Translate

Affichage des articles dont le libellé est travail. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est travail. Afficher tous les articles

mardi 16 avril 2024

L'Etat peut-il faire notre bonheur?



 Une des tendances les plus caractéristiques de notre époque est celle qui consiste à nous en remettre de toutes choses à l'Etat. Qu'est-ce donc que l'Etat? D'où lui viennent ses ressources? Est-il plus ou moins actif, plus ou moins dépensier, plus ou moins capable de progrès, de perfectionnement que des particuliers? Voit-on les entreprises dont il a pris la direction réussir mieux que celles qui dépendent de l'industrie privée? Les pays les plus prospères sont-ils ceux où l'Etat a le plus ou le moins de prérogatives? Et qu'adviendrait-il de nous le jour où nous aurions abdiqué toute initiative à son profit? Ce sont là des questions également intéressantes pour la fortune publique et le sort de chacun de nous; nos lecteurs trouveront ici un libre examen, pratiqué à la lumière des faits.


A chaque instant, lorsqu'on cause entre Français des affaires publiques ou de la difficulté qu'on trouve dans toutes les carrières à gagner sa vie, il arrive qu'on dise: "L'Etat devrait faire ceci, l'Etat devrait faire cela, l'Etat devrait empêcher ceci, l'Etat devrait subvenir à cela, etc..." De même, s'il s'agit des injustices du sort, des accidents, des abus, de l'inégalité des destinées humaines, le même refrain revient naturellement sur les lèvres de beaucoup de gens: "L'Etat devrait remédier à tout cela, c'est l'Etat qui devrait arranger tout cela".



Une fausse image de l'Etat.

On s'imagine parfois l'Etat comme une divinité bizarre,
disposant d'un trésor inépuisable et pouvant à son gré,
le répandre sur les citoyens. C'est très faux.


Qu'est-ce donc que cet Etre merveilleux qu'on invoque comme la puissance suprême dans toutes les circonstances où il semble que la lutte des intérêts privés et l'exercice de la liberté individuelle produisent de malheureux résultats? Quelle est donc cette puissance assez riche pour subvenir à tous les besoins, assez clairvoyant pour les distinguer tous, assez juste pour proportionner toutes les récompenses au mérite, et assez forte pour contraindre chacun au maximum d'efforts et de vertu? 



Une image vraie de l'Etat.

Ce sont les citoyens eux-mêmes qui engraissent l'Etat et qui
lui apportent tout l'or que l'Etat répand ensuite sur ses serviteurs.


Qu'est-ce que cet être fictif qu'on appelle l'Etat? A-t-il vraiment toutes ces qualités, et peut-il faire notre bonheur? C'est ce que nous allons examiner ici.


Qu'est-ce que l'Etat?

Qui a jamais vu l'Etat? Dans quels hommes ou dans quels monuments peut-on l'apercevoir?  Où faut-il aller pour le rencontrer?
L'Etat serait-il le président de la République? Non, car le président de la République est payé par l'Etat. De plus, il est éphémère et créé par un millier d'hommes, sénateurs et députés, qu'on appelle le Congrès, quand ils sont réunis à Versailles. Est-ce que c'est ce millier d'hommes qui est l'Etat? Non, car l'Etat donne des ordres aux fonctionnaires, aux soldats, et aucun fonctionnaire ni soldat n'obéit à un ordre direct d'un député  ou d'un sénateur. Est-ce que l'Etat ce sont les ministres? Non, car l'Etat paye les ministres, pour qu'ils fassent leur besogne. L'Etat a des dettes et les ministres ne sont nullement obligés de puiser dans leur propre bourse pour les payer. On ne voit donc pas bien qui est l'Etat.
La raison en est très simple: c'est que l'Etat, c'est nous tous. Chacun de nous, citoyens majeurs qui sommes dix millions d'électeurs, est un dix-millionième de l'Etat. Si l'Etat est riche, c'est de l'argent que nous lui donnons. S'il est puissant, c'est parce que nous lui prêtons main-forte. S'il est charitable, c'est à nos frais. Enfin, s'il est équitable, c'est que nous avons les uns pour les autres certaines idées de justice. Mais toutes ces qualités, il ne peut pas les avoir plus que nous. Quand nous lui donnons cent sous, il ne peut pas faire des largesses pour six francs. Quand nous lui cachons notre capacité de travail ou d'intelligence, il ne peut pas les mesurer. Si chacun de nous refuse de se déranger quand il appelle aux armes ou à l'impôt, qui est-ce qui viendra vous cherchez? En un mot, l'Etat étant composé d'hommes, peut-il avoir les qualités que ces hommes n'ont pas et que seul peut posséder un Dieu? Ce n'est guère probable.
De fait, il ne les possède pas. Les gens qui se figurent l'Etat comme un Etre supérieur qui voit tout, qui sait tout, qui possède tout, qui peut tout, qui est souverainement juste et ne fait que le bien, sont victimes d'une espèce de superstition. Supposons que nous appelions Etat la collection de gens que nous payons et que nous décorons et que nous retraitons pour administrer ce que nous mettons en commun, c'est à dire les finances et les services publics, pour veiller à l'entretien des routes et à leur sécurité, pour diriger les hôpitaux, etc. , nous voyons aussitôt que cette collection de gens n'offre absolument aucune des qualités de la Divinité.
D'abord, sont-ils omniscients? On imagine parfois que l'Etat possède des moyens d'information occultes mille fois plus puissant que les particuliers. Mais il n'en est rien. Le directeur d'un journal ou d'un grand établissement financier a des moyen de contrôle supérieurs à ceux de l'Etat. A notre époque où les journaux possèdent par tous les pays des milliers de collaborateurs et peuvent dépenser, pour tout découvrir, des millions, la première chose que fait un ministre, un ambassadeur, même un préfet de police, pour savoir ce qui se passe, c'est d'acheter un journal. C'est un journaliste, M. Stanley, qui a retrouvé Livingstone au fond de l'Afrique, et, le soir où le président Carnot a été assassiné à Lyon, cet événement a été connu d'un grand journal plusieurs heures avant de l'être des ministres restés à Paris. Ainsi, certains particuliers, mus par l'intérêt personnel, sont parfois beaucoup mieux outillés pour connaître les secrets d'Etat que l'Etat lui-même. A plus forte raison, l'Etat est-il incapable de discerner avec justesse ce qui fait chacun de nous, chacun des 38 millions de Français, dans son travail et sa vie privée.
Donc, l'Etat n'est pas omniscient. Est-il du moins omniriche? Non, L'Etat n'a pas d'autre argent que celui que nous lui donnons. Il en a même moins, car il a des dettes vis-à-vis de nous, tandis que nous n'en avons pas vis-à-vis de lui. Quand nous lui demandons une subvention pour construire un hospice, une caserne, une église, une route, un tramway, un pont, et qu'il donne à la commune que nous habitons une somme d'argent pour cela, cette somme ne lui est pas tombée du ciel. Elle ne lui est pas venue de l'étranger. Il ne l'a pas puisée dans un trésor secret dont il a la clef, comme ces trésors des anciens maharajahs, cachés sous les ruines de l'Inde. Non, cette somme vient de notre propre poche.
C'est nous qui l'avons portée  chez le percepteur qui nous la remet, et si nous avions marqué les pièces et les billets, quelquefois nous pourrions les reconnaître... Seulement l'Etat nous rend moins en argent ou en services qu'il ne nous demande, parce qu'il est obligé de payer, sur notre argent, tous ses fonctionnaires. Et comme l'Etat n'est pas une personne qui a un intérêt immédiat à regarder à la dépense, il dépense beaucoup plus d'argent pour ses services que le ferait un particulier. Donc, l'Etat, par lui-même, ne possède rien. M. d'Avenel a très justement dit: "L'Etat ne peut pas plus alimenter les particuliers qu'un nourrisson ne peut nourrir sa nourrice."
L'Etat est-il du moins omnipotent? Oui, en ce qui concerne les choses apparentes et qui peuvent être imposées par la force: l'impôt, la voirie, les établissements publics, car il a pour lui la police, l'armée que nous remettons entre les mains des gens que nous choisissons et que nous payons pour nous administrer. Si quelqu'un ou même si tout un groupe d'hommes refuse publiquement l'obéissance matérielle aux lois, l'Etat le sait, puisque c'est public; et, puisque c'est matériel, il peut matériellement forcer ce groupe de citoyens à observer matériellement la loi. Là-dessus l'Etat est très fort. Mais il y a des choses en ce monde que le plus grand despote ne peut pas nous obliger à faire, si elles nous ennuient: il ne peut rien sur l'intelligence, la volonté, l'effort, le cœur.
Dans l'histoire de Don Quichotte, on raconte que Sancho Pança, devenu gouverneur de l'île de Barataria, interrogea un vagabond et, mécontent de ses réponses, lui dit: "Tu dormiras cette nuit en prison! - Non, dit l'autre. - Comment, non? Tu me défies de t'envoyer dormir en prison? Gardes, saisissez cet homme, jetez-le au fond du cachot. - Je ne dormirai tout de même pas en prison, répliqua l'autre, car je resterai éveillé." Or il est autre chose que l'Etat est encore bien incapable de faire que de forcer chacun de nous à dormir, c'est de nous empêcher de dormir, quand nous avons envie ou besoin de dormir, ou encore de nous faire travailler. Il y a un sentiment qui le peut: c'est l'intérêt personnel, le désir de gagner sa vie. Mais si ce sentiment, par hasard était absent, toute la puissance de l'Etat ne pourrait le remplacer pour les millions de travailleurs d'une nation.

