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jeudi 15 août 2013

La fortune en ramassant des mégots.

La fortune en ramassant des mégots.

Je suis allé cette année faire l'ouverture de la pèche à vingt cinq lieues de Paris, dans le département de l'Oise. Un clair dimanche, je débarquai à une petite station piquée entre deux forêts et je m'acheminai vers une rivière tranquille qui coulait lentement à la lisière d'un bois avant de se venir buter aux deux arches d'un pont de village. De loin, à travers les prés, je choisissais déjà ma place: un bon endroit ombragé au pied d'un bouleau.
Bon, la place était prise.
Un confrère, un vieux bonhomme dont la tête se cachait sous un vaste panama, surveillait déjà le point rouge de son bouchon flottant. Je m'installai à deux pas du confrère, je jetai mon hameçon. Le poisson ne mordit pas, mais à cela il y avait un peu de ma faute, car j'étais distrait, je regardai devant moi, dans la plaine, au lieu de fixer d'un oeil attentif les oscillations de ma ligne. C'est que, à cent pas du village, presque sur le bord de la rivière, une gentille maisonnette, blanche avec un pignon pointu pareil à celui d'une maison du XVème siècle, attirait mon attention et me faisait pousser des soupirs d'envie. Elle était toute petite, à un seul étage, mais elle était en si bonne place et vous avez un air si paisible que je pensais: "Heureux qui vit là; celui là doit dormir tranquille, et quand le prend l'envie de pêcher, avec une gaule assez longue, il peut le faire de sa fenêtre sans se déranger!"
Je dus même faire tout haut cette réflexion ou quelque chose d'analogue, car mon voisin, qui ne prenait rien non plus, me dit tout d'un coup:
- C'est ma bicoque que vous reluquez comme ça ?
- Votre bicoque ? si elle est vôtre, je vous en félicite, elle est charmante!
- Charmante, non, mais commode. En tous cas, vous ne devineriez pas facilement, j'en suis sur comment j'ai gagné de quoi la bâtir !
- Dame, que sais-je moi !
- Et bien tenez, je vais vous le dire, ce n'est pas déshonorant après tout et vous avez l'air d'un bon garçon. C'est en ramassant des mégots que j'ai fait construire ma maison !
- En ramassant des mégots ? Vous savez mon brave homme, bien que me trouvant dans l'Oise aujourd'hui, je n'arrive pas de Pontoise et ne monte pas à l'arbre, comme on dit!
- Vous arriveriez de Mexico ou de Téhéran que je n'en aurais pas moins construit ma maison avec le produit de mes mégots, parole d'honneur !
- S'il en est ainsi, mon voisin, contez-moi cette merveille, je vous en prie. Le poisson ne mord pas maintenant, il sera tout à l'heure en meilleures dispositions, aussi vous pouvez conter sans crainte de perdre votre temps. Allez-y !
Sans se faire prier, le bonhomme "y alla".

Les débuts.

C'est sous l'empire, dit-il, vers 1860, que je débutai. D'abord, je dois vous dire, avant tout autre chose, que les affaires marchaient beaucoup mieux à cette époque qu'aujourd'hui, les gens fumaient plus et ils fumaient mieux; aujourd'hui, la moitié des hommes ne fument pas et l'autre moitié fume ses cigarettes jusqu'au bout. Ah ! malheur !...
Donc, un soir d'automne, me trouvant sans travail, sans le sou, sans un ami capable de me venir en aide, j'errais mélancoliquement le long des boulevards. Il avait fait très chaud tout le jour, les terrasses des cafés étaient couvertes de monde. Des hommes à la barbe hirsute, aussi mal vêtus que moi, se faufilaient parmi les tables, se baissaient, se glissaient entre les garçons surchargés de plateaux et, à tout moment, jetaient vivement dans leurs poches quelque chose que je ne pouvais distinguer.




