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dimanche 29 décembre 2019

Ma maison de campagne.

Ma maison de campagne.

J'ai ramassé une honnête fortune dans la falsification de la margarine, ce qui m'a permis de réaliser le rêve de ma vie; je me suis offert une maison de campagne.
J'ai toujours adoré la nature. Que voulez-vous? Je trouve que ça vous élève l'âme. Ne me parlez pas, cependant, de ces sites soi-disant pittoresques, de ces paysages plus ou moins romantiques, véritables nids à sciatiques et à rhumatismes. Ce qu'il me faut, à moi, c'est la nature calme, la nature tranquille, la nature bourgeoise en un mot.
Ainsi, j'abhorre les montagnes; ça arrête, ça absorbe l'air, on étouffe, et puis, il faut monter, il faut descendre; fastidieux en diable.
Non, pas de montagnes.
L'eau, très gentil; les lacs, les rivières, charmants, dans les barcarolles; en réalité, l'eau, c'est encore ce qu'on a inventé de plus humide; or, l'humidité, c'est la ruine du corps.
Non, pas d'eau.
Les arbres, superbe; oh! superbe les arbres, dans les tableaux; dans la vie usuelle, c'est plein de bêtes, des bêtes sales, qui piquent; ça donne de l'ombre; or, l'ombre est humide, très humide, même. Mauvaise affaire.
Non, pas d'arbres.
Passe encore pour le gazon, quoiqu'on ne sache jamais dans quoi on marche.
Vous voyez d'ici ma petite propriété? Pas de montagnes, pas d'eau, pas d'arbres, mais de l'air, toujours de l'air.
Vous vous imaginez que c'est triste? Quelle erreur. A droite, j'ai une usine; à gauche, une manufacture; en face, une fabrique, d'engrais; rien de plus sain pour la santé.
Les samedis soirs, par exemple, on fait la paye aux ouvriers; il y en a des centaines; ils chantent, ils se battent toute la nuit; c'est d'une gaieté!...
Sans compter que le chemin de fer passe derrière ma maison: trois cent dix-sept trains toutes les vingt-quatre heures... Allez! on n'a pas le temps de s'ennuyer.
Ça m'a coûté bon, mais je ne regrette pas mon argent. Mon jardin est un peu petit; seulement la terre est excellente, la terre est forte, un peu trop forte même; elle dévore tout ce qu'on y met. Ainsi, j'avais planté de la vigne, j'espérais récolter du... phylloxera. Je n'aurais pas été fâché de montrer à ma femme comment c'est bâti, cette bête-là. Le phylloxera ne s'y est pas risqué, ou, s'il est venu, il y a claqué, avec la vigne, du reste.
Pour me soustraire à ces émotions d'horticulteur, j'ai fait bitumer mon jardin et j'ai acheté pour plusieurs milliers de francs de cactus et d'aloès... en zinc, ce qui donne à ma propriété un cachet tout exotique.
Un coup de plumeau et c'est plus verdoyant que jamais!
Le seul ennui, c'est les visites. Les amis de Paris vous disent: - Tiens vous avez une maison de campagne, nous irons vous voir.
Ils débarquent le dimanche, en smala, avec des fournées d'enfants, mais ils ont affaire à plus malin qu'eux.
Nous nous claquemurons, nous fermons grilles, portes et volets, le chien est muselé, et bien cachés, nous contemplons nos invités, qui se suspendent des heures entières à la sonnette, en poussant des exclamations furibondes.
De guerre lasse, ils se décident à s'éloigner et vont se faire écorcher dans les restaurants des environs; ils errent toute la journée comme des âmes en peine.
Nous continuons à les guetter; à chaque minute, ils reviennent, exténués, poussiéreux et s'accrochent de nouveau à la sonnette.
Le soir, après le dernier train, bien tard, nous nous hasardons à donner signe de vie. Maintenant, on ne s'y fie plus. Figurez-vous qu'une bande de ces idiots-là avaient manqué le dernier départ. Ils nous ont pincés au moment où nous mettions le nez dehors. Ils étaient dix-sept; Il a fallu les coucher!
Je conçois que le pays les attire; il devient superbe, le pays; de tous côtés on construit des maisons à six étages, de vrais palais. Les rues sont pleines de voitures, de tramways, de charrettes; c'est un mouvement, une animation!... Devant ma porte une foire à demeure s'est installée avec chevaux de bois, tirs, musiques... une jubilation perpétuelle.
Et puis  nous avons  une bande de voleurs, de vrais brigands, qui pillent et assassinent toutes les nuits. Chaque matin, c'est un nouveau fait divers; on a de quoi causer toute la journée.
Vous comprenez que ces gredins iraient opérer ailleurs si la localité n'était pas riche et prospère.
Aussi quand je m'énumère, à moi-même, les charmes et les séductions de la nature, j'entre en rage contre nos imbéciles d'ancêtres, qui n'ont pas eu l'idée si simple et si hygiénique de construire Paris à la campagne.

