les esprits profanes, eux-mêmes étonnés des sentiments et des souvenirs qui vibrent en eux.
C'est que la pensée de ce Dieu qui se fait enfant pour nous, qui repose sur une crèche, qui veut être d'abord salué par les pauvres et les petits, qui nait dans une étable et dont la naissance est annoncée aux bergers par le chant des anges, retentissant entre le ciel et la terre pour rendre à Dieu la gloire qui lui appartient et souhaiter sur la terre la paix aux hommes de bonne volonté, a quelque chose de profondément touchant. Rien n'égale la beauté des offices de l'Eglise le jour de Noël. La Messe de minuit, ce souvenir vivant des premiers siècles de l'Eglise, pendant lesquels on voyait les chrétiens, pleins de ferveur, passer la nuit des grandes fêtes dans la maison de Dieu, tout entiers à la méditation et à la prière, prépare les âmes à la grande journée que l'Avent a précédée comme une splendide préface? Qui pourrait entendre sans émotion la prophétie sublime d'Isaïe: 
"Un petit enfant est né, un fils nous a été donné! Il portera sur son épaule la marque de sa principauté, et il sera appelé l'Admirable, le Conseiller, Dieu, le Fort, le Père du siècle futur, le Prince de la Paix."
Il semble que le prophète croie ne pouvoir pas assez multiplier les noms les plus magnifiques pour épancher la joie et l'admiration dont son âme est remplie. Puis l'Eglise, après avoir crié dans son invitatoire: " Le Christ est né, venez, adorons-le!" continue par la voix du psalmiste: "Venez, réjouissons-nous dans le Seigneur, poussons des cris de joie vers Dieu notre Sauveur." C'est le sentiment de la journée. Il éclate dans le magnifique psaume qui demande aux nations de la terre pourquoi elles s'agitent et pourquoi les rois et les princes se sont levés et ont conspiré contre le Seigneur et son Christ: Quare fremuerunt gentes? Nous le retrouvons encore dans cet autre psaume qui relève l'âme et la console: "Je chanterai éternellement les miséricordes du Seigneur: Misericordias Domini in æternum cantabo" et dans le psaume qui invite la terre entière à chanter un cantique nouveau à Dieu qui a surpassé les merveilles anciennes par cette merveille nouvelle de l'Enfant-Dieu né pour sauver le genre humain. Dans plusieurs de ses parties, l'office prend une forme dramatique qui semble mettre en action l'avènement du Christ: "Quel est celui que vous avez vu, bergers, dites-le nous. Apprenez-nous quel est celui qui est apparu sur le terre? Quem vidistis, pastores? Et les voix répondent: "Nous avons vu un enfant nouveau-né et les chœurs des anges louant le Seigneur. Une mère a enfanté le roi dont le nom est éternel."
Ce qui domine dans la fête de Noël, c'est la joie débordant des âmes, l'espoir, la reconnaissance. Ces sentiments chez nos aïeux venaient s'exprimer par des manifestations naïves. Pendant la nuit de Noël des feux s'allumaient sur tous les points, et dans cette saison de l'année où les campagnes ressemblent souvent à de vastes plaines de glaces, les flammes, reflétées par ces immenses miroirs, produisaient des effets prestigieux. Les chemins étaient remplis de fidèles qui se rendaient à l'église. Ils portaient des brandons et des torches résineuses, et éclairaient ainsi les ténèbres, image de la grande lumière qui s'était levée sur le monde le jour de la naissance du Christ. Bientôt les cloches, sonnant à pleine volée leurs joyeux carillons, entre le ciel et la terre, rappelaient l'Alleluia des anges. Si les bœufs, réveillés dans leur étable par les bruits inaccoutumés qui retentissaient dans la nuit, répondaient par un long mugissement aux cantiques de Noël, que chantaient les paysans, en se dirigeant vers l'église, ceux-ci se rappelaient que le Christ était né dans une étable et songeait à l'âne et le bœuf de Bethléem, sur lesquels on racontait de merveilleuses légendes.
Les usages varient suivant les personnes. Dans certains cantons de Bourgogne, à Tonneins par exemple, les jeunes garçons et les jeunes filles ont conservé l'usage de parcourir la campagne, de longues branches allumées dans les mains, en chantant de gais noëls pour annoncer la bonne nouvelle. 


La nuit de Noël dans les campagnes de la Bourgogne.