Qu'arriverait-il si l'Etat était patron?

Cependant il faudrait que l'Etat fût omniscient, omniriche et tout-puissant pour qu'il pût remédier à toutes les injustices de la lutte pour la vie et à toutes les inégalités humaines. Par exemple, il est injuste qu'un homme qui travaille jusqu'au bout de ses forces n'arrive pas à gagner sa vie, tandis qu'un autre, plus adroit, plus intelligent, plus chanceux, gagne le superflu en ne travaillant que deux heures par jour. Mais il faudrait être omniscient pour deviner si, réellement, tel homme, tel jour, a travaillé de toutes ses forces, ou bien s'il le prétend faussement; et l'Etat ne l'est pas. Il est injuste qu'arrivé à soixante ans, et même à cinquante dans certains métiers fatigants, un travailleur n'ait pas le pain assuré par une retraite; mais pour constituer une retraite à chacun des 38 millions de Français, à partir de cinquante ans, il faudrait que l'Etat fût omniriche, et il ne l'est pas. De plus, si chacun de nous était sûr dans tous les cas d'avoir une retraite, beaucoup ne feraient rien et n'économiseraient rien, mangeraient tout à mesure, et ainsi frustreraient les autres travailleurs qui, eux, s'épuiseraient pour constituer une retraite aux fainéants. Pour empêcher cela, il faudrait que l'Etat fût partout, vit tout et fût tout-puissant sur nos volontés et nos intentions, et il ne l'est pas.
Enfin, il est injuste qu'un ouvrier qui ne demande qu'à travailler et qui offre ses deux bras, ne trouve pas de travail, soit victime du chômage, à cause des milliers et des milliers de circonstances qui règlent l'offre et la demande. Mais pour que l'Etat donnât toujours du travail à qui en demande, il faudrait qu'il fût patron, le patron universel, et il faudrait qu'il fût le patron idéal, celui qui produit le mieux, le meilleur marché, le plus vite, avec le plus de progrès. Il faudrait aussi qu'il fît mieux face à la concurrence étrangère. Sans être un Dieu, il faudrait aussi que l'Etat fût un patron plus intelligent, plus actif, plus agressif, plus prévoyant, plus humain que tout autre patron. L'est-il en réalité? Hélas! il faut en rabattre!



Le patron, sous le régime de la libre concurrence,
court après le client.


Non seulement, l'Etat ne peut pas faire une besogne surhumaine, mais on n'a pas remarqué jusqu'ici qu'il fît les besognes ordinaires de l'industrie et du commerce mieux ou même aussi bien qu'un particulier ou une association de particuliers. Il est entrepreneur de chemins de fer, confectionneur de poudre et de tabac, fabricant de céramique, imprimeur. Or, il travaille toujours plus chèrement et le plus souvent moins bien que les particuliers. Il va plus lentement: il est en plus réfractaire au progrès.



Comment l'Etat-patron recevrait le client.