                                                                                                                                 G. Moynet.

La Vie populaire, dimanche 10 mai 1885.

lundi 14 novembre 2016

Éboulement d'une vieille maison à Paris.

Éboulement d'une vieille maison à Paris.

Dimanche matin, à six heures un quart, les deux maisons formant l'angle des rue de la Vannerie et de la Tannerie se sont écroulées, en ensevelissant sous les ruines les personnes qui s'y trouvaient, et dont le nombre est, heureusement, moins considérable qu'on ne l'avait craint d'abord.
Quoi qu'il en soit, quatre cadavres ont été retirés des décombres par les pompiers et les soldats du 9e de ligne, dont un nombreux détachement, sous la direction de ses officiers a opéré les travaux de déblai. 




Six personnes, plus ou moins grièvement blessées, ont été transportées sur des civières à l'Hôtel-Dieu. La femme du propriétaire a été le lendemain retirée vivante des débris où l'une de ses pensionnaires avait été écrasée par une poutre à côté d'elle.
Il paraît que le mari de cette femme avait entendu, la veille de la catastrophe, un craquement de mauvais augure, et qu'il avait fait part de ses craintes aux autres habitants. Il a été sauvé, grâce à cette circonstance, qu'il était sorti pour aller chercher son architecte au moment où la maison s'est écroulée.
Lundi dans l'après-midi, on avait retrouvé dans la première cave un paquet intact, renfermant des bijoux, de l'argenterie et environ 40.000 fr. d'autres valeurs que le propriétaire, en homme prudent, y avait entreposé avant de se rendre chez son architecte. Il résulte des déclarations de la femme Grognard, c'est le nom de cet industriel, qu'il ne devait plus se trouver d'autres victimes sous les décombres. Néanmoins les fouilles ont continué après sa délivrance et l'on avait plus rien découvert. Tout porte donc à croire que le nombre des victimes reste fixé à dix, dont quatre mortes et six blessées; on remarquera qu'il n'a péri que des femmes. Il paraît que les hommes, s'il s'en trouvait, ont eu le temps de se sauver avant l'éboulement.

L'Illustration, journal universel, 9 décembre 1854.

mercredi 16 septembre 2015

Ancienne maison arabe.

Ancienne maison arabe
                 au Caire.