Ces flambeaux résineux qui glissent dans la nuit sans qu'on voie ceux qui les portent font l'effet de mystérieuses traînées de lumière. Ailleurs on fera cuire les gâteaux du Kalentat (des Kalendes), le christianisme a perpétué et purifié cette vielle coutume païenne, et le cri de Kalen!, Kalen! tout va bien! retentit de tout côté. Presque partout on a conservé la coutume du réveillon.
Walter Scott a chanté dans son poème de Marmion les réjouissances de Noël, telles que les vit la vieille Angleterre: "A Noël, devant la porte des châteaux, le hérault, portant les armes de la famille, criait trois fois: Largesse! La salle du baron s'ouvrait toute grande au vassal, au tenancier, au serf, à tous. Le pouvoir mettait de côté sa baguette de commandement et l'étiquette dépouillait son orgueil. L'héritier, les rosettes aux souliers, pouvait dans cette soirée choisir pour la danse une compagne villageoise."
La joie, l'hospitalité, le grand feu de la salle, la bûche de Noël flambant dans la haute et large cheminée, la table mise pour tout le monde, le pudding traditionnel se trouvaient dans la maison du fermier comme dans celle du gentilhomme. Il régnait ce jour-là une égalité sans saturnales. Le ménestrel prenait sa harpe et chantait la grande journée. "Tels étaient, continue Walter Scott, les plaisirs qui de la cabane à la couronne apportaient la nouvelle du salut... C'était Noël qui perçait la plus large tonne de bière; c'était Noël qui racontait le conte le plus joyeux, et les cabrioles de Noël mettaient la joie dans le cœur du pauvre homme durant la moitié de l'année."
En Angleterre, au seizième siècle, les fêtes de Noël se prolongeaient pendant douze jours, et se terminaient par la fête des Rois. Après la fête des Rois venait "le Lundi de la charrue". Le travail recommençait, mais le premier jour du travail était marqué par une fête. Quoi qu'on en ait dit, la vie du temps de nos pères était moins morne que de nos jours. Ils avaient moins de luxe que nous sans doute, moins de confort, moins de délicatesse, c'est à dire moins de servitude; mais le catholicisme, cette grande âme de la société, éclairait et réchauffait toutes les joies populaires d'un de ses rayons.

                                                                                                                                           René.

La Semaine des familles, samedi 22 décembre 1866.

dimanche 29 décembre 2019

Ma maison de campagne.

Ma maison de campagne.

J'ai ramassé une honnête fortune dans la falsification de la margarine, ce qui m'a permis de réaliser le rêve de ma vie; je me suis offert une maison de campagne.
J'ai toujours adoré la nature. Que voulez-vous? Je trouve que ça vous élève l'âme. Ne me parlez pas, cependant, de ces sites soi-disant pittoresques, de ces paysages plus ou moins romantiques, véritables nids à sciatiques et à rhumatismes. Ce qu'il me faut, à moi, c'est la nature calme, la nature tranquille, la nature bourgeoise en un mot.
Ainsi, j'abhorre les montagnes; ça arrête, ça absorbe l'air, on étouffe, et puis, il faut monter, il faut descendre; fastidieux en diable.
Non, pas de montagnes.
L'eau, très gentil; les lacs, les rivières, charmants, dans les barcarolles; en réalité, l'eau, c'est encore ce qu'on a inventé de plus humide; or, l'humidité, c'est la ruine du corps.
Non, pas d'eau.
Les arbres, superbe; oh! superbe les arbres, dans les tableaux; dans la vie usuelle, c'est plein de bêtes, des bêtes sales, qui piquent; ça donne de l'ombre; or, l'ombre est humide, très humide, même. Mauvaise affaire.
Non, pas d'arbres.
Passe encore pour le gazon, quoiqu'on ne sache jamais dans quoi on marche.
Vous voyez d'ici ma petite propriété? Pas de montagnes, pas d'eau, pas d'arbres, mais de l'air, toujours de l'air.
Vous vous imaginez que c'est triste? Quelle erreur. A droite, j'ai une usine; à gauche, une manufacture; en face, une fabrique, d'engrais; rien de plus sain pour la santé.
Les samedis soirs, par exemple, on fait la paye aux ouvriers; il y en a des centaines; ils chantent, ils se battent toute la nuit; c'est d'une gaieté!...
Sans compter que le chemin de fer passe derrière ma maison: trois cent dix-sept trains toutes les vingt-quatre heures... Allez! on n'a pas le temps de s'ennuyer.
Ça m'a coûté bon, mais je ne regrette pas mon argent. Mon jardin est un peu petit; seulement la terre est excellente, la terre est forte, un peu trop forte même; elle dévore tout ce qu'on y met. Ainsi, j'avais planté de la vigne, j'espérais récolter du... phylloxera. Je n'aurais pas été fâché de montrer à ma femme comment c'est bâti, cette bête-là. Le phylloxera ne s'y est pas risqué, ou, s'il est venu, il y a claqué, avec la vigne, du reste.
Pour me soustraire à ces émotions d'horticulteur, j'ai fait bitumer mon jardin et j'ai acheté pour plusieurs milliers de francs de cactus et d'aloès... en zinc, ce qui donne à ma propriété un cachet tout exotique.
Un coup de plumeau et c'est plus verdoyant que jamais!
Le seul ennui, c'est les visites. Les amis de Paris vous disent: - Tiens vous avez une maison de campagne, nous irons vous voir.
Ils débarquent le dimanche, en smala, avec des fournées d'enfants, mais ils ont affaire à plus malin qu'eux.
Nous nous claquemurons, nous fermons grilles, portes et volets, le chien est muselé, et bien cachés, nous contemplons nos invités, qui se suspendent des heures entières à la sonnette, en poussant des exclamations furibondes.
De guerre lasse, ils se décident à s'éloigner et vont se faire écorcher dans les restaurants des environs; ils errent toute la journée comme des âmes en peine.
Nous continuons à les guetter; à chaque minute, ils reviennent, exténués, poussiéreux et s'accrochent de nouveau à la sonnette.
Le soir, après le dernier train, bien tard, nous nous hasardons à donner signe de vie. Maintenant, on ne s'y fie plus. Figurez-vous qu'une bande de ces idiots-là avaient manqué le dernier départ. Ils nous ont pincés au moment où nous mettions le nez dehors. Ils étaient dix-sept; Il a fallu les coucher!
Je conçois que le pays les attire; il devient superbe, le pays; de tous côtés on construit des maisons à six étages, de vrais palais. Les rues sont pleines de voitures, de tramways, de charrettes; c'est un mouvement, une animation!... Devant ma porte une foire à demeure s'est installée avec chevaux de bois, tirs, musiques... une jubilation perpétuelle.
Et puis  nous avons  une bande de voleurs, de vrais brigands, qui pillent et assassinent toutes les nuits. Chaque matin, c'est un nouveau fait divers; on a de quoi causer toute la journée.
Vous comprenez que ces gredins iraient opérer ailleurs si la localité n'était pas riche et prospère.
Aussi quand je m'énumère, à moi-même, les charmes et les séductions de la nature, j'entre en rage contre nos imbéciles d'ancêtres, qui n'ont pas eu l'idée si simple et si hygiénique de construire Paris à la campagne.