Premièrement l'Etat n'est pas économe mais dépensier. Il ne produit pas à bon compte, mais à grand frais. Là où un particulier dépense 10 francs et deux journées de travail, il dépense 20 francs et huit jours. S'il plante un arbre, il lui faut mobiliser une armée d'employés. Entre ses mains, une entreprise quelconque devient une mauvaise affaire. En France, par exemple, pour obéir à la pression publique, le gouvernement a successivement construit et administré directement près de2 800 kilomètres de lignes qui ont coûté, d'après le rapport de la Commission du Budget pour 1895, l'énorme somme de 1 275 millions, en y comprenant les insuffisances annuelles capitalisées. Les bénéfices annuels étant de 9 millions, alors que les dépenses sont de 57 millions, le déficit annuel est d'environ 48 millions. Ce déficit tient en partie aux frais gigantesques d'exploitation. Alors que le coefficient d'exploitation est de 50 pour 100 pour les grandes compagnies telles que le Paris-Lyon et l'Orléans, par exemple, peu intéressées à économiser pourtant puisque l'Etat leur garantit un minimum d'intérêt, le coefficient d'exploitation des chemins de fer de l'Etat atteint le chiffre invraisemblable de 77 pour 100.
Secondement, l'Etat n'est pas progressif, mais routinier. Il n'y a personne qui aille moins vite dans la voie du progrès. Un infime détail le montrera. On a partout remplacé les lampes à huile par des procédés plus modernes d'éclairage: mais dans les ministères, c'est à dire chez l'Etat, on a conservé les lampes à huile. Les personnes qui s'imaginent que si l'Etat remplaçait les particuliers à la tête des usines, les choses pourraient aller bien, oublient l'histoire de toutes les inventions.
Quand l'Anglais Bessemer, en 1856,  inventa le convertisseur qui permet d'extraire des fontes grises, du prix moyen de 15 francs les 100 kilogrammes, un acier revenant à 30 francs les 100 kilogrammes, c'est à dire le moyen de révolutionner toute la métallurgie, et par la métallurgie, les chemins de fer, et par les chemins de fer le monde entier, il fut impossible d'obtenir de l'Etat le moindre concours. Son invention était pourtant pour l'Angleterre une source colossale de richesse. Auparavant, elle ne produisait que 50 000 tonnes d'acier; dans la suite, elle en produisit 750 000. Cependant, l'Etat ne le comprit que bien longtemps après tout le monde. Il repoussa pendant vingt ans ce progrès, qui fit gagner au pays 4 milliards 230 millions de francs. Il s'opposa même, à l'Exposition de 1867, à ce que Bessemer reçût, en France, la croix de grand officier de la Légion d'honneur. On voit ce qui serait advenu si, en Angleterre, l'Etat avait dirigé toutes les usines de métallurgie. Il aurait retardé pendant vingt ans le progrès qui enrichit le pays. Heureusement l'intérêt individuel des patrons était là. L'initiative privée entreprit ce que l'Etat se refusa même à examiner. c'est l'histoire de la plupart des grandes inventions.
Pourquoi l'Etat est-il plus dépensier que les particuliers et pourquoi est-il moins entreprenant?
C'est à cause de l'énormité de sa machine et de la complication de ses rouages.
Dans un établissement de l'Etat, par exemple une exploitation rurale, on se trouve à avoir à la fois des chevaux qui font du fumier et des champs qui ont besoin de fumier. Cependant le règlement ne permet pas qu'on mette sur les champs le fumier qui sort de l'écurie. La loi oblige à le vendre, quitte à racheter ensuite, à beaux deniers comptants et naturellement plus cher, un autre fumier pour engraisser les terres.
Dans un autre établissement de l'Etat, une manufacture, un acheteur ne peut pas, même en offrant de payer tout de suite, faire une commande, si les crédits affectés par l'Etat aux travaux à exécuter dans l'année à cette manufacture, sont épuisés. Elle refuse donc la commande, le public attendra. D'ailleurs cette manufacture a raison, car le jour où elle livrera son produit, le prix ne lui en sera pas remis par l'acheteur; il n'entrera pas dans ses caisses, mais il sera porté chez le percepteur du département. Il entrera dans le budget général de l'Etat, non dans le budget particulier de la manufacture. On juge, d'après cela, quelles complications de comptes entraînent de telles chinoiseries. Un ministre a raconté à la Chambre l'histoire d'une longue controverse dans les bureaux d'un ministère, ayant pour objet de savoir si une dépense de 77 kilogrammes de fer figurerait pour 3 fr. 46 ou 3 fr. 47 dans le budget de ce ministère. Pour le décider, il fallut la délibération prolongée d'une demi-douzaine de chefs de bureau et finalement l'intervention directe du ministre lui-même.
De telles minuties sont risibles au premier abord. Mais, si on y réfléchit, on s'aperçoit qu'elles sont les conséquences obligée de tout travail exécuté par l'Etat. Dans cette immense collectivité anonyme, où l'on manie l'argent de tout le monde et où personne n'y est de sa poche, il faut une surveillance minutieuse de tous les instants. Il faut donc, pour exécuter le moindre travail, une immense armée de fonctionnaires. Il y a cinquante ans, ils étaient 188 000 et coûtaient 245 millions. Aujourd'hui, ils sont 689 000 et coûtent 627 millions. 
Un jour, un chef de bureau vit arriver un solliciteur demandant un petit emploi dans l'administration. Pour le décourager, il lui annonça qu'il y avait déjà 40 000 demandes. 


Comment-il se fait que le nombre de fonctionnaires
augmente sans cesse.


A l'encontre des particuliers qui s'efforcent toujours de
restreindre leur personnel, l'Etat trouve sans cesse prétexte
à augmenter le nombre de ses fonctionnaires. "J'ai déjà
40 000 demandes", répondit un jour un chef de bureau à un
solliciteur qui demandait un emploi dans l'administration.


Le solliciteur fut d'abord atterré; puis il réfléchit que ces 40 000 demandes elles-mêmes devaient faire l'objet d'un travail nouveau et, au chef de bureau qui se désolait de ne pouvoir rien faire pour lui, il répondit triomphalement: " Mais si, charger-moi de les classer!" 


Atterré tout d'abord, le visiteur ne se tint pas pour battu.
Réfléchissant au travail énorme qu'aller représenter le classement
 de ces 40 000 demandes, il se proposa pour cette besogne.


Par là, on voit quelle perte de temps, de travail et d'argent ce serait pour la nation, si l'Etat voulait encore se charger des industries actuellement régies par les particuliers.



... Et fut accepté. Moralité: le nombre des fonctionnaires
a triplé depuis cinquante ans.


Mais ne serait-il pas possible que l'Administration vint à changer et que l'Etat, un jour, ne fût plus aussi lent et aussi minutieux dans ses opérations? Non, car s'il changeait, ce ne serait plus l'Etat. Si les rouages étaient simplifiés, la machine marcherait plus vite, mais elle marcherait sans sécurité. Toute cette paperasserie garantit la régularité des opérations. L'Administration française est très honnête, très ponctuelle, beaucoup plus qu'une autre administration sur le globe, mais elle doit à la complication de ses rouages où tout est organisé en vue de la probité. Si l'Etat n'était plus si lent, il ne serait plus si sûr. Car, dans l'Etat, personne n'a un intérêt personnel et pressant à surveiller et à activer la marche des choses. Il n'y a que les particuliers qui puissent aller vite et sûrement, parce qu'un particulier est et se sent responsable. L'Etat ne l'est pas. Envers qui le serait-il? S'il dépense trop, tant pis! Il fera un nouvel impôt. S'il ne vend pas ses produits, peu lui chaut: il interdira aux produits étrangers de passer la frontière. Ayant la force d'imposer par le monopole son produit à chacun de nous, il ne s'inquiète pas si son produit nous plait. Tous ces défauts, il les a, non parce qu'il est dirigé par telle ou telle personne, mais parce qu'il est l'Etat, c'est à dire qu'il n'est pas soumis comme le patron particulier ou comme une société de particuliers au coup de fouet, au danger comme au bienfait de la concurrence.
En même temps, il ne profite pas des mille et mille ressources de l'initiative individuelle. Quiconque travaille pour lui-même, dans une spécialité, déploie constamment toutes ses facultés inventives, s'ingénie à trouver un outil nouveau, une combinaison commerciale inédite, adaptés aux besoins exacts de sa clientèle, dans le moment précis où il agit. Il n'est pas arrêté par des règlements d'ensemble, élaborés pour des centaines de mille de travailleurs à la fois. Il est libre de ses mouvements. Cette liberté assure le succès. Toutes les fois qu'il veut obtenir d'hommes intelligents et travailleurs leur maximum de rendement utile, il faut leur laisser leur liberté de mouvement.


Comment l'Etat patron surveillerait-il ses ouvriers?

Serait-ce au moins le triomphe de l'égalité entre les hommes? Supposons que la France soit une immense usine où chacun travaille à une tâche assignée par l'Etat et, moyennant sa docilité, soit assuré d'un salaire quotidien et d'une pension de retraite. Ce serait fort beau, mais, immédiatement, la somme totale de la richesse produite par les travailleurs baisserait. Pourquoi, en effet, se donnerait-on beaucoup de peine, puisque, de toute façon, la vie serait assurée? On se ferait moins scrupule de flâner aux dépens de l'Etat qu'aux dépens d'un particulier. Il faudrait donc que l'Etat surveillât de très près chacun des citoyens, mais il ne pourrait le faire qu'au moyen d'une armée innombrable de surveillants, qui, eux, ne feraient rien du tout que de surveiller. Ce serait une caste de privilégiés comme les seigneurs d'autrefois, comme les millionnaires d'aujourd'hui. Naturellement, tout le monde voudrait être "inspecteur du travail". On pourrait dire d'eux comme des pompières de Nanterre:

Ce sont les pompières
De Nanterre.
Ah! chacun voudra
Etre de ce corps-là.