Moi, d'un oeil terne, je les regardais au passage, sans comprendre, hébété par la faim et la soif, et traînant la semelle. Soudain comme je dépassais Tortoni étincelant de lumières, un de ces hommes étranges se plante devant moi, me dévisage, me détaille sans rien dire d'abord, puis, brusquement, me dit:
- Montre  tes mains !
Je tends mes mains.
- Bon, fait-il, tu as de longs doigts. Et puis ta tête me revient, tu feras mon affaire. Ecoute, tu as besoin de gagner quarante sous, hein, ça se lit sur ta figure ?
- Ah ! pour sûr, alors !
- Veux-tu les gagner en travaillant avec moi ?
- Je ne demande pas mieux, que faut-il faire ?
 - Fais comme moi. Arrive.
Et je le suivis.
Je vis alors quels étaient ses travaux et ceux de ses pareils. Ils ramassaient les restes de cigares et de cigarettes, les "mégots", sous les tables, se baissaient, se glissaient entre les pieds des consommateurs. C'est là une besogne éreintante. Etre pendant des heures plié en deux, l'attention tendue, toujours les yeux écarquillés, les mains devenues douloureuse par le frottement continuel sur l'asphalte; ramasser dans les ordures du trottoir, dans la sciure de bois, dans la salive des consommateurs, des cigarettes aux trois quart fumées, des bouts de cigares humides encore à une extrémité et brûlants à l'autre, certes, ce n'est pas amusant. Mais quoi, j'avais faim. Et pour pouvoir manger, j'aurai fait le plus répugnant des métiers.
Je suivis mon compagnon de chasse, n'est-ce pas une chasse et une chasse difficile, même ?, de la porte Saint-Denis à la Madeleine. Nous interrompîmes une fois notre labeur: pour boire un verre de vin et manger un pain et un morceau de fromage, et il était près d'une heure du matin quand nous redressâmes définitivement, pour cette nuit-là, nos dos courbaturés. J'avais vidé cinq fois dans le havresac de mon "patron" mes poches pleines de butin.
Aussi, mon patron était-il content de moi.
- Ecoute, me dit-il, puisque tu es sans travail, je t'en offre moi du travail. Je connais le métier à fond, nous le pratiquerons ensemble et nous partagerons le bénéfice. Si ça te va, tu continueras; si ça ne te va pas, tu plaqueras. Veux-tu essayer pendant quelques jours ?
J'étais sans ressources, je vous l'ai dit. Cette proposition, c'était le pain assuré pour le lendemain, j'acceptai. Nous allâmes coucher alors dans un hôtel meublé de très piètre mine, rue du Grand-Prévôt.

La matinée du mégotier.

Couchés vers deux heures, levés à sept ! Ah ! il faut être de fer pour réussir dans ce métier-là. Mais mon patron et moi, nous étions infatigables. Il importait que nous fussions debout de bonne heure pour pouvoir visiter les boites à ordures des cafés avant qu'elle fussent vidées par les tombereaux municipaux. Nous faisions de préférence notre tournée devant les restaurants de nuit, autour de Halles, et nous faisions une bonne récolte parmi les détritus des fêtes nocturnes. Cette récolte là demandait moins d'efforts que celle de la soirée, il ne fallait pas se baisser tant, nous n'avions qu'à fouiller les boites de tôle à l'aide d'un bâtonnet muni d'un long clou à son extrémité. Mais en revanche, elle exigeait un autre travail. Pour avoir le droit de prendre les mégots dans les boites, il nous fallait aider les garçons de café à sortir et à disposer, sur la terrasse, les tables, les chaises et les banquettes, à plier la fermeture en bois (on ignorait généralement alors la fermeture mécanique), à balayer, arroser, à semer la sciure de bois sur le plancher.
Dans les grands cafés, Tortoni, la Maison Dorée, les garçons nous vendaient vingt cinq ou trente sous la livre, sans compter les menus services que je viens d'énumérer. Nous étions bien contents d'acheter ces mégots-là, car ils étaient superbes, faits de tabac de choix, longs encore et pas mâchonnés. Quelquefois, nous trouvions parmi eux, des cigarettes à peine entamées.
 A onze heure, notre première tournée était achevée, nous rentrions déjeuner.

Le tri.

Après déjeuner, s'accomplissait l'importante opération du tri. Aujourd'hui les mégotiers la font dans les petits caboulots qui avoisinent la place Maubert, rue Maître-Albert, rue des anglais. Nous la faisions, nous autres, en plein air: sur les quais.