                                                                                                                                 G. Moynet.

La Vie populaire, dimanche 10 mai 1885.

mercredi 30 octobre 2019

Bien parisienne.

Bien parisienne.


Mon ami Serrurier est employé au ministère de l'instruction publique, et certes il ne roule pas sur l'or.
En voilà un que vous n'entendrez jamais dire: "Je vais à mon cercle", ou bien "Mille pardons, je vous quitte, il faut que j'aille me mettre en habit: je dîne chez un tel".
Si votre but est de l'éviter soigneusement, vous pouvez sans crainte parcourir le Bois en tous sens, vous ne le rencontrerez pas, - même en bicyclette.
Vous ne le verrez jamais aux premières, ni sur les planches à Trouville, ni à Biarritz, ni à Pau. Lorsqu'il demande un congé, c'est uniquement pour aller pêcher à la ligne dans les environs de la Samaritaine*, - et, ma parole, c'est au mois de juillet dernier qu'il a pour la première fois mis les pieds dans un chemin de fer. Il est allé à Versailles de la part de son chef de bureau.
A dater de ce jour-là, la fièvre de l'exploration s'était emparée de lui, - comme il a une femme charmante et la plus exquise petite fille qu'on puisse imaginer, il forma le projet de les conduire à la campagne.
Un beau jour donc, munis d'un poulet froid, ils sont tous partis pour Ville-d'Avray*.
Une fois débarqués, ah! si vous aviez vu la petite fille! elle en poussait des cris, elle en ouvrait des yeux!, et comme elle se roulait gaiement parmi les herbes folles!
Mais, quand arriva le soir, elle devint soucieuse...
Elle cessa de gambader et de rire.
Alors, comme le père s'alarmait d'une mélancolie si soudaine, l'inquiétude de cette petite parisienne qui n'avait jamais été qu'au square se traduisit par ces mots:

- Papa, à quelle heure que ça ferme la campagne?

                                                                                                             Georges Auriol.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, dimanche 17 juin 1906.

* Nota de Célestin Mira:

* Pêcheurs parisiens:





* Ville-d'Avray:




dimanche 1 avril 2018

Un mois au grand air.

Un mois au grand air.

Dessins de Caran d'Ache.








L'homme des villes: - Enfin, je respire!... Plus de journaux. Plus de domino abrutissant. Pas de visages connus!



Le premier jour.










Le deuxième jour.














Le troisième jour.


















Les vingt-sept jours suivants.













Les Annales politiques et littéraires, dimanche 16 juillet 1908.

lundi 4 juillet 2016

Accordailles rustiques.

Accordailles rustiques.

