Villégiature.
Nous voici dans l'époque des bains de mer, des eaux et des voyages en Suisse, et sur les bords du Rhin. Il semble que, par ces jours caniculaires, on doivent se trouver mieux partout ailleurs que chez soi. Si nous ne voulons pas devenir ridicule, partons vite. Les demeurants de la société parisienne qui n'avaient pas encore quittés Paris s'envolent, et les vacances donnent le signal au monde universitaire, qui fait depuis un mois déjà ses malles et ses projets de villégiature. Où irons-nous? à Etretat? à Dieppe? à Boulogne? à Dunkerque? au Havre? à Cherbourg? sur le Rhin? sur les Alpes? à Biarritz? L'Alma Mater*, en distribuant de vertes couronnes à ses nourrissons, semble les inviter à aller chercher des pâturages plus agréables que ses cours pavées ou macadamisées, abrités à peine par quelques arbres rabougris, brûlés par le soleil et tout poudrés de poussière. Les vacances vont encore fermer bien des fenêtres à Paris; les derniers examens s'achèvent, et puis écoliers et professeurs iront reprendre des forces à l'air libre des champs, car ceux qui enseignent ne sont pas moins fatigués à la fin de l'année scolaire que ceux qui étudient.
Chaque contrée attire à elle un flot d'émigrants parisiens.
Les eaux exercent leur attrait naturel sur les tempéraments fatigués ou les constitutions usées. Les médecins se débarrassent de leurs malades les plus obstinés en les expédiant aux sources thermales les plus renommées; ils leur administrent ainsi le plus puissant des spécifiques, celui qu'aucun ne remplace et qui remplace tous les autres, l'espérance. Vichy s'enorgueillit d'être, cette année, le rendez-vous des têtes couronnées, une ville presque officielle. On y a signé, en effet, des ordonnances, les conseillers d'Etat y arrivaient journellement avec des portefeuilles gonflés de pièces, les ministres y étaient mandés, M. Drouyn de l'Huys* y transportait avec lui l'air des bureaux des affaires étrangères. La diplomatie européenne a eu les yeux fixés sur ce rendez-vous aquatique, où l'on aurait tout su... si l'on y avait su quelque chose; où les échos auraient été très-curieux à interroger si les échos n'y avaient pas été affligés de surde-mutité*, et dont les correspondances auraient été lues par tout le monde, si elles n'avaient pas été réduites, en vertu probablement d'une ordonnance des médecins du lieu, à abreuver le public d'eau claire puisée à la source des Célestins ou à tout autre source, et à leur raconter, pour tout événement, la grande déconvenue de deux vieilles dames, venues de provinces lointaines, et qui allèrent bravement chercher pour s'asseoir deux chaises qui servaient de supports aux pieds de l'Empereur et du roi des belges.
Bade a ses séductions habituelles, ses jeux, ses concerts, ses promenades, ses courses, et la réclame, j'aime à la croire désintéressée, des chroniqueurs qui chantent d'avance les splendeurs des fêtes hippiques de la belle plaine d'Yffezheim, assise sur les bords du Rhin et encadrée par les montagnes de la forêt Noire, où vous n'irez pas, si vous voulez m'en croire, et celles du Wurtemberg. Guinot, qui a écrit l'Eté à Bade, est distancé de trois longueurs au moins de feuilleton. M. Benazet, qui pense comme Napoléon 1er, et c'est, j'imagine, la seule ressemblance qui existe entre le banquier des jeux de Bade et l'empereur, qu'il y a de certains établissements où il faut jeter l'argent par les fenêtres pour qu'il rentre par la porte, ne ménage rien pour persuader au public qu'on s'amuse à Bade tandis qu'on s'ennuie ailleurs, qu'on y trouve la fraîcheur même sous les feux de la canicule, et qu'on s'y repose des agitations de Paris en se livrant à l'agitation des bals, des concerts, des spectacles, du turf, et surtout de