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mardi 3 août 2021

 Noël.


La fête de Noël est demeurée une de ces fêtes privilégiées qui remuent, non-seulement les cœurs chrétiens, mais les âmes qui se sont peu à peu détachées de l'Eglise, leur mère. L'Assomption, Pâques, le Jour des Morts, Noël, voilà les grands jours qui ramènent les enfants prodigues auprès des autels. La nuit de Noël surtout est restée populaire dans les campagnes. Elle vient dans une triste et sombre saison où la nature semble enveloppée d'un linceul de glace et de brouillards. Les jours noirs, comme on dit en Bretagne, sont arrivés, et l'on sent d'autant plus vivement les rayons de ce soleil spirituel qui réchauffe les cœurs et illuminent les âmes. Noël! Noël! ce cri, qui était le cri de joie de nos pères, ne laisse aucun cœur insensible, et quand il s'élance, avec le beau cantique d'Adam, d'une bouche inspirée, il emporte loin des vains bruits de la terre les esprits profanes, eux-mêmes étonnés des sentiments et des souvenirs qui vibrent en eux.
C'est que la pensée de ce Dieu qui se fait enfant pour nous, qui repose sur une crèche, qui veut être d'abord salué par les pauvres et les petits, qui nait dans une étable et dont la naissance est annoncée aux bergers par le chant des anges, retentissant entre le ciel et la terre pour rendre à Dieu la gloire qui lui appartient et souhaiter sur la terre la paix aux hommes de bonne volonté, a quelque chose de profondément touchant. Rien n'égale la beauté des offices de l'Eglise le jour de Noël. La Messe de minuit, ce souvenir vivant des premiers siècles de l'Eglise, pendant lesquels on voyait les chrétiens, pleins de ferveur, passer la nuit des grandes fêtes dans la maison de Dieu, tout entiers à la méditation et à la prière, prépare les âmes à la grande journée que l'Avent a précédée comme une splendide préface? Qui pourrait entendre sans émotion la prophétie sublime d'Isaïe: 
"Un petit enfant est né, un fils nous a été donné! Il portera sur son épaule la marque de sa principauté, et il sera appelé l'Admirable, le Conseiller, Dieu, le Fort, le Père du siècle futur, le Prince de la Paix."
Il semble que le prophète croie ne pouvoir pas assez multiplier les noms les plus magnifiques pour épancher la joie et l'admiration dont son âme est remplie. Puis l'Eglise, après avoir crié dans son invitatoire: " Le Christ est né, venez, adorons-le!" continue par la voix du psalmiste: "Venez, réjouissons-nous dans le Seigneur, poussons des cris de joie vers Dieu notre Sauveur." C'est le sentiment de la journée. Il éclate dans le magnifique psaume qui demande aux nations de la terre pourquoi elles s'agitent et pourquoi les rois et les princes se sont levés et ont conspiré contre le Seigneur et son Christ: Quare fremuerunt gentes? Nous le retrouvons encore dans cet autre psaume qui relève l'âme et la console: "Je chanterai éternellement les miséricordes du Seigneur: Misericordias Domini in æternum cantabo" et dans le psaume qui invite la terre entière à chanter un cantique nouveau à Dieu qui a surpassé les merveilles anciennes par cette merveille nouvelle de l'Enfant-Dieu né pour sauver le genre humain. Dans plusieurs de ses parties, l'office prend une forme dramatique qui semble mettre en action l'avènement du Christ: "Quel est celui que vous avez vu, bergers, dites-le nous. Apprenez-nous quel est celui qui est apparu sur le terre? Quem vidistis, pastores? Et les voix répondent: "Nous avons vu un enfant nouveau-né et les chœurs des anges louant le Seigneur. Une mère a enfanté le roi dont le nom est éternel."
Ce qui domine dans la fête de Noël, c'est la joie débordant des âmes, l'espoir, la reconnaissance. Ces sentiments chez nos aïeux venaient s'exprimer par des manifestations naïves. Pendant la nuit de Noël des feux s'allumaient sur tous les points, et dans cette saison de l'année où les campagnes ressemblent souvent à de vastes plaines de glaces, les flammes, reflétées par ces immenses miroirs, produisaient des effets prestigieux. Les chemins étaient remplis de fidèles qui se rendaient à l'église. Ils portaient des brandons et des torches résineuses, et éclairaient ainsi les ténèbres, image de la grande lumière qui s'était levée sur le monde le jour de la naissance du Christ. Bientôt les cloches, sonnant à pleine volée leurs joyeux carillons, entre le ciel et la terre, rappelaient l'Alleluia des anges. Si les bœufs, réveillés dans leur étable par les bruits inaccoutumés qui retentissaient dans la nuit, répondaient par un long mugissement aux cantiques de Noël, que chantaient les paysans, en se dirigeant vers l'église, ceux-ci se rappelaient que le Christ était né dans une étable et songeait à l'âne et le bœuf de Bethléem, sur lesquels on racontait de merveilleuses légendes.
Les usages varient suivant les personnes. Dans certains cantons de Bourgogne, à Tonneins par exemple, les jeunes garçons et les jeunes filles ont conservé l'usage de parcourir la campagne, de longues branches allumées dans les mains, en chantant de gais noëls pour annoncer la bonne nouvelle. 


La nuit de Noël dans les campagnes de la Bourgogne.



Ces flambeaux résineux qui glissent dans la nuit sans qu'on voie ceux qui les portent font l'effet de mystérieuses traînées de lumière. Ailleurs on fera cuire les gâteaux du Kalentat (des Kalendes), le christianisme a perpétué et purifié cette vielle coutume païenne, et le cri de Kalen!, Kalen! tout va bien! retentit de tout côté. Presque partout on a conservé la coutume du réveillon.
Walter Scott a chanté dans son poème de Marmion les réjouissances de Noël, telles que les vit la vieille Angleterre: "A Noël, devant la porte des châteaux, le hérault, portant les armes de la famille, criait trois fois: Largesse! La salle du baron s'ouvrait toute grande au vassal, au tenancier, au serf, à tous. Le pouvoir mettait de côté sa baguette de commandement et l'étiquette dépouillait son orgueil. L'héritier, les rosettes aux souliers, pouvait dans cette soirée choisir pour la danse une compagne villageoise."
La joie, l'hospitalité, le grand feu de la salle, la bûche de Noël flambant dans la haute et large cheminée, la table mise pour tout le monde, le pudding traditionnel se trouvaient dans la maison du fermier comme dans celle du gentilhomme. Il régnait ce jour-là une égalité sans saturnales. Le ménestrel prenait sa harpe et chantait la grande journée. "Tels étaient, continue Walter Scott, les plaisirs qui de la cabane à la couronne apportaient la nouvelle du salut... C'était Noël qui perçait la plus large tonne de bière; c'était Noël qui racontait le conte le plus joyeux, et les cabrioles de Noël mettaient la joie dans le cœur du pauvre homme durant la moitié de l'année."
En Angleterre, au seizième siècle, les fêtes de Noël se prolongeaient pendant douze jours, et se terminaient par la fête des Rois. Après la fête des Rois venait "le Lundi de la charrue". Le travail recommençait, mais le premier jour du travail était marqué par une fête. Quoi qu'on en ait dit, la vie du temps de nos pères était moins morne que de nos jours. Ils avaient moins de luxe que nous sans doute, moins de confort, moins de délicatesse, c'est à dire moins de servitude; mais le catholicisme, cette grande âme de la société, éclairait et réchauffait toutes les joies populaires d'un de ses rayons.

                                                                                                                                           René.

La Semaine des familles, samedi 22 décembre 1866.

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