L'homme, Célestin Rondot, dit Le Rat, à cause de son avarice sordide, était mort l'automne précédent, d'un accident provoqué justement par son vice. En effet, pendant le battage, craignant de laisser perdre le moindre grain, il s'était mis à fureter dans tous les interstices, fourrant sa main jusqu'autour des coussinets, où tourne l'axe des rouages et des volants. Aussi la batteuse lui avait happé cette main, la tranchant net au poignet.
Deux mois après, on l'avait mis en terre, victime encore moins de sa blessure mal soignée que du regret de voir partir son bel argent à payer les journaliers, pris nécessairement pour achever le travail toujours pressant de l'arrière-saison.
Sa veuve et sa fille, dès le printemps, voulurent seules suffirent à la tâche: de grand matin, trimant, suant, par les champs, ne prenant même plus le temps de cuire des aliments, nourries de pain dur et de fruits secs. Mais, vers la fin de l'été, toutes deux terrassées, n'en pouvant plus, elles durent songer à nouveau à prendre des ouvriers. La mère, qui, tout en traînant sa fatigue sur la glèbe, avait ruminé cent projets, dit un beau jour à sa fille:
- Victorine, j'ai réfléchi à une chose: te voilà sur tes dix-huit ans! si tu te trouvais un homme, nous aurions moins de mal, tout en nous passant des journaliers, qu'en dis-tu?
- Je veux bien. Ça serait tout de même plus commode!
Voilà donc la mère en campagne, vainement d'ailleurs. Elle eut beau faire le tour du village, nul ne voulait s'empêtrer d'une souillon imbécile, dominée par une vieille acariâtre et avare. Un seul n'avait dit ni oui, ni non, à cause de l'argent, mais il était pris par le service militaire.
Désespérées et hâves, on les vit encore, tout l'automne, accouplées à leur labeur de galériennes.
Mais, vers décembre, arriva d'un hameau voisin un gars qui avait entendu parler des enquêtes matrimoniales de la vieille, et se disait disposé à tout.
La mère réfléchit un instant. Elle le trouvait à point. Sa figure niaise indiquait une nature veule de bête de somme prête au joug; la force et l'endurance de ses vingt-cinq ans assurait un rude travailleur. Elle allait donner son consentement au marché, quand sa ladrerie, comme ces bulles qui remontent brusquement à la surface des mares, creva soudain en ces mémorables paroles:
- Ben oui! ça irait assez, mais c'est que maintenant tout est fini par les champs. Vous repasserez au printemps. Nous n'avons pas besoin de nourrir un homme à rien faire, tout cet hiver!

                                                                                                                 Charles Dornier*.

Le Magasin pittoresque, 1913.

* Nota de Célestin Mira: Charles Dornier (1873-1954), est un poète et un romancier, originaire de Franche-Comté. Une rue de Besançon porte son nom. Il fut professeur de lettres au Lycée Henri IV.





Pour la petite histoire, il a écrit un hymne à la Comté, oublié de nos jours.



Paroles de Charles Dornier.

lundi 7 décembre 2015

Campagne de Madagascar 1895.

Campagne de Madagascar 1895.
                   Blois-Madagascar.







































L'Association Amicale des Voyageurs, Représentants et Employés de Commerce de Loir-et-Cher, avec le concours de la Société française de Secours aux Blessés Militaires, organise des fêtes dont le but est de venir en aide aux Soldats partis pour la campagne de Madagascar. Avec la collaboration d’Écrivains et d'Artistes distingués, elle a réussi à réunir dans un Album des Autographes de valeur.
Cet Album sera vendu au profit des Malades et Blessés du Corps Expéditionnaire.
L'Association remercie bien vivement les Hommes de Talent qui ont coopéré avec le plus grand désintéressement au succès de l'oeuvre.

  Blois, les 1, 2 3 juin 1895.                                                                               Le Président de l'Association Amicale.
                                                                                                                                                               Léon Perrot.

lundi 24 août 2015

Monsieur le baron joue sur les mots.

Monsieur le baron joue sur les mots.

Dessin de Aroun-al-Rascid.



Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 2 avril 1905.

mercredi 11 mars 2015

Les écoles ménagères agricoles.

Les écoles ménagères agricoles.

Depuis que l'on se préoccupe sérieusement des moyens à employer pour ramener à l'agriculture les bras et les intelligences qui tendent sans cesse à s'en éloigner, et que l'on considère comme une impérieuse nécessité de propager l'enseignement agricole parmi les populations rurales, un mouvement s'est dessiné en faveur des écoles ménagères.
Il est incontestable que,  pour retenir les cultivateurs aux champs, il faut former des fermières instruites, ayant la juste notion du rôle qui incombe à la femme dans la gestion de l'exploitation agricole et possédant toutes les qualités qui contribueront si puissamment plus tard à apporter au foyer rural le bonheur et la prospérité.
Puisque nous avons des écoles d'agriculture pour nos garçons, pourquoi n'aurions-nous pas un enseignement analogue pour nos filles, enseignement comprenant tout ce qui concerne les attributions d'une bonne ménagère, d'une femme de cultivateur? C'est une question que se sont posés beaucoup de bons esprits et à laquelle on s'efforce de donner une solution pratique.
Or cette solution est tout entière dans le fonctionnement de ces écoles ménagères, si peu nombreuses en France, et dont on observe la constante progression en Belgique, en Allemagne, en Angleterre, en Suisse, en Danemark, etc.