Les quais étaient notre chantier. Il n'y avait alors pour nous gêner, ni Métropolitain ni chemin de fer souterrain. Du pont au Change au pont Louis-Philippe, nous étions chez nous. Nous nous installions contre les arches des ponts, prêts à nous abriter sous l'arc aux premières gouttes de pluie, nous mettions entre nos jambes de larges pierres plates et nous étalions devant nous notre récolte  de la veille et du matin. Les bouts de cigare étaient les premiers mis à part, nous les hachions très fins, nous y mêlions quelques pincées de tabac ordinaire et nous obtenions, après l'avoir fait sécher, un produit excellent pour la pipe. Ensuite, nous nous occupions des cigarettes: des belles, de celles qui étaient à peine grillées, nous coupions à chaque extrémité une mince rondelle et nous les glissions dans des étuis en papier havane que nous faisions nous-mêmes: les cigarettes neuves ainsi obtenues prenait le nom très espagnol de cigarella et étaient vendues cinq sous le paquet de vingt (on ne détaillait pas les paquets) aux concierges du Quartier Latin. Aux mégots ordinaires, on coupait un seul bout, celui qu'avait atteint le feu, on ôtait le papier, on étalait le tabac en une couche très mince et on le faisait sécher.
Mais les mégots des cigarettes de luxe, nombreux surtout dans la provision que nous achetions aux garçons des grands bars, subissaient une préparation spéciale. Après les avoir décortiqués avec soin, nous les humections légèrement, il fallait connaître exactement la dose, de quelques gouttes de café. Et nous les faisions sécher au soleil ou à un feu très doux. Les cigarettes faites avec ce tabac là avaient un parfum exquis, bien supérieur à celui de vos ninas et de vos nazirs.
Quand tout notre tabac était ainsi trié et préparé, nous avions devant nous quatre tas: le tabac pour la pipe, le tabac à cigarettes dit "tabac fin", la tabac surfin 'au moka' et nos cigarella.
Le tabac pour la pipe, nous en faisions des petits paquets d'environ cinquante grammes, nous les vendions trois sous dans la rue. Le tabac fin, nous en faisions des cornets à cinq sous et nous en réservions une partie. Le tabac surfin et les cigarella, nous savions d'avance qui viendrait les acheter, nous n'en vendions pas au détail.

Le marché au tabac.

Cinq heures étaient venues. Nous pliions bagage et nous rentrions dans notre mansarde. Bientôt arriveraient nos meilleurs clients: trois garçons de café de la rue de la Harpe et du Châtelet. Ils nous achetaient chacun une livre environ de tabac fin que nous leur vendions 2fr.75 ou 3 francs selon qu'il était plus ou moins sec et avait meilleure mine et "un quart" de surfin à 3fr.25 la livre.
Savez-vous ce qu'ils en faisaient de notre tabac ? des "cigarettes à la main", de ces cigarettes dont les consommateurs raffolent et qu'ils payaient si cher dans les cafés; ils réalisaient la dessus de jolis bénéfices.
Aujourd'hui encore, je puis vous l'affirmer, les cigarettes à la main que vous vendent les garçons tandis que vous dégustez votre café ou votre bock sont presque toutes confectionnées avec du tabac de seconde main.
Les garçons servis, nous descendions dans la rue avec nos petits cornets et nos cigarella. Nous allions faire un tour dans quelques unes des rues si étroites et si sombres du Quartier Latin d'alors.
Nous entrions dans le corridor des maisons, nous frappions au carreau de la loge et nous disions à la concierge:
- Faut rien aujourd'hui, la mère ?
- Si, un paquet ! deux paquets ! quatre paquets !
La mode était alors aux "femmes qui fument". Nos cigarella faisaient fureur parmi les "beautés" du quartier. Mais jamais ces demoiselles ne s'adressaient directement à nous: elle se servaient toujours de l'intermédiaire de leur concierges qui prélevaient, du reste, un gain sérieux sur la marchandise !
Vers 6 heures 1/2, nous étions de retour rue Maître-Albert. Nous nous placions au bord du trottoir et nous attendions, immobiles. Alors commençait le défilé des acheteurs.



Des hommes s'approchaient, nous disaient à voix basse:
- Un paquet de fin !
ou:
- Deux sous pour la pipe !
Ils payaient et s'en allaient. Et il ne faudrait pas croire que les miséreux seuls étaient nos clients. A côté d'ouvriers et de mendiants, il y avait des acteurs, des étudiants, des pions, des petits bourgeois même, aux rentes trop modestes ou à l'économie trop sordide. Il y en avait de timides, de honteux, qui nous mettaient leurs cinq sous dans la main et se sauvaient comme s'ils avaient commis quelque laide action. Mais il y en avait aussi de hardis qui marchandaient nos prix, qui nous demandaient "par dessus le marché" du papier à cigarettes et du feu.
A huit heures notre stock était écoulé, nous allions dîner et nous préparer à la grande tournée du soir.