Quant aux autres, laboureurs, ouvriers, ingénieurs, commerçants, ils seraient soumis à un régime d'obéissance passive.



Un particulier plante un arbre.

Deux hommes suffisent, travaillant une heure, pour cette opération
très simple et peu coûteuse, quand elle est faite par un simple propriétaire.


Serait-ce au moins le règne de la justice absolue?
Non. Dans les projets des philosophes qui veulent que l'Etat fasse notre bonheur, il y a toujours "des inspecteurs rétribués par l'Etat", des "membres du ministère de l'Assurance sociale".



L'Etat plante un arbre.

Une escouade de travailleurs, de surveillants, d'inspecteurs,
est nécessaire pendant une demi-journée pour planter
un arbre dans un jardin public ou sur un boulevard quand
le travail est dirigé et commandé par l'Etat.


Comment ces hommes seraient-ils libérés des passions, des préjugés et des intérêts mesquins plus que d'autres hommes? Sans doute, en présence de la dure bataille économique, on regrette que les conditions de travail dépendent des patrons ou des ouvriers, et l'on se prend à souhaiter que le travail soit réglé et dirigé par une puissance meilleure. Mais en quoi les employés de l'Etat-patron seraient-ils meilleurs, plus vertueux, plus savants, plus impartiaux que les patrons et les ouvriers? En quoi seraient-ils plus désintéressés? Car, en fin de compte, l'Etat, ce sont les employés de l'Etat. L'Etat n'est pas un Dieu, qui descend sur la terre faire lui-même sa besogne: l'Etat, c'est le gapian, c'est le percepteur, c'est le contrôleur, c'est l'huissier, c'est le garde-champêtre. Si le patron a des défauts et est intéressé, est-ce que le gapian est un ange? Est-ce qu'il est plus qu'un autre incapable de céder à une tentation de lucre et de faire un passe-droit? - Non, assurément.
Enfin, si attentifs que soient ces surveillants, ils ne pourraient pas doser, avec une exactitude souveraine, la part d'efforts que chacun de nous donnerait et notre droit à la récompense nationale. Ce serait relativement possible, si chacun de nous produisait le même genre de travail- comme le casseur de pierres sur la route ou le ramasseur de foin.- On verrait, chaque soir, le tas que le travailleur a cassé ou la meule qu'il a construite, et l'on jugerait s'il a bien gagné sa journée. Mais aujourd'hui, dans une industrie,  c'est une complication inouïe de rouages différents qui rend le contrôle presque impossible.
Personne, en effet, ne produit, à lui tout seul, un objet entier qu'il peut montrer au contrôleur. Non seulement les classes ouvrières sont réparties et strictement spécialisées par métiers ou professions, mais, dans un même métier, il y a des subdivisions à l'infini, d'après la nature des mouvements et des opérations. Par exemple, 18 opérations distinctes avec 18 catégories d'ouvriers pour la confection des épingles; 70 opérations distinctes pour la confection des cartes à jouer; 1662 opérations successives pour la fabrication d'une montre de bonne qualité! chaque industrie se subdivise en spécialités nombreuses: par exemple, l'horlogerie en 102 métiers, la métallurgie en 1000 métiers.



Comment se conduiraient les ouvriers de l'Etat-patron.

Les travailleurs des Ateliers nationaux, en 1848,
d'après un dessin du temps par Tony Johannot.


Ainsi donc, si l'Etat s'occupait de faire ce que font les particuliers aujourd'hui dans le régime de la libre concurrence, c'est à dire si tout devenait monopole de l'Etat, on verrait:
1° Moins de résultats obtenus pour une si grande somme d'efforts;
2° La marche du progrès se ralentir;
3° L'inégalité des conditions sociales persister.


Que peut faire l'Etat pour nous?

Donc l'Etat ne peur rien pour notre bonheur... que nous laisser tranquilles. "Les grands, disait Beaumarchais, nous font déjà une grande grâce quand ils veulent bien ne pas nous faire du mal." On peut dire justement la même chose de l'Etat. Il ne peut rien pour notre bonheur, mais il peut nous rendre malheureux en nous empêchant d'ouvrir nos ports, de recevoir des marchandises étrangères, de nous établir aux colonies, en interdisant l'entrée de nos villes aux denrées de première nécessité, en nous espionnant par ses gabelous, en venant roder dans nos maisons, enfin en venant prélever sur notre travail ou sur notre héritage l'argent que nous ou les nôtres avons péniblement gagné. Ne lui demandons rien, ou le moins possible. Si imparfait qu'il soit, c'est encore le régime de la liberté individuelle, de la libre concurrence, et de l'offre et de la demande libres, qui proportionne le mieux la récompense à l'effort. Regardons autour de nous: ce sont ceux qui ont le plus laborieusement travaillé, et le moins inutilement dépensé dans leur vie, qui ont généralement la vieillesse la moins misérable. Sans doute, il y a bien des exceptions à cette loi, trop d'exceptions, et ce sont des injustices du sort, mais tout système arbitraire en ferait naître encore bien davantage et serait encore plus injuste que l'état actuel.
Il va sans dire que la question de la forme du gouvernement n'est ici aucunement engagée; on peut aussi bien concevoir une République où les prérogatives de l'Etat sont démesurées et une République où elles sont réduites au minimum. Mais le fait est que les nations où l'Etat fait peu de chose: les Etats-Unis, l'Angleterre sont les plus riches du monde. Celles où il fait presque tout: l'Italie, l'Espagne, sont parmi les plus pauvres. Telle est la leçon de l'histoire impartiale et de la science désintéressée. Non seulement l'Etat ne peut pas faire notre bonheur, mais la mainmise par l'Etat sur les entreprises et les industries privées serait le suicide d'une nation.

Lectures pour tous, février 1904.

jeudi 28 septembre 2023

En France sur 10 millions de femmes, la moitié travaille. 


Le christianisme a relevé la femme de son ancien abaissement et lui a donné la royauté domestique. Il lui a appris la bonté, la douceur, le dévouement, la résignation et le travail. En condamnant la polygamie, il l'a arrachée à la réclusion et à la servitude.
Placée sur le même rang que l'homme, par l'Evangile, la femme a pu développer librement et progressivement toutes ses facultés. Et, à mesure que l'humanité marchait, s'ouvrait plus large la porte par laquelle la femme sort du gynécée pour lutter sur le même terrain que l'homme. Elle en est arrivée aujourd'hui à revendiquer son émancipation complète, à réclamer l'égalité des droits civils et civiques entre les deux sexes et son admission à toutes les professions, écoles, fonctions et emplois.
D'après les plus récentes statistiques, on compte déjà en France 5 381 069 femmes vivant d'un profession (non compris les 500 000 femmes rentières ou propriétaires) ce qui représente à peu près la moitié de la population féminine âgée de vingt ans et au-dessus (12 907 012 femmes). Ce qui revient à dire que la moitié des femmes françaises gagnent leur vie en travaillant.