***

La question de l'enseignement ménager dans nos campagnes a provoqué l'éclosion d'idées excellentes qu'il faut étudier avec soin, afin de les coordonner et de les adapter aux nécessités présentes et à venir de la vie rurale.
Il faut avoir toujours en vue cet objectif: rehausser aux yeux des familles d'agriculteurs la dignité, la noblesse d'une profession qui est la base de la prospérité des nations, et ramener la jeunesse des campagnes à une juste appréciation des avantages moraux et matériels que procure la vie aux champs.
Malheureusement le système d'éducation actuel prépare mal la jeune fille destinée à vivre à la campagne, quelque soit sa condition sociale, au rôle important qu'elle doit jouer plus tard.
La femme du cultivateur, grand ou petit, administre le ménage; elle gouverne la famille, et sa famille, agrandie, comprend tous les serviteurs.
Il faut qu'elle ait l’œil à tout, au ménage, aux provisions, à la basse-cour; sa sollicitude bienveillante s'étend aux travaux intérieurs, aux soins hygiéniques et à la direction morale des ouvriers.
Il faut qu'elle soit au courant de toutes les grandes affaires de l'exploitation, afin que, le maître absent, elle puisse répondre pour lui.
Or, à l'école, primaire ou secondaire, la jeune fille d'agriculteur apprend beaucoup de choses; mais on y néglige les questions qui doivent l'intéresser plus tard.
Si nous la mettons en pension, d'une paysanne on fait une demoiselle, d'une travailleuse une élégante frivole.
Nous voulions une formation modeste et intelligente, on nous rend une jeune fille ennemie de l'agriculture qu'on a tournée en ridicule autour d'elle.
Il y a plus d'un demi-siècle, Mathieu de Dombasle disait: "Le principal obstacle à la vie rurale se trouve dans l'éducation que reçoivent les femmes parmi les propriétaires qui jouissent de quelque aisance."
Cette opinion est malheureusement encore vraie aujourd'hui.

***

C'est pour réagir contre cet état de choses qu'on s'occupe d'organiser l'enseignement ménager.
Il doit montrer que l'intelligence, le sens pratique et l'activité de la fermière constituent un joyau précieux.
Ce sont, en effet, ces qualités maîtresses qui amènent l'aisance à la ferme, faisant la basse-cour plus productive, le jardin plantureux, le fruitier riche, la table excellente, la maison riante et la vie des champs plus attrayante et plus saine que celle des villes
Les caractères saillants du féminisme rural sont tout entier dans cet aphorisme un peu trivial, mais bien expressif: "l’œil de la fermière engraisse le veau".
Dans le Pas-de-Calais, l'enseignement ménagé a donné, paraît-il, des résultats très encourageants avec des jeunes filles n'ayant qu'une faible instruction primaire. Elles arrivent à raisonner très bien toutes les opérations qu'elle exécutent suivant le programme arrêté (fabrication du beurre et du fromage, jardinage, etc.)
Les écoles ménagères et agricoles du Nord, des Côtes-du-Nord, de la Corrèze, de la Haute-Loire, de la Lozère, et surtout l'école normale de Mme de Diesbach, sont de même appelées à donner d'heureux résultats, qui se diffuseront parmi les populations rurales.
Souhaitons, pour le bien de l'agriculture, que se propage dans toutes nos régions cet enseignement ménager capable de former des bonnes fermières, dignes collaboratrices des travailleurs du sol.
Après ce premier échelon social, viendra celui des propriétaires fonciers.
Ceux-ci ne veulent pas rester à la campagne parce qu'ils trouvent difficilement des jeunes filles ne craignant pas de s'aller enterrer avec eux dans une belle campagne en plein soleil.
Mieux instruites dès leur jeune âge des choses de la terre, ces jeunes filles ne dédaignerons plus les champs et, avec ces compagnes fraîches comme le printemps et joyeuses comme des fauvettes, les fils de propriétaires de délaisseront plus leurs domaines.
Pour atteindre ce but, il faut que les jeunes filles soient bien persuadées qu'à la campagne on peut avoir toute l'élégance et tout le raffinement qu'on a dans une grande ville. Et, d'ailleurs, les femmes charmantes qui, depuis quelques années, sur bien des points de France, ont consenti  s'associer aux travaux de l'agriculture, ne prouvent-elles pas qu'on peut conserver, même au milieu des champs, la grâce, l'esprit et la beauté?

                                                                                                                Albert Joüon.

Magasin pittoresque, 15 avril 1913.

mercredi 21 janvier 2015

Les noces à la campagne.

Les noces à la campagne.