Les cigarettes-attrape.

A deux époques de l'année, en mars et en décembre, notre industrie s'augmentait d'une branche nouvelle: la fabrication des cigarettes-attrape. Vous ne connaissez pas ces cigarettes-là ? Nous les fabriquions avec du tabac fin, bien haché. Au milieu, exactement, nous glissions un grain de poudre de chasse, puis nous serrions très fort le tabac dans une feuille de papier brun, si bien que nos cigarettes ressemblaient à de minces cigares, très fermes.
Nous vendions, à raison de quatre sous les dix, les cigarettes ainsi préparées aux camelots qui allaient les offrir à un sou pièce, sur les boulevards, quand venait le premier avril. Il s'en vendait beaucoup à ce moment-là; les mauvais plaisants les utilisaient pour les mystifications traditionnelles. La personne à qui on avait offert une de nos cigarettes l'allumait sans méfiance, en humait le parfum, puis tout à coup, crac ! un claquement sec s'entendait et une longue flamme montait sous le nez du fumeur ébahi et lui roussissait légèrement la moustache !
Pour le jour de l'an, les camelots vendaient aussi de ces "cigarettes-canon" qui constituaient des étrennes ultra-fantaisistes. Du reste, si l'usage s'en est tôt perdu en France, il existe toujours en Suisse et en Allemagne où l'on fabrique encore des cigare-attrape, longs et minces, qui ressemblent à des brindilles de bois mort.

Les rentes d'un mégotier.

Et pendant plus de vingt-cinq ans, continua mon interlocuteur, nous fîmes ce rude métier, mon compagnon et moi. A nous deux et en comptant ceux que nous vendaient les garçons de café, nous réunissions par jour de 6 à 7 livres de mégots. Nous les vendions, en moyenne, 2,75 la livre. Notre gain était donc d'un louis par jour.
Notre vie était austère. Nous thésaurisions. Nous dépensions, à nous deux, cinq francs par jour, tout compris. Nous aurions pu dépenser moins encore. Mais il nous fallait récupérer nos forces dépensées et nous nourrir convenablement.
Comme nous nous sentions devenir vieux, et, aussi fatigué, à la fin, un beau jour, nous comptâmes nos économies. Elles étaient rondelettes, ma foi ! Nous avions mis de côté 15 francs par jour, c'est à dire 5,475 francs par an. Cette somme multipliée par 25, nous avait rendus possesseurs, avec les intérêts, d'un capital de 160,000 francs, qui nous donnait, placé en valeurs diverses à 3 1/2 et 4%, 5,000 francs de rente, presque 500 francs par mois. C'était la richesse pour des gens de notre condition n'ayant ni femme ni enfants. Alors d'un commun accord, nous dîmes:
- Place aux jeunes ! Nous avons gagné de quoi vivre largement; à présent, retirons-nous du commerce !
Nous parcourûmes les environs de Paris, la grande banlieue; ce coin nous plut, nous y achetâmes un lopin de pré. Puis avec l'aide d'un maître-maçon du pays, nous construisîmes notre maisonnette, à notre goût. Et nous nous y installâmes. Il y a cinq ans que mon vieux compagnon est mort et moi je suis tout seul maintenant à jouir de nos communes économies.
Mon compagnon un instant resta pensif...
- Ce n'est pas tout ça, cria-t-il, si nous en grillions une !
Et il ouvrit devant moi son étui à cigarettes. Après que j'eus tiré quelques bouffées.
- Eh bien, fit-il, est-elle bonne ?
- Délicieuse ! Quel est donc ce tabac ?
- Ce tabac ? il éclata de rire, c'est du tabac de seconde main, tout bonnement !
Et, voyant ma figure tout étonnée et un tantinet dégoûtée;
- Ne faut-il pas donner l'exemple aux bourgeois et faire gagner ses successeurs , dit-il. Je ne fume que celui-là...et je m'en trouve très bien.

                                                                                                                Jean Cléré
Mon Dimanche, revue populaire illustrée, n°1, 7 décembre 1902

Nota de Célestin Mira, Moine copiste: On ne dira jamais assez l'impact négatif du bout filtre sur le PIB