Nous arrivons à un carrefour: trois ou quatre ruelles se présentent, toutes aussi tortueuses, mystérieuses, engageantes que possible. Laquelle suivre? Cela importe peu, nous sommes déjà égarés.
Celle que nous choisissons est déserte, silencieuse, et si étroite à certains passages que l'on peut toucher en même temps ses deux parois. On y marche sans bruit dans une ombre douce qui remonte le long des murs et va se perdre en vives et capricieuses déchirures dans les nappes de lumière que le ciel, d'un azur éblouissant, verse à flots sur le faîte des maisons.
Suspendus entre ciel et terre, les moucharabi, ou balcons hermétiquement clos par des treillis de bois ouvragé, s'avancent au hasard, portés par leurs opulentes consoles de pierres festonnées comme des mâchicoulis; souvent ils se font vis à vis ou s'entrecroisent même de si près que l'on peut y converser à l'aise d'un bord à l'autre de la rue, en parlant tout bas. Est-ce par ces voies mystérieuses que se transmettent instantanément les nouvelles d'un bout à l'autre de la ville? est-ce par là que se trahissent les secrets d'Etat, que se font les élévations subites et se défont les existences? Parfois, dans le silence, le frémissement furtif de quelque tambourin de harem vient s'échapper de l'une ou de l'autre de ces cages aériennes, qui toujours semblent chuchoter entre elles et vous épier de leurs cent yeux d'Argus; et toujours on croit saisir au passage quelque bruit étouffé, rire moqueur, bâillement ou soupir de la femme musulmane qui végète oisive et curieuse derrière ces masques de prison.
Bientôt, nous arrivons sur une petite place montueuse et solitaire, où se dresse une charmante maison arabe du quinzième siècle, qui semble près de tomber en ruine et fut probablement jadis le repaire de quelques-uns de ces brillants mamelouks que Bonaparte et Méhémet-Ali ont tant massacrés dans leur jeunesse!...




La porte surtout couronnée d'une archivolte ciselée, pourvue d'un montoir de pierre pour les cavaliers, est une petite merveille bien complète du genre. Derrière cette issue oubliée, nous trouverions encore quelque cour pavée de marbre, avec ses arbustes et ses bassins, avec ses hautes salles lambrissées de stalactites d'or et leurs estrades entourées de larges divans où, dans le charme du silence, la rêverie peut suivre indéfiniment les nuages bleus du chibouk et le frais murmure des fontaines jaillissantes. (1)
Mais cette habitation est fermée, déserte, condamnée peut-être pour faire place à quelque boulevard construit à l'européenne, tiré au cordeau, et où l'on ne trouvera ni ombre, ni fraîcheur! La porte jadis peinte en vert, montre encore, à demi effacée, sa pieuse inscription qui devait protéger les habitants contre les maléfices des mauvais génies: "Il est grand le Créateur, l'Eternel!" Les murs du rez-de-chaussée, construits de pierre calcaire, portent encore leur badigeon zébré de rose et de blanc jaunis par l'action du soleil et du temps. Au dessus de l'encorbellement qui surplombe la rue s'étagent les plus gracieux moucharabi, les uns spacieux et destinés aux habitants altérés de fraîcheur; les autres forts petits, cylindriques et ressemblant à des lanternes. C'est dans ces niches ajourées, exposées aux courants d'air de la ruelle, que l'on plaçait les alcarazas destinés à rafraîchir l'eau apportée du Nil à dos de chameau.

(1) L'Egypte à petites journées, par Arthur Rhoné. 1877.

Le Magasin pittoresque, août 1877.

mardi 19 novembre 2013

Une maison en voyage.

Une maison en voyage.

Les villages américains sont si facilement transportables qu'il arrive assez souvent qu'une localité indiquée sur les cartes comme située dans telle direction ne s'y trouve plus quelques mois plus tard. Ce sont parfois de petites villes toute entières qui fuient de cette façon.
Pour une raison ou pour une autre, soit, par exemple, pour se rapprocher d'une rivière ou d'une voie ferrée, les notables décident de changer leurs villes de place. Chaque maison, l'une après l'autre, est montées sur des trucs, puis on y attelle une quarantaine de chevaux...



Et peu à peu, toutes les habitations s'en vont ainsi. La plupart de ces maisons sont en bois; solidement construites, elles arrivent sans trop de mal au lieu fixé. Il est vrai qu'on a soin d'enlever les portes et les fenêtres, et toute la vaisselle.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 15 mars 1903.