Le village est en fête, car la fille de l'aubergiste, le plus riche parti du pays, se marie, et tous les habitants, à titre de parents, d'amis ou de voisins, sont conviés à la noce. 
Dès le matin, des carrioles, des charrettes, des chars-à-bancs, ont amené des invités des environs. La cour de l'auberge est encombrée de voitures de toute sorte, inclinées sur leurs brancards. La rue est presque déserte; çà et là, quelques hommes en retard, roides dans leur longue redingote flottante comme une soutane, la tête ensevelie sous un vaste chapeau de feutre et emboîtée jusqu'aux oreilles dans un immense col de chemise, arrivent un à un, avec la grave lenteur du paysan endimanché.
Enfin tout le monde est réuni, l'heure est venue, les cloches ont commencé à sonner. La noce se met en marche et se dirige vers l'église. En tête s'avance le marié, son chapeau à la main. Les pères et les grands-pères des époux le suivent immédiatement. Leurs femmes ne les accompagnent pas; les apprêts du repas qui suivra le mariage et qui durera toute la journée les ont retenues à la maison. Puis vient la mariée, couronnée de fleurs, chargée de bouquets; elle est conduite par un garçon d'honneur qui tient un coin de son tablier. Ses compagnes, ses amies, se pressent derrière elle; chacune s'approche à son tour et lui attache aux bras un nœud de rubans. Les nœuds s'accumulent, la mariée disparaît presque sous ces flots de rubans de toutes couleurs qui pendent autour d'elle. La foule des parents et des invités défile ensuite et termine le cortège. 


Cependant trois ou quatre musiciens, flûtes et violons, sont allés se poster à l'écart, à l'ombre d'un arbre, où ils soufflent et raclent de leur mieux, tandis que les garçons du village, munis de vieux fusils et de pistolets rouillés, forment une double haie et exécutent des feux de pelotons. C'est ainsi, au milieu des détonations assourdissantes, des sons criards des instruments qu'on entend que dans les intervalles de la fusillade, de l'odeur de la poudre et de nuages de fumée, que la noce s'avance et atteint l'escalier de l'église.
Telle est la scène représentée par M. Th. Schuler. Nous devons dire qu'elle remonte à un certain nombre d'années. Les campagnes alsaciennes n'en fourniraient plus le modèle. Aujourd'hui la mode des coups de fusil a disparu, interdite par l'autorité. L'usage de couvrir la mariée de rubans est tombé en désuétude. Les noces rustiques, aussi bien en Alsace qu'en Bretagne, en Berri et dans nos autres provinces, tendent de plus en plus à ressembler à celles des villes. A mesure que l'homme se civilise, se raffine, il semble qu'il ait moins besoin de manifester au dehors ses impressions; il devient plus économe de mouvement et de bruit. Ce qui ne s'est pas effacé et ne s'effacera jamais, c'est l'émotion de ces deux jeunes gens qui s'unissent l'un à l'autre et qui se trouvent en présence de joies et de responsabilités si nouvelles. Qui sait même si, les conditions de la vie humaine s'améliorant pour tous, le cœur ne s'enrichira pas de sentiments plus profonds et plus doux?

Magasin pittoresque, 1870.

vendredi 19 septembre 2014

Le travail des enfants des pauvres à la campagne.


Le travail des enfants des pauvres à la campagne.

Si les enfants, à la ville, sont une charge pour les pauvres ouvriers, il n'en est pas de même dans les communes rurales.
C'est là que véritablement les nombreuses familles sont bénies du ciel.
A la campagne, les enfants devenus grands, seront pour leur père une richesse; dès un âge tendre, ils allègent les dépenses qu'il fait pour eux et les rendent presque insensibles. Une nourriture qui, à la ville,  serait ou trop peu abondante ou trop grossière, leur suffit; car l'homme ne se nourrit pas seulement d'aliments, il se nourrit d'air, et l'air pur et fortifiant qu'ils respirent compense ce qui peut manquer en qualité et en quantité à leurs aliments.
Et puis, que de ressources ils procurent au ménage! Voyez ce que fait chacun d'eux: l'un va sur les chemins suivre les traces des bestiaux et rapporte l'engrais qui doit rendre le jardin plus productif; un autre conduit la vache ou la chèvre par une corde le long du chemin, où elle broute l'herbe rare et succulente de la berge; un autre, dès l'âge de neuf ans, va garder les bestiaux d'un voisin chez qui il gagne, pendant toute la belle saison, outre la nourriture, cinq ou six francs par mois, et, en outre, si l'on est content de lui, une paire de bons souliers, une belle blouse neuve. Ou bien, faisant fièrement claquer son fouet, il accompagne les bœufs à la charrue et mène boire les chevaux. C'est cet autre qui a répandu tout le fumier dans les champs de la ferme voisine; il aide à sarcler les blés, les avoines, les pommes de terre, et arrache les mauvaises herbes tantôt avec ses petites mains, tantôt à l'aide d'un  sarcloir.
En été, il s'arme d'un râteau aussi grand que lui et va aider les faneuses; en vendange, il a, comme tout le monde, une bonne nourriture, du raisin à discrétion, et une pièce de cinquante centimes par jour. On l'emmène à la forêt à l'époque des coupes affouagères; il casse les branchages, et ramasse les menus bois dont ses parents font des fagots; un peu plus grand, il grimpe sur les peupliers, et là, balancé par les vents dans la nue, il coupera intrépidement les branches. 
C'est merveille, dans un village, que de voir tous ces enfants se disperser à l'ouvrage comme des abeilles; dans un beau jour, vous n'en trouverez pas un seul au logis. Et aucun de ces travaux ne les fatigue ni ne les surcharge, parce que tous sont proportionnés à leur âge et à leur force; plus ils grandissent, plus l'aisance de la famille s'accroît.