la rouge et noire et du trente et quarante*. J'ai peur de faire de la réclame sans le savoir, comme M. Jourdain faisait de la prose. Aussi, je me garde de vous donner le menu des réjouissances que l'on promet aux touristes. On enrôle jusqu'aux légendes de la forêt Noire pour rabattre le gibier parisien sur Bade. On placarde des affiches sur des ruines pittoresques, sur les châteaux historiques; on évoque les souvenirs; on fricasse ensemble la nature et la civilisation, la solitude et le monde, comme parlait Ninon de Lenclos, peu goûtée par Mme de Sévigné, pour servir au public de ces articles de haut goût qui décident les indécis, entraînent les retardataires, accélèrent les préparatifs des paresseux, et font violence à la vogue, cette reine à laquelle on n'a rien à refuser. Malheureusement, derrière tout ça, j'aperçois la rouge et noire et le trente et quarante. Ceci me rappelle cette caricature de Charlet, où l'on voyait deux vieux troupiers émiettant sentimentalement du pain le long d'une palissade derrière laquelle se trouvaient des poulets, et répétant, leur sabre sous le bras, de leur voix la plus mélodieuse et la plus câline, à cette volatile emplumée: "Petits! petits! petits!". Oui, venez, petits, petits, et bienheureux serez-vous, si vous vous en retournez, la gorge intacte, en laissant dans ces lieux enchanteurs, vos plus belles plumes.
Les chemins de fer qui vont à la mer, voulant soutenir la concurrence contre ceux qui vont aux villes thermales, organisent leurs trains à prix réduits. On peut en ce moment, en prenant des billets d'aller et de retour, se rendre sur la plupart des points de notre littoral le samedi, voir la mer tout un dimanche, et se trouver réintégré à son domicile le lundi, en rapportant ses impressions, un souffle de la brise et ses souvenirs. Le train qui vous a emporte vous remporte; les chemins de fer ont aussi leur flux et leur reflux.
D'autres touristes préfèrent un voyage sur les bords du Rhin, qui promène ses eaux majestueuses sur tant de territoires et traversent tant de grandes villes. Beaucoup sont attirés par la renommée des beautés pittoresques de la Suisse avec l'aspect de ses sites si variés, de ses montagnes, de ses vallées, de ses glaciers, de ses forêts de ses sources et de ses cascades.
Parmi tant d'attraits qui font aimer la Suisse, elle a un défaut à mes yeux qui gâte, dans une certaine mesure, le plaisir du voyageur, c'est son aspect d'hôtel garni. Elle est un peu trop arrangée pour la montre, et l'on éprouve en y voyageant une impression qui n'est pas sans analogie avec celle qui vient vous saisir, lorsqu'arrêté devant les vitrines d'un magasin de confection, vous entendez une voix câline qui vous invite à entrer. Tous les plaisirs dont vous jouissez sont étiquetés et tarifés. Tant pour la vue d'une belle perspective, tant pour l'ascension de la montagne, du haut de laquelle vous devez voir se lever le soleil, tant pour le lac aux fraîches eaux, tant pour les glaciers, tant pour les cascades. Sans doute, la nature est admirable dans ce beau pays, mais l'art s'occupe trop de l'exploiter. Dès que vous arrivez, vous ne vous appartenez plus; vous appartenez aux sites, aux promenades, aux cascades aux lacs, aux guides, aux bateaux à vapeur, et surtout aux hôteliers. Les véritables palais de ce pays sont ses auberges, et le souverain réel de la Suisse est le touriste; seulement, au lieu de percevoir l'impôt, il le paye.
Or, cet impôt est quelquefois si élevé, que le Guide en Suisse de Tschudi prend soin de vous avertir quand il faut être millionnaire pour descendre dans certains hôtels. C'est ce qu'il ne manque pas de faire pour la petite ville d'Interlaken (inter lacus), plus connue en Suisse sous le nom d'Aarmuhle.