Dans notre statistique illustrée, nos Lecteurs verront quelle est l'importance de la population ouvrière féminine pour chacune des principales professions. Chose curieuse à constater, la femme agricole tient encore la tête dans cette proportion. Le nombre des ouvrières agricoles est encore supérieur au chiffre total des ouvrières de fabrique, des domestiques et des employés de commerce.


Almanach Hachette, petite encyclopédie populaire de la Vie pratique, 1901

dimanche 23 octobre 2022

Droit au travail et droit de grève.


Trouver  un terrain d'entente entre l'ouvrier et le patron est, dans l'état actuel des choses, une nécessité qui devient chaque jour plus urgente, à mesure que la fréquence des grèves accuse davantage le profond malaise dont souffre le monde du travail. Bien loin de contester à l'ouvrier le droit de cesser le travail lorsque les conditions qui lui sont faites ne lui semblent pas suffisamment rémunératrices, il faut tâcher d'arriver à une application loyale du principe de la grève, respectant toute atteinte et toute violation ce droit de travailler pour gagner sa vie qui est à la fois un droit primordial de l'individu et une condition essentielle de la liberté et de la dignité humaine.




Les Las. Le retour des ouvriers après la journée de travail.
Tableau d'Adler.

Certes, la tâche journalière est rude, et les travailleurs, quand ils sortent
le soir de l'usine, sont très las. Mais si la lutte pour la vie est pénible, ils en aggravent la rigueur en cessant le travail sans motif suffisant et sur un
mot d'ordre donné par des personnages étrangers à la profession.


De tous les problèmes qui s'imposent à l'attention publique, ceux qui touchent à l'organisation du travail sont aujourd'hui les plus graves et les plus inquiétants. Le malaise dont souffre l'industrie va chaque jour s'accentuant et se traduit par la fréquence des grèves qui se sont, en ces derniers temps, multipliées et étendues dans des proportions formidables. Elles ne s'assoupissent sur un point que pour renaître sur un autre, à Paris, à Calais, à Chalons, à Montceau, à Marseille.
Les chiffres sont ici d'une singulière éloquence. En 1890, on avait eu dans l'année 313 grèves. En 1899, on en relève 740, ayant interrompu le travail dans 4200 établissements et réduit à l'inaction 176 826 personnes. Pour 1900, les neufs premiers mois, à eux seuls, ont vu éclater 625 grèves entraînant le chômage pour 160 000 personnes.
Ce qui accélère les progrès du mal, c'est qu'on s'applique à l'envi à embrouiller la question. On la trouble et on la défigure en y introduisant des éléments étrangers, en y mêlant la passion. Aussi y a-t-il urgence à fixer du moins quelques idées directrices et à s'entendre sur les principes.

Le droit au travail est le premier des droits de l'homme.

Il y a d'abord une notion qui doit dominer toute la discussion, un principe qui prime tous les autres, c'est que l'homme a droit au travail, que rien ne saurait prévaloir contre l'exercice de ce droit, que toute atteinte qui y est portée est criminelle.
Parmi les droits de l'homme, celui-là est sans conteste le premier. Inhérent à la condition même de l'humanité, il ne résulte d'aucune loi écrite, d'aucune convention sociale: il découle de la nature. De même que l'homme primitif n'a subsisté qu'en arrachant à la terre sa nourriture, de même l'homme d'aujourd'hui doit pouvoir, par son labeur, gagner sa vie et celle des siens. A ce droit se rattachent tous les autres, et ils n'en sont que les conséquences. C'est pour avoir fait de mon activité un usage viril que je suis vraiment un homme. C'est parce que je gagne mon pain en travaillant que je suis libre. C'est parce que je nourris ma famille que je suis le chef de cette famille.
Le droit au travail est un droit de l'individu: il ne peut lui être enlevé par personne et au nom d'aucun raisonnement. C'est ici le domaine sacré au seuil duquel expire le pouvoir d'autrui. Dans quelques conditions que ce soit et quand dix mille hommes refuseraient pour eux-mêmes le travail, si un seul homme veut travailler, il en a le droit. Et la société est obligée de lui garantir le libre exercice de ce droit.

Le droit de grève et son fonctionnement normal.

Le droit au travail est-il en contradiction avec le droit de grève? nullement.
A cette question: "L'ouvrier a-t-il le droit de se mettre en grève?" nous répondons sans hésitation: "Oui". Il lui est pareillement permis de s'entendre avec ses camarades pour demander, par exemple,  une diminution de travail ou une augmentation de salaire. Cela se pratiquait même avant la Révolution, sous le régime des corporations si étroitement réglementées. A Paris, lorsque les ouvriers du bâtiment n'étaient pas contents des conditions de travail, ils se rendaient au bord de la Seine, sur la grève, car les quais actuels n'existaient pas encore. Telle est même l'origine du mot "grève".
Toutefois les grèves étaient alors rares. D'abord, la grande industrie n'existait pas. Le patron était pour l'ouvrier une sorte de camarade. On couchait sous son toit; on mangeait à sa table. Avait-on une réclamation à faire? l'entente était facile. Avec les conditions nouvelles du travail et le développement de la grande industrie est apparu le droit de grève. Il a été reconnu par la législation. Une loi de 1864 autorise les grèves, mais en ayant soin de punir les atteintes portées à la liberté du travail.
Non seulement, le principe de la grève est juste, mais, en fait, bien des grèves sont irréprochables, et se déroulent sans occasionner ni injustices ni malheurs. On pourrait citer des exemples presque quotidiens de ce fonctionnement normal du droit de grève. Des ouvriers cessent le travail. Ils voudraient gagner plus, ou ne rester que 10 heures à l'atelier au lieu de onze. Le patron repousse ces prétentions. Le juge de paix, averti, intervient. Une nouvelle conférence a lieu entre le patron et les délégués des ouvriers. Dans l'intervalle, on a réfléchi de part et d'autre; on a compris ce qui était possible ou impossible; le chef d'industrie, qui n'a pas été choqué ou exaspéré par des injures et des cris de mort, est plus disposé à faire des sacrifices. Une nouvelle discussion amène l'entente, et le travail reprend après une interruption insignifiante.



Une grève de mineurs, d'après le tableau de Roll.

La grève est déclarée, le travail suspendu. Inoccupés toute la journée,
les ouvriers rôdent autour de l'orifice du puits pour guetter ceux de leurs camarades qui voudraient user du droit qu'à tout être humain de travailler
pour gagner le pain de ses enfants et le sien. Le moindre incident peut dégénérer
en dispute, en rixe amenant souvent les pires malheurs
.