                                                                                                                     T. H. B.

La semaine des enfants, 11 juin 1864.

samedi 3 mai 2014

La vie mondaine.

La vie mondaine.

L'échéance des vacances scolaires précipite les départs. L'Exposition n'a pu réaliser le rêve de Paris-Villégiature, et ceux qu'aucun devoir ne retient au foyer, s'en vont au loin jouir des mille douceurs de la vie champêtre.



Les femmes d'aujourd'hui passent volontiers la moitié de l'année loin de Paris. En juillet, elles font une cure dans les stations thermales ou sur les bords de l'Océan, puis, elles vont en leurs villas ou leurs châteaux attendre l'époque joyeuse des rendez-vous de chasse. Elles s'y créent des relations de bon voisinage, qui suffisent à leur faire apprécier le calme des champs et la fraîcheur des bois. De temps à autre, elles réunissent leurs amis en des agapes intimes. 
Les invitations pour les plages ou les lacs de la Suisse sont, cette année, très à la mode. 



Les billets illustrés ou les cartes ornées de dessins spirituels que l'on envoie, portent les indications précises sur les voies les plus directes que l'on doit prendre. Quelques humoristes "fin de siècle" les ont ainsi libellés: "A M. ou Mme de X..., bon pour un déjeuner à prendre le 20 août prochain, chez M. et Mme... , en leur villa d'E... " Si l'invitation est pour plusieurs jours ou quelques semaines, on envoie un billet de logement, qui spécifie la date pour laquelle on est convié. C'est original et fort bien accueilli. Il est rare, en effet, qu'une semblable invitation, qui apporte dans son enveloppe, comme un parfum de liberté joyeuse, soit refusée; on devine que l'étiquette  et le cérémonial seront mis à l'index, et que, sans gêne, on pourra paresser et jouir de tous les agréments de la villégiature, plaisir d'autant plus apprécié qu'il est rare.
Quant aux toilettes, elles doivent être simples, de bon goût, mais d'une coupe irréprochable. Outre le costume de voyage, les élégantes se font faire pour les promenades matinales des jupes de flanelle de ton écru ou crème, rayée de filets de la teinte assortie aux corsages-vestes, qui sont en lainage uni. Elles choisissent également un costume à damier minuscule, taillé d'une seule pièce, comme les robes princesse de jadis; cela a beaucoup de cachet, accompagné de la grande capeline de dentelle ou de batiste, légère comme un nuage, qui abrite si coquettement le visage de nos jolies femmes. 



Les toilettes pour l'après-midi ressemblent à des rêves réalisés, elles sont faites d'étoffes vaporeuses aux teintes claires: batiste, mohair, foulard ou linon semé de fleurs, brodé de pois avec mancherons et guimpe de guipure ou fichu menteur, fixé par une fleur en émail. Les excursions en voiture étant une des principales distinctions de la campagne, il est bon de se munir de la grande mante en surah changeant, froncée à l'encolure de la taille, avec vaste capuchon bonne-femme et manches très amples ruchées de dentelle aux poignets. Pour les jours frais, on emporte une grande cape, de forme toute nouvelle, faite en vigogne, froncée autour des épaules sur un empiècement de ton clair, brodé en camaïeu. Les chapeaux à larges visières sont jonchés d'iris, de pois de senteur ou de roses. Les ombrelles varient avec large toilette, les cannes sont très simples, en bois naturel renfermant un éventail artistique et un flacon à parfum.




Le high-life parisien a mis à la mode les plaisirs exotiques, rue Pergolèse, ce sont les courses de taureaux qui se préparent; au Cirque d'Hiver, c'est la représentation de scènes de la vie espagnole, qui donnent la véritable couleur des mœurs locales. Enfin, le Vaudeville a inauguré ses soirées d'Espagne devant un parterre de jolies femmes; on pouvait se croire en plein hiver, à un de ces galas artistiques et mondains pour lesquelles la coquetterie féminine met toutes voiles dehors. Les charmantes femmes de la colonie espagnole étaient venues applaudir la voie chaude et puissante de Mme Elena Sanz. Leurs toilettes claires et neigeuses répandaient comme un parfum de fraîcheur dans la salle. L'une d'elles, la plus jolie peut-être, était vêtue d'un petit chef-d'oeuvre parisien; il nous a rappelé cette gracieuse définition d'un aimable écrivain qui a dit que la robe est la poésie du corps. Un poème, en effet, que cette toilette faite en linon crème, à rayures vert Nil, souligné d'un volant d'Alençon. Sur le corsage était artistiquement disposé un fichu de même point, fixé de côté par un papillon en émail, et brillant; il se perdait à la taille sous une ceinture de surah Nil, pour reparaître et se continuer en cascade jusqu'au bas de la jupe. Le vaste chapeau à la Watteau était rehaussé de point d'Alençon que nouait un ruban de velours vieux rose et vert pâle.
Bien pittoresque et plein de contraste le tableau qu'offre, en ce moment, le petite salle du Conservatoire. Chaque jour, on y peut entendre des cris de joie et des grincements de dents. C'est l'époque des concours, concours dits publics, auquel le public n'assiste jamais, la salle pouvant à peine contenir les intéressés. Chacune de ces séances a son public spécial, toujours le même, composé de critiques, auteurs et compositeurs, parent et amis des concurrents, auxquels peuvent à grand peine se joindre quelques femmes du monde attardées à Paris. Tout ce public est attentif, quelquefois bruyant, mais toujours anxieux et vibrant d'enthousiasme. De-ci, de-là, on aperçoit au parterre et dans les loges, des personnalités connues, quelques jolis minois de femmes artistes, anciennes concurrentes, aujourd'hui arrivées à la réalisation de leur rêve, et dont les toilettes excentriques, mais toujours seyantes, allument bien des convoitises dans le cœur des aspirantes, Alboni ou Rachel de demain.