Aarmuhle ou Interlaken est situé sur l'Aar, dans le canton de Berne, l'un des plus puissants de la Suisse sur toute la moitié occidentale de laquelle il s'étend. Le canton de Berne n'a pas moins de 123 milles géographiques; c'est le second canton de la Suisse sous le rapport de l'étendue, et ses lacs, ses nombreux cours d'eau, ses hautes montagnes, ses chaînes de collines et ses riantes vallées qui se déroulent sous les yeux des voyageurs, la variété infinie de leurs paysages, font de son territoire un des plus pittoresques de la confédération helvétique. Dans sa partie sud, il appartient au domaine des Alpes; sa partie nord est dans le domaine du Jura qui a ses points culminants près de Moutiers, à 1375 mètres au-dessus de la mer, au Spizberg sur le lac de Bienne, plus élevé encore de plusieurs mètres, et au Chasserals à 1632 mètres au-dessus du même niveau. C'était, je crois, dans le canton de Berne que se rendait un de nos amis, enlevé trop tôt aux lettres, Amédée Hennequin, quand il eut, avec une femme qui lui montrait un monument public d'une de nos villes frontières le dialogue suivant:
- Il passe bien peu de voyageurs cette année pour se rendre en Suisse, lui dit-elle d'un ton de regret et sans doute pour lui faire sentir qu'il devait doubler son offrande.
- Et à quoi attribuez-vous cela? demanda le voyageur.
- Aux jésuites, monsieur. On n'est jamais tranquille avec ces gens-là. Ils vont se faire chasser de là-bas. Tant mieux! Quels scélérats!
- Qu'est-ce qui vous mettant en émoi contre eux?
- Moi, je ne pensais même pas à eux, il y a deux ans; mais depuis que je connais Rodin, je voudrais qu'ils fussent tous pendus.
- Comment! vous connaissez Rodin?
- Eh bien! oui, ce monstre de Rodin dont M. Sue a raconté l'histoire.
- Qu'appelez-vous l'histoire, c'est un roman. Il n'y a pas un mot de vrai dans ce livre; l'auteur a tout inventé.
- Ah! monsieur, interrompt le cicerone femelle, avec un sourire plein de dignité et d'ironie; ce n'est pas à moi que vous ferez accroire de pareilles choses. Est-ce qu'un homme peut inventer dix volumes?
Cette anecdote peut être citée à ceux qui veulent qu'on n'attache aucune importance au roman contemporain et qui diraient volontiers, comme M. Dupin (l'aîné) dans un de ses plaidoyer pour M. Béranger: "Chansons pour tout cela!"
Amédée Hennequin, dans son récit la Suisse en 1847, apporte que le roman du Juif errant n'avait pas exercé moins d'influence en Suisse qu'en France. En ouvrant la Revue de Genève, il lut un article dans lequel on racontait ce qui suit: "On a découvert dans la maison des Jésuites de Fribourg des cordes en tout semblables à celles que Charles le Téméraire avait emportées avec lui lors de l'invasion de la Suisse, et qui étaient destinées à attacher les prisonniers. Ces cordes, d'une longueur de deux à trois pieds, sont munies d'un côté d'un anneau de fer, de l'autre d'un crochet. L'anneau est destiné à faire un nœud coulant qu'on attache au col du prisonnier, tandis que de l'autre côté on fait adhérer par le crochet la corde à une grande corde destinée à recevoir et à traîner à la file les prisonniers ainsi retenus."
Amédée Hennequin, entre autres excellentes qualités, avait celle d'aimer à aller au fond des choses. On annonçait dans le journal qu'une de ces cordes prises chez les Jésuites de Fribourg était exposée dans le café Peytregnet, situé près de la porte de Rive, dans une ruelle étroite et obscure. Il demanda à voir cet instrument terrible; le cafetier le lui montra. Amédée Hennequin reconnut à l'instant la corde en usage dans la gymnastique élémentaire, avec l'anneau qui sert à la suspendre aux poutres, ou, selon l'expression technique, aux portiques dressés dans le gymnase, afin que l'élève, saisissant d'une main ou des deux mains le triangle attaché au bout opposé, puisse se livrer à des exercices connus de tous ceux qui ont une notion de la gymnastique. L'imagination helvétienne, nourrie par la lecture du Juif errant, avait fait le reste et avait reconnu dans un instrument de gymnase les cordes de Charles le Téméraire.