Ces grèves sont courtes; elles sont pacifiques; elles n'ont, pour le plus grand bien de tous, aucun retentissement dans les journaux et passent inaperçues. Ainsi le 16 août 1899, 36 plâtriers se sont mis en grève à Belfort; le 17, 7 autres suivaient leur exemple; le lendemain, l'entente était faite, avant la réunion de conciliation préparée par le juge de paix. Les ouvriers, qui demandaient dix heures de travail au lieu de douze, obtenaient gain de cause, sauf quelques cas réservés. Les tisseurs de la maison Olivier et Picard, à Elbeuf, ayant demandé une augmentation le 21 mars et ne l'ayant pas obtenue, se mettent en grève; les patrons ayant réfléchi et accordé la moitié de l'augmentation demandée, tout était fini le surlendemain. Les gaziers de Lorient réclament, le 29 avril après midi, une augmentation de salaire, déclarent, sur le refus du patron, leur intention de faire grève, délèguent, le soir même, cinq de leurs camarades chargés de négocier avec le patron, et obtiennent enfin l'augmentation demandée.
En fait, 158 grèves, en 1899, ont duré une journée ou même moins.
Telle est la grève lorsqu'on applique le principe avec sagesse et loyauté. Mais on sait trop qu'il n'en est pas toujours ainsi. Voyons donc à quelles conditions elle constitue un droit, et, en même temps, comment on peut dans l'application fausser ce droit, y substituer l'arbitraire et la violence, et déchaîner ainsi les pires catastrophes.

Comment on fausse un principe dans son application.

La grève doit avoir pour point de départ une réclamation précise.
La grève n'a de raison d'être qu'autant qu'elle est un moyen d'appuyer cette réclamation. Or souvent les ouvriers ne se rendent même pas exactement compte de la raison pour laquelle ils se mettent en grève. Ils obéissent à une vague injonction partie ils ne savent au juste d'où ni de qui.
Le maire d'une grande ville interrogeait, en 1893, l'un des délégués des cordonniers en grève: "En quoi avez-vous à vous plaindre de vos patrons?- Nous n'avons pas à nous plaindre; ils sont très bons pour nous; le mien, en particulier, m'a prêté de quoi m'acheter une petite maison.
- Alors pourquoi vous êtes-vous mis en grève?
- Nous nous sommes pas mis en grève, on nous y a mis."
A Carmaux, un journaliste demande à un ouvrier:
-"Pourquoi vous êtes-vous mis en grève?
- Est-ce qu'on sait! On nous a réunis au syndicat; on nous a dit de nous mettre en grève, et voilà!"
On a vu des grévistes déclarer qu'ils s'étaient mis en grève uniquement par esprit d'imitation. Un puits chôme, dans une mine, pour faire comme un autre puits. Enfin l'exemple n'est pas rare d'ouvriers qui commencent par cesser le travail et se réunissent ensuite pour voir ce qu'ils pourront demander.

La grève décidée on ne sait pourquoi, on ne sait par qui.

La grève doit être décidée par les ouvriers.
Ce sont les travailleurs qui, seuls,  peuvent déclarer s'ils travailleront ou s'ils ne travailleront pas. Or ceux qui imposent la grève aux ouvriers ne sont souvent pas eux-mêmes des ouvriers.
Dans une grève d'ouvriers mineurs de 1893, on a vu la continuation de la grève votée par un comité de 47 membres, comprenant 23 cabaretiers, 15 garçons marchands de vin, un marchand de nouveauté, 2 députés et 7 ouvriers.
Parmi ces éléments venus du dehors qui faussent le fonctionnement de la grève, la pire intrusion est celle des politiciens.



Un "meeting" politique, il y a vingt ans. La salle Graffard, à Belleville,
d'après le tableau de Jean Béraud.

Tout ouvrier a le droit absolu de refuser le travail lorsqu'il trouve qu'il
ne gagne pas assez. Mais les travailleurs ont tout profit à s'en tenir à des revendications précises et concernant directement leurs intérêts.
Beaucoup de grèves ont, au contraire, pris naissance à la suite de
réunions publiques dans lesquelles sont traitées des questions politiques
 étrangères à la condition des ouvriers.


Ces politiciens sont d'abord certains journalistes. Il y a des journaux qui n'ont qu'à gagner à des troubles fournissant la matière d'articles retentissants et d'informations abondantes.
Ce sont ensuite les meneurs envoyés pour jeter de l'huile sur le feu, souffler sur les braises, attiser la discorde. Ceux-là sont payés. Tandis que chaque jour de chômage se traduit pour l'ouvrier par une perte de salaire, il représente pour le meneur un bénéfice. Pendant les grèves d'Amiens, en 1893, le délégué envoyé par la Bourse du Travail de Paris touchait dix francs par jour et ses frais de voyage. Etonnez-vous qu'après cela les grèves se prolongent!
Ce sont enfin les aspirants députés. Ceux-là ne voient, dans les souffrances du monde ouvrier, qu'un moyen de préparer leur propre avenir politique. Ils se font une popularité au moyen des discordes qu'ils entretiennent. Leur intérêt évident est d'envenimer les choses et de prolonger le conflit. Aussi ont-ils soin "d'élever" le débat, comme ils disent; entendez par là "de déplacer la question". Tandis qu'on ne devrait s'occuper que des griefs professionnels et des intérêts relatifs à une industrie spéciale, ils se lancent dans les grandes abstractions du patronat et du prolétariat, dans les généralisations sur la guerre des classes.


La grève du Creusot, d'après le tableau d'Adler.

Excités par les meneurs, les ouvriers veulent tout faire pour amener le
patron à céder. Mais, s'il paye sa main-d'œuvre trop cher, le patron sera
obligé de demander des prix plus élevés, ne vendra plus ou vendra à perte.
Il sera alors contraint de fermer l'usine ou la mine. Les ouvriers se trouveront
donc sans travail. La ruine d'un seul chef d'industrie entraîne celle de
centaines de familles qui vivaient
par lui.


La grève devient un prétexte à la violence.

La grève doit toujours rester calme et pacifique.
Mais, déchaînée par une savante préparation, la violence ne peut manquer de naître au cours des grèves et de causer les plus déplorables excès. La grève, détournée de son objet qui est une entente plus juste entre le patron et les ouvriers, tourne à la révolte et se change en émeute.
Ce sont alors les menaces, les brutalités matérielles, les promenades de bandes vociférant des cris de haine; alors on fait appel aux plus mauvais sentiments de l'homme. On en vient aux mains. Les armes partent. On se bat. On assassine.
C'est d'abord contre le patron et ses collaborateurs, ingénieurs et contremaîtres, que se tourne la frénésie de la foule égarée.
On a vu, en 1882, un industriel de Roanne, M. Bréchard, blessé d'un coup de pistolet par un gréviste âgé de dix-neuf ans, qui sortait d'une réunion publique. Le commissaire de police disait devant le tribunal: "Les grévistes avaient d'abord été très calmes; des orateurs socialistes sont arrivés de Paris; ils ont organisé des réunions et surexcité les esprits". Si ce coup de pistolet a été tiré, la faute en est aux discours prononcés par les orateurs de la réunion.
Faut-il rappeler la grève de Decazeville (1884) commencée par l'assassinat d'un ingénieur, M. Watrin? Les ouvriers n'avaient contre lui aucun grief. Son seul crime était d'être au service de la Compagnie. Au nombre de douze à quinze cents, les grévistes, guidés par un repris de justice, envahirent la maison où se trouvait le malheureux ingénieur, et l'assommèrent à coup de barre de fer. Son supplice dura cinq heures et ses bourreaux firent preuve d'une sauvagerie inouïe.
Plus fréquentes encore sont les violences dirigées par les ouvriers contre leurs camarades. Notons-le, à ce propos, ceux qui dans cette lutte entre le capital et le travail sont les premières victimes des violences des ouvriers, ce sont les ouvriers, ce sont les travailleurs.


A Montceau: Grévistes attendant le retour des délégués
partis pour conférer avec le directeur de la mine.