                                                                                                          Le Masque de Velours.

Revue Illustrée, Juin 1889 - Décembre 1889.

lundi 28 avril 2014

Lettre campagnarde.

Lettre campagnarde.

Chaque année, à la même époque, c'est à dire un peu avant la fenaison, j'éprouve le besoin de revoir la campagne de chez moi, de faire une grande promenade, à travers les près qui s'étendent entre la Loire et le "ru", sous le soleil, dans l'odeur des foins. Cette promenade annuelle, il me serait extrêmement dur d'y renoncer. Je l'ai faire hier, tantôt par les sentiers que noient les hautes herbes pleines de tâches jaunes et violettes, tantôt le long du ruisseau bordé de saules dont l'argent léger miroite et frissonne. Et je suis arrivé à un tout petit village qui trempe ses pieds dans l'eau; et j'ai pris de la bière, tout seul, dans un cabaret qui s'intitule avec emphase Café de la gare, bien qu'il soit à deux lieues de la plus proche station de chemin de fer.
J'étais heureux, je ne pensais à rien. Tout ce qui m'agite tant à Paris, je l'avais oublié. Les vipères que j'ai comme tout le monde dans le cœur, vanité littéraire, ambition, jalousie, soucis, désirs et passions de toute sorte, s'étaient parfaitement assoupies. Je sentais que la vie aux champs, la vie tout près de la terre, c'est là le vrai, et que notre civilisation urbaine et industrielle n'est peut être qu'une effroyable erreur de l'humanité occidentale.
J'avais besoin de cette heure d'apaisement, car la veille, en débarquant dans mon chef lieu de canton, j'avais eu une grande colère. Les beaux arbres qui s'élevaient à la porte de la petite ville venaient d'être coupés par les soins d'une édilité dont j'aime mieux ne pas qualifier la conduite. On ne doit jamais abattre ses arbres, sinon dans le cas d'absolue nécessité, et quand il est bien prouvé qu'ils ont atteint depuis longtemps le maximum de leur développement possible, et qu'ils ne peuvent plus que dépérir. Et encore...
Je vais vous dire, à ce propos, un des plus violents sentiments de haine que j'aie éprouvé dans ma vie. Vous savez que mon pays est charmant; que l'eau y jaillit de partout en ruisselets délicieux; que les teintes du ciel, de la prairie et les feuillages y sont fines et toujours un peu pâles, comme dans un paysage élyséen de Puvis de Chavannes; et qu'enfin, à défauts de grands bois, il y a des arbres en quantité, par bandes ou par bouquets. Mais, autrefois, il y en avait bien davantage et c'était encore plus beau. Or, j'eus la douleur de constater, voilà quelques années pendant mes vacances, qu'on en avait abattu des rangées entières dans les près qui bordent la Loire. Je n'avais jamais songé à demander qui en était le propriétaire. j'appris que c'était un monsieur qui vivait à Paris; je sus qu'il y faisait la fête et que c'était pour la continuer qu'il découronnait les rives de mon fleuve.
Je me mis à haïr cet homme. Longtemps, le misérable poursuivit son oeuvre impie; chaque année, de loin, sans se montrer, le lâche me volait de nouveaux arbres, de nouveaux coins de verdure. Je me représentais la parure chaste et sacrée de la terre gaspillée  en débauches lugubres, dévorée là-bas; et j'enrageais!... Si j'avais été poète, j'aurais mis cela en vers, ce qui m'eût soulagé. Très sérieusement, cet homme que je n'avais jamais vu, et qui n'est peut être pas un méchant garçon, est un de ceux à qui j'ai souhaité le plus de mal. Et je ne sais pas encore, à l'heure qu'il est, si je lui ai pardonné.

                                                                                                              Jules Lemaître.

L'Ouvrier, 25 mai 1904.