Revenons à Interlaken, qui est situé en face d'Unterseen, de l'autre côté de l'Aar, dans la plus agréable position, à une distance égale de Thun et de Brienz, points extrêmes des deux lacs. Ce n'est guère qu'un ensemble d'hôtels, de pensions, de magasins, semés d'une façon pittoresque au milieu de bouquets d'arbres dont la magnifique végétation réjouit et repose les yeux. Pendant quatre mois d'été, les étrangers s'emparent de cet oasis de verdure et de fraîches eaux. Ce sont des Anglais, des Allemands, des Français, des Russes, des gens de tout pays, excepté des Suisses. Où vont, pendant la belle saison, les Suisses, habitants de ces charmantes résidences? c'est un mystère et un problème. Ils disparaissent mais on les retrouve quand vient le quart d'heure de Rabelais*. On remarque à Interlaken la belle promenade centrale, dite le Hoheweg, avec sa superbe allée de quatre rangées de noyers. Quant aux hôtels, ils sont tenus par le grand genre anglais, c'est à dire, fort chers, et que pour ne payer que cinq à six francs par jour, sans le vin, il faut se contenter des pensions Ritschard, Fitcher et autres.
Ce qui attirent tant d'étrangers à Interlaken, c'est la facilité des excursions: excursion à Jung-Fraublick, avec ses magnifiques promenades; excursion dans la charmante ville de Saxetenthal, encaissée entre de belles montagnes, et dont la flore est très-riche; ascension du Faulhorn; excursion à Giessbach, où l'on se rend en partant d'Interlaken sur le bateau à vapeur. Qu'on se représente une succession de rochers, de futaies, de verts pâturages, encadrant douze chutes d'eau superposées. Ne vous hâtez pas de vous écrier: "O! belle nature" Presque tous les soirs ces chutes d'eau sont illuminées aux flammes du bengale. Ne vous ai-je pas dit que la Suisse finissait par ressembler un peu à notre ancien Tivoli, aux Château des Fleurs, à l'Eldorado et à l'Ile du Chalet dans le bois de Boulogne?
Félix-Henri.
La Semaine des familles, samedi 13 août 1864.
*Nota de célestin mira:
* Alma Mater:
L'Alma Mater est une expression latine, signifiant Mère nourricière, désigne l'université où l'on a fait ses études. Les anciens étudiants sont appelés des Alumni, c'est à dire les nourrissons.
* Drouyn de l'Huys :
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Edouard Drouyn de Lhuys. |
Edouard Drouyn Drouyn de l'Huys de Lhuys (1805-1881) fut plusieurs fois ministre des Affaires Etrangères sous la Monarchie de Juillet, la deuxième République et le Second Empire.
* surde-mutité: allusion vraisemblable à la surdimutité qui est l'impossibilité d'utiliser la parole par suite d'une surdité totale congénitale dès la naissance.
* La rouge et noire et le trente et quarante:
Dans les casinos, la rouge et noire était le nom donnée à la roulette et le trente et quarante, un jeu d'argent voisin du blackjack.
* Le quart d'heure de Rabelais:
Le quart d'heure de Rabelais désigne le moment de payer l'addition. La légende rapporte que Rabelais fut dans l'incapacité de payer son séjour dans une auberge de Lyon. Il disposa dans sa chambre des petits paquets marqués: poison pour le roi, poison pour la reine, poison pour le dauphin. L'aubergiste, effrayé prévint les autorité. Rabelais fut arrêté et transporté gratuitement à Paris, sans payer l'addition.
Arrivé devant le roi François 1er, Rabelais dévoile son stratagème en avalant une des fioles supposée être empoisonnée. Le roi, amusé, efface sa dette et le laisse libre.
Le quart d'heure de Rabelais.
Le serveur présente une longue note à la tablée. Le client, au pantalon jaune,
recule de stupeur sur sa chaise. La légende, qui ne figure pas ici, disait:
"Goddam! quinze cent francs pour un déjeuner!"




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