Au milieu de la foule, on distingue les cuisiniers des "soupes populaires"
avec leurs bannières.



En effet, les ouvriers qui se mettent en grève ne tolèrent pas que leurs camarades continuent le travail. Ils s'empressent de flétrir ceux-ci des noms de traîtres, de renégats, de faux frères, de feignants.
Ces "faux frères", ils cherchent à les intimider; si l'intimidation ne suffit pas on emploie la force.
Un ouvrier charpentier expliquait, dans une enquête, pourquoi il n'avait pas osé travailler pendant une grève, bien qu'il en eût envie et que sa famille eût grand besoin de son salaire: "On ne me dira rien maintenant; mais, plus tard, on me fera tomber une poutre sur la tête, ou bien on dénouera les cordes qui soutiennent mon échafaudage."
C'est le régime de la menace préventive; c'est la tyrannie s'exerçant par la terreur.
Un habitant de la Haute-Vienne, décrivant une grève de terrassiers, disait, en parlant de la puissance d'intimidation déployée par les meneurs:" Cette oppression est atroce. J'ai vu de pauvres gens, me parlant de leurs enfants, pleurer à chaudes larmes, maudire la grève et... la suivre".
En Belgique, pendant les grèves des charbonnages, des groupes de grévistes stationnaient sur tous les chemins et interpellaient les ouvriers qui se rendaient au travail. Ils prenaient leurs noms. Un individu armé d'une hache s'était posté à l'entrée d'un puits et menaçait de fendre la tête au premier qui descendrait.
En cas de "désobéissance", c'est à dire vis-à-vis des travailleurs qui veulent travailler quand même et gagner leur pain en travaillant, on prend les grands moyens.
En 1893, dans le Pas-de-Calais, les mineurs Hollart, Clayance et Labuissière reprennent le travail. Des cartouches de dynamite font explosion dans leurs maisons. En 1892, lors de la grève des omnibus de Paris, les grévistes coupent les traits des chevaux, arrachent les cochers de leurs sièges, les traînent à terre, les maltraitent et en blessent plusieurs. En 1898, les grévistes du bâtiment, par petites bandes, courent les chantiers, brisent les outils de leurs camarades qui travaillent et les expulsent.
A Carmaux, en 1893, les grévistes, érigés en pouvoirs publics, font officiellement des patrouilles chargées d'interdire le travail. En 1900, nouvelle grève. Des ouvriers, désireux de travailler, sont assaillis et blessés à coup de pierres.
Dans ces violences exercées contre les travailleurs, personne n'est épargné, pas même les femmes. En 1899, à Tourcoing, des ouvriers trieurs faisant grève, vont attendre, à la sortie du peignage, les femmes qui ont travaillé, les huent, les bousculent, et font pleuvoir une grêle  de projectiles sur le tramway où les ouvrières se sont réfugiées.


Défilé des femmes de grévistes à Montceau-les-Mines (1901).

Pendant la dernière grève des mineurs, à Montceau, c'était un spectacle impressionnant que celui de ces longues files de femmes accompagnant
avec les hommes les délégations. Si elles ont à supporter les misères qu'entraîne
 le chômage, du moins faut-il que la cause de la cessation du travail soit juste et
que la grève ait chance d'aboutir.



Voulez-vous voir la grève dégénérer en bataille rangée? L'Amérique, où tout se fait en grand, nous offre le spectacle de ces grèves terribles.
A Pittsburg (Pennsylvanie), chauffeurs et mécaniciens pillent les boutiques d'armuriers, prennent d'assaut et incendient une des gares principales, enflamment un train de wagons remplis de pétrole, le lancent contre la gare de Pittsburg défendue par les soldats et fusillent ceux-ci au moment où ils sortent du brasier. A Reading, à Chicago, à Colombo, à Florence (Colorado), des soulèvements analogues ont eu un retentissement universel. En 1892, les ouvriers de l'usine Carnegie, sachant que le patron fait venir un bateau plein d'agents de police pour protéger son établissement, lancent sur l'eau des flots de pétrole enflammé. Dans l'Idaho, des mineurs fusillent les ouvriers qui ont accepté de les remplacer. A Nashville (Tennessee), les grévistes attaquent un régiment de milice et font prisonnier le colonel Anderson.
En France, nous n'avons pas, sans doute, de ces formidables batailles; mais nos humbles défenseurs de l'ordre tiennent un rang honorable dans le martyrologe de la liberté. En mai 1895, à Paris, douze gardiens de la paix sont blessés ou meurtris par les employés des omnibus en grève. En 1899, à Saint-Etienne, le bilan d'une seule journée donne douze agents grièvement blessés. Or, les agents, gardiens de la paix, gendarmes, soldats contre lesquels s'acharnent les ouvriers en grève, croit-on que ce soit des capitalistes? Ce sont, eux aussi, des prolétaires et souvent leur condition est beaucoup plus modeste que celle des ouvriers pour lesquels ils exposent leur vie.

La grève accumule les pertes matérielles.

Cependant, au cours du chômage, parmi ces scènes de violence, les ruines s'accumulent.
Les unes sont le résultat des destructions matérielles. Nous avons parlé d'outils brisés, de maisons abimées par la dynamite, de gares incendiées, de navire attaqués. L'ouvrier, normalement, est un créateur; la grève le transforme en destructeur; ces mains oisives, ces bras au repos ont besoin de casser, de briser, de détériorer, d'anéantir. Les bâtiments même de l'usine, les machines, du moment où on les abandonne, apparaissent à l'ouvrier comme les alliés, les complices du patron. Ces choses inanimées détournent sur elles une partie des colères que leur propriétaire s'est attirées.
Les dégâts les plus considérables sont encore ceux qui, sans l'intervention même de la violence, résultent du seul arrêt du travail. L'extinction d'un four à verrerie se traduit par une perte de vingt à cinquante mille francs. Dans les mines, l'arrêt des pompes d'épuisement déterminent l'inondation des galeries. Les grèves des cochers d'omnibus ont pour contre-coup une mortalité anormale parmi les chevaux qui, ne sortant plus, tombent malades. Or les chevaux d'omnibus coûtent sept à huit cents francs, et, à Paris seulement, la Compagnie en possède quinze mille. Comment oser prétendre qu'il est "de bonne guerre" d'infliger ces pertes énormes aux patrons? Détruire les capitaux d'où sortent les salaires est le plus sûr moyen pour compromettre ces derniers. Quand le travail aura repris, qui ne voit que l'effort pécuniaire que devra faire le patron pour réparer ses pertes éloignera d'autant l'époque où il pourra augmenter les salaires?

La grève est désastreuse pour l'ouvrier.

Car il est temps de le dire, il y a quelqu'un pour qui la grève est immédiatement un fléau: c'est l'ouvrier.
L'ouvrier, sa famille, sa femme et ses enfants, voilà ceux qui auront d'abord à souffrir du chômage. La misère s'abat sur des milliers de foyers. L'abîme de la dette se creuse, tel que souvent rien ne pourra désormais le remplir. Quel spectacle plus navrant que celui d'une cité ouvrière lorsqu'une grève se prolonge? La caisse de l'usine est fermée. Les petites économies du ménage sont bientôt dévorées. Les fournisseurs se lassent de faire crédit. Sans doute on a l'espoir d'un relèvement de salaire; mais d'abord la grève peut échouer; ensuite, même en cas de succès, il arrive, lorsque le chômage a duré longtemps, que la somme des salaires perdus et des dettes contractées représente plus que l'augmentation répartie sur une vie entière. Pour rattraper trois mois, il faut trente ans.


A Montceau: Les soupes populaires organisées pour venir en aide aux grévistes.

La solidarité ouvrière est une chose admirable. Encore ne doit-elle pas faire
 perde de vue aux travailleurs leurs véritables intérêts. Les secours de leurs camarades les aideront bien à ne pas mourir de faim pendant le chômage, mais
 les avantages matériels qu'ils retirerons de la grève compensero
nt-ils les pertes
 de salaire qu'ils auront subies?



Veut-on se faire une idée des salaires perdus? En 1899, la grève des houillères de Borinage a coûté aux mineurs 439 000 journées de travail, soit 1 675 960 francs de salaires. Après quoi ils reprirent le travail aux mêmes conditions fixées précédemment par les Compagnies. Les 674 grèves qui ont eu lieu en Angleterre en 1898 ont fait perdre, à 246 541 ouvriers, 14 565 000 journées de travail, soit 55 000 000 de francs de salaires.
Non seulement l'ouvrier perd des semaines et des mois de salaires, mais il arrive qu'il a perdu son emploi et que, la grève terminée, il n'y a plus de travail. Pendant la grève, en effet, l'industriel n'a pas pu prendre de nouvelles commandes, il n'a pas pu exécuter les anciennes, il a mécontenté des clients, il en a perdu. Conséquence: la grève une fois terminée, il n'y a plus assez d'ouvrage, et l'on congédie le surplus de travailleurs. Après la grève des mécaniciens anglais, lorsque ceux-ci, ayant épuisé leurs ressources, rentrèrent dans les ateliers, les patrons ne purent d'abord en occuper que 12 ou 15 pour 100. En 1895,  la grève de la verrerie Richarme, à Rive-de-Gier, laissa, une fois finie, plus de 300 ouvriers sur le pavé. L'ouvrier devient alors un déclassé. C'est la pente qui mène aux dernières déchéances.

La grève ne profite qu'à l'étranger.

La grève arrive à tuer ou à exiler une industrie. L'an dernier, à Marseille, plusieurs savonneries ont dû fermer leurs portes parce que la grève et les violences des ouvriers des ports et des charretiers ne permettaient plus le transport de leurs marchandises. Certains patrons transportent leurs fabriques ailleurs.
Mais tout se tient dans le monde du travail. La grève d'une industrie ne compromet pas seulement cette industrie spéciale, mais elle en frappe du même coup une foule d'autres.
Qu'arrive-t-il donc? les besoins d'une industrie ne cessent pas parce que certains ouvriers refusent le travail. Le client est donc amené à s'adresser ailleurs.
Ailleurs, c'est l'étranger.
Une fois les nouvelles habitudes prises, on les garde: les commandes, ayant pris un chemin nouveau, ne reviennent plus à l'ancien.
Il y a quelques années, la grève des ouvriers ébénistes, dans le faubourg Saint-Antoine, fut le signal d'une grande importation en France de meubles allemands. La grève fut passagère; l'importation allemande dure toujours. Depuis la grève des ouvriers des ports, plusieurs lignes de vapeurs allemand, anglais, italiens, au lieu de débarquer leurs marchandises à Marseille, vont les décharger à Gênes. Voilà le meurtre qui s'accomplit sous nos yeux. En fomentant les grèves, on est en train de ruiner un grand port français au profit d'un port étranger. Gênes prospère tandis que Marseille périclite.
Et c'est pourquoi on trouve si souvent dans les grèves les traces de l'intervention étrangère. La grève violente et prolongée est une bataille perdue par l'industrie nationale contre l'industrie étrangère;

Ou est le remède?

Qu'a-t-on imaginé pour remédier à ces désastres? Et que faut-il penser du système de la grève obligatoire?
Chaque groupe d'ouvriers travaillant ensemble serait considéré comme lié par les décisions de la majorité. Si la moitié plus un décide qu'il faut faire grève, tout le monde doit se croiser les bras, même ceux qui veulent travailler, qui ont besoin de travailler.
Les inventeurs de ce système disent: "C'est une application du suffrage universel. Puisque ce suffrage sert de règle en politique, pourquoi ne jouerait-il pas le même rôle dans les questions du travail?"
C'est faire une confusion. Le suffrage universel sert à trancher les questions de gouvernement, celles dont la solution doit forcément être la même pour tous. Un pays ne peut être à la fois en république et en monarchie: les vins et les cidres ne peuvent être à la fois grevés et dégrevés d'impôts. Mais il peut y avoir, à la fois,  des ouvriers qui travaillent et des ouvriers qui ne travaillent pas; il s'agit ici de droits purement individuels.
"Eh quoi! écrit à ce sujet M. Jules Roche, sur 1500 ouvriers, 751 pourraient donc imposer la grève à 749? Ou 1000 à 500? Ou 1499 à un seul? Qu'importe! La violation du droit et de la justice est aussi scandaleuse dans un cas comme dans l'autre. Le nombre ici ne peut rien modifier, car il ne s'agit pas d'un droit collectif, mais d'un droit individuel auquel nul pouvoir ne peut toucher, que son propriétaire lui-même ne peut aliéner."
La théorie de la grève obligatoire méconnait le droit au travail. Elle porte atteinte à l'indépendance du travailleur et aux droits de l'homme.


La grève des forgerons. Tableau de Brispot.

L'artiste s'est inspiré du poème fameux de François Coppée. Au cabaret,
 pendant une grève, un jeune forgeron a provoqué un de ses camarades
 qui, vieux et chargé de famille, voulait travailler. Armés chacun d'un
marteau, leur outil de travail, les deux hommes se sont battus: l'un d'eux
git maintenant à moitié m
ort.



Le remède est ailleurs. Il est dans une organisation de la grève qui permettrait à celle-ci d'être l'application régulière d'un droit juste dans son principe.
La grève devant servir à régler les différends entre les patrons et les ouvriers, il faut d'abord que les patrons et les ouvriers ne voient pas surgir entre eux, pour les empêcher de s'entendre, des hommes étrangers au monde du travail et qui y introduisent des préoccupations d'ordre politique.
Si en effet à certains égards les intérêts du patron et de l'ouvrier sont contraires, à certains autres, ils sont identiques. Tous deux en effet sont intéressés à la prospérité de l'industrie qui les fait vivre. Il y a donc un intérêt commun.
Les meneurs ne sont puissants que par la crédulité des ouvriers et par leur faiblesse. Dans la dernière grève de Carmaux, les ouvriers qui voulaient travailler formèrent un syndicat à eux pour défendre la liberté du travail. Ils furent étonnés eux-mêmes de se trouver bientôt 1700. L'attitude à prendre devant les meneurs se résument en deux mots: ne pas les croire et ne pas les craindre.
L'industrie française a d'âpres concurrents. Elle est serrée de près. On épie ses fautes, on est prêt à profiter de ses reculs pour les transformer en revers. C'est moins que jamais l'heure d'ajouter par des arrêts subits de la fabrication nationale aux difficultés de la situation. La grande famille industrielle française peut périr si elle est divisée. Unie, elle peut grandir le prestige et la fortune de la France.

Lectures pour tous, 1900-1901.